LE JUIF ERRANT (continued 12)
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— Ici, Rabat-Joie!
— Ah! grand Dieu! dit Mme Grivois en se retournant au bruit, encore ce monstre de chien… il va blesser Monsieur… Mesdemoiselles, renvoyez-le… faites-le descendre… il est impossible de l'emmener…
Ignorant à quel point Rabat-Joie était criminel, car Monsieur gisait inanimé sous une banquette, les jeunes filles, sentant d'ailleurs qu'il n'était pas convenable de se faire accompagner de ce chien, lui dirent, en le poussant légèrement du pied, et d'un ton fâché:
— Descendez, Rabat-Joie, allez-vous-en…
Le fidèle animal hésita d'abord à obéir. Triste et suppliant, il regardait les orphelines d'un air de doux reproche, comme pour les blâmer de renvoyer leur seul défenseur. Mais à un nouvel ordre sévèrement donné par Blanche, Rabat-Joie descendit, la queue basse, du fiacre, sentant peut-être d'ailleurs qu'il s'était montré quelque peu cassant à l'endroit de Monsieur. Mme Grivois, très empressée de quitter le quartier, monta précipitamment dans la voiture; le cocher referma la portière, grimpa sur son siège; le fiacre partit rapidement, pendant que Mme Grivois baissait prudemment les stores, de peur d'une rencontre avec Dagobert. Ces indispensables précautions prises, elle put songer à Monsieur, qu'elle aimait tendrement, de cette affection profonde, exagérée, que les gens d'un méchant naturel ont quelquefois pour les animaux, car on dirait qu'ils épanchent et concentrent sur eux toute l'affection qu'ils devraient avoir pour autrui; en un mot, Mme Grivois s'était passionnément attachée à ce chien hargneux, lâche et méchant, peut-être à cause d'une secrète affinité pour ses défauts; cet attachement durait depuis six ans et semblait augmenter à mesure que l'âge de Monsieur avançait.
Nous insistons sur une chose en apparence puérile, parce que souvent les plus petites causes ont des effets désastreux, parce qu'enfin nous désirons faire comprendre au lecteur quels devaient être le désespoir, la fureur, l'exaspération de cette femme en apprenant la mort de son chien; désespoir, fureur, exaspération dont les orphelines pouvaient ressentir les effets cruels.
Le fiacre roulait rapidement depuis quelques secondes, lorsque Mme Grivois, qui s'était placée sur le devant de la voiture, appela Monsieur.
Monsieur avait d'excellentes raisons pour ne pas répondre.
— Eh bien! vilain boudeur… dit gracieusement Mme Grivois, vous me battez froid?… Ce n'est pas ma faute si ce grand vilain chien est entré dans la voiture, n'est-ce pas, mesdemoiselles?… Voyons… venez ici baiser votre maîtresse tout de suite et faisons la paix… mauvaise tête.
Même silence obstiné de la part de Monsieur. Rose et Blanche commencèrent de se regarder avec inquiétude; elles connaissaient les manières un peu brutales de Rabat-Joie, mais elles étaient loin pourtant de se douter de la chose. Mme Grivois, plus surprise qu'inquiète de la persistance du carlin à méconnaître ses affectueux appels, se baissa, afin de le prendre sous la banquette où elle le croyait sournoisement tapi; elle sentit une patte, qu'elle tira impatiemment à soi en disant d'un ton moitié plaisant, moitié fâché:
— Allons, bon sujet… vous allez donner à ces chères demoiselles une jolie idée de votre odieux caractère…
Ce disant, elle prit le carlin, fort étonnée de la nonchalante morbidezza de ses mouvements; mais quel fut son effroi lorsque, l'ayant mis sur ses genoux, elle le vit sans mouvement!
— Une apoplexie!!! s'écria-t-elle, le malheureux mangeait trop… j'en étais sûre. Puis se retournant avec vivacité:
— Cocher, arrêtez… arrêtez! s'écria Mme Grivois, sans songer que le cocher ne pouvait l'entendre, puis soulevant la tête de Monsieur, croyant qu'il n'était qu'évanoui, elle aperçut avec horreur la trace saignante de cinq ou six profonds coups de crocs qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur la cause de la fin déplorable du carlin. Son premier mouvement fut tout à la douleur, au désespoir.
— Mort… s'écria-t-elle, mort!… il est déjà froid!… Mort!… ah! mon Dieu!… Et cette femme pleura.
Les larmes d'un méchant sont sinistres… Pour qu'un méchant pleure, il faut qu'il souffre beaucoup… et chez lui la réaction de la souffrance, au lieu de détendre, d'amollir l'âme, l'enflamme d'un dangereux courroux… Aussi après avoir cédé à ce pénible attendrissement, la maîtresse de Monsieur se sentit transportée de colère et de haine… oui, de haine… et de haine violente contre les jeunes filles, cause involontaire de la mort de son chien; sa physionomie dure trahit d'ailleurs si franchement ses ressentiments, que Rose et Blanche furent effrayées de l'expression de sa figure empourprée par la colère, lorsqu'elle cria d'une voix altérée en leur jetant un regard furieux:
— C'est votre chien qui l'a tué, pourtant…
— Pardon, madame, ne nous en veuillez pas! s'écria Rose.
— C'est votre chien qui, le premier, a mordu Rabat-Joie, reprit Blanche d'une voix craintive.
L'expression d'effroi qui se lisait sur les traits des orphelines rappela Mme Grivois à elle-même. Elle comprit les funestes conséquences que pouvait avoir son imprudente colère; dans l'intérêt même de sa vengeance, elle devait se contraindre, afin de n'inspirer aucune défiance aux filles du maréchal Simon; ne voulant donc pas paraître revenir sur sa première impression par une transition trop brusque, elle continua pendant quelques minutes de jeter sur les jeunes filles des regards irrités; puis, peu à peu, son courroux sembla s'affaiblir et faire face à une douleur amère; enfin Mme Grivois, cachant sa figure dans ses mains, fit entendre un long soupir et parut pleurer beaucoup.
— Pauvre dame! dirent tout bas Rose et Blanche, elle pleure, elle aimait sans doute son chien autant que nous aimons Rabat-Joie…
— Hélas! oui, dit Blanche, nous avons bien pleuré aussi quand notre vieux Jovial est mort…
Mme Grivois releva la tête au bout de quelques minutes, essuya définitivement ses yeux, et dit d'une voix émue, presque affectueuse:
— Excusez-moi, mesdemoiselles… je n'ai pu retenir un premier mouvement de vivacité, ou plutôt de violent chagrin… car j'étais tendrement attachée à ce pauvre chien… qui depuis six ans ne m'a pas quittée.
— Nous regrettons ce malheur, madame, reprit Rose; tout notre chagrin, c'est qu'il ne soit pas réparable…
— Je disais tout à l'heure à ma soeur que nous étions d'autant plus affligées pour vous que nous avions un vieux cheval qui nous a amenées de Sibérie, et que nous avons aussi bien pleuré.
— Enfin, mes chères demoiselles… n'y pensons plus… c'est ma faute… je n'aurais pas dû l'emmener… Mais il était si triste loin de moi… Vous concevez ces faiblesses-là… quand on a bon coeur, on a bon coeur pour les bêtes comme pour les gens… Aussi c'est à votre sensibilité que je m'adresse pour être pardonnée de ma vivacité.
— Mais nous n'y pensons plus, madame… tout notre chagrin est de vous voir si désolée.
— Cela passera, mes chères demoiselles… cela passera, et l'aspect de la joie que votre parente éprouvera en vous voyant m'aidera à me consoler: elle va être si heureuse!… vous êtes si charmantes!… et puis cette singularité de vous ressembler autant entre vous semble encore ajouter à l'intérêt que vous inspirez.
— Vous nous jugez avec trop d'indulgence, madame.
— Non, certainement… et je suis sûre que vous vous ressemblez autant de caractère que de figure.
— C'est tout simple, madame, reprit Rose. Depuis notre naissance nous ne nous sommes pas quittées d'une minute, ni pendant le jour ni pendant la nuit… Comment notre caractère ne serait-il pas pareil?
— Vraiment, mes chères demoiselles!… vous ne vous êtes jamais quittées d'une minute?
— Jamais, madame.
Et les deux soeurs, se serrant la main, échangèrent un ineffable sourire.
— Alors, mon Dieu! combien vous seriez malheureuses et à plaindre si vous étiez séparées l'une de l'autre!
— Oh! c'est impossible, madame, dit Rose en souriant.
— Comment! impossible?
— Qui aurait le coeur de nous séparer?
— Sans doute, chères demoiselles, il faudrait avoir bien de la méchanceté.
— Oh! madame, reprit Blanche en souriant à son tour, même des gens très méchants… ne pourraient pas nous séparer.
— Tant mieux, mes chères petites demoiselles, mais pourquoi?
— Parce que cela nous ferait trop de chagrin.
— Cela nous ferait mourir…
— Pauvres petites…
— Il y a trois mois on nous a emprisonnées. Eh bien, quand il nous a vues, le gouverneur de la prison, qui avait pourtant l'air très dur, a dit: «Ce serait vouloir la mort de ces enfants que de les séparer…» Aussi nous sommes restées ensemble et nous nous sommes trouvées aussi heureuses qu'on peut l'être en prison.
— Cela fait l'éloge de votre excellent coeur et aussi des personnes qui ont compris tout le bonheur que vous aviez d'être réunies.
La voiture s'arrêta. On entendit le cocher crier:
— La porte, s'il vous plaît!
— Ah! nous voici arrivées chez votre chère parente, dit Mme Grivois. Les deux battants d'une porte s'ouvrirent, et le fiacre roula bientôt sur le sable d'une cour. Mme Grivois ayant levé un des stores, on vit une vaste cour coupée dans sa largeur par une haute muraille, au milieu de laquelle était une sorte de porche formant avant-corps et soutenu par des colonnes de plâtre. Sous ce porche était une petite porte. Au-delà du mur, on voyait le faîte et le fronton d'un très grand bâtiment construit en pierres de taille; comparée à la maison de la rue Brise-Miche, cette demeure semblait un palais, aussi Blanche dit à Mme Grivois, avec une expression de naïve admiration:
— Mon Dieu! madame, quelle belle habitation!
— Ce n'est rien, vous allez voir l'intérieur… c'est bien autre chose! répondit madame Grivois.
Le cocher ouvrit la portière; quelle fut la colère de Mme Grivois et la surprise des deux jeunes filles… à la vue de Rabat-Joie, qui avait intelligemment suivi la voiture, et qui, les oreilles droites, la queue frétillante, semblait, le malheureux, avoir oublié ses crimes et s'attendre à être loué de son intelligente fidélité.
— Comment! s'écria Mme Grivois, dont toutes les douleurs se renouvelèrent. Cet abominable chien a suivi la voiture?
— Fameux chien tout de même, bourgeoise, répondit le cocher, il n'a pas quitté mes chevaux d'un pas… faut qu'il ait été dressé à cela… c'est une crâne bête, à qui deux hommes ne feraient pas peur… Quel poitrail!
La maîtresse de feu Monsieur, irritée des éloges peu opportuns que le cocher prodiguait à Rabat-Joie, dit aux orphelines:
— Je vais vous faire conduire chez votre parente, attendez un instant dans le fiacre. Mme Grivois alla d'un pas rapide vers le petit porche et y sonna.
Une femme vêtue d'un costume religieux y parut, et s'inclina respectueusement devant Mme Grivois qui lui dit ces seuls mots:
— Voici les deux jeunes filles; les ordres de M. l'abbé d'Aigrigny et de la princesse sont qu'elles soient à l'instant et désormais séparées l'une de l'autre et mises en cellule… sévère… vous entendez, ma soeur? en cellule sévère et au régime des impénitentes.
— Je vais en prévenir notre mère, et ce sera fait, dit la religieuse en s'inclinant.
— Voulez-vous venir, mes chères demoiselles? reprit Mme Grivois aux deux jeunes filles, qui avaient à la dérobée fait quelques caresses à Rabat-Joie, tant elles étaient touchées de son instinct; on va vous conduire auprès de Mme votre parente, et je reviendrai vous prendre dans une demi-heure: cocher, retenez bien le chien.
Rose et Blanche, qui, en descendant de voiture, s'étaient occupées de Rabat-Joie, n'avaient pas remarqué la soeur tourière, qui s'était du reste à demi effacée derrière la petite porte. Aussi les deux soeurs ne s'aperçurent-elles que leur prétendue introductrice était vêtue en religieuse que lorsque celle-ci, les prenant par la main, leur fit franchir le seuil de la porte qui, un instant après, se referma sur elles.
Lorsque Mme Grivois eut vu les orphelines renfermées dans le couvent, elle dit au cocher de sortir de la cour et d'aller l'attendre à la porte extérieure.
Le cocher obéit.
Rabat-Joie, qui avait vu Rose et Blanche entrer par la petite porte du jardin, y courut; Mme Grivois dit alors au portier de l'enceinte extérieure, grand homme robuste:
— Il y a dix francs pour vous, Nicolas, si vous assommez devant moi ce grand chien… qui est là… accroupi sous le porche…
Nicolas hocha la tête en contemplant la carrure et la taille de Rabat-Joie, et répondit:
— Diable! madame, assommer un chien de cette taille… ça n'est déjà pas si commode.
— Je vous donne vingt francs, là… mais tuez-le… là… devant moi…
— Il faudrait un fusil… Je n'ai qu'un merlin de fer.
— Cela suffira… d'un coup… vous l'abattrez.
— Enfin, madame… je vas toujours essayer… mais j'en doute… Et Nicolas alla chercher sa masse de fer…
— Oh! si j'avais la force!… dit Mme Grivois.
Le portier revint avec son arme et s'approcha traîtreusement et à pas lents de Rabat-Joie, qui se tenait toujours sous le porche.
— Viens, mon garçon… viens… ici. Mon bon chien… dit Nicolas en frappant sur sa cuisse de la main gauche, et tenant de sa main droite le merlin caché derrière lui.
Rabat-Joie se leva, examina attentivement Nicolas, puis devinant sans doute à sa démarche que le portier méditait quelque méchant dessein, d'un bond il s'éloigna, _tourna _l'ennemi, vit clairement ce dont il s'agissait et se tint à distance.
— Il a éventé la mèche, dit Nicolas, le gueux se défie… il ne se laissera pas approcher… c'est fini.
— Tenez… vous n'êtes qu'un maladroit! dit Mme Grivois furieuse, et elle jeta cinq francs à Nicolas; mais au moins chassez-le d'ici.
— Ça sera plus facile que de le tuer, cela, madame. En effet, Rabat-Joie, poursuivi et reconnaissant probablement l'inutilité d'une lutte ouverte, quitta la cour et gagna la rue, mais, une fois là, se sentant pour ainsi dire sur un terrain neutre, malgré les menaces de Nicolas, il ne s'éloigna de la porte qu'autant qu'il le fallait pour être à l'abri du merlin. Aussi, lorsque Mme Grivois, pâle de rage, remonta dans son fiacre, où se trouvaient les restes inanimés de Monsieur, elle vit, avec autant de dépit que de colère, Rabat-Joie couché à quelques pas de la porte extérieure, que Nicolas venait de refermer voyant l'inutilité de ses poursuites. Le chien de Sibérie, sûr de retrouver le chemin de la rue Brise-Miche, avec cette intelligence particulière à sa race, attendait les orphelines. Les deux soeurs se trouvaient ainsi recluses dans le couvent de Sainte-Marie, qui, nous l'avons dit, touchait presque à la maison de santé où était enfermée Adrienne de Cardoville.
* * * *
Nous conduirons maintenant le lecteur chez la femme de Dagobert; elle attendait avec une cruelle anxiété le retour de son mari, qui allait lui demander compte de la disparition des filles du maréchal Simon.
VII. L'influence d'un confesseur.
À peine les orphelines eurent-elles quitté la femme de Dagobert, que celle-ci, s'agenouillant, s'était mise à prier avec ferveur; ses larmes, longtemps contenues, coulèrent abondamment: malgré sa conviction sincère d'avoir accompli un religieux devoir en livrant les jeunes filles, elle attendait avec une crainte extrême le retour de son mari. Quoique aveuglée par son zèle pieux, elle ne se dissimulait pas que Dagobert aurait de légitimes sujets de plainte et de colère, et puis enfin, la pauvre mère devait encore, dans cette circonstance déjà si fâcheuse, lui apprendre l'arrestation d'Agricol, qu'il ignorait. À chaque bruit de pas dans l'escalier, Françoise prêtait l'oreille en tressaillant; puis elle se remettait à prier avec ferveur, suppliant le Seigneur de lui donner la force de supporter cette nouvelle et rude épreuve.
Enfin, elle entendit marcher sur le palier; ne doutant pas cette fois que ce ne fût Dagobert, elle s'assit précipitamment, essuya ses yeux à la hâte, et pour se donner une contenance, prit sur ses genoux un sac de grosse toile grise qu'elle eut l'air de coudre, car ses mains vénérables tremblaient si fort, qu'elles pouvaient à peine tenir son aiguille.
Au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit. Dagobert parut. La rude figure du soldat était sévère et triste: en entrant, il jeta violemment son chapeau sur la table, ne s'apercevant pas tout d'abord de la disparition des orphelines, tant il était péniblement préoccupé.
— Pauvre enfant… c'est affreux! s'écria-t-il.
— Tu as vu la Mayeux? tu l'as réclamée? dit vivement Françoise, oubliant un moment ses craintes.
— Oui, je l'ai vue, mais dans quel état! c'était à fendre le coeur; je l'ai réclamée, et vivement, je t'en réponds; mais on m'a dit: «Il faut avant que le commissaire aille chez vous pour…»
Puis Dagobert, jetant un regard surpris dans la chambre, s'interrompit et dit à sa femme:
— Tiens… où sont donc les enfants?…
Françoise se sentit saisie d'un frisson glacé. Elle dit d'une voix faible:
— Mon ami… je… Elle ne put achever.
— Rose et Blanche, où sont-elles? réponds-moi donc… Rabat-Joie n'est pas là non plus.
— Ne te fâche pas.
— Allons, dit brusquement Dagobert, tu les auras laissées sortir avec une voisine; pourquoi ne pas les avoir accompagnées toi-même, ou priées de m'attendre si elles voulaient se promener un peu… Ce que je comprends, du reste… cette chambre est si triste!… mais je suis étonné qu'elles soient parties avant de savoir des nouvelles de cette bonne Mayeux, car elles ont des coeurs d'ange… Mais… comme tu es pâle! ajouta le soldat en regardant Françoise de plus près. Qu'est-ce que tu as donc, ma pauvre femme?… est-ce que tu souffres?
Et Dagobert prit affectueusement la main de Françoise.
Celle-ci, douloureusement émue de ces paroles prononcées avec une touchante bonté, courba la tête et baisa en pleurant la main de son mari. Le soldat, de plus en plus inquiet en sentant les larmes brûlantes couler sur sa main, s'écria:
— Tu pleures… tu ne me réponds pas… mais dis-moi donc ce qui te chagrine, ma pauvre femme… Est-ce parce que je t'ai parlé un peu fort en te demandant pourquoi tu avais laissé ces chères enfants sortir avec une voisine. Dame… que veux-tu?… leur mère me les a confiées en mourant… tu comprends… c'est sacré… cela… Aussi je suis toujours pour elles comme une vraie poule pour ses poussins, ajouta-t-il en riant pour égayer Françoise.
— Et tu as raison de les aimer…
— Voyons, calme-toi, tu me connais: avec ma grosse voix, je suis bon homme au fond… puisque tu es bien sûre de cette voisine, il n'y a que demi-mal… mais désormais, vois-tu, ma bonne Françoise, ne fais jamais rien à cet égard sans me consulter… Ces enfants t'ont donc demandé à aller se promener un peu avec Rabat-Joie?
— Non… mon ami… je…
— Comment, non?… Quelle est donc cette voisine à qui tu les a confiées? où les a-t-elle menées? à quelle heure les ramènera-t- elle?
— Je… ne sais pas… murmura Françoise d'une voix éteinte.
— Tu ne sais pas! s'écria Dagobert irrité; puis, se contenant, il reprit d'un ton de reproche amical:
— Tu ne sais pas… tu ne pouvais pas lui fixer une heure, ou mieux ne t'en rapporter qu'à toi… et ne les confier à personne?… Il faut que ces enfants t'aient bien instamment demandé de s'en aller promener. Elles savaient que j'allais rentrer d'un moment à l'autre: comment ne m'ont-elles pas attendu, hein? Françoise?… Je te demande pourquoi elles ne m'ont pas attendu. Mais réponds-moi donc… mordieu! tu ferais damner un saint!… s'écria Dagobert en frappant du pied, réponds-moi donc…
Le courage de Françoise était à bout; ces interrogations pressantes, réitérées, qui devaient aboutir à la découverte de la vérité, lui faisaient endurer mille tortures lentes et poignantes. Elle préféra en finir tout d'un coup; elle se décida donc à supporter le poids de la colère de son mari en victime humble et résignée, mais opiniâtrement fidèle à la promesse qu'elle avait jurée devant Dieu à son confesseur. N'ayant pas la force de se lever, elle baissa la tête, et, laissant tomber ses bras de chaque côté de sa chaise, elle dit à son mari d'une voix accablée:
— Fais de moi ce que tu voudras… mais ne me demande plus ce que sont devenues ces enfants… je ne pourrais pas te répondre…
La foudre serait tombée aux pieds du soldat qu'il n'eût pas reçu une commotion plus violente, plus profonde; il devint pâle; son front chauve se couvrit d'une sueur froide; le regard fixe, hébété, il resta pendant quelques secondes immobile, muet, pétrifié.
Puis, sortant comme en sursaut de cette torpeur éphémère, par un mouvement d'énergie terrible il prit sa femme par les deux épaules, et, l'enlevant aussi facilement qu'il eût enlevé une plume, il la planta debout devant lui, et alors penché vers elle, il s'écria avec un accent à la fois effrayant et désespéré:
— Les enfants!
— Grâce!… grâce!… dit Françoise d'une voix éteinte.
— Où sont les enfants?… répéta Dagobert en secouant entre ses mains puissantes ce pauvre corps frêle, débile, et il ajouta d'une voix tonnante:
— Répondras-tu? Ces enfants!!!
— Tue-moi… ou pardonne-moi… car je ne peux pas te répondre… répondit l'infortunée avec cette opiniâtreté à la fois inflexible et douce des caractères timides, lorsqu'ils sont convaincus d'agir selon le bien.
— Malheureuse… s'écria le soldat. Et, fou de colère, de douleur, de désespoir, il souleva sa femme comme s'il eût voulu la lancer et la briser sur le carreau… Mais cet excellent homme était trop brave pour commettre une lâche cruauté. Après cet élan de fureur involontaire, il laissa Françoise…
Anéantie, elle tomba sur ses genoux, joignit les mains, et, au faible mouvement de ses lèvres, on vit qu'elle priait…
Dagobert eut alors un moment d'étourdissement, de vertige; sa pensée lui échappait; tout ce qui lui arrivait était si soudain, si incompréhensible, qu'il lui fallut quelques minutes pour se remettre, pour bien se convaincre que sa femme, cet ange de bonté dont la vie n'était qu'une suite d'adorables dévouements, sa femme, qui savait ce qu'étaient pour lui les filles du maréchal Simon, venait de lui dire: «Ne m'interroge pas sur leur sort, je ne peux te répondre.» L'esprit le plus ferme, le plus fort, eût vacillé devant ce fait inexplicable, renversant. Le soldat, reprenant un peu de calme, et envisageant les choses avec plus de sang-froid, se fit ce raisonnement sensé:
— Ma femme peut seule m'expliquer ce mystère inconcevable… Je ne veux ni la battre ni la tuer… employons donc tous les moyens possibles pour la faire parler, et surtout tâchons de nous contenir.
Dagobert prit une chaise, en montra une autre à sa femme, toujours agenouillée, et lui dit:
— Assieds-toi. Obéissante et abattue, Françoise s'assit.
— Écoute-moi, ma femme, reprit Dagobert d'une voix brève, saccadée, et pour ainsi dire accentuée par des soubresauts involontaires qui trahissaient sa violente impatience à peine contenue. Tu le comprends… cela ne peut se passer ainsi… Tu le sais… je n'userai jamais de violence envers toi… Tout à l'heure… j'ai cédé à un premier mouvement… j'en suis fâché… je ne recommencerai pas… sois-en sûre… Il faut que je sache où sont ces enfants… leur mère me les a confiées… et je ne les ai pas amenées du fond de la Sibérie ici… pour que tu viennes me dire aujourd'hui: «Ne m'interroge pas… je ne peux pas te dire ce que j'en ai fait!…» Ce ne sont pas des raisons… Suppose que le maréchal Simon arrive tout à l'heure, et qu'il me dise: «Dagobert, mes enfants!» Que veux-tu que je lui réponde?… Voyons… je suis calme… mets-toi à ma place… encore une fois, que veux-tu que je lui réponde, au maréchal?… hein!… mais dis donc!… parle donc!…
— Hélas!… mon ami…
— Il ne s'agit pas d'hélas! dit le soldat en essuyant son front, dont les veines étaient gonflées et tendues à se rompre; que veux- tu que je réponde au maréchal?
— Accuse-moi auprès de lui… je supporterai tout…
— Que diras-tu?
— Que tu m'avais confié deux jeunes filles, que tu es sorti, qu'à ton retour, ne les ayant pas retrouvées, tu m'as interrogée, et que je t'ai répondu que je ne pouvais pas te dire ce qu'elles étaient devenues.
— Ah!… et le maréchal se contentera de ces raisons-là?… dit Dagobert en serrant convulsivement ses poings sur ses genoux.
— Malheureusement je ne pourrai pas lui en donner d'autres… ni à lui ni à toi… non… quand la mort serait là, je ne le pourrais pas…
Dagobert bondit sur sa chaise en entendant cette réponse faite avec une résignation désespérante. Sa patience était à bout, ne voulant cependant pas céder à de nouveaux emportements ou à des menaces dont il sentait l'impuissance, il se leva brusquement, ouvrit une des fenêtres, et exposa au froid et à l'air son front brûlant; un peu calmé, il fit quelques pas dans la chambre et revint s'asseoir auprès de sa femme.
Celle-ci, les yeux baignés de pleurs, attachait son regard sur le Christ, pensant qu'à elle aussi on avait imposé une lourde croix.
Dagobert reprit:
— À la manière dont tu m'as parlé, j'ai vu tout de suite qu'il n'était arrivé aucun accident qui compromît la santé de ces enfants.
— Non… oh!… non… grâce à Dieu elles se portent bien… c'est tout ce que je puis te dire…
— Sont-elles sorties seules?
— Je ne puis rien te dire.
— Quelqu'un les a-t-il emmenées?
— Hélas! mon ami, à quoi bon m'interroger? je ne peux pas répondre.
— Reviendront-elles ici?
— Je ne sais pas… Dagobert se leva brusquement; de nouveau, la patience était sur le point de lui échapper. Après quelques pas dans la chambre, il revint s'asseoir.
— Mais enfin, dit-il à sa femme, tu n'as aucun intérêt, toi, à me cacher ce que sont devenues ces enfants; pourquoi refuser de m'en instruire?
— Parce que je ne peux faire autrement.
— Je crois que si… lorsque tu sauras une chose que tu m'obliges à te dire; écoute-moi bien, ajouta Dagobert d'une voix émue: si ces enfants ne me sont pas rendues la veille du 13 février, et tu vois que le temps presse… tu me mets, envers les filles du maréchal Simon, dans la position d'un homme qui les aurait volées, dépouillées, entends-tu bien? dépouillées, dit le soldat d'une voix profondément altérée. Puis, avec un accent de désolation qui brisa le coeur de Françoise, il ajouta:
— Et j'avais pourtant fait tout ce qu'un honnête homme peut faire… pour amener ces pauvres enfants ici… Tu ne sais pas, toi, ce que j'ai eu à endurer en route… mes soins, mes inquiétudes… car enfin… moi, soldat, chargé de deux jeunes filles… ce n'est qu'à force de coeur, de dévouement, que j'ai pu m'en tirer… et lorsque, pour ma récompense, je croyais pouvoir dire à leur père: «Voici vos enfants…»
Le soldat s'interrompit…
À la violence de ses premiers emportements succédait un attendrissement douloureux: il pleura.
À la vue des larmes qui coulaient lentement sur la moustache grise de Dagobert, Françoise sentit un moment sa résolution défaillir; mais songeant au serment qu'elle avait fait à son confesseur, et se disant qu'après tout il s'agissait du salut éternel des orphelines, elle s'accusa mentalement de cette tentation mauvaise que l'abbé Dubois lui reprocherait sévèrement.
Elle reprit donc d'une voix craintive:
— Comment peut-on t'accuser d'avoir dépouillé ces enfants ainsi que tu disais?
— Apprends donc, reprit Dagobert en passant la main sur ses yeux, que si ces jeunes filles ont bravé tant de fatigues et de traverses pour venir ici du fond de la Sibérie, c'est qu'il s'agit pour elles de grands intérêts, d'une fortune immense peut-être… et que si elles ne se présentent pas le 13 février… ici… à Paris, rue Saint-François… tout est perdu… et cela par ma faute… car je suis responsable de ce que tu as fait.
— Le 13 février… rue Saint-François, dit Françoise en regardant son mari avec surprise; comme Gabriel…
— Que dis-tu!… de Gabriel?
— Quand je l'ai recueilli… le pauvre petit abandonné, il portait au cou une médaille… de bronze…
— Une médaille de bronze! s'écria le soldat frappé de stupeur, avec ces mots:
À Paris, vous serez, le 13 février 1832, rue Saint-François?
_— _Oui… Comment sais-tu?…
— Gabriel! dit le soldat en se parlant à lui-même; puis il ajouta vivement: Et Gabriel sait-il que tu as trouvé cette médaille sur lui?
— Je lui en ai parlé dans le temps; il avait aussi dans sa poche, quand je l'ai recueilli, un portefeuille rempli de papiers écrits en langue étrangère; je les ai remis à M. l'abbé Dubois, mon confesseur, pour qu'il pût les examiner. Il m'a dit plus tard que ces papiers étaient de peu d'importance. Quelque temps après, quand une personne bien charitable, nommée M. Rodin, s'est chargée de l'éducation de Gabriel et de le faire entrer au séminaire, M. l'abbé Dubois a remis ces papiers et cette médaille à M. Rodin; depuis, je n'en ai plus entendu parler.
Lorsque Françoise avait parlé de son confesseur, un éclair soudain avait frappé l'esprit du soldat; quoiqu'il fût loin de se douter des machinations depuis longtemps ourdies autour de Gabriel et des orphelines, il pressentit vaguement que sa femme devait obéir à quelque secrète influence de confessionnal, influence dont il ne comprenait, il est vrai, ni le but ni la portée, mais qui lui expliquait, du moins en partie, l'inconcevable opiniâtreté de Françoise à se taire au sujet des orphelines.
Après un moment de réflexion, il se leva et dit sévèrement à sa femme en la regardant fixement:
— Il y a du prêtre… dans tout ceci.
— Que veux-tu dire, mon ami?
— Tu n'as aucun intérêt à me cacher les enfants; tu es la meilleure des femmes; tu vois ce que je souffre; si tu agissais de toi-même tu aurais pitié de moi…
— Mon ami…
— Je te dis que tout ça sent le confessionnal! reprit Dagobert. Tu sacrifies moi et ces enfants à ton confesseur; mais prends bien garde… je saurai où il demeure… et, mille tonnerres!… j'irai lui demander qui de lui ou de moi est le maître de mon ménage, et s'il se tait… ajouta le soldat avec une expression menaçante, je saurai bien le forcer de parler…
— Grand Dieu! s'écria Françoise en joignant les mains avec épouvante en entendant ces paroles sacrilèges, un prêtre!… songes-y… un prêtre!
— Un prêtre qui jette la discorde, la trahison et le malheur dans mon ménage… n'est qu'un misérable comme un autre… à qui j'ai le droit de demander compte du mal qu'il fait à moi et aux miens… Ainsi, dis-moi à l'instant où sont les enfants… ou, sinon, je t'avertis que c'est à ton confesseur que je vais aller le demander. Il se trame ici quelque indignité dont tu es complice sans le savoir, malheureuse femme… Du reste… j'aime mieux m'en prendre à un autre qu'à toi.
— Mon ami, dit Françoise d'une voix douce et ferme, tu t'abuses si tu crois par la violence imposer à un homme vénérable qui, depuis vingt ans, s'est chargé de mon salut… c'est un vieillard respectable.
— Il n'y a pas d'âge qui tienne…
— Grand Dieu!… où vas-tu? Tu es effrayant!
— Je vais à ton église… tu dois y être connue… Je demanderai ton confesseur, et nous verrons.
— Mon ami… je t'en supplie, s'écria Françoise avec épouvante en se jetant au-devant de Dagobert, qui se dirigeait vers la porte; songe à quoi tu t'exposes. Mon Dieu!… outrager un prêtre… Mais tu ne sais donc pas que c'est un cas réservé!!!
Ces derniers mots étaient ce que, dans sa candeur, la femme de Dagobert croyait pouvoir lui dire de plus redoutable; mais le soldat, sans tenir compte de ces paroles, se dégagea des étreintes de sa femme, et il allait sortir tête nue, tant était violente son exaspération, lorsque la porte s'ouvrit.
C'était le commissaire de police, suivi de la Mayeux et de l'agent de police portant le paquet saisi sur la jeune fille.
— Le commissaire! dit Dagobert en le reconnaissant à son écharpe; ah! tant mieux, il ne pouvait venir plus à propos.
VIII. L'interrogatoire.
— Madame Françoise Baudoin? demanda le magistrat.
— C'est moi… monsieur… dit Françoise; puis, apercevant la Mayeux, qui, pâle, tremblante, n'osait pas avancer, elle lui tendit les bras. Ah! ma pauvre enfant!… s'écria-t-elle en pleurant; pardon… pardon… c'est encore pour nous… que tu as souffert cette humiliation…
Après que la femme de Dagobert eut tendrement embrassé la jeune ouvrière, celle-ci, se retournant vers le commissaire, lui dit avec une expression de dignité triste et touchante:
— Vous le voyez… monsieur… je n'avais pas volé.
— Ainsi, madame, dit le magistrat à Françoise, la timbale d'argent… le châle… les draps… contenus dans ce paquet…
— M'appartenaient, monsieur… C'était pour me rendre service que cette chère enfant… la meilleure, la plus honnête des créatures, avait bien voulu se charger de porter ces objets au mont-de- piété…
— Monsieur, dit sévèrement le magistrat à l'agent de police, vous avez commis une déplorable erreur… j'en rendrai compte… et je demanderai que vous soyez puni; sortez! Puis s'adressant à la Mayeux d'un air véritablement peiné:
— Je ne puis malheureusement, mademoiselle, que vous exprimer des regrets bien sincères de ce qui s'est passé… croyez que je compatis à tout ce que cette méprise a eu de cruel pour vous…
— Je le crois… monsieur, dit la Mayeux, et je vous en remercie. Et elle s'assit avec accablement, car, après tant de secousses, son courage et ses forces étaient épuisés.
Le magistrat allait se retirer, lorsque Dagobert qui avait depuis quelques instants paru profondément réfléchir, lui dit d'une voix ferme:
— Monsieur le commissaire… veuillez m'entendre… j'ai une déposition à vous faire.
— Parlez, monsieur…
— Ce que je vais vous dire est très important, monsieur; c'est devant vous, magistrat, que je fais une déclaration… afin que vous en preniez acte.
— Et c'est comme magistrat que je vous écoute, monsieur.
— Je suis arrivé ici depuis deux jours; j'amenais de Russie deux jeunes filles qui m'avaient été confiées par leur mère… femme du maréchal Simon…
— De M. le maréchal duc de Ligny? dit le commissaire, très surpris.
— Oui, monsieur… Hier… je les ai laissées ici… j'étais obligé de partir pour une affaire très pressante… Ce matin, pendant mon absence, elles ont disparu… et je suis certain de connaître l'homme qui les a fait disparaître…
— Mon ami… s'écria Françoise effrayée.
— Monsieur, dit le magistrat, votre déclaration est de la plus haute gravité… Disparition de personnes… Séquestration, peut- être… Mais êtes-vous bien sûr?…
— Ces jeunes filles étaient ici… il y a une heure… Je vous répète, monsieur, que pendant mon absence… on les a enlevées…
— Je ne voudrais pas douter de la sincérité de votre déclaration, monsieur… Pourtant, un enlèvement si brusque… s'explique difficilement… D'ailleurs, qui vous dit que ces jeunes filles ne reviendront pas? Enfin qui soupçonnez-vous? Un mot seulement, avant de déposer votre accusation. Rappelez-vous que c'est le magistrat qui vous entend… En sortant d'ici, il se peut que la justice soit saisie de cette affaire.
— C'est ce que je veux, monsieur… Je suis responsable de ces jeunes filles devant leur père; il doit arriver d'un moment à l'autre, et je tiens à me justifier.
— Je comprends, monsieur, toutes ces raisons; mais encore une fois prenez garde de vous laisser égarer par des soupçons peut- être mal fondés… Une fois votre dénonciation faite… il se peut que je sois obligé d'agir préventivement, immédiatement, contre la personne que vous accusez… Or, si vous êtes coupable d'une erreur… les suites en seraient fort graves pour vous; et, sans aller plus loin… dit le magistrat avec émotion en désignant la Mayeux, vous voyez quelles sont les conséquences d'une fausse accusation.
— Mon ami, tu entends, s'écria Françoise de plus en plus effrayée de la résolution de Dagobert à l'endroit de l'abbé Dubois, je t'en supplie… ne dis pas un mot de plus…
Mais le soldat, en réfléchissant, s'était convaincu que la seule influence du confesseur de Françoise avait pu la déterminer à agir ou à se taire; aussi reprit-il avec assurance:
— J'accuse le confesseur de ma femme d'être l'auteur ou le complice de l'enlèvement des filles du maréchal Simon.
Françoise poussa un douloureux gémissement et cacha sa figure dans ses mains, pendant que la Mayeux, qui s'était rapprochée d'elle, tâchait de la consoler.
Le magistrat avait écouté la déposition de Dagobert avec un étonnement profond; il lui dit sévèrement:
— Mais, monsieur… n'accusez-vous pas injustement un homme revêtu d'un caractère on ne peut plus respectable… un prêtre?… Monsieur… il s'agit d'un prêtre… Je vous avais prévenu… vous auriez dû réfléchir… tout ceci devient de plus en plus grave… À votre âge… une légèreté serait impardonnable.
— Hé, mordieu! monsieur, dit Dagobert avec impatience, à mon âge on a le sens commun; voici les faits: ma femme est la meilleure, la plus honorable des créatures… parlez-en dans le quartier, on vous le dira… mais elle est dévote; mais depuis vingt ans elle ne voit que par les yeux de son confesseur… Elle adore son fils, elle m'aime beaucoup aussi; mais au-dessus de son fils, et de moi… il y a toujours le confesseur.
— Monsieur, dit le commissaire, ces détails… intimes…
— Sont indispensables… vous allez voir… Je sors, il y a une heure, pour aller réclamer cette pauvre Mayeux… En rentrant, les jeunes filles avaient disparu; je demande à ma femme, à qui je les avais laissées, où elles sont… elle tombe à genoux en sanglotant et me dit: «Fais de moi ce que tu voudras… mais ne me demande pas ce que sont devenues les enfants… je ne peux pas te répondre.»
— Serait-il vrai… madame?… s'écria le commissaire en regardant Françoise avec une grande surprise.
— Emportements, menaces, prières, rien n'a fait, reprit Dagobert, à tout elle m'a répondu avec sa douleur de sainte: «Je ne peux rien dire.» Eh bien, moi, monsieur, voici ce que je soutiens: ma femme n'a aucun intérêt à la disparition de ces enfants; elle est sous la domination entière de son confesseur; elle a agi par son ordre, et elle n'est que l'instrument; il est le seul coupable.
À mesure que Dagobert parlait, la physionomie du commissaire devenait de plus en plus attentive en regardant Françoise, qui, soutenue par la Mayeux, pleurait amèrement. Après avoir un instant réfléchi, le magistrat fit un pas vers la femme de Dagobert, et lui dit:
— Madame… vous avez entendu ce que vient de déclarer votre mari?
— Oui, monsieur.
— Qu'avez-vous à me dire pour vous justifier?…
— Mais, monsieur! s'écria Dagobert, ce n'est pas ma femme que j'accuse… je n'entends pas cela… c'est son confesseur!
— Monsieur… vous vous êtes adressé au magistrat… c'est donc au magistrat à agir comme il croit devoir agir pour découvrir la vérité… Encore une fois, madame, reprit-il en s'adressant à Françoise, qu'avez-vous à dire pour vous justifier?
— Hélas! rien, monsieur.
— Est-il vrai que votre mari ait en partant laissé ces jeunes filles sous votre surveillance?
— Oui, monsieur.
— Est-il vrai que, lorsqu'il vous a demandé où elles étaient, vous lui avez dit que vous ne pouviez rien lui apprendre à ce sujet?
Et le commissaire semblait attendre la réponse de Françoise avec une sorte de curiosité inquiète.
— Oui, monsieur, dit-elle simplement et naïvement, j'ai répondu cela à mon mari.
Le magistrat fit un mouvement de surprise presque pénible.
— Comment! madame… à toutes les prières, à toutes les instances de votre mari… vous n'avez pu répondre autre chose? Comment! vous avez refusé de lui donner aucun renseignement? Mais cela n'est ni probable ni possible.
— Cela est pourtant la vérité, monsieur.
— Mais enfin, madame, que sont devenues ces jeunes filles qu'on vous a confiées?…
— Je ne puis rien dire là-dessus… monsieur… Si je n'ai pas répondu à mon pauvre mari… c'est que je ne répondrai à personne…
— Eh bien, monsieur, reprit Dagobert, avais-je tort? une honnête et excellente femme comme elle, toujours pleine de raison, de bon sens, de dévouement, parler ainsi… est-ce naturel? Je vous répète, monsieur, que c'est une affaire de confesseur… Agissons contre lui vivement. et promptement… nous saurons tout… et mes pauvres enfants me seront rendues.
Le commissaire dit à Françoise, sans pouvoir réprimer une certaine émotion:
— Madame…, je vais vous parler bien sévèrement; mon devoir m'y oblige. Tout ceci se complique d'une manière si grave, que je vais de ce pas instruire la justice de ces faits; vous reconnaissez que ces jeunes filles vous ont été confiées, et vous ne pouvez les représenter… Maintenant, écoutez-moi bien… Si vous refusiez de donner aucun éclaircissement à leur sujet… c'est vous seule… qui seriez accusée de leur disparition… et je serais, à mon grand regret, obligé de vous arrêter…
— Moi! s'écria Françoise avec terreur.
— Elle! s'écria Dagobert, jamais… Encore une fois, c'est son confesseur et non pas elle que j'accuse… Ma pauvre femme… l'arrêter!
Et il courut à elle comme s'il eût voulu la protéger.
— Monsieur… il est trop tard, dit le commissaire; vous m'avez déposé votre plainte sur l'enlèvement de deux jeunes filles. D'après les déclarations mêmes de votre femme, elle seule est jusqu'ici la seule compromise. Je dois la conduire auprès de M. le procureur du roi, qui du reste avisera.
— Et moi, monsieur, je vous dis que ma femme ne sortira pas d'ici! s'écria Dagobert d'un ton menaçant.
— Monsieur, dit froidement le commissaire, je comprends votre chagrin; mais dans l'intérêt même de la vérité, je vous en conjure, ne vous opposez pas à une mesure qu'il vous serait, dans dix minutes, matériellement impossible d'empêcher.
Ces mots, dits avec calme, rappelèrent le soldat à lui-même.
— Mais enfin, monsieur! s'écria-t-il, ce n'est pas ma femme que j'accuse.
— Laisse, mon ami; ne t'occupe pas de moi, dit la femme martyre avec une angélique résignation; le Seigneur veut encore m'éprouver rudement: je suis son indigne servante… je dois accepter ses volontés avec reconnaissance; que l'on m'arrête si l'on veut… je ne dirai pas plus en prison que je n'ai dit ici au sujet de ces pauvres enfants…
— Mais, monsieur… vous voyez bien que ma femme n'a pas la tête à elle… s'écria Dagobert, vous ne pouvez l'arrêter…
— Il n'y a aucune charge, aucune preuve, aucun indice contre l'autre personne que vous accusez, et que son caractère même défend. Laissez-moi emmener madame… Peut-être, après un premier interrogatoire, vous sera-t-elle rendue… Je regrette, monsieur, ajouta le commissaire d'un ton pénétré, d'avoir une telle mission à remplir… dans un moment où l'arrestation de votre fils… doit… vous…
— Hein!… s'écria Dagobert en regardant sa femme et la Mayeux avec stupeur, que dit-il?… mon fils…
— Quoi!… vous ignoriez?… Ah! monsieur… pardon, mille fois, dit le magistrat, douloureusement ému, il m'est cruel… de vous faire une telle révélation.
— Mon fils!… répéta Dagobert en portant ses deux mains à son front, mon fils… arrêté!
— Pour un délit politique… peu grave, du reste, dit le commissaire.
— Ah! c'est trop… tout m'accable à la fois… dit le soldat en tombant anéanti sur une chaise en cachant sa figure dans ses mains.
* * * *
Après des adieux déchirants, au milieu desquels Françoise resta, malgré ses terreurs, fidèle au serment qu'elle avait fait à l'abbé Dubois, Dagobert, qui avait refusé de déposer contre sa femme, était accoudé sur une table; épuisé par tant d'émotions, il ne put s'empêcher de s'écrier:
— Hier… j'avais auprès de moi… ma femme… mon fils… mes deux pauvres orphelines… et maintenant… seul!… seul!…
Au moment où il prononçait ces mots d'un ton déchirant, une voix douce et triste se fit entendre derrière lui, et dit timidement:
— Monsieur Dagobert… je suis là… Si vous le permettez, je vous servirai, je resterai près de vous… C'était la Mayeux.
Neuvième partie La reine Bacchanal
I. La mascarade.
Le lendemain du jour où la femme de Dagobert avait été conduite par le commissaire de police auprès du juge d'instruction, une scène bruyante et animée se passait sur la place du Châtelet, en face d'une maison dont le premier étage et le rez-de-chaussée étaient alors occupés par les vastes salons d'un traiteur à l'enseigne du Veau-qui-tette.
La nuit du jeudi gras venait de finir. Une assez grande quantité de masques grotesquement et pauvrement accoutrés sortaient des bals de cabarets situés dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville, et traversaient, en chantant, la place du Châtelet; mais en voyant accourir sur le quai une seconde troupe de gens déguisés, les premiers masques s'arrêtèrent pour attendre les nouveaux en poussant des cris de joie dans l'espoir d'une de ces luttes de paroles graveleuses et de lazzi poissards qui ont illustré Vadé. Cette foule, plus ou moins avinée, bientôt augmentée de beaucoup de gens que leur état obligeait à circuler dans Paris de très grand matin, cette foule s'était tout à coup concentrée dans l'un des angles de la place, de sorte qu'une jeune fille pâle et contrefaite, qui la traversait en ce moment, fut enveloppée de toutes parts. Cette jeune fille était la Mayeux; levée avec le jour, elle allait chercher plusieurs pièces de lingerie chez la personne qui l'employait. On conçoit les craintes de la pauvre ouvrière lorsque, involontairement engagée au milieu de cette foule joyeuse, elle se rappela la cruelle scène de la veille; mais malgré tous ses efforts, hélas! bien chétifs, elle ne put faire un pas, car la troupe de masques qui arrivait s'étant ruée sur les premiers venus, une partie de ceux-ci s'écartèrent, d'autres refluèrent en avant, et la Mayeux, se trouvant parmi ces derniers, fut pour ainsi dire portée par ce flot de peuple et jetée parmi les groupes les plus rapprochés de la maison du traiteur. Les nouveaux masques étaient beaucoup mieux costumés que les autres: ils appartenaient à cette classe turbulente et gaie qui fréquente habituellement la Chaumière, le Prado, le Colisée et autres réunions dansantes plus ou moins échevelées, composées généralement d'étudiants, de demoiselles de boutique, de commis marchands, de grisettes, etc.
Cette troupe, tout en ripostant aux plaisanteries des autres masques, semblait attendre avec une grande impatience l'arrivée d'une personne singulièrement désirée. Les paroles suivantes, échangées entre pierrots et pierrettes, débardeurs et débardeuses, turcs et sultanes ou autres couples assortis, donneront une idée de l'importance des personnages si ardemment désirés.
— Leur repas est commandé pour sept heures du matin. Leurs voitures devraient déjà être arrivées.
— Oui… mais la reine Bacchanal aura voulu conduire la dernière course du Prado.
— Si j'avais su cela… je serais resté pour la voir, ma reine adorée.
— Gobinet, si vous l'appelez encore votre reine adorée, je vous égratigne; en attendant, je vous pince!…
— Céleste, finis donc!… tu me fais des noirs sur le satin naturel dont maman m'a orné en naissant.
— Pourquoi appelez-vous cette Bacchanal votre reine adorée? Qu'est-ce que je vous suis donc, moi?
— Tu es mon adorée, mais pas ma reine… car comme il n'y a qu'une lune dans les nuits de la nature, il n'y a qu'une reine Bacchanal dans les nuits du Prado.
— Oh! que c'est joli… gros rien du tout, allez!
— Gobinet a raison, elle était superbe, cette nuit, la reine!
— Et en train!
— Jamais je ne l'ai vue plus gaie.
— Et quel costume… étourdissant!
— Renversant!!!
— Ébouriffant!!!
— Pulvérisant!!!
— Fulminant!!!
— Il n'y a qu'elle pour en inventer de pareils.
— Et quelle danse!
— Oh oui! Voilà qui est à la fois déchaîné, onduleux et serpenté. Il n'y a pas une bayadère pareille sous la calotte des cieux.
— Gobinet, rendez-moi tout de suite mon châle… vous me l'avez déjà assez abîmé en vous en faisant une ceinture autour de votre gros corps: je n'ai pas besoin de périr mes effets pour de gros êtres qui appellent les autres femmes de bayadères.
— Voyons, Céleste, calme ta fureur… je suis déguisé en Turc; en parlant de bayadères, je reste dans mon rôle ou à peu près.
— Ta Céleste est comme les autres, va, Gobinet, elle est jalouse de la reine Bacchanal.
— Jalouse! moi? Ah! par exemple… Si je voulais être aussi effrontée qu'elle, on parlerait de moi tout autant… Après tout, qu'est-ce qui fait sa réputation? C'est qu'elle a un sobriquet.
— Quant à cela, tu n'as rien à lui envier… puisqu'on t'appelle Céleste!
— Vous savez bien, Gobinet, que Céleste est mon nom…
— Oui, mais il a l'air d'un sobriquet quand on te regarde.
— Gobinet, je mettrai encore ça sur votre mémoire…
— Et Oscar t'aidera à faire l'addition… n'est-ce pas?
— Certainement, et vous verrez le total… Je poserai l'un, et je retiendrai l'autre… et l'autre, ça ne sera pas vous.
— Céleste, vous me faites de la peine… Je voulais vous dire que votre nom angélique est en bisbille avec votre ravissante petite mine bien autrement lutine que celle de la reine Bacchanal.
— C'est çà! maintenant, câlinez-moi, scélérat.
— Je te jure sur la tête abhorrée de mon propriétaire que si tu voulais, tu aurais autant d'aplomb que la reine Bacchanal, ce qui n'est pas peu dire!
— Le fait est que, pour avoir de l'aplomb, la Bacchanal en a… et un fier.
— Sans compter qu'elle fascine les municipaux.
— Et qu'elle magnétise les sergents de ville.
— Ils ont beau vouloir se fâcher… elle finit toujours par les faire rire…
— Et ils l'appellent tous: ma Reine.
— Cette nuit encore… elle a charmé un municipal, une vraie rosière, ou plutôt un rosier, dont la pudeur s'était gendarmée (_gendarmée! _avant les glorieuses, ça aurait été un joli mot). Je disais donc que la pudeur d'un municipal s'était gendarmée pendant que la reine dansait son fameux pas de la Tulipe orageuse.
— Quelle contredanse!… Couche-tout-nu et la reine Bacchanal ayant pour vis-à-vis Rose-Pompon et Nini-Moulin!
— Et tous quatre frétillant des tulipes de plus en plus orageuses.
— À propos, est-ce que c'est vrai ce qu'on dit de Nini-Moulin?
— Quoi donc?
— Que c'est un homme de lettres qui fait des brochures pour la religion?
— Oui, c'est vrai; je l'ai vu souvent chez mon patron, où il se fournit. Mauvais payeur… mais farceur!
— Et il fait le dévot?
— Je crois bien, quand il le faut; alors c'est M. Dumoulin gros comme le bras, il roule des yeux, marche le cou de travers et les pieds en dedans… Mais, une fois qu'il a fait sa parade, il s'évapore dans les bals-cancans qu'il idolâtre, et où les femmes l'ont surnommé Nini-Moulin… joignez à ce signalement qu'il boit comme un poisson, et vous connaîtrez le gaillard. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire dans les journaux religieux; aussi les cagots, qu'il met encore plus souvent dedans qu'il ne s'y met lui- même, ne jurent que par lui. Faut voir ses articles ou ses brochures (seulement les voir… pas les lire); on y parle à chaque page du diable et de ses cornes… des fritures désolantes qui attendent les impies et les révolutionnaires… de l'autorité des évêques, du pouvoir du pape… est-ce que je sais, moi? Soiffard de Nini-Moulin… va!… Il leur en donne pour leur argent…
— Le fait est qu'il est soiffard et crânement chicard… Quels avant-deux il bombardait avec la petite Rose-Pompon dans la contredanse de la Tulipe orageuse!
— Et quelle bonne tête il avait… avec son casque romain et ses bottes à revers!…
— Rose-Pompon danse joliment bien aussi; c'est poétiquement tortillé…
— Et idéalement cancané!!
— Oui, mais la reine Bacchanal est à six mille pieds au-dessus du niveau du cancan ordinaire… J'en reviens toujours à son pas de cette nuit, la Tulipe orageuse.
— C'était à l'adorer.
— À la vénérer.
— C'est-à-dire que si j'étais père de famille, je lui confierais l'éducation de mes fils!!
— C'est à propos de ce pas-là que le municipal s'est fâché d'un ton de rosière gendarmée.
— Le fait est que le pas était un peu raide.
— Raide et raidissime; aussi le municipal s'approche d'elle et lui dit: «Ah! çà, voyons, ma reine, est-ce que c'est pour de bon, ce pas-là? Mais non! guerrier pudique, répond la reine; je l'essaye seulement une fois tous les soirs afin de le bien danser dans ma vieillesse. C'est un voeu que j'ai fait pour que vous deveniez brigadier…» Quelle drôle de fille!
— Moi, je ne comprends pas que ça dure toujours avec Couche-tout- nu.
— Parce qu'il a été ouvrier?
— Quelle bêtise! Ça nous irait bien, à nous autres étudiants ou garçons de magasin, de faire les fiers!… Non, je m'étonne de la fidélité de la reine…
— Le fait est que voilà trois ou quatre bons mois…
— Elle en est folle, et il en est bête.
— Ça doit leur faire une drôle de conversation.
— Quelquefois je me demande où diable Couche-tout-nu prend l'argent qu'il dépense… Il paraît que c'est lui qui a payé les frais de cette nuit, trois voitures à quatre chevaux, et le réveille-matin pour vingt personnes, à dix francs par tête.
— On dit qu'il a hérité… Aussi Nini-Moulin qui flaire les festins et les bamboches, a fait connaissance avec lui cette nuit… sans compter qu'il doit avoir des vues malhonnêtes sur la reine Bacchanal.
— Lui! ah bien, oui! il est trop laid; les femmes aiment à l'avoir pour danseur… parce qu'il fait pouffer de rire la galerie; mais voilà tout. La petite Rose-Pompon, qui est si gentille, l'a pris comme chaperon peu compromettant en l'absence de son étudiant.
— Ah!… les voitures! voilà les voitures! cria la foule tout d'une voix.
La Mayeux, forcée de rester auprès des masques, n'avait pas perdu un mot de cet entretien pénible pour elle, car il s'agissait de sa soeur, qu'elle ne voyait plus depuis longtemps; non que la reine Bacchanal eût mauvais coeur, mais le tableau de la profonde misère de la Mayeux, misère qu'elle avait partagée, mais qu'elle n'avait pas eu la force de supporter bien longtemps, causait à cette joyeuse fille des accès de tristesse amère; elle ne s'y exposait plus, ayant en vain voulu faire accepter à sa soeur des secours que celle-ci avait toujours refusés, sachant que leur source ne pouvait être honorable.
— Les voitures!… les voitures!… cria de nouveau la foule en se portant en avant avec enthousiasme, de sorte que la Mayeux, sans le vouloir, se trouva portée, au premier rang, parmi les gens empressés de voir défiler cette mascarade.
C'était en effet un curieux spectacle. Un homme à cheval, déguisé en postillon, veste bleue brodée d'argent, queue énorme d'où s'échappaient des flots de poudre, chapeau orné de rubans immenses, précédait la première voiture, en faisant claquer son fouet et criant à tue-tête:
— Place! place à la reine Bacchanal et à sa cour! Dans ce landau découvert, traîné par quatre chevaux étiques montés par deux vieux postillons vêtus en diables, s'élevait une véritable pyramide d'hommes et de femmes, assis, debout, perchés, tous dans les costumes les plus fous, les plus grotesques, les plus excentriques: c'était un incroyable fouillis de couleurs éclatantes, de fleurs, de rubans, d'oripeaux et de paillettes. De ce monceau de formes et d'accoutrements bizarres sortaient des têtes grotesques ou gracieuses, laides ou jolies; mais toutes animées par l'excitation fébrile d'une folle ivresse, mais toutes tournées par une expression d'admiration fanatique vers la seconde voiture, où la reine Bacchanal trônait en souveraine, pendant qu'on la saluait de ces cris répétés par la foule: Vive la reine Bacchanal!!!
Cette seconde voiture, landau découvert comme la première, ne contenait que les quatre coryphées du pas de la Tulipe orageuse, Nini-Moulin, Rose-Pompon, Couche-tout-nu et la reine Bacchanal.
Dumoulin, cet écrivain religieux qui voulait disputer Mme de Sainte-Colombe à l'influence des amis de M. Rodin, son patron; Dumoulin, surnommé Nini-Moulin, debout sur les coussins de devant, eût offert un magnifique sujet d'étude à Callot ou à Gavarni, cet éminent artiste qui joint à la verve mordante et à la merveilleuse fantaisie de l'illustre caricaturiste la grâce, la poésie et la profondeur d'Hogarth. Nini-Moulin, âgé de trente-cinq ans environ, portait très en arrière de la tête un casque romain en papier d'argent; un plumeau à manche de bois rouge, surmonté d'une volumineuse touffe de plumes noires, était planté sur le côté de cette coiffure, dont il rompait agréablement les lignes peut-être trop classiques. Sous ce casque s'épanouissait la face la plus rubiconde, la plus réjouissante qui ait jamais été empourprée par les esprits subtils d'un vin généreux. Un nez très saillant, dont la forme primitive se dissimulait modestement sous une luxuriante efflorescence de bourgeons irisés de rouge et de violet, accentuait très drolatiquement cette figure absolument imberbe, à laquelle une large bouche à lèvres épaisses et évasées en rebord donnait une expression de jovialité surprenante, qui rayonnait dans ses gros yeux gris à fleur de tête.
En voyant ce joyeux bonhomme à panse de Silène, on se demandait comment il n'avait pas cent fois noyé dans le vin ce fiel, cette bile, ce venin dont dégouttaient ses pamphlets contre les ennemis de l'ultramontanisme, et comment ses croyances catholiques pouvaient surnager au milieu de ses débordements bachiques et chorégraphiques. Cette question eût paru insoluble si l'on n'eût réfléchi que les comédiens chargés des rôles les plus noirs, les plus odieux, sont souvent, au demeurant, les meilleurs fils du monde.
Le froid étant assez vif, Nini-Moulin portait un carrick entr'ouvert qui laissait voir sa cuirasse à écailles de poisson et son maillot couleur de chair, tranché brusquement au-dessous du mollet par le revers jaune de ses bottes. Penché en avant de la voiture, il poussait des cris de sauvage entrecoupés de ces mots: «Vive la reine Bacchanal!» Après quoi il faisait grincer et évoluer rapidement une énorme crécelle qu'il tenait à la main.
Couche-tout-nu, debout à côté de Nini-Moulin, faisait flotter un étendard de soie blanche où étaient écrits ces mots: _Amour et joie à la reine Bacchanal! _Couche-tout-nu avait vingt-cinq ans environ; sa figure intelligente et gaie, encadrée d'un collier de favoris châtains, amaigrie par les veilles et par les excès, exprimait un singulier mélange d'insouciance, de hardiesse, de nonchaloir et de moquerie; mais aucune passion basse ou méchante n'y avait encore laissé sa fatale empreinte. C'était le type parfait du Parisien, dans le sens qu'on donne à cette appellation, soit à l'armée, soit en province, soit à bord des bâtiments de guerre ou de commerce. Ce n'est pas un compliment, et pourtant c'est bien loin d'être une injure; c'est une épithète qui tient à la fois du blâme, de l'admiration et de la crainte; car si, dans cette acception, le Parisien est souvent paresseux et insoumis, il est habile à l'oeuvre, résolu dans le danger, et toujours terriblement railleur et goguenard. Couche-tout-nu était costumé, comme on le dit vulgairement, en _fort: _veste de velours noir à boutons d'argent, gilet écarlate, pantalon à larges raies bleues, châle façon cachemire pour ceinture à longs bouts flottants, chapeau couvert de fleurs et de rubans. Ce déguisement seyait à merveille à sa tournure dégagée. Au fond de la voiture, debout sur les coussins, se tenaient Rose-Pompon et la reine Bacchanal.
Rose-Pompon, ex-frangeuse de dix-sept ans, avait la plus gentille et la plus drôle de petite mine que l'on pût voir; elle était coquettement vêtue d'un costume de débardeur; sa perruque poudrée à blanc, sur laquelle était crânement posé de côté un bonnet de police orange et vert galonné d'argent, rendait encore plus vif l'éclat de ses grands yeux noirs et l'incarnat de ses joues potelées; elle portait au cou une cravate orange comme sa ceinture flottante; sa veste juste, ainsi que son étroit gilet en velours vert clair, garni de tresses d'argent, mettaient dans toute sa valeur une taille charmante dont la souplesse devait se prêter merveilleusement aux évolutions du pas de la Tulipe orageuse. Enfin son large pantalon, de même étoffe et de même couleur que la veste, était suffisamment indiscret.
La reine Bacchanal s'appuyait d'une main sur l'épaule de Rose- Pompon, qu'elle dominait de toute la tête. La soeur de la Mayeux présidait véritablement en souveraine à cette folle ivresse que sa seule présence semblait inspirer, tant son entrain, sa bruyante animation, avaient d'influence sur son entourage. C'était une grande fille de vingt ans environ, leste et bien tournée, aux traits réguliers, à l'air joyeux et tapageur; ainsi que sa soeur, elle avait de magnifiques cheveux châtains et de grands yeux bleus; mais au lieu d'être doux et timides comme ceux de la jeune ouvrière, ils brillaient d'une infatigable ardeur pour le plaisir. Telle était l'énergie de cette organisation vivace, que, malgré plusieurs nuits et plusieurs jours passés en fêtes continuelles, son teint était aussi pur, sa joue aussi rose, son épaule aussi fraîche, que si elle fût sortie le matin même de quelque paisible retraite. Son déguisement, quoique bizarre et d'un caractère singulièrement saltimbanque, lui seyait pourtant à merveille. Il se composait d'une sorte de corsage juste en drap d'or et à longue taille, garni de grosses bouffettes de rubans incarnats qui flottaient sur ses bras nus, et d'une courte jupe, aussi en velours incarnat, ornée de passequilles et de paillettes d'or, laquelle jupe ne descendait qu'à moitié d'une jambe à la fois fine et robuste, chaussée de bas de soie blancs et de brodequins rouges à talons de cuivre. Jamais danseuse espagnole n'a eu de taille plus hardiment cambrée, plus élastique et, pour ainsi dire, plus frétillante que cette singulière fille, qui semblait possédée du démon de la danse et du mouvement, car presque à chaque instant un gracieux petit balancement de la tête, accompagné d'une légère ondulation des épaules et des hanches, semblait suivre la cadence d'un orchestre invisible dont elle marquait la mesure du bout de son pied droit posé sur le rebord de la portière de la façon la plus provocante, car la reine Bacchanal se tenait debout et fièrement campée sur les coussins de la voiture. Une sorte de diadème doré, emblème de sa bruyante royauté, orné de grelots retentissants, ceignait son front; ses cheveux, nattés en deux grosses tresses, s'arrondissaient autour de ses joues vermeilles et allaient se tordre derrière sa tête; sa main gauche reposait sur l'épaule de Rose-Pompon, et de la main droite elle tenait un énorme bouquet dont elle saluait la foule en riant aux éclats.
Il serait difficile de rendre ce tableau si bruyant, si animé, si fou, complété par une troisième voiture, remplie comme la première d'une pyramide de masques grotesques et extravagants.
Parmi cette foule réjouie, une seule personne contemplait cette scène avec une tristesse profonde: c'était la Mayeux, toujours maintenue au premier rang des spectateurs, malgré ses efforts pour sortir de la foule. Séparée de sa soeur depuis bien longtemps, elle la revoyait pour la première fois dans toute la pompe de son singulier triomphe, au milieu des cris de joie, des bravos de ses compagnons de plaisir. Pourtant les yeux de la jeune ouvrière se voilèrent de larmes: quoique la reine Bacchanal parût partager l'étourdissante gaieté de ceux qui l'entouraient, quoique sa figure fût radieuse, quoiqu'elle parût jouir de tout l'éclat d'un luxe passager, elle la plaignait sincèrement… elle… pauvre malheureuse, presque vêtue de haillons, qui venait au point du jour chercher du travail pour la journée et pour la nuit… La Mayeux avait oublié la foule pour contempler sa soeur, qu'elle aimait tendrement, d'autant plus tendrement qu'elle la croyait à plaindre… Les yeux fixés sur cette joyeuse et belle fille, sa pâle et douce figure exprimait une pitié touchante, un intérêt profond et douloureux.
Tout à coup, le brillant et gai coup d'oeil que la reine Bacchanal promenait sur la foule rencontra le triste et humide regard de la Mayeux…
— Ma soeur!! s'écria Céphyse. (Nous l'avons dit, c'était le nom de la reine Bacchanal.) Ma soeur!…
Et, leste comme une danseuse, d'un saut, la reine Bacchanal abandonna son trône ambulant, heureusement alors immobile, et se trouva devant la Mayeux, qu'elle embrassa avec effusion.
Tout ceci s'était passé si rapidement, que les compagnons de la reine Bacchanal, encore stupéfaits de la hardiesse de son saut périlleux, ne savaient à quoi l'attribuer; les masques qui entouraient la Mayeux s'écartèrent frappés de surprise, et la Mayeux, toute au bonheur d'embrasser sa soeur, à qui elle rendait ses caresses, ne songea pas au singulier contraste qui devait bientôt exciter l'étonnement et l'hilarité de la foule. Céphyse y songea la première, et, voulant épargner une humiliation à sa soeur, elle se retourna vers la voiture et dit:
— Rose-Pompon, jette-moi mon manteau… et vous, Nini-Moulin, ouvrez vite la portière.
La reine Bacchanal reçut le manteau. Elle en enveloppa prestement la Mayeux, avant que celle-ci, stupéfaite, eût pu faire un mouvement; puis la prenant par la main, elle lui dit:
— Viens… viens…
— Moi!… s'écria la Mayeux avec effroi, tu n'y penses pas?…
— Il faut absolument que je te parle… je demanderai un cabinet… où nous serons seules… Dépêche-toi… bonne petite soeur… Devant tout le monde… ne résiste pas… viens…
La crainte de se donner en spectacle décida la Mayeux, qui d'ailleurs, tout étourdie de l'aventure, tremblante, effrayée, suivit presque machinalement sa soeur, qui l'entraîna dans la voiture, dont la portière venait d'être ouverte par Nini-Moulin. Le manteau de la reine Bacchanal cachant les pauvres vêtements et l'infirmité de la Mayeux, la foule n'eut pas à rire, et s'étonna seulement de cette rencontre pendant que les voitures arrivaient à la porte d'un traiteur de la place du Châtelet.
II. Les contrastes.
Quelques minutes après la rencontre de la Mayeux et de la reine Bacchanal, les deux soeurs étaient réunies dans un cabinet de la maison du traiteur.
— Que je t'embrasse encore, dit Céphyse à la jeune ouvrière; au moins maintenant nous sommes seules… tu n'as plus peur!…
Au mouvement que fit la reine Bacchanal pour serrer la Mayeux dans ses bras, le manteau qui l'enveloppait tomba. À la vue de ces misérables vêtements qu'elle avait à peine eu le temps de remarquer sur la place du Châtelet, au milieu de la foule, Céphyse joignit les mains, et ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise. Puis, s'approchant de sa soeur pour la contempler de plus près, elle prit entre ses mains potelées les mains maigres et glacées de la Mayeux, et examina pendant quelques minutes, avec un chagrin croissant, cette malheureuse créature souffrante, pâle, amaigrie par les privations et par les veilles, à peine vêtue d'une mauvaise robe de toile usée, rapiécée…
— Ah! ma soeur! te voir ainsi! Et ne pouvant prononcer un mot de plus, la reine Bacchanal se jeta au cou de la Mayeux en fondant en larmes, et au milieu de ses sanglots elle ajouta:
— Pardon!… pardon!…
— Qu'as-tu, ma bonne Céphyse? dit la jeune ouvrière, profondément émue, et se dégageant doucement des étreintes de sa soeur. Tu me demandes pardon… et de quoi?
— De quoi? reprit Céphyse en relevant son visage inondé de larmes et pourpre de confusion. N'était-il pas honteux à moi d'être vêtue de ces oripeaux, de dépenser tant d'argent en folies… lorsque tu es ainsi vêtue, lorsque tu manques de tout… lorsque tu meurs peut-être de misère et de besoin? car je n'ai jamais vu ta pauvre figure si pâle, si fatiguée…
— Rassure-toi, ma bonne soeur… je ne me porte pas mal… j'ai un peu veillé cette nuit… voilà pourquoi je suis pâle… mais, je t'en prie, ne pleure pas… tu me désoles…
La reine Bacchanal venait d'arriver radieuse au milieu d'une foule enivrée, et c'était la Mayeux qui la consolait… Un incident vint encore rendre ce contraste plus frappant. On entendit tout à coup des cris joyeux dans la salle voisine, et ces mots retentirent prononcés avec enthousiasme:
— Vive la reine Bacchanal!… vive la reine Bacchanal!… La Mayeux tressaillit, et ses yeux se remplirent de larmes en voyant sa soeur, qui, le visage caché dans ses mains, semblait écrasée de honte.
— Céphyse, lui dit-elle, je t'en supplie… ne t'afflige pas ainsi… tu me ferais regretter le bonheur de cette rencontre, et j'en suis si heureuse!… il y a si longtemps que je ne t'ai vue… Mais qu'as-tu? dis-le-moi.
— Tu me méprises peut-être… et tu as raison, dit la reine Bacchanal en essuyant ses yeux.
— Te mépriser!… moi, mon Dieu!… et pourquoi?
— Parce que je mène la vie que je mène… au lieu d'avoir comme toi le courage de supporter la misère…
La douleur de Céphyse était si navrante, que la Mayeux, toujours indulgente et bonne, voulut avant tout consoler sa soeur, la relever un peu à ses propres yeux, et lui dit tendrement:
— En la supportant bravement pendant une année, ainsi que tu l'as fait, ma bonne Céphyse, tu as eu plus de mérite et de courage que je n'en aurai, moi, à la supporter toute ma vie.
— Ah! ma soeur… ne dis pas cela…
— Voyons, franchement, reprit la Mayeux… à quelles tentations une créature comme moi est-elle exposée? Est-ce que naturellement je ne recherche pas l'isolement et la solitude autant que tu recherches la vie bruyante et le plaisir? Quels besoins ai-je, chétive comme je suis? Bien peu me suffit…
— Et ce peu tu ne l'as pas toujours?…
— Non… mais il est des privations que moi, débile et maladive, je puis pourtant endurer mieux que toi… Ainsi la faim me cause une sorte d'engourdissement… qui se termine par une grande faiblesse… Toi… robuste et vivace… la faim t'exaspère… te donne le délire!… Hélas! tu t'en souviens?… combien de fois je t'ai vue en proie à ces crises douloureuses… lorsque dans notre triste mansarde… à la suite d'un chômage de travail… nous ne pouvions pas même gagner nos quatre francs par semaine, et que nous n'avions rien… absolument rien à manger… car notre fierté nous empêchait de nous adresser aux voisins!…
— Cette fierté-là, au moins tu l'as conservée, toi!
— Et toi aussi… n'as-tu pas lutté autant qu'il est donné à une créature humaine de lutter? Mais les forces ont un terme… Je te connais bien, Céphyse… c'est surtout devant la faim que tu as cédé… devant la faim et cette pénible obligation d'un travail acharné qui ne te donnait pas même de quoi subvenir aux plus indispensables besoins.
— Mais toi… ces privations, tu les endurais, tu les endures encore!
— Est-ce que tu peux me comparer à toi? Tiens, dit la Mayeux en prenant sa soeur par la main et la conduisant devant une glace posée au-dessus d'un canapé, regarde-toi… Crois-tu que Dieu, en te faisant si belle, en te douant d'un sang vif et ardent, d'un caractère joyeux, remuant, expansif, amoureux du plaisir, ait voulu que ta jeunesse se passât au fond d'une mansarde glacée, sans jamais voir le soleil, clouée sur ta chaise, vêtue de haillons, et travaillant sans cesse et sans espoir? Non, car Dieu nous a donné d'autres besoins que ceux de boire et de manger. Même dans notre humble condition, la beauté n'a-t-elle pas besoin d'un peu de parure? La jeunesse n'a-t-elle pas besoin de mouvement, de plaisir et de gaieté? Tous les âges n'ont-ils pas besoin de distractions et de repos? Tu aurais gagné un salaire suffisant pour manger à ta faim, pour avoir un jour ou deux d'amusements par semaine après un travail quotidien de douze ou quinze heures, pour te procurer la modeste et fraîche toilette que réclame si impérieusement ton charmant visage, tu n'aurais rien demandé de plus, j'en suis certaine, tu me l'as dit cent fois; tu as donc cédé à une nécessité irrésistible, parce que tes besoins sont plus grands que les miens.
— C'est vrai… répondit la reine Bacchanal d'un air pensif: si j'avais seulement trouvé à gagner quarante sous par jour… ma vie aurait été tout autre… car dans les commencements… vois-tu, ma soeur, j'étais cruellement humiliée de vivre aux dépens de quelqu'un…
— Aussi… as-tu été invinciblement entraînée, ma bonne Céphyse; sans cela je te blâmerais au lieu de te plaindre… Tu n'as pas choisi ta destinée, tu l'as subie… comme je subis la mienne…
— Pauvre soeur! dit Céphyse en embrassant tendrement la Mayeux, toi si malheureuse, tu m'encourages, tu me consoles… et ce serait à moi de te plaindre…
— Rassure-toi, dit la Mayeux, Dieu est juste et bon: s'il m'a refusé bien des avantages, il m'a donné mes joies comme il t'a donné les tiennes…
— Tes joies?
— Oui, et de grandes… Sans elles… la vie me serait trop lourde… je n'aurais pas le courage de la supporter…
— Je te comprends, dit Céphyse avec émotion, tu trouves encore moyen de te dévouer pour les autres, et cela adoucit tes chagrins.
— Je fais du moins tout mon possible pour cela, quoique je puisse bien peu; mais aussi quand je réussis, ajouta la Mayeux en souriant doucement, je suis heureuse et fière comme une pauvre petite fourmi qui, après bien des peines, a apporté un gros brin de paille au nid commun… Mais ne parlons plus de moi…
— Si… parlons-en, je t'en prie, et au risque de te fâcher, reprit timidement la reine Bacchanal, je vais te faire une proposition que tu as déjà repoussée… Jacques[13] a, je crois, encore de l'argent… nous le dépensons en folies… donnant çà et là à de pauvres gens quand l'occasion se rencontre… Je t'en supplie, laisse-moi venir à ton aide… je le vois à ta pauvre figure, tu as beau vouloir me le cacher, tu t'épuises à force de travail.
— Merci, ma chère Céphyse… je connais ton bon coeur; mais je n'ai besoin de rien… Le peu que je gagne me suffit.
— Tu me refuses… dit tristement la reine Bacchanal, parce que tu sais que mes droits sur cet argent ne sont pas honorables… Soit!… je comprends ton scrupule… Mais, du moins, accepte un service de Jacques… il a été ouvrier comme nous… Entre camarades… on s'aide… Je t'en supplie, accepte… ou je croirai que tu me dédaignes…
— Et moi, je croirai que tu me méprises si tu insistes, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux d'un ton à la fois si ferme et si doux que la reine Bacchanal vit que toute insistance serait inutile…
Elle baissa tristement la tête et une larme roula de nouveau dans ses yeux.
— Mon refus t'afflige, dit la Mayeux en lui prenant la main; j'en suis désolée, mais réfléchis… et tu me comprendras…
— Tu as raison, dit la reine Bacchanal avec amertume après un moment de silence, tu ne peux pas accepter… de secours de mon amant… c'était t'outrager que de te le proposer… Il y a des positions si humiliantes, qu'elles souillent jusqu'au bien qu'on voudrait faire.
— Céphyse… je n'ai pas voulu te blesser… tu le sais bien.
— Oh! va, crois-moi, reprit la reine Bacchanal, si étourdie, si gaie que je sois, j'ai quelquefois… des moments de réflexion, même au milieu de mes joies les plus folles… et ces moments-là sont rares, heureusement.
— Et à quoi penses-tu alors?
— Je pense que la vie que je mène n'est guère honnête; alors je veux demander à Jacques une petite somme d'argent, seulement de quoi assurer ma vie pendant un an, alors je fais le projet d'aller te rejoindre et de me remettre peu à peu à travailler.
— Eh bien!… cette idée est bonne… pourquoi ne la suis-tu pas?
— Parce qu'au moment d'exécuter ce projet, je m'interroge sincèrement, et le courage me manque; je le sens, jamais je ne pourrai reprendre l'habitude du travail, et renoncer à cette vie, tantôt riche comme aujourd'hui, tantôt précaire… mais au moins libre, oisive, joyeuse, insouciante, et toujours mille fois préférable à celle que je mènerais en gagnant quatre francs par semaine. Jamais, d'ailleurs, l'intérêt ne m'a guidée; plusieurs fois j'ai refusé de quitter un amant qui n'avait pas grand'chose pour quelqu'un de riche que je n'aimais pas; jamais je n'ai rien demandé pour moi. Jacques a peut-être dépensé dix mille francs depuis trois ou quatre mois, et nous n'avons que deux mauvaises chambres à peine meublées, car nous vivons toujours dehors, comme des oiseaux; heureusement, quand je l'ai aimé, il ne possédait rien du tout; j'avais vendu pour cent francs quelques bijoux qu'on m'avait donnés, et mis cette somme à la loterie; comme les fous ont toujours du bonheur, j'ai gagné quatre mille francs. Jacques était aussi gai, aussi fou, aussi en train que moi, nous nous sommes dit: nous nous aimons bien; tant que l'argent durera, nous irons; quand nous n'en aurons plus, de deux choses l'une, ou nous serons las l'un de l'autre, et alors nous nous dirons adieu, ou bien nous nous aimerons encore; alors, pour rester ensemble, nous essayerons de nous remettre au travail: si nous ne le pouvons pas, et que nous tenions toujours à ne pas nous séparer… un boisseau de charbon fera notre affaire.
— Grand Dieu! s'écria la Mayeux en pâlissant.
— Rassure-toi donc… nous n'avons pas à en venir là… il nous restait encore quelque chose, lorsqu'un agent d'affaires, qui m'avait fait la cour, mais qui était si laid que ça m'empêchait de voir qu'il était riche, sachant que je vivais avec Jacques, m'a engagée à… Mais pourquoi t'ennuyer de ces détails… En deux mots, on a prêté de l'argent à Jacques sur quelque chose comme des droits assez douteux, dit-on, qu'il avait à une succession… C'est avec cet argent-là que nous nous amusons… tant qu'il y en aura… ça ira…
— Mais, ma bonne Céphyse, au lieu de dépenser si follement cet argent, pourquoi ne pas le placer… et te marier avec Jacques… puisque tu l'aimes!
— Oh! d'abord, vois-tu, répondit en riant la reine Bacchanal, dont le caractère insouciant et gai reprenait le dessus, placer de l'argent, ça ne vous procure aucun agrément… on a pour tout amusement à regarder un petit morceau de papier qu'on vous donne en échange de ces belles pièces d'or avec lesquelles on a mille plaisirs… Quant à me marier, certainement j'aime Jacques comme je n'ai jamais aimé personne; pourtant il me semble que, si j'étais mariée avec lui, tout notre bonheur s'en irait; car enfin, comme mon amant, il n'a rien à me dire du passé; mais, comme mon mari, il me le reprocherait tôt ou tard, et si ma conduite mérite des reproches, j'aime mieux me les adresser moi-même, j'y mettrai des formes.
— À la bonne heure, folle que tu es… mais cet argent ne durera pas toujours… Après… comment ferez-vous?
— Après… ah bah! après… c'est dans la lune… Demain me paraît toujours devoir arriver dans cent ans… S'il fallait se dire qu'on mourra un jour… ça ne serait pas la peine de vivre…
L'entretien de Céphyse et de la Mayeux fut de nouveau interrompu par un tapage effroyable que dominait le bruit aigu et perçant de la crécelle de Nini-Moulin; puis à ce tumulte succéda un choeur de cris inhumains au milieu duquel on distinguait ces mots qui firent trembler les vitres:
— La reine Bacchanal!… la reine Bacchanal!!
La Mayeux tressaillit à ce bruit soudain.
— C'est encore ma cour qui s'impatiente, lui dit Céphyse en riant cette fois.
— Mon Dieu! s'écria la Mayeux avec effroi, si on allait venir te chercher ici?…
— Non, non, rassure-toi.
— Mais si… entends-tu ces pas!… on marche dans le corridor… on approche… Oh! je t'en conjure, ma soeur, fais que je puisse m'en aller seule… sans être vue de tout ce monde.
Au moment où la porte s'ouvrait, Céphyse y courut. Elle vit dans le corridor une députation à la tête de laquelle marchaient Nini- Moulin, armé de sa formidable crécelle, Rose-Pompon et Couche- tout-nu.
— La reine Bacchanal! ou je m'empoisonne avec un verre d'eau, cria Nini-Moulin.
— La reine Bacchanal! ou j'affiche mes bans à la mairie avec Nini-Moulin! cria la petite Rose-Pompon d'un air déterminé.
— La reine Bacchanal! ou sa cour s'insurge et vient l'enlever! dit une autre voix.
— Oui, oui, enlevons-la, répéta un choeur formidable.
— Jacques… entre seul, dit la reine Bacchanal malgré ces sommations pressantes. Puis, s'adressant à sa cour d'un ton majestueux:
— Dans dix minutes, je suis à vous, et alors, tempête infernale!
— Vive la reine Bacchanal!! cria Dumoulin en agitant sa crécelle et en se retirant, suivi de la députation, pendant que Couche- tout-nu entrait seul dans le cabinet.
— Jacques, c'est ma bonne soeur, lui dit Céphyse.
— Enchanté de vous voir, mademoiselle, dit Jacques cordialement, et doublement enchanté, car vous allez me donner des nouvelles du camarade Agricol… Depuis que je joue au millionnaire, nous ne nous voyons plus, mais je l'aime toujours comme un bon et grave compagnon… Vous demeurez dans sa maison… Comment va-t-il?
— Hélas! monsieur… il est arrivé bien des malheurs à lui et à sa famille… il est en prison.
— En prison! s'écria Céphyse.
— Agricol… en prison!… lui! et pourquoi? dit Couche-tout-nu.
— Pour un délit politique qui n'a rien de grave. On avait espéré le faire mettre en liberté sous caution…
— Sans doute… pour cinq cents francs, je connais ça… dit Couche-tout-nu…
— Malheureusement cela a été impossible; la personne sur laquelle on comptait…
La reine Bacchanal interrompit la Mayeux en disant à Couche-tout- nu:
— Jacques… tu entends… Agricol… en prison… pour cinq cents francs.
— Pardieu! je t'entends et je te comprends, tu n'as pas besoin de me faire de signes… Pauvre garçon! et il fait vivre sa mère!
— Hélas! oui, monsieur, et c'est d'autant plus pénible que son père est arrivé de Russie, et que sa mère…
— Tenez, mademoiselle, dit Couche-tout-nu en interrompant encore la Mayeux et lui donnant une bourse, prenez… tout est payé d'avance ici. Voilà le restant de mon sac; il y a là dedans vingt- cinq ou trente napoléons; je ne peux pas mieux les finir qu'en m'en servant pour un camarade dans la peine. Donnez-les au père d'Agricol; il fera les démarches nécessaires, et demain Agricol sera à sa forge… où j'aime mieux qu'il soit que moi.
— Jacques, embrasse-moi tout de suite, dit la reine Bacchanal.
— Tout de suite, et encore, et toujours, dit Jacques en embrassant joyeusement la reine.
La Mayeux hésita un moment; mais songeant qu'après tout cette somme, qui allait être follement dissipée, pouvait rendre la vie et l'espoir à la famille d'Agricol, songeant enfin que ces cinq cents francs, remis plus tard à Jacques, lui seraient peut-être alors d'une utile ressource, la jeune fille accepta, et, les yeux humides, dit en prenant la bourse:
— Monsieur Jacques, j'accepte… vous êtes généreux et bon: le père d'Agricol aura du moins aujourd'hui cette consolation à de bien cruels chagrins… Merci, oh! merci.
— Il n'y a pas besoin de me remercier, mademoiselle… on a de l'argent, c'est pour les autres comme pour soi…
Les cris recommencèrent plus furieux que jamais, et la crécelle de Nini-Moulin grinça d'une façon déplorable.
— Céphyse… ils vont tout briser là-dedans si tu ne viens pas, et maintenant je n'ai plus de quoi payer la casse, dit Couche- tout-nu. Pardon, mademoiselle, ajouta-t-il en riant, mais, vous le voyez, la royauté a ses devoirs…
Céphyse, émue, tendit les bras à la Mayeux, qui s'y jeta en pleurant de douces larmes.
— Et maintenant, dit-elle à sa soeur, quand te reverrai-je?
— Bientôt… quoique rien ne me fasse plus de peine que de te voir dans une misère que tu ne veux pas me permettre de soulager…
— Tu viendras? tu me le promets?
— C'est moi qui vous le promets pour elle, dit Jacques, nous irons vous voir, vous et votre voisin Agricol.
— Allons… retourne à la fête, Céphyse… amuse-toi de bon coeur… tu le peux… car M. Jacques va rendre une famille bien heureuse…
Ce disant, et après que Couche-tout-nu se fût assuré qu'elle pouvait descendre sans être vue de ses joyeux et bruyants compagnons, la Mayeux descendit furtivement, bien empressée de porter au moins une bonne nouvelle à Dagobert, mais voulant auparavant se rendre rue de Babylone, au pavillon naguère occupé par Adrienne de Cardoville. On saura plus tard la cause de la détermination de la Mayeux.
Au moment où la jeune fille sortait de chez le traiteur, trois hommes bourgeoisement et confortablement vêtus parlaient bas et paraissaient se consulter en regardant la maison du traiteur. Bientôt un quatrième homme descendit précipitamment l'escalier du traiteur.
— Eh bien? dirent les trois autres avec anxiété.
— Il est là…
— Tu en es sûr?
— Est-ce qu'il y a deux Couche-tout-nu sur la terre? répondit l'autre; je viens de le voir; il est déguisé en fort… ils sont attablés pour trois heures au moins.
— Allons… attendez-moi là, vous autres… dissimulez-vous le plus possible… Je vas chercher le chef de file, et l'affaire est dans le sac.
Et, disant ces mots, l'un des hommes disparut en courant dans une rue qui aboutissait sur la place.
À ce moment, la reine Bacchanal entrait dans la salle du banquet, accompagnée de Couche-tout-nu, et fut saluée par les acclamations les plus frénétiques.
— Maintenant, s'écria Céphyse avec une sorte d'entraînement fébrile et comme si elle eût cherché à s'étourdir, maintenant, mes amis, tempêtes, ouragans, bouleversements, déchaînements et autres tremblements…
Puis, tendant son verre à Nini-Moulin, elle dit:
— À boire!
— Vive la reine! cria-t-on tout d'une voix.
III. Le réveille-matin.
La reine Bacchanal, ayant en face d'elle Couche-tout-nu et Rose- Pompon, Nini-Moulin à sa droite, présidait au repas dit réveille- matin, généreusement offert par Jacques à ses compagnons de plaisir.
Ces jeunes gens et ces jeunes filles semblaient avoir oublié les fatigues d'un bal commencé à onze heures du soir et terminé à six heures du matin; tous ces couples, aussi joyeux qu'amoureux et infatigables, riaient, mangeaient, buvaient, avec une ardeur juvénile et pantagruélique; aussi, pendant la première partie du repas, on causa peu, on n'entendit que le bruit du choc des verres et des assiettes.
La physionomie de la reine Bacchanal était moins joyeuse, mais beaucoup plus animée que de coutume; ses joues colorées, ses yeux brillants annonçaient une surexcitation fébrile; elle voulait s'étourdir à tout prix; son entretien avec sa soeur lui revenait quelquefois à l'esprit, elle tâchait d'échapper à ces tristes souvenirs.
Jacques regardait Céphyse de temps à autre avec une adoration passionnée; car, grâce à la singulière conformité de caractère, d'esprit, de goûts, qui existait entre lui et la reine Bacchanal, leur liaison avait des racines beaucoup plus profondes et plus solides que n'en ont d'ordinaire ces attachements éphémères basés sur le plaisir. Céphyse et Jacques ignoraient même toute la puissance d'un amour jusqu'alors environné de joies et de fêtes et que nul événement sinistre n'avait encore contrarié.
La petite Rose-Pompon, veuve depuis quelques jours d'un étudiant qui, afin de pouvoir terminer dignement son carnaval, était retourné dans sa province pour soutirer quelque argent à sa famille sous un de ces fabuleux prétextes dont la tradition se conserve et se cultive soigneusement dans les Écoles de droit et de médecine, Rose-Pompon, par un exemple de fidélité rare, et ne voulant pas se compromettre, avait choisi pour chaperon l'inoffensif Nini-Moulin.
Ce dernier, débarrassé de son casque, montrait une tête chauve entourée d'un bordure de cheveux noirs et crépus assez longs derrière la nuque. Par un phénomène bachique très remarquable, à mesure que l'ivresse le gagnait, une sorte de zone empourprée comme sa face épanouie gagnait peu à peu son front et envahissait la blancheur luisante de son crâne. Rose-Pompon, connaissant la signification de ce symptôme, le fit remarquer à la société, et s'écria en riant aux éclats:
— Nini-Moulin, prends garde! la marée du vin monte drôlement!!
— Quand il en aura par-dessus la tête… il sera noyé! ajouta la reine Bacchanal.
— Ô reine! ne cherchez pas à me distraire… je médite… répondit Dumoulin, qui commençait à être ivre, et qui tenait à la main, en guise de coupe antique, un bol à punch rempli de vin, car il méprisait les verres ordinaires, qu'il appelait dédaigneusement, en raison de leur médiocre capacité, des gorgettes.
— Il médite… reprit Rose-Pompon; Nini-Moulin médite, attention!…
— Il médite… il est donc malade?
— Qu'est-ce qu'il médite? un pas chicard?
— Une pose anacréontique et défendue?
— Oui, je médite, reprit gravement Dumoulin, je médite sur le vin en général et en particulier… le vin, dont le divin Bossuet (Dumoulin avait l'énorme inconvénient de citer Bossuet lorsqu'il était ivre), le vin dont le divin Bossuet, qui était connaisseur, a dit:
— Dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle[14] (quand on a de l'esprit, bien entendu), ajouta Nini-Moulin en manière de parenthèse.
— Alors j'adore ton Bossuet, dit Rose-Pompon.
— Quant à ma méditation particulière, elle porte sur la question de savoir si le vin des noces de Cana était rouge ou blanc… Tantôt j'interroge le vin blanc, tantôt le rouge… tantôt tous les deux à la fois.
— C'est aller au fond de la question, dit Couche-tout-nu.
— Et surtout au fond des bouteilles, dit la reine Bacchanal.
— Comme vous le dites, ô majesté!… et j'ai déjà dit, à force d'expériences et de recherches, une grande découverte, à savoir que si le vin des noces de Cana était rouge…
— Il n'était pas blanc, dit judicieusement Rose-Pompon.
— Et si j'arrivais à la conviction qu'il n'était ni blanc, ni rouge? demanda Dumoulin d'un air magistral.
— C'est que vous seriez gris, mon gros, répondit Couche-tout-nu.
— L'époux de la reine dit vrai… Voilà ce qui arrive lorsqu'on est trop altéré de science; mais c'est égal, d'études en études sur cette question, à laquelle j'ai voué ma vie, j'atteindrai la fin de ma respectable carrière, en donnant à ma soif une couleur suffisamment historique… théo… lo… gique et ar… chéo… lo… gique.
Il faut renoncer à peindre la réjouissante grimace et le non moins réjouissant accent avec lequel Dumoulin prononça et scanda ces derniers mots, qui provoquèrent une hilarité prolongée.
— Archéologipe… dit Rose-Pompon, qu'est-ce que c'est que ça? ça a-t-il une queue? ça va-t-il sur l'eau?
— Laisse donc, reprit la reine Bacchanal, ce sont des mots de savant ou d'escamoteur, c'est comme les tournures en crinoline… ça bouffe… et voilà tout… J'aime mieux boire… Versez, Nini- Moulin… du champagne. Rose-Pompon, à la santé de ton Philémon… à son retour!…
— Buvons plutôt au succès de la carotte de longueur qu'il espère tirer à son embêtante et pingre famille pour finir son carnaval, dit Rose-Pompon; heureusement son plan de carotte n'est pas mauvais…
— Rose-Pompon! s'écria Nini-Moulin, si vous avez commis ce calembour avec ou sans intention, venez m'embrasser… ma fille.
— Merci!… et mon époux, qu'est-ce qu'il dirait?
— Rose-Pompon… je veux vous rassurer… saint Paul… entendez- vous, l'apôtre saint Paul…
— Eh bien! après… bon apôtre?
— Saint Paul a dit formellement que ceux qui sont mariés doivent vivre comme s'ils n'avaient pas de femmes…
_— _Qu'est-ce que ça me fait à moi?… ça regarde Philémon.
— Oui, reprit Nini-Moulin. Mais le divin Bossuet, tout gobichonneur, et chafriolant ce jour-là, ajoute, en citant saint Paul: _Et, par conséquent, les femmes mariées doivent vivre comme n'ayant pas de maris__[15]_… Il ne me reste plus qu'à vous tendre d'autant plus les bras, ô Rose-Pompon! que Philémon n'est pas même votre époux…
— Je ne dis pas; mais vous êtes trop laid!…
— C'est une raison… Alors je bois à la santé du plan de Philémon!… Faisons nos voeux pour qu'il produise une carotte monstre!…
— À la bonne heure, dit Rose-Pompon; à la santé de cet intéressant légume, si nécessaire à l'existence des étudiants!
— Et autres carotivores! ajouta Dumoulin.
Ce toast, rempli d'à-propos, fut accueilli d'unanimes acclamations.
— Avec la permission de Sa Majesté et de sa cour, reprit Dumoulin, je propose un toast à la réussite d'une chose qui m'intéresse et qui a quelque ressemblance analogique avec la carotte de Philémon… J'ai dans l'idée que ce toast me portera bonheur.
— Voyons la chose…
— Eh bien! à la santé de mon mariage! dit Dumoulin en se levant.
Ces mots provoquèrent une explosion de cris, d'éclats de rire, de trépignements formidables. Nini-Moulin criait, trépignait, riait plus fort que les autres, ouvrant une bouche énorme, et ajoutant à ce tintamarre assourdissant le bruit aigu de sa crécelle, qu'il reprit sous sa chaise où il l'avait déposée.
Lorsque cet ouragan fut un peu calmé, la reine Bacchanal se leva et dit:
— Je bois à la santé de la future Mme Nini-Moulin.
— Ô reine! vos procédés me touchent si sensiblement que je vous laisse lire au fond de mon coeur le nom de mon épouse future, s'écria Dumoulin: elle se nomme Mme veuve Honorée-Modeste- Messaline-Angèle de la Sainte-Colombe.
— Bravo!… bravo!…
— Elle a soixante ans, et plus de mille livres de rente qu'elle n'a de poils à la moustache grise et de rides au visage; son embonpoint est si imposant qu'une de ses robes pourrait servir de tente à l'honorable société: aussi j'espère vous présenter ma future épouse le mardi gras en costume de bergère qui vient de dévorer son troupeau; on voulait la convertir, mais je me charge de la divertir, elle aimera mieux ça; il faut donc que vous m'aidiez à la plonger dans les bouleversements les plus bachiques et les plus cancaniques.
— Nous la plongerons dans tout ce que vous voudrez.
— C'est le cancan en cheveux blancs! chantonna Rose-Pompon sur un air connu.
— Ça imposera aux sergents de ville.
— On leur dira: «Respectez-la… votre mère aura peut-être un jour son âge.»
Tout à coup la reine Bacchanal se leva. Sa physionomie avait une singulière expression de joie amère et sardonique; d'une main elle tenait son verre plein.
— On dit que le choléra approche avec ses bottes de sept lieues… s'écria-t-elle. Je bois au choléra!
Et elle but. Malgré la gaieté générale, ces mots firent une impression sinistre, une sorte de frisson électrique parcourut l'assemblée; presque tous les visages devinrent tout à coup sérieux.
— Ah! Céphyse… dit Jacques d'un ton de reproche.
— Au choléra! reprit intrépidement la reine Bacchanal: qu'il épargne ceux qui ont envie de vivre… et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter!…
Jacques et Céphyse échangèrent rapidement un regard, qui échappa à leurs joyeux compagnons, et pendant quelque temps la reine Bacchanal resta muette et pensive.
— Ah! comme ça… c'est différent, reprit Rose-Pompon d'un air crâne. Au choléra!… afin qu'il n'y ait plus que de bons enfants sur la terre.
Malgré cette variante, l'impression restait toujours sourdement pénible. Dumoulin voulut couper court à ce triste sujet d'entretien, et s'écria:
— Au diable les morts! vivent les vivants! Et à propos de vivants et de bons vivants, je demanderai à porter une santé chère à notre reine, la santé de notre amphitryon; malheureusement j'ignore son respectable nom, puisque j'ai seulement l'avantage de le connaître depuis cette nuit; il m'excusera donc si je me borne à porter la santé de Couche-tout-nu, nom qui n'effarouche en rien ma pudeur, car Adam ne se couchait jamais autrement. Va donc pour Couche- tout-nu.
— Merci, mon gros, dit Jacques, si j'oubliais votre nom, moi, je vous appellerais Qui-veut-boire, et je suis bien sûr que vous répondriez: «Présent!»
— Présent… présentissime, dit Dumoulin en faisant le salut militaire d'une main et tenant son bol de l'autre.
— Du reste, quand on a trinqué ensemble, reprit cordialement Couche-tout-nu, il faut se connaître à fond… Je me nomme Jacques Rennepont.
— Rennepont! s'écria Dumoulin en paraissant frappé de ce nom, malgré sa demi-ivresse; vous vous appelez Rennepont!
— Tout ce qu'il y a de plus Rennepont… Ça vous étonne!
— C'est qu'il y a une ancienne famille de ce nom… les comtes de Rennepont.
— Ah bah! vraiment! dit Couche-tout-nu en riant.
— Les comtes de Rennepont, qui sont aussi ducs de Cardoville, ajouta Dumoulin.
— Ah çà! voyons, mon gros, est-ce que je vous fais l'effet de devoir le jour à une pareille famille… moi, ouvrier en goguette et en gogailles!
— Vous!… ouvrier! Ah çà, mais nous tombons dans les Mille et une Nuits! s'écria Dumoulin de plus en plus surpris; vous nous payez un repas de Balthazar avec accompagnement de voitures à quatre chevaux… et vous êtes ouvrier!… Dites-moi vite votre métier… j'en suis, et j'abandonne la vigne du Seigneur où je provigne tant bien que mal.
— Ah ça! n'allez pas croire, dites donc, que je suis ouvrier en billets de banque et en monnaie trompe-l'oeil! dit Jacques en riant.