← Table of contents
Le juif errant - Tome I

LE JUIF ERRANT (continued 15)

Reading edition

Et le forgeron, profondément ému, serra cordialement dans ses bras la Mayeux, qui se sentait défaillir.

— Allons, mon vieux Rabat-Joie… en route, dit Dagobert, tu nous serviras de vedette…

Puis, s'approchant de sa femme, qui, s'étant relevée, serrait contre sa poitrine la tête de son fils, qu'elle couvrait de baisers en fondant en larmes, le soldat lui dit, affectant autant de calme que de sérénité:

— Allons, ma chère femme, sois raisonnable, fais-nous du bon feu… dans deux ou trois heures nous ramènerons ici deux pauvres enfants et une belle demoiselle… Embrasse-moi… cela me portera bonheur.

Françoise se jeta au cou de son mari sans prononcer une parole.

Ce désespoir muet, accentué par des sanglots sourds et convulsifs, était déchirant. Dagobert fut obligé de s'arracher des bras de sa femme, et, cachant son émotion, il dit à son fils d'une voix altérée:

— Partons… partons… elle me fend le coeur… Ma bonne Mayeux, veillez sur elle… Agricol… viens.

Et le soldat, glissant ses pistolets dans la poche de sa redingote, se précipita vers la porte, suivi de Rabat-Joie.

— Mon fils… encore!… que je t'embrasse encore une fois hélas!… c'est peut-être la dernière, s'écria la malheureuse mère, incapable de se lever et tendant les bras à Agricol. Pardonne-moi… c'est ma faute.

Le forgeron revint, pâle, mêla ses larmes à celles de sa mère, car il pleurait aussi, et murmura d'une voix étouffée:

— Adieu, chère mère… rassure-toi… à bientôt. Puis, se dérobant aux étreintes de Françoise, il rejoignit son père sur l'escalier. Françoise Baudoin poussa un long gémissement et tomba presque inanimée entre les bras de la Mayeux. Dagobert et Agricol sortirent de la rue Brise-Miche au milieu de la tourmente, et se dirigèrent à grands pas vers le boulevard de l'Hôpital, suivis de Rabat-Joie.

IX. Escalade et effraction.

Onze heures et demie sonnaient lorsque Dagobert et son fils arrivèrent sur le boulevard de l'Hôpital. Le vent était violent, la pluie battante; mais malgré l'épaisseur des nuées pluvieuses, la nuit paraissait assez claire, grâce au lever tardif de la lune. Les grands arbres noirs et les murailles blanches du jardin du couvent se distinguaient au milieu de cette pâle clarté. Au loin, un réverbère agité par le vent, et dont on apercevait à peine la lumière rougeâtre à travers la brume et la pluie, se balançait au- dessus de la chaussée boueuse de ce boulevard solitaire. À de rares intervalles on entendait, au loin… bien loin, le sourd roulement d'une voiture attardée; puis tout retombait dans un morne silence.

Dagobert et son fils, depuis leur départ de la rue Brise-Miche, avaient à peine échangé quelques paroles. Le but de ces deux hommes de coeur était noble, généreux; et pourtant, résolus, mais pensifs, ils se glissaient dans l'ombre comme des bandits à l'heure des crimes nocturnes. Agricol portait sur ses épaules un sac renfermant la corde, le crochet et la barre de fer; Dagobert s'appuyait sur le bras de son fils, et Rabat-Joie suivait son maître.

— Le banc où nous nous sommes assis tantôt doit être par ici, dit Dagobert en s'arrêtant.

— Oui, dit Agricol en cherchant des yeux, le voilà, mon père.

— Il n'est que onze heures et demie, il faut attendre minuit, reprit Dagobert. Asseyons-nous un instant pour nous reposer et convenir de nos faits…

Au bout d'un moment de silence, le soldat reprit avec émotion en serrant les mains de son fils dans les siennes:

— Agricol… mon enfant… il en est temps encore… je t'en supplie… laisse-moi aller seul… je saurai bien me tirer d'affaire… Plus le moment approche… plus je crains de te compromettre dans cette entreprise dangereuse.

— Et moi, brave père, plus le moment approche, plus je crois que je te serai utile à quelque chose; bon ou mauvais, je partagerai ton sort… Notre but est louable… c'est une dette d'honneur que tu dois acquitter… j'en veux payer la moitié. Ce n'est pas maintenant que je me dédirai… Ainsi donc, brave père… songeons à notre plan de campagne.

— Allons, tu viendras, dit Dagobert en étouffant un soupir.

— Il faut donc, brave père, reprit Agricol, réussir sans encombre, et nous réussirons… Tu avais remarqué tantôt la petite porte de ce jardin, là, près de l'angle du mur… c'est déjà excellent.

— Par là, nous entrerons dans le jardin, et nous chercherons des bâtiments que sépare un mur terminé par une claire-voie.

— Oui… car d'un côté de cette claire-voie est le pavillon habité par Mlle de Cardoville, et de l'autre, la partie du couvent où sont enfermées les filles du général.

À ce moment Rabat-Joie, qui était accroupi aux pieds de Dagobert, se leva brusquement en dressant les oreilles et semblant écouter.

— On dirait que Rabat-Joie entend quelque chose, dit Agricol; écoutons.

On n'entendit rien que le bruit du vent qui agitait les grands arbres du boulevard.

— Mais, j'y pense, mon père: une fois la porte du jardin ouverte, emmenons-nous Rabat-Joie?

— Oui… oui: s'il y a un chien de garde, il s'en chargera, et puis, il nous avertira de l'approche des gens de ronde, et qui sait?… il a tant d'intelligence, il est si attaché à Rose et à Blanche, qu'il nous aidera peut-être à découvrir l'endroit où elles sont; je l'ai vu vingt fois aller les rejoindre dans les bois avec un instinct extraordinaire.

Un tintement lent, grave, sonore, dominant les sifflements de la bise, commençait de sonner minuit.

Ce bruit sembla retentir douloureusement dans l'âme d'Agricol et de son père; muets, émus, ils tressaillirent… Par un mouvement spontané, ils se prirent et se serrèrent énergiquement la main. Malgré eux, chaque battement de leur coeur se réglait sur chacun des coups de cette horloge, dont la vibration se prolongeait au milieu du morne silence de la nuit.

Au dernier tintement, Dagobert dit à son fils d'une voix ferme:

— Voilà minuit… embrasse-moi… et en avant!

Le père et le fils s'embrassèrent. Le moment était décisif et solennel.

— Maintenant, mon père, dit Agricol, agissons avec autant de ruse et d'audace que des bandits allant piller un coffre-fort.

Ce disant, le forgeron prit dans le sac la corde et le crochet. Dagobert s'arma de la pince de fer, et tous deux, s'avançant le long du mur avec précaution, se dirigèrent vers la petite porte située non loin de l'angle formé par la rue et par le boulevard, s'arrêtant de temps à autre pour prêter l'oreille avec attention, tâchant de distinguer les bruits qui ne seraient causés ni par la pluie ni par le vent.

La nuit continuant d'être assez claire pour que l'on pût parfaitement distinguer les objets, le forgeron et le soldat atteignirent la petite porte; les ais paraissaient vermoulus et peu solides.

— Bon! dit Agricol à son père, d'un coup elle cédera. Et le forgeron allait appuyer vigoureusement son épaule contre la porte en s'arc-boutant sur ses jarrets, lorsque tout à coup Rabat-Joie grogna sourdement en se mettant pour ainsi dire en arrêt.

D'un mot Dagobert fit taire le chien, et, saisissant son fils par le bras, il lui dit tout bas:

— Ne bougeons pas… Rabat-Joie a senti quelqu'un… dans le jardin!…

Agricol et son père restèrent quelques minutes immobiles, l'oeil au guet et suspendant leur respiration… Le chien, obéissant à son maître, ne grognait plus; mais son inquiétude et son agitation se manifestaient de plus en plus. Cependant on n'entendait rien…

— Le chien se sera trompé, mon père, dit tout bas Agricol.

— Je suis sûr que non… ne bougeons pas…

Après quelques secondes d'une nouvelle attente, Rabat-Joie se coucha brusquement et allongea autant qu'il le put son museau sous la traverse inférieure de la porte en soufflant avec force…

— On vient… dit vivement Dagobert à son fils.

— Éloignons-nous… reprit Agricol.

— Non, lui dit son père, écoutons: il sera temps de fuir si l'on ouvre la porte… Ici, Rabat-Joie, ici…

Le chien, obéissant, s'éloigna de la porte et vint se coucher aux pieds de son maître. Quelques secondes après on entendit sur la terre, détrempée par la pluie, une espèce de pataugement causé par des pas lourds dans des flaques d'eau, puis un bruit de paroles qui, emportées par le vent, n'arrivèrent pas jusqu'au soldat et au forgeron.

— Ce sont les gens de ronde dont nous a parlé la Mayeux, dit Agricol à son père.

— Tant mieux… ils mettront un intervalle entre leur seconde tournée, elle nous assure au moins deux heures de tranquillité… Maintenant… notre affaire est sûre.

En effet, peu à peu, le bruit des pas devint moins distinct, puis il se perdit tout à fait…

— Allons, vite, ne perdons pas de temps, dit Dagobert à son fils au bout de dix minutes; ils sont loin. Maintenant, tâchons d'ouvrir cette porte.

Agricol y appuya sa puissante épaule, poussa vigoureusement, et la porte ne céda pas, malgré sa vétusté.

— Malédiction! dit Agricol, elle est barrée en dedans, j'en suis sûr, ces mauvaises planches n'auraient pas, sans cela, résisté au choc.

— Comment faire?

— Je vais monter sur le mur à l'aide de la corde et du crochet… et aller l'ouvrir en dedans.

Ce disant, Agricol prit la corde, le crampon, et, après plusieurs tentatives il parvint à lancer le crochet sur le chaperon du mur.

— Maintenant, mon père, fais-moi la courte échelle, je m'aiderai de la corde; une fois à cheval sur la muraille, je retournerai le crampon, et il me sera facile de descendre dans le jardin.

Le soldat s'adossa au mur, joignit ses deux mains, dans le creux desquelles son fils posa un pied, puis, montant de là sur les robustes épaules de son père, où il prit un point d'appui, à l'aide de la corde et de quelques dégradations de la muraille, il en atteignit la crête. Malheureusement, le forgeron ne s'était pas aperçu que le chaperon du mur était garni de morceaux de verre de bouteilles cassées qui le blessèrent aux genoux et aux mains; mais, de peur d'alarmer Dagobert, il retint un premier cri de douleur, replaça le crampon comme il fallait, se laissa glisser le long de la corde, et atteignit le sol; la porte était proche, il y courut: une forte barre de bois la maintenait, en effet, intérieurement; la serrure était en si mauvais état qu'elle ne résista pas à un violent effort d'Agricol; la porte s'ouvrit, Dagobert entra dans le jardin avec Rabat-Joie.

— Maintenant dit le soldat à son fils, grâce à toi, le plus fort est fait… Voici un moyen de fuite assuré pour mes pauvres enfants et pour Mlle de Cardoville… Le tout, à cette heure, est de les trouver… sans faire de mauvaise rencontre… Rabat-Joie va marcher devant en éclaireur… Va… va… mon chien, ajouta Dagobert, et surtout… sois muet… tais-toi.

Aussitôt l'intelligent animal s'avança de quelques pas, flairant, écoutant, éventant et marchant avec la prudence et l'attention circonspecte d'un limier en quête.

À la demi-clarté de la lune voilée par les nuages, Dagobert et son fils aperçurent autour d'eux un quinconce d'arbres énormes, auquel aboutissaient plusieurs allées. Indécis sur celle qu'ils devaient suivre, Agricol dit à son père:

— Prenons l'allée qui côtoie le mur, elle nous mènera sûrement à un bâtiment.

— C'est juste, allons, et marchons sur les bordures de gazon, au lieu de marcher dans l'allée boueuse; nos pas feront moins de bruit.

Le père et le fils, précédés de Rabat-Joie, parcoururent pendant quelque temps une sorte d'allée tournante, qui s'éloignait peu de la muraille; ils s'arrêtaient çà et là pour écouter… ou pour se rendre prudemment compte, avant de continuer leur marche, des mobiles aspects des arbres et des broussailles qui, agités par le vent et éclairés par la pâle clarté de la lune, affectaient des formes singulières.

Minuit et demi sonnait lorsque Agricol et son père arrivèrent à une large grille de fer qui servait de clôture au jardin réservé de la supérieure du couvent; c'est dans cette réserve que la Mayeux s'était introduite le matin, après avoir vu Rose Simon s'entretenir avec Adrienne de Cardoville.

À travers les barreaux de cette grille, Agricol et son père aperçurent à peu de distance une fermeture en planches à claire- voie aboutissant à une chapelle en construction, et au delà un petit pavillon carré.

— Voilà sans doute le pavillon de la maison des fous occupé par Mlle de Cardoville.

— Et le bâtiment où sont les chambres de Rose et de Blanche, mais que nous ne pouvons apercevoir d'ici, lui fait face sans doute, reprit Dagobert. Pauvres enfants, elles sont là… pourtant, dans les larmes et le désespoir, ajouta-t-il avec une émotion profonde.

— Pourvu que cette grille soit ouverte, dit Agricol.

— Elle le sera probablement… elle est située à l'intérieur.

— Avançons doucement. En quelques pas Dagobert et son fils atteignirent la grille, seulement fermée par le pêne de la serrure. Dagobert allait l'ouvrir, lorsque Agricol lui dit:

— Prends garde de la faire crier avec ses gonds…

— Faut-il la pousser doucement ou brusquement?

— Laisse-moi, je m'en charge, dit Agricol. Et il ouvrit si brusquement le battant de la grille, qu'il ne grinça que faiblement, mais cependant ce bruit fut assez distinct pour être entendu au milieu du silence de la nuit, pendant un des intervalles que les rafales du vent laissaient entre elles. Agricol et son père restèrent un moment immobiles, inquiets, prêtant l'oreille… n'osant franchir le seuil de cette grille afin de se ménager une retraite. Rien ne bougea, tout demeura calme, tranquille. Agricol et son père, rassurés, pénétrèrent dans le jardin réservé. À peine le chien fut-il entré dans cet endroit qu'il donna tous les signes d'une joie extraordinaire; les oreilles dressées, la queue battant ses flancs, bondissant plutôt que courant, il eut bientôt atteint la séparation de claire-voie où le matin Rose Simon s'était un instant entretenue avec Mlle de Cardoville; puis il s'arrêta un instant en cet endroit, inquiet et affairé, tournant et virant comme un chien qui cherche et démêle une voie.

Dagobert et son fils, laissant Rabat-Joie obéir à son instinct, suivaient ses moindres mouvements avec un intérêt, avec une anxiété indicibles, espérant tout de son intelligence et de son attachement pour les orphelines.

— C'est sans doute près de cette claire-voie que Rose se trouvait lorsque la Mayeux l'a vue, dit Dagobert. Rabat-Joie est sur ses traces, laissons-le faire.

Au bout de quelques secondes, le chien tourna la tête du côté de Dagobert, et partit au galop, se dirigeant vers une porte du rez- de-chaussée du bâtiment qui faisait face au pavillon occupé par Adrienne; puis, arrivé à cette porte, le chien se secoua, semblant attendre Dagobert.

— Plus de doute, c'est bien dans ce bâtiment que sont les enfants, dit Dagobert, en allant rejoindre Rabat-Joie; c'est là qu'on aura tantôt renfermé Rose.

— Nous allons voir si les fenêtres sont ou non grillées, dit Agricol en suivant son père. Tous deux arrivèrent auprès de Rabat- Joie.

— Eh bien, mon vieux, lui dit tout bas le soldat en lui montrant le bâtiment, Rose et Blanche sont donc là? Le chien redressa la tête et répondit par un grognement de joie, accompagné de deux ou trois jappements.

Dagobert n'eut que le temps de saisir la gueule du chien entre ses mains.

— Il va tout perdre!… s'écria le forgeron. On l'a entendu, peut-être…

— Non… dit Dagobert. Mais, plus de doute… les enfants sont là…

À cet instant, la grille de fer par laquelle le soldat et son fils s'étaient introduits dans le jardin réservé, qu'ils avaient laissée ouverte, se referma avec fracas.

— On nous enferme… dit vivement Agricol, et pas d'autre issue…

Pendant un instant le père et le fils se regardèrent atterrés; mais Agricol reprit tout à coup:

— Peut-être le battant de la grille se sera-t-il fermé en roulant sur ses gonds par son propre poids… je cours m'en assurer… et la rouvrir si je puis…

— Va… vite, j'examinerai les fenêtres. Agricol se dirigea en hâte vers la grille, tandis que Dagobert, se glissant le long du mur, arriva devant les fenêtres du rez-de-chaussée; elles étaient au nombre de quatre; deux d'entre elles n'étaient pas grillées. Il regarda au premier étage, il était peu élevé, et aucune de ses fenêtres n'était garnie de barreaux; celle des deux soeurs qui habitait cet étage pourrait donc, une fois prévenue, attacher un drap à la barre d'appui de la fenêtre et se laisser glisser, comme l'avaient fait les orphelines pour s'évader de l'auberge du Faucon blanc; mais il fallait, chose difficile, savoir d'abord quelle chambre elle occupait. Dagobert pensa qu'il pourrait en être instruit par celle des deux soeurs qui habitait le rez-de- chaussée; mais là, autre difficulté: parmi ces quatre fenêtres, à laquelle devait-il frapper? Agricol revint précipitamment.

— C'était le vent, sans doute, qui avait fermé la grille, dit-il, j'ai ouvert de nouveau le battant et j'ai calé avec une pierre… mais il faut nous hâter.

— Et comment reconnaître les fenêtres de ces pauvres enfants? dit Dagobert avec angoisse.

— C'est vrai, dit Agricol inquiet, que faire?

— Appeler au hasard, dit Dagobert, c'est donner l'éveil si nous nous adressons mal.

— Mon Dieu, mon Dieu! reprit Agricol avec une angoisse croissante, être arrivés ici, sous leurs fenêtres… et ignorer…

— Le temps presse, dit vivement Dagobert en interrompant son fils, risquons le tout pour le tout.

— Comment, mon père?

— Je vais appeler Rose et Blanche à haute voix; désespérées comme elles le sont, elles ne dorment pas, j'en suis sûr… elles seront debout à mon premier appel… Au moyen de son drap attaché à la barre d'appui, en cinq minutes celle qui habite le premier sera dans nos bras. Quant à celle du rez-de-chaussée… si sa fenêtre n'est pas grillée, en une seconde elle est à nous… sinon nous aurons bien vite descellé un barreau.

— Mais, mon père… cet appel à voix haute?

— Peut-être ne l'entendra-t-on pas…

— Mais si on l'entend, tout est perdu.

— Qui sait! Avant qu'on ait eu le temps d'aller chercher des hommes de ronde et d'ouvrir plusieurs portes, les enfants peuvent être délivrées, nous gagnons l'issue du boulevard et nous sommes sauvés…

— Le moyen est dangereux… mais je n'en vois pas d'autre.

— S'il n'y a que deux hommes, moi et Rabat-Joie nous nous chargeons de les maintenir s'ils accourent avant que l'évasion soit terminée; et pendant ce temps-là, tu enlèves les enfants.

— Mon père, un moyen… et un moyen sûr, s'écria tout à coup Agricol. D'après ce que nous a dit la Mayeux, Mlle de Cardoville a correspondu par signes avec Rose et Blanche.

— Oui.

— Elle sait donc où elles habitent, puisque les pauvres enfants lui répondaient de leurs fenêtres.

— Tu as raison… il n'y a donc que cela à faire… allons au pavillon… Mais comment reconnaître…

— La Mayeux me l'a dit, il y a une espèce d'auvent au-dessus de la croisée de la chambre de Mlle de Cardoville…

— Allons vite, ce ne sera rien que de briser une claire-voie en planches… As-tu la pince?

— La voilà.

— Vite, allons…En quelques pas, Dagobert et son fils arrivèrent auprès de cette faible séparation; trois planches arrachées par Agricol lui ouvrirent un facile passage.

— Reste là, mon père… et fais le guet, dit-il à Dagobert en s'introduisant dans le jardin du docteur Baleinier.

La fenêtre signalée par la Mayeux était facile à reconnaître: elle était haute et large; une sorte d'auvent la surmontait; car cette croisée avait été précédemment une porte, murée plus tard jusqu'au tiers de sa hauteur; des barreaux de fer assez espacés la défendaient.

Depuis quelques instants la pluie avait cessé; la lune, dégagée des nuages qui l'obscurcissaient naguère, éclairait en plein le pavillon; Agricol, s'approchant des carreaux, vit la chambre plongée dans l'obscurité; mais au fond de cette pièce une porte entrebâillée laissait échapper une assez vive clarté. Le forgeron, espérant que Mlle de Cardoville veillait encore, frappa légèrement aux vitres.

Au bout de quelques instants, la porte du fond s'ouvrit tout à fait; Mlle de Cardoville, qui ne s'était pas encore couchée, entra dans la seconde chambre, vêtue comme elle l'était lors de son entrevue avec la Mayeux: une bougie qu'Adrienne tenait à la main éclairait ses traits enchanteurs; ils exprimaient alors la surprise et l'inquiétude… La jeune fille posa son bougeoir sur une table, et parut écouter attentivement en s'avançant vers la fenêtre. Mais tout à coup elle tressaillit et s'arrêta brusquement. Elle venait de distinguer vaguement la figure d'un homme regardant à travers ses carreaux.

Agricol, craignant que Mlle de Cardoville effrayée, ne se réfugiât dans la pièce voisine, frappa de nouveau, et, risquant d'être entendu au dehors, il dit d'une voix assez haute:

— C'est Agricol Baudoin.

Ces mots arrivèrent jusqu'à Adrienne. Se rappelant aussitôt son entretien avec la Mayeux, elle pensa qu'Agricol et Dagobert s'étaient introduits dans le couvent pour enlever Rose et Blanche; courant alors vers la croisée, elle reconnut parfaitement Agricol à la brillante clarté de la lune et ouvrit sa fenêtre avec précaution.

— Mademoiselle, lui dit précipitamment le forgeron, il n'y a pas un instant à perdre; le comte de Montbron n'est pas à Paris, mon père et moi nous venons vous délivrer.

— Merci, merci, monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville d'une voix accentuée par la plus touchante reconnaissance; mais songez d'abord au filles du général Simon…

— Nous y pensons, mademoiselle; je venais aussi vous demander où sont leurs fenêtres.

— L'une est au rez-de-chaussée, c'est la dernière du côté du jardin; l'autre est située absolument au-dessus de celle-ci… au premier étage.

— Maintenant elles sont sauvées! s'écria le forgeron.

— Mais, j'y pense, reprit vivement Adrienne, le premier étage est assez élevé; vous trouverez là, près de cette chapelle en construction, de très longues perches provenant des échafaudages; cela pourra peut-être vous servir.

— Cela me vaudra une échelle pour arriver à la fenêtre du premier; maintenant, il s'agit de vous, mademoiselle.

— Ne songez qu'à ces chères orphelines, le temps presse… Pourvu qu'elles soient libres cette nuit; il m'est indifférent de rester un jour ou deux de plus dans cette maison.

— Non, mademoiselle, s'écria le forgeron, il est, au contraire, pour vous de la plus haute importance de sortir d'ici cette nuit… il s'agit d'intérêts que vous ignorez, je n'en doute plus maintenant.

— Que voulez-vous dire?

— Je n'ai pas le temps de m'expliquer davantage; mais je vous en conjure, mademoiselle… venez; je puis desceller deux barreaux de cette fenêtre… je cours chercher une pince…

— C'est inutile. On se contente de fermer et de verrouiller en dehors la porte de ce pavillon, que j'habite seule; il vous sera donc facile de briser la serrure.

— Et dix minutes après nous serons sur le boulevard, dit le forgeron. Vite, mademoiselle, apprêtez-vous; prenez un châle, un chapeau, car la nuit est bien froide. Je reviens à l'instant.

— Monsieur Agricol, dit Adrienne les larmes aux yeux, je sais ce que vous risquez pour moi. Je vous prouverai, je l'espère, que j'ai aussi bonne mémoire… Ah!… vous et votre soeur adoptive, vous êtes de nobles et vaillantes créatures… Il m'est doux de vous devoir tant à tous deux… Mais ne revenez me chercher que lorsque les filles du général Simon seront libérées.

— Grâce à vos indications, c'est chose faite, mademoiselle; je cours chercher mon père et nous revenons vous chercher.

Agricol, suivant l'excellent conseil de Mlle de Cardoville, alla prendre, le long du mur de la chapelle, une de ces longues et fortes perches servant aux constructions, l'enleva sur ses robustes épaules et rejoignit lestement son père.

À peine Agricol avait-il dépassé la claire-voie pour se diriger vers la chapelle, noyée d'ombre, que Mlle de Cardoville crut apercevoir une forme humaine sortir d'un des massifs du jardin du couvent, traverser rapidement l'allée et disparaître derrière une haute charmille de buis. Adrienne, effrayée, appela Agricol à voix basse, afin de l'avertir. Il ne pouvait pas l'entendre; déjà il avait rejoint son père, qui, dévoré d'impatience, allait écoutant d'une fenêtre à l'autre, avec une angoisse croissante.

— Nous sommes sauvés! lui dit Agricol à voix basse. Voici les fenêtres de tes pauvres enfants: celle-ci au rez-de-chaussée… celle-là au premier.

— Enfin! dit Dagobert avec un élan de joie impossible à rendre. Et il courut examiner les fenêtres.

— Elles ne sont pas grillées! s'écria-t-il.

— Assurons-nous d'abord si l'une des enfants est là, dit Agricol; ensuite, en appuyant cette perche le long du mur, je me hisserai jusqu'à la fenêtre du premier… qui n'est pas haute.

— Bien, mon garçon! une fois là, tu frapperas aux carreaux, tu appelleras Rose ou Blanche: quand elle t'aura répondu, tu redescendras, nous appuierons la perche à la barre d'appui de la fenêtre, et la pauvre enfant se laissera glisser; elles sont lestes et hardies… Vite… vite à l'ouvrage.

Pendant qu'Agricol, soulevant la perche, la plaçait convenablement et se disposait à y monter, Dagobert, frappant aux carreaux de la dernière fenêtre du rez-de-chaussée, dit à voix haute:

— C'est moi… Dagobert…

Rose Simon habitait en effet cette chambre. La malheureuse enfant, désespérée d'être séparée de sa soeur, était en proie à une fièvre brûlante, ne dormait pas, et arrosait son chevet de ses larmes… Au bruit que fit Dagobert en frappant aux vitres, elle tressaillit d'abord de frayeur; puis, entendant la voix du soldat, cette voix si chère, si connue, la jeune fille se dressa sur son séant, passa ses mains sur son front comme pour s'assurer qu'elle n'était pas le jouet d'un songe; puis, enveloppée de son long peignoir blanc, elle courut à la fenêtre en poussant un cri de joie.

Mais tout à coup… et avant qu'elle eût ouvert sa croisée, deux coups de feu retentirent, accompagnés de ces cris répétés:

— À la garde!… Au voleur!… L'orpheline resta pétrifiée d'épouvante, les yeux machinalement fixés sur la fenêtre, à travers laquelle elle vit confusément, à la clarté de la lune, plusieurs hommes lutter avec acharnement, tandis que les aboiements furieux de Rabat-Joie dominaient ces cris incessamment répétés:

— À la garde!… Au voleur!… À l'assassin!…

X. La veille d'un grand jour.

Environ deux heures avant que les faits précédents ne se fussent passés au couvent Sainte-Marie, Rodin et le père d'Aigrigny étaient réunis dans le cabinet où on les a déjà vus, rue du Milieu-des-Ursins. Depuis la révolution de Juillet, le père d'Aigrigny avait cru devoir transporter momentanément dans cette habitation temporaire les archives secrètes et la correspondance de son ordre; mesure prudente, car il devait craindre de voir les révérends pères expulsés par l'État du magnifique établissement dont la Restauration les avait libéralement gratifiés[17].

Rodin, toujours vêtu d'une manière sordide, toujours sale et crasseux, écrivait modestement à son bureau, fidèle à son humble rôle de secrétaire, qui cachait, on l'a vu, une fonction bien autrement importante, celle de socius, fonction qui, selon les constitutions de l'ordre, consiste à ne pas quitter son supérieur, à surveiller, à épier ses moindres actions, ses plus légères impressions, et à rendre compte à Rome.

Malgré son habituelle impassibilité, Rodin semblait visiblement inquiet et préoccupé; il répondait d'une manière encore plus brève que de coutume aux ordres ou aux questions du père d'Aigrigny, qui venait de rentrer.

— Y a-t-il eu quelque chose de nouveau pendant mon absence? demanda-t-il à Rodin, les rapports se sont-ils succédé favorables?

— Très favorables.

— Lisez-les-moi.

— Avant d'en rendre compte à Votre Révérence, dit Rodin, je dois la prévenir que depuis deux jours Morok est ici.

— Lui! dit l'abbé d'Aigrigny avec surprise. Je croyais qu'en quittant l'Allemagne et la Suisse il avait reçu de Fribourg l'ordre de se diriger vers le Midi. À Nîmes, à Avignon, dans ce moment, il aurait pu être un intermédiaire utile… car les protestants s'agitent, et l'on craint une réaction contre les catholiques.

— J'ignore, dit Rodin, si Morok a eu des raisons particulières de changer son itinéraire. Quant à ses raisons apparentes, il m'a appris qu'il allait donner ici des représentations.

— Comment cela?

— Un agent dramatique l'a engagé, à son passage à Lyon, lui et sa ménagerie, pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin, à un prix très élevé. Il n'a pas cru devoir refuser cet avantage, a-t-il ajouté.

— Soit, dit le père d'Aigrigny en haussant les épaules; mais par la propagation des petits livres, par la vente des chapelets et des gravures, ainsi que par l'influence qu'il aurait certainement exercée sur des populations religieuses et peu avancées, telles que celles du Midi ou de la Bretagne, il pouvait rendre des services qu'il ne rendra jamais à Paris.

— Il est en bas avec une espèce de géant qui l'accompagne; car en sa qualité d'ancien serviteur de Votre Révérence, Morok espérait avoir l'honneur de vous baiser la main ce soir.

— Impossible… impossible… Vous savez comment cette soirée est occupée… Est-on allé rue Saint-François?

— On y est allé… Le vieux gardien juif a été, dit-il, prévenu par le notaire… Demain, à six heures du matin, des maçons abattront la porte murée; et, pour la première fois depuis cent cinquante ans, cette maison sera ouverte.

Le père d'Aigrigny resta un moment pensif; puis il dit à Rodin:

— À la veille d'un moment si décisif, il ne faut rien négliger, se remettre tout en mémoire. Relisez-moi la copie de cette note, insérée dans les archives de la société il y a un siècle et demi, au sujet de M. de Rennepont.

Le secrétaire prit une note dans un casier, et lut ce qui suit:

«Ce jourd'hui, 19 février 1682, le révérend père provincial Alexandre Bourdon a envoyé l'avertissement suivant, avec ces mots en marge: Extrêmement considérable pour l'avenir.

«On vient de découvrir, par les aveux d'un mourant qu'un de nos pères a assisté, une chose fort secrète.

«M. Marins de Rennepont, l'un des chefs les plus remuants et les plus redoutables de la région réformée, l'un des ennemis les plus acharnés de notre sainte compagnie, était apparemment rentré dans le giron de notre maternelle Église, à la seule et unique fin de sauver ses biens menacés de la confiscation à cause de ses déportements irréligieux et damnables; les preuves ayant été fournies par différentes personnes de notre compagnie, comme quoi la conversion du sieur de Rennepont n'était pas sincère et cachait un leurre sacrilège, les biens dudit sieur, dès lors considéré comme relaps, ont été, ce pourquoi, confisqués par Sa Majesté notre roi Louis XIV, et ledit sieur de Rennepont condamné perpétuellement aux galères[18], auxquelles il a échappé par une mort volontaire, ensuite duquel crime abominable il a été traîné sur la claie, et son corps abandonné aux chiens de la voierie.

«Ces prémisses exposées, l'on arrive à la chose secrète, si extrêmement considérable pour l'avenir et l'intérêt de notre société.

«Sa Majesté Louis XIV, dans sa paternelle et catholique bonté pour l'Église et en particulier pour notre ordre, nous avait accordé le profit de cette confiscation, en gratitude de ce que nous avions concouru à dévoiler le sieur de Rennepont comme relaps infâme et sacrilège… Nous venons d'apprendre assurément qu'à cette confiscation, et conséquemment à notre société, ont été abstraites une maison sise à Paris, rue Saint-François, numéro 3, et une somme de cinquante mille écus en or. La maison a été cédée avant la confiscation, moyennant une vente simulée, à un ami du sieur de Rennepont, très bon catholique cependant, et bien malheureusement, car on ne peut sévir contre lui. Cette maison, grâce à la connivence coupable mais inattaquable de cet ami, a été murée, et ne doit être ouverte que dans un siècle et demi, selon les dernières volontés du sieur de Rennepont.

«Quant aux cinquante mille écus en or, ils ont été placés en mains malheureusement inconnues jusqu'ici, à cette fin d'être capitalisés et exploités, durant cent cinquante ans, pour être partagés, à l'expiration desdites cent cinquante années, entre les descendants alors existants du sieur de Rennepont; somme qui, moyennant tant d'accumulations, sera devenue énorme, et atteindra nécessairement le chiffre de quarante ou cinquante millions de livres tournois.

«Par des motifs demeurés inconnus, et qu'il a consignés dans un testament, le sieur de Rennepont a caché à sa famille, que les édits contre les protestants ont chassée de France et exilée en Europe, a caché le placement des cinquante mille écus; conviant seulement ses parents à perpétuer dans leur lignée, de génération en génération, la recommandation aux derniers survivants de se trouver réunis à Paris, dans cent cinquante ans rue Saint- François, le 13 FÉVRIER 1832, et pour que cette recommandation ne s'oubliât pas, il a chargé un homme, dont l'état est inconnu mais dont le signalement est connu, de faire fabriquer des médailles de bronze où ce voeu et cette date sont gravés, et d'en faire parvenir une à chaque personne de sa famille; mesure d'autant plus nécessaire que, par un autre motif ignoré, et que l'on suppose aussi expliqué dans le testament, les héritiers seront tenus de se présenter ledit jour, avant midi, _en personne _et non par représentant, faute de quoi ils seraient exclus du partage.

«L'homme inconnu, qui est parti pour distribuer ces médailles aux membres de la famille Rennepont, est un homme de trente-six ans, de mine fière et triste, de haute stature; il a les sourcils noirs, épais et singulièrement rejoints; il se fait appeler Joseph; on soupçonne fort ce voyageur d'être un actif et dangereux émissaire de ces forcenés républicains et réformés des Sept Provinces-Unies.

«De ce qui précède, il résulte que cette somme, confiée par ce relaps à une main inconnue, d'une façon subreptice, a échappé à la confiscation à nous octroyée par notre bien-aimé roi: c'est donc un dommage énorme, un vol monstrueux, dont nous sommes tenus de nous récupérer, sinon quant au présent, du moins quant à l'avenir. Notre compagnie étant, pour la grande gloire de Dieu et de notre Saint-Père, impérissable, il sera facile, grâce aux relations que nous avons par toute la terre au moyen des missions et autres établissements, de suivre dès à présent la filiation de cette famille Rennepont de génération en génération, de ne jamais la perdre de vue, afin que dans cent cinquante ans, au moment du partage de cette immense fortune accumulée, notre compagnie puisse rentrer dans ce bien qui lui a été traîtreusement dérobé, et y rentrer fas aut nefas, par quelque moyen que ce soit, même par ruse ou par violence, notre compagnie n'étant tenue d'agir autrement à l'encontre des détenteurs futurs de nos biens si malicieusement larronnés par ce relaps infâme et sacrilège… pour ce qu'il est enfin légitime de défendre, conserver et récupérer son bien par tous les moyens que le Seigneur met entre nos mains. Jusqu'à la restitution complète, cette famille de Rennepont sera donc damnable et réprouvée, comme une lignée maudite de ce Caïn de relaps, et il sera bon de la toujours furieusement surveiller. Pour ce faire, il sera urgent que chaque année, à partir de ce jourd'hui, l'on établisse une sorte d'enquête sur la position successive des membres de cette famille.»

Rodin s'interrompit, et dit au père d'Aigrigny:

— Suit le compte rendu, année par année, de la position de cette famille depuis 1682 jusqu'à nos jours. Il est inutile de le lire à Votre Révérence?

— Très inutile, dit l'abbé d'Aigrigny, cette note résume parfaitement les faits…

Puis, après un moment de silence, il reprit avec une expression d'orgueil triomphant:

— Combien est grande la puissance de l'association, appuyée sur la tradition et sur la perpétuité grâce à cette note insérée dans nos archives! Depuis un siècle et demi cette famille a été surveillée de génération en génération… toujours notre ordre a eu les yeux fixés sur elle, la suivant sur tous les points du globe où l'exil l'avait disséminée… Enfin demain nous rentrerons dans cette créance peu considérable d'abord, et que cent cinquante ans ont changée en une fortune royale… Oui… nous réussirons, car je crois avoir prévu les éventualités… Une seule chose pourtant me préoccupe vivement.

— Laquelle? demanda Rodin.

— Je songe à ces renseignements que l'on a déjà, mais en vain, essayé d'obtenir du gardien de la maison de la rue Saint-François. A-t-on tenté encore une fois, ainsi que j'en avais donné l'ordre?

— On l'a tenté…

— Eh bien?

— Cette fois, comme les autres, ce vieux juif est resté impénétrable; il est d'ailleurs presque en enfance, et sa femme ne vaut guère mieux que lui.

— Quand je songe, reprit le père d'Aigrigny, que depuis un siècle et demi que cette maison de la rue Saint-François a été murée et fermée, sa garde s'est perpétuée de génération en génération dans cette famille de Samuel, je ne puis croire qu'ils aient tous ignoré qui ont été et qui sont les dépositaires successifs de ces fonds devenus immenses par leur accumulation.

— Vous l'avez vu, dit Rodin, par les notes du dossier de cette affaire, que l'ordre a toujours très soigneusement suivie depuis 1682. À diverses époques, on a tenté d'obtenir quelques renseignements à ce sujet, que la note du père Bourdon n'éclaircissait pas. Mais cette race de gardiens juifs est restée muette, d'où l'on doit conclure qu'ils ne savaient rien.

— C'est ce qui m'a toujours semblé impossible… car enfin… l'aïeul de tous ces Samuel a assisté à la fermeture de cette maison il y a cent cinquante ans. Il était, dit le dossier, l'homme de confiance ou le domestique de M. de Rennepont. Il est impossible qu'il n'ait pas été instruit de bien des choses dont la tradition se sera sans doute perpétuée dans sa famille.

— S'il m'était permis de hasarder une petite observation, dit humblement Rodin.

— Parlez…

— Il y a très peu d'années qu'on a eu la certitude, par une confidence de confessionnal, que les fonds existaient et qu'ils avaient atteint un chiffre énorme.

— Sans doute: c'est ce qui a appelé vivement l'attention du révérend père général sur cette affaire…

— On sait donc, ce que probablement tous les descendants de la famille Rennepont ignorent, l'immense valeur de cet héritage?

— Oui, répondit le père d'Aigrigny, la personne qui a certifié ce fait à son confesseur est digne de toute croyance… Dernièrement encore, elle a renouvelé cette déclaration; mais, malgré toutes les instances de son directeur, elle a refusé de faire connaître entre les mains de qui étaient les fonds, affirmant toutefois qu'ils ne pouvaient être placés en des mains plus loyales.

— Il me semble alors, reprit Rodin, que l'on est certain de ce qu'il y a de plus important à savoir.

— Et qui sait si le détenteur de cette somme énorme se présentera demain, malgré la loyauté qu'on lui prête? Malgré moi, plus le moment approche, plus mon anxiété augmente… Ah! reprit le père d'Aigrigny, après un moment de silence, c'est qu'il s'agit d'intérêts si immenses, que les conséquences du succès seraient incalculables… Enfin, du moins… tout ce qu'il était possible de faire aura été tenté.

À ces mots, que le père d'Aigrigny adressait à Rodin comme s'il eût demandé son adhésion, le socius ne répondit rien…

L'abbé, le regardant avec surprise, lui dit:

— N'êtes-vous pas de cet avis? pouvait-on oser davantage? n'est- on pas allé jusqu'à l'extrême limite du possible?

Rodin s'inclina respectueusement, mais resta muet.

— Si vous pensez que l'on a omis quelque précaution, s'écria le père d'Aigrigny avec une sorte d'impatience inquiète, dites-le… il est temps encore… Encore une fois, croyez-vous que tout ce qu'il était possible de faire ait été fait? Tous les descendants enfin écartés, Gabriel, en se présentant demain rue Saint- François, ne sera-t-il pas le seul représentant de cette famille, et, par conséquent, le seul possesseur de cette immense fortune? Or, d'après sa renonciation, et d'après nos statuts, ce n'est pas lui, mais notre ordre qui possédera. Pouvait-on agir mieux ou autrement? Parlez franchement.

— Je ne puis me permettre d'émettre une opinion à ce sujet, reprit humblement Rodin en s'inclinant de nouveau, le bon ou le mauvais succès répondra à Votre Révérence…

Le père d'Aigrigny haussa les épaules et se reprocha d'avoir demandé quelque conseil à cette machine à écrire qui lui servait de secrétaire, et qui n'avait, selon lui, que trois qualités: la mémoire, la discrétion et l'exactitude.

XI. L'étrangleur.

Après un moment de silence, le père d'Aigrigny reprit:

— Lisez-moi les rapports de la journée sur la situation de chacune des personnes signalées.

— Voici celui de ce soir… on vient de l'apporter.

— Voyons. Rodin lut ce qui suit: «Jacques Rennepont, dit Couche- tout-nu, a été vu dans l'intérieur de la prison pour dettes à huit heures, ce soir.»

— Celui-ci ne nous inquiétera pas demain… Et d'un… Continuez.

«Mme la supérieure du couvent de Sainte-Marie, avertie par Mme la comtesse de Saint-Dizier, a cru devoir enfermer plus étroitement encore les demoiselles Rose et Blanche Simon. Ce soir, à neuf heures, elles ont été enfermées soigneusement dans leur cellule, et des rondes armées veilleront la nuit dans le jardin du couvent.»

— Rien non plus à craindre de ce côté, grâce à ces précautions, dit le père d'Aigrigny. Continuez.

«M. le docteur Baleinier, aussi prévenu par Mme la princesse de Saint-Dizier, continue de faire surveiller Mlle de Cardoville: à huit heures trois quarts la porte de son pavillon a été verrouillée et fermée.»

— Encore un sujet d'inquiétude de moins…

— Quant à M. Hardy, reprit Rodin, j'ai reçu ce matin de Toulouse un billet de M. Bressac, son ami intime, qui nous a servi heureusement à éloigner ce manufacturier depuis quelques jours; ce billet contient une lettre de M. Hardy adressée à une personne de confiance. M. de Bressac a cru devoir détourner cette lettre de sa destination et nous l'envoyer comme une preuve nouvelle du succès de ses démarches dont il espère que nous lui tiendrons compte, car, ajoute-t-il, pour nous servir il trahit son ami intime de la manière la plus indigne en jouant une odieuse comédie. Aussi maintenant M. de Bressac ne doute pas qu'après ses excellents offices on ne lui remette les pièces qui le placent dans notre dépendance absolue, puisque ces pièces peuvent perdre à jamais une femme qu'il aime d'un amour adultère et passionné. Il dit enfin qu'on doit avoir pitié de l'horrible alternative où on l'a placé, de voir perdre et déshonorer la femme qu'il adore, ou de trahir d'une manière infâme son ami intime.

— Ces doléances adultères ne méritent aucune pitié, répondit dédaigneusement le père d'Aigrigny. D'ailleurs, on avisera… M. de Bressac peut nous être encore utile. Mais voyons cette lettre de M. Hardy, ce manufacturier impie et républicain, bien digne descendant de cette lignée maudite, et qu'il était important d'écarter.

— Voici la lettre de M. Hardy, reprit Rodin, on la fera parvenir demain à la personne à qui elle est adressée. Et Rodin lut ce qui suit:

Toulouse, 10 février. «Enfin je trouve le moment de vous écrire, mon cher monsieur, et de vous expliquer la cause de ce départ si brusque, qui a dû, non pas vous inquiéter, mais vous étonner. Je vous écris pour vous demander un service. En deux mots, voici les faits. Je vous ai bien souvent parlé de Félix de Bressac, un de mes camarades d'enfance, pourtant bien moins âgé que moi; nous nous sommes toujours aimés tendrement, et nous avons mutuellement échangé assez de preuves de sérieuse affection pour pouvoir compter l'un sur l'autre. C'est pour moi un frère. Vous savez ce que j'entends par ces paroles. Il y a plusieurs jours, il m'a écrit de Toulouse, où il était allé passer quelque temps: «Si tu m'aimes, viens, j'ai besoin de toi… Pars à l'instant… Tes consolations me donneront peut-être le courage de vivre… Si tu arrivais trop tard… pardonne-moi et pense quelquefois à celui qui sera jusqu'à la fin ton meilleur ami.» «Vous jugez de ma douleur et de mon épouvante. Je demande à l'instant des chevaux; mon chef d'atelier, un vieillard que j'estime et que je révère, le père du général Simon, apprenant que j'allais dans le Midi, me prie de l'emmener avec moi; je devais le laisser durant quelques jours dans le département de la Creuse, où il désirait étudier des usines récemment fondées. Je consentis d'autant plus à ce voyage, que je pouvais au moins épancher le chagrin et les angoisses que me causait la lettre de Bressac. J'arrive à Toulouse; on m'apprend qu'il est parti la veille, emportant des armes, et en proie au plus violent désespoir. Impossible de savoir d'abord où il est allé; au bout de deux jours quelques indications recueillies à grand'peine me mettent sur ses traces; enfin, après mille recherches je le découvre dans un misérable village. Jamais je ne vis un désespoir pareil; rien de violent, mais un abattement sinistre, un silence farouche. D'abord il me repoussa presque; puis cette horrible douleur arrivée à son comble se détendit peu à peu, et au bout d'un quart d'heure il tomba dans mes bras en fondant en larmes… Près de lui étaient ses armes chargées… Un jour plus tard, peut-être… et c'était fait de lui… Je ne puis vous apprendre la cause de son désespoir affreux, ce secret n'est pas le mien; mais son désespoir ne m'a pas étonné… Que vous dirai-je? c'est une cure complète à faire. Maintenant il faut calmer, soigner, cicatriser cette pauvre âme, si cruellement déchirée. L'amitié seule peut entreprendre cette tâche délicate, et j'ai bon espoir… Je l'ai décidé à partir, à faire un voyage de quelque temps; le mouvement, la distraction lui seront favorables… Je le mène à Nice; demain nous partons… S'il veut prolonger cette excursion, nous la prolongerons, car mes affaires ne me rappelleront pas impérieusement à Paris avant la fin du mois de mars.

«Quant au service que je vous demande, il est conditionnel. Voici le fait:

«Selon quelque papier de famille de ma mère, il paraît que j'aurais eu un certain intérêt à me trouver à Paris le 13 février, rue Saint-François, numéro 3. Je m'étais informé; je n'avais rien appris, sinon que cette maison de très antique apparence était fermée depuis cent cinquante ans, par une bizarrerie d'un de mes aïeux maternels, et qu'elle devait être ouverte le 13 de ce mois en présence des cohéritiers, qui, si j'en ai, me sont inconnus. Ne pouvant y assister, j'ai écrit au père du général Simon, mon chef d'atelier, en qui j'ai toute confiance, et que j'avais laissé dans le département de la Creuse, de partir pour Paris, afin de se trouver à l'ouverture de cette maison, non comme mon mandataire, cela serait inutile, mais comme curieux, et de me faire savoir, à Nice, ce qu'il adviendra de cette volonté romanesque d'un de mes grands-parents. Comme il se peut que mon chef d'atelier arrive trop tard pour accomplir cette mission, je vous serais mille fois obligé de vous informer chez moi au Plessis s'il est arrivé, et, dans le cas contraire, de le remplacer à l'ouverture de la maison de la rue Saint-François.

«Je crois bien n'avoir fait à mon pauvre ami Bressac qu'un insignifiant sacrifice en ne me trouvant pas à Paris ce jour-là; mais ce sacrifice eût-il été immense, je m'en applaudirais encore, car mes soins et mon amitié étaient nécessaires à celui que je regarde comme un frère.

«Ainsi, allez à l'ouverture de cette maison, je vous en prie, et soyez assez bon pour m'écrire poste restante, à Nice, le résultat de votre mission de curieux, etc.

«FRANCOIS HARDY.»

— Quoique sa présence ne puisse avoir aucune fâcheuse importance, il serait préférable que le père du maréchal Simon n'assistât pas demain à l'ouverture de cette maison, dit le père d'Aigrigny. Mais il n'importe; M. Hardy est sûrement éloigné: il ne s'agit plus que du jeune prince indien.

— Quant à lui, reprit le père d'Aigrigny d'un air pensif, on a fait sagement de laisser partir M. Norval, porteur des présents de Mlle de Cardoville pour ce prince. Le médecin qui accompagne M. Norval, et qui a été choisi par M. Baleinier, n'inspirera de la sorte aucun soupçon.

— Aucun, reprit Rodin. Sa lettre d'hier était complètement rassurante.

— Ainsi, rien à craindre non plus du prince indien, dit le père d'Aigrigny, tout va pour le mieux.

— Quant à Gabriel, reprit Rodin, il a écrit de nouveau ce matin pour obtenir de Votre Révérence l'entretien qu'il sollicite vainement depuis trois jours; il est affecté de la rigueur de la punition qu'on lui a infligée en lui défendant depuis cinq jours de sortir de notre maison.

— Demain… en le conduisant rue Saint-François, je l'écouterai… il sera temps… Ainsi donc, à cette heure, dit le père d'Aigrigny, d'un air de satisfaction triomphante, tous les descendants de cette famille, dont la présence pouvait ruiner nos projets, sont dans l'impossibilité de se trouver avant midi rue Saint-François, tandis que Gabriel seul y sera… Enfin nous touchons au but.

Deux coups, discrètement frappés, interrompirent le père d'Aigrigny.

— Entrez, dit-il. Un vieux serviteur vêtu de noir se présenta et dit:

— Il y a en bas un homme qui désire parler à l'instant à M. Rodin pour affaire très urgente.

— Son nom? demanda le père d'Aigrigny.

— Il n'a pas dit son nom, mais il dit qu'il vient de la part de M. Josué… négociant de l'île de Java.

Le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un coup d'oeil de surprise, presque de frayeur.

— Voyez ce que c'est que cet homme, dit le père d'Aigrigny à Rodin sans pouvoir cacher son inquiétude, et venez ensuite me rendre compte. Puis, s'adressant au domestique qui sortit:

— Faites entrer. Ce disant, le père d'Aigrigny, après avoir échangé un signe expressif avec Rodin, disparut par une porte latérale. Une minute après, Faringhea, l'ex-chef de la secte des Étrangleurs, parut devant Rodin, qui le reconnut aussitôt pour l'avoir vu au château de Cardoville. Le socius tressaillit, mais il ne voulut pas paraître se souvenir de ce personnage. Cependant, toujours courbé sur son bureau, et ne semblant pas voir Faringhea, il écrivit aussitôt quelques mots à la hâte sur une feuille de papier placée devant lui.

— Monsieur… reprit le domestique étonné du silence de Rodin, voici cette personne.

Rodin plia le billet qu'il venait d'écrire précipitamment et dit au serviteur:

— Faites porter ceci à son adresse… On m'apportera la réponse.

Le domestique salua et sortit. Alors Rodin, sans se lever, attacha ses petits yeux de reptile sur Faringhea et lui dit courtoisement:

— À qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?

XII. Les deux frères de la bonne oeuvre.

Faringhea, né dans l'Inde, avait, on l'a dit, beaucoup voyagé et fréquenté les comptoirs européens des différentes parties de l'Asie; parlant bien l'anglais et le français, rempli d'intelligence et de sagacité, il était parfaitement civilisé. Au lieu de répondre à la question de Rodin, il attachait sur lui un regard fixe et pénétrant. Le socius, impatienté de ce silence, et pressentant avec une vague inquiétude que l'arrivée de Faringhea avait quelque rapport direct ou indirect avec la destinée de Djalma, reprit en affectant le plus grand sang-froid:

— À qui, monsieur, ai-je l'honneur de parler?

— Vous ne me reconnaissez pas? dit Faringhea faisant deux pas vers la chaise de Rodin.

— Je ne crois pas avoir jamais eu l'honneur de vous voir, répondit froidement celui-ci.

— Et moi, je vous reconnais, dit Faringhea; je vous ai vu au château de Cardoville le jour du naufrage du bateau à vapeur et du trois-mâts.

— Au château de Cardoville? c'est possible… monsieur, j'y étais en effet un jour de naufrage.

— Et ce jour-là je vous ai appelé par votre nom. Vous m'avez demandé ce que je voulais de vous… Je vous ai répondu: maintenant rien, frère… plus tard beaucoup… Le temps est venu… Je viens vous demander beaucoup.

— Mon cher monsieur, dit Rodin toujours impassible, avant de continuer cet entretien, jusqu'ici passablement obscur, je désirerais savoir je vous le répète, à qui j'ai l'avantage de parler… Vous vous êtes introduit ici sous prétexte d'une commission de M. Josué Van Daël… respectable négociant de Batavia, et…

— Vous connaissez l'écriture de M. Josué, dit Faringhea en interrompant Rodin.

— Je la connais parfaitement.

— Regardez… Et le métis tirant de sa poche (il était assez pauvrement vêtu à l'européenne) la longue dépêche dérobée par lui à Mahal, le contrebandier de Java, après l'avoir étranglé sur la grève de Batavia, mit ses papiers sous les yeux de Rodin, sans cependant s'en dessaisir.

— C'est en effet l'écriture de M. Josué, dit Rodin, et il tendit la main vers la lettre, que Faringhea remit lestement et prudemment dans sa poche.

— Vous avez, mon cher monsieur, permettez-moi de vous le dire, une singulière manière de faire les commissions… dit Rodin. Cette lettre était à mon adresse… et vous ayant été confiée par M. Josué… vous deviez…

— Cette lettre ne m'a pas été confiée par M. Josué, dit Faringhea en interrompant Rodin.

— Comment l'avez-vous entre les mains!

— Un contrebandier de Java m'avait trahi; Josué avait assuré le passage de cet homme pour Alexandrie et lui avait remis cette lettre, qu'il devait porter à bord, pour la malle d'Europe. J'ai étranglé le contrebandier, j'ai pris la lettre, j'ai fait la traversée… et me voici…

L'Étrangleur avait prononcé ces mots avec une jactance farouche; son regard fauve et intrépide ne s'abaissa pas devant le regard perçant de Rodin, qui, à cet étrange aveu, avait redressé vivement la tête pour observer ce personnage.

Faringhea croyait étonner ou intimider Rodin par cette espèce de forfanterie féroce; mais, à sa grande surprise, le socius, toujours impassible comme un cadavre, lui dit simplement:

— Ah!… on étrangle ainsi… à Java?

— Et ailleurs… aussi, répondit Faringhea avec un sourire amer.

— Je ne veux pas vous croire… mais je vous trouve d'une étonnante sincérité, monsieur… Votre nom!…

— Faringhea.

— Eh bien, monsieur Faringhea, où voulez-vous en venir?… Vous vous êtes emparé, par un crime abominable, d'une lettre à moi adressée; maintenant vous hésitez à me la remettre…

— Parce que je l'ai lue… et qu'elle peut me servir.

— Ah!… vous l'avez lue! dit Rodin un instant troublé. Puis il reprit:

— Il est vrai que d'après votre manière de vous charger de la correspondance d'autrui, on ne peut s'attendre à une extrême discrétion de votre part… Et qu'avez-vous appris de si utile pour vous dans cette lettre de M. Josué!

— J'ai appris, frère… que vous étiez, comme moi, un fils de la bonne oeuvre.

— De quelle bonne oeuvre voulez-vous parler? demanda Rodin assez étonné. Faringhea répondit avec une expression d'ironie amère:

— Dans sa lettre Josué vous dit: «Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille ceux de notre ordre, et pour reine Rome.»

— Il est possible que M. Josué m'écrive ceci. Mais qu'en concluez-vous, monsieur?

— Notre oeuvre a, comme la vôtre, frère, le monde pour patrie; comme vous, pour famille nous avons nos complices, et pour reine_ Bohwanie._

— Je ne connais pas cette sainte, dit humblement Rodin.

— C'est notre Rome, à nous, répondit l'étrangleur. Il poursuivit:

— Josué vous parle encore de ceux de votre oeuvre qui, répandus sur toute la terre, travaillent à la gloire de Bohwanie.

— Et quels sont ces fils de Bohwanie, monsieur Faringhea?

— Des hommes résolus, audacieux, patients, rusés, opiniâtres, qui, pour faire triompher la bonne oeuvre, sacrifient pays, père et mère, soeur et frère, et qui regardent comme ennemis tous ceux qui ne sont pas des leurs.

— Il me paraît y avoir beaucoup de bon dans l'esprit persévérant et religieusement exclusif de cette oeuvre, dit Rodin d'un air modeste et béat… Seulement, il faudrait connaître ses fins et son but.

— Comme vous, frère, nous faisons des cadavres.

— Des cadavres! s'écria Rodin.

— Dans sa lettre, répondit Faringhea, Josué vous dit: «La plus grande gloire de notre ordre est de faire de l'homme un cadavre[19]« Notre oeuvre fait aussi de l'homme un cadavre… La mort des hommes est douce à Bohwanie.

— Mais, monsieur! s'écria Rodin, M. Josué parle de l'âme… de la volonté, de la pensée, qui doivent être anéantis par la discipline.

— C'est vrai, les vôtres tuent l'âme… nous tuons le corps. Votre main, frère: vous êtes, comme nous, chasseurs d'hommes.

— Mais, encore une fois, monsieur, il s'agit de tuer la volonté, la pensée, dit Rodin.

— Et que sont les corps privés d'âme, de pensée, sinon des cadavres?… Allez, allez, frère, les morts que fait notre lacet ne sont pas plus inanimés, plus glacés que ceux que fait votre discipline. Allons, touchez là, frère… Rome et Bohwanie sont soeurs.

Malgré son calme apparent, Rodin ne voyait pas sans une secrète frayeur un misérable de l'espèce de Faringhea détenteur d'une longue lettre de Josué, où il devait être nécessairement question de Djalma. Rodin se croyait certain d'avoir mis le jeune Indien dans l'impossibilité d'être à Paris le lendemain; mais, ignorant les relations qui avaient pu se nouer depuis le naufrage entre le prince et le métis, il regardait Faringhea comme un homme probablement fort dangereux.

Plus le _socius _était intérieurement inquiet, plus il affecta de paraître calme et dédaigneux. Il reprit donc:

— Sans doute ce rapprochement entre Rome et Bohwanie est fort piquant… mais qu'en concluez-vous, monsieur?

— Je veux vous montrer, frère, ce que je suis, ce dont je suis capable, afin de vous convaincre qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

— En d'autres termes, monsieur, dit Rodin avec une ironie méprisante, vous appartenez à une secte meurtrière de l'Inde, et vous voulez, par une transparente allégorie, me donner à réfléchir sur le sort de l'homme à qui vous avez dérobé des lettres qui m'étaient adressées; à mon tour je me permettrai de vous faire observer en toute humilité, monsieur Faringhea, qu'ici on n'étrangle personne, et que si vous aviez la fantaisie de vouloir changer quelqu'un en cadavre pour l'amour de Bohwanie, votre divinité, on vous couperait le cou pour l'amour d'une autre divinité vulgairement appelée la Justice.

— Et que me ferait-on, si j'avais tenté d'empoisonner quelqu'un?

— Je vous ferai encore humblement observer, monsieur Faringhea, que je n'ai pas le loisir de vous professer un cours de jurisprudence criminelle. Seulement, croyez-moi, résistez à la tentation d'étrangler ou d'empoisonner qui que ce soit. Un dernier mot: voulez-vous ou non me remettre les lettres de M. Josué?

— Les lettres relatives au prince Djalma? dit le métis. Et il regarda fixement Rodin, qui, malgré une vive et subite angoisse, demeura impénétrable, et répondit le plus simplement du monde:

— Ignorant le contenu des lettres que vous retenez, monsieur, il m'est impossible de vous répondre. Je vous prie, et au besoin je vous requiers de me remettre ces lettres, ou de sortir d'ici.

— Vous allez dans quelques minutes me supplier de rester, frère.

— J'en doute.

— Quelques mots feront ce prodige… Si tout à l'heure je vous parlais d'empoisonnement, frère, c'est que vous avez envoyé un médecin… au château de Cardoville, pour empoisonner… momentanément le prince Djalma.

Rodin, malgré lui, tressaillit imperceptiblement, et reprit:

— Je ne comprends pas.

— Il est vrai, je suis un pauvre étranger qui ai sans doute beaucoup d'accent: pourtant je vais tâcher de parler mieux… Je sais, par les lettres de Josué, l'intérêt que vous avez à ce que le prince Djalma ne soit pas ici… demain, et ce que vous avez fait pour cela. M'entendez-vous?

— Je n'ai rien à répondre.

Deux coups frappés à la porte interrompirent la conversation.

— Entrez, dit Rodin.

— La lettre a été portée à son adresse, monsieur, dit un vieux domestique en s'inclinant; voici la réponse.

Rodin prit le papier qu'on lui présentait, et, avant de l'ouvrir, dit courtoisement à Faringhea:

— Vous permettez, monsieur!

— Ne vous gênez pas, dit le métis.

— Vous êtes bien bon, répondit Rodin, qui, après avoir lu, écrivit rapidement quelques mots au bas de la réponse qu'on lui apportait, et dit au domestique en la lui remettant:

— Renvoyez ceci à la même adresse. Le domestique s'inclina et disparut.

— Puis-je continuer? demanda le métis à Rodin.

— Parfaitement.

— Je continue donc, reprit Faringhea… Avant-hier, au moment où, tout blessé qu'il était, le prince allait, par mon conseil, partir pour Paris, est arrivé une belle voiture avec de superbes présents destinés à Djalma par un ami inconnu. Dans cette voiture il y avait deux hommes: l'un envoyé par l'ami inconnu; l'autre était un médecin… envoyé par vous pour donner des secours à Djalma et l'accompagner jusqu'à son arrivée à Paris… C'était charitable, n'est-ce pas, frère?

— Continuez votre histoire, monsieur.

— Djalma est parti hier… En déclarant que la blessure du prince empirerait d'une manière très grave s'il ne restait pas étendu dans la voiture pendant tout le voyage, le médecin s'est ainsi débarrassé de l'envoyé de l'ami inconnu, qui est reparti pour Paris; de son côté, le médecin a voulu m'éloigner à mon tour; mais Djalma a si fort insisté, que nous sommes partis, le médecin, le prince et moi. Hier soir, nous arrivons à moitié chemin; le médecin trouve qu'il faut passer la nuit dans une auberge: nous avions, disait-il, tout le temps d'être arrivés à Paris ce soir, le prince ayant annoncé qu'il lui fallait absolument être à Paris le 12 au soir. Le médecin avait beaucoup insisté pour partir seul avec le prince. Je savais, par la lettre de Josué, qu'il vous importait beaucoup que Djalma ne fût pas ici le 13; des soupçons me sont venus; j'ai demandé à ce médecin s'il vous connaissait; il m'a répondu avec embarras; alors au lieu des soupçons, j'ai eu des certitudes… Arrivé à l'auberge, pendant que le médecin était auprès de Djalma, je suis monté à la chambre du docteur, j'ai examiné une boîte remplie de plusieurs flacons qu'il avait apportés; l'un d'eux contenait de l'opium… J'ai deviné.

— Qu'avez-vous deviné, monsieur?

— Vous allez le savoir… le médecin a dit à Djalma, avant de se retirer: «Votre blessure est en bon état mais la fatigue du voyage pourrait l'enflammer; il serait bon demain dans la journée de prendre une potion calmante que je vais préparer ce soir afin de l'avoir toute prête dans la voiture…» Le calcul du médecin était simple, ajouta Faringhea.

Le lendemain (qui est aujourd'hui), le prince prenait la potion sur les quatre ou cinq heures du soir… bientôt il s'endormait profondément… Le médecin, inquiet, faisait arrêter la voiture dans la soirée… déclarait qu'il y avait du danger à continuer la route… passait la nuit dans une auberge, et s'établissait auprès du prince, dont l'assoupissement n'aurait cessé qu'à l'heure qui vous convenait. Tel était votre dessein; il m'a paru habilement projeté, j'ai voulu m'en servir pour moi-même, et j'ai réussi.

— Tout ce que vous dites là, mon cher monsieur, dit Rodin en rongeant ses ongles, est de l'hébreu pour moi.

— Toujours, sans doute, à cause de mon accent… mais, dites- moi… connaissez-vous l'array-mow?

— Non.

— Tant pis, c'est une admirable production de l'île de Java, si fertile en poisons.

— Eh! que m'importe? dit Rodin d'une voix brève et pouvant à peine dissimuler son anxiété croissante.

— Cela vous importe beaucoup. Nous autres fils de Bohwanie, nous avons horreur de répandre le sang, reprit Faringhea; mais, pour passer impunément le lacet autour du cou de nos victimes, nous attendons qu'elles soient endormies… Lorsque leur sommeil n'est pas assez profond, nous l'augmentons à notre gré; nous sommes très adroits dans notre oeuvre: le serpent n'est pas plus subtil, le lion plus audacieux. Djalma porte nos marques… L'array-mow est une poudre impalpable; en en faisant respirer quelques parcelles pendant le sommeil, ou en le mêlant au tabac d'une pipe pendant qu'on veille, on jette sa victime dans un assoupissement dont rien ne peut la tirer. Si l'on craint de donner une dose trop forte à la fois, on en fait aspirer plusieurs fois durant le sommeil et on prolonge ainsi sans danger autant de temps que l'homme peut rester sans boire ni manger… trente ou quarante heures environ… Vous voyez combien l'usage de l'opium est grossier auprès de ce divin narcotique… J'en avais apporté de Java une certaine quantité… par simple curiosité… sans oublier le contrepoison.

— Ah! il y a un contrepoison? dit machinalement Rodin.

— Comme il y a des gens qui sont tout le contraire de ce que nous sommes, frère de la bonne oeuvre… Les Javanais appelle le suc de cette racine le touboe… il dissipe l'engourdissement causé par l'array-mow comme le soleil dissipe les nuages… Or, hier soir, certain des projets de votre émissaire sur Djalma, j'ai attendu que ce médecin fût couché, endormi… je me suis introduit en rampant dans sa chambre… et je lui ai fait aspirer une telle dose d'array-mow… qu'il doit dormir encore…

— Malheureux! s'écria Rodin de plus en plus effrayé de ce récit, car Faringhea portait un coup terrible aux machinations du socius et de ses amis; mais vous risquiez d'empoisonner ce médecin?

— Frère… comme il risquait d'empoisonner Djalma. Ce matin nous sommes donc partis, laissant votre médecin dans l'auberge, plongé dans un profond sommeil. Je me suis trouvé seul dans la voiture avec Djalma. Il fumait, en véritable Indien; quelques parcelles d'array-mow, mélangées au tabac dont j'ai rempli sa longue pipe, l'ont d'abord assoupi… Une nouvelle dose qu'il a aspirée l'a endormi profondément, et à cette heure il est dans l'auberge où nous sommes descendus. Maintenant, frère… il dépend de moi de laisser Djalma plongé dans son assoupissement, qui durera jusqu'à demain soir… ou de l'en faire sortir à l'instant… Ainsi, selon que vous satisferez ou non à ma demande, Djalma sera ou ne sera pas demain rue Saint-François, numéro 3.

Ce disant, Faringhea tira de sa poche la médaille de Djalma, et dit à Rodin en la lui montrant:

— Vous le voyez, je vous dis la vérité… Pendant le sommeil de Djalma, je lui ai enlevé cette médaille, la seule indication qu'il ait de l'endroit où il doit se trouver demain… Je finis donc par où j'ai commencé, en vous disant:

— Frère, je viens vous demander beaucoup!

Depuis quelques moments, Rodin, selon son habitude lorsqu'il était en proie à un accès de rage muette et concentrée, se rongeait les ongles jusqu'au sang. À ce moment, le timbre de la loge du portier sonna trois coups espacés d'une façon particulière. Rodin ne parut pas faire attention à ce bruit; et pourtant tout à coup une étincelle brilla dans ses petits yeux de reptile, pendant que Faringhea, les bras croisés, le regardait avec une expression de supériorité triomphante et dédaigneuse.

Le socius baissa la tête, garda le silence, prit machinalement une plume sur son bureau, et en mâchonna la barbe pendant quelques secondes, en ayant l'air de réfléchir profondément à ce que venait de lui dire Faringhea. Enfin, jetant la plume sur le bureau, il se retourna brusquement vers le métis, et lui dit d'un air profondément dédaigneux:

— Ah çà, monsieur Faringhea, est-ce que vous prétendez vous moquer du monde avec vos histoires?

Le métis, stupéfait, malgré son audace, recula d'un pas.

— Comment, monsieur, reprit Rodin, vous venez ici, dans une maison respectable, vous vanter d'avoir dérobé une correspondance, étranglé celui-ci, empoisonné celui-là avec un narcotique! Mais c'est du délire, monsieur; j'ai voulu vous écouter jusqu'à la fin, pour voir jusqu'où vous pousseriez l'audace… Car il n'y a qu'un monstrueux scélérat qui puisse venir se targuer de si épouvantables forfaits; mais je veux bien croire qu'ils n'existent que dans votre imagination.

En prononçant ces mots avec une sorte d'animation qui ne lui était pas habituelle, Rodin se leva, et, tout en marchant, s'approcha peu à peu de la cheminée pendant que Faringhea, ne revenant pas de sa surprise, le regardait en silence; pourtant, au bout de quelques instants, il reprit d'un air sombre et farouche:

— Prenez garde, frère… ne me forcez pas à vous prouver que j'ai dit la vérité.

— Allons donc, monsieur! il faut venir des antipodes pour croire les Français si faciles à duper. Vous avez, dites-vous, la prudence du serpent et le courage du lion. J'ignore si vous êtes un lion courageux, mais pour serpent prudent… je le nie. Comment! vous avez une lettre de M. Josué qui peut me compromettre (en admettant que tout ceci ne soit pas une fable); le prince Djalma est plongé dans une torpeur qui sert mes projets et dont vous seul le pouvez faire sortir; vous pouvez enfin, dites-vous, porter un coup terrible à mes intérêts, et vous ne réfléchissez pas, lion terrible, serpent subtil, qu'il ne s'agit pour moi que de gagner vingt-quatre heures. Or, vous arrivez du fond de l'Inde à Paris; vous êtes étranger et inconnu à tous, vous me croyez aussi scélérat que vous, puisque vous m'appelez frère, et vous ne songez pas que vous êtes ici en mon pouvoir; que cette rue est solitaire, cette maison écartée, que je puis avoir ici sur-le- champ trois ou quatre personnes capables de vous garrotter en une seconde, tout étrangleur que vous êtes!… et cela seulement en tirant le cordon de cette sonnette, ajouta Rodin en le prenant en effet à la main. N'ayez donc pas peur, ajouta-t-il avec un sourire diabolique en voyant Faringhea faire un brusque mouvement de surprise et de frayeur; est-ce que je vous préviendrais si je voulais agir de la sorte?… Voyons, répondez… Une fois garrotté et mis en lieu de sûreté pendant vingt-quatre heures, comment pourriez-vous me nuire? Ne me serait-il pas alors facile de m'emparer des papiers de Josué, de la médaille de Djalma, qui, plongé dans un assoupissement jusqu'à demain soir, ne m'inquiéterait plus?… Vous le voyez donc bien, monsieur, vos menaces sont vaines… parce qu'elles reposent sur des mensonges… parce qu'il n'est pas vrai que le prince Djalma soit ici en votre pouvoir… Allez… sortez d'ici, et une autre fois, quand vous voudrez faire des dupes, adressez-vous mieux.

Faringhea restait frappé de stupeur; tout ce qu'il venait d'entendre lui semblait très probable; Rodin pouvait s'emparer de lui, de la lettre de Josué, de la médaille, et, en le retenant prisonnier, rendre impossible le réveil de Djalma; et pourtant Rodin lui ordonnait de sortir, à lui, Faringhea, qui se croyait si redoutable.

À force de chercher les motifs de la conduite inexplicable du_ socius_, le métis s'imagina, et en effet il ne pouvait penser autre chose, que Rodin, malgré les preuves qu'il apportait, ne croyait pas que Djalma fût en son pouvoir; de la sorte, le dédain du correspondant de Josué s'expliquait naturellement. Rodin jouait un coup d'une grande hardiesse et d'une grande habileté; aussi, tout en ayant l'air de grommeler entre ses dents d'un air courroucé, il observait en dessous, mais avec une anxiété dévorante, la physionomie de l'Étrangleur. Celui-ci, presque certain d'avoir pénétré le secret motif de la conduite de Rodin, reprit:

— Je vais sortir… mais un mot encore… vous croyez que je mens…

— J'en suis certain, vous m'avez débité un tissu de fables; j'ai perdu beaucoup de temps à les écouter, faites-moi grâce du reste… Il est tard, veuillez me laisser seul.

— Une minute encore… vous êtes un homme, je le vois, à qui l'on ne doit rien cacher, dit Faringhea. À cette heure, je ne puis attendre de Djalma qu'une espèce d'aumône et un mépris écrasant, car, du caractère dont il est, lui dire: donnez-moi beaucoup, parce que, pouvant vous trahir, je ne l'ai pas fait… ce serait m'attirer son courroux et son dédain… J'aurais pu vingt fois le tuer… mais son jour n'est pas encore venu, dit l'Étrangleur d'un air sombre, et pour attendre ce jour… et d'autres funestes jours, il me faut de l'or, beaucoup d'or… vous seul pouvez m'en donner en payant ma trahison envers Djalma, parce qu'à vous seul elle profite. Vous refusez de m'entendre, parce que vous me croyez menteur… j'ai pris l'adresse de l'auberge où nous sommes descendus, la voici. Envoyez quelqu'un s'assurer de la vérité de ce que je dis, alors, vous me croirez; mais le prix de ma trahison sera cher. Je vous l'ai dit, je vous demanderai beaucoup.

Ce disant, Faringhea offrait à Rodin une adresse imprimée: le socius, qui suivait du coin de l'oeil tous les mouvements de Faringhea, fit semblant, d'être profondément absorbé, de ne pas l'entendre et ne répondit rien.

— Prenez cette adresse… et assurez-vous que je ne mens pas, reprit Faringhea en tendant de nouveau l'adresse à Rodin.

— Hein… qu'est-ce? dit celui-ci en jetant à la dérobée un rapide regard sur l'adresse, qu'il lut avidement, mais sans y toucher.

— Lisez cette adresse, répéta le métis, et vous pourrez vous assurer que…

— En vérité, monsieur, s'écria Rodin en repoussant l'adresse de la main, votre impudence me confond. Je vous répète que je ne veux avoir rien de commun avec vous. Pour la dernière fois, je vous somme de vous retirer… Je ne sais pas ce que c'est que le prince Djalma… Vous pouvez me nuire, dites-vous; nuisez-moi, ne vous gênez pas, mais pour l'amour du ciel, sortez d'ici.

Ce disant, Rodin sonna violemment.

Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se mettre en défense. Un vieux domestique à la figure débonnaire et placide se présenta aussitôt.

— Lapierre, éclairez monsieur, lui dit Rodin en lui montrant du geste Faringhea. Celui-ci, épouvanté du calme de Rodin, hésitait à sortir.

— Mais, monsieur, lui dit Rodin remarquant son trouble et son hésitation, qu'attendez-vous! Je désire être seul.

— Ainsi, monsieur, lui dit Faringhea en se retirant lentement et à reculons, vous refusez mes offres! Prenez garde… demain il sera trop tard.

— Monsieur, j'ai l'honneur d'être votre humble serviteur. Et Rodin s'inclina avec courtoisie. L'Étrangleur sortit. La porte se referma sur lui… Aussitôt, le père d'Aigrigny parut sur le seuil de la pièce voisine. Sa figure était pâle et bouleversée.

— Qu'avez-vous fait! s'écria-t-il en s'adressant à Rodin. J'ai tout entendu… Ce misérable, j'en suis malheureusement certain, disait la vérité… l'Indien est en son pouvoir; il va le rejoindre.

— Je ne le pense pas, dit humblement Rodin en s'inclinant et reprenant sa physionomie morne et soumise.

— Et qui empêchera cet homme de rejoindre le prince!

— Permettez… Lorsqu'on a introduit ici cet affreux scélérat, je l'ai reconnu; aussi, avant de m'entretenir avec lui, j'ai prudemment écrit quelques lignes à Morok, qui attendait le bon loisir de Votre Révérence dans la salle basse avec Goliath; plus tard, pendant le cours de la conversation, lorsqu'on m'a apporté la réponse de Morok, qui attendait mes ordres, je lui ai donné de nouvelles instructions, voyant le tour que prenaient les choses.

— Et à quoi bon tout ceci, puisque cet homme vient de sortir de cette maison!

— Votre Révérence daignera peut-être remarquer qu'il n'est sorti qu'après m'avoir donné l'adresse de l'hôtel où est l'Indien, grâce à mon innocent stratagème de dédain… S'il eût manqué, Faringhea tombait toujours entre les mains de Goliath et de Morok, qui l'attendaient dans la rue à deux pas de la porte. Mais nous eussions été très embarrassés, car nous ne savions pas où habitait le prince Djalma.

— Encore de la violence! dit le père d'Aigrigny avec répugnance.

— C'est à regretter… fort à regretter… reprit Rodin… mais il a bien fallu suivre le système adopté jusqu'ici.

— Est-ce un reproche que vous m'adressez! dit le père d'Aigrigny qui commençait à trouver que Rodin était autre chose qu'une machine à écrire.

— Je ne me permettrais pas d'en adresser à Votre Révérence, dit Rodin en s'inclinant presque jusqu'à terre; mais il s'agit seulement de retenir cet homme pendant vingt-quatre heures.

— Et ensuite!… Ses plaintes!

— Un pareil bandit n'osera pas se plaindre; d'ailleurs il est sorti librement d'ici. Morok et Goliath lui banderont les yeux après s'être emparés de lui. La maison a une entrée dans la rue Vieille-des-Ursins. À cette heure et par ce temps d'ouragan, il ne passe personne dans ce quartier désert. Le trajet dépaysera complètement ce misérable; on le descendra dans une cave du bâtiment neuf et demain, la nuit, à pareille heure, on lui rendra la liberté avec les mêmes précautions… Quant à l'Indien, on sait maintenant où le trouver… il s'agit d'envoyer auprès de lui une personne de confiance et s'il sort de sa torpeur… il est un moyen très simple et surtout aucunement violent, selon mon petit jugement, dit modestement Rodin, de le tenir demain éloigné toute la journée de la rue Saint-François.

Le même domestique à figure débonnaire, qui avait introduit et éconduit Faringhea, rentra dans le cabinet après avoir discrètement frappé; il tenait à la main une espèce de gibecière en peau de daim, qu'il remit à Rodin en lui disant:

— Voici ce que M. Morok vient d'apporter; il est entré par la rue Vieille. Le domestique sortit.

Rodin ouvrit le sac et dit au père d'Aigrigny en lui montrant ces objets:

— La médaille… et la lettre de Josué… Morok a été habile et expéditif.

— Encore un danger évité, dit le marquis, il est fâcheux d'en venir à de tels moyens…

— À qui les reprocher, sinon au misérable qui nous met dans la nécessité d'y avoir recours!… Je vais à l'instant dépêcher quelqu'un à l'hôtel de l'Indien.

— Et à sept heures du matin vous conduirez Gabriel rue Saint- François; c'est là que j'aurai avec lui l'entretien qu'il me demande si instamment depuis trois jours.

— Je l'en ai fait prévenir ce soir; il se rendra à vos ordres.

— Enfin, dit le père d'Aigrigny, après tant de luttes, tant de craintes, tant de traverses, quelques heures maintenant nous séparent de ce moment depuis si longtemps attendu.

* * * *

Nous conduirons le lecteur à la maison de la rue Saint François.

Onzième partie Le 13 février

I. La maison de la rue Saint-François.

En entrant dans la rue Saint-Gervais par la rue Doré (au Marais), on se trouvait, à l'époque de ce récit, en face d'un mur d'une hauteur énorme, aux pierres noires et vermiculées par les années; ce mur, se prolongeant dans presque toute la largeur de cette rue solitaire, servait de contrefort à une terrasse ombragée d'arbres centenaires ainsi plantés à plus de quarante pieds au-dessus du pavé; à travers leurs épais branchages apparaissaient le fronton de pierre, le toit aigu et les grandes cheminées de briques d'une antique maison, dont l'entrée était située rue Saint-François, numéro 3, non loin de l'angle de la rue Saint-Gervais.

Rien de plus triste que le dehors de cette demeure; c'était encore de ce côté une muraille très élevée, percée de deux ou trois jours de souffrance, sortes de meurtrières formidablement grillagées. Une porte cochère en chêne massif, bardée de fer, constellée d'énormes têtes de clou et dont la couleur primitive disparaissait depuis longtemps sous une couche épaisse de boue, de poussière et de rouille, s'arrondissait par le haut, et s'adaptait à la voussure d'une baie cintrée, ressemblant à une arcade profonde, tant les murailles avaient d'épaisseur; dans l'un des larges battants de cette porte massive s'ouvrait une seconde petite porte servant d'entrée au juif Samuel, gardien de cette sombre demeure. Le seuil franchi, on arrivait sous une voûte formée par le bâtiment donnant sur la rue. Dans ce bâtiment était pratiqué le logement de Samuel; les fenêtres s'ouvraient sur une cour intérieure très spacieuse, coupée par une grille au-delà de laquelle on voyait un jardin. Au milieu de ce jardin s'élevait une maison de pierres de taille à deux étages, si bizarrement exhaussée qu'il fallait gravir un perron ou plutôt un double escalier de vingt marches pour arriver à la porte d'entrée murée depuis cent cinquante ans. Les contrevents des croisées de cette habitation avaient été remplacés par de larges et épaisses plaques de plomb hermétiquement soudées et maintenues par des châssis de fer scellés dans la pierre. De plus, afin d'intercepter complètement l'air, la lumière, et de parer de la sorte à toute dégradation intérieure ou extérieure, le toit avait été recouvert d'épaisses plaques de plomb, ainsi que l'ouverture des cheminées de briques, préalablement bouchées et maçonnées. On avait usé des mêmes procédés pour la clôture d'un petit belvédère carré situé au faîte de la maison, en recouvrant sa cage vitrée d'une sorte de chape soudée à la toiture. Seulement, par suite d'une fantaisie singulière, chacune des quatre plaques de plomb qui masquaient les faces de ce belvédère, correspondant aux quatre points cardinaux, était percée de sept petits trous ronds, disposés en formes de croix, que l'on distinguait facilement à l'extérieur. Partout ailleurs, les panneaux plombés des croisées étaient absolument pleins. Grâce à ces précautions, à la solide construction de cette demeure, à peine quelques réparations extérieures avaient été nécessaires, et les appartements, complètement soustraits à l'influence de l'air extérieur, devaient être, depuis un siècle et demi, aussi intacts que lors de leur fermeture.

L'aspect de murailles lézardées, de volets vermoulus et brisés, d'une toiture à demi effondrée, de croisées envahies par des plantes pariétaires, eût été peut-être moins triste que la vue de cette maison de pierre bardée de fer et de plomb, conservée comme un tombeau.

Le jardin, complètement abandonné, et dans lequel le gardien Samuel entrait seulement pour faire ses inspections hebdomadaires, offrait, surtout pendant l'été, une incroyable confusion de plantes parasites et de broussailles. Les arbres, livrés à eux- mêmes, avaient poussé en tous sens et entremêlé leurs branches; quelques vignes folles reproduites par rejetons, rampant d'abord sur le sol, jusqu'au pied des arbres, y avaient ensuite grimpé, enroulé leurs troncs, et jeté sur les branchages les plus élevés l'inextricable réseau de leurs sarments. L'on ne pouvait traverser cette _forêt vierge _qu'en suivant un sentier pratiqué par le gardien pour aller de la grille à la maison, dont les abords, ménagés en pente douce pour l'écoulement des eaux, étaient soigneusement dallés sur une largeur de dix pieds environ. Un autre petit chemin de ronde, ménagé autour des murs d'enceinte, était chaque nuit battu par deux ou trois énormes chiens des Pyrénées, dont la race fidèle s'était aussi perpétuée dans cette maison depuis un siècle et demi.

Telle était l'habitation destinée à servir de rendez-vous aux descendants de la famille de Rennepont.

La nuit qui séparait le 12 février du 13 allait bientôt finir. Le calme succédant à la tourmente, la pluie avait cessé; le ciel était pur, étoilé; la lune, à son déclin, brillait d'un doux éclat, et jetait une clarté mélancolique sur cette demeure abandonnée, silencieuse, dont aucun pas humain n'avait franchi le seuil depuis tant d'années.

Une vive lueur, s'échappant à travers une des fenêtres du logis du gardien, annonçait que le juif Samuel veillait encore.

Que l'on se figure une assez vaste chambre, lambrissée du haut en bas en vieilles boiseries de noyer devenues d'un brun presque noir à force de vétusté; deux tisons à demi éteints fument dans l'âtre au milieu des cendres refroidies; sur la tablette de cette cheminée de pierre peinte couleur de granit gris, on voit un vieux flambeau de fer garni d'une maigre chandelle, coiffée d'un éteignoir, et auprès une paire de pistolets à deux coups et un couteau de chasse à lame affilée, dont la poignée de bronze ciselé appartient au XVIIe siècle; de plus, une lourde carabine était appuyée à l'un des pilastres de la cheminée. Quatre escabeaux sans dossiers, une vieille armoire de chêne et une table à pieds tors, meublaient seuls cette chambre. À la boiserie étaient symétriquement suspendues des clefs de différentes grandeurs; leur forme annonçait leur antiquité; diverses étiquettes étaient fixées à leur anneau. Le fond de la vieille armoire de chêne, à secret et mobile, avait glissé sur une coulisse et l'on apercevait, scellée dans le mur, une large et profonde caisse de fer, dont le battant ouvert montrait le merveilleux mécanisme de l'une de ces serrures florentines du XVIe siècle, qui, mieux que toutes les inventions modernes, défiait l'effraction, et qui de plus, selon les idées du temps, grâce à une épaisse doublure de toile d'amiante, tendue assez loin des parois de la caisse sur des fils d'or, rendait incombustible en cas d'incendie les objets qu'elle renfermait.

Une grande cassette de bois de cèdre, prise dans cette caisse, et déposée sur un escabeau, contenait de nombreux papiers soigneusement rangés et étiquetés.

À la lueur d'une lampe de cuivre, le vieux gardien Samuel est occupé à écrire sur un petit registre, à mesure que sa femme Bethsabée dicte en lisant un carnet. Samuel avait alors environ quatre-vingt-deux ans, et, malgré cet âge avancé, une forêt de cheveux gris et crépus couvrait sa tête; il était petit, maigre, nerveux et la pétulance involontaire de ses mouvements prouvait que les années n'avaient pas affaibli son énergie et son activité, quoique dans le _quartier, _où il apparaissait d'ailleurs très rarement, il affectât de paraître presque en enfance, ainsi que l'avait dit Rodin au père d'Aigrigny. Une vieille robe de chambre de bouracan marron, à larges manches, enveloppait entièrement le vieillard, et tombait jusqu'à ses pieds. Les traits de Samuel offraient le type pur et oriental de sa race: son teint était mat et jaunâtre, son nez aquilin, son menton ombragé d'un petit bouquet de barbe blanche; ses pommettes saillantes jetaient une ombre assez dure sur ses joues creuses et ridées. Sa physionomie était remplie d'intelligence, de finesse et de sagacité. Son front, large, élevé, annonçait la droiture, la franchise et la fermeté; ses yeux, noirs et brillants comme les yeux arabes, avaient un regard à la fois pénétrant et doux.

Sa femme Bethsabée, de quinze ans moins âgée que lui, était de haute taille et entièrement vêtue de noir. Un bonnet plat en linon empesé, qui rappelait la sévère coiffure des graves matrones hollandaises, encadrait son visage pâle et austère, autrefois d'une rare et fière beauté, d'un caractère tout biblique; quelques plis du front, provenant du froncement presque continuel de ses sourcils gris, témoignaient que cette femme était souvent sous le poids d'une tristesse profonde. À ce moment même, la physionomie de Bethsabée trahissait une douleur inexprimable: son regard était fixe, sa tête penchée sur sa poitrine; elle avait laissé retomber sur ses genoux sa main droite dont elle tenait un petit carnet; de son autre main, elle serrait convulsivement une grosse tresse de cheveux noirs comme le jais qu'elle portait au cou. Cette natte épaisse était garnie d'un fermoir en or d'un pouce carré; sous une plaque de cristal qui le recouvrait d'un côté comme un reliquaire, on voyait un morceau de toile plié carrément et presque entièrement couvert de taches d'un rouge sombre, couleur de sang depuis longtemps séché.

Après un moment de silence, pendant lequel Samuel écrivit sur son registre, il dit tout haut en relisant ce qu'il venait d'écrire:

— D'autre part, cinq mille métalliques d'Autriche de mille florins, et la date du 19 octobre 1826.

En suite de cette énumération, Samuel ajouta en relevant la tête et en s'adressant à sa femme:

— Est-ce bien cela, Bethsabée? avez-vous comparé sur le carnet? Bethsabée ne répondit pas.

Samuel la regarda, et, la voyant profondément accablée, lui dit avec une expression de tendresse inquiète:

— Qu'avez-vous?… mon Dieu, qu'avez-vous?

— Le 19 octobre… 1826… dit-elle lentement les yeux toujours fixes, et en serrant plus étroitement encore dans sa main la tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date funeste… Samuel… bien funeste… c'est celle de la dernière lettre que nous avons reçue de…

Bethsabée ne put continuer, elle poussa un long gémissement et cacha sa figure dans ses mains.

— Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altérée, un père peut être distrait par de graves préoccupations, mais, hélas! le coeur d'une mère est toujours en éveil.

Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses mains avec accablement. Bethsabée reprit bientôt, comme si elle se fût douloureusement complue dans ses cruels souvenirs:

— Oui… ce jour est le dernier où notre fils Abel nous écrivit d'Allemagne en nous annonçant qu'il venait d'employer, selon vos ordres, les fonds qu'il avait emportés d'ici… et qu'il allait se rendre en Pologne pour une autre opération…

— Et en Pologne… il a trouvé la mort d'un martyr, reprit Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'était plus faux, on l'a injustement accusé de venir organiser la contrebande… et le gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frères et soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner à l'affreux supplice du knout… sans vouloir le voir ni l'entendre… À quoi bon… entendre un juif?… Qu'est-ce qu'un juif? une créature encore bien au-dessous d'un serf… Ne leur reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le dégradant servage où on les plonge? Un juif expirant sous le bâton! qui irait s'en inquiéter?

— Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le fouet… moitié de honte, moitié de douleur, dit Bethsabée en tressaillant. Un de nos frères de Pologne a obtenu à grand'peine la permission de l'ensevelir… Il a coupé ses beaux cheveux noirs… et ces cheveux avec ce morceau de linge, taché du sang de notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'écria Bethsabée.

Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le reliquaire.

— Hélas! dit Samuel en essuyant ses larmes, qui avaient aussi coulé à ce souvenir déchirant, le Seigneur, du moins, ne nous a retiré notre enfant que lorsque la tâche que notre famille poursuit fidèlement depuis un siècle et demi touchait à son terme… À quoi bon désormais notre race sur la terre? ajouta Samuel avec une profonde amertume, notre devoir n'est-il pas accompli?… Cette caisse ne renferme-t-elle pas une fortune de roi? cette maison, murée il y a cent cinquante ans, ne sera-t-elle pas ouverte ce matin aux descendants du bienfaiteur de mon aïeul?…

En disant ces mots, Samuel tourna tristement la tête vers la maison, qu'il apercevait de sa fenêtre.

À ce moment, l'aube allait paraître.

La lune venait de se coucher; le belvédère, ainsi que le toit et les cheminées, se découpaient en noir sur le bleu sombre du firmament étoilé.

Tout à coup Samuel pâlit, se leva brusquement et dit à sa femme d'une voix tremblante, en lui montrant la maison:

— Bethsabée… les sept points de lumière, comme il y a trente ans… regarde… regarde…

En effet, les sept ouvertures rondes, disposées en forme de croix, autrefois pratiquées dans les plaques de plomb qui recouvraient les croisées du belvédère, étincelèrent en sept points lumineux, comme si quelqu'un fût monté intérieurement au faîte de la maison murée.

II. Doit et avoir.

Pendant quelques instants, Samuel et Bethsabée restèrent immobiles, les yeux attachés avec une frayeur inquiète sur les sept points lumineux qui rayonnaient parmi les dernières clartés de la nuit au sommet du belvédère, pendant qu'à l'horizon, derrière la maison, une lueur d'un rose pâle annonçait l'aube naissante. Samuel rompit le premier le silence et dit à sa femme en passant la main sur son front:

— La douleur que vient de nous causer le souvenir de notre pauvre enfant nous a empêchés de réfléchir et de nous rappeler qu'après tout il ne devait y avoir pour nous rien d'effrayant dans ce qui se passe.

— Que dites-vous, Samuel?

— Mon père ne m'a-t-il pas dit que lui et mon aïeul avaient plusieurs fois aperçu des clartés pareilles à de longs intervalles?

— Oui, Samuel… mais sans pouvoir, non plus que nous, s'expliquer ces clartés…

— Ainsi que mon père et mon grand-père, nous devons croire qu'une issue, inconnue de leur temps comme elle l'est encore du nôtre, donne passage à des personnes qui ont aussi quelques devoirs mystérieux à remplir dans cette demeure. Encore une fois, mon père m'a prévenu de ne pas m'inquiéter de ces circonstances étranges… qu'il m'avait prédites… et qui, depuis trente ans, se renouvellent pour la seconde fois…

— Il n'importe, Samuel… cela épouvante comme si c'était quelque chose de surnaturel.

— Le temps des miracles est passé, dit le juif en secouant mélancoliquement la tête, bien des vieilles maisons de ce quartier ont des communications souterraines avec des endroits éloignés; quelques-unes, dit-on, se prolongent même jusqu'à la Seine et jusqu'aux catacombes… Sans doute cette maison est dans une condition pareille, et les personnes qui y viennent si rarement s'y introduisent par ce moyen.

— Mais ce belvédère ainsi éclairé…

— D'après le plan annoté du bâtiment, vous savez que ce belvédère forme le faîte ou la lanterne de ce qu'on appelle la _grande salle de deuil, _située au dernier étage de la maison. Comme il y règne une complète obscurité, à cause de la fermeture de toutes les fenêtres, nécessairement on se sert de lumière pour monter jusqu'à cette _salle de deuil, _pièce qui renferme, dit-on, des choses bien étranges, bien sinistres… ajouta le juif en tressaillant.

Bethsabée regardait attentivement, ainsi que son mari, les sept points lumineux, dont l'éclat diminuait à mesure que le jour grandissait.

— Ainsi que vous le dites, Samuel, ce mystère peut s'expliquer de la sorte… reprit la femme du vieillard. D'ailleurs ce jour est un jour si important pour la famille de Rennepont que, dans de telles circonstances, cette apparition ne doit pas nous étonner.

— Et penser, reprit Samuel, que depuis un siècle et demi ces lueurs ont apparu plusieurs fois! il est donc une autre famille qui de génération en génération s'est vouée, comme la nôtre, à accomplir un pieux devoir…

— Mais quel est ce devoir? Peut-être aujourd'hui tout s'éclaircira-t-il…

— Allons, allons, Bethsabée, reprit tout à coup Samuel en sortant de sa rêverie, et comme s'il se fût reproché son oisiveté, voici le jour, et il faut qu'avant huit heures cet état de caisse soit mis au net, ces immenses valeurs classées, et il montra le grand coffret de cèdre, afin qu'elles puissent être remises entre les mains de qui de droit.

— Vous avez raison, Samuel; ce jour ne nous appartient pas… c'est un jour solennel… et qui serait beau, oh! bien beau pour nous… si maintenant il pouvait y avoir de beaux jours pour nous, dit amèrement Bethsabée en songeant à son fils.

— Bethsabée, dit tristement Samuel, en appuyant sa main sur la main de sa femme, nous serons du moins sensibles à l'austère satisfaction du devoir accompli… Le Seigneur ne nous a-t-il pas été bien favorable, quoique en nous éprouvant cruellement par la mort de notre fils? N'est-ce pas grâce à sa providence que les trois générations de ma famille ont pu commencer, continuer et achever cette grande oeuvre?

— Oui, Samuel, dit affectueusement la juive, et du moins, pour vous, à cette satisfaction se joindront le calme et la quiétude, car lorsque midi sonnera vous serez délivré d'une bien terrible responsabilité.

Et, ce disant Bethsabée indiqua du geste la caisse de cèdre.

— Il est vrai, reprit le vieillard, j'aimerais mieux savoir ces immenses richesses entre les mains de ceux à qui elles appartiennent qu'entre les miennes; mais aujourd'hui je n'en serai plus dépositaire… Je vais donc contrôler une dernière fois l'état de ces valeurs, et ensuite nous le collationnerons d'après mon registre et le carnet que vous tenez.

Bethsabée fit un signe de tête affirmatif. Samuel reprit la plume et se livra très attentivement à ses calculs de banque; sa femme s'abandonna de nouveau, malgré elle, aux souvenirs cruels qu'une date fatale venait d'éveiller en lui rappelant la mort de son fils.

Exposons rapidement l'histoire très simple, et pourtant en apparence si romanesque, si merveilleuse, de ces cinquante mille écus qui, grâce à une accumulation et à une gestion sage, intelligente et fidèle, s'étaient naturellement, ou plutôt _forcément _transformés, au bout d'un siècle et demi, en une somme bien autrement importante que celle de _quarante millions _fixée par le père d'Aigrigny, qui, très incomplètement renseigné à ce sujet, et songeant d'ailleurs aux éventualités désastreuses, aux pertes, aux banqueroutes qui, pendant tant d'années, avaient pu atteindre les dépositaires successifs de ces valeurs, trouvait encore énorme… le chiffre de quarante millions.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings