LE JUIF ERRANT (continued 3)
Reading edition
— Et par qui donc?
— Vous saurez cela tout à l'heure.
— Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de plus pour aimer le nôtre.
— Le vôtre… le vôtre, voyons le vôtre… je suis sur des charbons ardents…
— Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l'habitude de nous endormir en nous tenant par la main.
— Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre berceau… Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles.
— Eh bien! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu…
— C'était donc en rêve! s'écria Dagobert, puisque vous étiez endormies… en rêve!
— Mais oui, en rêve… Comment veux-tu que ce soit?…
— Laisse donc parler ma soeur.
— À la bonne heure! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, à la bonne heure! Certainement, de toutes façons, j'étais bien tranquille… parce que… mais enfin, c'est égal… Un rêve! j'aime mieux cela… Continuez, petite Rose.
— Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.
— Toutes deux le même?
— Oui, Dagobert; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.
— Et c'était tout semblable…
— C'est extraordinaire, mes enfants; et ce songe, qu'est-ce qu'il disait?
— Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l'une de l'autre; nous avons vu entrer un bel ange; il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier… Alors il nous a dit d'une voix douce qu'il se nommait Gabriel, que notre mère l'envoyait vers nous pour être notre ange gardien, et qu'il ne nous abandonnerait jamais.
— Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps regardées en silence avec tant de bonté… tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos yeux des siens.
— Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son regard nous attirait et nous allait au coeur… À notre grand chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit d'ensuite nous le verrions encore.
— Et il a reparu?
— Sans doute! Mais tu juges avec quelle impatience nous attendions le moment d'être endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.
— Hum!… ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se grattant le front; vous prétendiez tomber de sommeil…, je parie que c'était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre rêve?
— Oui, Dagobert.
— Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie: «Va te coucher, Dagobert.» Et l'ami Gabriel est revenu?
— Certainement; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien… ainsi que sa figure… et son regard…
— Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu'hier vous avez chuchoté tout le long de l'étape… et quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir.
— Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.
— Et depuis nous l'aimons toutes deux autant qu'il nous aime…
— Mais il est seul pour vous deux?
— Et notre mère n'est-elle pas seule pour nous deux?
— Et toi, Dagobert, n'es-tu pas aussi seul pour nous deux?
— C'est juste!… Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en être jaloux de ce gaillard-là, moi?
— Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.
— Entendons-nous: si vous en parlez le jour et si vous en rêvez la nuit, qu'est-ce qu'il me restera donc à moi?
— Il te restera… tes deux orphelines que tu aimes tant! dit Rose.
— Et qui n'ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d'une voix caressante.
— Hum! hum! c'est ça, câlinez-moi… Allez, mes enfants, ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot; je vous passe votre Gabriel; j'étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ceci: votre premier songe vous a frappées, et, à force d'en jaser, vous l'avez eu de nouveau: aussi vous le verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit… que je ne m'étonnerais pas.
— Oh! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves, mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens?… Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous protégera et te protégera aussi.
— C'est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi; mais, voyez, mes chères enfants, pour m'aider à vous défendre, j'aime mieux Rabat-Joie; il est moins blond que l'ange, mais il a de meilleures dents, et c'est plus sûr.
— Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries!
— C'est vrai, tu ris de tout.
— Oui, c'est étonnant comme je suis gai… Je ris à la manière du vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me grondez pas; au fait, j'ai tort: la pensée de votre digne mère est mêlée à ce rêve; vous faites bien d'en parler sérieusement. Et puis, ajouta-t-il d'un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rêves… En Espagne, deux dragons de l'impératrice, des camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu'ils seraient empoisonnés par les moines… Ils l'ont été… Si vous rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel… c'est que… c'est que… enfin, c'est que ça vous amuse… vous n'avez pas déjà tant d'agrément le jour… ayez au moins un sommeil… divertissant; maintenant, mes enfants, j'ai aussi des choses à vous dire; il s'agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.
— Sois tranquille; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes, mais sérieuses.
— À la bonne heure! Par peur de vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous aurait confié quand vous n'auriez plus été des enfants; mais elle est morte si vite qu'elle n'a pas eu le temps; et puis ce qu'elle avait à vous apprendre lui brisait le coeur, et à moi aussi; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j'avais pris le prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait prisonnier… ça me donnait du temps… mais le moment est venu… il n'y a plus à tergiverser.
— Nous t'écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d'un air attentif et mélancolique.
Après un moment de silence, pendant lequel il s'était recueilli, le vétéran dit aux jeunes filles:
— Votre père, le général Simon, fils d'un ouvrier qui est resté ouvrier; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bonhomme s'est entêté à ne pas quitter son état, — tête de fer et coeur d'or, tout comme son fils, — vous pensez, mes enfants, que si votre père, après s'être engagé simple soldat, est devenu général… et comte de l'Empire… ça n'a pas été sans peine et sans gloire.
— Comte de l'Empire? qu'est-ce que c'est, Dagobert?
— Une bêtise… un titre que l'Empereur donnait par-dessus le marché, avec le grade; l'histoire de dire au peuple, qu'il aimait, parce qu'il en était: «Enfants! vous voulez jouer à la noblesse, comme les vieux nobles? vous v'là nobles; vous voulez jouer aux rois, vous v'là rois… Goûtez de tout… enfants, rien de trop bon pour vous… régalez-vous.»
— Roi! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration.
— Tout ce qu'il y a de plus roi… Oh! il n'en était pas chiche, de couronnes, l'Empereur! J'ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a passé roi; ça nous flattait, parce qu'enfin, quand c'était pas l'un, c'était l'autre, tant il y a qu'à ce jeu-là votre père a été comte; mais comte ou non, c'était le plus beau, le plus brave général de l'armée.
— Il était beau, n'est-ce pas, Dagobert? Notre mère le disait toujours.
— Oh! oui, allez! mais, par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d'ange gardien. Figurez-vous un brun superbe; en grand uniforme, c'était à vous éblouir et à vous mettre le feu au coeur… Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu!… si le bon Dieu l'avait demandé, bien entendu… se hâta d'ajouter Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la foi naïve des orphelines.
— Et notre père était aussi bon que brave, n'est-ce pas, Dagobert?
— Bon! mes enfants, lui? je le crois bien! il aurait ployé un fer à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force- là, comment voulez-vous qu'on ne soit pas bon?… Il y a donc environ dix-neuf ans, qu'ici près… à l'endroit que je vous ai montré, avant d'arriver dans ce village, le général, dangereusement blessé, est tombé de cheval… Je le suivais comme son ordonnance, j'ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous étions faits prisonniers; par qui?… par un Français?
— Par un Français!
— Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie, répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au général, en s'avançant vers lui: «Rendez-vous, monsieur, à un compatriote… — Un Français qui se bat contre la France n'est plus mon compatriote; c'est un traître, et je ne me rends pas à un traître,» a répondu le général; et, tout blessé qu'il était, il s'est traîné auprès d'un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant: «Je me rends à vous». Le marquis en est devenu pâle de rage…
Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s'écrièrent:
— Oh! brave père, brave père!…
— Hum! ces enfants… dit Dagobert en caressant sa moustache avec fierté, comme on voit qu'elles ont du sang de soldat dans les veines! Puis il reprit:
— Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait été tué sous lui; pour faire la route, il monta Jovial, qui n'avait pas été blessé ce jour-là; nous arrivons à Varsovie. C'est là que le général a connu votre mère; elle était surnommée la _Perle de Varsovie: _c'est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui était bon et beau, en devient amoureux tout de suite; elle l'aime à son tour; mais ses parents l'avaient promise à un autre… Cet autre… c'était encore…
Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la fenêtre avec effroi.
VII. Le voyageur.
Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.
— Qu'avez-vous, Rose?
— Là… là… dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir vu une main déranger la pelisse.
Rose n'avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la fenêtre. Il l'ouvrit violemment, après avoir ôté le manteau suspendu à l'espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent… Le soldat prêta l'oreille, il n'entendit rien… Revenant prendre la lumière sur la table, il tâcha d'éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main. Il ne vit rien… Fermant de nouveau la fenêtre, il se persuada qu'une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d'une fausse peur.
— Rassurez-vous, mes enfants… Il vente très fort, c'est ce qui aura fait remuer le coin du manteau.
— Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l'écartaient… dit Rose encore tremblante.
— Moi, je regardais Dagobert, je n'ai rien vu, reprit Blanche.
— Et il n'y avait rien à voir, mes enfants, c'est tout simple; la fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol; il faudrait être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n'aurait pas eu le temps de l'ôter, puisque dès que Rose a crié j'ai couru à la fenêtre, et qu'en avançant la lumière au dehors, je n'ai rien vu.
— Je me serai trompée, dit Rose.
— Vois-tu, ma soeur… c'est le vent, ajouta Blanche.
— Alors, pardon de t'avoir dérangé, mon bon Dagobert.
— C'est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre, cela vous aurait rassurées; mais il aura flairé l'écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant… j'ai envie d'aller le chercher.
— Oh! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules! crièrent les petites filles, nous aurions trop peur.
— Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l'heure nous l'entendrons gratter à la porte, j'en suis sûr… Ah çà! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s'assit au chevet des deux soeurs, cette fois bien en face de la fenêtre. Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre mère, que l'on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l'exil de l'Empereur à l'île d'Elbe; apprenant cela, votre mère dit au général: «La guerre est terminée, vous êtes libre; l'Empereur est malheureux, vous lui devez tout: allez le retrouver… je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n'épouserai que vous; vous me trouverez jusqu'à la mort…» Avant de partir, le général m'appelle: «Dagobert! reste ici; Mlle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop; notre correspondance passera par tes mains; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai… je leur dirai que tu es pour moi… un ami.»
— Toujours le même, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.
— Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta Blanche.
— Aimer les uns, c'est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l'île d'Elbe avec l'Empereur; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette… Dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m'apprenait que l'Empereur s'était souvenu de moi.
— De toi?… il te connaissait?
— Un peu, je m'en flatte. «Ah! Dagobert! a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d'Égypte et d'Italie, criblé de blessures, un vieux _pince-sans-rire… _que j'ai décoré de ma main à Wagram!… je ne l'ai pas oublié.» Dame! mes enfants, quand votre mère m'a lu cela, j'en ai pleuré comme une bête…
— L'Empereur!… quel beau visage d'or il avait sur ta croix d'argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions sages!
— C'est qu'aussi cette croix-là, donnée par lui, c'est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j'ai de plus précieux, notre boursicaut et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère: de lui porter les lettres du général, d'en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait; oh! oui, et beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'acharner après elle, elle répondait toujours: «Je n'épouserai jamais que le général Simon.» Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse, il fallait voir! Un jour elle reçoit une lettre du général; il avait quitté l'île d'Elbe avec l'Empereur: voilà la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat comme un lion, et son corps d'armée fait comme lui; ce n'était plus de la bravoure… c'était de la rage.
Et les joues du soldat s'enflammaient… Il ressentait en ce moment les émotions héroïques de sa jeunesse! il revenait, par la pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux triomphes de l'Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d'être effrayées de leur rudesse; leur coeur battait plus fort, leurs joues s'animaient aussi.
— Quel bonheur pour nous d'être filles d'un père si brave!… s'écria Blanche.
— Quel bonheur… et quel honneur! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l'Empereur, à la joie de toute l'armée, nomma votre père, sur le champ de bataille, _duc de Ligny _et maréchal de l'Empire.
_— _Maréchal de l'Empire! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.
— Duc de Ligny! reprit Blanche aussi surprise.
— Oui, Pierre Simon, fils d'un ouvrier, _duc _et _maréchal; _il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l'Empereur traitait les enfants du peuple; aussi le peuple était à lui. On avait beau lui dire: «Mais ton Empereur fait de toi de la _chair à canon! — _Ah! un autre ferait de moi de la _chair à misère, _répondait le peuple, qui n'est pas bête; j'aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi… ou invalide; ça vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d'un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres.»
— Même en France… même à Paris, dans cette belle ville… il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère… Dagobert?
— Même à Paris… oui, mes enfants; aussi j'en reviens là: le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d'être duc et maréchal. Quand je dis duc et maréchal, j'ai raison et j'ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, après Ligny… il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, où de vieux soldats comme moi, m'a dit le général, ont pleuré, oui, pleuré… le soir de la bataille; ce jour là, mes enfants… s'appelle Waterloo!
Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent.
— Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits… Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de blessures, à la tête d'une division de la garde. À peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène… une autre île au bout du monde, où les Anglais avaient emmené l'Empereur pour le torturer tranquillement; car s'il a été heureux d'abord, il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants…
— Comme tu dis cela, Dagobert! tu nous donnes envie de pleurer!
— C'est qu'il y a de quoi… l'Empereur a enduré tant de choses, tant de choses… il a cruellement saigné au coeur, allez… Malheureusement le général n'était pas avec lui. À Sainte-Hélène, il aurait été un de plus pour le consoler; mais on n'a pas voulu. Alors, exaspéré comme tant d'autres contre les Bourbons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l'Empereur. Il voulait enlever un régiment, presque tout composé d'anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où était cette garnison; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment où le général arrive, on l'arrête, on le conduit devant le colonel du régiment… Et ce colonel… dit le soldat après un nouveau silence, savez-vous qui c'était encore?… Mais, bah!… ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage… Enfin c'était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi, se trouvant face à face avec lui, il lui dit: «Si vous n'êtes pas un lâche, vous me ferez mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort; car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et encore pour ça.» Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu'au lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place.
— Ah! mon Dieu!
— Le général essuyait son épée, lorsqu'un ami dévoué vint lui dire qu'il n'avait que le temps de se sauver; en effet, il parvint heureusement à quitter la France… oui… heureusement, car, quinze jours après, il était condamné à mort comme conspirateur.
— Que de malheur, mon Dieu!
— Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là… Votre mère tenait bravement sa promesse et l'attendait toujours; elle lui avait écrit: «L'Empereur d'abord, moi ensuite.» Ne pouvant plus rien, ni pour l'Empereur ni pour son fils, le général, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents: elle était libre, ils s'épousent, et je suis un des témoins du mariage.
— Tu as raison, Dagobert… que de bonheur, au milieu de si grands malheurs!
— Les voilà donc bien heureux; mais, comme tous les bons coeurs, plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie. Les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves; votre brave mère, quoique d'origine française, était Polonaise de coeur et d'âme: elle disait hardiment tout haut ce que d'autres n'osaient seulement pas dire tout bas; avec cela, les malheureux l'appelaient leur bon ange; en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l'oeil. Un jour, un des amis du général, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à l'exil en Sibérie, pour une conspiration militaire contre les Russes: il s'échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d'une voiture de poste, arrive à notre porte; on surprend le général pendant son sommeil et on l'enlève.
— Mon Dieu! que voulait-on lui faire?
— Le conduire hors de Russie, avec défense d'y jamais rentrer, et menacé d'une prison éternelle s'il y revenait. Voilà son dernier mot: «Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant»; car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde; eh bien! malgré cela, on l'exila en Sibérie; c'était une occasion de s'en défaire; elle faisait trop de bien à Varsovie; on la craignait. Non content de l'exiler, on confisque tous ses biens; pour seule grâce, elle avait obtenu que je l'accompagnerais; et, sans Jovial, que le général m'avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C'est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes nées, pauvres petites!
— Et notre père!
— Impossible à lui de rentrer en Russie… impossible à votre mère de songer à fuir avec deux enfants… impossible au général de lui écrire, puisqu'il ignorait où elle était.
— Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui?
— Si, mes enfants… une seule fois nous en avons eu…
— Et par qui?
Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière:
— Par qui? par quelqu'un qui ne ressemble guère aux autres hommes… oui… et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrivée à votre père pendant la bataille de Waterloo… Il avait reçu de l'Empereur l'ordre d'enlever une batterie qui écrasait notre armée; après plusieurs tentatives malheureuses, le général se met à la tête d'un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d'une pièce dont tous les servants venaient d'être tués ou blessés: pourtant, l'un d'eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d'approcher de la lumière la mèche qu'il tenait toujours à la main… et cela… juste au moment où le général était à dix pas et en face du canon chargé…
— Grand Dieu! quel danger pour notre père!
— Jamais, m'a-t-il dit, il n'en avait couru un plus grand… car lorsqu'il vit l'artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait… mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en paysan, et que votre père jusqu'alors n'avait pas remarqué, se jette au-devant du canon.
— Ah! le malheureux… quelle mort horrible!
— Oui, reprit Dagobert d'un air pensif, cela devait arriver… Il devait être broyé en mille morceaux… et pourtant il n'en a rien été.
— Que dis-tu?
— Ce que m'a dit le général. «Au moment où le coup partit, m'a-t- il répété souvent, par un mouvement d'horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s'était sacrifié à ma place… Quand je les rouvre, qu'est-ce que j'aperçois au milieu de la fumée? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l'artilleur, qui, un genou en terre, le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s'il eût vu le démon en personne; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il m'a été impossible de retrouver cet homme…» a ajouté votre père.
— Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible?
— C'est ce que j'ai dit au général. Il m'a répondu que jamais il n'avait pu s'expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d'ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d'environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très noirs et joints entre eux, n'en faisaient guère pour ainsi dire qu'un seul d'une tempe à l'autre, de sorte qu'il paraissait avoir le front rayé d'une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l'heure pourquoi.
— Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas… dirent les orphelines de plus en plus étonnées.
— Comme c'est étrange, cet homme au front rayé de noir!
— Écoutez encore… Le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu'il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu'après une telle défaite il n'avait plus qu'à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire: «Il faut vivre pour Éva!…» C'était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l'Empereur.
— Comme cela est singulier, Dagobert!… Et depuis, notre père a- t-il revu cet homme?
— Il l'a revu… puisque c'est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre mère.
— Et quand donc cela?… nous ne l'avons jamais su.
— Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins?
— Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre pauvre mère aimait tant.
— Pauvre mère! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche.
— Sans doute, mes enfants; moi-même, ce matin-là, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n'avais de raison d'être triste; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout à coup j'entends une voix me demander en français: «Est-ce ici le village de Milosk?…» Je me retourne, et je vois devant moi un étranger… Au lieu de lui répondre, je le regarde fixement, et je recule de deux pas, tout stupéfait.
— Pourquoi donc?
— Il était de haute taille, très pâle, et avait le front haut, découvert… ses sourcils noirs n'en faisaient qu'un… et semblaient lui rayer le front d'une marque noire.
— C'était donc l'homme qui, deux fois, s'était trouvé auprès de notre père pendant des batailles?
— Oui… c'était lui.
— Mais, Dagobert, dit Rose pensive; il y a longtemps de ces batailles?
— Environ seize ans.
— Et l'étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il?
— Guère plus de trente ans.
— Alors comment veux-tu que ce soit ce même homme qui se soit trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père?
— Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules; j'aurai sans doute été trompé par le hasard d'une ressemblance… Et pourtant…
— Ou alors, si c'était le même, il faudrait qu'il n'eût pas vieilli.
— Mais ne lui as-tu pas demandé s'il n'avait pas autrefois secouru notre père?
— D'abord j'étais si saisi que je n'y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n'ai pu m'en informer; enfin il me demande donc le village de Milosk. «— Vous y êtes, monsieur. Mais comment savez-vous que je suis Français? — Tout à l'heure je vous ai entendu chanter quand j'ai passé, me répondit-il. Pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du général? — Elle demeure ici, monsieur.» Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait; puis il me tendit la main et me dit: «Vous êtes l'ami du général Simon, son meilleur ami!» (Jugez de mon étonnement, mes enfants.) «Mais, monsieur, comment savez-vous!… — Souvent il m'a parlé de vous avec reconnaissance. — Vous avez vu le général? — Oui, il y a quelque temps, dans l'Inde; je suis aussi son ami; j'apporte de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie; à Tobolsk, d'où je viens, j'ai appris qu'elle habitait ce village. Conduisez-moi près d'elle.»
— Bon voyageur… je l'aime déjà, dit Rose.
— Il était l'ami de notre père.
— Je le prie d'attendre, je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fit pas de mal; cinq minutes après il entrait chez elle…
— Et comment était-il, ce voyageur, Dagobert!
— Il était très grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.
— Et sa figure était belle!
— Oui, mes enfants, très belle; mais il avait l'air si triste et si doux que j'en avais le coeur serré.
— Pauvre homme! un grand chagrin sans doute!
— Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu'elle m'a appelé pour me dire qu'elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers; c'était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu'il lui aurait dit à elle…
— Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert!
— Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse: un jour je vous les donnerai; seulement j'en ai pris quelques feuilles que j'ai là, que vous lirez tout à l'heure; vous verrez pourquoi.
— Est-ce qu'il y avait longtemps que notre père était dans l'Inde!
— D'après le peu de mots que m'a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s'être battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts; arrivé dans l'Inde, il s'est acharné après les Anglais… Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l'empereur à Sainte-Hélène, c'était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c'était bien servir une bonne cause.
— Et quelle cause servait-il!
— Celle d'un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu'au jour où ils s'en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c'est encore se battre pour un faible contre des forts; votre père n'y a pas manqué. En quelques mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… Mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir: c'est pour cela que j'ai choisi ce passage.
— Oh! quel bonheur!… lire ces pages écrites par notre père, c'est presque l'entendre, dit Rose.
— C'est comme s'il était là auprès de nous, ajouta Blanche.
Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche. Puis, par un mouvement simultané rempli d'une grâce touchante, elles baisèrent tour à tour, et en silence, l'écriture de leur père.
— Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi je m'étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s'appelait Gabriel… Lisez… Lisez… ajouta le soldat en voyant l'air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu'il écrivait cela, le général n'avait pas encore rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.
Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commença de lire d'une voix douce et émue. Blanche, la tête appuyée sur l'épaule de sa soeur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu'elle lisait aussi, mais mentalement.
VIII. Fragments du journal du général Simon.
Bivouac des montagnes d'Ava, 20 février 1830.
«…Chaque fois que j'ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit maintenant au fond de l'Inde, où m'a jeté ma vie errante et proscrite, journal qu'hélas! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-aimée, j'éprouve une sensation, à la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.
«Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton généreux coeur battra au nom de l'être intrépide à qui aujourd'hui j'ai dû la vie, à qui je devrai peut-être ainsi le bonheur de te revoir un jour… toi et mon enfant, car il vit, n'est-ce pas, notre enfant? Il faut que je le croie; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil… Cher ange, il doit avoir maintenant _quatorze ans… _Comment est-il? Il te ressemble, n'est-ce pas? il a tes grands et beaux yeux bleus… Insensé que je suis!… Combien de fois, dans ce long journal, je t'ai déjà fait involontairement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre!… Combien de fois… je dois te la faire encore!… Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer et à aimer le nom un peu barbare de Djalma.»
— Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.
— Djalma, reprit Blanche partageant l'émotion de sa soeur. Oh! nous ne l'oublierons jamais, ce nom.
— Et vous aurez raison, mes enfants, car il paraît que c'est celui d'un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose.
«Je t'ai raconté dans les feuilles précédentes, ma chère Éva, reprit Rose, les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois-ci; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux en mieux disciplinées à l'européenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d'abandonner une partie de ce malheureux pays envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice et qu'ils continuent de ravager sans pitié; car ici, guerre anglaise, c'est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, après une marche pénible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclaireurs que des renforts arrivent à l'ennemi, et qu'il s'apprête à reprendre l'offensive; il n'était plus qu'à quelques lieues; un engagement devenait inévitable: mon vieil ami le prince indien, père de mon sauveur, ne demandait qu'à marcher au feu. L'affaire a commencé sur les trois heures; elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d'indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes fraîches, j'ai chargé à la tête de notre petite réserve de cavalerie.
«Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat: intrépidement. Son fils Djalma, âgé de dix-huit ans à peine, brave comme son père, ne me quittait pas; au moment le plus chaud de l'engagement, mon cheval est tué, roule avec moi dans une ravine que je côtoyais, et je me trouve si sottement engagé sous lui, qu'un moment je me suis cru la cuisse cassée.»
— Pauvre père! dit Blanche.
— Heureusement, cette fois, il ne lui sera arrivé rien de dangereux, grâce à Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom. Et elle continua:
«Les Anglais croyaient qu'après m'avoir tué (opinion très flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l'armée du prince; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s'y précipitent pour m'achever… Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l'ardeur, n'avaient pas vu ma chute; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m'a sauvé la vie; il avait gardé les deux coups de sa carabine: de l'un, il étend l'officier raide mort, de l'autre, il casse le bras d'un _irrégulier _qui m'avait déjà percé la main d'un coup de baïonnette. Mais rassure- toi, ma bonne Éva, ce n'est rien… une égratignure…
— Blessé… encore blessé, mon Dieu! s'écria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa soeur.
— Rassurez-vous, dit Dagobert, ça n'aura été, comme dit le général, qu'une égratignure: car autrefois les blessures qui n'empêchaient pas de se battre, il les appelait des _blessures blanches… _Il n'y a que lui pour trouver des mots pareils.
«Djalma me voyant blessé, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d'une massue, et fait reculer les soldats; mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l'avertir… Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps… Tu conçois ma rage, mon désespoir; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarmé, j'assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale. Djalma perdait beaucoup de sang! son bras faiblissait! déjà un des _irréguliers, _excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d'énorme et lourde serpe qui tranche la tête d'un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramenés par le mouvement du combat. Djalma est délivré à son tour; on me dégage: au bout d'un quart d'heure, j'ai pu remonter à cheval. L'avantage nous est encore resté aujourd'hui, malgré bien des pertes. Demain, l'affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se voient d'ici… Voilà, ma tendre Éva, comment j'ai dû la vie à cet enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquiétude; la balle a dévié et glissé le long des côtes.»
— Ce brave garçon aura dit, comme le général: _Blessure blanche, _dit Dagobert.
«Maintenant, ma chère Éva, reprit Rose, il faut que tu connaisses, au moins par ce récit, cet intrépide Djalma; il a dix-huit ans à peine. D'un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms; dès quinze ans, on l'appelait le _Généreux, _généreux de coeur et d'âme, s'entend; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l'on appelle _le Père du Généreux, _et qui pourrait à bon droit s'appeler _le Juste, _car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de fière indépendance. Il aurait pu, comme tant d'autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l'exécrable despotisme anglais, marchander l'abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non: _Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes où je suis né. _Telle est sa devise. Ce n'est pas forfanterie; c'est conscience de ce qui est droit et juste. «Mais vous serez brisé dans la lutte, lui ai-je dit? — Mon ami, si pour vous forcer à une action honteuse, on vous disait: Cède ou meurs?», me demanda- t-il. De ce jour, je l'ai compris, et je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort. Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d'un tel père. Ce jeune Indien est d'une bravoure si héroïque, si superbe, qu'il combat comme un jeune Grec du temps de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poitrine découverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse; la folle intrépidité de cet enfant m'a rappelé le roi de Naples, dont je t'ai si souvent parlé, et que j'ai vu cent fois à notre tête dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute armure une cravache à la main.
— Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l'empereur s'amusait à faire jouer au monarque, dit Dagobert. J'ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de Naples avait cinglé la figure d'un coup de cravache; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu'il était déshonoré, qu'il aurait mieux aimé un coup de sabre… Je le crois bien… diable de monarque! il ne connaissait qu'une chose: _marcher droit au canon; _dès qu'on canonnait quelque part, on aurait dit que ça l'appelait par tous ses noms, et il accourait en disant: «Présent!…» Si je vous parle de lui, mes enfants, c'est qu'il répétait à qui voulait l'entendre: «Personne n'entamera un carré que le général Simon ou moi n'entamerions pas.»
Rose continua:
«J'ai remarqué avec peine que, malgré son jeune âge, Djalma avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j'ai surpris entre son père et lui des regards singuliers… Malgré notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j'en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l'un et à l'autre: il s'agit d'un événement bizarre, auquel leur imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné un caractère surnaturel.
«Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d'autrui… moi, depuis la campagne de France, où il m'est arrivé cette aventure si étrange, que je ne puis encore m'expliquer…»
— C'est celle de cet homme qui s'est jeté devant la bouche du canon… dit Dagobert.
«Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chère Éva, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère, quarante ans auparavant…
Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.
— Votre mère ne m'avait jamais parlé de cela… ni le général non plus… mes enfants; ça me semble aussi singulier qu'à vous.
Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes:
«Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très extraordinaires s'expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n'étant toujours qu'une illusion d'optique, ou le résultat d'une imagination déjà frappée, il arrive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l'événement le plus humain et le plus naturel du monde; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos _prodiges _n'ait tôt ou tard ce dénouement terre à terre.»
— Vous voyez, mes enfants, cela paraît d'abord merveilleux… et au fond… c'est tout simple… ce qui n'empêche pas que pendant longtemps on n'y comprend rien…
— Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner; n'est-ce pas, ma soeur?
— Non, puisqu'un jour cela s'explique.
— Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition? Vous vous ressemblez tellement, n'est-ce pas, mes enfants? que quelqu'un qui n'aurait pas l'habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l'une pour l'autre… Eh bien! s'il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver… Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bons petits anges comme vous.
— Tu as raison, Dagobert; comme cela bien des choses s'expliquent, ainsi que le dit notre père. Et Rose continua de lire:
«Du reste, ma tendre Éva, c'est avec quelque fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la famille, d'origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l'île de Java. Cette parité de position entre mon vieil ami et moi a augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d'origine française, et depuis bien longtemps établie à l'étranger; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu'il adorait!
«Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble en écrivant ces mots: je suis faible, je suis fou… mais, hélas! mon coeur se serre, se brise… Si un pareil malheur m'arrivait!… Oh, mon Dieu! et notre enfant… que deviendrait-il sans toi… sans moi… dans ce pays barbare!… Non! non! cette crainte est insensée… Mais quelle horrible torture!… car enfin, où es-tu? que fais-tu? que deviens-tu?… Pardon… de ces noires pensées… souvent elles me dominent malgré moi… Moments funestes… affreux… car, lorsqu'ils ne m'obsèdent pas, je me dis: Je suis proscrit, malheureux; mais au moins, à l'autre bout du monde, deux coeurs battent pour moi, le tien, mon Éva, et celui de notre enfant…»
Rose put à peine achever ces derniers mots; depuis quelques instants, sa voix était entrecoupée de sanglots. Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences écrites le soir d'une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d'une séparation si pénible, mais qu'il ne savait pas alors devoir être éternelle!
— Pauvre général… il ignore notre malheur, dit Dagobert, après un moment de silence, mais il ignore aussi qu'au lieu d'un enfant, il y en a deux… ce sera du moins une consolation… Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre soeur… elle est trop émue… Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.
Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l'épaule de sa soeur, qui continua de la sorte:
«Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva; un moment j'ai cessé d'écrire, et j'ai chassé ces noires idées: reprenons notre entretien.
«Après avoir ainsi longuement causé de l'Inde avec toi, je te parlerai un peu de l'Europe; hier au soir, un de nos gens, homme très sûr, a rejoint nos avant-postes; il m'apportait une lettre arrivée de France à Calcutta; enfin, j'ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d'août de l'an passé. J'ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées; car depuis près de deux ans je n'en avais pas reçu; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père! toujours le même; l'âge ne l'a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit- il; toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup… Car, dit-il, _les temps sont proches, _et il souligne ces mots… Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert… de notre ami… Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer… quand je pense que cet excellent homme est auprès de toi; car je le connais, il t'aura accompagnée dans ton exil. Quel coeur d'or… sous sa rude écorce de soldat!… Comme il doit aimer notre enfant!…»
Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l'air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva il essuyait sa moustache.
— Comme notre père te connaît bien!…
— Comme il a deviné que tu nous aimes!…
— Bien, bien, mes enfants, passons cela… Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme… Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être… Allons, enfants, lisez, lisez… ajouta le soldat, voulant contenir son émotion.
«J'espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut-être un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d'avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d'atelier chez l'excellent M. Hardy, m'apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert; Agricol travaille dans l'atelier de mon père, qui en est enchanté; c'est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron; aussi gai qu'intelligent et laborieux, c'est le meilleur ouvrier de l'établissement, ce qui ne l'empêche pas, le soir, après sa rude journée de travail, lorsqu'il revient auprès de sa mère qu'il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d'énergie et d'élévation; on ne chante pas autre chose à l'atelier et ses refrains échauffent les coeurs les plus froids et les plus timides.»
— Comme tu dois être fier de ton fils, Dagobert! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons!
— Certainement, c'est superbe… mais ce qui me flatte surtout, c'est qu'il est bon pour sa mère, et qu'il manie vigoureusement le marteau… Quant aux chansons, avant qu'il ait fait le _Réveil du peuple _et la _Marseillaise… _il aura joliment battu du fer; mais c'est égal, où ce diable d'Agricol aura-t-il appris cela? Sans doute à l'école, où, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frère adoptif.
Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l'être idéal qu'elles nommaient leur ange gardien, la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, Blanche redoubla d'attention en continuant ainsi:
«Le frère adoptif d'Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le coeur, car ils ont tous deux le coeur excellent; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur. Du reste, ajoute mon père, chacun d'eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère: Agricol est brun, grand et fort… il a l'air joyeux et hardi; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur angélique…»
Les orphelines se regardèrent toutes surprises; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit:
— As-tu entendu, Dagobert? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu'il a une figure d'ange. Mais c'est tout comme le nôtre…
— Oui, oui, j'ai bien entendu, c'est pour cela que votre rêve me surprenait.
— Je voudrais bien savoir s'il a aussi des yeux bleus? dit Rose.
— Pour ça, mes enfants, quoique le général n'en dise rien, j'en répondrais; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus; mais, bleus ou noirs, il ne s'en servira guère pour regarder les jeunes filles en face; continuer, vous allez voir pourquoi.
Blanche reprit: «La figure de Gabriel a une expression d'une douceur angélique; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu'Agricol et d'autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s'est intéressé à lui, l'a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l'Amérique…»
— Ton Gabriel est prêtre?… dit Rose en regardant Dagobert.
— Et le nôtre est un ange, ajouta Blanche.
— Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien; c'est égal, chacun son goût; il y a des braves gens partout; mais j'aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du maréchal Simon, duc de Ligny; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l'empereur; maintenant, terminez votre lecture.
— Hélas! oui, dit Blanche, il n'y a plus que quelques lignes.
Et elle reprit:
«Ainsi donc, ma chère et tendre Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu'il a quittés pour nous. Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux coeur aura su le dédommager…
«Adieu… et encore adieu pour aujourd'hui, mon Éva bien-aimée; pendant un instant, je viens d'interrompre ce jour pour aller jusqu'à la tente de Djalma; il dormait paisiblement, son père le veillait; d'un signe il m'a rassuré. L'intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l'épargner encore!… Adieu, ma tendre Éva; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s'éteignent peu à peu; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée; je n'entends d'heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles… Ces mots étrangers m'attristent encore; ils me rappellent ce que j'oublie parfois en t'écrivant… que je suis au bout du monde et séparé de toi… de mon enfant! Pauvres êtres chéris! quel est… quel sera votre sort? Ah! si du moins je pouvais vous envoyer à temps cette médaille qu'un hasard funeste m'a fait emporter de Varsovie, peut- être obtiendrais-tu d'aller en France, ou du moins d'y envoyer ton enfant avec Dagobert; car tu sais de quelle importance… Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres?… Malheureusement, les années se passent… le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé; mais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu, mon Éva bien- aimée! presse notre enfant sur ton coeur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l'exil.
«À demain, après le combat.»
À cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larmes de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.
Au dehors, le vent augmentait de violence; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores; le plus profond silence régnait dans l'auberge.
* * * *
Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l'intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.
IX. Les cages.
Morok venait de s'armer; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cote de mailles, tissu d'acier souple comme la toile, dure comme le diamant; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.
Quoique depuis longtemps domptés par l'adresse et par l'énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles; mais, grâce à l'armure cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d'acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu'un léger coup de badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d'une brûlure profonde. Reconnaissant l'inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d'une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d'une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.
Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier qui s'étendait au-dessus du vaste hangar où l'on avait déposé les cages de ses animaux: une simple cloison de planches séparait ce hangar de l'écurie des chevaux du dompteur de bêtes.
Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D'un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer; on les traînait ainsi facilement jusqu'au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L'une d'elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage; la couleur de sa robe se confondant avec l'obscurité qui l'entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre deux lueurs ardentes et fixes: deux larges prunelles d'un jaune phosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu'à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n'ont l'entière lucidité de leur vue qu'au milieu des ténèbres.
Le Prophète était entré silencieusement dans l'écurie; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir: son oeil luttait d'éclat et d'immobilité avec l'oeil étincelant et fixe de la panthère… Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait déjà l'influence du regard fascinateur de son maître; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un sourd râlement de colère; puis bientôt ses yeux, rouverts comme malgré elle, s'attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète. Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d'une vipère; la peau de son front se rida convulsivement; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla s'établir entre les regards de l'homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d'acier chauffée à blanc, et dit d'une voix brève et impérieuse:
— La Mort… ici!
La panthère se leva, mais s'écrasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d'un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l'agilité.
Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un pas vers la panthère… La panthère fit un pas vers le Prophète… Il s'arrêta… La Mort s'arrêta.
À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s'il eût été jaloux de l'attention que son maître portait à la panthère; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir; sa queue, pareille à un gros serpent rougeâtre annelé d'ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert transparent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète. Telle était l'influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s'il eût été effrayé de sa témérité; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui; pendant quelques secondes, il l'examina très attentivement. La panthère, n'étant plus soumise à l'influence du regard de son maître, retourna se tapir dans l'ombre.
Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'étant fait entendre dans la cage du lion Caïn, attira l'attention du Prophète; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre: ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.
Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordres, Goliath n'eût donné au lion quelques os à ronger… Pour s'en assurer, il dit d'une voix brève et ferme:
— Caïn!!
Caïn ne changea pas de position.
— Caïn… ici! reprit Morok d'une voix plus haute.
Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.
— Caïn… ici! dit une troisième fois le prophète; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brûlante sur la hanche du lion.
À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un bond, et pour ainsi dire debout, superbe… effrayant à voir. Le Prophète se trouvant à l'angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s'était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu'au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.
— Caïn!! à bas!! dit le Prophète en se rapprochant vivement.
Le lion n'obéissait pas encore… ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn… À cette cuisante brûlure, suivie d'un appel imprévu de son maître, le lion, n'osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui- même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.
Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn rongeait: c'était une des planches du parquet de sa cage, qu'il était parvenu à soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.
Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d'une cage à l'autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace, comme s'il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l'oreille en s'arrêtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l'auberge.
Cette porte s'ouvrit, Goliath parut; ses habits ruisselaient d'eau.
— Eh bien?… lui dit le Prophète.
— Ça n'a pas été sans peine… Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.
— Aucun soupçon?
— Aucun, maître; vos renseignements étaient bons; la porte du cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu'il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l'avais appuyé au mur, j'ai monté dessus; avec mes six pieds, ça m'en faisait neuf, je pouvais m'accouder sur la fenêtre; j'ai pris la persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la persienne de toutes mes forces…
— Et l'on a cru que c'était le vent?
— On a cru que c'était le vent. Vous voyez que la brute n'est pas si brute… Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau… Au bout de peu de temps, j'ai entendu la voix du vieux… j'avais bien fait de me dépêcher.
— Oui, quand je t'ai sifflé, il venait d'entrer dans la salle où l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.
— Cet homme-là n'est pas fait pour rester longtemps à souper, dit le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont été cassés… le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien en lui disant: «Saute…» J'ai tout de suite couru à l'autre bout du cellier; sans cela le maudit chien m'aurait éventé derrière la porte.
— Le chien est maintenant enfermé dans l'écurie où est le cheval du vieillard… continue.
— Quand j'ai entendu refermer le persienne et la fenêtre, je suis de nouveau sorti du cellier, j'ai replacé mon tréteau et je suis remonté; tirant doucement le loquet de la persienne, je l'ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans d'une pelisse, j'entendais parler et je ne voyais rien; j'ai écarté un peu le manteau et j'ai vu… Les fillettes dans leur lit me faisaient face… le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos.
— Et son sac… son sac? ceci est l'important.
— Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la lampe; j'aurais pu y toucher en allongeant le bras.
— Qu'as-tu entendu?
— Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac; le vieux a dit que dedans il y avait ses papiers, des lettres d'un général, son argent et sa croix.
— Bon… ensuite?
— Comme ça m'était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m'a échappé… J'ai voulu la reprendre, j'ai trop avancé la main, et une des fillettes… l'aura vue… car elle a crié en montrant la fenêtre.
— Misérable!… tout est manqué!… s'écria le Prophète en devenant pâle de colère.
— Attendez donc… non, tout n'est pas manqué. En entendant crier, j'ai sauté au bas de mon tréteau, j'ai regagné le cellier; comme le chien n'était plus là, j'ai laissé la porte entr'ouverte, j'ai entendu ouvrir la fenêtre, et j'ai vu, à la lueur, que le vieux avançait la lampe en dehors; il a regardé, il n'y avait pas d'échelle; la fenêtre est trop haute pour qu'un homme de taille ordinaire y puisse atteindre…
— Il aura cru que c'était le vent… comme la première fois… Tu es moins maladroit que je ne croyais.
— Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit… Quand j'ai su où était le sac, l'argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour le moment, je suis revenu… et me voilà.
— Monte me chercher la pique de frêne la plus longue…
— Oui, maître.
— Et la couverture de drap rouge…
— Oui, maître.
— Va.
Goliath monta l'échelle; arrivé au milieu, il s'arrêta.
— Maître, vous ne voulez pas que je descende… un morceau de viande pour la Mort?… Vous verrez qu'elle me gardera rancune… Elle mettra tout sur mon compte… Elle n'oublie rien… et à la première occasion…
— La pique et la couverture! répondit le prophète d'une voix impérieuse.
Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr'ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour et écouta de nouveau.
— Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en redescendant de l'échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire?
— Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre…
— Qui le fera sortir?
— Il sortira… que t'importe?
— Après?
— Tu m'as dit que la lampe était près de la croisée?
— Tout près… sur la table, à côté du sac.
— Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera à exécuter… les dix florins sont à toi… Tu te rappelles bien tout?…
— Oui, oui.
— Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de l'obscurité, qu'elles resteront muettes de terreur.
— Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera serpent.
— Ce n'est pas tout.
— Quoi encore?
— Le toit de ce hangar n'est pas élevé, la lucarne du grenier est d'un abord facile… la nuit est noire… au lieu de rentrer par la porte…
— Je rentrerai par la lucarne.
— Et sans bruit.
— En vrai serpent.
Et le géant sortit.
— Oui! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens sont sûrs… Je n'ai pas dû hésiter… Aveugle et obscur instrument… j'ignore le motif des ordres que j'ai reçus; mais d'après les recommandations qui les accompagnent… mais d'après la position de celui qui me les a transmis, il s'agit, je n'en doute pas, d'intérêts immenses… d'intérêts, reprit-il après un nouveau silence, qui touchent à ce qu'il y a de plus grand… de plus élevé dans le monde… Mais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes, comment ce misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels intérêts?… Il n'importe, ajouta-t-il avec humilité, je suis le bras qui agit… c'est à la tête qui pense et qui ordonne… de répondre de ses oeuvres…
Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial; la porte, disjointe, était à peine fermée par un loquet. À la vue d'un étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture afin de l'empêcher de voir et de sentir, l'emmena hors de l'écurie, et le fit entrer dans l'intérieur de sa ménagerie, dont il ferma la porte.
X. La surprise.
Les orphelines, après avoir lu le journal de leur père, étaient restées pendant quelque temps muettes, tristes et pensives, contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, également préoccupé, songeait à son fils, à sa femme, dont il était séparé depuis si longtemps, et qu'il espérait bientôt revoir. Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines:
— Allons, courage, mes enfants… vous voyez quel brave père vous avez; ne pensez qu'au plaisir de l'embrasser, et rappelez-vous toujours le nom du digne garçon à qui vous devez ce plaisir; car sans lui votre père était tué dans l'Inde.
— Il s'appelle Djalma… Nous ne l'oublierons jamais, dit Rose.
— Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous.
— Bien, mes enfants; pour ce qui est du coeur, je suis sûr de vous, vous n'oublierez rien… Mais pour revenir au voyageur qui était venu trouver votre pauvre mère en Sibérie, il avait vu le général un mois après les faits que vous venez de lire, et au moment où il allait entrer de nouveau en campagne contre les Anglais; c'est alors que votre père lui a confié ses papiers et la médaille.
— Mais cette médaille, à quoi nous servira-t-elle, Dagobert?
— Et ces mots gravés dessus, que signifient-ils? reprit Rose en la tirant de son sein.
— Dame! mes enfants… cela signifie qu'il faut que le 13 février 1832 nous soyons à Paris, rue Saint-François, numéro trois.
— Mais pour quoi faire?
— Votre pauvre mère a été si vite saisie par la maladie, qu'elle n'a pu me le dire; tout ce que je sais, c'est que cette médaille lui venait de ses parents; c'était une relique gardée dans sa famille depuis cent ans et plus.
— Et comment notre père la possédait-il?
— Parmi les objets mis à la hâte dans sa voiture lorsqu'il avait été violemment emmené de Varsovie, se trouvait un nécessaire appartenant à votre mère, où était cette médaille; depuis, le général n'avait pu la renvoyer, n'ayant aucun moyen de communication et ignorant où nous étions.
— Cette médaille est donc bien importante pour nous?
— Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n'avais vu votre mère plus heureuse que le jour où le voyageur la lui a apportée… «Maintenant le sort de mes enfants sera peut-être aussi beau qu'il a été jusqu'ici misérable, me disait-elle devant l'étranger, avec des larmes de joie dans les yeux; je vais demander au gouverneur de Sibérie la permission d'aller en France avec mes filles… On trouvera peut-être que j'ai été assez punie par quinze années d'exil et par la confiscation de mes biens… Si l'on me refuse… je resterai; mais on m'accordera au moins d'envoyer mes enfants en France, où vous les conduirez, Dagobert; vous partirez tout de suite, car il y a déjà malheureusement bien du temps perdu… et si vous n'arriviez pas le 13 février prochain, cette cruelle séparation, ce voyage si pénible, auraient été inutiles.»
— Comment, un seul jour de retard?…
— Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps, disait votre mère; elle m'a aussi donné une grosse lettre que je devais mettre à la poste, pour la France, dans la première ville que nous traverserions, c'est ce que j'ai fait.
— Et crois-tu que nous serons à Paris à temps?
— Je l'espère; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques étapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et même sans accident, nous n'arriverions à Paris au plus tôt que vers le commencement de février, et il vaudrait mieux avoir plus d'avance.
— Mais, puisque notre père est dans l'Inde, et que, condamné à mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc?
— Et où le reverrons-nous?
— Pauvres enfants, c'est vrai… il y a tant de choses que vous ne savez pas! Quand le voyageur l'a quitté, le général ne pouvait pas revenir en France, c'est vrai, mais maintenant il le peut.
— Et pourquoi le peut-il?
— Parce que, l'an passé, les Bourbons, qui l'avaient exilé, ont été chassés à leur tour… la nouvelle en sera arrivée dans l'Inde, et votre père viendra certainement vous attendre à Paris, puisqu'il espère que vous et votre mère y serez le 13 février de l'an prochain.
— Ah! maintenant je comprends: nous pouvons espérer de le revoir, dit Rose en soupirant.
— Sais-tu comment il s'appelle, ce voyageur, Dagobert?
— Non, mes enfants… mais, qu'il s'appelle Pierre ou Jacques, c'est un vaillant homme. Quand il a quitté votre mère, elle l'a remercié en pleurant d'avoir été si dévoué, si bon pour le général, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serré ses mains dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m'a remué malgré moi: «Pourquoi me remercier? n'a-t-il pas dit: AIMEZ- VOUS LES UNS LES AUTRES?»
— Qui ça, Dagobert?
— Oui, de qui voulait parler le voyageur?
— Je n'en sais rien; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m'a frappé, et ce sont les derniers qu'il ait dits.
— AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… répéta Rose toute pensive.
— Comme elle est belle, cette parole!… ajouta Blanche.
— Et où allait-il, ce voyageur?
— Bien loin… bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère. En le voyant s'en aller, elle me disait, en parlant de lui: «Son langage doux et triste m'a attendrie jusqu'aux larmes; pendant le temps qu'il m'a parlé, je me sentais meilleure, j'aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, à voir l'expression de la figure de cet étranger, on dirait qu'IL N'A JAMAIS NI SOURI NI PLEURÉ», ajoutait votre mère. Quand il s'en est allé, elle et moi, debout à la porte, nous l'avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tête baissée. Sa marche était lente… calme… ferme… on aurait dit qu'il comptait ses pas… Et à propos de son pas, j'ai encore remarqué une chose.
— Quoi donc, Dagobert?
— Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la petite source qui débordait…
— Oui.
— Eh bien! la marque de ses pas était restée sur la glaise, et j'ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangés en croix…
— Comment donc, en croix?
— Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils étaient arrangés ainsi sous son talon: vous voyez, ça forme une croix.
— Qu'est-ce que cela peut signifier, Dagobert?
— Le hasard, peut-être… oui… le hasard, et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu'il laissait après lui m'a fait l'effet d'un mauvais présage, car à peine a-t-il été parti que nous avons été accablés coup sur coup.
— Hélas! la mort de notre mère…
— Oui, mais avant… autre chagrin! Vous n'étiez pas encore venues, elle écrivait sa supplique pour demander la permission d'aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j'entends le galop d'un cheval; c'était un courrier du gouverneur général de la Sibérie. Il nous apportait l'ordre de changer de résidence; sous trois jours, nous devions nous joindre à d'autres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d'exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère…
— Et pourquoi la tourmenter ainsi?
— On aurait dit qu'un mauvais génie s'acharnait contre elle, car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou s'il nous eût retrouvés plus tard, c'était si loin, que cette médaille et les papiers qu'il apportait ne servaient plus à rien… puisque, ayant pu partir tout de suite, c'est à peine si nous arriverons à temps à Paris. «On aurait intérêt à empêcher moi ou mes enfants d'aller en France, qu'on n'agirait pas autrement, disait votre mère, car nous exiler maintenant à quatre cents lieues plus loin, c'est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé.» Et elle se désespérait à cette idée.
— Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite?
— Hélas! non, mes enfants; c'est cet infernal choléra, qui arrive sans qu'on sache d'où il vient, car il voyage lui aussi… et il vous frappe comme le tonnerre; trois heures après le départ du voyageur, quand vous êtes revenues de la forêt toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère… elle était déjà presque à l'agonie… et méconnaissable; le choléra s'était déclaré dans le village… Le soir, cinq personnes étaient mortes… Votre mère n'a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose… de vous recommander toutes deux à moi… de me supplier de nous mettre tout de suite en route; elle morte, le nouvel ordre d'exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre; le gouverneur m'a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre…
Le soldat ne put achever; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s'embrassaient en sanglotant.
— Oh! mais, reprit Dagobert avec orgueil, après un moment de douloureux silence, c'est là que vous vous êtes montrées les braves filles du général… Malgré le danger, on n'a pu vous arracher du lit de votre mère; vous êtes restées auprès d'elle jusqu'à la fin… Vous lui avez fermé les yeux, vous l'avez veillée toute la nuit… et vous n'avez voulu partir qu'après m'avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j'avais creusée.
Dagobert s'interrompit brusquement. Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir le soldat sur sa chaise; il pâlit et s'écria:
— C'est Jovial, mon cheval! que fait-on à mon cheval? Puis, ouvrant la porte, il descendit précipitamment l'escalier. Les deux soeurs se serrèrent l'une contre l'autre, si épouvantées du brusque départ du soldat, qu'elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l'espagnolette de la fenêtre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table où était le sac du soldat.
Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.
XI. Jovial et la Mort.
Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa ménagerie, l'avait ensuite débarrassé de la couverture qui l'empêchait de voir et de sentir.
À peine le tigre, le lion et la panthère l'eurent-ils aperçu, que ces animaux affamés se précipitèrent aux barreaux de leurs loges. Le cheval, frappé de stupeur, le cou tendu, l'oeil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait cloué sur le sol; une sueur abondante et glacée ruissela tout à coup de ses flancs. Le lion et le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s'agitant violemment dans leurs loges. La panthère ne rugissait pas… mais sa cage muette était effrayante. D'un bond furieux, au risque de se briser le crâne, elle s'élança du fond de sa cage jusqu'aux barreaux; puis, toujours muette, toujours acharnée, elle retournait en rampant à l'extrémité de sa loge, et d'un nouvel élan, aussi impétueux qu'aveugle, elle tentait encore d'ébranler le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi… terrible, silencieuse… lorsque le cheval, passant de l'immobilité de la stupeur à l'égarement de l'épouvante, poussa de longs hennissements, et courut, effaré, vers la porte par laquelle on l'avait amené. La trouvant fermée, il baissa la tête, fléchit un peu les jambes, frôla de ses naseaux l'ouverture laissée entre le sol et les ais, comme s'il eût voulu respirer l'air extérieur; puis, de plus en plus éperdu, il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant.
Le Prophète s'approcha de la cage de la Mort au moment où elle allait reprendre son élan. Le lourd verrou qui retenait la grille, poussé par la pique du dompteur des bêtes, glissa, sortit de sa gâche… et en une seconde le Prophète eut gravi la moitié de l'échelle qui conduisait à son grenier.
Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l'auberge.
La panthère s'était de nouveau précipitée sur le grillage avec un acharnement si furieux que, le grillage cédant, elle tomba d'un saut au milieu du hangar. La lumière du fanal miroitait sur l'ébène lustrée de sa robe, semée de mouchetures d'un noir mat… un instant elle resta sans mouvement, ramassée sur ses membres trapus… la tête allongée sur le sol, comme pour calculer la portée du bond qu'elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s'élança brusquement sur lui.
En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d'un violent écart, se jeta sur la porte, qui s'ouvrait de dehors en dedans… y pesa de toutes ses forces, comme s'il eût voulu l'enfoncer, et au moment où la Mort bondit il se cabra presque droit; mais celle-ci, rapide comme l'éclair, se suspendit à sa gorge en lui enfonçant en même temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail. La veine jugulaire du cheval s'ouvrit; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la panthère de Java, qui, s'arc-boutant alors sur ses pattes de derrière, serra puissamment sa victime contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui ouvrit le flanc… la chair du cheval était vive et pantelante, ses hennissements strangulés devenaient épouvantables.
Tout à coup ces mots retentirent:
— Jovial… courage… me voilà… courage… C'était la voix de Dagobert, qui s'épuisait en tentatives désespérées pour forcer la porte derrière laquelle se passait cette lutte sanglante.
— Jovial! reprit le soldat, me voilà… au secours!… À cet accent ami et bien connu, le pauvre animal, déjà presque sur ses fins, essaya de tourner la tête vers l'endroit d'où venait la voix de son maître, lui répondit par un hennissement plaintif, et, s'abattant sous les efforts de la panthère, tomba… d'abord sur les genoux, puis sur le flanc… de sorte que son échine et son garrot, longeant la porte, l'empêchaient de s'ouvrir.
Alors tout fut fini.
La panthère s'accroupit sur le cheval, l'étreignit de ses pattes de devant et de derrière, malgré quelques ruades défaillantes, et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglanté.
— Au secours!… du secours à mon cheval! criait Dagobert, en ébranlant vainement la serrure; puis il ajoutait avec rage:
— Et pas d'armes… pas d'armes…
— Prenez garde!… cria le dompteur de bêtes.
Et il parut à la mansarde du grenier, qui s'ouvrait sur la cour.
— N'essayez pas d'entrer, il y va de la vie… ma panthère est furieuse…
— Mais mon cheval… mon cheval! s'écria Dagobert d'une voix déchirante.
— Il est sorti de son écurie pendant la nuit, il est entré dans le hangar en poussant la porte; à sa vue la panthère a brisé sa cage et s'est jetée sur lui… Vous répondrez des malheurs qui peuvent arriver! ajouta le dompteur de bêtes d'un air menaçant, car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge.
— Mais mon cheval… Sauvez mon cheval!!! s'écria Dagobert, suppliant, désespéré.
Le Prophète disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux, les cris de Dagobert, réveillèrent tous les gens de l'hôtellerie du _Faucon Blanc. _Çà et là les fenêtres s'éclairaient et s'ouvraient précipitamment. Bientôt les garçons d'auberge accoururent dans la cour avec des lanternes, entourèrent Dagobert et s'informèrent de ce qui venait d'arriver.
— Mon cheval est là… et un des animaux de ce misérable s'est échappé de sa cage, s'écria le soldat en continuant d'ébranler la porte.
À ces mots, les gens de l'auberge, déjà effrayés de ces épouvantables rugissements, se sauvèrent et coururent prévenir l'hôte.
On conçoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du hangar s'ouvrit. Pâle, haletant, l'oreille collée à la serrure, il écoutait…
Peu à peu les rugissements avaient cessé, il n'entendait plus qu'un grondement sourd et ces appels sinistres répétés par la voix dure et brève du Prophète.
— La Mort… ici… la Mort!
La nuit était profondément obscure, Dagobert n'aperçut pas Goliath, qui, rampant avec précaution le long du toit recouvert en tuiles, rentrait dans le grenier par la fenêtre de la mansarde.
Bientôt la porte de la cour s'ouvrit de nouveau; le maître de l'auberge parut, suivi de plusieurs hommes; armé d'une carabine, il s'avançait avec précaution; ses gens portaient des fourches et des bâtons.
— Que se passe-t-il donc? dit-il en s'approchant de Dagobert, quel trouble dans mon auberge!… Au diable les montreurs de bêtes et les négligents qui ne savent pas attacher le licou d'un cheval à la mangeoire… Si votre bête est blessée… tant pis pour vous, il fallait être plus soigneux.
Au lieu de répondre à ces reproches, le soldat, écoutant toujours ce qui se passait en dedans du hangar, fit un geste de la main pour réclamer le silence. Tout à coup on entendit un éclat de rugissement féroce, suivi d'un grand cri du Prophète, et presque aussitôt la panthère hurla d'une façon lamentable…
— Vous êtes sans doute la cause d'un malheur, dit au soldat l'hôte effrayé; avez-vous entendu? quel cri!… Morok est peut- être dangereusement blessé.
Dagobert allait répondre à l'hôte lorsque la porte s'ouvrit; Goliath parut sur le seuil et dit:
— On peut entrer, il n'y a plus de danger. L'intérieur de la ménagerie offrait un spectacle sinistre. Le Prophète, pâle, pouvant à peine dissimuler son émotion sous son calme apparent, était agenouillé à quelques pas de la cage de la panthère, dans une attitude recueillie: au mouvement de ses lèvres on devinait qu'il priait. À la vue de l'hôte et des gens de l'auberge, Morok se releva en disant d'une voix solennelle:
— Merci, mon Dieu! d'avoir pu vaincre encore une fois par la force que vous m'avez donnée.
Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, le front altier, le regard impérieux, il sembla jouir du triomphe qu'il venait de remporter sur la Mort, qui, étendue au fond de sa loge, poussait encore des hurlements plaintifs. Les spectateurs de cette scène, ignorant que la pelisse du dompteur de bêtes cachât une armure complète, attribuant les cris de la panthère à la crainte, restèrent frappés d'étonnement et d'admiration devant l'intrépidité et le pouvoir surnaturel de cet homme.
À quelques pas derrière lui, Goliath se tenait debout, appuyé sur la pique de frêne… Enfin, non loin de la cage, au milieu d'une mare de sang, était étendu le cadavre de Jovial.
À la vue de ces restes sanglants, déchirés, Dagobert resta immobile, et sa rude figure prit une expression de douleur profonde. Puis, se jetant à genoux, il souleva la tête de Jovial. Et retrouvant ternes, vitreux et à demi fermés ces yeux naguère encore si intelligents et si gais lorsqu'ils se tournaient vers un maître aimé, le soldat ne put retenir une exclamation déchirante… Dagobert oubliait sa colère, les suites déplorables de cet accident si fatal aux intérêts des deux jeunes filles, qui ne pouvaient ainsi continuer leur route; il ne songeait qu'à la mort horrible de ce pauvre vieux cheval, son ancien compagnon de fatigue et de guerre, fidèle animal deux fois blessé comme lui… et que depuis tant d'années il n'avait pas quitté… Cette émotion poignante se lisait d'une manière si cruelle, si touchante, sur le visage du soldat, que le maître de l'hôtellerie et ses gens se sentirent un instant apitoyés à la vue de ce grand gaillard agenouillé devant ce cheval mort. Mais lorsque, suivant le cours de ses regrets, Dagobert songea aussi que Jovial avait été son compagnon d'exil, que la mère des orphelines avait autrefois, comme ses filles, entrepris un pénible voyage avec ce malheureux animal, les funestes conséquences de la perte qu'il venait de faire se présentèrent tout à coup à l'esprit du soldat; la fureur succédant à l'attendrissement, il se releva les yeux étincelants, courroucés, se précipita sur le Prophète, d'une main le saisit à la gorge, et de l'autre lui administra militairement dans la poitrine cinq à six coups de poings qui s'amortirent sur la cotte de mailles de Morok.
— Brigand!… tu me répondras de la mort de mon cheval! disait le soldat en continuant la correction.
Morok, svelte et nerveux, ne pouvait lutter avantageusement contre Dagobert, qui, servi par sa grande taille, montrait encore une vigueur peu commune. Il fallut l'intervention de Goliath et du maître de l'auberge pour arracher le Prophète des mains de l'ancien grenadier. Au bout de quelques instants on sépara les deux champions. Morok était blême de rage. Il fallut de nouveaux efforts pour l'empêcher de se saisir de la pique, dont il voulait frapper Dagobert.
— Mais c'est abominable! s'écria l'hôte en s'adressant au soldat, qui appuyait avec désespoir ses poings crispés sur son front chauve.
— Vous exposez ce digne homme à être dévoré par ses bêtes, reprit l'hôte, et vous voulez encore l'assommer… Est-ce ainsi qu'une barbe grise se conduit? faut-il aller chercher main-forte? Vous vous étiez montré plus raisonnable dans la soirée.
Ces mots rappelèrent le soldat à lui-même; il regretta d'autant plus sa vivacité, que sa qualité d'étranger pouvait augmenter les embarras de sa position; il fallait à tout prix se faire indemniser de son cheval, afin d'être en état de continuer son voyage, dont le succès pouvait être compromis par un seul jour de retard. Faisant un violent effort sur lui-même, il parvint à se contraindre.
— Vous avez raison… j'ai été trop vif, dit-il à l'hôte d'une voix altérée, qu'il tâchait de rendre calme. Je n'ai pas eu la patience de tantôt. Mais enfin cet homme ne doit-il pas être responsable de la perte de mon cheval? Je vous en fais juge.
— Eh bien, comme juge, je ne suis pas de votre avis. Tout cela est de votre faute. Vous aurez mal attaché votre cheval, et il sera entré sous ce hangar dont la porte était sans doute entr'ouverte, dit l'hôte, prenant évidemment le parti du dompteur de bêtes.
— C'est vrai, reprit Goliath, je m'en souviens; j'avais laissé la porte entrebâillée la nuit, afin de donner de l'air aux animaux; les cages étaient bien fermées, il n'y avait pas de danger…
— C'est juste! dit un des assistants.
— Il aura fallu la vue du cheval pour rendre la panthère furieuse et lui faire briser sa cage, reprit un autre.
— C'est plutôt le Prophète qui doit se plaindre, dit un troisième.
— Peu importent ces avis divers, reprit Dagobert, dont la patience commençait à se lasser; je dis, moi, qu'il me faut à l'instant de l'argent ou un cheval; oui, à l'instant, car je veux quitter cette auberge de malheur.
— Et je dis, moi, que c'est vous qui allez m'indemniser, s'écria Morok, qui sans doute ménageait ce coup de théâtre pour la fin, car il montra sa main gauche ensanglantée, jusqu'alors cachée dans la manche de sa pelisse. Je serai peut-être estropié pour ma vie, ajouta-t-il. Voyez, quelle blessure la panthère m'a faite!
Sans avoir la gravité que lui attribuait le Prophète, cette blessure était assez profonde. Ce dernier argument lui concilia la sympathie générale. Comptant sans doute sur cet incident pour décider d'une cause qu'il regardait comme sienne, l'hôtelier dit au garçon d'écurie:
— Il n'y a qu'un moyen d'en finir… c'est d'aller tout de suite éveiller M. le bourgmestre, et de le prier de venir ici; il décidera qui a tort ou raison.
— J'allais vous le proposer, dit le soldat; car après tout, je ne peux pas me faire justice moi-même.
— Fritz, cours chez M. le bourgmestre, dit l'hôte.
Le garçon partit précipitamment. Son maître, craignant d'être compromis par l'interrogatoire du soldat, auquel il avait la veille négligé de demander ses papiers, lui dit:
— Le bourgmestre sera de très mauvaise humeur d'être dérangé si tard. Je n'ai pas envie d'en souffrir, aussi je vous engage à aller me chercher vos papiers, s'ils sont en règle… car j'ai eu tort de ne pas me les faire présenter hier au soir à votre arrivée.
— Ils sont en haut dans mon sac, vous allez les avoir, répondit le soldat.