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La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

LE OUADAÏ

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AU SUJET DU OUADAÏ

Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui traita de ce pays fut le Voyage au Ouadaï du cheïkh Moḥammed el Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des inexactitudes.

Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863, par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son habitude de parcourir le pays en prenant des notes et en dessinant. Il fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.

Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait.

Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce voyage, et son Diario fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les résultats qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du Ouadaï.

« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ».

C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à l’année 1902[162].

Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent. Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et de l’administration.

HISTORIQUE DU OUADAÏ

Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé er radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï, c’est-à-dire « l’homme qui apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », nâs hana el ouaddaï, nâs el ouaddaï, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », dâr el ouaddaï. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï, ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ».

Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï ait été donné au pays parce que Djamé, le père d’ʿAbd el Kerim, s’était arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh. L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons enfin que le pays en question est parfois aussi appelé dâr Ṣâlèḥ, c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn ʿAbd allah ibn ʿAbbâs).

En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que l’on puisse consulter.

On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de el kebîr (l’aîné) et de es ṣeghîr (le jeune), ou de el aououel (le premier) et de et tâni (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en tout, que deux sultans de même nom.

L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal l’an 1635[165].

Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala, Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes (Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ; d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud.

Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné, dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour, comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en faveur des Toundjour[166]. »

Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année qui suivit son accession au trône[167].

Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais, abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.

Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub), frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de Ḥadjer Djoumbo.

Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou trois ans seulement, d’après notre liste.

Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte), Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du Bornou, le djerma Mélé.

Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el Kerim, avait sa mère qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret, qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main. Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut aveuglé.

Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun — entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar : à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun, accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er Raḥman, furieux, voulut alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se réfugia à Bougouman.

Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable, quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort. Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.

Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères, Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr Tama, qui avait vécu jusque-là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ).

Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée. Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des présents avec Ibrahim Pacha.

Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé sultan. Devenu adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit, sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama, ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets. Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef avait régné près de 15 ans.

L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite assassiner.

La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus, les nombreuses exécutions ordonnées par les protecteurs de Râkeb avaient irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir, Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole, au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.

Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans les contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen, Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834).

Moḥammed Chérif (1834-1858). — Après le meurtre de son frère Radama par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent ensuite dans leur pays.

Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga, où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres, étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï. Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri.

Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama. Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour s’enfuit devant les troupes ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par Ibrahim.

Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée. Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar, alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le prince ʿAli ben Ibrahim, qui devait tomber par la suite sous les coups du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole (djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui étaient administrées par l’aguid el baḥr.

Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants esprits (1850).

Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint demander l’appui des Kodoï pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849).

Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem.

Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ; ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer : il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône, avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour.

Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû, en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau-frère, le djerma Assed abou Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far.

Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé Ech Chaïb : le vieillard).

Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba)

Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara

Aba Zaït Aḥmed abou Ghazali Ibrahim Doud-Mourra Mérem Zanaba Mérem Fatmé Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel Qâder

ʿAli (1858-1874). — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en prison Hababa Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim, fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka, auprès du cheïkh ʿOmar.

Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince, éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient devoir être préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race. La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires du royaume.

Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard jouer un rôle important au Ouadaï.

La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli. Il se moquait ouvertement de son suzerain, faisait courir le bruit de sa mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves, maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ; mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en paille tressée (hanga) et de grandes calebasses (boukhsa), remplies de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine, mais une explosion formidable brisa la muraille et projeta ses défenseurs de tous côtés[176].

Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui-ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid (fin février 1871).

Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et durent se livrer à l’agriculture.

ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872. Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes, qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.

En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan ʿAli.

L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa mort.

Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du sultan sera souvent méconnue, les dissensions intestines reprendront de plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.

Yousouf (1874-1898). — Le tableau suivant donne les noms des enfants laissés par ʿAli.

ʿAli

Aba Zaït (tué par ordre de Yousouf) Aḥmed abou Ghazali (épouse une fille du sultan Yousouf, aveuglé par Doud-Mourra) ʿAbdel Hadi (meurt de mort naturelle sans avoir régné) Aḥmed el Kebir (tué par Ibrahim) Mérem Habbo[177] (épouse Moḥammed ould Bechâra) Mérem Koulla[177] (épouse l’aguid Guerri)

La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé. Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils de Chérif et de momo Maden[178].

Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore actuellement (1890).

Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment, le Dâr el-Kouti était administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober, fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el-Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé (1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin. Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba, où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer.

Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils de ʿOmar Djougoultoum et neveu de Kober, les mit en relations avec Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.

En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.

En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.

En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et s’enfonça dans les pays de l’Ouest.

« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait autrefois le Rounga[180]. »

Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï, avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé à laisser en arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout. Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.

Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa (8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.

Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de Crampel sur la terre de Châ. » Par la suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la conquête du Bornou (1894).

L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la cavalerie ouadaïenne[181].

Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant 1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï.

Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi : il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du bon accueil fait aux Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se réfugia du côté de Kouno.

Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.

Ibrahim (1898-1901) — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du sultan Yousouf.

Yousouf — ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim).

— Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma).

— ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma ʿOthman. Eborgné par Ibrahim).

— Doud-Mourra.

— Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl).

— Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra).

— Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman).

— ʿAbd er Rahim

Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme, fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux.

L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait d’environ 1.300 fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses partisans, Mouṣṭafa.

Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui l’appelait el Birké (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid, Moḥammed ould Bechâra, et de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.

Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois.

Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha, entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves, ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le proclamèrent sultan du Ouadaï.

Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid, Guelma, était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer, Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux jours après (février 1901).

Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno (28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M. Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan Ibrahim et les Français.

Aḥmed abou Ghazali (1901-1902). — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs. D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient au Ouadaï.

Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela ne manqua pas d’indisposer ce dernier contre son souverain. Le conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil (medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également hostiles et donnaient la main à ses ennemis.

Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette secte.

Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un « frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ».

Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et, en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de ses vicaires, Moḥammed es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans son palais.

Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni, et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler, en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage. « Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ».

Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.

Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902), montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles à l’occupation française.

L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché, refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort kalaoua (cérémonie funèbre)[187] ».

Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait, à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189]. Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis. Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.

Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions, les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le commandant Tétart.

C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé Doud-Mourra[190], fils du sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.

La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés. Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).

Doud-Mourra (1902-1911). — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï : le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud-Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin menaçaient la puissance ouadaïenne.

Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï : on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies, pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.

Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M. Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et, après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui. « Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16 décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à-vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».

Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions politiques du 10 juillet 1902).

Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa, Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.

Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le sultan du Ouadaï.

Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.

A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903). Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils gardèrent une attitude hostile.

Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain. Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro, brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans le pays.

L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi-tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats. L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul insignifiant d’aguid el Khouzam.

Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19 février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904). Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.

Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également, le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à Seïta, et le mit en complète déroute.

Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.

Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].

En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps, soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma, à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud-Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur que le sultan inspirait aux adjâouid.

Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil, qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ. Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller au Fitri.

A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan, le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de 1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.

A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï aggravèrent la situation.

Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; mais le sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade, étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une partie des Massalat avait refusé de payer la redevance annuelle et avait même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel (Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ; mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra, inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un tribut au Ouadaï.

Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main exécuté, elles s’en fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6 kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance, l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué, ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo.

« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur.

« Première partie. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations encore privées de notre concours. Le sultan Gaourang, homme débonnaire et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous appelle dans l’espoir d’un sort meilleur.

« Deuxième partie. — Avancer progressivement nos postes dans l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne.

« Troisième partie. — Installer dans les provinces ainsi occupées un souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager le développement économique du pays par la protection des gens paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif et qui a un fort parti à Abecher[198]. »

Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19 décembre).

Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens (octobre-novembre 1906).

Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et Am Ḥadjer (23 juin 1907).

Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907).

Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la route des caravanes de Benghazi à Abéché, dans le but d’inquiéter les communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance, déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta et Am Chalôba.

En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] : il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au souverain d’Abéché, par le Mourtcha.

« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France, qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en 1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï, en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en présence[200] ».

Notes in this chapter

Note 1 · Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en 1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En 1879, il allNote 2 · Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.Note 3 · Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.Note 4 · Della Vedova, Diario, p. 650. — C’est un ami de Matteucci qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens n’offre qu’Note 5 · T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.Note 6 · Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par le Comité de l’Afrique française).Note 7 · Nous signalerons d’ailleurs, à l’appui de ce que nous venons de dire, que le capitaine Rivière écrit toujours Ouaddaï et Ouaddaïens dans sesNote 8 · Voyage au Darfour, p. 126.Note 9 · ʿAbd el Kerim était le contemporain du sultan du Darfour, Moḥammed Solong, que Nachtigal porte comme ayant régné de 1596 à 1637. C’est simplNote 10 · Nachtigal.Note 11 · Il se peut que les noms de Kharif et de El Djezam servent à désigner le même prince.Note 12 · Ce prince était fils d’une Massalat du Ouadaï.Note 13 · C’est à cette particularité qu’il faut probablement attribuer l’origine du nom de Khariféïn (deux ans). Ce prince est encore appelé KhariféïNote 14 · Le groupe maba comprend surtout cinq tribus : Kodoï, Abou Senoun, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba et Madala. Les autres tribus (Galoum, DekkerNote 15 · El Tounesy, p. 231.Note 16 · Le cheïkh Terab, qui appartenait aux Arabes ’Aouada, avait vaillamment secondé Moḥammed el Amin el Kanemi, dans toutes les luttes que celui-Note 17 · Abecher, Abéché, Oubbéché.Note 18 · ʿAli fit mander, à plusieurs reprises, les principaux chefs des Oulâd Slimân et les renvoya dans leur tribu comblés de cadeaux.Note 19 · Ces deux Tripolitains avaient construit le palais que l’on voit encore actuellement à Abéché : les chameaux des Arabes Maḥâmid étaient allésNote 20 · Les deux Fitzân reçurent de nombreux cadeaux du sultan ʿAli, qui voulut les récompenser magnifiquement pour le service rendu. Ils disparurenNote 21 · Ces deux princesses se marièrent le même jour, au mois d’août 1873, durant le premier séjour que Nachtigal fit à Abéché.Note 22 · Quelques années plus tard, Yousef donna l’ordre de tuer Aba Zaït.Note 23 · Appelé Senousi, parce que son père Abou Beker était affilié à la secte des Senousia. Lui-même, du reste, avait pris le ouerd de la confrérieNote 24 · Étude sur le Dâr-Fertyt (communiquée par le capitaine Modat).Note 25 · Capitaine Modat.Note 26 · Un exemple, entre mille, suffira à donner une idée de la veulerie de Yousouf. Au temps du sultan ʿAli, l’aguid er Râchid était Assad el KebiNote 27 · Beaucoup de Foriens, qui s’enfuirent au Ouadaï à ce moment-là, furent pris et réduits en esclavage.Note 28 · Il se réfugia au Tania. Il revint, plus tard, vivre en simple particulier auprès de l’aguid el Maḥâmid.Note 29 · Moḥammed el Hachaïchi, Voyage au pays des Senoussia, p. 130.Note 30 · Voyage au pays des Senoussia.Note 31 · Capitaine Julien, Le Dâr Ouadaï.Note 32 · ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma (le taquin), était fils de Chérif et de momo Maden. Nachtigal rapporte qu’on le surprit versant des larmeNote 33 · Dar ed dimmé Homme courageux, Abou Goudjia seghir Le jeune Abou Goudjia Ma errouft léh senné Ignorait qu’on voulût le saisir. Adjâouid mergNote 34 · Doud-Mourra signifie : le lion de Mourra. Mourra est un village du sultan, sur la route d’Abéché à El Fâcher.Note 35 · Destenave et Truffert, La région du Tchad.Note 36 · Fourneau, Deux années dans la région du Tchad.Note 37 · Il avait été également question d’un rapprochement entre Doud-Mourra et Acyl.Note 38 · Moḥammed ould Bechara avait épousé Mérem Habbo, fille de ʿAli, en 1873. Il n’en eut pas d’enfant. Mérem Habbo lui fut enlevée par le sultan Note 39 · La frontière virtuelle, séparant le Ouadaï du Territoire du Tchad, était marquée par les villages de Malabesse, Boullong, Sommo, Boli, Zan. Note 40 · Le tableau est très flatté, car le caractère de Gaourang est bien moins simple et beaucoup moins sympathique que ce que l’on veut bien dire.Note 41 · Après son arrestation, Acyl avait été déporté à Kémo. On le fit changer plusieurs fois de résidence. Il fut même envoyé à Brazzaville. En deNote 42 · Le Temps, 10 novembre 1908.Note 43 · Après l’arrestation d’Acyl, le commandant Largeau avait déjà fait tenir un message à Doud-Mourra, par l’intermédiaire de Mérem Samèh, sœur dNote 44 · Largeau, La France devant le Ouadaï (Revue des Troupes Coloniales, 1910).
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