← Table of contents
La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

LE OUADAÏ (continued 4)

Reading edition

Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la plupart sont des esclaves enlevés tout enfants dans les razzias et à qui on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé. Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont pas d’uniforme.

Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages, conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni nourris.

Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour se garder dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche, n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés — généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.

Les Ouadaïens paraissent avoir environ un quart de leurs fusils à tir rapide : Martini, Colt, Remington, Winchester, Gras, etc. Le reste se compose de fusils à pierre ou à piston. L’approvisionnement en munitions comporte 10 à 30 coups par homme, avec 2 à 3 coups en réserve. Tout cela est d’ordre essentiellement variable : cela dépend des époques, des aguids qui commandent la troupe, etc. Tel chef peut, en effet, avoir augmenté son approvisionnement, à un moment donné, par des achats ou des vols à une caravane. D’une façon générale, on peut affirmer que, eu égard à leurs énormes effectifs, les Ouadaïens disposent de peu de munitions. Ils n’ont pas de baïonnette : pour le combat corps à corps, ils ont des sabres, de grands coutelas, des pistolets et des revolvers de tous modèles et de tous calibres. Il est à peu près impossible de connaître le nombre de fusils que possède chaque aguid. Les renseignements, à ce sujet, varient à l’infini et ne s’appuient sur aucune base sérieuse. Les gens qui les donnent sont incapables de faire un dénombrement, même approximatif. La colonne de Kalamtam, qui attaqua Yao, comptait environ 3.000 hommes, dont 800 fusils ; l’effectif de l’aguid el baḥr au combat de Koundiourou était de 100 à 200 fusils ; à Djingéboa, la troupe de l’aguid es Salamat se composait de 1.000 hommes, dont 200 à 300 fusils ; au combat de Dokotché, les Ouadaïens engagèrent 2.850 fusils, dont environ 1.200 à tir rapide ; et enfin on croit que Doud-Mourra aurait pu mettre 10.000 fusils en ligne, s’il avait réuni tous ses contingents.

Au point de vue tactique, les Ouadaïens prennent, quand ils le peuvent, l’initiative de l’attaque. Ils se déploient sur une ou plusieurs lignes, précédées de drapeaux qui jalonnent le front. Il avancent sous le feu par bonds, d’abri en abri. Ils tirent mal et seulement aux petites distances, quand ils arrivent à moins de 400 mètres de l’ennemi. Leur feu ne peut du moins être efficace qu’à partir de ce moment-là, car ils ne savent pas se servir de la hausse. Ce n’est pas là d’ailleurs un bien grand désavantage pour eux, car les champs de tir étendus sont rares dans les pays boisés où nous leur livrons bataille. Leurs munitions sont défectueuses et donnent lieu à de nombreux ratés. Beaucoup de cartouches sont refaites après avoir été tirées. Les Ouadaïens réamorcent l’étui et le chargent avec de la poudre de traite et une balle de leur fabrication, en fer ou en cuivre, dont la forme imite grossièrement celle de la balle européenne ; le projectile n’est pas toujours du même calibre que l’arme. Tout cela évidemment ne peut que nuire à la justesse du tir.

Les Ouadaïens n’ont pas de cavalerie : le cheval est pour eux un moyen de transport. Ils se battent généralement à pied et en ordre. Ils agissent par le feu et paraissent ne pas aimer le combat corps à corps[260]. Les chevaux restent en arrière, hors de la zone dangereuse : ils sont tenus en main par les hommes qui suivent à pied. Les Ouadaïens, quand ils sont pressés — en cas de surprise, par exemple — tirent à cheval.

Dans la défensive, ils observent la même tactique que pour l’attaque : ils défendent le terrain pied à pied, en reculant d’abri en abri. Les éclaireurs de terrain leur sont inconnus.

Nous avons déjà dit que les aguids sont chargés de lever l’impôt dans leur territoire : l’administration de ces dignitaires se traduit le plus souvent par razzias, effectuées pour leur compte et pour celui du sultan. Ce dernier fait quelquefois surveiller certains d’entre eux par un fonctionnaire de la cour.

Les adjâouid rentrent tous les ans à Abéché, auprès du sultan. Ils sortent de la capitale après les fêtes du Ramadan ou de la Dahyyé. C’est tout un exode : chacun, chef ou soldat, emmène avec lui ses femmes, ses enfants et souvent aussi ses troupeaux. Tout ce qui n’est pas soldat ou auxiliaire fait l’étape à part, sous la surveillance et l’autorité d’un kamkalek. Quand l’aguid doit arriver quelque part, il fait préparer le campement longtemps à l’avance : ce travail revient, pour le sultan, à l’aguid el Mâgné ; pour l’aguid el Djaʿâdné, au koursi Kéréma ; etc. Ces envoyés font construire les cases et rassembler le mil ; ils s’assurent que les puits sont assez abondants pour abreuver hommes, chevaux, troupeaux, etc. Lorsqu’on fait séjour, tout le monde se réunit à l’intérieur d’une grande zériba (haie), appelée metemma, chacun y a sa case (kouzi) et un petit enclos (méraḥ) pour son bétail. L’aguid a une case plus grande, entourée par celle des dignitaires : devant elle se trouve une petite cour fermée, où se font les palabres ; un tam-tam pendu à la porte sert à convoquer les chefs. En cas d’expédition, femmes, enfants et troupeaux suivent la colonne ; mais si l’opération à faire est jugée dangereuse ou pénible, ils restent au metemma, en attendant le retour des soldats.

Le pays doit nourrir toute cette cohue, construire des cases, faire des zéribas, des silos, etc. Il assure également la nourriture des gens qui à un titre quelconque, suivent le contingent de l’aguid. Il doit, de plus, payer l’impôt du sultan, celui de l’aguid. Et enfin il est pillé par tout ce ramassis de brigands qui constitue une bande ouadaïenne. Aussi l’arrivée de leur maître est-elle un sujet de terreur pour les malheureuses populations du Ouadaï. Certaines d’entre elles, favorisées par la nature du pays qu’elles habitent, peuvent résister ou tout au moins se mettre à l’abri. Ainsi, les fétichistes du Sud trouvent des retraites sûres dans leurs montagnes, qu’ils gagnent en cas d’alerte ; il en est un peu de même sur la frontière du Darfour, chez les Massalat el Hoch, les Guemr, les Tama, etc., qui ont souvent à combattre les troupes des aguids. Près de notre frontière, beaucoup d’indigènes se résignent à émigrer, malgré la répugnance du noir à abandonner définitivement le pays de ses pères. Nous avons déjà vu que des tribus entières d’Arabes étaient passées en territoire français et avaient constitué le groupe nomade appelé « Arabes réfugiés au Fitri » ; des Kouka de la Baṭaḥ, des Kreda du Mourtcha, etc., ont fait de même.

On comprend que, soumis presque tous les ans à une pareille exploitation, le pays ouadaïen soit pauvre. Les habitants, déjà paresseux par nature, ne sont aucunement encouragés à travailler. Ils sèment tout juste ce qu’il faut pour récolter le grain nécessaire à leur nourriture et, comme la chose est profitable, ils se joignent souvent aux oppresseurs.

Quand le pays est épuisé aux environs du lieu choisi, l’aguid se déplace et va en occuper un autre, ou bien il envoie de petites colonnes chargées de réquisitionner des vivres — ce qui revient, en somme, à exécuter une série de petites opérations de pillage.

Aux premières pluies, les profiteurs — c’est-à-dire ceux qui suivent volontairement la bande de l’aguid — retournent chez eux, pour faire leurs lougans. Vers cette époque-là également, l’aguid rentre à Abéché avec sa troupe. Le butin, fait pendant la période passée hors de la capitale, lui permet d’attendre tranquillement la saison sèche et l’occasion de nouveaux exploits. Dans certains cas, le sultan rappelle ses aguids avant l’hivernage, ou bien il maintient certains d’entre eux toute l’année dans leur province.

Le sultan reste en correspondance continuelle avec ses adjâouid : il leur envoie à tout moment des courriers (merâsil), porteurs d’ordres auxquels ils se conforment plus ou moins. Dans sa région, l’aguid représente l’autorité du sultan, mais les indigènes conservent l’organisation et les chefs qui leur sont propres[261]. Ceux-ci pèsent généralement peu de chose dans la main des dignitaires d’Abéché : ils craignent autant que leurs administrés l’arrivée des bandes ouadaïennes et il n’est pas rare, quand l’aguid est annoncé, de les voir lui envoyer des présents et le montant de l’impôt pour le détourner de venir. L’aguid accepte quelquefois, mais il ne se prive point d’envoyer ses gens faire des réquisitions de toute nature (mil, chevaux, soldats même) : rien d’ailleurs ne saurait l’empêcher de faire à nouveau son apparition l’année suivante, ou même de revenir sur sa parole.

Nous avons déjà parlé par ailleurs, à plusieurs reprises, des razzias d’esclaves exécutées par les aguids ouadaïens. Cette chasse particulière se fait surtout chez les fétichistes du Sud (Djenakheré) et quelquefois chez ceux du Nord (Bideyat). Les indigènes considérés comme étant d’origine médiocre (ma ḥourrin), ou comme de mauvais musulmans (meslemin haouanin), peuvent être également emmenés en captivité : les Abou Semen, les Kouka, les Dadjo, etc., rentrent dans cette catégorie. Enfin, certaines tribus toubou fournissent des jeunes filles destinées au harem royal et de jeunes garçons appelés à être pages (touèrat).

CONCLUSION

Nous avons déjà dit que tout ce qui vient d’être rapporté, au sujet du gouvernement et de l’administration du Ouadaï, s’applique à la période antérieure à la prise d’Abéché. Il est bien évident que l’occupation française va supprimer la traite des esclaves et, à la grande joie des populations opprimées, mettre un terme à l’exploitation brutale du pays par une minorité guerrière.

L’entrée de nos troupes dans Abéché et l’occupation du Ouadaï marquent ce que l’on peut considérer comme la dernière étape de l’expansion française de l’Afrique. Il reste bien, au Nord, le Borkou et le Tibesti, qui appartiennent encore à la secte intransigeante des Senousis. Mais la prise de possession de ces deux pays ne saurait tarder : d’ailleurs, l’annexion de la Tripolitaine par les Italiens arrive à point pour nous débarrasser de l’hostilité turque en Afrique Centrale et faciliter notre action dans les territoires encore inoccupés de la zone reconnue à la France par la convention franco-anglaise de 1899. Les Khouân, refoulés dans leurs oasis du désert libyen, coupés de leurs communications avec les contrées de l’intérieur, perdront alors la plus grande partie de l’influence qu’ils avaient acquise en Afrique Centrale. Ennemis des Chrétiens — qui, les Turcs disparus, commanderont tout le pays compris entre le Ouadaï et la Méditerranée — n’ayant plus la ressource du fructueux commerce des esclaves et des armes, condamnés à végéter dans les maigres régions où ils se cantonnent, la puissance matérielle de leur secte se réduira d’ailleurs à bien peu de chose.

Reste à savoir si la haine farouche de la civilisation européenne, qui survivra à la ruine presque totale du pouvoir de Si Aḥmed Chérif, ne prendra point sa revanche un jour.

Il est bien certain que, tant qu’ils n’auront point été dispersés, les groupements senousis du désert de Lybie constitueront un dangereux foyer de propagande islamique. D’autre part, la guerre italo-turque a démontré, par des manifestations non équivoques, que la solidarité musulmane est grande et que le monde des croyants tout entier subit le choc en retour des coups qui sont portés à une partie de l’islam. Il y a là l’indice de certaines fermentations, qui peuvent être dangereuses pour les nations européennes qui sont en même temps de grandes puissances musulmanes.

Ce qu’avait fait le faqih poulo Cherf eddin contre les souverains du Bornou et du Baguirmi, un nouveau mahdi, à la faveur de circonstances favorables, pourrait bien mieux le faire contre nous : la crédulité des musulmans — surtout des musulmans peu éclairés de l’Afrique Centrale — est inlassable et la croyance au mahdisme est une de leurs plus terribles maladies.

Ce détail mérite de retenir notre attention, car, il ne faut point se le dissimuler, un soulèvement islamique dans l’une de nos possessions de l’Afrique noire, qui obtiendrait quelques succès au début, aurait un retentissement énorme dans tous les autres. Il nous suffira de rappeler, à ce sujet, que le désastre de Bir Ṭaouil provoqua une recrudescence alarmante de l’agitation antifrançaise, au Ouadaï et dans les pays voisins, et que nos adversaires musulmans dans ces régions oublièrent leurs anciennes querelles pour faire bloc contre nous.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans la région du Tchad, on trouve de nombreux fétichistes et aussi beaucoup de musulmans tièdes et nullement fanatiques : pour le moment, la plupart de ces gens-là nous sont reconnaissants de les avoir débarrassés des razzias ouadaïennes ou autres. Néanmoins, il importerait, croyons-nous — quoique la chose soit pratiquement difficile — de prévenir tout nouveau progrès de la religion de Moḥammed. Nous avons déjà dit que, par le fait même de notre occupation, son action était favorisée chez les fétichistes du Sud : si nous n’y prenons garde, ceux-ci se trouveront bientôt avoir acquis, jusqu’à un certain point, la mentalité irréductible de l’Arabe et de son Islâm. A l’heure actuelle, Diongor, Sara, Banda, Kreich, etc., détestent les musulmans, dont ils ont jusqu’ici alimenté le commerce d’esclaves. Mais cette aversion s’atténuera dans l’avenir et il est vraisemblable que, par la force des choses, le fétichisme de ces indigènes se laissera entamer par l’islam envahisseur[262].

Mais revenons au Ouadaï. Ce pays, débarrassé de Doud-Mourra et aussi d’Acyl verra s’ouvrir pour lui une ère de relèvement matériel et moral. La sécurité, ramenant avec elle le goût du travail, favorisera le développement de l’agriculture et du commerce. Là où régnait naguère la demi-civilisation de l’Islâm, qui s’accommodait à merveille de la traite et de l’exploitation du nègre, s’étendra désormais la « paix française », gage d’un avenir meilleur.

La région du Tchad ne contient pas les richesses naturelles que l’on trouve, par exemple, au Congo ou en Côte d’Ivoire ; du reste, ce pays est très éloigné de la mer et ne pourra exporter que certains produits d’assez grande valeur (ivoire, plumes d’autruche, etc.). Un chemin de fer transafricain qui relierait Kano à El Obeïd, par Fort-Lamy, Abéché et El-Fâcher, rendrait certes de précieux services : mais c’est là un rêve bien lointain... En tout cas, l’agriculture et l’élevage permettront aux habitants de vivre largement et de payer facilement les impôts que nous leur demanderons. On est même en droit de supposer que, plus tard, les recettes du Territoire militaire du Tchad, pourront couvrir entièrement les dépenses d’administration et les frais d’entretien des troupes d’occupation.

CROQUIS D’ENSEMBLE DU CENTRE AFRICAIN E. LEROUX Edit. DEMOULIN Frères Sc. (T. grande)

Illustration from La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings