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La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

LE OUADAÏ (continued 3)

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La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra vers le Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le sultan du dâr Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude hostile envers notre protégé : au début de l’année 1911, il lui fit parvenir une lettre menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien noir » et lui ordonnait de reconnaître la suzeraineté du Darfour. Au mois de février, les Foriens pénétrèrent de nouveau dans le Tama, où ils enlevèrent 180 femmes et 3.000 bœufs. Durant les mois qui suivirent, les gens de ʿAli Dinar continuèrent à piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite devant le détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de les rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa soumission.

Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont pas permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout particulièrement souffert durant ces deux dernières années.

Djebel. — Ces indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. On ne les trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).

Zegaoua ou Amm Kimmélté.

La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte cependant quelques-unes de leurs fractions dans le nord du Ouadaï : Zegâoua Koubé, Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua Menderfôki et Zegâoua Dourné. La langue des Zegâoua ne présenterait que quelques différences avec celle des Bideyat.

Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux peuplades ont des mœurs et des coutumes analogues.

Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le gibier dans leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua ḥourrin réprouvent ces usages : cependant beaucoup d’entre eux se sont mélangés à leurs Ḥaddâd et cela explique peut-être en partie pourquoi, dans tout le Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à l’instar des forgerons. Il est à noter toutefois que le sultan Moḥammed Chérif avait pris deux de ses femmes dans cette tribu.

Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les Guimr, qu’ils ont souvent pillés.

La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand cirque rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un moment donné, servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut d’ailleurs poursuivi par le capitaine Chauvelot, en avril 1910, après les combats de Guéréda et de Biltin, et il dut s’enfuir dans le Zegâoua forien. Plus tard, les Foriens vinrent occuper ce point et leurs bandes rayonnèrent de là pour faire des incursions dans les contrées voisines. ʿAli Dinar installa même à demeure, dans le Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.

On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le nord du dâr Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses populations : Mimi, Arabes et autres.

Darmout.

Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à côté de ces derniers et sont tout aussi méprisés.

Derren ou Dourreng.

Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à celui des Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et leurs villages sont particulièrement installés autour de Ḥadjer Djoumbo : ils sont riches en troupeaux.

Bideyat.

Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays montagneux de l’Ennedi[227], qui est marqué, du côté de l’Ouest, par les points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et de Sini[228] : ils se donnent à eux-mêmes le nom de Baelé et les Toubou les appellent Annâ (sing. : Annou). Ces indigènes présentent beaucoup de ressemblance avec les Zegâoua. La langue des Bideyat et celle des Toubou, quoique ayant certains points communs, sont notablement différentes : les indigènes qui les parlent ne se comprennent pas.

Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, des chameaux réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées (merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres. « C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (balanites egyptiaca), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur. Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des tribus libres des Arabes.

« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur nourriture[229].

« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la situation de fortune de l’homme[230]. »

L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux populations échangent les coups de main et les razzias.

L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de faire des incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.

C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873). L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili. Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.

Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la perspective de fructueuses razzias de chameaux.

En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des mares d’Ouéta (sur la route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda) qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).

Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la raison.

Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin Pacha[232], qui eut une entrevue avec quelques-uns de leurs chefs — à la suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher.

Massalat.

Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies.

Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch et les Massalat el Bataḥ.

Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est pourquoi le pays montagneux de Massalat ne serait visité que par des voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible, quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois, peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel (merissé forte).

Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre d’attaquer franchement le sultan forien.

Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir. Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin, l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de Moḥammed Solong était une femme arabe.

Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911). Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte pacification définitive de tout le Ouadaï.

Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600 mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï. Les effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.

Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale.

Massalat el Bataḥ. — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur dialecte et la langue arabe.

Dadjo, Moubi et Birguid.

Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes appartenant à la même famille.

Dadjo. — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila et au Ouadaï.

Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les range parmi les Nouba[234]. Ils ont le teint foncé. Les Ouadaïens faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat, Hémat, Taache.

Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle jaune » (djamous el asfer), et son fils Bakhit, qui règne encore actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays : c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs reprises.

Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500 guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin.

On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à l’Abou Telfan et la montagne de Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad, Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama.

Moubi. — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga.

Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs filles sont jolies.

Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le nombre de ses esclaves.

Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan. Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904.

Birguid. — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous, avec la prononciation usitée dans la région du Tchad.

ech cherif djaï min el medjid Le chérif vient de la mosquée

el kitâb fi îd Un livre dans une main

oua es sèf fi îd Un sabre dans l’autre main

oua min guebel idjib Depuis longtemps il enlève

el Birguid sabid Les Birguid pour s’en faire des esclaves[236].

Kibet, Djegguel, Abou Rhoussoun, Mourro.

Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari.

Kibet. — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du Baḥr Mangari.

Djegguel ou Digguel[237]. — Les Digguel seraient le produit d’un croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa d’Am Djellat).

Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom.

Abou Ghoussoun. — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à côté des Digguel, non loin du dâr Sila.

Mourro. — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal dit qu’ils sont forts, bien bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à la langue des premiers.

Tribus qui relevaient, entièrement ou en partie, du sultan de Ndélé, ou qui furent razziées par lui.

Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché, auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de marchands d’esclaves.

Populations islamisées au Kouti

Rounga. — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel, soit aux Dadjo du Sila.

« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara, mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les races voisines, Kibet au Nord, Sara à l’Ouest, Ndouka au Sud, ont modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et Rounga semblent bien appartenir à la même famille.

La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier.

A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).

« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. »

Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), qui étaient venus s’installer dans ces régions.

« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum, gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était installé dans la région au sud de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui ne tarda pas à prendre une grande importance.

« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama. Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une situation privilégiée. »

Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement hostile au sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils de Kober.

Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque inhabité. Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et Terkama. Des Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ détestait le sultan de Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et entretenait les meilleures relations avec la famille de Kober. Les Rounga du Nord dépendaient directement du Ouadaï et vivaient sous la coupe de l’aguid es Salamat. Mais, après la mort de Gomboro, leur sultan est venu au poste du lac Iro solliciter l’appui des Français.

« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, grand buveur de merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur d’éléphants et de rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne le fait que rarement.....

« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent couramment, mais ils emploient de préférence entre eux leur idiome particulier, qui semble fortement mélangé de maba et de ndouka.

« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les groupes restés au Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à l’élevage. »

Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes arabisés qui forment la majeure partie de la population du Bornou, du Ouadaï et du Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus libres, et le relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, est général chez les Rounga.

Musulmans étrangers. — « A côté du groupement rounga, il convient de citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des éléments étrangers qui se sont fixés dans le pays.

« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. Les premiers sont les plus nombreux et forment deux villages à Ndélé même. Venus dans la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on s’en souvient, était d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux Rounga et ont pris des femmes dans les tribus autochtones : aussi ont-ils perdu leur individualité.

« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit notre action avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par Senousi, qui leur a préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique et turbulent représenté par les aventuriers fellahta, fezzanais et nilotiques qui vivaient à Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment à la population des zéribas khartoumiennes, dont Schweinfürth nous a laissé une description frappante ; comme elle, elle est essentiellement esclavagiste et, par conséquent, hostile à notre action ».

Populations de la vallée de l’Aouk : Sara de l’est, Kaba, Ndouka, Goula.

« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat habitent des populations essentiellement agricoles et pacifiques : Sara de l’est et Kaba.

« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont installées des populations lacustres, les Goula.

« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud de l’Aouk, sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière et se livrant à la chasse : les Ndouka ».

Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange d’éléments sara et banda.

Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le Baguirmi, et il semble croire que ces indigènes forment une tribu particulière. C’est une petite erreur. Les Ouadaïens appellent birrimbirri, mberrimberri, les gens qui appartiennent à des tribus méprisées : cette désignation est synonyme des mots arabes mesâkin, ma ḥourrin, haouanin, et du mot kouka nderinderi, deremdi. En l’occurrence, ce terme s’appliquait aux fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, population méprisée des Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient opérer fréquemment de fructueuses razzias d’esclaves.

Sara[239]. — Les Sara s’étendent, des deux côtés du Chari, sur le pays compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On ne s’explique point le nom de Sara donné à ces indigènes, car, dans leur langue, ce mot désigne l’enceinte en paille tressée qui entoure les cases.

Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les bazinguers de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse population est tout particulièrement méprisée des musulmans. Les Sara, quoiques fétichistes, pratiquent la circoncision. Ils s’arrachent les quatre incisives inférieures, s’habillent de tabliers de peau et s’adonnent à l’agriculture. Leurs femmes sont connues pour l’étrange habitude qu’elles ont d’enchâsser, dans leurs lèvres, des disques de bois (appelés soundous), qui vont de la grosseur d’une soucoupe à celle d’une assiette. Elles fument la pipe : la salive coule alors d’une façon dégoûtante sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le sont bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de Fort-Lamy qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de désespoir et les contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de l’enterrement des femmes sara. Il y avait là quelques vieilles, qui paraissaient folles de douleur et avaient perdu leurs soundous : leurs lèvres étaient de grandes rondelles de chair noirâtre, qui pendaient horriblement autour d’une bouche hurlante..... C’était affreux.

Kaba. — Les Kaba appartiennent à la même famille que les Sara. Ils habitent sur les bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, et constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes sont analogues à celles des Sara.

Ndouka. — Les Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent le pays situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours encore, il existe une coutume qui veut que, de toutes les autres tribus installées à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme chez les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population ndouka une situation spéciale au milieu des autres fétichistes. L’islâm fait quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent généralement l’arabe et se servent entre eux d’un idiome particulier. « Leur tempérament querelleur et guerrier les faisait rechercher par Senousi, qui les enrôlait volontiers dans sa garde personnelle ; par contre, les Banda et Kreich ne les aiment pas et les redoutent à cause de leur brutalité. »

Goula. — Les Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement les dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.

Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. Certains d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement mélangés à leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les mœurs et habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé d’août à décembre. Les habitants passent la moitié de l’année dans l’eau et mènent une existence analogue à celle des populations lacustres du Baḥr el Ghazal, Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont longues et décharnées. Ils circulent aussi en pirogue et s’adonnent à la pêche. Leurs femmes placent des ornements en bois dans leurs lèvres. Ces indigènes ont eu à souffrir des razzias fréquentes exécutées par les Boua de Korbol, les Salamat du Ouadaï, les gens de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un idiome propre. Certains d’entre eux ont des rapports assez fréquents avec les musulmans et parlent l’arabe.

Les Goula du Mamoun sont appelés Goula ḥoumr, à cause de leur teint cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes caractères que leurs frères du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas d’incisives et, quoique fétichistes, pratiquent la circoncision. Leurs femmes mettent un petit soundou dans la lèvre supérieure. Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent l’arabe. Les Goula ḥoumr ont été fort maltraités par les anciennes razzias des Foriens et celles, plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et de Senousi. « Ils s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans des cases sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien n’a pu les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne restait sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les deux villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la surveillance exercée par les postes de bazinguers installés à proximité de Mamoun, les habitants de ces villages ont réussi à se délivrer du joug de Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet 1910). Il ne subsiste donc plus, dans le Dâr Kouti, que le groupement goula de Ndélé. »

Banda[240].

Les Banda constituent certainement la population la plus intéressante de l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de précieux services à l’occupation française, par leur nombre, leur résistance à l’islâm, leurs qualités guerrières et leur fidélité bien connue à l’égard du chef qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du reste avaient recruté parmi eux de nombreux et fidèles bazinguers. Le chef de guerre Allah Djabou, qui a rassemblé au Ouanda Djalé ce qui reste des bannières de Senousi, est un Banda Bongo. Au Ouadaï également, les adjâouid d’origine banda se sont toujours fait remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat Gomboro. En parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être appelés à jouer au service de la France, on ne peut s’empêcher de penser aux Bambara du Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses sofas : au point de vue particulier que nous envisageons, il existe une grande analogie entre les deux peuplades ; il n’est même jusqu’aux trois balafres marquées sur les joues des gens de Senousi, qui ne rappellent presque exactement le signe caractéristique des esclaves de Samory.

Les Banda semblent avoir habité primitivement le plateau montagneux qui limite, au Nord, le bassin de l’Oubangui. Les razzias d’esclaves exécutées par les musulmans du Darfour et du Ouadaï, et par les hordes de Râbaḥ et de Senousi ont fait s’éparpiller cette population. Actuellement, on trouve des Banda depuis la région traversée par la route d’étapes Kémo-Fort-Crampel jusqu’à la frontière égyptienne : certaines fractions sont même installées à Bangui, Fort-Archambault, Kafiakindji (Soudan anglo-égyptien), et sur la rive gauche de l’Oubangui. Les groupements banda de Ndélé ont été constitués en majeure partie par les tribus restées dans la contrée d’origine (Abbanda, Mbala, Mbaya[241], Ngadja, Bongo, Ouassa, Dioungourou[242]), et aussi par des éléments razziés qui furent transportés dans le Kouti (Ouadda, Mborou, Ngao[243], Marouba, Mbagga[244], Ngapo (ou N’gapou[245]), Tombaggo, Linda et Sabanga[246]).

Les Banda présentent certaines particularités qui les distinguent nettement des populations que nous avons vues jusqu’ici, et les rapprochent, par contre, des nègres habitant les contrées plus au Sud, sur les bords de l’Oubangui ou dans la région de Fort-Crampel. Ils liment leurs dents en pointe (comme les Sango, Banziri, etc.), et sont anthropophages. Ils se montrent rebelles à l’islamisme et restent fétichistes : leurs sorciers (soumalis) disposent d’une réelle influence. Néanmoins, les Banda respectent scrupuleusement le serment fait sur le Qorân : aussi, Râbaḥ et Senousi ont-ils souvent usé de ce moyen, pour obtenir la fidélité ou s’assurer de la loyauté des Banda. Comme chez les Mandjia, le poison joue un grand rôle dans les drames de village.

« En somme, cette race est extrêmement curieuse et, malgré tout, sympathique ; elle forme le fond de la population de l’Oubangui-Chari, et ses qualités la désignent comme une race d’avenir.

« Elle est souple, loyale et sa naïveté a été trop souvent prise pour de l’inintelligence. Elle est prolifique et le deviendra bien davantage, quand elle sera assurée que ses enfants ne sont pas destinés à être vendus aux Djellâba. Pour nous, c’est l’élément sur lequel il faut compter, dans notre œuvre de colonisation dans ce pays.

« L’unité banda existe et, en dépit des efforts des musulmans pour la briser, les tribus de Ndélé, malgré leurs divisions superficielles, sont toutes unies par la haine commune du Porro (Arabe).

« Cette race est susceptible d’organisation et nous rappellerons, à ce sujet, que les Ngao avaient été si fortement organisés par leur chef Gono, qu’ils marchèrent à l’attaque de Châ.

« Enfin, les éléments banda recrutés par les unités indigènes nous fournissent journellement la preuve de leur courage, qui les fait presque rivaliser avec nos tirailleurs sénégalais et soudanais, et de leur attachement exceptionnel. »

Populations de la zone-frontière : Kreich, Sehré, Golo, Faroggué, Mandala, Kara, Binga, Youlou.

« Toutes ces tribus sont actuellement installées dans le territoire anglo-égyptien. Elles étaient venues jadis sur notre versant, poussées par les Khartoumiens ; mais les chasses de Senousi les ont fait fuir à nouveau et elles sont rentrées au Baḥr el Ghazal, où leurs villages commencent à prospérer sous l’administration bienveillante de nos voisins. »

Kreich. — Comme les Banda, les Kreich ont beaucoup souffert des razzias menées par les marchands d’esclaves musulmans. Les Foriens les ont refoulés vers le Sud, les bazinguers de Ziber les ont chassés vers l’Ouest, et enfin ceux de Senousi les ont fait revenir vers l’Est. Néanmoins, cette population s’est toujours tenue dans le massif montagneux qui va de Ndélé jusque par-delà la frontière égyptienne.

Les Kreich forment trois groupements : celui de Ndélé, qui se compose d’éléments razziés par Senousi ; celui de Kafiakindji, dans le pays anglo-égyptien qui avoisine la frontière ; et enfin celui de Dem Ziber, dans le Baḥr el Ghazal.

Au point de vue physique, les Kreich offrent un type laid et grossier ; leur teint est cuivré ; ils se liment les incisives supérieures, mais ils ne sont point anthropophages. L’humeur guerrière et l’énergie de cette peuplade ont permis à certains groupements de résister avec succès aux entreprises des chasseurs d’esclaves. Le chef Saïd Bandas, qui est actuellement installé sur le Boro, entre Kafiakindji et Dem Ziber, a toujours réussi à sauvegarder son indépendance : il fut un adversaire redoutable pour Senousi, contre lequel il essaya d’obtenir la protection du Ouadaï (1900).

Sehré. — Habitent actuellement le pays au nord-est de Dem Bekir.

Golo. — Sont installés au nord de Dem Bekir.

Foroggué. — Cette peuplade est actuellement dispersée dans la partie occidentale du Baḥr el Ghazal.

Mandala. — Les Mandala (ou Bandala ?) habitent le pays à l’est de Kabeluzu.

Kara. — Les Kara habitaient originairement la région montagneuse qui porte leur nom, au nord de la Yata. A l’heure actuelle, ces indigènes forment deux groupements de peu d’importance, à Ndélé et à Kafiakindji. Ils sont réputés pour leur cruauté : ils razziaient autrefois les Goula du Mamoun, pour les vendre aux marchands d’esclaves. Mais ils ont beaucoup souffert, eux aussi, des incursions musulmanes.

Les Kreich et les Kara fournirent de nombreux bazinguers à Râbaḥ.

Binga. — Présentent beaucoup d’analogie avec les Kara. Ils résidaient primitivement dans le massif qui se trouve au nord des monts Châla. Traqués par les musulmans, ils s’enfuirent dans la vallée de la Yata. Depuis, le dernier groupement indépendant s’est enfui au Darfour.

Il existe un petit noyau de Binga à Kafiakindji. Un autre, qui habitait au Ouanda Djalé, à côté des Youlou, partage le sort de cette dernière peuplade.

Youlou. — Les Youlou seraient originaires du Darfour. Ils étaient, en dernier lieu, sur le massif du Ouanda Djalé, où ils tenaient tête aux bazinguers de Senousi. Leur chef s’appelle Djellâb.

« C’est une race montagnarde, très guerrière, et les quelques spécimens que j’ai pu voir avaient beaucoup d’analogie avec les Kreich, d’une part, et avec les Binga, d’autre part.

« Les femmes ont les lèvres percées et portent pour tout costume la touffe de branchages ; elles ont les cheveux longs et tressés.

« Au contact des arabisants, les hommes ont pris un vernis de civilisation qui les différencie des Kreich.

« Les habitants du Ouandâ Djalé ont dû fuir devant les Senoussiens (décembre 1910), et ils forment en ce moment-ci un groupe errant qui s’est réuni à celui du chef Handal (Kreich).

« Et ainsi l’œuvre de Senoussi était complète. Après la disparition de Djellab, coïncidant avec celle du groupe de Ouadda, on peut dire qu’il ne restait plus un seul village autochtone entre Ndélé et Kafiakindji. Sur une étendue large comme la France, le pays est désert ; il n’y a plus rien à razzier........ »

LISI

Nous avons vu que les Lisi (Kouka, Médogo, Boulala) appartiennent à la même famille que les Kenga et les Baguirmiens.

Kouka. — Les Kouka occupent la vallée de la Baṭaḥ, depuis Kayetma et Kouka jusqu’à Birket-Fatmé. Leurs villages se trouvent soit sur les bords de la Baṭaḥ, soit à quelque distance au nord et au sud. Ils furent très maltraités par les Ouadaïens, car leur pays se trouvait sur la route suivie par les aguids, pour se rendre d’Abéché au Fitri et au Baguirmi. Depuis notre installation à Yao, c’est en pays kouka (Birket-Fatmé, El Krenik, Koundiourou, Atya) que venaient camper les troupes ouadaïennes chargées de surveiller la frontière occidentale : elles vivaient naturellement sur le pays et ruinaient une région déjà fort épuisée par de multiples razzias. Le dernier de ces pillages en règle fut exécuté par l’aguid el Djaʿâdné, en mai 1904. Non seulement les Ouadaïens ravagèrent la contrée, mais ils enlevèrent encore de nombreux enfants et jeunes gens, qui furent réduits en esclavage et emmenés à la chaîne à Abéché. Les hommes et les femmes furent fort maltraités, et certains d’entre eux furent même odieusement mutilés.

Médogo. — La tribu tire son nom de Moudgo abou Léya, qui vint s’installer dans le pays actuel du Médogo avec ses Abou Senoun et ses Mandala. Le croisement de ces Ouadaïens avec des indigènes apparentés aux Kenga et aux Kouka a donné la population des Médogo. L’installation du poste-frontière d’Atya enleva, dès 1908, le Médogo à Doud-Mourra.

Boulala. — Les Boulala gousar relèvent du Ouadaï. Ils habitent la région d’Ourel (Abou Koïesti, Abou Cherganiyé, Ourel, Cheqq el Hadjlidj).

Il existe également à Abéché un noyau de Boulala, formé par les partisans de l’ex-prétendant Djili.

Il est à remarquer que les mœurs des Lisi se ressentent beaucoup de l’influence des Maba, en ce qui concerne la coiffure et l’habillement des femmes, l’attitude des femmes envers les hommes, l’attitude des sujets envers le sultan, etc.

Diongor.

Les Diongor du Guéra ont toujours vécu indépendants du Ouadaï : ils sont rentrés depuis 1907 dans notre zone d’influence. Les actes de brigandage commis par ces indigènes, et leur indiscipline abusive nécessitèrent une opération de police sérieuse contre les villages du Guéra, en 1910.

Les Diongor de l’Abou Telfan furent atrocement razziés par les Ouadaïens. C’est d’ailleurs chez eux que se réfugièrent de nombreux ennemis, pendant la lutte que nous dûmes mener contre les partisans de Doud-Mourra.

Nous avons déjà fait remarquer qu’il existe, à côté de Guéra, un village qui porte le nom de Banda. Nous savons également que les Diongor sont une tribu de la population banda. Quoiqu’il existe des différences notables entre les Banda anthropophages et les Diongor du Guéra, leurs pratiques fétichistes sont à peu près les mêmes. Ne faut-il voir, dans ce que nous venons de dire, qu’une simple similitude de noms, ou bien existe-t-il une relation de parenté entre les deux populations ?... La comparaison de leurs idiomes pourrait peut-être nous fixer à ce sujet.

Notons, au surplus, que le mot Djenâkheraï — dont se servent les Ouadaïens, pour désigner un de ces fétichistes du Sud, chez lesquels ils menaient leurs razzias d’esclaves — ressemble fort au mot Djongoraï. D’après cette explication, Djenakheré serait une corruption de Diongor, Djongor.

Masmadjé[247].

Les Masmadjé sont installés sur les bords de la Baṭaḥ, depuis Birket-Fatmé jusqu’à Mourdaf. Ces indigènes pêchent le poisson dans les fosses d’eau permanente de la Baṭaḥ. C’est à Safik que l’on trouve la plus grande de toutes : elle est assez profonde et a quelques centaines de mètres de longueur. Les Masmadjé sont, d’après les indigènes, des Diongor que Moḥammed Chérif aurait enlevés de la région de Maï, pour les transplanter sur les bords de la Baṭaḥ. Ils sont musulmans et parlent la langue arabe, indépendamment de leur dialecte propre.

Bornouans.

Les désordres intérieurs du Bornou et les invasions étrangères, surtout celles des Pouls et de Râbaḥ, ont amené l’émigration d’un grand nombre de Bornouans : on trouve beaucoup de ces indigènes dans le Baguirmi et le Kouti, au Fitri, au Médogo et au Ouadaï. Dans ce dernier pays, ils sont particulièrement nombreux dans la région de l’ouadi Rima qui s’étend à l’est du Mourtcha kreda et qui porte, d’ailleurs, le nom de Ouadi Bôrnou.

Baguirmiens Kotoko.

Ces indigènes furent transplantés au Ouadaï par le sultan ʿAli, après la chute de Massnia. Ils habitent particulièrement la région d’Abéché. On trouve aussi des Baguirmiens dans les pays qui avoisinent la capitale : Nimro, Mourra, etc.

Pouls (ou Fellahta)

Ces indigènes, peu nombreux, sont dispersés dans tout le pays. Ils habitent particulièrement la partie occidentale du Ouadaï : Kotoro Foulata (sur la route de Am Ḥadjer à Abéché) et autres villages.

Nas es seltan

Enfin le sultan possède personnellement un certain nombre de villages, dont les habitants sont appelés nâs es selṭân (les gens du sultan). Beaucoup d’entre eux sont des captifs ou d’anciens captifs : les autres sont simplement au service du sultan.

’Abidiyé. — Les ’Abidiyé sont les captifs qui habitent les villages du sultan.

Ambaka. — Les Ambaka sont d’anciens captifs du sultan qui résident dans le village d’Abou Khous (à l’ouest du dar Zioud).

’Ayal Baba. — Les ’Ayal Baba, que nous avons déjà vus, sont les Arabes qui gardent les troupeaux du sultan.

Fagara. — Le sultan possède aussi des villages de marabouts (fagarâ) : signalons, par exemple, celui de Am Chererib (dâr Zioud).

Autres tribus

Nachtigal signale encore quelques tribus peu nombreuses, musulmanes ou païennes, qui vivent au Ouadaï. Ces indigènes sont probablement les descendants d’anciens captifs : ceux-ci furent rendus à une liberté relative et formèrent des villages relevant directement du sultan ou de certains dignitaires ouadaïens.

Les Bandala[248], Torom et Mimji sont musulmans.

Les Denguéah (Djengué ?), Bolgou, Kâssa, Ngâma et Banâlé[249] sont païens.

LE GOUVERNEMENT ET L’ADMINISTRATION[250]

Les renseignements donnés dans ce chapitre se rapportent à l’état de choses qui existait avant la prise d’Abéché et la déposition d’Acyl. Ils ne présentent plus, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif. Nous croyons néanmoins que ces détails peuvent encore avoir leur utilité, car ils permettront de se faire une idée relativement exacte de l’ancien Ouadaï.

Il est difficile, lorsqu’on est en France, d’avoir des renseignements de détail sur ce qui se passe au Ouadaï. C’est pourquoi il ne nous a pas été possible de mettre ce chapitre complètement à jour. On voudra bien nous en excuser.

A la tête de la société ouadaïenne se trouve un sultan qui, en principe, exerce un pouvoir absolu. Dans la pratique, son autorité fut souvent limitée par les soulèvements des tribus maba, auxquelles la tradition accordait certains privilèges, et par la puissance des grands dignitaires. De bonne heure, par suite de l’extension énorme du royaume ouadaïen, le sultan n’a pu gouverner à lui seul un pays aussi vaste, aux communications difficiles. Il a dû déléguer une partie de son autorité à des sous-ordres et, naturellement, ceux-ci ont cherché à s’affranchir de la tutelle de leur maître. Avant le sultan ʿAli, les tribus autochtones jouèrent un grand rôle ; dans ces dernières années, les luttes furent incessantes entre le sultan et ses dignitaires et elles amenèrent parfois la chute du premier.

La condition des personnes comprend deux classes : les gens libres (aḥrar, ḥourrin) et les captifs (ʿabid).

Le Qorân admet l’esclavage, mais ne permet pas de réduire un croyant dans cette condition. Il est vrai que cette défense n’arrête guère les Ouadaïens et que ceux-ci font indifféremment la chasse à l’homme chez les fétichistes (Kirdi, Djenâkheré) et chez les noirs islamisés (Nouba) : la traite a toujours été une des grosses ressources du sultan d’Abéché. A côté de ce bétail humain, pris dans des razzias périodiques et destiné à la vente, on trouve, comme partout ailleurs en Afrique, une autre catégorie de gens non libres, dont la condition est moins dure. Ce sont les captifs de case, généralement nés dans la maison du maître, qui font pour ainsi dire partie de la famille et sont rarement vendus : ils sont chargés de la culture et des gros travaux.

Chez les gens libres, on remarque d’abord les pauvres (mesâkin). Ils se mettent au service d’un homme plus puissant qu’eux ou bien sont obligés, pour vivre, de cultiver le sol : la situation des derniers est particulièrement précaire car, ne dépendant pas immédiatement d’un personnage qui puisse les protéger, ils subissent les avanies des grands du pays et de leurs gens.

Les chefs sont toujours entourés d’une nuée de serviteurs volontaires, qu’ils nourrissent et ne paient généralement pas : ils se contentent de leur abandonner une partie du butin fait dans les razzias et de distribuer quelques cadeaux à ceux dont ils veulent récompenser les services. Notons que les mesâkin ont souvent moins d’importance que certains captifs de personnages puissants, qui sont investis d’une charge particulière, possèdent des biens à eux, des serviteurs et même des esclaves. Les armées du Ouadaï ont été fréquemment commandées par des gens de condition non libre, et le sultan actuel, Doud-Mourra, a appelé quelques-uns de ses captifs à remplir les plus hautes fonctions du royaume.

Dans chaque pays, certaines catégories de gens influents se distinguent des mesâkin : ce sont les membres des familles des chefs ou des fractions de tribu où l’on choisit ces derniers. Il est vrai que, pour être considérés, ils doivent posséder des biens ou un commandement.

Enfin, de véritables castes sont formées par ceux que l’exercice d’un métier spécial isole de la masse : citons, à titre d’exemple, les soldats de l’armée ouadaïenne, les Djellâba et les forgerons (ḥâddâd).

Dans la société ouadaïenne, à l’inverse de ce qui se passe chez les Touareg, la condition est transmise par le père. Cependant, l’origine de la mère modifie le degré de noblesse de l’enfant. Nous avons vu, en particulier, que la tradition imposait autrefois aux sultans de se rattacher, du côté maternel, à l’une des tribus autochtones (Maba), seules considérées comme nobles : cette règle semble être actuellement tombée en désuétude car, depuis la mort de Yousef, tous les souverains ou prétendants du Ouadaï étaient nés de femmes étrangères, captives pour la plupart.

Les différentes tribus qui forment la population du Ouadaï relèvent du sultan d’Abéché : pour certaines d’entre elles, les Diongor du Guéra, par exemple, cette dépendance n’a jamais été que nominale. Le sultan est entouré de toute une hiérarchie de fonctionnaires fort nombreux, dont les emplois furent créés autrefois, au fur et à mesure des conquêtes ouadaïennes. Nous insistons sur le fait que les titulaires des grandes charges ne sont pas forcément d’origine ouadaïenne ni même de condition libre : ils peuvent être d’origine étrangère, captifs ou même eunuques. Tout cela dépend du bon plaisir du sultan, principe et source de toute autorité. Celui-ci ne s’inspire que de son intérêt : Doud-Mourra, par exemple, avait concentré les plus hautes fonctions du pays entre les mains de deux personnages ouadaïens à lui dévoués, Moḥammed ould Bechâra et son fils Aḥmed, et dans celles de captifs lui appartenant personnellement.

Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent certains personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir. Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets.

Les dignitaires sont désignés du nom collectif de adjâouid, mot arabe qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de commandement (kademoul). Beaucoup d’entre eux ont le titre de ’aguid (pl. ’agad), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant des emplois de moindre importance.

Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs revenus.

Le sultan (kolak) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il prend le titre de El ʿAbbâsi (l’Abbasside). Il est la source de tout pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui peuvent prétendre au trône sont généralement aveuglés par ordre du souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple, que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat : il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid.

Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de tous les princes de la lignée de Chérif, le plus intelligent et le mieux doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».

Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays. Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante. Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien, Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la prise d’Abéché.

Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la réputation avait grandi démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et, parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès, sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911).

Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les pays du Nord récemment soumis à notre domination.

Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché. Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des rapports plus cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra.

Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories.

La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont charge d’administrer.

La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché. Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le soin de piller les territoires qui leur sont affectés.

C’est aux premiers surtout que convient le titre d’adjâouid ed dâr (les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands feudataires actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ; l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des caravanes, etc.

Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine. Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement.

Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et l’aguid el Djaʿâdné.

Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour.

Il y a d’abord quatre kemakil (pl. de kamkalak, kamkalek), correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les andeker, qui sont leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan. Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids dont ils relèvent.

Le sultan a également autour de lui quatre ouarnangs, qui s’occupent de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil.

Les teraguina (pl. de tourguenak) sont spécialement chargés de surveiller les membres de la famille royale.

On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids.

L’aguid el birch ou aguid el brich (aguid de la natte) est chargé d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui-ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement donné à un Ouadaïen de pure race.

L’aguid el baggârin (aguid des bouviers) inspecte, dans toute l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la région qui avoisine Abéché.

Le sinmelek a l’administration des villages qui appartiennent personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910.

L’aguid el ’abidiyé est le chef des esclaves du sultan. Il commande le pays des Kachméré.

L’aguid el basour ne quitte jamais le sultan : il reste auprès de lui à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de ses fonctions de chambellan, il est également chargé de recueillir ce qui est nécessaire à l’entretien des femmes du sultan. Il relève de l’aguid el Mâgné.

L’aguid Douggou Doubanga[253], un eunuque, administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.

Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale (tolouk) et la partie occidentale (lolouk). Le grand eunuque a le titre de kamkalek : le dâr Kouka dépend en partie de lui. Deux autres eunuques commandent chacun une moitié du harem : le melik eṣ Ṣebâḥ (gardien de la porte de l’Est) et le melik el Maghreb (gardien de la porte de l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens appartenant aux femmes du sultan.

Les pages du sultan portent le nom de touèrat (sing. touèr). Certains d’entre eux sont opérés et destinés à faire plus tard des eunuques (chioukh). L’aguid Guerri est le chef des touèrat.

Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de koursi : du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, etc.

Citons enfin les oumenâ (pl. de amin : homme de confiance), qui jouent le rôle de surveillants, de contrôleurs, et veillent à la rentrée des impôts. Ils peuvent aussi être employés comme messagers.

Un amin gère le trésor du sultan (beit el mâl). Il a le titre de sid beit el mâl (seigneur du trésor).

Deux amins commandent la garde particulière du sultan et habitent auprès de sa case : l’un commande les soldats de condition libre, l’autre les captifs.

Un autre amin, le melik el medfa’ commande les cinq vieux canons qui forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, laissées par Napoléon en Égypte, avaient été prises à Khartoum en 1885 et appartenaient à l’armée derviche de ʿOsman Djano. Le chef derviche Zougal fit défection et passa au Ouadaï avec elles. Les Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur artillerie : ils n’ont d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de tirer un coup de canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à Abéché. Mais cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.

On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des charges de la cour royale : des kemakil qui s’occupent des serviteurs, des ouarnangs qui s’occupent des chevaux, etc. Le moindre aguid a d’ailleurs son aguid el brich[254], ses koursis, ses amins et ses khalifas (lieutenants).

L’aguid el Maḥâmid commande aux Arabes de ce nom et aux Zegâoua. Il administre le pays dont le centre est marqué par la vallée d’Ourâda, sur la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses troupes effectuent des razzias chez les nomades qui habitent les confins du Ouadaï : Ammâ Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, Bideyât.

Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 juin 1908). Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan ʿAli, après la prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui succéder, et épousa, en 1873, une fille du sultan ʿAli, mérem Habbo[255]. Il appartenait à une famille illustre des Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui-même étaient de moins haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on donnait comme le plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra disposait d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour. Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, il donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan Ibrahim. Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un partisan décidé de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : grâce à l’appui de Moḥammed, celui-ci put se débarrasser du djerma ʿOthmân. Le nouveau souverain du Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid étaient unis par des liens de parenté. Ce dernier s’était vu enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui lui avait donné sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut un fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné et de kamkalek ez Zioud.

Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était tout dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour réduire les populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant ces dernières années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les Guemr, les Massalat et les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher toutefois le chef forien Adam Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, les troupes qu’il envoya arrivèrent trop tard et furent d’ailleurs battues. Il est vrai que les Massalat pillèrent au passage les gens du Darfour.

Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.

Bechâra Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite devant Abou Sekkin au siège de Massnia.

Enfants de Mérem Zara. Enfants d’autres femmes ouadaïennes.

Mouṣṭafa el Magné épouse Mérem Kakié ʿAbd el Qâder ed Dri Moḥammed épouse Mérem Habbo (1873). Cette femme lui est enlevée par Yousef, qui lui donna Mérem Zenaba Dahab aguid el brich de son frère Moḥammed Kamkalek Libbis Kanderan. Remplaça Dahab, dépossédé de sa charge d’aguid el brich.

Aḥmed.

Moḥammed Aḥmed

Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, se rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el Maḥâmid. Il fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra. Sa charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui trouva la mort dans un combat livré le 2 septembre 1910, sur les bords de l’ouadi Maba, à un rezzou senousi venu de Ouéta.

Le djerma est le grand écuyer du sultan : c’est lui qui pose le tapis sur le cheval de son souverain, lorsque celui-ci quitte le palais. Il remplit aussi les fonctions de grand-maître des cérémonies, lors de la fête annuelle qui a lieu au mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la plus importante du Ouadaï : le personnage qui en était titulaire gouvernait le pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, Korbo, le Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses ordres un des plus forts contingents ouadaïens.

Le djerma Assed abou Djebrin[256], frère de momo Maden, femme du sultan Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il atteignit un si grand âge qu’on le surnomma Ech Chaïb (le vieillard). L’un de ses enfants, ʿOthmân, lui succéda. Celui-ci fut, sous Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, le dignitaire le plus influent du Ouadaï. Il était d’abord de noble origine et appartenait à la puissante tribu des Kodoï. De plus, il était très riche et possédait de nombreux clients. Tout cela explique le prestige énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang mêlé. Le djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux sultans, ʿAli et Yousef, et le cousin au second degré de trois sultans et d’un prétendant tous fils de mères étrangères, ce qui, d’après la tradition les rendait inaptes à régner : Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils d’une Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et enfin Acyl, fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem Faṭmé, fille du sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant et brouillon, abusa de cette situation, alors que l’aguid el Maḥâmid, dont la puissance était peut-être supérieure à la sienne et qui était en tout cas d’origine plus illustre, se tenait relativement à l’écart des intrigues de cour. ʿOthmân guida les événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim et celle d’Aḥmed abou Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies de ce personnage, qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à l’anarchie : il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.

Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus grande partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il partagea le butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. Abou Sekkin, frère du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la puissance du nouveau djerma avait été considérablement réduite. Il était d’ailleurs tenu en suspicion, et c’est apparemment pour ne pas mécontenter l’élément kodoï que le sultan lui laissa le kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra envers la famille de ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à ʿAbd el Kerim, un autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez Zioud et, lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il prit la fuite sans faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua et le fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles autour des reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des Maba, il est facile de se rendre compte combien la punition dut paraître outrageusement cruelle à l’ex-kamkalek ez Zioud.

Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna ce nom en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du Baguirmi. A la mort de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et Kalamtam furent emprisonnés, en attendant que Doud-Mourra eût mis la main sur les biens du djerma. Une sourde rivalité régna par la suite entre le sultan et Abou Sekkin, qui avait pris la charge de son frère. Un incident contribua à rendre encore plus tendues les relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre de Moursal Ibri (aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup de couteau le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, ordonna de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. Abou Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid. Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le corps de ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être enterré, le sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à Abou Sekkin. Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, 20.000 pièces de guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur souverain.

Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain nombre de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un commandement militaire, qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el brich, un aguid el ouâdi (aguid de la brousse)[257] et enfin des gens qui ont des emplois analogues à ceux que nous avons vus à la cour du sultan.

Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou Djebrin.

Djerma Assed abou Djebrin, ech Chaïb.

Fils d’une même mère. Fils d’une même mère.

Khoudar épouse Dourtené, sœur d’Adem Kardé ʿOthmân épouse Mérem Faṭmé, fille de Yousef, et Dourtené, veuve de Khoudar Dahab Abou beker Tué au Guéra, lors de la campagne de ʿAli. Abou Sekkim djerma. ʿAbd el Kerim tombé en disgrâce. Moḥammed ould mérem Banet (fils de Mérem Banet, sœur de Chérif).

Barka

L’aguid es Salamat avait autrefois le commandement des pays suivants : dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga et dâr Kouti. Nous avons déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid Cherf eddin. Celui-ci, fils d’un père teda et d’une mère bidéyé, avait été enlevé tout jeune, lors d’une razzia opérée dans l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il fut fait eunuque et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son caractère intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua à renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après la chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut remplacé par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que Doud-Mourra fit également mettre à mort. Un eunuque gourân originaire du Borkou, Ḥassen Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid envoya une lettre de menaces au sultan du Kouti, Senousi, pour amener celui-ci à se détacher de nous : cette tentative d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen Chaour ne resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, qui lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro avait, dans tout le Ouadaï, une grande réputation de bravoure et était très aimé de Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du djerma ʿOthmân. Nos troupes eurent à le combattre plusieurs fois : à Tomba à Djingéboa et à Am Timan. Il trouva la mort dans cette dernière affaire.

L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les Arabes qui peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et autres. Il apportait également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr Salamat, le dâr Rounga et le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la chasse aux esclaves chez les fétichistes du sud (Djenâkheré). Les esclaves et l’ivoire servaient de marchandises d’échange et permettaient au sultan d’acheter les armes et les munitions apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es Salamat était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, sous Cherf eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr Rounga ; le djerma Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du Gomboro ; Doungues, aguid el brich de Gomboro et qui succéda dans cet emploi à Rakeb ; etc.

L’aguid el Djaʿâdné avait autrefois un commandement important, qui fut fort réduit par l’occupation française. Ce dignitaire administrait les Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le pays des hidjar (Guéra, Abou Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.

Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En 1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de Béganda-Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes en pays sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta contre son souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de partisans. La charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à l’amin ʿAbdoullahi, qui eut avec le capitaine Durand l’entrevue d’Oum Melahi. Le nouveau dignitaire était un ami personnel du djerma ʿOthmân. Il se montrait très dur envers les mesâkin et semait partout la ruine sur son passage. En mai 1904, il traita cruellement les Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand nombre furent emmenés comme esclaves. Doud-Moura, qui était déjà mécontent de l’attitude observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra dans une grande colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été ravagé. Il fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de s’être servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie du Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la figure de son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : Doud-Mourra le fit mettre en prison pendant quelque temps et le força ensuite à échanger son kademoul contre celui de l’aguid el Khouzam ʿAbdallah, fils d’un captif gourân du sultan. Le djerma Mounboa (ou Memboa), Baguirmien capturé autrefois à Massnia, avait momentanément remplacé ʿAbdoullahi mis aux fers. — Après la prise d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause d’Acyl et reçut une charge de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire défection, en mars 1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil dans le dâr Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un certain nombre de lieutenants.

L’aguid el brich était un Arabe Missiraï, Gôni.

L’aguid el Masmadjé commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ et aux Dadjo. Le titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, Abiedh. Ce kademoul était autrefois indépendant de l’aguid el Djaʿâdné.

L’aguid el Mâgueren administre le pays de même nom, situé au sud d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité par des Maba et des Arabes Khouzam.

L’aguid ed Dagana allait autrefois recueillir l’impôt dans le Dagana. Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, Ardéga, n’est plus qu’un titre honorifique.

L’aguid el ʿAmer percevait l’impôt chez les Arabes ʿAmer, et l’aguid el brich chez les Djaʿâdné des bords de la Bataḥ.

L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, le djerma Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la mort dans l’affaire de Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe spécialement des chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de koursis (autrefois Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux amins.

L’aguid ez Zebada commande aux Arabes de même nom, lesquels habitent la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que peu d’importance par elle-même. Elle ne valait que par la personnalité de celui qui en était titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du sultan, qui le combla de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le commandement du palais lorsque le souverain s’absentait pour se rendre au mont Thoréga ou pour aller à Mourra[258]. Aḥmed exerçait aussi les fonctions de aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am Loubia). Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre les mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être très courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on criait à l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque le seul — à prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du sultan, afin de défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il embrassa la cause d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait été tué au combat de Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla rejoindre Doud-Mourra dans le Zegâoua, combattit les partisans d’Acyl et fut blessé au combat de Biltin.

Le dignitaire qui porte le titre d’aguid el Mâgné (ou tout simplement El Mâgné), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A l’armée, il commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à la guerre, il le précède pour préparer son installation, de même que chez nous les fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à proximité du tata royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, fils de Bechâra et de mérem Zara, remplit longtemps les fonctions d’aguid el Mâgné, sous Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari de mérem Kakié, la femme d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce dernier fut remplacé par son frère et Doud-Mourra donna ensuite ce commandement à Aḥmed fils de l’aguid el Maḥâmid.

L’aguid el Dri (ou tout simplement El Dri), administre les Missiriyé zourq. A l’armée, il commande l’arrière-garde : il inspecte les lieux après le départ du sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite également non loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent toujours le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge d’aguid ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul échut à Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.

L’aguid el Baḥr avait le commandement du Baḥr el Ghazal et de la région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique relevant du djerma, tomba par la force des choses dans la dépendance de l’aguid el baḥr, qui devait défendre ce pays contre les empiètements des Oulâd Slimân. Nous avons déjà parlé assez longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. Haggar Kebir quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er Rachid et fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, était très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. Abou Zenat, fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par le Djellâbi Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à Doud-Mourra : du reste, une nouvelle trahison présentait pour lui trop de risques. Il nous a combattus à plusieurs reprises, depuis la prise d’Abéché, et a continué à faire preuve de l’audace qui le caractérisait. Notons, en passant, que cet homme a toujours réussi à sortir indemne de rencontres qui coûtèrent la vie à nombre d’autres personnages. Sait-il se dérober au moment voulu ?... Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a un bon mektoub (ou aï, ou ouarga : écrit-amulette de marabout).

L’aguid el Khouzam gouverne les Khouzam du Nord de la Bataḥ et les Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce commandement était exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut dépossédé par Ibrahim. Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen Moḥammed Emmaoureb, dont la charge passa ensuite à son ouakil[259] le captif gourân Yaïré. A ce dernier succéda ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur envers les nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra donna ce kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné ʿAbdoullahi.

Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut enlevé tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à Abéché, où il devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis l’intronisation d’Acyl à Abéché, Barkaï a été fait aguid er Rachid.

L’aguid ed Debaba administrait le Debaba, le Mayaguené, les Arabes Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de Lemka-Mandélé. A la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef reçut cette charge. Quand ce dernier devint sultan, il nomma Acyl aguid el Khouzam. Après la fuite du jeune prince en territoire français, Chérif Djaber, un Djellâbi de Nimro, fut appelé à le remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. Celui-ci assista à l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el Djaʿâdné d’éviter tout conflit avec les chrétiens. Il était très lié avec le djerma ʿOthmân. Le commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus que de très médiocre importance.

L’aguid er Rachid gouverne les Arabes de même nom (fraction Azid), qui habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord du Baḥr Salamat : pays du Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous Ibrahim, le titulaire de cette charge était un esclave gourân, Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin contre le sultan. Il se trouvait à la tête des conspirateurs qui assaillirent Ibrahim, lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il conserva son commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte contre le djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le remplaça par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors la charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de Doud-Mourra, lui succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. Depuis lors, Acyl a donné cette charge à son fidèle Barkaï.

L’aguid el Baṭaḥ a le commandement des Kouka de la Baṭaḥ : le titulaire de cet aguidat insignifiant était le troisième fils de Yousef, kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim avait fait enlever un œil.

L’aguid eṣ Ṣebâḥ, établi à Bir Ṭouil, surveille la frontière du Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce commandement, du temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut fait prisonnier par les Massalat, lors du massacre de la colonne Fiegenschuh.

L’aguid el Gourân avait dans ses attributions le commandement du Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. — Acyl avait donné ce kademoul à l’un de ses vieux partisans, Diado, qui fut tué, avec ses trois fils, au combat de Biltin.

L’aguid el Moukhelaya (l’aguid de la besace) administrait les Kecherda de l’Est et une partie des habitants du Mourtcha. Le titulaire de cette charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des Kadjanga.

L’aguid Guerri est le chef des touèrat et commande au dâr Tama et au dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces fonctions, fut tué au combat de Djingéboa.

Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique. Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.

Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek.

Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays exploitent leurs provinces.

En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid, Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia, et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit son contingent particulier.

En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les adjâouid sont indépendants les uns des autres et ne relèvent que d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes les forces du pays.

En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux-ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit, n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.

Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs, Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit.

Notes in this chapter

Note 1 · On dit aussi Beled et Terâwiyé, Terâwiyé est le nom donné par les Arabes aux Bideyat.Note 2 · Léon l’Africain, à propos du chemin « qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de Libye », parle des « peuples de Sin et GhorrNote 3 · On remarquera combien ce qui vient d’être dit au sujet de l’aspect physique, de l’habillement et de la nourriture des Bideyat rappelle ce quNote 4 · Slatin Pacha, t. I, p. 161.Note 5 · Cherf eddin appartenait à la fraction Bachî des Bideyat.Note 6 · Slatin Pacha, ancien officier de l’armée autrichienne, était moudir oumoum du Darfour, au temps ou Gordon Pacha était Gouverneur général du Note 7 · On appelle Tirdjé du Ouadaï et Tirdjé du Darfour deux chaînes de montagnes situées dans la région-frontière du Ouadaï et du Darfour. Tirdjé Note 8 · Ce nom de Nouba est assez souvent donné aux musulmans non arabes. Ana Noubaï, je suis musulman. Chenho men en Nouba, à quelle tribu des NoubNote 9 · D’autres disent que le dialecte des Moubi se rapproche beaucoup de la langue des Masmadjé. Nachtigal rapporte, de son côté, que le dialecte Note 10 · Voyage au Darfour, p. 226.Note 11 · Il est à remarquer que le mot arabe djeggel, diggel, diggèl désigne la syphilis.Note 12 · Les citations de ce chapitre sont empruntées à une Étude sur le Dar-Fertyt du capitaine Modat, qui a bien voulu nous en communiquer le manusNote 13 · Cf. Delafosse, Essai sur le peuple et la langue sara, Paris, in-8.Note 14 · Cf. G. Toqué, Essai sur le peuple et la langue banda, p. 1-29.Note 15 · Les Mbaya habitaient autrefois la vallée de la Bôhou. A l’approche des bazinguers, ils se retranchèrent fortement dans les cavernes de la réNote 16 · Cf. Toqué, op. laud., p. 20.Note 17 · Cf. Toqué, ibid., p. 13-16.Note 18 · Cf. Toqué, ibid., p. 20-21.Note 19 · Cf. Toqué, ibid., p. 18-19.Note 20 · Cf. Toqué, ibid., p. 11-13.Note 21 · Le mot Masmadjé dérive peut-être de l’arabe samdj (vilain, hideux), samâdja (laideur). Il signifierait alors : les hommes vilains, les hommeNote 22 · Nous avons cité les Mandala (ou Bandala ?) de Kabeluzu. — D’autre part, on appelle bandala le tam-tam des fétichistes habitant les confins bNote 23 · Notons que Banala est un village diongor du Quéra.Note 24 · Nous nous sommes servi, dans ce chapitre, des notes que nous avait communiqués le regretté capitaine Repoux (tué en Mauritanie, au combat deNote 25 · Les fils du souverain du Ouadaï (oulâd es selṭân) sont appelés tangtalek et kolotong, les petits-fils kolotong kolio. La reine-mère est appeNote 26 · Doud-Mourra, le lion de Mourra — Mourra est un village du sultan, à 70 km. d’Abéché, sur la route d’El Fâcher.Note 27 · On appelle doubanga, debanga une jarre énorme en terre non cuite.Note 28 · Tous les aguids principaux ont un aguid el brich. Cette fonction est une lieutenance. Le personnage qui en est investi remplace l’aguid tituNote 29 · Ce mariage fut célébré au moment où Nachtigal se trouvait à Abéché. « L’aguid el Mahamid — rapporte l’explorateur — était, ainsi que celui dNote 30 · Il appartenait à la fraction kodoï des Tioukma.Note 31 · La plupart des grands dignitaires ont chacun leur aguid el ouâdi.Note 32 · Lors de la fête annuelle qui a lieu à la montagne sacrée du Kodoï (le mont Thoréga, situé à l’ouest et non loin de Ouara), tous les adjâouidNote 33 · ouakil : fondé de pouvoirs, procureur, intendant.
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