LE OUADAÏ (continued 2)
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Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre 1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles.
Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent-cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les 3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier 1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer. De ce côté, la question restait donc entière.
Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur promesse ; il avait même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï, enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin, retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat.
Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les Maḥâmid d’Ourâda.
Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong.
Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï, l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907, l’avaient déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à nous combattre.
Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi, personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut fait prisonnier et mis à mort (juin 1907).
Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité d’oublier leurs anciens dissentiments, pour ne se préoccuper que de la lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui eurent lieu sur la Bataḥ en 1908.
Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya, devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid, de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr. Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait 400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens. Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ : il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne lui valût une disgrâce, l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant 16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000 hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ; l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé. Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de son téméraire projet.
Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, Le Temps du 10 novembre 1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr qui peut être cueilli à la première occasion ».
La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de voir un peu trop optimiste.
A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs et deux canons. Les Ouadaïens furent battus et dispersés, dans les rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh, blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie, s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur le tata de Doud-Mourra.
Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.), séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper.
Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues, 3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains. Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant-colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï. Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant 100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï et les dispersa.
Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août 1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite, le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.
Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré, où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils. Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris, sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par Delacommune, il vint demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et alla chercher un refuge dans le dâr Massalat.
Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem, allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour nous sommer d’évacuer le Ouadaï.
L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat, Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31 décembre, le capitaine écrivait à Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec les Zegâoua ».
La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires : seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, réussirent à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180 fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes, répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun.
Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave, depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant-colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier, tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était « assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car, disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier remarquait que la moindre troupe commandée par un Européen inspirait une frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois, écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ; la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus funeste influence. » On ne pouvait mieux dire.
Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France, alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché.
Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre. Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord du pays avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles-ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part, si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra.
ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis-à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.
En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr, occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya immédiatement l’aguid er Râchid, Barkaï, avec une cinquantaine de cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama : Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil, et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie. Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers, sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement dit.
Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le sinmelek Achour passèrent au Massalat avec leurs contingents ; peu après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils.
Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de Foriens et de gens d’ʿOthman.
Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50 auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient :
1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ;
2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ;
3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de sagaies.
Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières, montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les Ouadaïens : « Ces bannières, par bonds successifs, viennent à être plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200 cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants, Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris, furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril).
Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E. d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204], et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour.
Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.
« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi complètement notre autorité au Ouadaï.
« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra.
« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.
« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud, viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue pour le début de septembre.
« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle se produira ».
En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant 240 femmes en esclavage.
Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre), l’inondation du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï. Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi, autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous.
Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27 août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné avec sa puissance réelle.
« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont l’attribution ne nous est pas certaine.
« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que nous serons les seuls à respecter ».
Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec 300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord, la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de barrer la route aux Ouadaïens.
Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant-colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra avait été blessé et Tâdj eddin tué.
Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous-officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous-officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre des Colonies, vota les crédits nécessaires pour augmenter d’un bataillon de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad.
Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire du Tchad.
Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis, afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action.
« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel baron de proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes) et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa force.
« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.
« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de l’intervention européenne dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave, pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert jusqu’à la frontière égyptienne[207]. »
L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid à Ndélé.
Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911.
« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari, Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi (1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet d’inquiétudes.
Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras au Tchad pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke. Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ; il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il avait des armes et des munitions.
Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les louanges les plus exagérées.
Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé, « l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins vont baiser dans la mosquée.
Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue légendaire[208].
Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne pourra plus être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable.
Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore.
Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la frontière anglo-égyptienne au Chari.
« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.
« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il en compte 200.
« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600.
« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200.
« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.
« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.
« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.
« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi.
« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On avait espéré que la compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500 bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la question était loin d’être résolue. »
Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle. Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes d’administration française sous la direction du résident qui était auprès de lui...
L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité, ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité n’existait pas.
« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire.
« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200 à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très difficilement qu’il rend les survivants.
« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer l’approvisionnement de la compagnie, on est obligé d’arrêter les convois de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des capsules.
« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910).
« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910) jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab, qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y réfugier à son tour.
« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé. Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses engagements.
« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses bagages et une partie de ses femmes.
« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement d’urgence de la compagnie.
« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne pas tenir ses engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.
« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ; l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan encourageaient à la résistance.
« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action inévitable.
« 1o Incident d’Ouadda. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria, était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre).
« 2o Refus d’établir un village au Bamingui. — En second lieu, le Gouvernement avait prescrit que des villages fussent installés sur la piste Ndélé-Fort-Crampel. Pour ne pas compliquer la situation, il ne fut demandé à Senoussi que la création d’un seul village au Bamingui. Un délai de 15 jours lui fut donné pour envoyer 50 ménages. Le délai expira le 25 décembre, et Senoussi ne s’était pas exécuté.
« Il n’y avait pas à hésiter plus longtemps. Ne pas châtier une pareille désobéissance de la part du meurtrier de Crampel eût été impolitique, et, d’autre part, attendre plus longtemps eût été une faute.
« Malheureusement les renforts et les cartouches n’étaient pas encore arrivés.
« En attendant le moment favorable, les précautions suivantes furent prises, en vue de l’opération qui était désormais inévitable.
« Le poste du Bamingui fut renforcé par 10 miliciens demandés à Fort-Crampel (en tout 30 hommes).
« Le capitaine commandant la circonscription de Fort-Archambault fut prié d’occuper fortement Ndioko, par où Senoussi devait être évacué en cas d’arrestation. Il importait, en effet, que cette évacuation fût protégée sérieusement, et, d’autre part, la garnison de Ndélé ne pouvait être réduite sans inconvénient.
« Sur ces entrefaites, le convoi de cartouches arriva le 8 janvier.
« Rendu méfiant, Senoussi prescrivit aussitôt à Allah Djabou, son lieutenant, de rallier Ndélé en toute hâte avec tout son monde, en ne laissant qu’un faible détachement pour garder le Ouanda Djalé.
« Différer l’action plus longtemps eût été désastreux. L’arrivée d’Allah Djabou eût porté à 4.000 le nombre des fusils de Senoussi ; notre sécurité était compromise à bref délai et toute solution devenait impossible[209] ».
Senousi disposait à Ndélé d’environ 2.000 fusils, répartis en 19 bannières. Son tata et celui de son fils Adoum « occupaient un emplacement central au milieu d’une plate-forme rocheuse, véritable gradin entaillé à mi-pente dans le flanc du plateau au dessus du ravin de la Ndélé ». La compagnie du capitaine Modat, défalcation faite de la garnison du poste du Bamingui et de la garnison de sûreté du poste de Ndélé, comptait 3 officiers, 5 sous-officiers et 180 indigènes disponibles pour la manœuvre.
Le lieutenant Grünfelder, avec 80 tirailleurs, fut chargé de l’arrestation de Senousi et de son entourage. Mais ceux-ci résistèrent et Adoum se jeta sur le lieutenant, qui abattit alors à coups de revolver l’assassin de Crampel et son fils. Les bazinguers intervinrent et, peu après, la fusillade crépitait. Le capitaine Modat fit immédiatement entrer en ligne le reste de sa compagnie et se porta à l’attaque des tatas. L’action, commencée à 8 h. 45 du matin, se terminait à 4 h. 45 du soir par la dispersion des bazinguers et la prise des tatas. Cette journée nous coûtait : 2 Européens blessés (lieutenant Grünfelder, sergent Zuani), 9 tirailleurs tués et 17 blessés. Du côté adverse, les pertes étaient considérables. On compta 200 tués sur place, parmi lesquels : le sultan Senousi, son fils Adoum, Moḥammadou, petit fils de Râbaḥ, 4 chefs de bannière et 4 Arabes blancs, dont 2 chérifs venus d’Égypte. Les blessés étaient bien plus nombreux : environ 400. Allaḥ Djabou, appelé en toute hâte par Senousi, accourait du Ouanda Djalé. Quand il apprit la nouvelle du désastre, il ralentit prudemment sa marche ; le 22, il fit sa jonction avec les fuyards, parmi lesquels se trouvaient trois fils de Senousi : Djemâl ed Din, qui avait été blessé, Maḥmadou, Foufana et Kamoun. Pendant ce temps, les Banda, les Ndouka, quelques Rounga et Baguirmiens — c’est-à-dire les 8/10e de la population sur laquelle régnait naguère Senousi — venaient faire leur soumission au poste de Ndélé.
Allaḥ Djabou, après avoir fait semblant de demander l’aman, prépara une attaque de nuit. Le 6 février, une caravane de pèlerins fellahta, qui revenait de la Mekke et était divisée en 3 échelons, essaya de masquer l’action des bazinguers et de favoriser leur entrée par surprise dans nos lignes. Mais la ruse fut éventée : les deux premiers échelons furent soigneusement visités et écartés ; quant au troisième, extrêmement nombreux, il reçut l’ordre de rétrograder. A partir de trois heures du matin, les gens d’Allaḥ Djabou échangèrent quelques coups de fusil avec nos partisans. Au petit jour, les feux à grande distance qui furent exécutés par la garnison du poste mirent les bazinguers en fuite. Cet échec augmenta le nombre des défections : les derniers Banda et les Kreich vinrent, à leur tour, faite acte de soumission à Ndélé. A la fin de février, Allaḥ Djabou, campé à Djellab, n’avait plus avec lui qu’un contingent fort réduit.
Depuis lors, le capitaine Modat est rentré en France et il ne semble point que la politique inaugurée par lui — qui consistait à ruiner l’organisation musulmane édifiée par de gros marchands d’esclaves en pays fétichiste, et à assurer la protection et le développement de ces régions en s’appuyant sur l’élément banda — il ne semble point, disons-nous, que cette politique ait été suivie. En tout cas, il serait extrêmement regrettable de voir reparaître, sur ce point, les erreurs de certaine « politique musulmane ». Sans doute, une forte organisation musulmane facilite l’installation des Européens dans des pays nouveaux. Mais aussi que d’hostilités irréductibles, de difficultés, voire de dangers, prépare, dans l’avenir, cette protection outrée de l’islâm ! La religion du Prophète n’a que trop de tendances à gagner du terrain en Afrique. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, s’il est impolitique de combattre l’islâm en pays musulman, il est tout aussi impolitique de le propager, sans s’en rendre compte, en pays fétichiste. Allaḥ Djabou s’est installé, avec ses bazinguers, dans le massif du Ouanda Djalé. Maḥmadou Foufana, fils de Senousi, a attaqué un lieutenant et 50 tirailleurs du côté de Kouga : il s’est fait battre à plate couture et a perdu 100 hommes, dont un chef de bannière. — Les résultats obtenus par le capitaine Modat ne devraient-ils point être complétés par la dispersion définitive des bazinguers du Ouanda-Djalé ?
Revenons au Ouadaï. La colonne conduite par le commandant Maillard, au début de l’année 1911, n’avait pas pu régler entièrement la question du Massalat : les guerriers d’Andoka, successeur de Tâdj eddin, et les bandes ouadaïennes du sultan Doud-Mourra restaient toujours une menace pour les pays soumis à notre autorité.
La partie orientale du Ouadaï a eu de nouveau à souffrir des pillages exécutés par les gens de ʿAli Dinar. « Celui-ci ne se contente pas d’intriguer en vue d’établir à son profit une sorte de suzeraineté sur les sultanats voisins ; il persiste à exciter les populations contre nous, à menacer et à molester nos protégés, à associer ses contingents aux révoltés du Ouadaï. Une lettre qu’il fit parvenir au début de la présente année à Ḥassan, sultan du Dâr Tama, ne saurait laisser le moindre doute sur la nature des sentiments qui l’animent ; il parle en maître et avec quelque hauteur méprisante à Ḥassan qu’il appelle le « chrétien noir » ; il lui ordonne, en le menaçant des pires violences, de se reconnaître vassal du Dâr-Four. Enfin, des cavaliers portant la ceinture rouge, le turban rouge et blanc, qui sont les marques distinctives des réguliers de ʿAli Dinar, sont venus, en janvier et en février, razzier nos gens, brûler plusieurs villages dans le Dâr-Tama, enlever des femmes et des enfants ainsi que de nombreux troupeaux. « C’est incontestablement de ce côté que doit s’exercer avec le plus d’attention la vigilance de nos officiers ; des ordres ont été donnés pour que, dans le Dar-Tama, notre frontière soit constamment gardée par des auxiliaires indigènes, nos forces mobiles se tenant en arrière, prêtes à intervenir[210]. »
Au mois de mars, 800 cavaliers foriens vinrent s’installer dans le Zegâoua ouadaïen, tout près du cirque rocheux de Kapka. Ils rayonnèrent de là sur les pays environnants et réussirent, en peu de temps, à emmener 400 personnes en esclavage et à capturer plus de 5.000 bœufs et 14 chevaux : tout ce butin fut conduit à El Fâcher. Le Tama souffrit beaucoup des incursions des gens de ʿAli Dinar, et le capitaine Chauvelot, au cours d’une reconnaissance, trouva ce pays complètement dévasté : les villages étaient détruits et la population, désespérée, errait lamentablement dans la brousse. La compagnie Chauvelot poursuivit les pillards jusque dans le Darfour, sans réussir toutefois à les atteindre (mai 1911). Cette action énergique de nos troupes détermina l’ancien prétendant Choucha à faire sa soumission.
Au même moment, le commandant Hilaire opérait contre les Khouân qui se trouvaient dans l’Ennedi. Depuis qu’ils avaient accepté la domination française, les Maḥâmid d’Ourâda étaient en butte à l’hostilité des Senousia. En moins de six semaines, les pillards du Nord (Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Tedâ et Bideyât) avaient enlevé plus de mille chameaux aux Arabes. Pour remédier à cet état de choses, la meilleure solution consistait à purger l’Ennedi des éléments hostiles qui s’y tenaient à demeure. C’est ce que se proposa de faire le commandant Hilaire, avec la compagnie méhariste d’Ourâda, une section d’artillerie et 150 auxiliaires.
L’Ennedi se trouve à 400 kilomètres environ au N.-E. d’Abéché. Les cirques rocheux de Beskéré et de Sini, sortes de forteresses naturelles, servaient de refuges aux guerriers de la Senousia. Ceux-ci entretenaient les meilleures relations avec les gens du Darfour, chez lesquels ils allaient se ravitailler en grain. Leur grand chef, Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, avait participé aux deux combats de Dorothé avec une centaine de fusils. Depuis lors, il avait mené de nombreuses razzias chez les indigènes soumis à notre autorité, enlevant les troupeaux et emmenant des femmes et des enfants en esclavage. Il retenait prisonnière depuis plusieurs mois une caravane partie du Fezzan pour Abéché, dont faisaient partie les gens de ʿAbdallah Kahal, du Qaire : quelques hommes essayèrent de fuir, mais ils périrent de soif au milieu des rochers arides de la région.
La colonne Hilaire suivit l’itinéraire Ourâda-Am-Chalôba-Archeï. Les Khouân comprenaient deux groupes : les Arabes, avec Sidi Ṣâlèḥ Kéréma, et les Touareg, qui étaient commandés par le chef Koassen. Ils ne s’attendaient pas à une attaque dans l’Ennedi et s’étaient dispersés : une centaine d’entre eux étaient partis vers le Nord et une cinquantaine d’autres étaient allés au Darfour chercher du mil ; le reste s’était plus ou moins dispersé en quête de pâturages. Le 13 mai, les Touareg furent surpris à Sini : la section méhariste qui les poursuivit ramena 450 chameaux et quelques prisonniers. Le 20, la colonne tomba sur les Arabes à Kafra : les gens de Sidi Ṣâlèḥ essayèrent de résister, mais ils furent facilement dispersés ; leur chef s’enfuit blessé, laissant entre nos mains son étendard et tout son campement. Les prisonniers de la caravane et les esclaves razziés au Ouadaï furent délivrés, et, en outre, nos auxiliaires ramenèrent au camp 115 femmes et enfants des fuyards.
Les Senousia évacuèrent l’Ennedi : les Touareg descendirent plus au Sud et les Arabes se réfugièrent au Darfour. La colonne Hilaire rentra ensuite au Ouadaï, où elle devait contribuer à réduire les Kodoï insurgés.
Au début de juin 1911, eut lieu la révolte des Kodoï. Ces montagnards turbulents avaient toujours joui de privilèges spéciaux sous les anciens sultans du Ouadaï ; notre domination modifia cet état de choses d’une façon désagréable pour les Kodoï, et ceux-ci, comme tous les autres indigènes, durent payer un impôt en mil, et peut-être même supporter quelques exactions des gens d’Acyl. Du reste, il ne faut voir en cela que les motifs occasionnels de l’insurrection : le fanatisme musulman, la haine de l’étranger, l’orgueil insensé et la brutalité bien connue des Maba constituent des raisons autrement sérieuses.
Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui voyageait sans escorte, était assailli par plusieurs bandes de rebelles et, pour échapper à un sort plus cruel, se donnait volontairement la mort. Le commandant Hilaire, qui revenait de l’Ennedi, et le capitaine Chauvelot, arrivant de Bir Ṭaouil, réprimèrent la révolte. Doud-Mourra avait envoyé l’aguid el Djaʿâdné au secours des révoltés ; mais les Ouadaïens furent battus et mis en fuite.
Un vent de rébellion avait d’ailleurs soufflé sur tout le Ouadaï, et le commandant Hilaire dut aller s’installer à Atya, pour porter les derniers coups à l’insurrection, qui, dit le colonel Largeau dans un de ses rapports, « un peu partout a amoncelé les ruines ». La révolte du Ouadaï a modifié les plans du colonel Largeau. « Il semble, en effet, ne plus vouloir occuper le Tama, non plus que le Sila. Il se contentera d’établir un poste solide dans la région de Courgnes, pour surveiller ces deux points. Si Bakhit continue son agitation, le colonel Largeau fera de ce côté une rapide expédition. Ce sera tout.
« Je ne peux, dit-il, songer à m’affaiblir en étendant l’occupation. » Une compagnie occupera Amm Timan ; une autre, installée vers Ati, formera la réserve.
« Ainsi, explique le colonel Largeau, nous serons, au Ouadaï, gardés de tous côtés : au Nord, par une compagnie mobile, une section montée, des cavaliers d’Acyl et de l’artillerie ; au Sud, par les deux compagnies mobiles, qui, prélèvement fait de la garnison de sûreté, me donneront au moins 250 fusils. »
« Telles sont les dispositions que vient de prendre le colonel Largeau[211] ».
Du côté du Nord, les Senousia restent toujours nos ennemis acharnés : nous avons déjà vu qu’ils avaient fait appel aux Turcs — peu aimés des Khouân pourtant — afin d’arrêter la marche victorieuse de l’occupation française. Le drapeau ottoman fut arboré sur le fortin d’Aïn Galakka, ou Borkou, et cela a redonné une nouvelle audace aux pillards senousis, dont les rezzous continuent à être un danger pour la partie septentrionale du Ouadaï, le Baḥr el Ghazal, les abords du Kanem et les régions orientales du Territoire de Zinder. Au début de l’année 1911, nos protégés ont eu beaucoup à souffrir des incursions menées par les gens d’Aḥmed Chérif.
« On a fait le calcul que depuis 1906, c’est-à-dire en cinq ans, ces pillards ont tué, tant au Kanem qu’au Ouadaï, près de 600 personnes, en ont emmené 228 en esclavage et ont razzié plusieurs milliers de chameaux et de moutons. Le système purement défensif qui consiste à attendre les rezzous à l’intérieur de nos possessions est donc extrêmement coûteux et peu efficace. La situation est en petit la même qu’il y a trois ans en Mauritanie pour l’Adrar. Tant que nous ne nous sommes pas décidés à occuper ces oasis, les pillards y formaient leurs bandes et de là s’en allaient razzier dans tout le nord du Sénégal. Les bandes qui désolent le Kanem et le Ouadaï se forment dans le Borkou ; et tant que nous ne serons pas décidés à occuper ʿAïn Galakka, principale oasis de cette région, les six cents kilomètres de la frontière septentrionale des territoires du Tchad continueront à être exposés à leurs brusques incursions. Depuis que nous tenons l’Adrar, on n’entend plus parler de rezzous, d’attaques, de surprises, ni de pillages dans cette partie de l’Afrique occidentale ; la Mauritanie est maintenant parfaitement tranquille. Quand nous tiendrons ʿAïn Galakka, il en sera de même pour les territoires du Tchad.
« Aussi le Gouvernement de l’Afrique équatoriale, qui a longtemps résisté à l’occupation du Borkou comme étant sans valeur économique, est-il aujourd’hui convaincu que cette opération est devenue urgente au point de vue de la bonne police de cette partie de la colonie[212]. »
Nous avons déjà dit que la conquête de la Tripolitaine par les Italiens faciliterait énormément notre besogne. Les Turcs évacueront, s’ils ne l’ont déjà fait, le Borkou et le Tibesti, et la France aura alors toute liberté d’action dans des pays qui lui appartiennent incontestablement. L’occupation du Ouadaï et, plus tard, celle du Borkou et du Tibesti obligeront la confrérie des Senousia à composer avec nous. D’ailleurs, au cas où elle s’y refuserait, il nous sera très facile, une fois la question du Ouadaï réglée, de combattre efficacement et de refouler dans le désert de Libye, d’une manière définitive, les bandes de Si Aḥmed Chérif.
Le sultan ʿAli Dinar n’a tenu aucun compte des observations qui lui furent faites, sur la demande du Gouvernement français, par les autorités anglo-égyptiennes. Le débat sur les événements du Ouadaï, qui eut lieu à la Chambre le 16 décembre 1910, fit connaître que l’inspecteur général du Soudan égyptien, Slatin Pacha, avait donné, en mai 1909, les instructions les plus catégoriques à ʿAli Dinar, « lui recommandant non seulement d’observer la plus stricte neutralité, mais aussi de ne prêter son concours ni directement, ni indirectement, à l’ex-sultan du Ouadaï, notre adversaire, à ses partisans ou à des réfugiés quelconques, en lui faisant entendre que si, par sa faute, des troubles venaient à se produire, il en serait tenu pour responsable ».
Étant donné que les Anglais ne veulent pas encore occuper le Darfour et que, par conséquent, aucune sanction de leur part ne pouvait s’ensuivre, il était évident que leurs menaces devaient rester vaines. Depuis lors, ʿAli Dinar a fait razzier les territoires de son voisinage qui relèvent du Ouadaï français. Il a même essayé de s’implanter à demeure dans le Zegâoua ouadaïen ; trois zéribas foriennes furent installées dans ce pays : l’une d’entre elles était commandée par le propre frère du sultan, Ibrahim, et les garnisons se composaient de réguliers, portant la ceinture rouge et le turban rouge et blanc.
Les incursions des gens de ʿAli Dinar en pays ouadaïen peuvent nous créer des difficultés. Le sultan forien persiste à maintenir ses prétentions sur certaines provinces des confins du Ouadaï, et l’occupation de ces mêmes provinces par nos troupes l’irritera profondément. Cependant la leçon de Guéréda a porté ses fruits, et il y a lieu de croire que le renforcement de nos effectifs, l’entente qui règne entre les Gouvernements anglais et français et, en dernier lieu, la reddition de Doud-Mourra (octobre 1911) empêcheront vraisemblablement de ʿAli Dinar de se battre ouvertement avec nos troupes.
Il serait extrêmement désirable qu’une mission franco-anglaise fût chargée de délimiter la frontière qui doit séparer le Ouadaï du Darfour. Malheureusement, en l’état actuel des choses, cela n’est pas possible. Le Gouvernement anglais, pressenti à ce sujet par notre ministre des Affaires étrangères, répondit que « pour procéder à la délimitation d’une frontière si longue et si éloignée de son centre d’action, il serait obligé de faire une véritable expédition, qui pourrait être périlleuse... » Cela ne lui paraissait pas possible pour le moment. Cette question ne sera donc solutionnée que dans un avenir assez lointain, chose regrettable assurément, car la situation incertaine de la frontière sera pour nous une source d’ennuis.
Doud-Mourra, à la suite de dissentiments avec le sultan Andoko, a dû quitter le Massalat. Profondément découragé, le rival d’Acyl est venu faire sa soumission au colonel Largeau, en octobre 1911 : il avait avec lui 500 partisans environ, dont 120 armés de fusils. Doud-Mourra a été exilé à Fort-Lamy, où le Gouvernement français lui fait une petite pension. Acyl est donc sans conteste le sultan du Ouadaï[213]. La soumission de Doud-Mourra produira un grand effet moral dans tout le pays et facilitera singulièrement la tâche du colonel Largeau.
Les opérations actives vont recommencer après la saison des pluies, vers le mois de novembre, et, grâce aux effectifs dont il dispose (1 régiment de tirailleurs à 12 compagnies et de l’artillerie), le colonel Largeau pourra mener à bien l’œuvre de pacification et d’organisation qui lui est dévolue.
LES POPULATIONS DU OUADAÏ
Nous allons maintenant passer rapidement en revue les divers éléments qui constituent la population du Ouadaï[214].
Nachtigal évaluait la population du Ouadaï à deux millions et demi d’habitants ; le capitaine Julien ne la supposait pas inférieure à deux millions ; et enfin on croit actuellement que, cette population ayant été décimée par un état de guerre perpétuel et par des razzias périodiques d’esclaves sur les confins du royaume, le chiffre doit être ramené à moins d’un million.
MABA
Le groupe ethnique le plus considéré est formé par les Maba : ce sont des Ouadaoua de race, qui vinrent librement à l’islamisme et aidèrent ʿAbd el Kerim à chasser les Toundjour. Leur pays aurait été appelé dâr maba à cause de sa richesse en eau. Ils parlent le bora mabang (langue des Maba) et présentent tous à peu près les mêmes caractères. Ces indigènes ont le teint noir : ils arrangent leurs cheveux en petites tresses et possèdent, entre le cou et l’oreille, une excroissance de la peau, obtenue par l’application de ventouses[215].
Nous avons vu le rôle joué autrefois au Ouadaï par la population énergique des Maba. Ils sont toujours restés attachés aux traditions qui assuraient leur prédominance dans le pays. Mais l’extension énorme du Ouadaï, les progrès de l’armement et l’importance acquise par les contingents des aguids diminuèrent l’influence des tribus autochtones. Autrefois, le sultan devait être fils d’une femme maba ; aujourd’hui, il n’en est plus de même et les quatre derniers sultans (Ibrahim, Ghazali, Doud-Mourra et Acyl) naquirent de femmes étrangères.
Les Maba abusent de la merissé et ont, dans tout le pays, une grande réputation de brutalité. Voici, d’ailleurs, le jugement que Nachtigal a porté sur ces indigènes : « Les Maba sont bien les gens les plus orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de leur souverain et de leur propre personne[216] ».
Les Maba comprennent les tribus suivantes : Kodoï, Oulâd Djema’, Galoum, Dekker, Malanga, Madaba (ou Mandaba), Madala (ou Mandala), Matlamba, Abissa.
Kodoï. — Leur nom vient de kodok, qui signifie montagne. Ce sont des montagnards qui habitent, au nord-est de Ouara, la région marquée par le mont Kardjago. On les appelle aussi Abou Senoun[217] (les hommes aux dents), parce qu’ils ont les dents rouges. Ils comprennent plusieurs fractions (Matouk Sing, Galak Sing, Margak Sing, Oudjak Sing) et des forgerons (Nemena).
Les Kodoï parlent le maba et l’arabe : leur gouverneur porte le titre de melik. Les Kodoï et les Oulâd Djema’ sont les tribus autochtones les plus considérées du Ouadaï.
Oulâd Djema’. — Les Oulâd Djema’ sont étroitement apparentés aux Kodoï. Les deux tribus vivaient autrefois réunies : elles inquiétaient alors les sultans du Ouadaï par leur turbulence. Kharout es Seghir les sépara et donna le commandement de l’une d’entre elles à un kamkalek de l’époque, Djema’ : les sujets de ce dignitaire furent désormais appelés Oulâd Djema’. Les deux tribus n’en continuèrent pas moins à marcher la main dans la main, dans tous les mouvements qui agitèrent le Ouadaï, et à rallier autour d’elles le reste des Maba. Les Oulâd Djema’ habitent le pays au nord de celui des Kodoï.
Au début de juin 1911, Kodoï et Oulâd Djema’ se sont soulevés contre notre domination. Le 5 juin, le docteur Pouillot, qui n’avait point d’escorte, fut attaqué par de nombreux insurgés et se tira un coup de revolver sous le menton, pour ne point tomber vivant entre leurs mains. On a écrit que la lourdeur des impôts prélevés par les émissaires du sultan Acyl avait provoqué la révolte. « Le pays qui, du temps de Doud-Mourra, ne payait presque pas d’impôts — ce sultan trouvant ce dont il avait besoin en razziant les pays voisins — croit aujourd’hui que toutes les exactions qu’il subit sont notre fait[218]. » Il est possible que les nouveaux fonctionnaires ouadaïens aient eu la main lourde et aient pressuré quelque peu leurs administrés. Il existe, au Ouadaï, des habitudes séculaires contre lesquelles il faudra réagir. Mais il ne faut point perdre de vue que les Maba — et en particulier les Kodoï et Oulâd Djema’ — ont toujours joui de privilèges spéciaux et que le fait de subir la loi commune a dû les irriter profondément. Du reste, ces montagnards belliqueux ont souvent fait preuve d’indépendance à l’égard du pouvoir d’Abéché, et la révolte du mois de juin ne doit nullement surprendre. Elle fut réduite, en une quinzaine de jours, par le détachement du capitaine Chauvelot et la colonne du commandant Hilaire, qui revenaient de l’Ennedi.
Galoum et Dekker. — Les Galoum et les Dekker, peu nombreux, sont de la famille des Oulâd Djema’.
Malanga, Mandaba et Mandala. — Les Malanga, les Mandaba et les Mandala comptent parmi les tribus les plus anciennes du pays. Ils ont joué un rôle historique important et c’est ce qui explique les privilèges honorifiques dont leurs chefs continuent à jouir. Ces Maba, actuellement très réduits, sont groupés dans les quelques montagnes qui avoisinent Ouara du côté de l’Est. On trouve aussi des Malanga dispersés dans les pays du Sud, particulièrement chez les Kelinguen.
Matlamba (ou Debba). — Cette tribu, analogue aux précédentes, s’est éparpillée et ne compte plus.
Abissa. — Les Abissa, peu nombreux, parlent le maba.
Kelinguen.
Le Kelinguen est une région de montagnes qui constituent le plus gros massif des environs d’Abéché et dont les premiers contreforts se trouvent à quelques kilomètres à l’est de la capitale. D’après Nachtigal, les gens qui habitent ce pays ne forment pas une tribu particulière : ils sont de race kodoï, mararit, kabga ou arabe. Cependant l’usage s’est établi de parler de la tribu des Kelinguen. Celle-ci jouit d’une grande influence au Ouadaï ; elle soutint Moḥammed Chérif dans les luttes que ce prince dut mener contre l’élément maba. L’ami fidèle du sultan Doud-Mourra, l’aguid el Maḥamid Moḥammed ould Bechara, appartenait à une famille illustre des Kelinguen.
La majeure partie du pays kelinguen — lequel contient un grand nombre de villages — était la propriété de la famille du sultan Doud-Mourra et de quelques Ouadaïens de noble origine. « Ce qui est assez curieux dans tous ces villages, c’est de voir la division en quartiers très séparés. Il y a d’abord le village ouadaïen ; puis, à quelque distance, ceux qui appartiennent à de grands personnages. C’est ainsi que la mère du sultan a 253 villages à elle. Dans ces villages sont des captifs qui sont loin d’être à plaindre. Ils ont des cases, sont nourris ainsi que leurs familles, possèdent même souvent des moutons que leurs maîtres leur ont donnés en cadeaux. En échange, ils cultivent le mil pour leurs patrons et gardent leurs troupeaux. La seule chose qui était pénible dans leur situation, c’est que leurs enfants n’étaient pas à eux et que leurs maîtres pouvaient les vendre ou les transporter ailleurs à leur guise[219]. »
Tribus devenues analogues aux Maba.
Les Kondongo, les Mararit et les Mimi, quoique n’appartenant pas au groupe maba, sont cependant considérés comme des tribus de race noble (ḥourrin). Autrefois, lorsque le sultan était tenu de respecter la coutume qui a régné si longtemps au Ouadaï, il pouvait, sans déroger, prendre femme dans l’une de ces trois tribus.
Kondongo ou Oulâd Mêsé. — Les Kondongo forment la tribu la plus considérée du groupe : ils comptent même parmi les tribus autochtones du Ouadaï. Ils ne sont venus à l’islâm qu’après les Maba : ils aidèrent cependant ʿAbd el Kerim dans sa lutte contre le paganisme.
Nachtigal dit que les Kondongo ressemblent aux Maba, au physique comme au moral. Ils habitent au pied de la chaîne montagneuse qui s’étend à l’ouest d’Abéché et que coupe, vers son milieu, la route conduisant au dar Zioud. Ils se sont également répandus vers le Nord, du côté des pics Tolfou, Dobou, Chibi, etc., et ils se sont mélangés aux habitants de cette contrée.
Cette tribu parle le bora-mabang et un dialecte qui en est dérivé.
Les Mararit et les Mimi sont venus à l’islâm en même temps que les Maba et ils ont secondé les efforts de ʿAbd el Kerim. Chacune de ces deux tribus parle une langue qui lui est propre.
Mararit. — Les Mararit sont ainsi appelés du nom de leur ancêtre Marra ; on les nomme aussi Abou Chârib (les hommes aux moustaches) et Abii. Avec eux vivent les Châlé, Oro et Kourbô : ces indigènes parlent des dialectes plus ou moins apparentés à celui des Mararit, mais qui en diffèrent toutefois d’une manière notable. Nachtigal fait d’ailleurs remarquer que, au Darfour, ces fractions sont indépendantes des Mararit. Ceux-ci jouissent au Ouadaï d’une mauvaise réputation : on les dit sans cœur, sans foi et sans parole. On les trouve dans le pays à l’est des Kodoï : ils gardaient autrefois le Ouadaï des attaques des Tama.
Mimi ou Moutoutou. — Cette tribu est très nombreuse, mais beaucoup de ses membres se sont dispersés dans le sud du Ouadaï, où ils vivent mélangés aux autres peuplades. Nachtigal rapporte que les Mimi sont braves et cruels et qu’ils sont gouvernés par un melik ḥourr, jouissant de certaines prérogatives.
Les Mimi habitent le pays situé au nord de celui des Oulad Djema’ et des Mararit : ils voisinent avec les Zegâoua et avec les Arabes Maḥâmid d’Ourâda. Dans leur région, « le terrain est généralement sablonneux ; les dunes alternent avec le naga (terrain siliceux très dur). L’eau est assez rare..... Les villages sont grands, bien tenus, bâtis sur des dunes près des points d’eau. Les principales cultures sont le mil et le coton. Avec les Mimis vivent quelques tribus d’Arabes Maḥamids qui établissent leurs campements sur les bords de l’ouadi Fétité[220] ». Les Mimi ont contracté de nombreuses alliances avec les Zegâoua, auxquels ils ressemblent beaucoup au moral. Le sultan du Ouadaï faisait administrer le dar Mimi par un kamkalek : ce fonctionnaire percevait l’impôt et rendait la justice au nom de son maître.
Tribus immigrées.
Les indigènes dont nous allons parler présentent une analogie presque complète avec ceux des deux groupes précédents. Ils sont cependant considérés comme n’étant pas de race noble. Ils comprennent les tribus suivantes : Ganyanga, Banadoula, Kabga, Koubou et Nas Djoumbo.
Ganyanga. — Ils habitent le pays au nord-est d’Abéché. Ce sont d’anciens fétichistes immigrés dans la région des Maba : leur nom, qui est synonyme de l’arabe ʿarianin (nus), leur a été donné en souvenir de l’habillement sommaire qu’ils avaient autrefois. Ils ne sont pas nombreux et vivent mélangés aux Maba, dont ils parlent la langue et avec lesquels ils présentent la plus grande analogie.
Banadoula. — Les Banadoula sont également des fétichistes immigrés : ils parlent la langue maba.
Kabga. — Cette tribu fut convertie à l’islâm par la force des armes. Le pays des Kabga, situé à côté de celui des Mimi, renferme une montagne inaccessible, le djebel Kabga, qui permit à ces indigènes de rester longtemps indépendants du Ouadaï : ils furent cependant vaincus et dispersés. On les trouve actuellement dans le Kelinguen et du côté de Mourra, le village du sultan. Les Kabga se sont mélangés aux Maba, auxquels ils ressemblent beaucoup : ils possèdent toutefois une langue qui leur est propre.
Koubou. — Les Koubou dépendent politiquement des Mararit. Nachtigal dit qu’ils appartiennent au même groupe ethnique que ces derniers et qu’ils en sont peut-être issus. Ils parlent, en tout cas, un dialecte se rapprochant du mararit.
Nas Djoumbo. — Les gens qui habitent la région de Ḥadjer Djoumbo sont actuellement analogues aux Maba.
C’est dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo et Ourâda que se trouve le ouadi Yên, sur les bords duquel de nombreuses tribus nomades (Noarma, Zegâoua, Missiriyé, etc.) viennent installer leurs campements, à la fin de la saison des pluies. Le reste du pays est habité par des Mimi, Nâs Djoumbo et autres Ouadaïens, qui cultivent un peu de mil et de coton.
Tribus plus ou moins alliées aux Maba.
Le groupe formé par les Karranga, Fala, Kachméré, Marfa, Kadjanga, Ali et Moyo se rapproche beaucoup du groupe maba, soit que ces indigènes possèdent des liens de parenté avec les tribus autochtones, soit qu’ils en aient adopté les mœurs et les coutumes. Sauf certaines fractions des Kadjanga, les tribus de ce groupe furent converties par la force des armes (anermélé).
Karranga. — Les Karranga sont considérés comme étant de meilleure noblesse que les maîtres du pays. Cette tribu est très belliqueuse et fort redoutée pour sa cruauté : elle est gouvernée par un melik. Les Karranga sont étroitement alliés aux Maba : ils parlent un dialecte spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang. Ils habitent les montagnes qui se trouvent au nord d’Am Deguemat. C’est dans le massif des Karranga qu’était autrefois installée la souveraineté des Toundjour : leur sultan avait sa capitale au pied du mont Kadama.
Fala ou Bakka. — Les Fala se rattachent aux Karranga. Ils ressemblent en tous points aux tribus maba, dont ils ont les mœurs et les usages. Ils habitent les montagnes situées au sud d’Am Deguemat et parlent un dialecte dérivé du bora-mabang.
Kachméré. — Les Kachméré présentent le type maba, mais leur teint est un peu moins noir que celui des tribus autochtones. Ils ont des mœurs et des coutumes différentes : c’est ainsi qu’ils mangent des mets que les Maba considèrent comme impurs (grenouille, lézard). Ce sont des gens très pacifiques. Ils parlent un dialecte spécial dérivé du bora-mabang. Cette tribu habite le pays de la rive gauche de la Bétêha, au nord du massif des Karranga.
Les Kourdjinna parlent un dialecte apparenté au kachméré.
Marfa. — Les Marfa ressemblent aux Maba au point de vue physique, mais ils ont les mœurs et les coutumes des Kachméré. Ils sont également d’humeur pacifique et leur tribu est la seule qui n’ait jamais pris les armes contre les sultans du Ouadaï. Ils parlent un dialecte dérivé du bora-mabang, assez proche de celui des Kadjagsé. Ils habitent le pays à l’est des Karranga.
Kadjanga ou Abou Derreg. — Les Kadjanga vivent au milieu de Maba authentiques : ils se sont alliés à ceux-ci et l’accord le plus parfait règne entre les deux populations. C’est pourquoi on range parfois cette tribu parmi les Maba de race : cependant une fraction des Kadjanga a été convertie à l’islâm par la force des armes. Ces indigènes parlent la langue maba et un dialecte qui en est dérivé. Ils sont peu nombreux et ont la réputation d’être braves, mais cruels. Leur tribu habite la région de la haute Bétêha, et la partie orientale du territoire qu’elle occupe est marquée par le confluent des Delal, Lobbode et Mondjobok.
Ali. — Les Ali habitent la partie orientale du Ouadaï et sont installés à côté des Massalat el Hôch. Ils se rapprochent quelque peu des Maba par les mœurs, les coutumes et les traditions. Ils parlent le bora-mabang et un dialecte qui en est très éloigné ou peut-être même totalement différent.
Moyo. — Les Moyo semblent appartenir à la même famille que les Marfa. Ils ont le teint plus noir que les Maba. Ils parlent le bora-mabang et un dialecte qui leur est propre. Cette tribu, peu nombreuse, vit en très bons termes avec les Marfa et les Kadjagsé : son territoire est d’ailleurs situé entre celui de ces deux tribus. Les Moyo habitent quelques montagnes au nord d’Akroub et d’Amm Goudjia.
Kadjagsé ou Kadjaksé
Les Kadjagsé paraissent se rattacher à la famille des Marfa : ils parlent d’ailleurs la même langue que ceux-ci. Nachtigal dit que les Kadjagsé sont très honnêtes et très bons. Dans tout le Ouadaï, en effet, ces indigènes jouissent d’une excellente réputation : on ajoute aussi qu’ils sont très pieux et que leur tribu compte de nombreux fogara. Il est de toute évidence que des gens aussi brutaux que les Maba devaient accuser de lâcheté une pareille population.
Le pays des Kadjagsé est parsemé de petites montagnes, dont la plus élevée est le djebel Abassa[221]. Ces montagnes produisent beaucoup de miel, qui est recueilli avec soin par les habitants et leur sert à acquitter une partie de l’impôt : la tribu envoie tous les ans une grande quantité de pots de miel au sultan d’Abéché. Chose assez curieuse, d’ailleurs, cette industrie diminue quelque peu l’estime en laquelle certains indigènes tiennent la population sympathique des Kadjagsé : d’après eux, le fait d’enlever aux abeilles le fruit de leur travail serait désagréable à Allah. Le faqih médagaoui, qui nous donnait ce renseignement, avait visité le Kadjagesé alors qu’il était mehadjiri. Il professait le plus sérieusement du monde l’opinion précédente sur l’apiculture : mais cela ne l’empêchait pas de faire ses délices des petits gâteaux au miel que lui confectionnaient ses femmes.
Le pays des Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont administrés par des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le plus élevé en grade porte le nom de khalifa.
Tribus absolument différentes des Maba.
Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba d’une façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par l’affinité de la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant des tribus qui en diffèrent complètement et dont les dialectes — sauf cependant pour les Massalat — ne sont point apparentés au bora-mabang.
Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. Ces indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en diffèrent beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur est propre.
Soungor. — Les Soungor sont très religieux. Ils furent cependant convertis à l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux chevaux et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la frontière du Darfour, au sud-est du dâr Tama.
Guimr ou Ermbeli[222]. — Les Guimr (ou Guemr, Guemra) sont originaires du Darfour. Ils furent les premiers habitants du dâr Tama. Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. Les Guimr du Ouadaï se sont dispersés : on les trouve aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale Ganâtir) et aussi dans le dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir Yoyo).
Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être de la même famille que celle des Guimr.
Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de ses voisins — notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et prospère. Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la moitié de ses villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été la proie de qui voulait : il a été razzié trois fois par les Foriens, trois fois par les Massalit et deux fois par les Za’aoura (Zeghâoua, Zegâoua), de sorte qu’il lui reste bien peu de sa grandeur première[223]. »
Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela dans son pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. Cet officier s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de rester à Ganâtir, afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute incursion ennemie ; mais satisfaction ne put point être donnée à Idris. Après le massacre de la colonne Fiegenschuh, les Foriens envahirent son pays : un neveu de ʿAli Dinar, Aḥmadou Beïda, fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris s’enfuit au Tama et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de l’aguid Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son fils Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps après.
A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de nouvelles incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le capitaine Chauvelot, qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne réussit pas à les atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne a attiré sur d’autres points l’attention du commandement, et il est probable que l’occupation du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se feront pas de quelque temps encore.
Tama. — Les Tama ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr régnaient à l’origine dans le pays de Niéré, mais une famille de race dadjo, originaire du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit Nachtigal, la survivance chez les Tama, et particulièrement chez leurs femmes, de certains caractères distinctifs des Dadjo.
Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont énergiquement défendu leur pays contre les entreprises des sultans ouadaïens. ʿAbd el Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui semblait à peu près définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de nouveau contre eux et essuya plusieurs échecs, avant d’arriver à les soumettre. Le sultan du dâr Tama installé par Chérif, Ibrahim, ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien de vassalité qui l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs chefs ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être menées contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains d’Abéché de faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur avènement au trône.
C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand fut assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ d’Abéché, vers la fin de l’année 1856[224]. Les seuls Européens qui aient trouvé la mort dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné le 2 avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.
Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de nouveau à combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la fuite dans une rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie à l’aguid el Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à Dannat et le remit à Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné et fut remplacé par Yousouf en Nefsa.
Les voyageurs italiens Massari et Matteucci séjournèrent au dâr Tama du 5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au Ouadaï. Le sultan du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et s’intéressa à leurs projets de voyage : il parut rassuré lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils étaient porteurs d’une lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan d’Abéché, Yousef, et que, au cas où ce dernier leur refuserait l’autorisation de pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. Ibrahim écrivit alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette lettre à Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un compagnon de route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans un petit village des environs de Niéré et, le 1er octobre, le prince Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, prit la route de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le sultan du Ouadaï, Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin d’avoir des renseignements précis sur le compte des Européens qui demandaient à traverser ses États. Un faqih interrogea les voyageurs et sa conclusion fut : que les Ouadaïens et les chrétiens avaient une religion différente, mais que ceux-ci croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan Yousef chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller chercher les deux voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il désirait fort posséder une carabine Winchester. Massari et Matteucci purent alors prendre la route d’Abéché.
Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr Tama présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de montagnes, de formation granitique, dont la plus grande, haute de 180 mètres, atteint à une altitude de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer — l’industrie de Gneri (Niéré) est nulle et le commerce est également presque nul ; quelques Djellâba du Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama sont une belle race. De taille élevée (près de 1m,80), tête brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont pas curieux. Ils s’habillent avec décence et obéissent bien à l’autorité qui les commande[225]. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une zone inhabitée d’environ 50 kilomètres, « désert tout artificiel, dû aux guerres incessantes entre les deux pays ; la végétation y est très belle »[226]. La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 kilomètres d’Abéché.
Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit au dâr Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux Français : il abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le vide devant nous. Il fut alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui vivait depuis très longtemps à la cour d’Abéché, où il était dignitaire. Afin de consolider ce nouvel état de choses, le lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre ʿOthmân, qui tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En octobre 1909, eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de ʿOthmân, qui se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia chez les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En février 1910, un mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha put rentrer au Tama, grâce à l’appui du sultan des Massalat : Ḥassen et nos auxiliaires ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et Idris, sultan des Guimr) se replièrent alors vers l’Ouest. Quelques jours plus tard, Ḥassen rentrait de nouveau dans Niéré, avec le capitaine Chauvelot ; mais il dut abandonner sa capitale, pour la seconde fois, quand les troupes d’Adoum Roudjal envahirent le pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à Niéré par les Foriens.