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Études Littéraires; dix-huitième siècle

DIX-HUITIÈME SIÈCLE (continued 6)

Reading edition

De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée maîtresse de la Lettre sur les spectacles.

Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est bien contestable.—Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.—Reste à savoir précisément si les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.—C'est ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par nous, qu'en leur fond ces personnages, non seulement nous ressemblent, cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.—Dès lors c'est une moyenne des moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs de tout le monde.

Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et l'autre l'humanise, au sens propre du mot, le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la longue, fait périr.—Et il resterait à examiner si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le théâtre est neutre.

A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se conformer.—Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.—Tout cela est très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur communique?—Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.

Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du Discours sur les lettres et les arts ne me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.

Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.—Ce qui serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.

IV

L'ÉMILE.

Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant de plus près, dans l'Émile. L'Émile est un roman d'éducation destiné à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.—La société corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas le faire descendre, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de la société des enfants, et même de la famille. Les reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la question.—Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, quand Emile a quinze ans, le père est mort.—Rien de plus juste d'après l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous un autre nom, la tradition, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de méprises sur sa destinée que l'humanité a légué et lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait tâcher de retrouver.

—Mais alors retranchez aussi le précepteur!—Mais non, puisque la société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement «l'éducation négative».

Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.

—Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.—Mais alors, il l'ignorera?—Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est qu'un droit.—Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures concertées l'en dégoûtera.—Ainsi de suite.

Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.—Ce système d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.

Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq ans de son existence?

Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave, précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le modèle.»

Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que l'éducation de l'Emile est une éducation ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée à la Rousseau, que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite en société? Je n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille n'est pas même soulevée.

Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi artificielle que possible.

La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.—Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une autre.—Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout brave.—Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son caractère se retrouve peut-être ici.

Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de l'éducation, de «l'humanitas», comme disaient les anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à Dieu.

Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'Emile, parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.—Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans l'Emile vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.

Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de belles amours; et le livre s'achève comme une Nouvelle Héloïse dont le dénouement serait heureux.—Il avait bien été un peu cela dès son principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.

Et n'y a-t-il rien à tirer de l'Emile?—Une seule leçon, mais importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est pas original n'est pas un style;—nous enseignons à penser, et toute pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;—nous enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;—nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est l'abdication de la volonté.—L'enseignement va donc, par définition, contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.—Et pourtant il faut enseigner; car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.—On se débat dans cette contradiction naturelle et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés, est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.

Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un paresseux qui n'a fait que nous écouter;—en un mot, croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement à être tel.

Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.

Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber. Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à l'inégalité des esprits.

Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il y est venu, sinon dans l'Emile, du moins dans la Nouvelle Héloïse (partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les vraies données du problème, qu'elle est une conquête.

V

LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»

La Nouvelle Héloïse est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses Confessions, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste que de Rousseau écrivant Julie. Julie est la femme qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver toute sa vie;—sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.

Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.—Ils sont dans le faux comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande folie qui se puisse.—Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas précisément, ils se reconnaissent faibles.—Etudier leurs propres passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.—Mais ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde, à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.

Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la Nouvelle Héloïse sont les aventuriers du sentiment, et la Nouvelle Héloïse est le roman picaresque du coeur.

Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que deviendront-ils?—Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la longue, et le roman ainsi fait serait interminable.—Ils pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des mêmes yeux. Mais, ainsi, ils deviendraient vulgaires; et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.—Aussi il tue le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. Les personnages avaient fait comme une association de singularités. Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en même temps qu'ils la subissent.—Un cas fortuit était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens commun.

Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.—Les personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.

Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité et de candeur.

Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était à peu près inconnu avant la Nouvelle Héloïse; et cela intéressa comme une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de le sentir, tout un renouvellement du roman.

Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus séductrices que ses joies, est d'une fine observation.

Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.

Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à une autre femme.—Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, et alors elle croit l'avoir eu toujours en elle aussi fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.

Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance et protection maternelles.—Tout cela signifie que pour la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.

Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle de la Nouvelle Héloïse. C'était se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils venaient, ils avaient été vivants et profonds.—Le siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et attendri.

Tant de choses dans un roman!—Elles y étaient parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la Nouvelle Héloïse, avec un peu de ses vices, beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.

VI

LES «CONFESSIONS»

Ses Confessions n'en sont que le complément. Elles sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage parce qu'il y dit je; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de paresse gaie, d'insociabilité, et, disons-le, d'immoralité.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.—Ne vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au rêve.

Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être à reconquérir.

Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous consentions à la subir.

Et voilà aussi pourquoi les Confessions restent l'ouvrage de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur —aidée de celle du temps—a laissé des souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les Confessions, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,—d'autant qu'ils seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a fait une résurrection.

Aussi c'est un roman, ces Confessions; c'est un roman par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants, les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance et de la folie.

VII

SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en parlant de la Profession de foi du Vicaire Savoyard, sont plus brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.—Rousseau est parti, comme il était naturel, d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il l'exprime.

Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.—Elle n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion, du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans devoir.—Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment, et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne fais.

Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la «religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la question religieuse s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du Dictionnaire philosophique. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple «officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.

Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.

Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.—L'optimisme misanthropique c'est la définition même de Rousseau.—Le monde est bon parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, à laquelle Candide est une réponse, avec une assurance et une intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et purge le monde.—Resterait à expliquer comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...—Mais l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.

Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.—Reste la mort; mais la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.—Voilà le système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.

Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.—Il semble que la pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.

L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.—Ses misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.— Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de malheurs personnels, se prend à tout.—Mais si le pessimisme ordinaire est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme système que le système adverse;—et s'il se complique d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le redresser.

Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, rares et courts du reste (Lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne.—Lettres à M. l'abbé de ***, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des lettres de direction, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le «Sénèque à Lucilius» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans l'Emile, partie dans Héloïse, partie, et c'est encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant des beautés naturelles,—ensuite un médiocre philosophe,—enfin un moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque douce et insinuante puissance à les guérir.

VIII

LE «CONTRAT SOCIAL»

Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.

Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?—Eh bien, ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.

S'il n'y avait que l'Inégalité d'un côté et le Contrat de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de l'Inégalité, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas seulement dans l'Inégalité. Elle est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans le Discours sur les Lettres, dans l'Inégalité, dans la Lettre sur les Spectacles, dans l'Emile, dans la Nouvelle Héloïse et dans la Lettre à Mgr. de Beaumont; et j'ai montré que dans cette dernière (après l'Emile), Rousseau renvoie à l'Inégalité, en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.—Donc cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes adversaires, pris à l'inverse, je dis que le Contrat social de Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;—à moins qu'on ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le Contrat social, ce à quoi je ne m'oppose point.

Oui, le Contrat social a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.—«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le Contrat et en lisant la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral intransigeant, anarchiste.—Il a été le contraire; je n'y peux rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il y a un peu de flottement dans le Contrat et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du Contrat est nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà l'idée maîtresse du Contrat social. Ce tout le monde qui a corrompu chacun—n'est-il point vrai, Rousseau?—c'est lui qui a tout droit sur chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave—n'est-il pas vrai, Rousseau?—peut légitimement disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais—n'est-il pas vrai, Rousseau?—ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin général du Contrat.

Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés du peuple ne sont pas ses représentants; ils ne sont que ses commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»—Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne risque pas même d'être méprisée.—C'est pourtant à ce despote sans frein que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un veto. Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou incomplète.

Peut-être aussi—je n'en sais rien du reste—peut-être aussi les quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.—Sans doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la tyrannie qui puisse être.

Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet de son père.)—Cette école, tout entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire qu'il n'y a pas de souveraineté; qu'il y a un aménagement social qui établit une autorité, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.

Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le Contrat social, sont dans le Contrat social. C'est la plus heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. —Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et avec passion.—Et c'était aussi, partie grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite et facilement intelligible.—Et il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à ses idées générales, encore que même dans le Contrat il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part au moins, responsable.

IX

ROUSSEAU ÉCRIVAIN

Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et plier les coeurs.

Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.

Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation et l'étude des faits, mais des constructions à priori et des abstractions de «promeneur solitaire».

Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de raison, c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on s'enivre de raisonnement, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, d'une idée générale devenant système politique, système pédagogique, système religieux, système social.

Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très systématique et très séduisante, voilà Rousseau.

Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du génie, telle intuition, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas connaître.

Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque depuis Bossuet.

A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.

Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style oratoire.

Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la conduite du discours, et, plutôt que l'ordre véritable, ce mouvement qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce mouvement que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas le don.

C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.

Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et qui brille.

C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout son élève passionné, George Sand.

A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?

X

Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.

Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu—et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.—C'était, sous la forme d'un rêve doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre poids,—nec se Roma ferens,—qui s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.

En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.

S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de non-sécheresse, et de rêverie sentimentale.—C'était un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer comme, des élégances.—C'était un poète, mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, du point de départ ou du chemin.

C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, la société à la Rousseau, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière façon de fausseté d'esprit.

En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante et irascible.—Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et songe vite à en rejeter le fardeau.—Et encore ses vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.—Rousseau a donné en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe sociale, et sa manière de s'y accommoder.

Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la vue.—Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.

BUFFON

I

SON CARACTÈRE

De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser, mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus original.

Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle central, il ne s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou club politique ou philosophique, il n'a pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du tout.—Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son existence.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 82: (retour) Préface des Lionnes Pauvres.Note 2 · Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment cNote 3 · Note 83: (retour) Mot d'Edmond Scherer.Note 4 · —Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; caNote 5 · Note 84: (retour) Confessions, Partie II, livre IX.Note 6 · Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'Emile, l'idée confNote 7 · Note 85: (retour) Emile, livre II, au commencement.Note 8 · —Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égNote 9 · Note 86: (retour) En particulier M. Champion dans son très beau livre sur l'Esprit de la Révolution et dans un article de la Revue Bleue, féNote 10 · Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver justement le contraire de ce que j'avance86... Ils disent: il ne fautNote 11 · Note 87: (retour) Gouvernement de Pologne.Note 12 · Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de toutNote 13 · Note 88: (retour) Voir notre Dix-Septième siècle, article Fénelon. (Lecène, Oudin et Cie.)Note 14 · Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y mènent point?—Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de JNote 15 · Note 89: (retour) Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)Note 16 · Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui Note 17 · Note 90: (retour) Dans l'Emile, livre V.Note 18 · Note 91: (retour) Contrat social, II, 2.Note 19 · —Mais Montesquieu?—Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande influence sur le Contrat social. Trop orgueilleux pour en convenir, RouNote 20 · Note 92: (retour) Contrat social, III, 1.Note 21 · Note 93: (retour) Contrat social, III, 4.Note 22 · Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mNote 23 · Note 94: (retour) Contrat social, II, 4.Note 24 · Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la souveraiNote 25 · Note 95: (retour) Lettre à Dalembert sur les spectacles.Note 26 · Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée,
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