DE LORD BYRON. (continued 4)
Paulin Paris translation
avec le billet suivant à M. Murray.
3 décembre 1813.
«Voyez dans l'Encyclopédie, article la Mecque, si c'est là ou à Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi les deux premiers vers de ma variante:
Blest as the call which from Medina's dome Invites devotion to her Prophet's tomb, etc.
Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens de vous indiquer.--La Fiancée d'Abydos, chant II, page...
«Tout à vous, etc.
B.
«Vous trouverez cela en cherchant la Mecque, Médine ou Mahomet. Je n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»
Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:
«Avez-vous vérifié? Est-ce Médine ou la Mecque qui renferme le Saint-Sépulcre? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence. Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi je vous aurais évité cette peine. Je rougis, en bon Musulman; de ne plus me rappeler cela avec précision.
«Tout à vous, etc.»
B.
En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels qu'ils sont demeurés:
Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall To pilgrims pune and prostrate at his call.
Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.
LETTRE CXLIV.
À M. GIFFORD.
12 novembre 1813.
Mon Cher Monsieur,
«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine dédicace, et que je ne m'adresse pas à l'éditeur du Quarterly-Review, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.
»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus forcé par la faim et les instantes prières de mes amis; mais j'étais dans cette position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait; et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que je prends de vous le soumettre une seconde fois.
»Je vous prie de ne me point répondre. Sincèrement, je sais que votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de répondre.
»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé stans pede in uno, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.
»Croyez-moi toujours,
»Votre obligé et affectionné serviteur,»
BYRON.
Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray, ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.
LETTRE CXLV.
À M. MURRAY.
12 novembre 1813.
«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers exemplaires du Giaour étaient partis, ou que du moins il ne vous en restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter la Fiancée d'Abydos, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté le Giaour; dans le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.
»P. S. Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées, et non, comme celles du Giaour le sont quelquefois, sur une seule feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne saurais lire aisément.»
À M. MURRAY.
13 novembre 1813.
«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu de:
Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.
On mettrait:
Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma naissance solitaire, etc., etc.
»Tout à vous,»
B.
«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de living heart (cœur brûlant), mettez quivering heart (cœur tremblant). C'est le neuvième vers du passage manuscrit.
»Toujours tout à vous,»
B.
À M. MURRAY.
«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de
And tints to-morrow with a fancied ray,
Imprimez:
And tints to-morrow with prophetic ray.
The evening beam that smiles the clouds away
Ou bien encore:
(gilds) And ( ) the hope of morning with its ray; (tints)
Ou enfin:
And gilds to-morrow's hope with heavenly ray.
«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle de ces versions est la meilleure, ou plutôt la moins mauvaise.
«Je suis toujours, etc.
A M. MURRAY.
13 novembre 1813.
«Dans la dédicace, au lieu de le respect le plus affectueux, mettez avec tous les sentimens d'estime et de respect.»
A M. MURRAY.
14 novembre 1813.
«Je vous envoie une note pour les ignorans, mais, en vérité, je m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du mérite poétique de mes compositions; mais, quant à la fidélité des mœurs et la correction du costume, dont les funérailles sont une bonne preuve, je me défendrai comme un diable.
«Tout à vous, etc.»
B.
14 novembre 1813.
«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non la première qui est entre les mains de M. Gifford, mais la seconde, que je viens de vous renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux vers de plus.»
«Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CXLVI.
A M. MURRAY.
15 novembre 1814.
«M. Hodgson a relu et ponctué cette seconde, sur laquelle il faudra imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux la Fiancée que le Giaour; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures de suite chaque fois.
«P. S. Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.
«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et peut-être davantage, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»
LETTRE CXLVII.
A M. MURRAY.
17 novembre 1813.
«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme le terrible compte, quand les hommes ne riront plus, rend la conversation peu amusante, je crois qu'il vaut autant vous en écrire maintenant deux mots. Avant que je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez prêt à me donner 500 guinées du Giaour, ma réponse a été, et je ne prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En conséquence je différerai tous arrangemens pour la Fiancée et le Giaour, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous prévenir que je ne regarde pas la Fiancée, comme valant la moitié autant que le Giaour: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira d'ajouter à ou de retrancher de la somme offerte pour le Giaour, dont le succès est maintenant assuré.
«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez l'accepter en cadeau.
»P. S. Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait, puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.
»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous confirmer dans votre orthodoxie.
»Encore un changement; au lieu de un, mettez le: le cœur dont la douceur, etc.
»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: Au très-honorable lord Holland, sans les prénoms Henry, etc.»
À M. MURRAY.
20 novembre 1813.
«Nouvelle besogne pour les libraires de pater noster Row; je fais tous mes efforts pour enfoncer le Giaour, tâche qui ne serait pas difficile pour tout autre que son auteur.»
À M. MURRAY.
22 novembre 1813.
«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque bagatelle ne m'aurait point échappé.
»P. S. Envoyez les premiers exemplaires, de la part de l'auteur, à M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson (Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»
À M. MURRAY.
23 novembre 1813.
»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans votre intérêt. Il faut écrire:
He makes a solitude, and calls it peace.
»Makes (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que leaves:
Mark where his carnage and his conquest cease; He makes a solitude, and calls it peace.
(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude et appelle cela... paix.)
LETTRE CXLVIII.
À M. MURRAY.
27 novembre 1813.
«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la nouvelle édition du Giaour fût jointe aux exemplaires que j'ai demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous enverrez les Giaours après séparément.
»Le Morning-Post dit que je suis l'auteur de Nourjahad! Ce faux bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame de furieuses et divertissantes critiques. L'Orientalisme, qui s'y trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le Levant en faveur auprès du public.
»P. S. J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous, vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le mélodramaturge.»
LETTRE CXLIX.
À M. MURRAY.
28 novembre 1813.
»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet très-flatteur au sujet de la Fiancée, avec invitation d'aller passer la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»
À M. MURRAY.
Dimanche... lundi matin, 3 heures, jurant et en robe de chambre.
«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en faire une page erratum, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans le texte. Le passage entier est une imitation de la Médée d'Ovide, et, sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que cela soit fait directement: cela ajoutera une page, matériellement parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes encore à tems pour le public. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les critiques.
»P. S. J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'Allemagne opérera sur moi comme un somnifère, mais j'en doute.»
À M. MURRAY.
29 novembre 1813.
«Vous avez, dites-vous, relu avec soin! Comment donc avez-vous pu laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas courage, c'est carnage qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me couper la gorge.
»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»
LETTRE CL.
À M. MURRAY.
Lundi, 29 novembre 1813.
«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à la page d'errata, il vaut mieux la placer au commencement. Les complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le second article dans le Journal, ce qui me fait soupçonner que vous pourriez être auteur de tous les deux.
»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement en deux chants? Autrement ils vont penser que ce sont encore des fragmens, espèce de composition qui ne peut guère aller qu'une fois; une ruine fait très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire une ville. Telle quelle, la Fiancée est jusqu'ici mon seul ouvrage d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les diables; le Giaour est une série de fragmens; Childe n'est pas terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.
»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.
»P. S. Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma position dans le camp ennemi et la qualité d'ingénieur aux avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même l'auteur.»
À M. MURRAY.
30 novembre 1813.
«Imprimez ceci à la suite de tout ce qui a rapport à la Fiancée d'Abydos.
B.
»Omission. Chant II, page... après le vers 449,
So that those arms cling closer round my neck.
lisez:
Then if my lip once murmur, it must be No sigh for safety, but a prayer for thee.
(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour mon salut, mais une prière pour toi.)
À M. MURRAY.
Mardi soir, 30 novembre 1813.
«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'errata, il faut faire la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je me suis rappelé que murmurer est un verbe neutre (en anglais); j'ai été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif murmure;
The deepest murmur of this lip shall be No sigh for safety, but a prayer for thee!
(Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour mon salut, mais une prière pour toi!)
«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit comme il faut.»
À M. MURRAY.
2 décembre 1813.
«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint ou dans le texte ou dans les errata. J'espère qu'il en est encore tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.
»P. S. Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour tous deux.»
À M. MURRAY.
3 décembre 1813.
«Je vous envoie une égratignure ou deux qui guérissent. Le Christian-Observer est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit partager le sort ordinaire des livres de morale.
»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à intercaller.»
À M. MURRAY.
Lundi soir, 6 décembre 1813.
«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission de la négative pas devant désagréable, dans la note sur le Rosaire d'ambre. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais choix du titre (la Fiancée, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur eût sur le dos un vampire à cheval.
»P. S. La page 20 porte toujours a au lieu de ont. Jamais poète fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?
»2e P. S. Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir. J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles des autres.»
LETTRE CLI.
À M. MURRAY.
27 décembre 1813.
«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore paru, mais peut-être votre majesté a-t-elle des moyens de se procurer ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.
»P. S. Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.
»Si vous écrivez à l'éditeur du Globe, dites-lui que je ne demande pas d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière ancre de salut.»
Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées encore toutes saignantes, mais nous en avons donné assez pour montrer qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.
À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé; car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée le Livre, qui, par les matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y déploie.
LETTRE CLII.
À M. ASHE.
N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.
Monsieur,
«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation, je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je vous prie de me le pardonner.
»Je suis, etc.»
BYRON.
Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en pareil cas, lui fit la réponse suivante.
LETTRE CLIII.
À M. ASHE.
5 janvier 1814.
Monsieur,
»P. S. J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»
Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des Extraits de l'Anthologie, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.
LETTRE CLIV.
À M. MERIVALE.
Janvier 1814.
Mon Cher Merivale,
«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que Live and protect vaut mieux, parce que Oh who? entraînerait un doute sur le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous voulez obtenir tout le succès que vous méritez, n'écoutez jamais vos amis, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que qui que ce soit.
Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que, dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.
Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque, je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait jusque-là pu étudier.
Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet, sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et appréciée dès son enfance.
Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi discontinué pendant quelques semaines à cette époque.
JOURNAL, 1814.
18 février.
»J'ai lu le Morning-Post à mon lever, contenant la bataille de Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.
»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.
»Le Corsaire a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit en amore et beaucoup d'après la vie réelle. Murray est content de la vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce qu'il faut.»
9 heures.
«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un billet de lady Melbourne, qui dit que l'on dit que je suis bien triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup de cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur. Il vaut mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux, que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!... toujours un mais à la fin du chapitre.
»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.
»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: Ne soyez jamais seul, jamais oisif! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se refroidir, et cependant... cependant... toujours des mais et des cependant. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson... Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»
Minuit.
«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé des cigares.
»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus! Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant: comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le haïr et le mépriser?
»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement; ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une république!
»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre. J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités. Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.
»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer la dame de ses pensées.
Divesne, prisco natus ab Inacho, Nil interest, an pauper et infima De gente, sub dio moreris, Victima nil miserantis Orci. ................................ Omnes eodem cogimur.
»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des habitudes, mais surtout de la digestion.»
Samedi, 19 février.
«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. Maintenant, à mes affaires...
»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe. Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»
20 février.
«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis intimes.
»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.
»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie maintenant. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une; je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini, fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.
»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems et lu les Brigands de Schiller: la pièce est bien, mais Fiesque vaut mieux; Alfiéri et l'Aristodème de Monti sont encore infiniment supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.
»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de son poème, Safie. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses pensées sont empruntées, d'où? c'est aux écrivains de Revues à le chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr ce n'est pas la chaleur qui lui manque.
»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»
Samedi, 27 février.
«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.
»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!
»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.
»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne encore une fois sa patrie, væ victis!»
Dimanche, 6 mars.
«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh, Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui. Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour gros, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du *** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le chemin du salon.
»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le Quarterly-Review, se prit à parler de cet article comme de la chose la plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que l'article en question...
»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette saison, comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit bambin de lady ***. «Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant la saison,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici là.
»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement relié, et je le garderai comme une relique.
»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa vie.»
7 mars.
«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon, dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne, bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant que j'y reste toujours trop long-tems. Memento... m'en corriger.
»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte! L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.
»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue (l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches; je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me retirer derrière la balustrade pour dire amen. Portsmouth répondait comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»
Jeudi, 10 mars.
«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward Fitzgerald anglais.
»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire. Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens du premier ordre; mais le plus jeune a encore une bonne réputation. Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques. Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout Shéridan, malgré toute sa méchanceté.
»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si bien à faire une pairesse.
»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans le rôle de Hoyden, et Jones assez bien dans celui de Foppington. Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse lui aimer les assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir, sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière. Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable quand il prend si bien l'apparence de la vérité.
»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.
»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir, finita è la musica.
»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»
Mardi, 15 mars.
«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera question de moi dans le prochain numéro du Quarterly; en ce cas, j'y serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant la porte d'une certaine conférence légo-littéraire, le Westminster forum, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La question à l'ordre du jour pour ce soir étant lequel de vous deux est le meilleur poète? Je suppose que les templiers, ou soi-disant tels, auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis en meilleure compagnie.............................
»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le Corsaire. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad me ressemble tant. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si intimement vienne me dire cela à mon nez. Si elle partage cette opinion, qui diable ne l'adoptera pas?
»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative dans le Morning-Post: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je n'ai fait pour moi-même.............................................
»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les Nouvelles italiennes de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu une satire contre moi, intitulée l'Anti-Byron, et dit à Murray de l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela... et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas comme l'auteur de ce tourbillon.
»Reçu de Bella une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends garde, j'en redeviendrai amoureux. ................................ .........................................
»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»
Jeudi, 17 mars.
«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais (environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.
«J'ai lu les Querelles des Auteurs (autre classe de boxeurs), c'est une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive une lettre.»
Dimanche, 20 mars.
«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que le diable les confonde!
«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la Revue d'Édimbourg qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment. Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin. Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de le faire.
»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres: j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.
»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient engourdis. Memento. Assister au dîner des pugilistes, le marquis Hantley occupera le fauteuil................ ....................................................
»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.
»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.
»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi jurée, pendant qu'il était à la croisade.
Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à fond.» ................................................... ...........................
Mardi, 22 mars.
«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas un but, et de ne pas m'y fixer.
»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes, et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.
»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à cause de ma querelle avec les Carlisle.
»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier Moniteur, qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la sensation occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les Vers sur les Larmes (de la princesse Charlotte). Seulement il fait un roman d'une épigramme, encore d'une épigramme qui n'en est une que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le Courrier et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du Moniteur, en y ajoutant un petit commentaire.
»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli quelques tableaux tirés du Corsaire, en lui laissant le choix des sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.
»Roman, ou du moins romance, signifie quelquefois une chanson comme dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le Moniteur, à moins qu'il n'ait confondu avec le Corsaire.»
Albany, 28 mars.
«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas, très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas mieux.
»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu, entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson usque ad sudorem, et me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800 livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de l'avoir fait.
»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.
»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée quelque occupation; voilà que je recommence à me manger le cœur.»
8 avril.
Samedi, 9 avril 1814.
«Voilà un jour dont il faut prendre date!
»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis, l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.
»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme. Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie! Expende, quot libras in duce summo invenies? Je savais qu'ils ne pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de carats. Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas à un ducat!
»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»
10 avril.
19 avril 1814.
«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous. Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et les globes.
«Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche vers le néant et la mort.
»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi, je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière avec de l'ipécacuanha: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»
La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord Byron; la publication du Corsaire, les attaques que les journaux dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait dans son cœur à cette époque.
A M. MURRAY.
Samedi, 3 janvier 1814.
«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le London-Chronicle. Le Corsaire est copié, il est maintenant chez lord Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.
«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui, quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous, etc.»
Il avait fait présent du prix du Corsaire à M. Dallas, qui raconte ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le Corsaire. Il y travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement de l'avis de l'illustre auteur de Wawerley: l'homme prudent et honnête n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée m'agitait lors de la vente de Childe-Harold, et je lui en fis l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du Giaour et de la Fiancée, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité, et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la propriété du Corsaire, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je voudrais.»
Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait allusion.
À M. MURRAY.
Janvier 1814.
«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore fait, et j'espère ne le faire jamais.
»P. S. Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que j'en fais le plus grand cas.»
LETTRE CLV.
À M. MOORE.
6 janvier 1814.
«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, intitulée le Corsaire; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois jusqu'à cet âge où commence la décadence. ...................................................
»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre. Donnez-moi de vos nouvelles.
»P. S. Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque plaisir ne m'en empêche d'ici là. Amant alterna Camænæ.»
À M. MURRAY.
7 janvier 1814.
«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne saurait être plus docile que
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CLVI.
À M. MOORE.
8 janvier 1814.
«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter une dédicace sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie deux; je vais vous dire pourquoi deux. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.
»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable. .................... .......................................................
»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait dans le Morning-Herald, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte, que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois que je commence un traité de politique.
»Toujours tout à vous, etc.»
À M. MURRAY.
11 janvier 1814.
«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à Gulnare, pour remplir un peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»
Mercredi ou jeudi.
»P. S. Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser autrement.
»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»
À M. MOORE.
13 janvier 1814.
«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être. Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée. J'ai mis serviteur, comme moins familier dans une lettre publique; car je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les formes reçues. Quant à l'autre mot, soyez sûr que je ne saurais vous l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.
»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. Perdonate.»
LETTRE CLVII.
À M. MURRAY.
15 janvier 1814.
»Tout à vous.»
À M. MURRAY.
16 janvier 1814.
»Brûlez l'autre.
«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»
LETTRE CLVIII.
A M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.
«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible, quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je laisserais croître ma barbe.
«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser; les vers qui commencent par Remember him, etc, ne doivent pas paraître avec le Corsaire. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces nouvellement jointes au Childe-Harold: mais, sous aucun prétexte, ne les accolez au Corsaire. Ayez la bonté de faire bien attention à cette recommandation.
»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de Blücher?
»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de m'engager à écrire une tragédie: je voudrais le pouvoir faire, mais ma rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi adieu.
»Toujours tout à vous.
BYRON.
»P. S. Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des alliés, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.
»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord, suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. Qui-que-ce-soit. Si je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois, avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans lui faire tort. En politique, il se peut qu'il ait aussi raison, mais chez moi, la politique est une affaire de sentiment, et je ne saurais toryfier mon naturel.»
LETTRE CLIX.
À M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.
»Je vois dans le Morning-Chronicle qu'il y a eu des discussions dans le Courrier, et je lis dans le Morning-Post une lettre virulente contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement l'Inde pour l'Irlande.
»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois que, si nous les séparions en ce moment du Corsaire, nous aurions l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits poèmes pourront amener un plus grand débit du Corsaire, objet plus important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de Childe-Harold. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de crainte.
»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais, comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M. Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier d'auteur.
»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour Cheshire.
»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du moins les Magazines, car j'ai reçu Childe-Harold et le Corsaire. Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.
»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre lettre, dont je vous remercie encore une fois.
»Je suis bien sincèrement, etc.
»P. S. Ne pensez-vous pas que la première publication de Buonaparte coûtera cher aux alliés? La lettre de Paris, publiée hier par Perry, ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»
LETTRE CLX.
À M. MURRAY.
Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.
«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je n'ai aucuns moyens de vérifier si ce forban de libraire à Newark s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les Hours of Idleness. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.
»Vous avez omis le fac-simile dans Childe-Harold, ce qui fait un effet d'autant plus singulier qu'il y a une note expressément à ce sujet. Replacez-le, je vous prie, comme à l'ordinaire.
»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les poésies fugitives du Corsaire, même pour les annexer au Childe-Harold, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces. Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du Corsaire. Je suis fâché que le Childe-Harold ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir; mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés. Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le Childe-Harold mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à Childe-Harold, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler l'assurance des sentimens avec lesquels je suis
»Votre, etc.
BYRON.
À M. MURRAY.
Newark, 6 février 1814.
«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur en question, convient qu'il a réimprimé quelques feuilles pour compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.
»Tout à vous, etc.»
À M. MURRAY.
7 février 1814.
....................................................... «Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi, particulièrement le Morning-Post, qui a découvert que je suis une sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une école publique.
»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les mettre à la suite du Childe-Harold; reportez-les, je vous prie, à leur ancienne place, à la fin du Corsaire.»
LETTRE CLXI.
À M. HODGSON.
28 février 1814.
«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient de publier un poème intitulé Safie, imprimé par Cawthorne. Il a grand'peur de ce qu'en diront les Revues, et non sans motif; et comme nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur un premier essai.
»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»
LETTRE CLXII.
À M. MOORE.
10 février 1814.
«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire. Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent, qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être peiné plutôt qu'irrité. Depuis ce moment, le Morning-Post, le Sun, l'Herald, le Courrier, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent peiné, j'aimerais mieux qu'il fût irrité; mais, après tout, je ne le crains pas.
»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut dire.....
»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.
»Croyez-moi toujours, etc.
»P. S. Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la lie.»
A M. MURRAY.
10 février 1814.
«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai reçu deux Anas; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose encore avant, à quoi s'adressait la réponse du Morning-Chronicle. Vous avez aussi parlé d'une parodie sur le crâne: je désire voir tout cela; il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la plume ou autrement.
»Tout à vous, etc.
»P. S. Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»
A M. MURRAY.
12 février 1814.
«Si vous avez quelques exemplaires des Lettres Interceptées, lady Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres, vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.
»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non, quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma mémoire.
»Tout à vous, etc.
BYRON.
»P. S. Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier sur les choses techniques.»
LETTRE CLXIII.
À M. MURRAY.
Lundi, 14 février 1814.
«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la publication de ces vers immortels, que je suis impatient de recevoir de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous voudrez.
»Tout à vous, etc.»
BYRON.
LETTRE CLXIV.
À M. ROGERS.
16 février 1814.
Mon Cher Rogers,
»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé. Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront comme ils voudront. Mais je n'enseignerai pas ma langue à dire des bassesses. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.
»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
BYRON.
LETTRE CLXV.
À M. ROGERS.
16 février 1814.
«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.
»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre moi.
»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai. Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.
»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.
»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner avec vous demain.
»Toujours tout à vous,»
BYRON.
LETTRE CLXVI.
À M. MOORE.
16 février 1814.
«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens. Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en ennemi.
»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces deux stances ont été traitées. Le Morning-Post parle d'une motion dans la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures après, et tout cela, comme disent les Mille et Une Nuits, pour avoir fait une tarte à la crème sans poivre. Je crois que la destruction de la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement réservée.
»J'extrais ci-joint, du Morning-Post d'aujourd'hui, ce qui a paru de mieux contre cette insolente rapsodie, comme l'appelle le Courrier. Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout; mais le reste ne vaut absolument rien.
»Toujours tout à vous, etc.»
LETTRE CLXVII.
À M. DALLAS.
17 février 1814.
«Le Courrier de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a offert 1,000 livres sterling du Giaour et de la Fiancée, j'ai dit que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.
»M. Murray va contredire ce que le Courrier et les autres journaux ont avancé à cet égard, mais votre nom ne sera pas cité; de votre côté, vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous être utile.
»Toujours tout à vous, etc.»
En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.
À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.
Monsieur,
«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est accusé d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement. Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.
»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à l'éditeur tout le profit de sa Satire. Dans mon épître dédicatoire de la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de la propriété de Childe-Harold, j'ai maintenant à y ajouter, l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du Corsaire, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux deux autres poèmes, le Giaour et la Fiancée, M. Murray peut attester que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»
LETTRE CLXVIII.
À M. MOORE.
26 février 1814.
«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, la personne qu'il hait personnellement le plus! Quelques-uns disent que c'est C...r, d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est ce qu'on appelle un honnête homme, il faudra dégaîner.