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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10

DE LORD BYRON. (continued 5)

Paulin Paris translation

»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc., etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci, je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon devoir.

»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes point du tout appelé à reconnaître le Twopenny; vous leur rendriez service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité. Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme, qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.

»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi toujours, mon cher Moore, etc.»

Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.

LETTRE CLXIX.

À W... W... ESQUIRE.

28 février 1814.

Mon Cher W...,

«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le silence est la seule réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des attaques, mais je ne veux pas me soumettre à des défenses. J'espère et je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me contenterai pas d'écrire.

»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle réplique là-dessus.

»Tout à vous, etc.»

BYRON

LETTRE CLXX

À M. MOORE.

3 mars 1814.

Mon Cher Ami,

«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... mais... toujours un mais à la fin du chapitre.

»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce moment, entre trois femmes que je connais, et une que je ne connais pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un, quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher à une seule, que je le veuille ou non. Je commence à penser que l'axiome divide et impera n'est bon qu'en politique.

»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems pour songer au passé ou à l'avenir.

»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut même que le nonum prematur d'Horace ait été inventé pour les millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous! Rappelez-vous que je suis toujours, etc.

»P. S. Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»

LETTRE CLXXI.

À M. MOORE.

12 mars 1814.

«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je serais plus aise de revoir.

»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne me le permet pas.

»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne pouvoir supporter de frère près du trône; nous ne vivrons, j'espère, pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres sujets orientaux.»

LETTRE CLXXII.

À M. MURRAY.

12 mars 1814.

»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais jamais de vous en avoir empêché.

»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre en doute la bonté de son intention.

»P. S. Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que huit vers en aient fait naître au moins huit mille, y compris tout ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»

LETTRE CLXXIII.

À M. MURRAY.

9 avril 1814.

«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez vous, dans le courant de la semaine prochaine.

»P. S. Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. La Mort de Darnley est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique. Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.

»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»

LETTRE CLXXIV.

À M. MOORE.

N° 2, Albany, 9 avril 1814.

«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre réponse à la présente.

»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier, depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch au régent, composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied, dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.

»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en reparlerons quand nous pourrons.

»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct, coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses premières censures et les faire suivre par des éloges.

»Que pensez-vous de la Revue de Lewis? Cela est bien plus insultant que votre Post-Bag et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...

»Plus de rimes pour moi ou plutôt de moi. J'ai quitté le théâtre; je ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de moi, dans la Biographie Britannique, que j'aurais pu devenir poète si j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson, ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que moi, quoad homo. Maintenant j'ai fini, ludite nunc alios. Chacun est libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux éternels de l'autre monde.

»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'Anti-Byron, pour prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, à l'aide de la rime, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage, jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En voilà au moins assez sur ce sujet.

»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris. Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, et par dieu, comme dit Bayes, je me marierai et j'irai avec vous; puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel Inferno. Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le fameux oui, et je m'installe avec vous dans quelque maison de plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.

»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des yeux de Satan:

Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore. Excusez la longueur de cette épître.

»Toujours tout à vous, etc.

»P. S. Le Quarterly-Review vous cite souvent dans un article sur l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»

Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.

À M. MURRAY.

10 avril 1814.

«J'ai écrit une Ode sur la chute de Napoléon, que je copierai et dont je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.

»Tout à vous, etc.

»P. S. Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de Childe-Harold, qui ont été si goûtées. Et tu es mort, etc., etc.»

À M. MURRAY.

11 avril 1814.

«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.

»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre ode; mais vous pouvez dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis en outre écrire sur un exemplaire: À M. Hobhouse, de la part de l'auteur, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous aurez le tems ou la volonté de publier.

»Je suis toujours votre, etc., etc.

BYRON.

»P. S. J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous ai envoyé ce matin?

«2° P. S. Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes livres?»

À M. MURRAY.

12 avril 1814.

«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient admirablement ici. Un de mes bons amis m'avertit qu'il y a dans l'Anti-Jacobin Review une attaque très-virulente contre nous, et que vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me faire du bien.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXV.

À M. MOORE.

Albany, 20 avril 1814.

»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je boxe tous les jours et sors très-peu.

»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer; mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où il aura heureusement régné pendant deux mois, dont les dernières six semaines auront été en proie à la guerre civile.

»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»

LETTRE CLXXVI.

A M. MURRAY.

21 avril 1814.

«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir l'installation de Louis le goutteux.

»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie de Bayonne.

»Vous devriez presser Moore de paraître.

»P. S. J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je veux aussi Moréri.

»2e P. S. Perry me fait un compliment ce matin dans le Morning-Post; je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom. N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»

LETTRE CLXXVII.

A M. MURRAY.

25 avril 1814.

«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.

»Avez-vous besoin de la dernière page immédiatement? Je doute que ces vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans l'océan de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y paraisse; canal de la circulation ira peut-être mieux.

»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers, car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je composerai quelques autres stances.

»Toujours tout à vous, etc.

»J'ai besoin d'un Moréri et d'un Athénée.»

Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M. Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux qui commencent par: Nous ne te maudissons pas, Waterloo, etc., etc. Il ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la mémoire de Washington.

17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages, par tes crimes passagers.

18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!

19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir produit qu'un.

LETTRE CLXXVIII.

A M. MURRAY.

26 avril 1814.

«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de Moréri et j'ai besoin d'Athénée.

»P. S. J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris pour son poème épique.»

LETTRE CLXXIX.

A. M. MURRAY.

26 avril 1814.

»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter les droits du timbre.

»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils avancent que Childe-Harold ressemble à Marmion, et que le Giaour et la Fiancée ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que le Corsaire ne ressemble à rien; je m'étonne que le Corsaire s'en soit tiré.

»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le Childe-Harold, que je préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée. J'ai relu les Poètes anglais; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai fait de mieux.

»Toujours tout à vous, etc., etc.»

La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser, flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter ou continuer sa route.

S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces attaques, que ce que vous appelez bagatelles ne soient des choses très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»

Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés, quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la propriété de ses ouvrages.

LETTRE CLXXX.

À M. MURRAY.

N° 2, Albany, 29 avril 1814.

Mon Cher Monsieur,

«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous décharge des 1,000 livres sterling convenues pour le Giaour et la Fiancée, et c'est une affaire finie.

»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous occasioner.

»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose soit assez importante pour mériter une explication.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.

»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.

BYRON.

»P. S. Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était, je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de 5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas avant.»

Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.

LETTRE CLXXXI.

À M. MURRAY.

1er mai 1814.

Mon Cher Monsieur,

«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque cela vous avait contrarié.

»Toujours tout à vous, etc.»

BYRON.

Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté. «La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la transparence de ses eaux.»

Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe tabatière et d'un sabre turc de grand prix.

Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après, en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie de Mirra d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont les deux seules fois où des choses sans réalité avaient eu sur lui tant de pouvoir.

Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de mon séjour à Londres, cette fois.

À M. MOORE.

4 mai 1814.

»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par sa haine pour la musique. On donne Othello demain et samedi. Quel jour irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MOORE.

4 mai 1814.

Mon Cher Tom,

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.

»1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.

»2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous unir de nouveau.

»3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux. Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu en aies le pouvoir.

»4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi. Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes étaient à nos pieds.

»5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais aux miennes.»

À M. MOORE.

«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni l'autre, comme vous voudrez.

»P. S. Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»

À M. MOORE.

«J'ai une loge pour Othello ce soir; je vous envoie le billet pour vos amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.

À M. MOORE.

Dimanche matin.

«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène? J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle entreprise.

»Vous avez été mal mené dans le Champion, n'est-ce pas? C'est mon tour aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains seulement de vous importuner.

»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»

À M. MOORE.

5 mai 1814.

«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin; j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.

»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première. Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée. Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?

»Toujours tout à vous, etc.

»P. S. Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M. Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»

À M. MOORE.

18 mai 1814.

«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard; toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous soupons et allons voir Kean ensemble.

»P. S. Le pugilisme est pour demain, deux heures.».

Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu, depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte, puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre heures du matin.

Pope a jugé ses soirées de homard dignes de passer à la postérité: on me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre, puisque Lord Byron en est le héros.

Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était grand jour quand nous nous séparâmes.

LETTRE CLXXXII.

À M. MOORE.

23 mai 1814.

«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3 juillet 1813, de la Gazette du gouvernement de Java, que Murray vient de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de postérité? C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.

Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.

«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, in Portman-Square, quand je tirai de ma poche une Gazette de Java, que Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne. Voilà ce que c'est que la renommée!»

LETTRE CLXXXIII.

À M. MOORE.

31 mai 1814.

«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence plus pénible.

»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier. Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier, si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.

»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez; n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me prenne pas trop de tems pendant le jour.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXIV.

À M. MOORE.

14 juin 1814.

«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur, sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!

»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à ceux qui l'ont entendu.

»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston, mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai vue; et quoique le feu qui ne saurait se rallumer soit éteint en moi, je ne sais si un de ces délicieux sourires d'autrefois ne pourrait me faire oublier un moment la monotonie du fleuve de la vie.

»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore.

À M. MURRAY.

14 juin 1814.

«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la tête? Ce n'est qu'un bruit; mais si cela est vrai, je puis, comme Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXV.

À M. ROGERS.

19 juin 1814.

«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.

»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet que tous les sesquipedalia verba dont j'aurais pu m'aviser en cette occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.

»Toujours tout à vous, etc.»

Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir été écrits vers cette époque.

Dimanche.

«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, les mots sont des choses.

»Toujours tout à vous.»

»Croyez-moi toujours, etc.»

Mardi.

«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.

»Toujours, etc.»

A M. MURRAY.

21 juin 1814.

«Je suppose que Lara est allé à tous les diables, ce qui n'est pas grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la peine de copier le reste, et, ce reste, jetez-le au feu. Cela ne me tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin que je sois moins paresseux.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CLXXXVI.

A M. ROGERS.

27 juin 1814.

»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse, ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu toute sorte de bontés pour moi.

»Toujours bien sincèrement votre, etc.

BYRON.

»P. S. Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais tenté plus tôt sans le Courrier, et la crainte qu'à cette époque, on ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»

Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à Londres, je trouvai son poème de Lara, qu'il avait commencé à la fin de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une idée générale de la fable et des principaux caractères.

Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage, sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à vous, etc.»

Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.

LETTRE CLXXXVII.

À M. MOORE.

8 juillet 1814.

»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»

LETTRE CLXXXVIII.

À M. MOORE.

«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MURRAY.

11 juillet 1814.

»Toujours, etc.»

À M. MURRAY.

18 juillet 1814.

»P. S. Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London hotel, Albemarle-Street.»

LETTRE CLXXXIX.

A M. MURRAY.

23 juillet 1814.

»Quant à Lara, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante Jaqueline. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que j'ai quitté Londres.

»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»

LETTRE CXC.

A M. MURRAY.

24 juillet 1814.

«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit ainsi; je ne donnerais pas six pences de toutes les opinions que vous me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en veux à aucun prix.

»Waverley est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste*** et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des plaines, et le langage m'en est encore familier.

»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.

»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage ne mène à rien; ce sont des actions qu'il faudrait pour amener certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.

»Je vous salue, etc.»

LETTRE CXCI.

A M. MURRAY.

3 août 1814.

«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la Revue d'Édimbourg, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que vous annoncez Lara et Jaqueline, pourquoi cela, je vous prie? ne vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon retour?

»P. S. Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de Biscaye, même par un calme plat.»

LETTRE CXCII.

A M. MOORE.

Hastings, 3 août 1814.

«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le dolce far niente. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit qu'il est marié depuis un an, et qu'il est le plus heureux des hommes; or, mon ami Hodgson est aussi le plus heureux des hommes: ainsi, je n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se donner des compagnons d'infortune.

»Je suis charmé que Lara vous plaise. Le n° 45 de la Revue d'Édimbourg a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir. Mais toujours le surgit amari: les rédacteurs du Champion et du Morning-Chronicle ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.

»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, Lara et Jaqueline, tous deux avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins à sa manière.

»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à vous détester tous.

»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il ajoute en toutes lettres, que le diable les emporte, eux et lui. J'ai ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.

»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent, ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en dire.

»P. S. N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger inconvénient.»

LETTRE CXCIII.

A M. MURRAY.

4 août 1814.

«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la Revue d'Édimbourg, je présume que vous êtes la personne infortunée qui périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime de cette joyeuse journée.

»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste encore par ces présentes.

»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»

LETTRE CXCIV.

A M. MURRAY.

5 août 1814.

«La Revue d'Édimbourg est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait. Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le portrait fidèle et animé est aussi dans votre nouvelle publication. Je vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout. Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que, pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit bout de prose qui nous donna la fièvre à lui et à moi.

»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger. Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner qu'il l'accepte.

»En avant donc Lara, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je vous souhaite un bon voyage.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CXCV.

A M. MOORE.

12 août 1814.

«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling, le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois Lara et Jaqueline ont paru: avec quel succès? c'est ce que j'ignore. ............................................. .............................................................

»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des rédacteurs de la Revue d'Édimbourg. Vous savez que T*** n'est pas des plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à avoir tant d'esprit et de malice.

»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur, et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.

»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli, quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que vint tout ce fracas.

»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs, in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.

»Murray parle d'opérer un divorce entre Lara et Jaqueline, mauvais signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.

»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CXCVI.

A M. MOORE.

13 août 1814.

«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là, je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.

»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui rendre le compliment. ......................................................

»Je vous ai dit hier que Lara et Jaqueline allaient être divorcés, du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand son bâtiment est à sec, à mâts et à cordes par un coup de vent, ou au moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus habiles que moi pour la consoler.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CXCVII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.

«Je vous suis fort obligé des Reviews et des Magazines de ce mois que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.

»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le Spleen et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le Buonaparte est excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce qui peut l'empêcher de le publier.

»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord Foley, comme il lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois, la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des prédicateurs de Johanna Southcote se nomme Foley, et je ne puis me rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres. C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère par l'opération du Saint-Esprit.

»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier. Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.

»P. S. Un mot ou deux de Lara que me suggère votre envoi. Il ne promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander: Childe-Harold, les petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire, Lara; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des Poètes anglais, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»

LETTRE CXCVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.

«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise, pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux. Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de la grandeur et de la variété de son talent.

»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.

»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime le Corsaire d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est très-bon.

»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la taverne The Crown and Anchor (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries des incrédules.

»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa Descente de la Liberté; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage. Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.

»Toujours tout à vous, etc.»

LETTRE CXCIX.

A M. MOORE.

Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.

«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres? c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai pourquoi je ne vous ai pas écrit, pourquoi je ne vous ai pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres pourquoi que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il faut que vous excusiez ce que j'ai omis et commis, et que vous m'accordiez plus de rémission que saint Anastase ne vous en accordera, si vous omettez le plus petit monosyllabe mystérieux de ses pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que celui sur les saints le fera damner, ce qui fait un assez joli succès pour un seul et même numéro de Revue. Tom, vous avez tort de vous mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se trouvait réellement.....

»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.

»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»

La circonstance importante à laquelle il fait allusion ici, c'est sa seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière dont il raconte lui-même, dans ses Memoranda, les circonstances qui le portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron, qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela, il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa destinée.

LETTRE CC.

A M. MOORE.

15 septembre 1814.

«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès que je serai de retour à Londres.

»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des bouteilles à soda-water à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles sera terminée.

»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de Lara et de Jaqueline. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux. «Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi; quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»

»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis charmé d'être l'un des Arcades ambo et cantare pares.

»Adieu. Je suis, etc.»

LETTRE CCI.

A M. MOORE.

Newsteadt, 20 septembre 1814.

«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu payer.»(Mélodies Irlandaises.)

Mon Cher Moore,

»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement, vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six autres prétendans.

»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous communique un secret, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté. Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.

»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien. C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un peu plus moi-même.

»Je suis toujours, etc»

LETTRE CCII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albany, 5 octobre 1814.

Chère Milady ***,

«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations les plus ennuyeuses.

»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis supporter un habit bleu.

»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement votre obligé serviteur.

BYRON.

»P. S. Mes complimens à mylord à son retour.»

LETTRE CCIII.

A M. MOORE.

7 octobre 1814.

«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au Morning-Chronicle par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens en sont également satisfaits.

»Perry a été bien fâché, il s'est contre-contredit, comme vous le verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance et de politesse pour moi.

»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut prendre tout le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, puisque je lui en laisse tout l'honneur.

»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la sévérité cependant dans chaque ligne de cet article. ...........................................................

»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la Revue d'Édimbourg, que je sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux; voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment l'appelez-vous donc, l'auteur de l'Essai sur les probabilités?

»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un Lord des Iles! Vous hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à Perry, qui demain la fera paraître dans le Morning-Chronicle. Je le regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande pressante de ses amis.

»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le saurai.

»Je suis toujours, etc.

»P. S. A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne l'ai pas vue depuis dix mois.»

LETTRE CCIV.

A M. MOORE.

15 octobre 1814.

«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix jours.

»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout cela est dû à ma chienne d'étoile, comme le dit le capitaine Tranchemont.

»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de plus? ........................................... ................................................

»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je suis sûr que vous avez peur maintenant du Lord des Iles et de Scott. Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour, j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai; vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc oui, je vous en prie.

»P. S. Si cette union est productive, vous en nommerez le premier fruit.»

LETTRE CCV.

A M. HENRY DRURY.

18 octobre 1814.

Mon Cher Drury,

«Bien des remerciemens pour vos Anecdotes, dont je ne vous avais pas encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à moi. ............................... .................................................

»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste, qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air. ..... ..................................................

»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!

»Je suis, etc.»

LETTRE CCVI.

A M. COWELL.

22 octobre 1814.

Mon Cher Cowell,

»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»

BYRON.

Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage. J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.

D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés. Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.

En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, que Platon appelait s'asseoir au banquet de ses propres pensées, qui conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des gens qui ont moins d'intelligence que nous.»

Notes in this chapter

Note 1 · Note 105: (retour) Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la composition de la Fiancée, il faut entendre qu'il parle du premier jetNote 2 · »Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère:Note 3 · Note 106: (retour) Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIINote 4 · »Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les vers sur les larmes, s'il vous convient de les insérer dans votre Post-Bag; pour moNote 5 · Note 107: (retour) Le prince régent.(N. du Tr.)Note 6 · »Je ne sais comment les vers sur le caveau ont ainsi circulé; cela est par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à Note 7 · Note 108: (retour) Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M. KnigNote 8 · »P. S. Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé qNote 9 · Note 109: (retour) Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée l'Anti-Byron, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne saNote 10 · «Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage 109; mais ce que j'en ai vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne sauNote 11 · Note 110: (retour) Shakspeare.--Macbeth.(N. du Tr.)Note 12 · «Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis s'exposer aux insultes de cette populace 110!Note 13 · Note 111: (retour) Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'Ode sur la chute de Napoléon; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui,Note 14 · «Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; mNote 15 · Note 112: (retour) Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M. Straffort Canning, intitulé: Buonaparte. Dans un billet subséquent Note 16 · «Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème 112 est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puNote 17 · Note 113: (retour) C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabiliNote 18 · Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son espriNote 19 · Note 114: (retour) Lord R*** nous avait invités à dîner après le spectacle, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la nouveautéNote 20 · ............................................. «Je voudrais bien que les gens n'écourtassent pas leurs diners; n'était-ce pas un dîner dont iNote 21 · Note 115: (retour) Je vote pour la mort sans phrases.--Procès de Louis XVI.(N. du Tr.)Note 22 · «Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour celaNote 23 · Note 116: (retour) Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes ensemble.(Note de Moore.)Note 24 · »Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les caNote 25 · Note 117: (retour) Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.(Note de Moore.)Note 26 · »P. S. Gardez le Journal 117. Je me soucie peu de ce qu'il peut devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. Lara est fiNote 27 · Note 118: (retour) Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de l'époque étaient attaqués.(Note de Moore.)Note 28 · «Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous convenir. Je vous renvoie Sir Proteus 118; je vous en dirai seulementNote 29 · Note 119: (retour) Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement le jeu de mots anglais in kind et unkind.(N. du Tr.)Note 30 · «Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que Jaqueline; elle est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de Note 31 · Note 120: (retour) Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. PowNote 32 · «Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne santé Note 33 · Note 121: (retour) Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et jeNote 34 · »Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crainsNote 35 · Note 122: (retour) La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais pNote 36 · »J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu vrNote 37 · Note 123: (retour) Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de partir, je lui disais: «J'ai reçu Lara à 3 heures du matin; je l'Note 38 · «Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez ce soir l'épreuve de Lara à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il quittNote 39 · Note 124: (retour) Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur le Corsaire et la Fiancée d'Abydos, dans le N° XLV de la Revue d'ÉdiNote 40 · «Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord 124, et je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir voNote 41 · Note 125: (retour) Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de Philipps.Note 42 · «Je suis fâché de vous dire que la gravure 125 n'a pas été approuvée des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel cNote 43 · Note 126: (retour) Le nom de Lara.Note 44 · »M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses. Il n'y a que le nom d'espagnol 126; la scène n'est pas en Espagne, mNote 45 · Note 127: (retour) M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait d'insérer Lara dans un recueil mensuel, The Miscellany, qu'il avait dNote 46 · »J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier pNote 47 · Note 128: (retour) Formule du palais anglais; sine die, indéfiniment.(N. du Tr.)Note 48 · »J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de lNote 49 · Note 129: (retour) Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moiNote 50 · »Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passerNote 51 · Note 130: (retour) M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de cette lettre: «Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu JohNote 52 · »Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde 130. Qu'elle soit grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est uNote 53 · Note 131: (retour) Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa Note 54 · «Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté 131, et le reste s'en suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vousNote 55 · Note 132: (retour) Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.Note 56 · «Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre unNote 57 · Note 133: (retour) Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne Note 58 · Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la placNote 59 · Note 134: (retour) La biographie des gens de lettres n'offre que trop d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur coNote 60 · Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de gén
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