DE LORD BYRON. (continued 6)
Paulin Paris translation
En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être toujours attentivement occupé de soi, comme du grand foyer, du centre générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le jour devant son miroir:
Mai non si smagna Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno.
«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection. Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler, la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le poète eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'homme eût été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce mélange, cette lutte du poète et de l'homme qui font que ses ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans le cœur humain.
Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué, on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie, avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce qu'il avait imaginé. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique. Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que se figurer au contraire ses héroïnes en elles.
Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent, dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses. C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de passion et de beauté.
Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas le génie de l'amitié, et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse. S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule preuve vivante du contraire.
Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug, les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme ceux de l'Étoile d'Absinthe, dont la lumière remplissait d'amertume les eaux sur lesquelles elle tombait.
J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une autre sur un air portugais, Le chant de guerre retentira dans nos montagnes, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de la musique, et la répétition des mots montagnes couvertes de soleil, lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux quand il entendait les Mélodies Irlandaises. Parmi celles qui l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots: Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein d'ardeur, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels qu'elle exprimait.
Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse. Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de Childe-Harold était familier avec la langue du pugilat, et versé dans ses annales.
Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.
14 décembre 1814.
Mon Cher Tom,
«Je suis toujours, etc., etc.
LETTRE CCVII.
A M. MURRAY.
31 décembre 1814.
«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de perfectionnemens.
«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer; faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis horriblement pressé.
«P. S. Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une autre à la demande générale du public. Il faut que celle-ci soit bien mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait trop la grimace.»
A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre, accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié le 2 janvier 1815.
Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son mariage dans ses Memoranda, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée, sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des assistans, et se trouva... marié!
Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «Miss Milbanke, êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé d'un mauvais augure par la suivante de cette dame.
Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails, et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir d'inexact.
LETTRE CCVIII.
A M. MURRAY.
Kirkby, 6 janvier 1815.
«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire compliment.
«Bien des remerciemens pour la Revue d'Édimbourg et la destruction de la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première. Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.
«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je suis toujours votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCIX.
A M. MOORE.
Albany, Darlington, 10 janvier 1815.
«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé; Perry l'a annoncé dans le Morning-Chronicle, sous le titre de Mariage de Lord Byron, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.
«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.
«Le Lord des Iles de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray. .................... .....................................................................
«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public, de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding, encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
«P. S. Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore et les Grâces de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos femmes l'une à l'autre.»
LETTRE CCX.
A M. MOORE.
19 janvier 1815.
»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation; enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé. Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je puis juger de la mémoire des quadrupèdes.
»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot, j'allais presque l'écrire avec un petit h. J'aime Bella autant que vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et c'est (ou c'était) dire beaucoup.
»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à
»Votre très-affectionné.»
BYRON.
LETTRE CCXI.
A M. MOORE.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance When first I met thee avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites, quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!
»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié; d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.
»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici oblitusque meorum obliviscendus et illis.
»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales de l'Archipel.
»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui arriverait peut-être à un autre auditoire.
»Je suis toujours, etc.
BYRON.
»P. S. Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour me sermonner à ce sujet.»
LETTRE CCXII.
A M. MURRAY.
Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés; comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais j'espérais que Guy Mannering me serait parvenu plus tôt. Je ne veux pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXIII.
A M. MOORE.
4 février 1815.
«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur fournir un aussi bon plat souscroûte qu'aucun qui ait jamais caressé le palais d'un libraire.
»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis très-pressé.
»Toujours tout à vous, etc.
BYRON.
»P. S. Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»
LETTRE CCXIV.
A. M. MOORE.
10 février 1815.
Mon Cher Tom,
«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***. ........................................... ..................................................
»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum, songez à ne me pas quitter.
»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXV.
A M. MOORE.
22 février 1815.
«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.
»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à l'époque que vous dites, et seul aussi. ..................................................................
»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.
»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est. Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.
»P. S. Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se briser.
»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»
LETTRE CCXVI.
A M. MOORE.
2 mars 1815.
Mon Cher Tom,
«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de ***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.
»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que
»Je suis toujours, etc.
BYRON.
»P. S. Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus assez gris pour lui faire un discours. Je crois que le critique nous battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»
LETTRE CCXVII.
A M. MOORE.
8 mars 1815.
«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu! voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.
»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des sons nazillards dont il a accompagné mes Mélodies Hébraïques? Ne vous ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.
»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.
»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années. Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes traînent partout avec elles.
»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,
»Votre, etc.»
BYRON.
LETTRE CCXVIII.
A M. MOORE.
27 mars 1815.
»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à ce sujet, et pour mes idées réelles, il y a environ un an, je vous réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire d'un certain abbé qui avait écrit un Traité sur la Constitution de Suède, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel. «Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la constitution, mais non pas mon livre!!!» Je pense à cet abbé, mais je ne pense pas comme lui.
»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est certainement le favori de la fortune; et
»Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des bals aux dames et des balles à ses ennemis.
»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne bat pas les alliés, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale, l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication, et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si brillant et si complet.
»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux, moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi, que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est toujours à la campagne.
»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse de Devon, tandis qu'elle est en France.
»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas parler de condescension, de noble auteur, etc., toutes phrases viles et usées, comme dit Polonius. ........................................ .............................
»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»
LETTRE CCXIX.
A M. COLERIDGE.
Piccadilly, 31 mars 1815.
Mon Cher Monsieur,
«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, j'espère que cela est fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement toute comparaison serait une insulte pour vous.
»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis plusieurs années qui ressemblât aux Remords; et je crois que la réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être glorieuse pour vous.
»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.
»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
BYRON.
»P. S. Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse moi-même, ce qui est absolument mettre des charbons ardens sur la tête de son adversaire. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y suis permises.»