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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09

DE LORD BYRON. (continued 2)

Paulin Paris translation

C'est à cette dame que fut adressée la première lettre de lui qui soit tombée entre mes mains; il correspondait en même tems avec plusieurs de ses amis d'Harrow, avec lord Clare, lord Powerscourt, M. William Peel, M. William Bankes, et d'autres encore. Mais on prévoyait peu alors l'intérêt général qui se rattacherait un jour à ces lettres d'écoliers, et en conséquence, comme j'ai déjà eu l'occasion de m'en affliger, il n'en existe plus qu'un très-petit nombre. La lettre dont j'ai parlé, à son amie de Southwell, ne contient rien de remarquable; mais, peut-être, par cette raison-là même, mérite-t-elle d'être insérée, comme servant à montrer, par sa comparaison avec les suivantes, combien son esprit acquit rapidement de la confiance en lui-même. Il y a véritablement dans ses premiers manuscrits un charme pour les yeux de la curiosité, qu'ils perdent nécessairement dans leur forme imprimée; ils attestent évidemment une éducation peu suivie; l'écriture en est informe et enfantine; on trouve même, çà et là, de grosses fautes d'orthographe sous la plume de celui qui, quelques années plus tard, devait s'élancer comme l'un des géans de la littérature anglaise.

LETTRE PREMIÈRE.

À MISS ***.

Burgage-Manor, 29 août 1804.

«J'ai reçu les armes, ma chère miss, et je vous remercie beaucoup de la peine que vous avez prise. Il est impossible que je puisse y trouver le moindre défaut. La vue des peintures me charme pour deux raisons: la première, parce qu'elles serviront à orner mes livres, et la seconde parce qu'elles me prouvent que vous ne m'avez pas encore entièrement oublié. Cependant je suis fâché que vous ne reveniez pas plus tôt. Voilà déjà un siècle que vous êtes partie. Peut-être partirai-je pour Londres avant que vous en sortiez, mais je ne l'espère pas. Vous ne pensez plus à mon cordon de montre, à ma bourse; je désire pourtant bien les avoir. Votre petite lettre me fut remise par Harry, au spectacle, où j'accompagnais miss L*** et le docteur S***, et je reviens à l'instant pour vous répondre avant de me coucher. Si je suis à Southwell quand vous y viendrez, et je désire sincèrement que ce soit bientôt, car je regrette beaucoup votre absence, je me fais une fête de vous entendre chanter mon air favori la vierge de Lodi. Ma mère se joint à moi pour vous prier de nous rappeler à l'affection de Mrs. Pigot, et croyez-moi, ma chère miss, votre affectionné ami: BYRON.

«P. S. Si vous jugiez à propos de me répondre, je m'estimerais extrêmement heureux. Adieu.

«2e P. S. Comme vous êtes, dites-vous, novice dans l'art de tricoter, j'espère que vous ne vous en occupez guère; allez lentement, mais sûrement. Adieu encore une fois.»

Nous aurons souvent occasion de remarquer la constance que Lord Byron, d'ailleurs si versatile, manifesta toujours dans les goûts et les habitudes de sa jeunesse. La lettre que nous venons de citer rappelle deux de ses habitudes, qu'il conserva toute sa vie; savoir, son exactitude à répondre sur-le-champ aux lettres qu'il recevait, et sa passion pour la musique des plus simples ballades. L'un des chants qu'il avait alors le bon goût d'aimer le mieux était celui de la Duenna; et quelques-uns de ses contemporains de Harrow se rappellent encore la gaîté avec laquelle, lorsqu'il dînait au milieu de ses amis chez la fameuse mère Barnard, il entonnait ordinairement: Ce vin est le soleil de notre table. Son séjour à Southwell, pendant cet été, fut interrompu, vers le commencement d'août, par l'un de ces emportemens auxquels, dès son berceau, Mrs. Byron ne l'avait que trop accoutumé, et que lui-même, par son esprit intraitable, contribuait souvent à faire éclater. Dans les portraits qu'il trace de lui-même, le pinceau qu'il emploie est si noir qu'il faut, dans la suivante description de son caractère, extraite de ses Mémoires, faire une large part à l'exagération, comme l'exige son usage de surcharger les ombres elles-mêmes.

«Du reste (il vient de mentionner son amour précoce pour Marie Duff), je ne différais en rien des autres enfans: je n'étais ni grand, ni petit; ni lourd, ni sémillant: j'étais de mon âge; ordinairement fort enjoué, excepté dans mes humeurs noires, car alors j'étais un vrai démon. Un jour, dans l'une de mes rages silencieuses, il fallut m'ôter un couteau que j'avais pris sur la table, pendant le dîner de Mrs. Byron (je dînais toujours avant elle), et dont j'allais me frapper la tête. Mais c'était à trois ou quatre ans de là, et peu de jours avant la mort du dernier lord Byron.

«Mon naturel apparent a certainement gagné dans ces derniers tems; mais je frémis, et je regretterai jusqu'à ma dernière heure les conséquences funestes de ma violence et de mes passions. Un événement... mais peu importe... il en est d'autres auxquels il ne vaut guère mieux s'arrêter, et que pourtant je ferai connaître de préférence.

«Mais je n'aime pas les parenthèses: mon naturel est maintenant plus retenu, rarement brusque; et quand il l'est, les suites n'en sont pas mortelles. C'est quand je me tais, et que je sens pâlir mon front et mes joues, que je ne me connais plus; et alors.... mais, à moins qu'il n'y ait sur le tapis une femme (je ne dis pas quelque, ou toutes femmes), je ne sors pas d'une apathie très-supportable.»

On conçoit qu'avec un caractère de ce genre et les accès violens de Mrs. Byron, le choc devait être formidable. L'âge auquel était parvenu notre poète, alors que l'impatience du frein s'empare de la jeunesse, devait rendre ces occasions plus fréquentes. On rapporte comme une preuve de la conviction qu'ils avaient de leur mutuelle violence, qu'un jour, s'étant quittés à la suite d'une scène du même genre, on sut que tous deux s'étaient rendus en particulier, le soir même, chez l'apothicaire, demandant, avec une inquiétude alternative, si l'autre n'avait pas acheté du poison, et avertissant le droguiste de ne pas en donner dans le cas où il se présenterait.

Toutefois le jeune Lord prenait rarement une part active dans ces orages. Aux éclats de sa mère il opposait un silence poli, et, par cela même, provocateur; s'inclinant avec l'apparence du plus profond respect à mesure que la voix maternelle augmentait d'intensité. Mais en général, quand il prévoyait une tempête, il cherchait son salut dans la fuite; et c'est à ce dernier expédient qu'il avait eu recours à l'époque où nous sommes arrivés. Mais auparavant une scène avait eu lieu entre lui et Mrs. Byron, dans laquelle la violence de cette dernière l'avait portée à des extrémités qui, malgré leur outrageuse inconvenance, n'étaient pas rares avec elle. Le poète Young, décrivant un caractère de cette espèce, dit:

«Les tasses et les soucoupes tourbillonnent dans l'air, pour avertir que la dame est mécontente.»

En pareil cas, Mrs. Byron préférait les pelles et pincettes, et plus d'une fois elle les lança bruyamment sur son enfant fugitif. Cette dernière fois, il n'eut que le tems d'éviter l'atteinte de la première de ces armes, et de se réfugier à la hâte chez un de ses amis dans le voisinage; là, ayant concerté le plus sûr moyen de déjouer les poursuites, il ne tarda pas à s'enfuir à Londres. Les lettres que je vais transcrire furent adressées, immédiatement après son arrivée, à quelques amis de Southwell, dont la bienveillante intervention, dans cette circonstance, nous permet de croire qu'il n'avait pas à se reprocher les torts de cet esclandre. La première est adressée à M. Pigot, jeune homme de son âge, qui venait d'arriver, à l'occasion des vacances, d'Édimbourg, où il suivait alors ses études médicales.

LETTRE II.

À M. PIGOT.

Piccadilly, 9 août 1806.

«Mon cher Pigot,

«Mille remercîmens pour votre piquant récit des derniers procédés de mon aimable Alecto, qui maintenant enfin commence à voir les suites de sa folie. Je viens de recevoir une épître pénitentiaire, à laquelle j'ai répondu modérément, avec une sorte de promesse de revenir dans une quinzaine: ce que toutefois, entre nous, je ne compte pas faire. Son charmant ramage doit avoir ravi ses auditeurs; car ses hautes notes sont parfaitement musicales: elles doivent faire un très-bel effet pendant un beau clair de lune. Si j'avais été l'un des spectateurs, rien ne m'aurait fait plus de plaisir; mais figurer dans la pièce comme l'un des acteurs, saint Dominique m'en préserve! Sérieusement, j'ai de grandes obligations à votre mère; et vous, ainsi que toute votre famille, méritez tous mes remercîmens pour avoir si bien contribué à mon évasion des mains de Mrs. Byron furiosa.

«Je viens de barbouiller (je ne dis pas écrire) une feuille de papier double, et j'attends en réponse un énorme budget. Sans doute les dames de Southwell condamnent l'exemple dangereux que j'ai donné; elles tremblent que leurs bambins ne leur obéissent plus et ne quittent au moindre dépit leurs tendres mamans. Adieu. Quand vous commencerez vos lettres, rayez, s'il vous plaît, la seigneurie, et mettez à la place Byron. Croyez-moi votre, etc.» BYRON.

On va voir par la lettre suivante que la lionne n'était pas en arrière de son fils pour l'énergie et la résolution, et qu'aussitôt après la fuite de ce dernier elle avait envoyé après lui.

LETTRE III.

À MISS PIGOT.

Londres, 10 août 1806.

Ma chère Brigitte,

«J'ai déjà ennuyé votre frère de plus de griffonnage qu'il n'en pourra déchiffrer; c'est à vous maintenant que je donne la pénible charge de parcourir cette deuxième épître. Vous avez vu par la première, que je n'avais pas, en l'écrivant, la moindre fâcheuse idée de l'arrivée de Mrs. Byron; il n'en est plus de même: la vue d'un billet de la cause illustre de mon décampement soudain vient d'enlever le rubis naturel de mes joues, et de blanchir subitement ma déplorable figure. Le foudroyant avis de son arrivée (maudite soit son activité!) est cependant moins terrible que vous ne l'imaginez, sans doute, du tempérament volcanique de sa seigneurie. Il se termine par l'assurance flatteuse de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de faire présentement un pas, grâce à la fatigue du voyage, aux mauvaises routes, mille fois bénies, et aux quadrupèdes rétifs de la poste royale. Comme je ne me sens aucun entraînement à recevoir la chasse en plaine, je ferai de nécessité vertu; et puisque, semblable à Macbeth, ils mont lié au poteau, je ne puis fuir, j'imiterai ce courageux tyran, et, comme l'ours, je combattrai de pied ferme. Je puis à présent engager la lutte avec moins de désavantage, ayant tiré l'ennemi de ses retranchemens, bien qu'au hasard de me faire casser la tête, comme le modèle auquel je viens de me comparer. Quoi qu'il en soit, frappe, Macduff, et maudit qui le premier criera: Assez!

»Je resterai dans la ville encore au moins une semaine, et j'espère avant ce tems recevoir de vos nouvelles. Je suppose que l'imprimeur vous a donné les résultats de ma Métromanie. Ayez soin de lire au premier vers: «Les vents soufflent longuement,» au lieu de rondement, comme l'a copié, par méprise, ce butor de Ridge, ce qui rend absurde toute la strophe. Addio. Maintenant je vais me préparer au choc de mon Hydre.

»Tout à vous.»

LETTRE IV.

À M. PIGOT.

Londres, dimanche à minuit, 10 août 1806.

Cher Pigot,

«Cet effrayant paquet va sans doute vous épouvanter; mais ce soir ayant une heure de loisir, je l'ai employé à écrire les stances ci-incluses, que je vous prie d'envoyer à Ridge pour qu'il les imprime à part de mes autres poèmes; car vous sentirez qu'il serait inconvenant de les offrir aux dames, et que par conséquent aucune femme ne doit les voir dans votre famille. Mille pardons de la peine que je vous donne cette fois-ci et tant d'autres.

»Votre dévoué.»

LETTRE V.

À M. PIGOT.

Piccadilly, 16 août 1806.

«Je ne puis pas dire précisément comme César, veni, vidi, vici: pourtant je pourrais m'appliquer la part la plus importante de sa lettre laconique; car bien que Mrs. Byron ait prit la peine de venir et de voir, votre humble serviteur a vaincu. Après un engagement sérieux de quelques heures, dans lequel la vivacité du feu de l'ennemi nous a fait éprouver une perte considérable, nous avons fini par l'obliger à se retirer en désordre, abandonnant son artillerie, son train et quelques prisonniers: cette victoire est décisive pour la campagne actuelle. Parlons maintenant plus clairement: Mrs. Byron va repartir, mais je me dirige moi-même, avec tous mes lauriers, vers Worthing, sur la côte de Sussex; et c'est là que vous m'adresserez (poste restante) votre première lettre. Le deuxième carillon de vers que j'enferme sous cette enveloppe vous donnera sans doute une haute idée des vertus prolifiques de ma muse; mais il y a plusieurs années que je les ai composés, et c'est par hasard que je les ai retrouvés mardi, au milieu de vieux papiers. Je les ai aussitôt recopiés, avec la date qui leur appartient, et je désire qu'on les imprime avec le reste de la famille. Je m'attendais bien à vous voir, sur les derniers venus, les mêmes sentimens que moi; mais comme les faits étaient réels, il était impossible de rien changer à leur allure. Je ne resterai pas à Worthing plus de trois semaines, et il serait possible que vous me vissiez à Southwell vers le milieu de septembre.............................. .................................................... .............................................................................................................................................................

»Voulez-vous prier Ridge de suspendre l'impression de mes poésies jusqu'à nouvel avis de ma part? j'ai résolu de leur donner une forme entièrement nouvelle: cette suspension ne regarde pas les deux dernières pièces que j'ai jointes à mes lettres pour vous. Excusez le vide de cette lettre, ma tête est dans ce moment-ci un chaos d'idées absurdes, d'affaires, de plans et de préparatifs.

»J'attends une réponse avec impatience; rien, dans ce moment, veuillez le croire, ne me ferait plus de plaisir qu'une lettre de vous.»

LETTRE VI.

À M. PIGOT.

Londres, 18 août 1806.

«Je suis précisément sur le point de partir pour Worthing, et je vous écris uniquement pour vous prier de faire partir sur-le-champ ce paresseux drôle de Charles avec mes chevaux. Dites-lui que je suis fort mécontent de ne l'avoir pas encore vu, ni reçu avis de la cause de son retard, surtout lui ayant fourni l'argent nécessaire pour son voyage. Qu'il ait soin de ne pas remettre d'un jour son départ, sous aucun prétexte; et, si pour obéir aux caprices de Mrs. Byron (qui, je le présume, continue toujours à tourmenter sa petite monarchie), il jugeait à propos de ne pas suivre mes ordres positifs, il ne doit plus à l'avenir se considérer comme à mon service. Il m'apportera la note du chirurgien, et je l'acquitterai dès que je l'aurai reçue. Je ne puis non plus concevoir qu'il n'ait pas averti Frank du triste état de mes chevaux. Cher Pigot, pardonnez-moi ces brusques confidences, vous devez les attribuer à la mauvaise conduite de ce précieux maraud, qui, au lieu de suivre mes ordres, promène sa paresse dans les rues de ce pandémonium politique, Nottingham. Rappelez-moi à votre famille et aux Leacroft, et croyez-moi, etc.

»P. S. Je vous charge du soin désagréable de presser son voyage, en dépit même des ordres de Mrs. Byron: il devra d'abord se rendre à Londres, et de là à Worthing, sans retard: C'est à Londres qu'il faut envoyer tout ce que j'ai laissé; vous y adresserez également mes poésies, sans même en réserver une copie pour vous et votre sœur, attendu que je veux leur donner une tout autre forme. Quand elles seront prêtes, vous en aurez les prémices. Il ne faut pas, sous aucun prétexte, que Mrs. Byron les voie ou les touche. Adieu.»

LETTRE VII.

À M. PIGOT.

Little-Hampton, 26 août 1806.

«Votre compliment poétique est une précieuse récompense de mes préludes; vous êtes du petit nombre des favoris d'Apollon qui cultivent toutes les sciences auxquelles préside votre divinité. Je désire que vous adressiez de suite mes poésies à mon hôtel, à Londres; j'y veux faire plusieurs changemens et quelques additions: il faut envoyer toutes les copies que vous en aurez; décidé, comme je suis, à perfectionner le tout, et à vous les représenter dans toute leur gloire. Vous les avez, je l'espère, retirées des mains de ce triple Upas, de cet antipode des arts, Mrs. Byron. Entre nous, vous pouvez compter me voir bientôt. Adieu. Tout à vous.»

On peut voir par ces lettres que Lord Byron songeait déjà à préparer l'impression de ses poésies. L'idée de les publier s'offrit à lui, pour la première fois, dans une maisonnette qu'il avait adoptée pour demeure pendant ses visites à Southwell. Miss Pigot, qui auparavant ignorait son goût pour la versification, lisait un jour devant lui les poésies de Burns; tout-à-coup le jeune Byron lui dit que lui aussi était parfois poète, et qu'il allait lui écrire quelques vers de ceux qu'il pouvait se rappeler. Aussitôt il écrivit au crayon ceux qui commencent par j'espérais vivement être uni à toi, qui se trouvent imprimés, mais seulement dans le volume qui n'a pas été publié; il lui récita encore les vers dont j'ai déjà parlé, dans la salle, quand la voix de mes pères, etc., pièce si remarquable par la prédiction qu'elle contient de son illustration future.

Depuis ce moment; il fut tout au désir de se voir imprimé; cependant son ambition se bornait encore à faire circuler parmi ses amis un petit volume. Celui qui eut l'honneur de recevoir son premier manuscrit fut Ridge, libraire à Newark; et, durant l'impression, le jeune auteur continuait à lui envoyer de nouvelles pièces avec tout l'empressement et toute la rapidité qu'il mit toujours dans ses autres compositions.

À cette note étaient joints les mots suivans de Lord Byron.

«Ma chère Brigitte,

«Je descends un instant de mon Pégase, ce qui m'empêche d'avoir long-tems recours à la vile prose dans l'épître que j'adresse à votre beauté. Vous regrettez, dans une lettre précédente, que mes poésies ne soient pas plus étendues; je vous apprends donc, pour votre satisfaction, qu'elles sont maintenant presque doublées, soit par la découverte de quelques pièces regardées comme perdues, soit par l'effet de nouvelles inspirations. Nous nous reverrons mercredi prochain; jusqu'alors, croyez-moi votre affectionné, BYRON.

»P. S. Votre frère Jean est possédé d'une manie poétique, il rime maintenant à raison de trois lignes par heure; ce que c'est que l'inspiration! Adieu.»

Grâce à la personne qui était alors le compagnon, l'ami intime de Lord Byron, et qui maintenant exerce sa profession avec tout le succès que méritent ses talens distingués, j'ai été initié dans quelques autres particularités de leur commune visite à Harrowgate: on me permettra d'employer, pour en faire part, ses propres expressions:

«Nous habitions l'hôtel de la Couronne, au bas de Harrowgate. Nous dînions toujours dans la salle commune, mais aussitôt après nous nous retirions, car Byron n'aimait guère à boire plus que moi. Nous vivions retirés et faisions peu de connaissances, car il était vraiment timide, ce qu'on prenait pour de l'orgueil quand on ne le connaissait pas. Nous rencontrâmes par hasard le professeur Hailstone de Cambridge, ce qui parut lui faire grand plaisir. Le professeur habitait le haut Harrowgate; nous allâmes le prendre un soir pour aller au spectacle, et une autre fois Lord Byron lui envoya son équipage pour le conduire à un certain bal de Granby. Cet empressement à faire un accueil à l'un de ses professeurs prouve, en dépit de son penchant à critiquer l'éducation universitaire et à exagérer les défauts de la vieille discipline à laquelle on soumet les sous-gradués, qu'il avait cependant l'habitude de témoigner son respect aux personnes qui l'exerçaient. Je l'ai toujours entendu parler avec les plus grands éloges de Hailstone, aussi bien que de Bishop, Mansel du collége de la Trinité, et d'autres encore dont j'ai oublié le nom.

On voit, par ses lettres de Harrowgate, qu'il songeait à organiser un théâtre; il s'en occupa aussitôt après son retour à Southwell, et ce fut pour lui une source infinie de plaisirs. On peut juger, par le fragment d'une lettre adressée à son compagnon, avec quelle impatience toutes les personnes chargées d'un rôle attendaient son retour:

«Dites à Lord Byron, si quelque accident retardait son retour, que sa mère souhaite qu'il lui écrive; et combien elle serait malheureuse s'il ne se montrait pas au jour fixé. M. Wil. Banks a écrit à Mrs. H. pour lui offrir le rôle de Henry Woodville. M. et Mrs. *** n'approuvent pas que leur fils soit l'un des acteurs; mais je crois qu'il ne persistera pas moins. M. G. W. dit que, pour ne pas faire manquer la partie, il prendrait plutôt, pour nous obliger, un emploi, comme de chanter, de danser, ou enfin quelque autre chose. Il n'y a rien à faire jusqu'au retour de Lord Byron, et réellement il ne faut pas qu'il revienne plus tard que mercredi ou jeudi.»

Nous avons déjà vu qu'à Harrow, le seul point qui le distinguât de ses condisciples était son talent pour la déclamation. Il revient avec une évidente satisfaction sur ses succès de collége et sur la part qu'il prenait à ces représentations de Southwell:

«J'étais, dans ma jeunesse, considéré comme un bon acteur, outre les exercices de Harrow, dans lesquels je brillais. Je remplis, en 1806, pendant trois soirées consécutives, sur quelques théâtres particuliers de Southwell, le rôle de Penruddock, dans la Roue de Fortune, et celui de Tristram Fickle dans la farce de la Girouette, par Allingham. J'y recueillis les plus vifs applaudissemens. Le prologue, fait à l'occasion de notre réunion comique, était de ma composition. Quant aux autres acteurs, c'étaient de jeunes dames et des personnes du voisinage. Notre auditoire bienveillant parut complètement satisfait de nous.»

Peut-être ici ne sera-t-il pas inutile de remarquer qu'en remplissant deux rôles opposés avec un égal succès, le jeune poète développait dès-lors cet amour et cette puissance de contraste qui, plus tard, le signalèrent dans le monde et sur un plus grand théâtre sous des aspects si divers. La morosité de Penruddock et la causticité de Tristram sont en effet deux types auxquels semblent se rapporter toutes les singularités de son caractère postérieur.

Ces représentations forment une ère mémorable à Southwell; elles eurent lieu sur la fin de septembre, dans la maison de M. Leacroft, dont l'antichambre fut, pour cet effet, transformée en salle de spectacle, et dont la famille remplissait quelques-uns des plus beaux rôles. Le prologue, que l'on peut lire dans ses Heures d'oisiveté, fut composé par Lord Byron, en voiture et sur la route d'Harrowgate. En montant dans la chaise, à Chesterfield, il dit à son compagnon de voyage: «Pigot, je vais tramer un prologue pour notre représentation,» et avant de gagner Mansfield il avait achevé son travail, n'ayant qu'une seule fois interrompu sa versifiante rêverie pour demander la prononciation précise du mot français début; quand on la lui dit, il s'écria avec l'enthousiasme de Byshe: «Bien! ce sera pour rimer avec new.»

L'épilogue fut dans cette occasion composé par M. Becher; c'était, pour donner à Lord Byron l'occasion de développer ses talens comiques, une réunion de gais portraits de toutes les personnes qui avaient pris part à cette représentation. Mais on avait eu, dans les coulisses, quelque indice de ce projet; soudain la crainte du ridicule répandit l'alarme chez tous les acteurs, et, pour les rassurer, l'auteur se vit obligé de promettre que, si après la répétition ils venaient à en condamner les traits, il le retirerait de bonne grâce. Cependant Lord Byron et lui convinrent de répéter les vers devant leurs camarades, dans un ton aussi innocent et aussi inoffensif que possible, réservant pour le soir de la représentation le jeu de pantomime qui faisait tout le sel de la plaisanterie. L'effet désiré fut produit; tous les acteurs satisfaits témoignèrent leur étonnement de ce qu'on avait pu soupçonner l'inconvenance d'un ouvrage aussi estimable. Mais leur surprise fut d'une nature tout-à-fait différente, quand ils entendirent, le lendemain, les bruyans éclats de rire de l'auditoire; et quand ils virent le tour que leur avait joué Lord Byron, ils n'eurent d'autre ressource que de joindre leurs rires à ceux que l'imitation de leurs traits excitait dans l'assemblée.

M. Becher, comme je l'ai dit, reçut le premier exemplaire de son livre; en le parcourant, et parmi plusieurs pièces dignes d'admiration, d'éloge ou de critique, il trouva un poème dans lequel le jeune auteur avait répandu une indécence de coloris, que ne pouvait pas même rendre excusable sa grande jeunesse. Aussitôt, et pour lui exprimer son opinion d'une manière plus courtoise, il fit et adressa à Lord Byron sur ce sujet une supplique rimée à laquelle le noble poète fit sur-le-champ une réponse également en vers; il y joignit une note en prose pour lui dire qu'il sentait parfaitement la justice de sa critique amicale, et qu'en conséquence plutôt que de laisser circuler le poème en question, il en retirerait toutes les copies qu'il avait pu déjà distribuer, et annullerait l'impression entière. Ce sacrifice fut fait le soir même; Mr Becher vit brûler toutes les copies de cette édition, à l'exception de celle qu'il avait reçue, et une autre qui, envoyée à Édimbourg, ne fut pas rendue.

Ce trait du jeune poète parle assez haut en sa faveur; cette docilité ingénue, cette sensibilité, attestent un naturel capable de respecter et d'aimer tout ce qu'il y a de respectable au monde. Les sentimens qui lui dictèrent, vers ce tems, la lettre suivante, ne portent pas un caractère moins aimable; il est impossible de la parcourir sans reconnaître dans l'écrivain une noble candeur et une véritable sincérité.

LETTRE VIII.

AU COMTE DE CLARE.

Southwell Nottes, 6 février 1807.

Mon très-cher Clare,

Comme il se croyait obligé de remplacer les exemplaires de son livre qu'il avait redemandés, et en même tems de lever l'espèce de stigmate dont on aurait pu flétrir son talent avorté, il s'occupa promptement de préparer une seconde édition, et ce travail ne fut terminé qu'au bout de six semaines. Mais au commencement de janvier nous le voyons en adresser un exemplaire à son ami d'Édimbourg, le docteur Pigot.

LETTRE IX.

À M. PIGOT.

Southwell, 13 janvier 1807.

»Les aventures de ma vie de seize à dix-neuf ans, et la dissipation au milieu de laquelle je me suis trouvé à Londres, ont donné à mes idées une teinte voluptueuse; mais d'ailleurs les inspirations que j'ai eues ne comportaient guère un autre coloris. Ce volume est singulièrement correct et miraculeusement chaste. À propos, en parlant d'amour....

»Si vous pouvez trouver le tems de répondre à ce pot-pourri indigeste de sottises, vous ne doutez pas du plaisir qu'en recevra votre, etc.»

L'un de ses amis de collége, M. William Bankes, ayant vu, par hasard, un exemplaire du livre, lui avait adressé une lettre où se trouvait exposée l'opinion qu'il s'en formait. Voici la réponse de lord Byron:

LETTRE X.

À M. WILLIAMS BANKES.

Southwell, 6 mars 1807.

Cher Bankes,

«Votre critique m'est précieuse à plusieurs titres: d'abord c'est la seule où la flatterie ait fort peu de part, ensuite je suis affadi par les complimens insipides. J'ai meilleure opinion de votre jugement et de votre mérite que de votre sensibilité. Recevez mes vifs remercîmens pour la sincérité d'un jugement qui, pour être entièrement inattendu, n'en sera pas moins bienvenu. Pour ce qui est d'un examen plus exact, il est inutile de vous rappeler combien peu de nos meilleurs poèmes soutiendraient l'épreuve d'une minutieuse critique de mots. On ne peut donc guère attendre d'un enfant (et la plupart de ces vers furent composés il y a déjà long-tems) une grande perfection de sujet ou de style. Plusieurs pièces furent écrites sous l'influence d'un grand abattement d'esprit, d'une indisposition grave; de là, le tour sombre des idées. Nous sommes d'accord dans l'opinion que les poésies érotiques sont les moins irréprochables; elles n'en furent pas moins agréables aux divinités sur l'autel desquelles je les déposai; c'est tout ce que je voulais.

»Le portrait de Pomposus fut dessiné à Harrow, après une longue séance; cela garantit la ressemblance ou plutôt la caricature. C'est votre ami, il ne fut jamais le mien; il est donc à propos de m'en taire. Les rimes sur le collége ne contiennent pas de personnalités; on peut en voir dans l'une des notes, mais je ne pouvais la supprimer. Je ne doute pas qu'elles ne servent de prétexte au blâme, juste punition de mon impiété filiale envers une alma mater aussi excellente. Je ne vous envoie pas mon livre dans la crainte de nous placer, vous dans la situation de Gilblas, moi dans celle de l'archevêque de Grenade: au risque des chances de l'épreuve, je désire laisser à votre arrêt toute son indépendance. Si je vous avais adressé mon libellus avant votre lettre, j'aurais semblé vouloir acheter un compliment, et je n'hésite pas à dire que j'avais plus d'impatience de voir votre critique malgré sa sévérité, que d'entendre un million de louangeurs. Le même jour je reçus les félicitations de Mackenzie, le célèbre auteur de l'Homme sensible; laquelle, de votre approbation ou de la sienne, me flatta le plus? c'est ce que je ne puis décider. Vous recevrez mes Juvenilia, tous ceux, du moins, qui ont été publiés. J'ai en manuscrit un gros volume que je pourrai, par la suite, donner à part; à présent, je n'ai ni le tems ni la volonté de le livrer à l'impression. Le printems, je retournerai à la Trinité pour enlever mes effets, et vous dire un dernier adieu; mes pleurs, dans cette circonstance, n'augmenteront guère le courant du Cam. Je mettrai à profit désormais vos remarques, malgré leur causticité ou leur amertume pour un palais gâté par les adulations sucrées. Johnson a démontré qu'il n'y avait point de poésies parfaites, mais il faudrait un Hercule pour travailler à corriger les miennes. Franchement, je ne les avais pas revues depuis l'époque où je les composai; et si je les ai publiées, ce n'a été qu'à la prière de mes amis; mais on m'a tant parlé du genus irritabile vatum, que nous n'aurons jamais, sur ce sujet, de querelle, la réputation de poète n'étant nullement le but de mes vœux.

»Adieu. Tout à vous,» BYRON.

Cette lettre fut suivie d'une autre, au même M. Bankes, sur le même sujet; il n'en reste malheureusement que les fragmens suivans:

«Pour ma part, j'ai bien souffert de la mort de mes deux meilleurs amis, les seuls êtres que j'eusse jamais aimés (les femmes exceptées); me voici réduit à être un animal solitaire, passablement misérable, et je me sens assez cosmopolite pour ne plus me soucier le moins du monde du lieu que j'habiterai, l'Angleterre ou le Kamtschatka. Je ne puis montrer une déférence plus grande pour vos corrections qu'en les adoptant de suite; je les suivrai dans l'édition suivante. Je suis fâché que vos remarques ne soient pas plus fréquentes, convaincu de tout l'avantage que j'en pourrais également retirer. J'ai, depuis ma dernière lettre, reçu d'Édimbourg deux jugemens trop flatteurs tous les deux pour que je puisse les répéter: l'un est de lord Woodhouselee, le premier et le plus volumineux des littérateurs écossais (son dernier ouvrage est une Vie de lord Kaymes); le second est de Mackenzie, qui m'envoyait pour la seconde fois son sentiment, mais plus développé. Je ne les connais personnellement l'un ni l'autre, et je n'ai jamais sollicité leur avis à ce sujet: leurs éloges sont volontaires; c'est un ami chez qui ils avaient lu mes vers qui me les a transmis.

«Contre mes premières intentions, je m'occupe en ce moment de la publication d'une nouvelle édition; les sujets d'amour seront retranchés et remplacés par d'autres; le tout, considérablement augmenté, paraîtra vers la fin de mai. C'est une épreuve hasardeuse; mais le défaut d'occupations plus graves, les encouragemens que j'ai reçus, ma vanité personnelle, tout me porte à la tenter, mais non sans de vives palpitations. Le livre sera lu dans ce pays, du moins par curiosité...» Le reste manque.

Voici la lettre modeste qu'il joignit à l'exemplaire qu'il présenta à M. Falkner, propriétaire de la maison qu'occupait sa mère.

LETTRE XI.

À M. FALKNER.

Monsieur,

«Le volume qui accompagne cette lettre vous aurait déjà été présenté, si l'indisposition de miss Falkner ne m'eût pas fait craindre de rendre inconvenante l'offre de pareilles bagatelles. Vous y verrez quelques fautes d'impression que je n'ai pas eu le tems de corriger: vous avez donc une tâche pénible, celle d'apercevoir et les fautes de l'auteur et celles dont il n'est pas coupable. De pareils juvenilia ne peuvent espérer une approbation sérieuse, mais j'ose espérer, pour la même raison, qu'ils échapperont à la sévérité d'une critique intempestive, quoique peut-être non méritée.

»Ces poésies furent composées dans des tems et des circonstances diverses; elles n'ont été publiées que pour un cercle d'amis bienveillans. Vous pouvez m'en croire, monsieur: si elles procurent le plus léger plaisir à vous et à mes autres familiers lecteurs, j'aurai recueilli tous les lauriers que je souhaite pour la tête de votre tout dévoué, BYRON.

»P. S. Miss Falkner est, je l'espère, en pleine convalescence.»

Malgré cette déclaration peu ambitieuse du jeune auteur, il avait en lui quelque chose qui l'empêchait de s'arrêter; et la réputation qu'il s'était faite dans un cercle limité l'avait rendu plus avide de courir les chances d'une plus vaste lice. Les cent copies de cette première édition étaient à peine distribuées, qu'il revint avec une nouvelle activité chez son imprimeur, et c'est ainsi que parurent les Heures de loisir; il y joignit plusieurs pièces nouvellement composées, il en retrancha une vingtaine de celles que renfermait son premier volume. Il est difficile d'expliquer cette sévérité, la plupart des vers éliminés étant aussi beaux, sinon meilleurs que les autres.

Il y a dans l'une des pièces réimprimées parmi les Heures de loisir quelques corrections et additions assez curieuses, en ce qu'on peut les attribuer aux sentimens connus du poète sur l'illustration de naissance. L'Épitaphe d'un ami semble, d'après les vers que je vais citer, avoir été d'abord composée pour déplorer la mort de ce même jeune fermier auquel il avait auparavant adressé quelques vers affectueux reproduits plus haut:

Quoique ton lot soit humble, puisque tu es né dans une chaumière; et que ton nom ne soit point orné de titres, ta simple amitié m'était bien plus chère que toutes les joies que peuvent donner la richesse, la réputation et les amis du grand monde.

Dans la nouvelle forme de cette épitaphe, non-seulement il supprima ce passage, mais tous ceux qui rappelaient encore l'humble rang de son jeune ami. Le premier des vers ajoutés:

Et quoique ton père déplore l'extinction de sa race,

semble destiné à rappeler l'idée d'une haute position sociale, toute différente de celle que présentait l'épitaphe primitive. L'autre pièce, évidemment adressée au même enfant, et rappelant en termes équivalens l'obscurité de sa condition, ne se retrouve pas davantage dans les Heures de loisir. Qu'en approchant de l'âge viril il sentît mieux l'élévation de son rang, on peut le supposer, et ne voir qu'une suite de ces sentimens dans le soin qu'il mit à cacher ses premières amitiés de village.

Ses visites à Southwell n'ayant plus été, après ce tems, que rares et passagères, je saisis l'occasion de rappeler quelques traits variés de ses habitudes et de son genre de vie à la même époque. Dans les premiers instans de son séjour, sa timidité était excessive, mais elle disparut à mesure qu'il se lia davantage avec les jeunes gens; il finit même par se trouver à la plupart des assemblées et des festins, et par être mortifié quand il n'était pas invité à quelque rout. Toutefois il conservait encore son horreur des nouvelles figures; et s'il voyait des étrangers approcher de la maison de Mrs. Pigot, quand il s'y trouvait, il eût volontiers, pour les éviter, sauté par la fenêtre. Cette réserve naturelle, jointe à une dose assez forte d'orgueil, l'éloignait des gentilshommes du voisinage, auxquels, plus d'une fois, il lui arriva de ne pas rendre leur visite: à l'égard de quelques-uns, sous prétexte que leurs femmes n'étaient pas allées voir sa mère; de quelques autres, parce qu'ils avaient trop tardé à le voir lui-même: mais la vraie raison de ce dédain, c'est qu'il ne voulait pas faire connaissance avec des voisins plus opulens que lui, et qu'il aimait à les mortifier par la supériorité de son rang, comme il l'était lui-même par celle de leur fortune. Son ami M. Becher lui faisait de fréquens reproches de cet esprit insociable; et un jour Lord Byron lui répondit par des vers qui expriment parfaitement la hauteur avec laquelle son génie volcanique considérait déjà le monde; et comme le volume où se trouvent ces vers est devenu fort rare, je ne puis résister au désir d'en donner les passages suivans:

Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je méprise.

Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passé, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.

Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et fermente en secret, à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.

Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qui m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais comme le phénix prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais content de mourir au milieu des flammes.

Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.

Il n'était pas fort expert dans ce dernier art, et l'on cite comme un exemple de son peu d'habitude des chevaux, qu'en voyant un jour passer deux, sous ses fenêtres, il s'écria: «Les beaux chevaux! je voudrais les acheter.--Comment! ce sont les vôtres, milord,» répondit son valet. Ceux qui l'avaient connu au tems où nous sommes, s'étonnaient beaucoup d'entendre plus tard parler de son adresse à monter à cheval; et la vérité, je suis du moins porté à le croire, est que jamais il ne fut un excellent écuyer.

Nous avons déjà vu, d'après ses propres paroles, qu'il excellait à nager et à plonger. Une dame de Southwell possède, entre autres précieux objets qui lui ont appartenu, un dé qu'il vint un matin lui emprunter au moment d'aller se baigner dans la Greet: en présence du frère de cette dame, il l'avait jeté et retiré trois fois du fond de la rivière. Son habitude de s'exercer au tir fut un jour un sujet d'alarme pour une jeune et fort jolie personne, miss H., qui était du grand nombre des beautés qui enflammaient à Southwell son imagination. On trouve l'introduction suivante à la tête d'une pièce de vers imprimée dans le volume non publié; «L'auteur déchargeant un jour ses pistolets dans un jardin, deux dames, qui passaient près du but, furent alarmées par le bruit d'une balle sifflant à leurs oreilles: c'est à l'une d'elles que furent adressées, le lendemain, les stances suivantes.»

Telle était sa passion pour les armes de toute espèce, qu'il gardait ordinairement près de son lit une petite épée avec laquelle il s'amusait le matin à s'escrimer dans ses rideaux. Ce lit fut, à la vente des meubles de Mrs. Byron, acquis par une personne qui, voulant donner de l'intérêt aux trous des draperies, les supposait percées par l'épée dont le dernier lord Byron avait tué M. Chaworth, et que son héritier gardait toujours près de son lit en souvenir. C'est ainsi que la fiction vient souvent grossir les faits; l'épée en question était une arme innocente et vierge que lord Byron empruntait à l'un de ses voisins durant son séjour à Southwell.

Les détails que nous avons déjà donnés sur son excursion à Harrowgate, peuvent faire juger de sa passion pour les chiens, autre goût qu'il conserva toute sa vie; il a immortalisé dans ses vers Boatswain, son dogue favori, auprès duquel il avait formé le projet solennel d'être enseveli. On raconte de cet animal quelques traits non-seulement d'intelligence, mais encore d'une générosité qui devait nécessairement exciter l'intérêt d'un maître comme Byron; j'en citerai un exemple en me rapprochant autant que possible du récit qui m'en fut fait. Mrs. Byron avait un chien terrier, appelé Gilpin, avec lequel Boatswain était toujours en querelle, saisissant toutes les occasions de l'attaquer et le mordant avec tant de rage qu'on craignait beaucoup qu'il ne finît par le tuer. Pour le soustraire à ce sort, Mrs. Byron envoya Gilpin à un fermier de Newstead, et Boatswain de son côté, quand lord Byron retourna à Cambridge, fut, jusqu'au retour de son maître, confié aux soins d'un valet, ainsi que deux autres dogues. Un matin le domestique conçut une vive alarme de la disparition de Boatswain; il n'en put avoir de nouvelles de la journée. Mais vers le soir, le chien revint accompagné de Gilpin qu'il s'empressa de conduire au feu de la cuisine en l'accablant de toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Le fait est qu'il était allé à Newstead pour le découvrir, et qu'il l'avait ramené. Depuis ce tems ils vécurent en bonne intelligence; Boatswain protégeant toujours son nouvel ami contre les insultes des autres chiens (tâche que le naturel querelleur de Gilpin empêchait bien d'être une sinécure) et s'empressant d'accourir à la première voix de détresse du petit terrier.

La tendance à la superstition est assez naturelle aux hommes doués d'un caractère poétique. Lord Byron n'en était pas exempt, et dès son enfance l'exemple de sa mère avait contribué à donner à son esprit cette faiblesse. Mrs. Byron croyait aveuglément aux merveilles de la seconde vue; et les récits étranges qu'elle faisait de cette faculté mystérieuse, étonnèrent mainte fois ses amis anglais doués d'une foi moins robuste. On verra que même bien plus tard, et à la mort de son ami Shelley, l'idée des apparitions dont sa mère l'avait nourri, n'avait pas perdu sur lui tout son empire. On peut citer comme un exemple d'une superstition moins lugubre, une petite anecdote qui me fut racontée par une de ses amies de Southwell. Cette dame avait un grain de collier en agate traversé d'un fil de laiton, et qu'elle gardait toujours dans sa boîte à ouvrage. Un jour, Lord Byron lui ayant dit ce que c'était, elle lui répondit qu'on le lui avait donné comme un talisman, et que le charme la préserverait de l'amour tant qu'il serait en sa possession. «Alors donnez-le-moi, s'écria-t-il vivement, c'est là précisément ce que je cherchais.» La jeune dame refusa; mais bientôt après son agate avait disparu. Elle le taxa d'avoir commis le vol; mais en l'avouant de bonne grâce, il protesta que jamais elle ne reverrait son amulette.

Il laissa derrière lui à Southwell, comme partout où il fit jamais quelque résidence, les preuves les plus affectueuses de bienfaisance et de bonté de cœur... «Jamais, dit une personne qu'il voyait beaucoup à cette époque, ses yeux ne furent frappés d'un seul objet de détresse sans qu'il contribuât à l'adoucir.» Parmi de nombreux traits de cette nature, je choisis le suivant comme une preuve moins de sa générosité que de l'intérêt que présente l'incident en lui-même par sa liaison avec le nom de Byron. Étant encore écolier, il lui arriva de se trouver à Southwell dans une boutique de libraire, quand une pauvre femme vint pour y acheter une Bible; le prix qu'on la lui fit fut de 8 shellings. «Ah! mon cher Monsieur, s'écria-t-elle, je ne puis pas y mettre un pareil prix; je ne croyais pas qu'elle pût m'en coûter la moitié.» La femme alors s'éloigna avec un air désappointé, quand le jeune Byron, la rappelant, lui fit présent de la Bible.

Il eut toujours un grand soin de sa personne et de sa toilette, de l'arrangement de ses cheveux, enfin de tout ce qui pouvait relever la beauté dont la nature l'avait doué. Même dans un âge fort tendre, il témoignait le désir de plaire à ce sexe qui ne devait pas cesser d'être l'étoile polaire de sa destinée. La crainte d'un embonpoint excessif, auquel il avait des dispositions naturelles, l'avait engagé, dès son arrivée à Cambridge, à adopter un système d'abstinence et de violent exercice, et de faire un fréquent usage des bains chauds. Mais un point remplissait sa vie d'amertume, le frappait comme une malédiction au milieu des joies de la jeunesse et de ses espérances de gloire et de bonheur: le croira-t-on? c'était la légère difformité de son pied. Un jour M. Becher, le voyant plus abattu qu'à l'ordinaire, s'efforçait de l'égayer et de le ranimer en lui représentant sous les plus brillantes couleurs, les nombreux avantages dont la Providence l'avait comblé, entre autres celui d'un esprit qui le plaçait au-dessus du reste des hommes. «Ah! mon cher ami, répondit Byron avec une expression douloureuse, si cela (en se frappant le front de la main) m'élève au-dessus des autres hommes, ceci (en indiquant son pied) me ravale bien au-dessous d'eux.»

Quelquefois il semblait que sa susceptibilité lui persuadât qu'il était dans le monde la seule personne affligée d'une pareille infirmité. Quand M. Bailey, qui se faisait alors remarquer comme écolier, aussi bien que plus tard comme voyageur, entra à Cambridge après avoir été le condisciple de Lord Byron à Aberdeen, le jeune Lord avait pris tant d'embonpoint, que M. Bailey eut long-tems de la peine à le reconnaître. «Il est assez singulier, lui dit alors Byron, que vous ne vous souveniez pas de moi; je croyais que la nature m'avait gratifié d'un signe qui devait toujours me faire reconnaître.»

Mais ce défaut était aussi bien un motif d'émulation pour lui qu'une source de regret et de honte. Dans tout ce qui exigeait du courage personnel ou de la vivacité, il semblait animé, par le stigmate que la nature lui avait infligé, d'un désir plus vif de surpasser tous ceux auxquels elle avait accordé de plus parfaites proportions. C'est là, je n'en doute pas, ce qui lui donnait aussi tant d'ardeur dans la poursuite des intrigues amoureuses. Plus d'une fois l'espoir d'étonner quelque jour le monde par les exploits d'un capitaine et d'un héros venait se mêler dans ses rêves à la perspective du laurier poétique. «Tôt ou tard, disait-il souvent quand il était enfant, je lèverai un corps de troupes; les soldats seront habillés de noir, et monteront des chevaux noirs; on les appellera, les Byrons noirs, et vous entendrez parler de leurs prodiges de valeur.»

Maintenant nous allons extraire d'un Memorandum, commencé par lui cette année et tracé sans ordre et à la hâte, la liste de tous les livres qu'il avait déjà parcourus dans tous les genres, à une époque où la plupart de ses condisciples n'avaient encore étudié que leurs thèmes et leurs versions. Ce document ne peut manquer d'intéresser; et quand on considère que le lecteur de tant de livres possédait en même tems la mémoire la plus heureuse, on peut douter que parmi les jeunes gens les mieux élevés, parmi les plus brillans émules des honneurs scolastiques, on en trouvât un seul qui eût acquis au même âge une aussi grande variété de connaissances utiles.

LISTE DES HISTORIENS

DONT J'AI PARCOURU LES OUVRAGES EN DIFFÉRENTES LANGUES.

Histoire d'Angleterre.--Hume, Rapin, Henry, Smollet, Tindal, Belsham, Bisset, Adolphus, Holinshed, les Chroniques de Froissart (ces dernières appartiennent proprement à la France).

Écosse.--Buchanan, Hector, Boethius, tous deux en latin.

Irlande.--Gordon.

Rome.--Hooke, chute et décadence par Gibbon; Histoire ancienne de Rollin (renfermant celle des Carthaginois, etc.); de plus, Tite-Live, Tacite, Eutrope, Cornélius Nepos, Cesar, Arrien, Salluste.

Grèce.--La Grèce de Mitford, le Philippe de Leland, Plutarque, Antiquités de Potter, Xenophon, Thucydide, Herodote.

France.--Mezerai, Voltaire.

Espagne.--Je dois ce que je sais de l'ancienne histoire d'Espagne principalement à un livre appelé l'Atlas, maintenant oublié. J'ai pris quelque teinture de son histoire moderne, depuis les intrigues d'Alberoni jusqu'au Prince de la paix, dans les ouvrages qui traitaient de la politique européenne.

Portugal.--Ses révolutions par Vertot, comme aussi, du même historien, la relation du siége de Rhodes: elle est de son invention, les faits réels sont tout-à-fait différens. On en peut dire autant de ses chevaliers de Malte.

Turquie.--J'ai lu Knolles, sir Paul Ricaut et le prince Cantemir; en outre une histoire anonyme plus moderne. Je sais tous les événemens de l'histoire des Ottomans, depuis Tangralopi et Othman Ier jusqu'à la paix de Passarowitz, en 1718; la bataille de Cutzka, en 1739, et le traité de 1790 entre la Russie et la Porte.

Russie.--La vie de Catherine II de Tooke, le czar Pierre de Voltaire.

Suède.--Le Charles XII de Voltaire et celui de Norberg, selon moi le meilleur des deux. Une traduction de la guerre de trente ans de Schiller, qui renferme les exploits de Gustave-Adolphe; puis la vie du même prince par Harte. J'ai lu aussi quelque part un vie de Gustave Vasa, le libérateur de la Suède, mais j'ai oublié le nom de l'auteur.

Prusse.--J'ai vu au moins vingt vies de Frédéric II, le seul prince mémorable dans les annales de la Prusse; ses propres ouvrages, ceux de Gillies et de Thibault sont loin d'être amusans; le dernier est peu estimable, mais circonstancié.

Danemarck.--J'en sais peu de chose; j'ai quelque teinture de l'histoire naturelle de la Norwége, aucune de sa chronologie.

Allemagne.--J'ai lu de longues histoires de la maison de Souabe, de Venceslas, de Rodolphe de Hapsbourg et de ses descendans autrichiens aux grosses lèvres.

Suisse.--Ah! Guillaume-Tell et la bataille de Morgarten, où le duc de Bourgogne fut tué!

Italie.--Davila, Guicciardini, les Guelfes et les Gibelins, la bataille de Pavie, Mazaniello, les révolutions de Naples, etc.

Indostan.--Orme et Cambridge.

Amérique.--Robertson, la guerre d'Amérique par Andrews.

Afrique.--Rien que des voyageurs, comme Mungo-Park, Bruce.

BIOGRAPHIE.

Charles-Quint de Robertson, César, Salluste (Catilina et Jugurtha), les vies de Marlborough, du prince Eugène, de Tékéli, de Bonnard, de Bonaparte, de tous les poètes anglais, par Johnson et Anderson; les Confessions de Rousseau, la vie de Cromwell, le Plutarque anglais, le Nepos anglais, les vies des amiraux par Campbell, de Charles XII, du czar Pierre, de Catherine II, de Henri lord Kaimes, de Marmontel, de sir William Jones, par Teignmouth; la vie de Newton, de Bélisaire, et de mille autres qui ne méritent pas qu'on en fasse mention.

LÉGISLATION.

Blackstone, Montesquieu.

PHILOSOPHIE.

Paley, Locke, Bacon, Hume, Berkeley, Drummond, Beattie et Bolingbroke. Je déteste Hobbes.

GÉOGRAPHIE.

Strabon, Cellarius, Adams, Pinkerton et Guthrie.

POÉSIE.

Tous les classiques anglais et la plupart des poètes vivans, Scott, Southey, etc.; quelques poètes français dans l'original: le Cid est ma pièce favorite. Peu d'italiens; des grecs et des latins sans nombre: à l'avenir je ne m'occuperai plus de ces derniers. J'ai fait de nombreuses traductions de ces deux langues, vers et prose.

ÉLOQUENCE.

Démosthène, Cicéron, Quintilien, Sheridan, la Chironomie d'Austin, et les débats du parlement, depuis la révolution, jusqu'en 1742.

THÉOLOGIE.

Blair, Porteus, Tillotson, Hooker, tous fort ennuyeux. J'abhorre les livres de dévotion, quoique je révère et que j'aime Dieu, sans admettre les idées blasphématrices des sectaires, ni croire à leurs absurdes et damnables hérésies, à leurs mystères et aux trente-neuf articles.

MÉLANGES.

Le spectateur, le rôdeur; le monde, etc., etc., des romans par milliers.

C'est de mémoire que j'ai fait l'énumération de tous ces livres: je me souviens de les avoir lus, et j'en pourrais à l'occasion citer plus d'un passage. J'ai, sans doute, omis quelques noms dans mon catalogue. J'en avais lu la majeure partie avant quinze ans. Depuis que j'ai quitté Harrow, je suis devenu paresseux et fat, en griffonnant des rimes et faisant la cour aux femmes. B., 30 novembre 1807.

J'ai aussi lu, et je regrette aujourd'hui plus de quatre mille romans, y compris les œuvres de Cervantes, Fielding, Smollet, Richardson, Mackenzie, Sterne, Rabelais, Rousseau, etc., etc. Le livre, à mon avis, le plus utile pour celui qui veut avoir l'air d'être fort instruit sans grande peine, c'est la physiologie de la tristesse par Burton: c'est le recueil de citations et d'anecdotes le plus curieux et le plus amusant que j'aie parcouru; mais le lecteur superficiel doit le lire avec attention, ou bien la confusion des sujets le rebutera facilement. S'il a la patience d'aller jusqu'à la fin, il aura mieux profité pour ses conversations littéraires, que s'il avait parcouru vingt autres ouvrages que j'ai également lus, du moins en anglais.

Dans le même livre où l'on retrouve les souvenirs de ses études, que nous venons de citer, Byron avait écrit également de mémoire une liste des divers poètes qui s'étaient distingués dans leur langue respective. Après avoir cité ceux de l'Europe ancienne et moderne, voici comme il poursuit son catalogue pour les autres contrées:

Arabie.--Mahomet, dont le Coran contient des passages d'une poésie bien plus sublime que celle des auteurs européens.

Perse.--Ferdousi, auteur du Shah-Nameh; l'Iliade des Persans; Sadi et Hafiz, l'immortel Hafiz, l'Anacréon de l'Orient. Ce dernier est respecté par les Persans, bien autrement que nous ne respectons aucun poète ancien ou moderne; ils vont en pélerinage à Shiraz pour y honorer sa mémoire sur son tombeau: à ce monument est attaché un magnifique exemplaire de ses œuvres.

Amérique.--Cet hémisphère a déjà produit un poète épique, c'est Barlow, auteur de la Colombiade; il ne faut pas le comparer aux ouvrages des nations plus polies.

Islande, Danemarck, Norwége.--Ces régions étaient fameuses pour leurs Scaldes. Parmi ces derniers on distinguait Lodburg; son chant de mort respire des sentimens féroces, mais c'est un genre de poésie généreuse et passionnée.

L'Indostan n'a pas de grands poètes connus; du moins le sanscrit l'est si mal en Europe, que nous ignorons ce que le tems peut avoir épargné dans leur littérature.

L'empire Birman.--Les habitans aiment passionnément la poésie; mais on ne connaît pas leurs poètes.

Chine.--Je n'ai jamais entendu parler en fait de poète chinois que de l'empereur Kien-Long et de son Ode au thé. Quel malheur que le philosophe Confucius n'ait pas rédigé en vers ses admirables préceptes de morale!

Afrique.--Quelques chants de ce pays sont plaintifs, et leurs paroles simples et touchantes; mais j'ignore s'il faut compter ces informes essais parmi les poèmes, comme les chants des bardes ou des scaldes.

J'ai écrit cette courte liste de poètes entièrement de mémoire, et sans le secours d'aucun livre; il a donc pu s'y glisser quelques erreurs, mais elles doivent être de peu d'importance. J'ai parcouru les ouvrages des Européens et quelques-uns de ceux de l'Asie, soit en original, soit à l'aide de traduction. Je n'ai cité que les meilleurs dans ma liste des poètes anglais; il eût été aussi inutile que fatigant d'énumérer ceux d'un moindre mérite. Peut-être cependant pourrait-on dans un catalogue cosmopolite ajouter encore Gray, Goldsmith et Collins; quant aux autres depuis Chaucer jusqu'à Churchill, ce sont voces prætereaque nihil, quelquefois nommés, rarement lus et jamais avec profit. Je regarde Chaucer, en dépit des éloges qu'on lui a prodigués, comme méprisable et licencieux; il ne doit son renom qu'à son antiquité, et sous ce rapport-là même, on devrait plutôt se rappeler Pierce Plowman ou Thomas d'Ercildoune. Je me suis gardé de citer des poètes vivans de l'Angleterre; il n'en est pas un qui ne survive à ses ouvrages. Le goût est perdu chez nous; encore un siècle, et nous aurons disparu, notre empire, notre littérature et notre nom, des annales du genre humain. 30 novembre 1807, BYRON.

Il se trouve, parmi les papiers que je possède de lui, plusieurs petits poèmes (en tout environ six cents vers) qu'il écrivit en ce tems-là, mais qu'il n'a jamais fait imprimer, parce qu'il les avait composés la plupart après la publication de ses Heures de loisir. Le plus grand nombre d'entre eux ne se recommande guère que par son nom, mais quelques-uns, grâce aux sentimens et aux circonstances qui les inspirent, seront lus ici avec plaisir. La première fois qu'il entra dans Newsteadt, il planta dans un coin de terre un jeune chêne dont il croyait l'existence attachée à la sienne. Après six ou sept ans, quand il revint au même endroit, il trouva le chêne étouffé sous les mauvaises herbes, et presque desséché. C'était au moment où Lord Grey de Ruthen quittait l'abbaye; il fit alors l'un de ces poèmes composés de cinq stances, et dont on pourra juger par les passages suivans:

Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches jetteraient une ombre noire autour de toi, et que le lierre entourerait ton tronc comme un manteau.

Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.

Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette heure fatale un étranger est le maître du château, etc., etc.

Le sujet des vers qui suivent est assez éclairci par la note qu'il a placée en tête. Quoiqu'ils aient un air pénible et affecté, ils me paraissent dignes d'être conservés comme un témoignage des sentimens tendres et romanesques qu'il avait contractés pour ses amis de collége.

«Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté quelques mots de souvenirs. Plus tard, à l'occasion de quelque injure réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de laisser Harrow, avait effacé ce fragile souvenir. Voici les stances qu'il écrivit à leur place, quand il revit Harrow, en 1807:

Ici naguère les souvenirs de l'amitié attiraient les yeux de l'étranger; ils étaient simples, ils étaient peu nombreux les mots qui les exprimaient, et cependant la colère les a effacés.

Elle trancha profondément dans l'arbre, mais elle n'effaça pas entièrement les caractères; ils étaient si simples, que l'amitié revenant regarda long-tems, jusqu'à ce qu'aidée de la mémoire, elle rétablit les mots.

Le repentir les traça de nouveau, le pardon y joignit son nom aimable; l'inscription reparut si belle que l'amitié la crut toujours la même.

Le souvenir serait beau encore; mais, hélas! en dépit de l'espérance et des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, et a pour toujours effacé et l'inscription et le sentiment qu'elle exprimait.

Les mêmes sentimens d'amitié idéale distinguent un autre de ses poèmes, dans lequel il a pris pour épigraphe cette ingénieuse devise française: l'amitié est l'amour sans ailes. Chacune des neuf stances est terminée par les mêmes mots; nous citerons les trois suivantes:

Pourquoi gémirais-je tristement de ce que ma jeunesse est passée? Je puis encore compter des jours heureux; la faculté d'aimer n'est pas encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir durable, une vérité éternelle m'apporte une céleste consolation; souffles légers des vents, redites-la aux lieux où mon cœur s'émut pour la première fois!

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Demeure de mes aïeux, ton clocher lointain me rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle comme autrefois; je redeviens enfant par la pensée. Ton bouquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes sentiers, me ravissent encore. Chaque fleur exhale un double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de mes compagnons s'écrier:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Mon cher Lycus, pourquoi pleures-tu? Retiens tes larmes prêtes à tomber; l'affection peut dormir quelque tems, mais, sois-en sûr, elle se réveillera! Quand nous nous retrouverons, pense, ami, pense combien elle sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon ame bondit de bonheur à cet espoir; quand deux jeunes cœurs sont si pleins d'affection, l'absence, ami, ne peut que redire:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

À MON FILS.

Ces tresses blondes, ces yeux bleus, dont l'éclat rappelle ceux de ta mère; ces lèvres de roses, ces joues à fossettes, ce sourire, qui captivent le cœur, retracent d'anciennes scènes de bonheur, et touchent le cœur de ton père, ô mon enfant!

Et tu ne peux prononcer le nom de ton père; ah, William! si son nom était le tien, alors sa conscience ne lui adresserait plus de reproches: mais écartons ces tristes idées; les soins que je prendrai de toi me rendront la paix intérieure; l'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera le passé, ô mon enfant!

Le gazon a recouvert son humble tombe, et une étrangère t'a présenté son sein. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, et ne t'accorder qu'à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire une seule de tes espérances: le cœur de ton père est à toi, ô mon enfant!

Eh bien! laisse un monde sans entrailles se récrier; dois-je pour lui plaire étouffer la voix puissante de la nature? Non, que les moralistes me désapprouvent s'ils le veulent, tu seras toujours pour moi le bien cher enfant de l'amour, beau chérubin, gage de jeunesse et de joie! un père veille sur ton berceau, ô mon enfant!

Ô quel charme, avant que l'âge n'ait ridé mon front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi, un frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon injustice envers toi, ô mon enfant!

Mais le plus remarquable de ses poèmes est d'une date antérieure à toutes celles que je viens de donner, ayant été écrit en décembre 1806, quand il n'avait pas encore dix-neuf ans. Il contient sa profession de foi religieuse à cette époque, et nous montre combien son esprit lutta de bonne heure entre le doute et la piété:

PRIÈRE DE LA NATURE.

Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du désespoir? Des fautes comme celles de l'homme peuvent-elles être jamais pardonnées? Le vice peut-il expier des crimes par des prières? Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est noircie de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché.

Je ne cherche point de sectes inconnues; oh! montre-moi le sentier de la vérité! Je reconnais ta toute-puissance redoutable, épargne les fautes de ma jeunesse en les corrigeant. Que les dévots élèvent, s'ils le veulent, des temples obscurs; que la superstition en salue humblement les portiques; que, pour étendre et affermir leur empire funeste, les prêtres inventent des rites mystiques et mensongers. L'homme bornera-t-il le domaine de son créateur à ces dômes gothiques qui surmontent des amas de pierres à moitié détruites? Ton temple est la face du jour; la terre, l'océan, le ciel te forment un trône sans limites.

L'homme condamnera-t-il sa propre race aux tourmens de l'enfer, à moins qu'ils ne fléchissent le genou devant de vaines pompes? Nous dira-t-il que, pour un seul qui a failli, tous doivent périr confusément dans la tempête? Chacun prétendra-t-il gagner les cieux, et cependant condamner son frère à la mort éternelle, parce que son ame s'est ouverte à des espérances différentes, ou qu'il a suivi des doctrines moins sévères? Iront-ils, aux moyens de croyances qu'ils ne sauraient expliquer, décider d'avance tes grâces et tes châtimens? Des reptiles rampans sur la terre connaîtront-ils les desseins de leur grand créateur?

Ces hommes qui n'ont vécu que pour eux-mêmes, qui ont passé leurs années dans des crimes renouvelés chaque jour, trouveront-ils dans leur foi une compensation à leurs forfaits, et vivront-ils au-delà des limites du tems?

Ô mon père! je ne cherche les lois d'aucun prophète; tes lois, à toi, apparaissent dans les ouvrages de la nature. Je suis, je l'avoue, faible et corrompu, et cependant je te prierai, car tu m'entendras! Toi qui guides l'étoile errante à travers les royaumes infinis de l'éther, qui calmes la guerre des élémens, et dont j'aperçois la main d'un pôle à l'autre pôle; toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas, et qui peux m'en retirer quand telle sera ta volonté; tant que je serai sur cette terre périssable, étends sur moi ta main protectrice. C'est à toi, à toi, mon Dieu, que j'adresse mes prières; quelque bonheur ou quelque malheur qui m'arrive, qu'à ta volonté je m'élève ou m'abaisse, je me confie en ta protection: si, quand cette poussière sera rendue à la poussière, mon ame parcourt les airs sur des ailes rapides, comme j'adorerai ton nom glorieux! mais si cet esprit passager partage avec le corps le repos éternel de la tombe, tant qu'il me restera un souffle de vie, j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne jamais quitter la demeure des morts. C'est à toi que j'adresse mes dernières inspirations, plein de reconnaissance pour tes bienfaits passés, et espérant, ô mon Dieu, que cette vie errante se réunira enfin à ton essence.

Oublie ce monde, ô mon ame agitée, tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt ta course, si tes erreurs sont oubliées. Loin des bigots et des sectaires, incline-toi devant le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Il est clément et juste, il ne rejettera pas la prière de l'enfant de la poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est pleine de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché. Toi qui peux guider l'étoile errante, qui calmes la guerre des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses, pardonne mes pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre; apprends-moi comment je dois mourir.

Nous avons vu par une lettre précédente qu'il avait eu à se féliciter de l'issue d'un procès jugé au tribunal de Lancastre, et relatif à la terre de Rochdale. Dans une note que nous allons reproduire, et qu'il écrivit à l'un de ses amis de Southwell à l'occasion d'un second triomphe dans la même cause, on verra qu'il s'en exagérait beaucoup les résultats probables.

9 février 1807.

Mon cher,

«J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai gagné une seconde fois la cause de Rochdale, qui me fait valoir soixante mille livres de plus.

Tout à vous.» BYRON.

Southwell, avril 1807.

Mon cher Pigot,

«Permettez-moi de vous féliciter du succès de votre premier examen; courage, mon ami. Le titre de docteur fera merveille auprès des dames. Je serai probablement à Essex ou à Londres quand vous arriverez en ce lieu maudit, où je suis encore retenu par l'impression de mes vers.

«Adieu, croyez-moi toujours bien sincèrement votre BYRON.

«P. S. Depuis notre séparation, grâce à de violens exercices, la plupart physiques, et aux bains chauds, j'ai réduit mon embonpoint de cent soixante-quatorze livres à cent quarante-un; total vingt-sept livres de perte. Bravo! qu'en dites-vous?»

LETTRE XII.

À MISS PIGOT.

11 juin 1807.

«Tout à vous. BYRON.

«P. S. Je vous écris de mon lit.»

LETTRE XIII.

À LA MÊME.

Cambridge, 30 juin 1807.

«Je pars lundi pour Londres; je quitte Cambridge sans beaucoup de peine, notre société étant dispersée, et le musicien que je protégeais ayant quitté sa place dans le chœur pour entrer dans une grande maison de commerce de la capitale. Je vous ai dit, sans doute, qu'il était exactement, et à une heure près, plus jeune que moi de deux années. Je l'ai trouvé fort grandi, et surtout enchanté de revoir son premier patron. Il est presque de ma taille, très-maigre, d'une belle figure, des yeux noirs, des cheveux clairs: vous connaissez déjà l'idée que j'ai de son esprit; j'espère bien n'avoir jamais sujet d'en changer. On me croit ici généralement indisposé: l'université est fort gaie dans ce moment; elle donne des fêtes de tous les genres. Hier j'ai soupé dehors, mais je n'ai rien mangé; satisfait d'une bouteille de Bordeaux, je me suis couché à deux heures pour me lever à huit. J'ai pris le parti de me lever de bonne heure, cette habitude me convient parfaitement. Je reçois beaucoup de politesses des maîtres et des élèves; mais ils me regardent avec un peu de défiance: ils se soucient peu des lardons; le moyen de déplaire c'est de dire la vérité.

«Écrivez-moi, dites-moi comment se partent les habitans de votre ménagerie, si mon édition se place, si mes chiens grognent. À propos, mon boul-dogue est décédé; la chair du chien comme celle de l'homme n'est que de l'herbe. Répondez-moi à Cambridge; si j'en suis parti, on m'enverra votre lettre. Voici de tristes nouvelles qui arrivent: les Russes sont vainqueurs; triste troupe qui ne mange que de l'huile, et par conséquent devait fondre devant un feu soutenu. Je ne suis pas à mon aise dans mon costume universitaire, je n'en ai pas l'usage. Je suis monté sur une fenêtre à Sainte-Marie pour mieux entendre un oratorio; mais au milieu du chant du Messie, je me suis laissé tomber, déchirant ma superbe robe de soie noire, et endommageant une fort belle paire de culottes. Mémoire, prendre garde de ne jamais tomber d'une fenêtre d'église pendant le service. Adieu, ma chère Élisabeth, ne me rappelez à personne, oubliez les gens de Southwell; en être oublié, voilà tout ce que je désire.»

LETTRE XIV.

À MISS PIGOT.

Cambridge, collége de la Trinité, 5 juillet 1807.

«Tout à vous.»

LETTRE XV.

À LA MÊME.

Hôtel Gordon, 13 juillet 1807.

«Vous m'écrivez des lettres parfaites.--Fi des autres correspondans, et de leurs fades excuses de n'avoir rien à vous apprendre! Vous m'avez envoyé une délicieuse brochure; ici je me trouve dans un continuel tourbillon de distractions fort agréables après tout, et, chose singulière, je maigris à vue d'œil, pesant maintenant bien moins de cent trente livres. Je séjournerai ici un mois, peut-être six semaines; je ferai une apparition dans le comté d'Essex, et comme une faveur je viendrai briller à Southwell dans toute ma gloire; mais rien jamais ne pourra me forcer à y résider. Je suis décidé à retourner en octobre à Cambridge; ou nous y serons d'une gaîté folle, ou je décampe de l'université. Il m'est arrivé à Cambridge quelque chose d'extraordinaire. J'ai trouvé une jeune fille qui ressemblait à ***, au point que la plus minutieuse inspection pouvait seule m'empêcher de la prendre pour cette dernière. Je me repens de ne pas lui avoir demandé si elle était jamais allée à Harrow.

«Que diable prétend donc Ridge? cinquante exemplaires en quinze jours, et avant les annonces, n'est-ce pas assez vendre? Je sais que plusieurs libraires de Londres en ont, et que Crosby en a envoyé aux eaux les plus fréquentées. En dit-on à Southwell du bien ou du mal?... J'aurais voulu que Boatswain eût avalé Damon. Comment se porte Bran? Par les dieux, il faut que Bran devienne un comte du saint empire romain...

«Oh! Southwell! Southwell! combien je me félicite de t'avoir abandonné, et combien je maudis les lourdes heures écoulées plusieurs mois durant, au milieu des Mohawk qui habitent tes kraals! Toutefois une chose me console, c'est, grâce à toi, d'avoir dépouillé assez de mon ancienne graisse pour me permettre de glisser dans une peau d'anguille, et de lutter avec les plus sveltes beaux des tems modernes. Mais je suis fâché de le dire, la mode actuelle semble exiger de l'embonpoint, et l'on m'assure qu'il s'en faut de quatorze livres que je sois à la mode. Il n'en est pas moins vrai qu'au lieu d'engraisser je diminue, ce qui est extraordinaire, attendu qu'à Londres on ne peut songer à des exercices violens. J'attribue ce phénomène à la presse que nous éprouvons dans nos réunions du soir. Je reçois ce matin même 14, une lettre de Ridge; la mienne était commencée d'avant-hier: il m'écrit que mon livre se débite aussi bien qu'on peut le désirer; que les soixante-quinze exemplaires envoyés à Londres sont épuisés, et qu'on lui en demande, le jour même qu'il m'écrivait, cinquante de plus: on n'a pourtant pas encore fait la moitié des annonces. Adieu.

«Adieu.» BYRON.

LETTRE XVI.

À LA MÊME.

2 août 1807.

«Londres commence à dégorger ce qu'elle contenait.--La ville est déserte,--et mes occupations devenant moins nombreuses, je puis griffonner à loisir. Dans quinze jours je partirai pour répondre à une invitation de campagne, mais j'espère bien recevoir d'ici-là deux lettres de vous. Ridge n'écoule pas rapidement dans Nottes.--Je le crois facilement; mais dans la capitale la chose se passe d'une manière bien plus flatteuse, et sans doute on peut se passer de l'assentiment des littérateurs de province, quand on a d'ailleurs obtenu l'éloge des revues, l'admiration des duchesses et la reconnaissance intéressée des libraires de la capitale. J'ai actuellement sous les yeux une revue intitulée: Récréations littéraires; mes poésies y sont vantées bien au-delà de leur mérite. Je ne connais pas mon juge, mais je lui trouve beaucoup de discernement, et à moi un talent d'enfer. Sa critique me plaît surtout en ce qu'elle est fort longue, et en ce qu'elle a justement la dose de sévérité nécessaire pour donner à ses éloges un agréable relief. Je hais, vous le savez, les complimens communs et insipides. Si vous voulez voir cet article, cherchez le troisième numéro des Récréations littéraires du mois dernier.

«Crosby, mon éditeur de Londres, a placé sa seconde commande. Il en a redemandé, du moins si je l'en crois, une troisième à Ridge. Sur tous les étalages de librairie, je vois mon propre nom; je ne dis rien, mais je jouis en secret de ma célébrité. Le dernier critique qui se soit occupé de moi, m'a engagé avec bienveillance à renoncer à mon projet de ne plus rien écrire; et, en sa qualité d'ami des lettres, il m'a conjuré de gratifier bientôt le public de quelque nouvel ouvrage. Qui diable ne voudrait être poète, c'est-à-dire, si tous les critiques avaient la même politesse? Au reste, je paierai peut-être cher ces aimables faveurs préliminaires; mais, dans ce cas-là, j'aurai mon tour; et, tant bien que mal, je n'en ai pas moins écrit, dans mes instans de loisir et après deux heures du matin, trois cent quatre-vingts vers blancs sur la bataille de Bosworth. J'avais heureusement pu consulter le livre de Hutton. Je ferai huit ou dix chants sur ce sujet, et je l'aurai terminé à la fin de l'année; mais les circonstances décideront si je ferai imprimer ou non ce poème. Voilà bien assez d'égoïsme: mes lauriers m'ont tourné la cervelle; mais sans doute la caustique assiduité des critiques à venir, me ramènera à des sentimens plus modestes.

«Southwell est une place maudite; j'en ai fini avec elle, du moins suivant toutes les probabilités: à l'exception de vous, je ne porte pas la moindre estime à une seule ame de son enceinte; vous étiez la seule compagnie raisonnable, et franchement j'ai toujours eu pour vous plus de considération que pour les grues dont je partageais souvent les ridicules, par bonté d'ame. Vous vous êtes donné pour moi et pour mes manuscrits plus de peine que ne l'eussent fait tous ces mannequins réunis. Croyez-moi, je n'ai pas, dans le cercle de péchés où je vis en ce moment, oublié votre excellent naturel, et un jour j'espère bien vous prouver toute la reconnaissance que j'en conserve. Adieu. Tout à vous, etc.

«P. S. Rappelez-moi au docteur P...»

LETTRE XVII.

À LA MÊME.

Londres, 11 août 1807.

«J'ai nagé dans la Tamise la semaine dernière entre les deux ponts de Westminster et de Blackfriars, ce qui fait, en y comprenant les différent détours obligés, une distance de trois milles. Vous voyez que je suis préparé complètement à un naufrage sur mer.

«J'ai l'intention de réunir toutes les traditions Erses, les poèmes, etc., etc., de les traduire ou du moins d'étendre assez le sujet pour faire un volume qui paraîtra au printems prochain sous le titre de la Harpe montagnarde ou quelque autre titre aussi pittoresque. J'ai terminé le premier livre de la bataille de Bosworth; un second est commencé, ce sera l'affaire de trois ou quatre ans, et sans doute il ne sera jamais fini. Que penseriez-vous de quelques stances sur le mont Hecla? Du moins elles seraient écrites sous le feu. Comment va l'immortel Bran? et ce phénix des bêtes canines, le superbe Boatswain? Je viens d'acheter un boul-dogue de race, digne d'être le coadjuteur des précédentes divinités; son nom est Smut. Oh! zéphirs, portez-le sur vos ailes embaumées. Écrivez-moi avant mon départ, je vous en conjure par la cinquième côte de votre grand-père. Ridge est content de la vente, et cela me console du peu de succès du livre en province. La vogue a été complète à Londres: il y a peu de jours que Carpantier, l'éditeur de Moore, m'a dit qu'on avait vendu tout ce qu'on avait envoyé, et qu'on ne pouvait satisfaire aux dernières demandes parce qu'on n'en avait plus. Le duc d'York, la marquise de Headfort, la duchesse de Gordon, etc., se sont trouvés au nombre des acheteurs, et l'opinion de Crosby est que la circulation sera plus rapide encore dans l'hiver. L'été est une saison nulle pour le commerce, tant il y a peu de monde à Londres, et cependant ils sont extrêmement contens. Je passerai tout près de vous dans le cours de mon voyage, mais je ne pourrai aller vous voir. Ne le dites pas à Mrs. Byron, elle croit que je prends une autre route. Si donc vous avez une lettre, mettez-la à la boutique de Ridge, où je m'arrêterai, ou bien adressez-la, poste restante, à Newark, vers six ou huit heures du soir. Si votre frère veut bien se trouver là, je serai diablement ravi de le voir; il pourra repartir le soir même, ou bien souper avec nous, et retourner le lendemain matin. Je loge aux Armes de Kingston.

«Adieu. Tout à vous.» BYRON.

LETTRE XVIII.

À LA MÊME.

Collége de la Trinité, Cambridge, 25 octobre 1807.

Ma chère Élisabeth,

Au mois de janvier prochain (mais cela est seulement entre nous, n'en dites rien, je vous prie, car mon persécuteur maternel jetterait bien vite sur mes projets sa tomahawk); je me mettrai en mer pour quatre ou cinq mois avec mon cousin le capitaine Bettesworth, qui commande la Tartare, la plus belle frégate de la marine. J'ai déjà vu bien des scènes, je veux étudier celles de la mer. Tout porte à croire que nous irons dans la Méditerranée ou aux Indes occidentales, ou bien enfin... au diable, et s'il y a quelque possibilité de me faire présenter à ce dernier, Bettesworth le fera; c'est un brave compagnon qui n'a encore reçu que vingt-quatre blessures en différens lieux, et qui possède une lettre du dernier lord Nelson, avouant que Bettesworth est le seul officier de marine qui ait reçu plus de blessures que lui-même.

«J'ai maintenant un nouvel et le plus bel ami du monde, c'est un ours apprivoisé; quand je le montrai pour la première fois, on me demanda ce que je prétendais en faire, et moi de répondre que c'était un nouveau candidat au grade. Sherard vous expliquera ce mot, si vous avez de la peine à le comprendre. Ma réponse ne fit pas fortune. Nous avons ici une foule de réunions; ce soir, par exemple, je soupe avec un assortiment complet d'écuyers, joueurs, boxeurs, auteurs, ecclésiastiques et poètes. C'est, comme vous le voyez, un précieux mélange; mais ils s'accordent bien ensemble, et pour moi je suis un composé de chacun d'eux, à l'exception des écuyers. Hier, j'ai encore été démonté de cheval.

P. S. Écrivez, écrivez, écrivez!!!

Ce fut au commencement de l'année suivante que Lord Byron forma une liaison avec M. Dallas, allié de sa famille par les femmes. Ce M. Dallas est l'auteur de quelques romans qui jouirent d'une certaine réputation lorsqu'ils parurent, et aussi d'une sorte de Mémoires du noble poète, publiés immédiatement après sa mort. Comme ils sont principalement fondés sur sa correspondance originale, ce sont aussi les plus authentiques et les plus dignes de foi qui aient encore été publiés. Dans les lettres que Lord Byron adresse à ce gentleman, parmi un grand nombre de détails curieux, sous le point de vue littéraire, nous en trouvons de bien plus importans sous celui qui nous occupe en ce moment; je veux dire quelques détails propres à faire connaître les opinions que Lord Byron professait alors sur la morale et la religion, opinions qui eurent une si grande influence sur sa réputation et sa conduite.

Ce n'est que bien rarement que l'irréligion et le scepticisme trouvent accès dans un jeune cœur. Cette disposition naturelle à se confier en l'avenir, qui fait le charme de cette période de la vie, la rend naturellement la saison de la foi et de l'espérance. Alors sont encore fraîches dans l'esprit ces impressions d'une première éducation religieuse, qui, dans les esprits même les plus prompts à mettre en question la foi de leurs pères, ne cèdent que lentement aux envahissemens du doute, et, en même tems, étendent le bienfait de leur répression morale sur cette partie de la vie où l'on reconnaît qu'elle est le plus nécessaire. Si, comme les incrédules le reconnaissent eux-mêmes, l'absence du frein religieux dégage l'homme d'une responsabilité qui lui serait utile dans tous les tems; il en est surtout ainsi dans la jeunesse, l'âge des tentations, l'âge où les passions sont déjà assez portées par elles-mêmes à se donner toute latitude sans que l'irréligion vienne encore ajouter à leur licence. Il est donc heureux que, par suite des raisons que nous venons d'indiquer, le scepticisme et l'incrédulité ne pénètrent généralement dans les ames qu'à une époque de la vie où le caractère, déjà formé, est moins susceptible d'être détérioré par leur influence funeste. Quand l'incrédulité est le résultat erroné de la pensée et du raisonnement, elle aura quelque chose de la froideur des sources qui l'ont fait naître; elle ne sera qu'un sujet de spéculation; elle n'aura que peu de pouvoir à porter l'homme vers le mal, comme, à la même époque de la vie, la foi la plus orthodoxe n'en a trop souvent que peu pour le conduire vers le bien.

Tandis que, de cette manière, les mœurs de l'incrédule lui-même sont préservées des conséquences funestes que de telles doctrines eussent pu entraîner à un âge plus tendre; par une raison analogue, le danger de la communication de ces mêmes idées à d'autres, se trouve singulièrement diminué. Cette même vanité, cette même audace qui ont dicté les opinions du jeune sceptique, le conduiront aussi probablement à les révéler, à les proclamer tout haut, sans s'occuper de l'effet que son exemple peut avoir sur ceux qui l'entourent, ou de l'odieux qu'une telle confession ne saurait manquer de jeter irréparablement sur lui-même; mais, dans un âge plus avancé, on examine ces conséquences avec plus de réflexion.

L'incrédule, s'il a quelque considération pour le bonheur des autres, y regardera à deux fois, avant de chasser de leur cœur une espérance dont lui-même sent si vivement l'absence et le prix. S'il n'a d'égards que pour lui-même, il hésitera naturellement encore à promulguer des doctrines que, dans aucun siècle, les hommes n'ont impunément professées. Dans l'un ou l'autre cas, il y a donc grande probabilité qu'il gardera le silence; car, en supposant que la philanthropie ne l'éloignât pas du projet de convertir les autres, la prudence du moins pourra l'empêcher de faire de lui-même un martyr.

Malheureusement Lord Byron fut encore en ceci une exception à la règle générale. Chez lui le ver rongeur se montra au matin de la jeunesse, au moment où ses ravages devaient être le plus funestes. Au malheur réel d'être incrédule à quelque âge que ce soit, il ajouta le malheur plus rare d'être incrédule avant d'avoir quitté les bancs de l'école. Et la précocité qui mit, de si bonne heure, en jeu ses passions et son génie, le fit aussi parvenir, avant l'âge, au plus affreux des résultats de la raison humaine. À cette époque de la vie, où un caractère comme le sien avait surtout besoin du frein des croyances religieuses, ce frein lui manquait déjà presque entièrement.

Nous avons vu dans les deux prières à la Divinité que j'ai extraites de ses poésies non publiées, et mieux encore dans le résumé de ses études, à quel âge son esprit ardent avait déjà secoué le joug de tous les systèmes et de toutes les sectes. Toutefois, dans ces prières elles-mêmes, il y a une ferveur d'adoration, au milieu de l'éloignement des croyances reçues, qui peut montrer tout ce qu'il y avait naturellement de piété dans son cœur (et il y en a beaucoup dans le cœur des vrais poètes). S'il avait eu alors pour guides et pour appuis des hommes capables de nourrir et d'entretenir ces heureuses dispositions, il eût évité cette licence, ce dévergondage d'opinions, auxquels il se livra dans la suite. Son scepticisme, s'il n'eût pas été entièrement détruit, eût pu se changer en un doute modeste, qui, loin d'être opposé à l'esprit religieux, le préserve de l'orgueil et lui inspire la charité pour les erreurs des autres. S'il n'avait pas lui-même pris sur les matières religieuses des idées claires et solides, il eût du moins appris à ne pas obscurcir et ébranler celles de ses semblables. Mais il eut le malheur de n'avoir point près de lui un sage mentor. Après avoir quitté Southwell, il ne restait près de lui ni parent ni ami, vers qui il pût lever les yeux avec respect. Il fut jeté seul dans le monde, avec ses passions et son orgueil, pour s'abandonner à l'affreuse découverte qu'il croyait avoir faite de la non-existence d'une vie à venir, et aux droits dès-lors absolus que le présent a sur nous. Par une autre fatalité, celui de ses camarades de collége pour lequel il professa de son vivant le plus d'admiration et d'attachement, et dont il déplora la perte avec la tendresse d'un frère, Matthews se trouva aussi sceptique que lui-même, si ce n'est davantage encore. Les parens de ce jeune homme, dont la carrière, si elle n'eût été sitôt arrêtée par la mort, paraissait, d'après les promesses de sa jeunesse, devoir être si brillante, conçurent l'idée de publier ses Mémoires, et s'adressèrent, en conséquence, à Byron et à ses autres amis, pour en obtenir des matériaux. La lettre suivante, à laquelle cette demande donna lieu, outre qu'elle renferme plusieurs anecdotes amusantes sur son ami, nous donne des détails si intéressans sur sa vie domestique à cette époque, que nous n'hésitons pas à interrompre l'ordre chronologique pour l'insérer ici.

LETTRE XIX.

À M. MURRAY.

Ravenne, 12 novembre 1820.

«Ce que vous me dites de feu Charles Skinner Matthews, a réveillé tous mes anciens souvenirs; mais il m'a été impossible d'approuver l'intention qu'a son frère de donner une notice sur sa vie, quand bien même les événemens qui la remplirent auraient eu assez d'importance pour justifier la publication d'anecdotes d'un intérêt aussi restreint. Néanmoins, c'était un homme bien extraordinaire, et qui aurait acquis une grande illustration. Nul n'obtint jamais de plus brillans succès dans tout ce qu'il voulut essayer. Il était trop indolent sans doute; mais quand il lui arrivait de faire un effort, il dépassait aussitôt de bien loin tous ses rivaux. Ses victoires se trouveront enregistrées à Cambridge, particulièrement celle sur Downing, qui fut aisément remportée, quoique vivement et chaudement contestée. Hobhouse était son intime ami; il vous donnera plus de documens sur lui que personne. William Bankes aussi le connaissait intimement; mais pour moi je me rappelle moins ses grandes facultés académiques que ses bizarreries. Nous nous sommes trouvés réunis à l'une des époques les moins riantes de ma vie. Quand, en 1805, j'entrai au collége de la Trinité, âgé de dix-sept ans et demi, j'étais malheureux et jusqu'à un certain point insociable. Désolé de quitter Harrow, où j'avais fini par me plaire pendant les deux années précédentes; désolé d'aller à Cambridge et non pas à Oxford (parce qu'il ne se trouvait pas de place vacante à Christ-Church); désolé de quelques contrariétés domestiques de différens genres, j'étais en conséquence aussi indomptable qu'un loup dont on a rompu la voie. Aussi, bien que je connusse Matthews, et que je le rencontrasse souvent chez Bankes, mon aumônier, mon professeur et mon patron, chez Rhodes, chez Milness, chez Price, chez Dick, chez Macnamara, Farrell, Galley Knight, et autres connaissances du même tems, cependant je n'étais intime ni avec lui ni avec qui que ce fût, excepté mon ancien camarade d'école Edward Long, avec qui je passais les journées à monter à cheval et à nager, et Williams Bankes, qui avait assez de douceur dans le caractère pour tolérer mes férocités.

Ce fut en 1807 seulement, quand, pour prendre mes degrés je fus retourné à Cambridge, que j'avais auparavant quitté pendant plus d'un an, que je devins l'un des amis intimes de Matthews. Ce fut par l'entremise de M. ***, qui, après m'avoir détesté pendant deux ans, comme il le dit lui-même, parce que je portais un chapeau blanc, une redingote grise, et que je montais un cheval gris, m'avait pris en affection parce que je faisais des vers. J'avais déjà vécu assez long-tems avec eux, et je m'étais assez souvent enivré dans leur compagnie; mais tout-à-coup nous devînmes réellement amis un beau matin; Matthews cependant ne résidait pas à cette époque au collége; je le rencontrais principalement, et de tems en tems, à des époques incertaines, à Cambridge. H... pendant ce tems-là, faisait de grandes choses, et fondait le club des whigs de Cambridge, qu'il paraît avoir oublié, et la société amicale, qui fut dissoute en conséquence des querelles perpétuelles des membres qui la composaient. Il se rendait très-populaire parmi nous autres jeunes gens et très-formidable à tous les maîtres particuliers, à tous les professeurs et principaux de colléges. Williams B... était parti; car tant qu'il avait été là, c'est lui qui dirigeait toute l'université et qui était le protecteur-né de tous les mauvais tours.

«À force de nous rencontrer à Londres et ailleurs, Matthews et moi devînmes grands amis; il n'était pas très-doux de caractère, ni moi non plus; mais avec un peu de tact, il était encore maniable. Je le regardais comme un homme si supérieur, que je ne demandais pas mieux que de sacrifier quelque chose à ses humeurs, qui souvent m'amusaient tout en me mettant en colère. On n'a jamais su ce que sont devenus ses papiers à l'époque de sa mort, et certainement il en avait beaucoup. Je le dis ici par forme de parenthèse, de peur de l'oublier; il écrivait remarquablement bien en latin et en anglais.

«Nous nous rendîmes ensemble à Newsteadt, où j'avais une fameuse cave, et où je m'étais procuré de chez un costumier des habillemens de moines. Nous étions sept ou huit de notre compagnie, sans compter un ou deux voisins qui nous faisaient visite dans l'occasion. Nous restions fort tard dans la nuit, habillés de nos robes de frères, buvant du bourgogne, du bordeaux, du champagne, et que sais-je encore, dans une coupe faite d'un crâne humain, et quelques autres verres de toute espèce; faisant mille bouffonneries dans toute la maison, sans quitter un instant notre attirail monacal. Matthews m'avait baptisé du nom d'Abbé, et quand il était de bonne humeur, il ne m'en donna pas d'autre jusqu'au moment de sa mort. L'harmonie de nos touchantes réunions fut au bout de quelques jours tant soit peu interrompue, par la menace que fit Matthews de jeter l'intrépide V... (nous l'avions appelé ainsi parce qu'il avait gagné deux courses, l'une à pied, d'Ipswich à Londres, l'autre à cheval, de Brighthelmstone à Londres), de jeter, dis-je, l'intrépide V... par la fenêtre, à la suite d'une soirée de plaisanterie, qui se termina par cette épigramme. V... vint à moi, et me dit que le respect et la considération qu'il me devait, comme maître de la maison, ne lui permettaient pas d'appeler en duel aucun de mes hôtes, mais que le lendemain matin il se retirerait. Ce fut en vain que je lui représentai que la fenêtre n'était pas très-élevée et que le gazon au-dessous était d'une douceur toute particulière: il s'en alla.

«Matthews et moi, nous avions fait le voyage de Cambridge à Londres, parlant, pendant toute la route, sur le même sujet. Quand nous fûmes arrivés à Longhborough, je ne sais quel hasard nous en fit écarter un moment; Matthews s'en indigna; non, dit-il, ne quittons pas notre conversation, finissons comme nous avons commencé; continuons jusqu'au bout du voyage, et il se mit en effet à continuer, trouvant le moyen d'être toujours amusant jusqu'au bout. Il avait auparavant, durant mon absence de Cambridge, occupé mes appartemens dans le collége de la Trinité. En l'y installant, mon répétiteur Jones lui avait dit, avec son ton ridicule ordinaire: «M. Matthews, je vous recommande sérieusement de prendre garde d'endommager aucun des meubles, car Lord Byron, monsieur, est un jeune homme de passions tumultueuses.» Matthews fut ravi de cette allocution; et, qui que ce fût qui vînt le visiter, il ne manquait pas de leur recommander de ne toucher la porte elle-même qu'avec une grande précaution, et alors il leur répétait l'exhortation de Jones dans les mêmes termes et absolument du même ton; il y avait une grande glace dans une chambre, ce qui lui suggéra cette remarque, qu'il avait cru d'abord que ses amis devenaient singulièrement assidus à venir le voir; mais qu'il avait bientôt découvert qu'ils ne venaient que pour se voir eux-mêmes. La phrase de Jones de passions tumultueuses et l'ensemble de la scène l'avaient mis de si bonne humeur, que je crois en vérité que c'est à cette circonstance que j'ai dû une partie de ses bonnes grâces.

«Quand nous étions à Newstead, il arriva qu'un jour, avant dîner, quelqu'un lui salit, par mégarde, un de ses bas de soie blancs, et naturellement voulut lui en faire des excuses. Monsieur, répondit Matthews, il peut vous paraître fort agréable, à vous qui avez une grande quantité de bas de soie, de salir ceux d'autrui; mais pour moi qui n'ai que cette seule et unique paire, que j'ai mise pour faire honneur à l'Abbé ici présent, rien ne peut excuser le tort que me fait votre manque d'attention, sans parler des frais de blanchissage. Il avait presqu'en toute occasion le même ton de plaisanterie sardonique. Une espèce de sauvage Irlandais, nommé F**, commençant à dire quelque chose à un grand souper, à Cambridge, Matthews se mit à crier d'une voix de tonnerre: Silence! et alors montrant F** du doigt, il ajouta ces paroles d'oracle: L'ourson est doué de raison. On peut aisément supposer qu'en entendant ce compliment, le pauvre ourson perdit le peu de raison qui pouvait lui être échu en partage. Quand H... publia son premier volume de poésies, intitulé Mélanges, tout ce qu'il put en tirer, c'est que la préface était absolument dans la manière de Walsh. H... crut d'abord que c'était un compliment, mais nous ne sûmes jamais à quoi nous en tenir là-dessus, car tout ce que l'on connaît de Walsh, c'est son ode au roi Williams, et l'épithète que lui donne Pope, le savant Walsh. Quand notre troupe quitta Newstead pour Londres, H... et Matthews qui étaient à cette époque les meilleurs amis du monde, convinrent de faire ensemble la route à pied. Ils se querellèrent à moitié route, et achevèrent ainsi leur voyage, passant et repassant l'un devant l'autre sans se dire un seul mot. Quand Matthews arriva à Highgate, il avait dépensé tout son argent, excepté trois pences et demi (7 sous) qu'il résolut d'employer aussi à une pinte de bière; il la buvait à la porte d'une taverne, quand H... passa devant lui pour la dernière fois, toujours sans lui parler. Ils se réconcilièrent depuis à Londres.

«L'escrime était une des passions de Matthews, il était aussi très-fort au pugilat, mais il avait généralement le dessous dans les combats sérieux et au poing nu; quant à la natation, il nageait bien, mais avec efforts et travail, et se tenant le corps trop hors de l'eau; en sorte que Scrope, Davies et moi-même, qui étions en quelque sorte ses rivaux, nous lui disions souvent qu'il se noierait s'il rencontrait jamais quelque endroit difficile. Il se noya en effet; mais, à coup sûr, Scrope et moi eussions bien désiré que le doyen eût vécu, et que notre prédiction se fût trouvée mensongère.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 46: (retour) Dans la comédie de la Coquette (She stoops to Conquer.)Note 2 · «Oh! que n'ai-je la plume d'Arioste pour reproduire en style d'épopée les cris de cette terrible soirée, ou plutôt laissez-moi invoquer l'omNote 3 · Note 47: (retour) Dans un procès entrepris pour rentrer dans la propriété de Rochdale.Note 4 · «J'ai reçu ce matin votre lettre, qu'il m'a fallu envoyer chercher à Worthing, que je viens de quitter pour cet endroit, situé à huit millesNote 5 · Note 48: (retour) La pièce à une belle Quaker, de son premier volume, fut écrite à Harrowgate.Note 6 · Note 49: (retour) Cheval de Lord Byron; il en avait encore un autre alors appelé Sultan.Note 7 · Il ne fut pas long-tems sans revenir à Southwell, comme il l'avait annoncé dans la dernière lettre que nous avons donnée; il en repartit encNote 8 · Note 50: (retour) Chien favori pour lequel Lord Byron fit dans la suite la fameuse épitaphe.Note 9 · «Vous me demandez de rappeler quelques anecdotes du tems que nous passâmes ensemble à Harrowgate, pendant l'été de 1806, et à notre retour dNote 10 · Note 51: (retour) Lord Byron et le docteur Pigot s'écrivirent encore pendant quelque tems, mais ils ne se virent plus jamais à compter de leNote 11 · »Peu de gens appréciaient Lord Byron, mais je sais que son cœur était naturellement bienveillant et sensible, et qu'il n'avait pas le plus pNote 12 · Note 52: (retour) Il ne reste de cette édition in quarto, composée d'un petit nombre de feuilles, que deux ou trois copies.Note 13 · Ce fut au mois de novembre que le petit volume de poésies, dont il s'occupait depuis quelque tems, fut lancé dans le cercle étroit auquel ilNote 14 · Note 53: (retour) On sait que Thomas Moore s'était caché sous ce nom dans ses premières poésies érotiques. (Note du Tr.)Note 15 · À l'instant de marquer ainsi sa place dans la littérature légère du jour, il était naturel que Lord Byron revînt avec plaisir sur les ouvragNote 16 · Note 54: (retour) On voit que Lord Byron, peu familiarisé avec la langue française, prend ici l'expression en cavalier, pour synonyme de celNote 17 · «Si je voulais justifier ou du moins pallier ma négligence, vous pourriez dire qu'au lieu d'une lettre vous avez reçu un placet surchargé deNote 18 · Note 55: (retour) Son valet Frank.Note 19 · »Je viens de passer le tems au milieu de soins divers; j'ai fait condamner à l'exportation un domestique 55 qui me volait, chose en elle-mêmNote 20 · Note 56: (retour) Il ne faut pas confondre cette Marie avec miss Chaworth ou Marie d'Aberdeen; tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elle avaNote 21 · Note 57: (retour) Le respectable M. Becher, sans doute. (N. du Tr.)Note 22 · «Je devrais commencer par un million d'excuses; mais la variété de mes travaux en vers et en prose servira, je l'espère, à justifier ma néglNote 23 · Note 58: (retour) Il aima toujours la musique, mais il ne sut jamais bien exécuter. «Il est bien singulier, disait-il un jour à la même dameNote 24 · Note 59: (retour) Un autre de ses jeux favoris était la balle à crosser; et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer la célérité de sa course à Note 25 · Comme sa mère, il était toujours en retard pour se lever et se mettre au lit; il conserva même toute sa vie cette habitude. La nuit fut toujNote 26 · D'un autre côté, les exercices auxquels il demandait quelques distractions, dans de moins heureux jours, lui offraient alors des plaisirs saNote 27 · Note 60: (retour) Burns avait aussi l'habitude de lire à table, comme nous l'apprend M. Lockhart dans la vie de ce poète.Note 28 · J'ai déjà parlé de l'ardeur extrême avec laquelle, pendant son séjour à Harrow, il se livrait à tous les genres d'études, à la seule exceptiNote 29 · Note 61: (retour) «Je lisais de moi-même, dit Pope, car la lecture était une véritable passion chez moi; j'allais çà et là au gré de mon imaNote 30 · Note 62: (retour) Chatterton écrivit, avant l'âge de douze ans, un catalogue, dans le genre de celui de Byron, de tous les livres qu'il avaiNote 31 · C'est à cette étude précoce et variée des écrivains anglais que Lord Byron dut la facilité avec laquelle il savait employer toutes les ressoNote 32 · Note 63: (retour) La pureté que les Grecs mettaient dans leur style a été attribuée peut-être avec justice à leur habitude de n'étudier que Note 33 · On peut, dans le fond, ajouter à ces trois exemples celui de Lord Byron, puisque, malgré son nom d'écolier, il n'étudia pas sur les bancs deNote 34 · Note 64: (retour) Voici la seule particularité qui puisse, et encore de fort loin, se lier au sujet de ce poème. Un an ou deux avant la dateNote 35 · Quant aux vers suivans, je ne puis dire positivement qu'ils se rattachent à quelque circonstance réelle. On peut même dire qu'habitué à reveNote 36 · Note 65: (retour) Dans cet usage de dater ses premiers poèmes, il suivait l'exemple de Milton, qui, dit Johnson, en datant ses premiers ouvrNote 37 · Quoique ton père imprudent soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour paternel. Et quand même tu me serais Note 38 · Note 66: (retour) Annesley n'est pas oublié en cette occasion: «Oublierai-je la scène toujours présente à ma pensée? Les rochers s'élèvent eNote 39 · Dans un autre poème, et qu'il écrivit avec la triste conviction qu'il allait bientôt mourir, nous retrouvons une prière exprimant à peu prèsNote 40 · Note 67: (retour) Il paraît, d'après un passage d'une lettre de miss Pigot à son frère, que Lord Byron chargea ce dernier de remettre une coNote 41 · Au mois d'avril suivant il était encore à Southwell, et c'est de là qu'il écrivit au docteur Pigot, alors à Édimbourg 67:Note 42 · Note 68: (retour) En effet, il n'était encore qu'un enfant sous tous les rapports dans ce tems-la. «Lundi prochain (dit miss Pigot) est notrNote 43 · Je dois à la complaisance de la dame qui correspondait alors avec Byron l'avantage de pouvoir initier le lecteur dans les sentimens et les tNote 44 · Note 69: (retour) Diminutif d'Élisabeth. Byron, en l'appelant reine, fait allusion à la reine Élisabeth.Note 45 · Note 70: (retour) Cette phrase s'explique par son habitude, quand il lui arrivait de ne pas trouver les expressions de la pensée qu'il voulaNote 46 · Note 71: (retour) Bull-dog ou boul-dogue. On comprendra facilement le jeu de mois.Note 47 · Ma chère reine Bess 69,Note 48 · «Sauvage doit être immortel; ce n'est pas un généreux boul-dogue, mais c'est le plus joli roquet que j'aie encore vu, et il fera parfaitemenNote 49 · Note 72: (retour) Malgré les injures, d'ailleurs plutôt badines que sérieuses, qu'il lance dans le cours de ses lettres contre Southwell, ilNote 50 · «Mieux vaut tard que jamais, c'est un proverbe dont vous connaissez l'origine, et, comme son application est ici toute naturelle, vous me paNote 51 · Note 73: (retour) C'est-à-dire celui auquel il avait donné la fameuse cornaline.Note 52 · Note 74: (retour) Il faut placer ici les autres détails de cette amitié exaltée. Le jeune Edleston mourut en 1811 de consomption. Voici la lNote 53 · «Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à rester encore une année à Granta (Cambridge); mes appartemens y sont meublés dans le dernierNote 54 · «Je suis ravi d'apprendre que vous vous intéressiez à mon protégé; il a été mon très-constant associé depuis le mois d'octobre 1805, époque Note 55 · Note 75: (retour) Les habitans de Cambridge.Note 56 · «Le marquis de Tavistock est arrivé hier; j'ai soupé avec lui chez son tuteur, qui est un whig délibéré. L'opposition est ici en nombre, et Note 57 · Note 76: (retour) Abréviation des mots criminelles conversations, qui servent à désigner les actions en adultère, viols, attentats à la pudeNote 58 · «Les nouvelles de Londres ne peuvent guère vous intéresser; vous dont toute la vie a été campagnarde vous vous souciez peu des routs, des paNote 59 · Note 77: (retour) Byron a inséré parmi ses poèmes imprimés, sans avoir été publiés, quelques vers sur le docteur Butler, qu'il n'a pas reproNote 60 · Note 78: (retour) Citation qui présente une allusion à la coutume du Grand-Seigneur, de faire étrangler ses frères en montant sur le trône.Note 61 · «P. S. Lord Carlisle, en recevant mes œuvres, m'a fait tenir une lettre assez satisfaisante avant d'avoir ouvert le livre: depuis je n'en aiNote 62 · Note 79: (retour) On ne doit remarquer ce coup d'essai de Lord Byron dans les revues (plus tard, comme on le verra, il reparut une ou deux fNote 63 · «Je n'ai pas, je vous le répète, la plus légère idée de celui qui l'a fait: il est imprimé dans un recueil périodique; et bien qu'on ait insNote 64 · Note 80: (retour) Ce plan, qu'il n'exécuta jamais, avait été résolu avant son départ de Southwell; voici comme il en est parlé dans une lettNote 65 · «Je pars lundi pour les hautes terres 80; un de mes amis m'accompagnera dans ma voiture jusqu'à Édimbourg; c'est là que nous quitterons notrNote 66 · Note 81: (retour) On trouvera ici, comme dans plusieurs autres lettres de sa jeunesse, cette espèce d'ostentation d'inconduite, travers asseNote 67 · «Fatigué d'être resté au jeu ces deux derniers jours jusqu'à quatre heures du matin 81, je prends la plume pour m'informer de la santé de voNote 68 · Note 82: (retour) Ce poème, qu'il augmenta depuis, était les Bardes anglais et les Reviseurs écossais. Il semblerait d'après cela que l'idéeNote 69 · Note 83: (retour) En septembre 1807. Cette Revue , en prononçant sur la carrière future du jeune auteur, se montra meilleur prophète que le Note 70 · Note 84: (retour) Dans le premier numéro d'un ouvrage mensuel, appelé le Satirique, dans lequel furent insérées, par la suite, quelques inveNote 71 · «Remerciez, en mon nom, votre frère pour son traité. J'ai écrit deux cent quatorze pages d'un roman, un poème de trois cent quatre-vingts ve
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