L'ÎLE D'ELBE
Reading edition
PUBLIÉS D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
PAR
Léon G. PÉLISSIER
Docteur de l'Université de Lyon Professeur adjoint à l'Université de Montpellier
PARIS
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
1897

PONS DE L'HÉRAULT
Al caro e gentile amico Barone ALBERTO LUMBROSO valentissimo scrittore e propugnatore degli studi Napoleonici Nell' Italia Omaggio del devotissimo suo L. G. P.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE: SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE
CHAPITRE PREMIER
Le 3 mai 1814.--Arrivée de Napoléon à l'Île d'Elbe.--Débarquement des commissaires.--Leur entrevue avec le général baron Dalesme.--Préoccupations religieuses du général Drouot.--Députation envoyée à l'Empereur.--Pons en fait partie.--Manque d'enthousiasme des fonctionnaires français.--Situation morale de Pons, républicain, vis-à-vis de l'Empereur.--La députation à bord de l'Undaunted.--Faiblesse du général Bertrand.--Première entrevue avec Napoléon.--Le petit chapeau de marin.
CHAPITRE II
Napoléon, de Fontainebleau à Porto-Ferrajo.--Adieux à la vieille garde.--Les maréchaux fidèles.--Passage à Lyon.--«Adieu, la gloire de la France!»--Entrevue de Napoléon et d'Augereau.--Mot de l'Empereur sur la «Proclamation» d'Augereau.--Dangers que court l'Empereur à Avignon.--Sa pendaison en effigie à Orgon.--L'auberge de La Calade.--Dignité de sa réception à Aix.--Séjour au château du Bouillidou.--Napoléon à Fréjus.--Sieyès et Tacite.--Embarquement sur l'Undaunted.
CHAPITRE III
Préparatifs de la réception de l'Empereur à Porto-Ferrajo.--Le pavillon elbois proposé par Pons.--Prise de possession de l'île.--Reconnaissance du pavillon.--Actes officiels.--Audience donnée au colonel Vincent.--Promenade de l'Empereur à Magazzini.--Mésaventure du commandant Usher.--«Vive le roi d'Angleterre!»--Débarquement solennel de l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napoléon à l'Hôtel de ville.--Réception des autorités.--Plaisanteries de l'Empereur à l'archiprêtre de Campo.--Sévérité de ses paroles au maire de Marciana.--Audience secrète à deux personnages mystérieux.--Fête de nuit.
CHAPITRE IV
Visite de Napoléon aux mines de Rio.--Premiers froissements entre l'Empereur et Pons.--Les fleurs de lis du parterre.--L'enseigne Taillade.--Le pavillon elbois et celui des Appiani.--Opérations maritimes.--Promenade de l'Empereur avec Pons.--Le madère, friandise impériale.--Conversation de l'Empereur.--Le Monte Volterrajo et ses légendes.--Platitude du maire de Rio-Montagne.--Retour à Porto-Ferrajo.--Faute d'étiquette de Pons.--Il reste à la tête des mines.--Début de ses relations amicales avec Drouot.
CHAPITRE V
Premiers jours du règne de Napoléon.--Mandement d'Arrighi.--Choix d'une résidence impériale.--Réserve de Napoléon à l'égard du général Dalesme.--Conversation sur le roi Joseph.--Réceptions des autorités et des administrations.--Inspection du clergé.--Le colonel Vincent.--Visite des fortifications.--Prise de possession des mines.--Respect de l'Empereur pour le travail.--L'oeuf à la mouillette du colonel Vincent.--Opinions de l'Empereur sur sa mère, sur la princesse Pauline.--Espoir de la prochaine arrivée de Marie-Louise.--Le portrait du «pauvre petit chou».
CHAPITRE VI
Organisation générale de l'île d'Elbe.--L'armée.--Le bataillon franc.--Le corps de cadets.--Les services privés.--Bertrand et Drouot.--Le trésorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le service intérieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son incapacité, son ingratitude.--Le vicaire général Arrighi.--Le juge Poggi, policier secret.--Visite de Napoléon à Longone.--La curiosité des Anglais; mot de Napoléon.--Visite contremandée.--M. Rebuffat, bouffon moraliste.
CHAPITRE VII
Administration des mines de Rio par Pons de l'Hérault.--Il sauve les revenus de la mine en 1814.--M. de Scitivaux.--La discussion au sujet des revenus des mines de Rio.--La question des farines: essai de distribution de mauvais pain aux mineurs.--Napoléon et les ouvriers.--Pons socialiste.--Entêtement honorable de Pons.--Intervention de Drouot et de Peyrusse.--Remplacement de Pons demandé par Madame mère.--Les amis de Pons à la cour elboise.
CHAPITRE VIII
Deuxième visite de Napoléon aux mines de Rio.--Scène violente entre Napoléon et Pons.--Promenade en montagne.--Le champagne de l'Empereur.--Armistice.--L'avis de Lacépède.--L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur.--Pons en Toscane.--M. de Scitivaux.--Son opinion sur le retour prochain de l'Empereur en France.--Lettre de Pons à l'Empereur.--Nouvelle conversation.--Pons conquis par l'Empereur.
CHAPITRE IX
Promenades de Napoléon dans l'île d'Elbe.--Pétitions singulières.--Un confrère de l'Empereur.--Opinion sur le colonel Campbell et le général Koller.--Conversation de Napoléon sur la campagne de France.--Révélation du maréchal Bubna sur la paix de Dresde.--Rôle ambigu du capitaine de Moncabrié.--Retour en France des Français de l'île, du général Dalesme et du colonel Vincent.--Arrivée de la garde.--Arrivée de la princesse Pauline.--Organisation des résidences impériales.--San-Martino.--Saisie des meubles du palais de Piombino et du prince Borghèse.--Expédition de vaisseaux chargés de minerais en Toscane.--Reconnaissance du pavillon elbois par le Saint-Siège.--Hostilité du prince de Canino.--Visite détaillée de l'île d'Elbe par Napoléon.--Exploitation des madragues et salines.--Carrières de marbre.--Établissement d'ateliers de sculpture.--Les sculpteurs Bartolini et Bargigli.
CHAPITRE X
L'étiquette impériale.--Visiteurs de l'île d'Elbe.--Une cavalcade d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell.--Tentative de corruption sur Pons.--Arrivée d'officiers français, corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le colonel Tavelle, gouverneur de Rio.--Le général Boinod.--Aventure amusante du général Boinod avec M. Rebuffat de Longone.
CHAPITRE XI
Un provocateur: le chevalier de l'ordre du Lys.--Tentatives d'assassinat, réelles ou supposées, de l'Empereur.--Le général Brulart.--Mésaventure d'un magistrat corse.--Rôle prêté à un officier supérieur.--Un juif de Leipzig.--Attitude du commandant Tavelle.--Les algarades de Cambronne.--Accueil fait à un vaisseau napolitain; à un officier.--Stabilité du gouvernement elbois.--Mariages d'officiers.--Aventure du général Drouot et de Mlle Vantini.--Mariage du pharmacien Gatti.
DEUXIÈME PARTIE: ANECDOTES DE L'ÎLE D'ELBE
CHAPITRE PREMIER: NAPOLÉON SOUVERAIN DE L'ÎLE D'ELBE
I.--La première époque du règne de Napoléon.--Voyage de Pons en Toscane.--Le grand-duc Ferdinand III.--Fossombroni.--L'église Saint-Napoléon.--Les subsides et Talleyrand.
II.--L'Empereur homme public et homme privé.--Les ambitions successives de Napoléon.--Le tribun Curée et les républicains du Palais-Royal.--Religion de l'Empereur.--Son savoir, sa bonhomie, son goût des commérages.
III.--Isolement de l'Empereur.--Service intérieur: les soirées.--Le service.--Marchand.--Saint-Denis.--Affaire de Gilles avec le capitaine Cornuel.
IV.--La Porte de Terre.--Une Aspasie française.--L'escorte de l'Empereur.--Les secrets de l'Empereur.--La formation des nouvelles à l'île d'Elbe.--Les dictées de l'Empereur.
V.--Napoléon souverain.--Les impositions.--Capoliveri et Rio.
CHAPITRE II: LA FAMILLE, L'ENTOURAGE ET LES VISITEURS DE NAPOLÉON.
I.--Madame Mère.--Les Corses.--Arrivée de la mère de l'Empereur.--Son installation.--Le jeu de l'Empereur.--Ambition des Corses.--Favoritisme de Madame.--Monopole demandé pour les Corses.
II.--Marciana.--Mme Walewska.
III.--Mme Bertrand: sa vie retirée.--Séjour à l'Elbe du frère du général Bertrand, son voyage à Rome.--Portrait de Marie-Louise et du roi de Rome apportés à Napoléon.
IV.--Les dames: La comtesse de Rohan-Mignac.--Mme Dargy.--Mme Giroux.--Mme Filippi.--M. Guizot.
CHAPITRE III: LES FÊTES ET LES DISTRACTIONS IMPÉRIALES.--LA PRINCESSE PAULINE.
I.--Les fêtes.--Fête patronale de San Cristino.--Banquet de la garde nationale et de la garde impériale.--Bals au palais.--La Saint-Napoléon.--Fête du roi Georges d'Angleterre.
II.--Arrivée de Pauline Borghèse.--Son rôle à l'île d'Elbe.--Bal au théâtre.--Suite des fêtes données par l'Empereur.--Mots de Napoléon sur la Marseillaise.--Maladie imaginaire de Pauline.--Anecdotes sur elle.--Carnaval-mascarade de la garde.
III.--Théâtre.--Création d'une salle de spectacle.--Association de propriétaires.
CHAPITRE IV: LES PROMENADES ET EXCURSIONS DE NAPOLÉON.
I.--Le cap Stella.--Chasse réservée de l'Empereur.--Amusements de l'Empereur.--Prétendue décadence de l'Empereur.--Les jeux innocents, les commérages.--La pêche au cap Stella.--Une farce de Napoléon au général Bertrand.--Une bouillabaisse.
II.--Deux journées à Rio.--Promenade au Monte Giove.--La pêche.--Chargement des bâtiments.--Horreur de Napoléon pour les vêtements noirs.--L'ermite de Monte Serrato.--Les caroubiers de M. Rebuffat.
CHAPITRE V: LES TRAVAUX DE L'ÎLE D'ELBE.
I.--Les palais impériaux.--La maison de Pons à Rio.--Réception de lord Bentinck.
II.--Visite de l'Île par l'Empereur.--La Pianosa.--Palmajola.--L'approvisionnement de l'Île.--Propagation de la pomme de terre.--Industries locales.
III.--Port de Rio.--Projet de Pons.--Napoléon ingénieur.--Napoléon mis en selle.
IV.--Les projets de M. Bourri.--Les hauts fourneaux de Rio.
V.--Les plantations.--Les lazarets.--Oliviers et mûriers.--La forêt de Giove.--Un plan de Napoléon pour le reboisement des montagnes de France.--La guerre sanitaire de Livourne et Porto-Ferrajo.
VI.--Résumé des travaux.--Défense de l'Île.
CHAPITRE VI: LES CONQUÊTES DE NAPOLÉON.
I.--Palmajola.--L'artillerie de M. de Noailles.
II.--La Pianosa.--Plan de colonisation.--Affection de l'Empereur pour les Génois.--L'approvisionnement de l'île.--Riposte de M. Traditi.
III.--Un bâtiment barbaresque.--Le «Dieu de la terre».--Un renégat du Gard.
CHAPITRE VII: L'ARMÉE DE NAPOLÉON.
I.-- La garde impériale.--Sa formation.--Voyage de Fontainebleau à Livourne.--Réception de la garde.--Les officiers de la garde.--Le lieutenant Noisot.
II.--Le lieutenant Larabit.--Sa querelle avec le commandant Gottmann.
III.--Le bataillon corse.--Son mauvais esprit.--Les désertions.
IV.--La compagnie d'artillerie.--Le capitaine Cornuel.--Le capitaine Raoul.--Un brave de Sambre-et-Meuse.
V.--L'hôpital.--Réunion de l'hôpital civil à l'hôpital militaire.
VI.--Marine militaire.--L'Inconstant.--Le commandant Taillade.--Voyages de l'Inconstant.--Chautard.--Sarri.
CHAPITRE VIII: L'IDÉE DU RETOUR EN FRANCE.
I.--Les trois lettres.--Lettre de Masséna.--Lettre de Cambon.--Pourquoi Cambon ne fut pas ministre de l'Empire.--Une lettre anonyme de la direction de la police.
II.--Une lettre de Verdun.--L'opinion populaire.--Le plan de campagne d'un caporal marseillais.
III.--Départ de l'île d'Elbe.--Projet de transport de Napoléon à Sainte-Hélène.--Inexécution du traité de Paris.--Projets ou tentatives d'assassinat.--Formation d'une flottille expéditionnaire.--Provocations.--Circulation de la flotte marchande elboise.--Lucien Bonaparte.--Visite de Mme Walewska.--Fleury de Chaboulon.--Les jardins de la garde.--Le jour du départ.--Le gouverneur général de l'île d'Elbe.--L'embarquement.
INTRODUCTION
Le manuscrit de l'Essai sur le règne de Napoléon à l'île d'Elbe se compose de trois grosses liasses de fiches à peine classées, et dont l'aspect suffit à déceler un brouillon déjà retouché et remanié à plusieurs reprises. On y trouve des traces de ratures et de coupures, des espaces préparés pour recevoir des notes qui manquent encore, des répétitions de pages entières, parfois des lacunes dans la suite du manuscrit. Ces défauts sont du reste bien plus sensibles dans la troisième liasse que dans les deux premières. Il était impossible de publier ces documents dans leur état original; il fallait en quelque sorte constituer ou reconstituer le texte, élaguer des réflexions oiseuses, de fâcheux effets de style, abréger certaines narrations trop complaisamment étendues, choisir entre les diverses variantes.
L'authenticité de ces souvenirs est indiscutable. De l'aveu de Pons de l'Hérault lui-même, soit ici, soit dans ses lettres à Peyrusse ou à son frère aîné, nous savons qu'il composait des Mémoires. Le manuscrit que nous possédons est d'ailleurs l'original, où s'étale, sans qu'il soit possible de la méconnaître ou de la confondre avec aucune autre, la large, solennelle et majestueuse écriture de «M. l'administrateur général», fertile en inimitables fioritures, en majuscules grandiloquentes, aimant à s'espacer dans la longueur apprêtée des lignes.
«La dernière fois que j'eus l'honneur de voir l'empereur Napoléon à l'Élysée Bourbon, le ... juin 1815, je l'assurai que je réunirais en corps d'ouvrage tous les souvenirs que j'avais conservé (sic) de son séjour à l'île d'Elbe, et l'Empereur m'indiqua plusieurs choses que je ne devais pas oublier.»
«... Sur la terre étrangère. Je n'ai donc pas la ressource des matériaux qui me seraient absolument nécessaires pour me livrer à un travail complet. J'écrirai avec ma mémoire. Elle ne me fera pas défaut, parce que je ne lui demanderai que ce qu'elle pourra facilement me garantir.....»
En devenant historien de l'Empereur, Pons se formait la plus haute idée de son devoir; il croyait réellement remplir une mission providentielle, un mandat impérial. Voici comment il s'exprime à ce propos:
«Je n'ai pas la vaniteuse prétention de croire que mon travail mérite par lui-même de traverser les siècles, mais, je le dis avec un sentiment de fierté qui n'a rien de semblable à la petitesse de l'orgueil, c'est dans ce travail que les grands écrivains iront puiser, chaque fois qu'ils voudront avec vérité parler de l'Empereur à l'île d'Elbe, et alors, sous leurs auspices, ou, pour mieux m'exprimer, sous leur nom, il m'est permis d'espérer que ce que je dis ira retentir jusque dans la postérité la plus reculée. Je dois donc dire, le mieux qu'il m'est possible de dire, le plus qu'il m'est possible de dire. Je ne dois surtout rien négliger pour mettre mes lecteurs à même de connaître la pensée de l'Empereur.»
Il les a vues à coup sûr d'un oeil favorable ou indulgent. Mais, même dans l'apologie, il reste impartial et modéré, il est un témoin à décharge plutôt qu'un avocat. Cet axiome admis que «Napoléon est incomparable et supérieur à tout sauf à la liberté», il raisonne fort librement de tout, de l'Empire et de l'Empereur lui-même.--Bien informé, véridique, impartial, Pons de l'Hérault est donc un témoin qu'il faut qu'on écoute, et son témoignage est toujours intéressant et curieux.
Non moins précieux, non moins nécessaires sont-ils pour la connaissance de la vie privée de l'Empereur. C'est avec des prétentions philosophiques, en effet, que Pons a voulu l'étudier, et pour fonder ses inductions d'apprenti moraliste, immense est le nombre des petits détails minutieux qu'il a recueillis. Il en a de bien amusants sur les petites faiblesses de l'Empereur, ses gourmandises, sa colère contre le bon garçon qui, pour montrer ses talents d'hercule, le met de force à cheval, sur sa toilette et sa physionomie à la première entrevue avec ses sujets elbois; que dire de ce petit chapeau de marin que Napoléon avait gardé à la main, et qu'il remplace presque aussitôt par le petit chapeau historique, joignant ainsi l'esprit pratique et l'art de la mise en scène? Que de récits sur ses amusements, ses promenades, les fêtes qu'il préside,--récits d'autant plus précieux que, malgré les efforts de Pons pour démontrer le contraire, on peut voir, comme Campbell, comme Moncabrié et tant d'autres, dans la grande part faite à ces distractions parfois puériles, la preuve d'une réelle décadence dans la faculté de vouloir et d'agir de ce fier génie! Et comment «lou miéjou» ne saurait-il pas gré à Pons de nous révéler que Napoléon n'a pas ignoré la bouillabaisse, et que c'est à Pons lui-même qu'il a dû,--les deux seules fois peut-être dans sa vie,--de goûter à ce savoureux régal?
Napoléon politique a été beaucoup moins facile à saisir et à étudier à l'île d'Elbe. Il s'est soigneusement gardé, et son secret n'est pas encore entièrement découvert. Pons n'a pu noter (et cette ignorance tient en partie à son éloignement de Porto-Ferrajo) que des faits de notoriété publique, la courtoisie des relations du nouvel État avec le Saint-Siège, la haine persistante contre l'Angleterre, malgré les bonnes relations personnelles avec Campbell. De tous les problèmes qui se posent à propos de la vie politique de Napoléon à l'île d'Elbe, le plus important,--le seul important,--est d'ailleurs celui de son retour en France. Si Pons n'a pas su, plus que les autres compagnons de Napoléon ou que ses historiens, le résoudre, il nous fournit tout au moins de nouveaux éléments de discussion. Malgré l'affirmation du maître lui-même que dès Fontainebleau il songeait à quitter le domaine qu'il se faisait assurer par traité, rien ne paraît moins sûr ni moins vraisemblable:
Vulcain impunément ne tomba pas des cieux
Le portrait de Napoléon que nous donne Pons a été écrit avec une entière bonne foi, remis dans son cadre avec tout le soin possible. L'Empereur, qu'il a connu, tantôt majestueux, tantôt emporté et hors de lui, tour à tour bonhomme et rusé, optimiste ou désenchanté, est très vivant, et a vécu. Ce portrait présente une telle variété d'aspects, une telle richesse de traits précis et sûrs, les dessous en sont si fouillés, qu'on est tenté de croire avec Pons que «ce n'est qu'à l'île d'Elbe qu'on a pu réellement étudier et connaître Napoléon»: encore fallait-il l'étudier d'aussi près que lui. Dans la mesure de son talent et de sa pénétration, Pons a bien décrit Napoléon, et s'il n'a pas donné du souverain de l'île d'Elbe le portrait définitif, il a du moins esquissé de lui un portrait sincère.
Mas de Châteaufort, août 1897.
Léon G. Pélissier.