L'ÎLE D'ELBE
Reading edition
PREMIÈRE PARTIE
SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE
INTRODUCTION
Pons écrit sur le conseil de Napoléon.--L'Empereur est plus facile à étudier à l'île d'Elbe qu'à Paris.--L'indépendance de Pons garantit son impartialité d'historien.--Démêlés de Pons avec Napoléon au sujet des mines de Rio.--Première rencontre de Pons et du général Bonaparte à Toulon.--La première bouillabaisse de Napoléon.
L'empereur Napoléon débarqua à l'île d'Elbe. Je m'associai aux débris nationaux qui l'accompagnaient. Nos premiers rapports furent orageux. Mais ces orages mirent l'Empereur à même de me connaître, de m'apprécier, et plus tard il m'entoura de sa confiance.
Je me liai avec le général Drouot: nos liens se resserrèrent facilement.
Ce fut d'abord par le général Drouot que l'Empereur me communiqua sa pensée, en dehors du service public. Mais dès que les orages eurent cessé, l'Empereur dispensa le général Drouot d'être son organe. Il m'expliqua lui-même ce qu'il croyait que je devais savoir.
L'Empereur avait d'abord chargé le général Drouot de m'engager à prendre des notes historiques. Le général Drouot m'en avait parlé avec un grand intérêt; je ne répondis pas positivement à son attente, par conséquent à celle de l'Empereur. L'Empereur dut immédiatement être instruit de mon indécision.
Quelque temps après, l'Empereur me témoigna, sans aucune parole d'autorité, le plaisir qu'il aurait à me voir écrire sommairement ce qui se passerait de remarquable à l'île d'Elbe, et alors je lui promis de faire scrupuleusement ce qu'il désirait.
La dernière fois que je vis l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, et il me parla de mes notes comme on parle de quelque chose d'important: je l'assurai que je les réunirais en corps d'ouvrage. Il m'indiqua plusieurs choses que je ne devais pas oublier: «Ne vous pressez pas, me dit-il, pour leur donner de la publicité; nous serons longtemps encore dans une atmosphère d'erreur pour les uns, de passion pour les autres, et l'heure de la vérité est nécessaire à l'histoire de ma vie.» Tel est mon mandat pour retracer l'époque d'ostracisme que l'empereur Napoléon passa à l'île d'Elbe.
L'Empereur a connu plusieurs de mes pages. Le général Drouot les a presque toutes lues: il en a corrigé quelques-unes.
Aux jours de sa toute-puissance, alors qu'il était le roi des rois, nul n'était assez haut placé pour pouvoir regarder l'empereur Napoléon en face; il échappait à toutes les observations. Les louanges avaient cessé d'avoir un caractère de vérité.
Il n'en était pas ainsi à l'île d'Elbe. Le prince qui était venu régner sur ce rocher ne portait point l'auréole d'invulnérabilité qui naguère couronnait l'empereur des Français... Cependant Napoléon n'était pas moins grand à Porto-Ferrajo qu'à Paris. Mais le prestige avait cessé: on doutait de l'immensité de son génie, ou du moins on faisait semblant d'en douter. Ce doute flattait les nains de droit divin, qui, dans les illusions de leur orgueil, s'imaginaient pouvoir ainsi se rapprocher du géant populaire, à la taille duquel ils n'avaient jamais eu jusqu'alors la pensée de mesurer leur taille.
À l'île d'Elbe, l'Empereur n'était invisible pour personne dans sa vie publique, et bien des personnes le voyaient quotidiennement dans sa vie privée. L'Empereur se plaisait parfois au laisser aller des jouissances domestiques. Sans doute aussi la vie publique de l'empereur Napoléon n'avait plus le grandiose du règne impérial de la France, mais elle en avait toute la noblesse, et l'on peut dire que Napoléon ne montra jamais un moment de dégénération personnelle. Il était empereur au fort de l'Étoile comme il avait été empereur aux Tuileries. Dans ses habitudes de travail, de table, de repos, de promenade, d'amusement, de réception, de splendeur, il y avait presque toujours quelqu'un de nous auprès de lui, et, sans peut-être nous en douter, par l'entraînement de l'affection, chacun de nous avait pris à tâche de l'observer. De telle sorte que nous savions à peu près ce qu'il disait, ce qu'il faisait et quelquefois même ce qu'il pensait.
Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans la croyance que l'empereur Napoléon n'a jamais été plus complètement et plus parfaitement examiné qu'à l'île d'Elbe. Ce n'est qu'à l'île d'Elbe en effet que l'on a pu étudier et connaître Napoléon. Soldat, il devait prendre et il prenait toutes les formes que son ambition lui imposait; empereur, il était placé si haut qu'on ne pouvait pas le voir; à Sainte-Hélène, il posait pour la postérité. Mais à l'Île d'Elbe il n'en était pas de même: ce n'était plus Napoléon l'invincible, Napoléon le roi des rois, Napoléon inabordable; c'était Napoléon vaincu, Napoléon dépossédé, Napoléon populaire. Ce n'était pas Napoléon prisonnier et torturé comme il le fut ensuite à Sainte-Hélène. Il n'avait pas cessé de régner.
Nous n'avons jamais vu un portrait de Napoléon parfaitement ressemblant. Eh bien, on n'a pas été mieux inspiré dans la peinture de son caractère moral que dans celle de ses traits physiques.
Le vif intérêt que l'Empereur avait témoigné, dès sa première visite, à Rio, était allé toujours croissant. Sa Majesté était décidée à ne rien négliger pour la prospérité de ce bel établissement.
Mais des discussions importantes s'élevèrent entre Sa Majesté Impériale et l'administrateur général des mines. On avait dit à l'Empereur qu'il était possesseur légal de tout ce qu'il trouvait à l'île d'Elbe. L'administrateur ne voulait lui reconnaître des droits que sur les produits qui avaient eu lieu depuis le traité de Paris; il pensait que les produits antérieurs appartenaient au gouvernement français, quel qu'il fût, et il refusait de s'en dessaisir autrement qu'au nom et pour compte de ce gouvernement.
L'Empereur était un grand homme, mais c'était un homme, et, homme, il était sujet aux faiblesses humaines. Des intéressés lui faisaient croire que l'administrateur général des mines ne lui obéissait point parce qu'il le considérait comme déchu de la toute-puissance: cela blessait et irritait l'Empereur. L'administrateur général des mines fut menacé de l'emploi de la force; il brava les menaces, peut-être les brava-t-il avec trop de rudesse: c'était du moins l'opinion de ses amis. Alors l'Empereur voulut discuter personnellement sa propre affaire. L'administrateur général des mines persista. Le moment fut terrible. Cependant Sa Majesté se rendit aux raisons d'honneur et de conscience que l'administrateur général des mines lui donna.
Ces discussions avaient un grand retentissement dans l'île. On croyait que l'administrateur général des mines serait destitué. Madame Mère avait déjà demandé la place pour un Corse, ancien ami de Bonaparte. L'Empereur repoussa brusquement toutes les sollicitations. Non seulement l'administrateur général des mines ne fut pas destitué, mais Sa Majesté lui sut gré de son énergie, et la fin de cette lutte marqua, pour le fonctionnaire courageux, une ère de confiance impériale. Cette confiance se manifesta dans le plus grand événement de la vie de l'Empereur, celui de son départ de l'île d'Elbe.
Mais cette confiance, dont je me suis toujours fait et dont je me ferai toujours gloire, je l'ai justifiée, et mon dévouement a payé ma dette, sans que pour cela j'aie cessé de me considérer comme débiteur.
Dans les premières circonstances de ma carrière militaire, il y en a une dont j'aurais pu tirer parti sous l'Empire. Officier de marine, indigné de la trahison qui avait livré Toulon aux Anglais, je me prononçai avec exaltation contre les traîtres, et cette manifestation me valut d'être nommé commissaire de la République à l'armée républicaine qui assiégeait la ville rebelle. Bientôt après, je fus nommé capitaine d'artillerie.
Bonaparte aussi était capitaine dans la même arme. Le Comité de salut public le nomma adjudant général chef de bataillon. Les représentants du peuple l'élevèrent au grade de général de brigade. L'arrêté des représentants du peuple qui le nommait général de brigade nommait en même temps Masséna général de division. Je commandais une partie des côtes maritimes. Le général Bonaparte commandait titulairement en second l'artillerie de l'armée, et en fait il la commandait en premier. Le général Dugommier demanda au général Bonaparte de lui indiquer celui des commandants de côte qui était le plus capable de commander en même temps et la côte et la place de Bandol, et le général Bonaparte me désigna. Je fus nommé commandant de Bandol: j'avais à peine vingt ans. J'allai remercier le général Bonaparte. Je l'engageai à venir à Bandol manger la bouille-baysse, mets en grande renommée dans toute la Provence. Le général Bonaparte accepta ma proposition; seulement il renvoya cette course à sa première inspection des côtes. Je lui donnai l'hospitalité; je le traitai de mon mieux, et il dut se trouver bien, puisque venu chez moi seulement pour dîner, il y resta deux jours. Il m'avait dit en arrivant: «C'est mon premier repas de général.» Le général avait avec lui son frère Louis et le commissaire des guerres Boinod, qu'il aimait beaucoup. Le respectable Boinod, devenu inspecteur général en chef aux revues, m'a souvent parlé de la bouille-baysse de Bandol, et dans son extrême vieillesse, à Florence, le prince Louis ne l'avait pas oubliée. Bandol aussi en a gardé la mémoire: les Bandolais font voir aux étrangers l'appartement que le général Bonaparte occupait, et ils l'appellent l'appartement de l'Empereur.
Ainsi je suis dans une position d'indépendance absolue. Mon caractère est plus indépendant encore, et, d'ailleurs, je n'ai qu'à raconter. Pourvu que mon récit soit vrai, j'aurai rempli mon devoir, et il sera vrai.
CHAPITRE PREMIER
Le 3 mai 1814.--Arrivée de Napoléon à l'Île d'Elbe.--Débarquement des commissaires.--Leur entrevue avec le général baron Dalesme.--Préoccupations religieuses du général Drouot.--Députation envoyée à l'Empereur.--Pons en fait partie.--Manque d'enthousiasme des fonctionnaires français.--Situation morale de Pons, républicain, vis-à-vis de l'Empereur.--La députation à bord de l'Undaunted.--Faiblesse du général Bertrand.--Première entrevue avec Napoléon.--Le petit chapeau de marin.
Nous atteignîmes au 3 mai.
Le soleil s'était levé radieux. Il faisait présager une heureuse journée. L'horizon s'étendait dans l'immensité. Le regard semblait atteindre les limites du monde.
À huit heures du matin, un bâtiment apparut, et, à dix heures, l'on put distinguer parfaitement une frégate. Le vent était à l'ouest, presque entièrement calme, et la frégate, toutes voiles dehors, avait la proue sur Porto-Ferrajo, mais elle n'avançait que bien lentement. Elle fut tout le jour en spectacle. La population porto-ferrajaise s'était portée en masse sur les hauteurs pour la voir. La frégate portait le pavillon carré au grand mât. Les Mille et une Nuits sont des sornettes d'enfant comparativement à tout ce que disaient les curieux. La frégate était anglaise. La journée marchait à son déclin, et le vent toujours faible, alors variable, empêchait la frégate d'avancer, quoiqu'elle fût couverte de voiles. On désespérait qu'elle pût mouiller à temps pour prendre l'entrée, lorsqu'une embarcation, désemparant du bord, rama droit sur le port et aborda bientôt à l'administration sanitaire. On l'admit de suite à la libre pratique. La frégate arriva plus tard au mouillage.
L'embarcation portait le général Drouot, aide de camp de l'Empereur; le colonel Germanovski, commandant les Polonais de la garde impériale; le colonel Campbell et le major Klam, Autrichien. Ces messieurs, envoyés par l'empereur Napoléon, se rendirent aussitôt auprès du général Dalesme, et ils en furent accueillis avec un abandon qui les toucha profondément. À leur arrivée, j'étais seul avec le général Dalesme, et, touché comme lui, je pus prodiguer mes sentiments de sympathie au général Drouot ainsi qu'au colonel Germanovski.
Les dangers que l'empereur Napoléon avait courus en traversant la Provence, ce qu'il devait avoir su des révoltes de l'île d'Elbe, donnaient des craintes à ses compagnons, et il était facile de s'apercevoir qu'ils n'avaient pas été tranquilles sur la réception qui leur serait faite à Porto-Ferrajo.
Les premières paroles des quatre envoyés de l'empereur Napoléon peignent parfaitement les sentiments qui les maîtrisaient en débarquant. Leur ensemble me paraît esquisser parfaitement le fond des pensées. Le général Drouot: «J'espère que Sa Majesté impériale sera ici en toute sûreté.» Le colonel Germanovski: «Je compte bien que nous n'aurons pas besoin de nous battre.» Le colonel Campbell: «Il ne doit pas maintenant y avoir de pavillon anglais sur l'île.» Le major autrichien: «Il faut bien qu'on se soumette à ce que les puissances de la coalition ont décidé.» Toutes les craintes furent de suite dissipées.
Le général Drouot était porteur d'une lettre de l'empereur Napoléon pour le général Dalesme. Cette lettre était datée «de Fréjus, le 27 avril». Je la copie:
«Monsieur le général Dalesme,
Les circonstances m'ayant porté à renoncer au trône de France, sacrifiant ainsi mes droits au bien et aux intérêts de la patrie, je me suis réservé la souveraineté de l'Île d'Elbe et des forts de Porto-Ferrajo et Portolongone, ce qui a été consenti par toutes les puissances. Je vous envoie donc le général Drouot pour que vous lui fassiez sans délai la remise de ladite île, des magasins de guerre et de bouche, et des propriétés qui appartiennent à mon domaine impérial.
«Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de la bonté de leur climat. Ils seront l'objet constant de mon plus vif intérêt.
«Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.»
Quoique à l'île d'Elbe on n'eût encore aucune communication officielle du gouvernement définitif de la France, ni, par une suite nécessaire, du traité qui reconnaissait l'empereur Napoléon comme souverain de l'île d'Elbe, l'empereur Napoléon n'exhiba point ce titre, et le général Dalesme s'abstint de le lui demander. Cela devait être: il y aurait eu quelque chose de trop insultant dans une demande qui aurait pu faire supposer qu'on soupçonnait la parole de l'Empereur.
Après la lecture de la lettre de l'empereur Napoléon, le général Dalesme reçut toutes les autorités de Porto-Ferrajo et leur présenta les envoyés du nouveau souverain.
Un homme de bien qui craint d'avoir mal fait n'a plus de tranquillité: telle était la situation morale de l'honorable général Dalesme. Le drapeau blanc lui apparaissait toujours comme un drapeau accusateur. Dès qu'il se vit au moment de recevoir l'empereur Napoléon, il me pria de faire amener le drapeau blanc, et un moment après le drapeau blanc n'existait plus. Alors mon excellent ami se trouva beaucoup plus à son aise.
Le général Drouot cherchait particulièrement à connaître les sentiments religieux des Elbois. Cela étonna beaucoup. L'étonnement aurait été moins grand si l'on avait su quels étaient les principes fondamentaux de sa première éducation. Le général Drouot m'apparut avec l'une de ces physionomies patriarcales de l'antiquité.
Le colonel Campbell affectait d'avoir une grande considération pour le général Drouot, mais il y avait une dissemblance dans leur figure. Le colonel Campbell était blessé à la tête: sa tête était artistement enveloppée, l'oeil sec et perçant, l'oreille tendue, le sourire factice, les traits mobiles, ne parlant que pour faire parler, tel était le colonel Campbell. Son ensemble était la perfection du type britannique.
La population tout entière salua d'un cri de bienveillance les envoyés de l'empereur Napoléon. Chacun voulait les avoir à son foyer. Ma demeure officielle était à Rio-Marine. Je n'avais qu'un appartement à Porto-Ferrajo; je ne pouvais disposer que d'une chambre. Je l'avais offerte au général Drouot, 11 l'avait acceptée. Mais l'on trouva qu'une chambre ne suffisait pas pour un aide de camp de l'Empereur. On m'enleva mon hôte. Le général Drouot alla trouver ma femme pour s'excuser. C'était aussi une visite de politesse. Nous nous étions convenus réciproquement dès la première entrevue. Trente années n'ont rien changé à cette première impression. Je me trompe: le temps en a fait un sentiment d'amitié profonde.
On illumina. Ce n'était pas une illumination préparée, générale, régulière: c'étaient des lumières grandes ou petites, mises aux croisées pour exprimer la joie commune, et cela suffisait.
Il fut décidé qu'une députation se rendrait auprès de l'empereur Napoléon pour lui présenter les hommages de tous les habitants de Porto-Ferrajo. La députation fut composée du général Dalesme, du sous-préfet, du commandant de la garde nationale et de moi. Le colonel Vincent aurait pu et aurait dû être de cette députation; il s'abstint. Les Français, employés civils ou employés militaires, furent en général les moins joyeux et les moins empressés. De ce qui avait lieu en petit à Porto-Ferrajo parmi le peuple officiel qui appartenait presque tout à la France, on pouvait se faire une idée de ce qui devait avoir lieu à Paris. On ne pensait qu'à saluer l'astre naissant. Cet empereur Napoléon, on l'aimait bien encore, mais on craignait de le témoigner, parce qu'il y avait peut-être des gens qui observaient et qu'il ne fallait pas se compromettre. La vérité est qu'on voulait pouvoir se vanter de n'avoir témoigné aucun regret au banni impérial.
Nous allâmes, les quatre députés, à l'embarcadère de l'administration sanitaire. Le colonel Campbell était avec nous, et le grand canot de la frégate nous attendait. À l'administration sanitaire, nous apprîmes une chose qui nous étonna beaucoup, et qui valut une réprimande à l'administrateur. Dans la matinée de ce jour, le 3 mai, le patron d'un bateau corse, venant de Bastia, en relâche à Porto-Ferrajo, avait déclaré, en prenant l'entrée, «qu'on disait vaguement au moment de son départ que Napoléon devait être conduit à l'île d'Elbe». L'administrateur sanitaire, regardant cette déclaration comme une extravagance, s'était abstenu d'en rendre compte.
Il faut bien que je me décide à parler de la situation particulière dans laquelle je me trouvais. J'étais républicain avant la République, je fus l'un des patriotes qui coopérèrent le plus à sa naissance, je lui jurai amour et fidélité, je ne l'ai jamais trompée. J'en suis toujours à mon premier amour et à ma première fidélité. La République ne m'a jamais appelé en vain, et lorsque son heure fatale a eu sonné, j'ai donné des larmes à sa mémoire. Je n'ai conservé que le souvenir des choses glorieuses qu'elle a faites. En vivant avec elle, par elle, pour elle, mes mains sont restées pures de sang et d'or. Ma conscience est tranquille; je ne crains pas qu'aucune voix accusatrice s'élève contre moi. Ma devise a été: Honneur et patrie. Mon républicanisme n'est pas exclusif, car je veux tout ce que la puissance suprême du peuple veut.
Je méprisai solennellement le Directoire. Simple citoyen, je l'attaquai, je le dépopularisai, et, les armes légales à la main, je coopérai d'une manière sensible à son renversement. Il y a déjà longtemps que j'ai écrit:
«La journée du Dix-huit Brumaire ne fut pas une journée constitutionnelle, mais elle renversa le Directoire, et, par cela seul, elle devient une journée nationale.»
Le Consulat, quoique l'oeuvre d'un soldat ambitieux, me sembla, d'abord, devoir enfin consolider la révolution régénératrice de 1789, mais j'étais déjà désabusé lorsque l'Empire vint détruire toutes les espérances des amis de la patrie. L'empereur Napoléon oublia qu'il avait été le général Bonaparte; il brisa le pavois que le peuple et la liberté lui avaient fait, et des débris de ce pavois il fabriqua un trône. C'était de l'ingratitude: alors le peuple et la liberté l'abandonnèrent. Peuple, apôtre de la liberté, je restai avec le peuple et avec la liberté. On m'attribua un écrit contre l'empereur Napoléon. J'éprouvai des disgrâces, des disgrâces injustes, mais, je le jure devant Dieu, jamais une rancune d'intérêt personnel ne souilla la sincérité de mes opinions politiques.
Ainsi j'étais décidément opposé au système impérial. Je n'ai pas à me désavouer. L'Empire n'a eu que de grands capitaines, que de grands hommes d'État, mais il n'a point eu de grands citoyens, et les dévouements, presque tous étrangers à la patrie, étaient des dévouements pour l'Empereur. Le renversement de l'Empire aurait peut-être été un bien pour le peuple français, si la Sainte-Alliance n'avait pas fait peser les Bourbons sur la France.
Entendons-nous. Je n'aimais pas l'Empire dans ses créations aristocratiques, dans son absolutisme, dans son peu de respect pour les lois, dans son éloignement du peuple, dans sa fourmilière de trônes, dans la bassesse de son Sénat, dans le mutisme de ses députés, dans l'inquisition de sa censure, dans ses actes contre la liberté individuelle, mais j'aimais l'Empire au-dessus de tous les empires et quelquefois j'élevais l'empereur Napoléon, à Vienne, à Berlin, au niveau du général Bonaparte de Rivoli ou des Pyramides. Je n'aimais pas à l'entendre dire «Mon peuple», mais je jouissais lorsque je le voyais faire hommage du succès d'Austerlitz à la grande nation, et l'arc de l'Étoile me faisait tressaillir de fierté.
Et j'allais me présenter devant le héros qui avait volontairement déposé son auréole de gloire! J'allais me présenter devant l'homme extraordinaire que j'avais tant de fois blâmé même en l'admirant, et pour lequel j'avais aussi tant de fois prié dans sa lutte sainte sur le sol sacré! J'allais me présenter à l'empereur Napoléon, à l'empereur Napoléon monté sur une frégate anglaise! Tout cela me paraissait un rêve, un rêve pénible, un rêve affreux. Mon coeur était navré, mon âme était abattue, mon esprit était bouleversé, un frémissement universel ne me laissait pas le libre exercice de mes facultés intellectuelles, et je me sentais défaillir. Rien ne me rappelait plus les déceptions de l'Empire, j'étais presque impérial. Le malheur m'imposait la vénération pour la plus illustre de ses victimes.
Nous abordâmes la frégate anglaise; nous montâmes sur le tillac, et l'officier qui nous avait reçus à l'échelle nous conduisit à la grande chambre, où nous trouvâmes le général Bertrand. Le général Bertrand était seul, assis, et il paraissait rêveur. Il se leva pour répondre à notre salut, mais, comme s'il ne pouvait pas se tenir debout, il retomba immédiatement sur son siège et il ne chercha pas à lier conversation. Son teint était pâle: l'ensemble de sa figure avait quelque chose de bon. Le colonel Campbell était entré avec nous, le général Koller était entré aussi. Le général Koller était Autrichien, commissaire de la coalition, et, malgré cela, il fut infiniment poli.
On annonça l'empereur Napoléon. L'Empereur se montra aussitôt sur le seuil de la porte de son logement. Notre émotion était déjà profonde. Par instinct, nous nous serrâmes les uns contre les autres et nous restâmes dans une espèce d'enchantement. Notre attitude était vraiment contemplative. L'Empereur s'arrêta un moment, il semblait vouloir nous considérer; nous fîmes un mouvement pour aller à lui, il vint à nous. Le général Koller et le colonel Campbell étaient extrêmement respectueux.
Ce n'était pas Thémistocle banni d'Athènes. Ce n'était pas Marius à Minturnes. L'Empereur ne ressemblait à personne. Sa physionomie ne pouvait appartenir qu'à lui.
L'Empereur portait l'habit vert des chasseurs de la garde impériale. Il avait les épaulettes de colonel. L'étoile de la Légion d'honneur attachée à la boutonnière était celle de simple chevalier, et il ne portait pas la Couronne de fer. Sa mise était soignée: on pouvait la considérer comme une toilette militaire de salon. Son air était calme, ses yeux avaient de l'éclat, son regard semblait empreint de bienveillance, et un sourire de dignité effleurait ses lèvres. Il avait les bras croisés derrière le dos. Nous pensions qu'il était venu sans chapeau, mais, lorsqu'il se dirigea de notre côté, nous nous aperçûmes qu'il tenait à sa main droite un petit chapeau rond de marin, et cela nous étonna.
Le général Dalesme balbutia à l'Empereur quelques paroles de respect et d'affection. Nous aussi, nous essayâmes de bégayer quelques mots, nous avions l'éloquence persuasive de l'émotion. L'Empereur comprit cela: il nous répondit avec une bonté toute paternelle, comme s'il avait entendu tout ce que nous n'avions pas pu lui dire. Il semblait avoir étudié ses réponses; il semblait aussi que sa conversation était préparée, tant elle avait de clarté et de précision.
L'Empereur narra rapidement les derniers malheurs de la France. Il racontait comme s'il n'avait pas été le pivot principal de tous ces grands événements. Sa parole ne prenait une animation marquée que lorsqu'il parlait des circonstances qui lui avaient arraché la victoire. Ses sentiments étaient d'un patriotisme brûlant. Il manifesta l'intention de se consacrer désormais au bonheur des Elbois. Puis il nous dit qu'il n'entrerait à Porto-Ferrajo que lorsque le nouveau drapeau qu'il voulait adopter y serait arboré. Il désira que la municipalité vînt lui donner des idées à cet égard. Avant de nous congédier il s'entretint un moment en particulier avec le général Dalesme, puis il adressa quelques mots à chacun de nous, et je fus le moins bien partagé, car il se borna à me demander quelles étaient mes fonctions. Nous nous retirâmes. L'officier de service nous reconduisit à l'embarcation.
CHAPITRE II
Napoléon, de Fontainebleau à Porto-Ferrajo.--Adieux à la vieille garde.--Les maréchaux fidèles.--Passage à Lyon.--«Adieu, la gloire de la France!»--Entrevue de Napoléon et d'Augereau.--Mot de l'Empereur sur la «Proclamation» d'Augereau.--Dangers que court l'Empereur à Avignon.--Sa pendaison en effigie à Orgon.--L'auberge de La Calade.--Dignité de sa réception à Aix.--Séjour au château du Bouillidou.--Napoléon à Fréjus.--Sieyès et Tacite.--Embarquement sur l'Undaunted.
Le Sénat dégénéré s'était hâté de consacrer la trahison à laquelle les ennemis de la France devaient leur salut et leurs triomphes. Il avait prononcé la déchéance de l'empereur des Français et constitué un gouverneur provisoire.
L'empereur Napoléon n'avait jeté qu'un regard de mépris sur les actes de cette assemblée dont personne ne connaissait mieux que lui la basse servilité. Sa pensée tout entière était à la patrie. C'est dans l'intérêt de la patrie qu'il fit abdication.
Le gouvernement provisoire était composé des agents de l'étranger: par cela seul, Talleyrand devait en être et en fut le président.
La réputation de Talleyrand était une vieille réputation.
En 1787, Mirabeau écrivait au comte d'Antraigues: «Ma position, assombrie par l'infâme conduite de l'abbé de Périgord, est devenue intolérable. Je vous envoie sous cachet volant la lettre que je lui écris; jugez-la et envoyez-la-lui; car j'aime à penser que cet homme vous est inconnu, et je suis bien sûr au moins qu'il devrait l'être à tout homme de votre trempe. Mais l'histoire de mes malheurs m'a jeté entre ses mains, et il me faut encore user de ménagement avec cet homme vil, avide, bas et intrigant. C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut. Pour de l'argent il a vendu son honneur et son ami. Pour de l'argent il vendrait son âme, et il aurait raison: car il troquerait son fumier contre de l'or...»
Que l'on ne pense pas que Talleyrand ait jamais changé: c'est-à-dire qu'il ait cherché parfois à avoir des sentiments de probité politique. Il est mort comme il avait vécu, dans la dévotion fervente de ceux qui pouvaient et qui voulaient le gorger d'or. Chose étonnante! Talleyrand eut un point d'invariabilité: il fut invariable dans sa constante variabilité de principes pour les choses et de dévouement pour les hommes. Sa vie eut la mobilité perpétuelle d'une banderole.
L'empereur Napoléon s'éloignait du sol sacré; il partait de Fontainebleau. Les adieux à la vieille garde retentissaient dans tous les coeurs nobles et généreux.
Attendri, troublé, associant ses larmes à celles de ses enfants, de ses braves, l'Empereur, après les avoir embrassés dans la personne du général Petit, après avoir baisé l'aigle, monta dans sa voiture.
L'éclipse de gloire commençait. Le général Lefebre-Desnouettes, à la tête des chasseurs à cheval de la garde, accompagna l'Empereur jusqu'à Briare. À l'heure suprême du départ, quelques beaux noms brillèrent autour de l'Empereur: on distinguait le maréchal Moncey qui pleurait à chaudes larmes, le duc de Vicence profondément ému et le duc de Bassano brisé de douleur. On distinguait aussi le maréchal Berthier, mais on lisait sur sa figure son adhésion prématurée au nouvel ordre de choses, et aussi il se tenait à l'écart.
Quatre commissaires de la Sainte-Alliance accompagnaient l'Empereur: le général Koller, au nom de l'Autriche; le général Schouvaloff, pour la Russie; le colonel Campbell, pour l'Angleterre; le comte de Waldbourg-Truchess, pour la Prusse.
L'Empereur alla d'un seul trait à Montargis. Là il trouva des Français dignes de la France: la garnison avait pris les armes. Il continua sa route pour aller coucher au château de Briare.
À Nevers, il y avait un encombrement considérable de troupes et d'artillerie. C'est à Nevers qu'on eut la certitude de la mauvaise conduite d'Augereau. L'Empereur répondit seulement à ceux qui lui donnaient ces nouvelles: «Il m'a trompé.» Le préfet s'était absenté; le maire avait demandé aux commissaires de la coalition comment il devait se conduire à l'égard de Napoléon... L'Empereur faisait des questions comme s'il régnait encore.
Le cortège impérial traversa Moulins, y changea de chevaux et se rendit à Roanne, où il passa la nuit. Des voix amies avaient crié: «Vive l'Empereur!» L'autorité avait laissé crier. À Roanne, l'Empereur apprit que sa mère et le cardinal Fesch étaient au couvent de Pradines, et il en reçut des lettres. Il parla des mouvements militaires faits en sens inverse de ses ordres, s'entretint d'industrie, et voulut savoir ce que c'était que le monument romain dont les voyageurs vont souvent examiner les restes.
De Roanne, l'Empereur ne s'arrêta que pour souper à la poste de Latour, d'où il partit immédiatement après le repas, et il traversa Lyon aux premières heures de la nuit. À Latour, il ne s'entretint qu'avec le curé, et il fit de la théologie. Les Autrichiens occupaient Lyon: ils rendirent les honneurs souverains à l'Empereur. Les commissaires de la coalition l'avaient prié de ne pas traverser cette ville en plein jour; il en avait lui-même eu la pensée. Néanmoins, il y eut des groupes nombreux sur son passage. De l'un de ces groupes, une voix cria: «Adieu, la gloire de la France!» Le colonel Campbell quitta l'Empereur pour aller en avant faire préparer les moyens maritimes de transporter le cortège impérial à l'île d'Elbe.
L'Empereur marcha la nuit. Le matin, il arriva au Péage de Roussillon où il s'arrêta pour déjeuner. Les habitants de ce bourg se montrèrent profondément pénétrés de douleur. L'Empereur dut haranguer la foule. Là il eut d'autres nouvelles du maréchal Augereau, du général Marchand: il ne pouvait rien comprendre à leur stratégie.
Avant d'arriver à Valence, l'on annonça à l'Empereur que le maréchal Augereau était là. L'Empereur descendit de voiture, il alla au-devant d'Augereau: Augereau ne témoigna aucune espèce d'émotion. Il était en casquette, il se contenta de porter la main à sa coiffure. L'Empereur ôta son chapeau et il salua comme s'il saluait quelqu'un de haute considération. Le contraste était remarquable. Le maréchal commença par se donner un ton d'aisance, l'Empereur prit une attitude de grandeur; alors Augereau parut moins oublieux des convenances. La conversation dura plus d'une demi-heure. Augereau, qui paraissait très délibéré en abordant l'Empereur, ne pouvait pas cacher un grand embarras lorsque l'Empereur le quitta pour remonter en voiture, et ce grand embarras s'accrut encore au moment où l'Empereur, le regardant avec une noble fierté, lui dit: «Adieu, monsieur le maréchal!» L'Empereur ne savait pas, alors, qu'Augereau avait fait contre lui une proclamation de brétailleur, et il ne l'apprit qu'à Montélimar. Plusieurs personnes de sa suite en avaient des exemplaires; on s'était abstenu de la lui communiquer dans la crainte de l'affliger. On comprendrait que le maréchal Augereau se fût empressé de faire une adresse d'adhésion au gouvernement imposé à la France, mais il est difficile de comprendre ce qui avait pu le décider à s'avilir, et en lançant de grossières injures à l'Empereur, et surtout en disant à des vieux soldats: «Arborons la couleur vraiment française, la cocarde blanche, qui fait disparaître tout emblème d'une révolution qui est fixée.» L'armée que commandait le maréchal Augereau était entièrement dévouée, et dans la crainte de manifestations embarrassantes, même dangereuses, le maréchal Augereau avait dû la faire transporter sur la rive droite du Rhône. Lorsque l'on présenta à l'Empereur la proclamation du maréchal Augereau, il dit: «C'est de la dégradation pleine et entière, et avec des hommes tels qu'Augereau et Marmont, il fallait bien finir par succomber!»
L'Empereur arriva à Montélimar au soleil couchant. La foule populaire l'attendait: elle se découvrit dès que l'Empereur parut. L'Empereur eut beaucoup de peine pour se rendre à son appartement. Les commissaires de la coalition en firent la remarque. L'Empereur s'occupa d'administration départementale, de la même manière qu'il s'en serait occupé sur le trône. Il partit après son repas.
Montélimar fut pour l'Empereur la ville frontière de la vieille France, de la France honorable, et, en quittant cette ville, il put croire qu'il entrait dans les Abruzzes ou dans les Calabres, au milieu des brigands. Tous ses moments furent dès lors des moments de danger.
Donzère fêtait la Restauration: on avait illuminé. C'est alors que l'Empereur traversa cette petite cité. Des obstacles l'arrêtèrent à chaque pas. On lui cria: «À bas le tyran!» Il va sans dire que l'on cria aussi: «Vivent les Bourbons!» C'étaient les premières insultes qui vibraient à l'oreille de l'Empereur. Il voulut répondre aux invectives par des raisonnements: le général Bertrand le pria de n'en rien faire.
Il fallait traverser Avignon, la ville familière aux crimes. Le commissaire anglais devança l'Empereur pour tâcher d'amoindrir le péril: il croyait que la vue de l'uniforme britannique pourrait tempérer la férocité de quelques infâmes. Il parla au nom des puissances alliées; il fit tout préparer pour que l'Empereur n'eût pas à attendre. Mais ce n'est pas cette précaution qui sauva l'Empereur d'une mort à peu près certaine. Ce qui sauva l'Empereur, c'est qu'on l'avait attendu la veille, même l'avant-veille, et que, n'étant pas venu, l'on fit croire aux assassins qu'il avait pris une autre route. La force armée n'en fut pas moins nécessaire pour protéger le passage de l'Empereur, et, une demi-heure après, elle aurait été impuissante, car tous les échos sanguinaires s'étaient empressés de répéter les cris sauvages de quelques sicaires, qui avaient été présents au relais des chevaux. Les compagnons de l'Empereur m'ont assuré que les autres dangers n'avaient rien eu d'une apparence aussi sinistre, et pour moi le souvenir frémissant qu'ils en ont conservé a toujours été un sujet de méditation.
À l'époque des dissensions politiques qui amenèrent la journée du 31 mai, Orgon devint le point de réunion des mécontentements aristocratiques de la contrée, et il fallut que la force armée y allât faire respecter les lois. C'est le capitaine Bonnaparte (sic) qui commanda l'expédition; il y avait eu du sang répandu. Après le Neuf Thermidor, durant cette réaction infernale qui fut bien plus cruelle que la Terreur n'avait été terrible, les environs d'Orgon, Orgon même, étaient le repaire d'une bande d'égorgeurs qui tuaient sans pitié les défenseurs de la patrie, surtout les soldats qui allaient à l'armée d'Italie ou qui en revenaient.
Et c'était à Orgon qu'en partant d'Avignon l'Empereur devait se rendre!
Aux approches d'Orgon, une nuée de forcenés, dirigés par un chenapan nommé Durel, vint au-devant de l'Empereur et le força à voir accrocher à un arbre un mannequin sur lequel était écrit le nom de Bonaparte. L'Empereur voulait déjeuner à Orgon. Cela fut impossible: il dut passer outre. Mais les auteurs de ces criminels excès le retinrent tout le temps qu'il fallait pour le faire assister à l'auto-dafé de son effigie. On l'abreuva de toutes les amertumes possibles. Orgon ne se lavera de sa flétrissure que par une amende honorable.
Tout ce qu'on peut imaginer de périls menaçait l'empereur Napoléon. Ses compagnons étaient dans l'effroi de ce qui venait de se passer à Orgon. Les commissaires des puissances alliées ne cachaient point leur trouble, qu'on aurait tort de prendre pour un manque de courage. Mais à quoi pouvait servir le courage de quelques hommes contre des bandes ivres de sang, de carnage, et qui ne demandaient qu'un prétexte pour se livrer sans réserve à leurs instincts féroces!... On délibéra. Il fut décidé que l'Empereur se travestirait en officier autrichien; qu'ainsi déguisé il prendrait les devants comme courrier, et l'Empereur consentit à faire usage de cette ressource désespérée, parce qu'en reportant tout le danger sur lui, elle pouvait épargner des malheurs à sa suite. J'ai entendu dire à l'Empereur: «Cet acte passera peut-être inaperçu; ou, si l'on en parle, on le jugera mal, et c'est pourtant l'acte le plus hardi de ma vie.»
Ainsi l'Empereur allait en avant comme courrier. On devait s'arrêter à l'auberge de La Calade pour dîner. C'est là que l'Empereur descendit, qu'il commanda le repas. Il s'adressa à la maîtresse du logis. L'épidémie de l'exaltation anti-impériale avait aussi atteint la tête de cette femme. Elle se livra à des propos infâmes contre l'Empereur. L'Empereur, sans faire paraître aucune altération, demanda à cette mégère «si l'Empereur lui avait fait du mal», et la méchante femme, qui en ce moment aiguisait un couteau de cuisine, lui répondit: «Il ne m'a rien fait, mais n'importe, je prépare l'outil... si quelqu'un veut s'en servir.» Son mari survint; il blâma sa femme, il avait reconnu l'Empereur. La suite de l'Empereur arriva: à Lambesc, à Saint-Cannat, on l'avait assaillie; les glaces de la voiture de l'Empereur étaient brisées. Un courrier appelé Vernet tenait la place de l'Empereur.
Les commissaires de la coalition avaient porté plainte aux autorités supérieures d'Aix contre les excès affreux dont l'Empereur avait maintes fois manqué d'être la victime. Ils les sommèrent de le prendre sous leur sauvegarde pendant son passage à Aix. L'autorité municipale fut digne: elle prit toutes les mesures de sûreté qu'il lui était possible de prendre. Le sous-préfet se comporta en homme d'honneur, il alla avec la gendarmerie au-devant de l'Empereur.
Le cortège impérial quitta La Calade à minuit. Le temps était extrêmement obscur; le mistral soufflait avec impétuosité; les rues étaient presque désertes; les portes de la ville étaient fermées. Aussi l'on traversa les faubourgs sans aucune espèce d'encombre.
On s'arrêta à une auberge appelée la Grande Pugère. Le sous-préfet y avait suivi l'Empereur. L'Empereur lui parla avec bonté; la conversation fut longue. L'Empereur était aigri contre les Provençaux. Il prétendit: «que les Provençaux n'étaient bon qu'à faire du tapage; qu'il n'avait jamais eu un bataillon provençal.» Il vanta la bravoure des Gascons: ce dont son trésorier le remercia au nom de ses compatriotes.
Il était temps de partir. Il fallait traverser Saint-Maximin. L'Empereur désira que le sous-préfet lui laissât la gendarmerie: le sous-préfet y consentit avec empressement; il y ajouta même une escouade qui était venue le joindre.
La route fut tranquille jusqu'aux approches de Brignoles. Aux approches de Brignoles, des rassemblements populaires parurent hostiles, mais un détachement de deux cents hommes avait été envoyé pour veiller à la sûreté de l'Empereur, et ce détachement contint les curieux qui pouvaient avoir de mauvaises intentions. Ce détachement se montra parfait pour l'Empereur.
Le commissaire autrichien s'était rendu à Brignoles pour faire prendre des mesures d'ordre public; il ne fut pas bien rassuré par le pouvoir local. C'était là qu'on devait dîner, mais le rapport du commissaire autrichien avait inquiété, et l'Empereur, précédé d'une force de gendarmerie imposante, renonçant à son repas, fit traverser la ville au galop. La ville de Brignoles était inspirée par M. Raynouard, qui avait éminemment contribué au retour des Bourbons. M. Raynouard était cependant incapable de conseiller aucune espèce de provocation.
Enfin l'Empereur touchait au terme des dangers que les populations provençales lui avaient fait courir. Il passa au Luc. De là il fut droit au château du Bouillidou, que la princesse Pauline habitait. La princesse Pauline attendait son frère. Les charmes de la fraternité effacèrent un moment des souvenirs bien amers.
Les Autrichiens occupaient la contrée: le général qui commandait pour la Sainte-Alliance avait mis une forte garnison de sûreté au château du Bouillidou, et il avait échelonné des troupes jusqu'à Fréjus, où l'Empereur devait s'embarquer.
Plusieurs personnages allèrent visiter l'Empereur. Le préfet du Var se distingua dans ce pèlerinage de douleur.
La princesse Pauline saisissait avec ardeur tout ce que sa tendresse fraternelle lui indiquait de plus touchant pour perfectionner les honneurs de son manoir. Aucun des secrétaires particuliers de l'Empereur ne l'avait suivi. La princesse Pauline lui céda celui qu'elle avait.
L'Empereur quitta le Bouillidou. Il se rendit à Fréjus, où il fut accueilli comme il aurait dû l'être partout, avec une affliction respectueuse. Il voulut visiter la maison paternelle de Sieyès: il rappela que Fréjus était la patrie de Tacite. Enfin il alla à Saint-Raphaël, petit port de pêcheurs où il avait abordé en 1798 en revenant de l'Égypte, et d'où il partit monté sur la frégate anglaise l'Undaunted.
À Fréjus, le général russe Schouvaloff, ainsi que le comte prussien Waldbourg-Truchess, prirent congé de l'Empereur, et néanmoins ne s'en séparèrent qu'au moment du départ.
La frégate l'Undaunted vogua vers l'île d'Elbe, eut une heureuse traversée et mouilla sur la rade de Porto-Ferrajo, le 3 mai, précisément le même jour que Louis XVIII faisait son entrée à Paris. L'Empereur tenait beaucoup aux souvenirs des anniversaires: il avait remarqué que le 3 mai était l'anniversaire du jour de la grande procession des États généraux en 1789.
CHAPITRE III
Préparatifs de la réception de l'Empereur à Porto-Ferrajo.--Le pavillon elbois proposé par Pons.--Prise de possession de l'île.--Reconnaissance du pavillon.--Actes officiels.--Audience donnée au colonel Vincent.--Promenade de l'Empereur à Magazzini.--Mésaventure du commandant Usher.--«Vive le roi d'Angleterre!»--Débarquement solennel de l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napoléon à l'Hôtel de ville.--Réception des autorités.--Plaisanteries de l'Empereur à l'archiprêtre de Campo.--Sévérité de ses paroles au maire de Marciana.--Audience secrète à deux personnages mystérieux.--Fête de nuit.
Les populations subitement entraînées par un sentiment de félicité imprévue laissent aller l'âme à la joie; hors d'elles-mêmes, elles semblent ne plus éprouver le besoin de repos: telle était la population porto-ferrajaise. L'exaltation de la soirée, grandissant à chaque instant par les merveilles infinies d'une imagination en délire, ne lui avait pas permis de compter les heures de la nuit.
Le sommeil n'avait donc pas calmé les émotions des masses. Cette nuit n'avait été une nuit de repos pour personne; directement ou indirectement, chacun avait une tâche à remplir, et chacun avait tenu à honneur de bien la remplir.
Il fallait absolument tout préparer pour recevoir le plus dignement possible l'hôte auguste qui venait présider aux nouvelles destinées de l'île d'Elbe.
La municipalité était dans l'embarras le plus extrême. Tout le monde officiel était debout, et chacun disait ce qu'il fallait faire, sans songer que le plus expéditif était d'abord de mettre la main à la pâte.
Le besoin principal était un logement. Le général Dalesme avait de suite offert le sien. La municipalité n'était pas d'avis d'accepter: elle donnait pour raison que l'Empereur devait se loger au milieu du peuple. Moi, je disais que l'Empereur pourrait être affecté de se voir tout à coup renfermé dans une forteresse qui avait passablement l'air d'un lieu de détention. Le général Dalesme n'insista pas. On parla de deux belles maisons bourgeoises. Enfin l'on se décida pour l'Hôtel de ville; c'est ce qu'il y avait de plus convenable.
Mais il fallait démeubler et meubler l'Hôtel de ville. Il fallait se faire prêter tous les meubles meublants, sans exception aucune. Il fallait savoir ce qu'on devait demander, à qui l'on devait demander. Il fallait des commissaires pour aller demander, des hommes pour transporter. Tout cela n'était pas chose facile, d'autant plus que le temps pressait.
La réunion des autorités civiles et militaires, les cérémonies religieuses, la prise d'armes par la garnison, le rassemblement de la garde nationale, tout ce qui avait un caractère public devait nécessairement se préparer, et les heures marchaient à pas de géant. Il y avait deux ou trois grands pavillons à confectionner, ce qui nécessitait l'emploi de beaucoup de bras pour pouvoir aller assez vite. Plusieurs notabilités demandaient à être présentées officiellement: c'était l'ambition qui déjà commençait à poindre. Ajoutons que toutes les presses étaient en activité, que les proclamations devaient paraître.
Puis le général Bertrand avait écrit au général Drouot «qu'il serait essentiel qu'il y eût beaucoup de population réunie pour recevoir l'Empereur», et le général Drouot s'était empressé de communiquer cette lettre. On avait envoyé des exprès dans toutes les communes de l'île, pour communiquer la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur, et pour ordonner aux municipalités et au clergé de se rendre immédiatement à Porto-Ferrajo. Les maires étaient engagés à se faire accompagner par leurs administrés d'importance.
Dès le grand matin, le général Dalesme et le sous-préfet avaient fait afficher les deux proclamations que l'on va lire.
Le général Dalesme:
«Habitants de l'île d'Elbe!
«Les vicissitudes humaines ont conduit l'empereur Napoléon au milieu de vous, et c'est à son propre choix que vous devez de l'avoir pour votre souverain.
«Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste souverain et nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes que je me hâte de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre félicité future: «Général, j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce à quoi toutes les puissances ont consenti. Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants, et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour en considération de la douceur de leurs habitudes et de la bonté de leur climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet de mon plus vif intérêt.»
«Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées: elles formeront votre destinée.
«Habitants de l'île d'Elbe, bientôt je m'éloignerai de vous. Cet éloignement me sera pénible parce que je vous aime sincèrement. Mais l'idée de votre félicité adoucira l'amertume de mon départ, et, en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai de cette île par le souvenir des vertus de ses habitants et par les voeux que je formerai pour leur bonheur.»
Le sous-préfet:
«Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l'histoire de l'île d'Elbe s'est réalisé en ce jour.
«Notre auguste souverain, l'empereur Napoléon, est arrivé parmi nous. Donnez un libre cours à la joie qui doit inonder vos âmes. Nos voeux sont accomplis: la félicité de l'île d'Elbe est assurée.
«Écoutez les premières paroles qu'il a daigné vous adresser en parlant aux fonctionnaires qui vous représentent: «Je vous serai un bon père; soyez pour moi de bons fils.» Elles resteront éternellement imprimées dans vos coeurs reconnaissants.
«Unissons-nous tous autour de sa personne sacrée; rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir. Ce sera la plus douce satisfaction pour son coeur paternel, et ainsi nous nous rendrons dignes de la faveur signalée que la Providence a bien voulu nous Accorder.»
Une foule de réflexions viennent ici se présenter à mon esprit. Le général Dalesme, l'un des plus dignes hommes du monde, fait un éloge pompeux des habitants de l'île d'Elbe, et, avec raison, trois jours auparavant, il accusait les trois quarts des Elbois d'être des brigands armés pour se livrer au pillage, et il ne voulait pas écouter leurs paroles de soumission, et il exigeait leur désarmement, et il ignorait quel parti ils prendraient! Les murs de Porto-Ferrajo étaient encore tapissés des plaintes amères que le sous-préfet adressait à ces trois quarts de la population elboise, il y avait à peine une semaine! Les moeurs d'une population ne changent pas du jour au lendemain. Les Capoliverais et les habitants de la marine de Marciana sont Elbois, cependant leurs moeurs ont toujours eu quelque chose de sauvage. Ce sera la même chose tant qu'on ne les aura pas forcés à s'instruire.
J'aurais conçu la proclamation du général Dalesme adressée aux Porto-Ferrajais. Les Porto-Ferrajais méritaient tout le bien que l'on pouvait en dire, mais ce n'était pas le moment d'étendre les éloges hors de l'enceinte de Porto-Ferrajo.
Il y a une autre chose que ma raison ne peut pas comprendre, ou du moins qu'elle ne peut pas bien s'expliquer.
On veut qu'une grande population se trouve en présence de l'Empereur lorsqu'il fera son entrée à Porto-Ferrajo: c'est qu'on cherche à lui persuader que sa nouvelle capitale est une cité extrêmement peuplée, ce qui signifie un pays d'une grande importance. Mais ce leurre est d'un ridicule extrême. Est-il possible que l'Empereur n'ait pas au moins lu un dictionnaire géographique pour savoir avec précision ce que c'est que la ville de Porto-Ferrajo? Ensuite la population compacte par laquelle on cherche à l'éblouir ne fera que paraître et disparaître, et puis, lorsqu'il voudra la retrouver, qu'il la demandera, on devra forcément l'humilier en lui avouant qu'on n'avait pas assez compté sur son caractère pour lui faire supporter un isolement presque absolu. Sans doute l'intention est bonne; mais elle donnerait une faible idée du stoïcisme de l'empereur Napoléon, si elle était fondée.
Pendant cette nuit, je n'étais pas resté sans rien faire. Il m'avait semblé que le pavillon elbois pouvait être plus convenable. Je proposai à l'Empereur de le faire «fond blanc traversé d'une bande tricolore». Je ne parlai point d'abeilles. Le colonel Campbell se chargea de mon pli.
Dès le commencement de la matinée, plusieurs personnes notables se rendirent à bord de la frégate anglaise. La plus notable de ces personnes était sans aucun doute le colonel Vincent. Le colonel Vincent m'avait demandé comment mon républicanisme s'arrangerait avec les idées de l'Empereur. J'ai su beaucoup plus tard qu'il avait dit au général Drouot que je brûlais de républicanisme, et que je ne me taisais point à cet égard. Cette confidence n'avait d'ailleurs eu aucun caractère d'hostilité: mes rapports avec le colonel Vincent avaient toujours été fort bons.
Le général Drouot prit possession légale de l'île d'Elbe au nom de l'empereur Napoléon. Ce procès-verbal est daté du 3: cependant il ne fut signé que le 4. On voulut qu'il portât le jour de l'arrivée. En voici la copie parfaitement exacte:
«Cejourd'hui 3 mai 1814, en présence de M. Klam, chambellan de S. M. l'empereur d'Autriche, major et aide de camp du maréchal de Schwartzemberg, chevalier de l'ordre impérial russe de Sainte-Anne de deuxième classe et de l'ordre bavarois de Maximilien-Joseph, et de M. Hasting, lieutenant au service de Sa Majesté sur la frégate l'Indomptée, désignés par MM. les commissaires des puissances alliées pour être présents à la prise de possession de l'île d'Elbe par S. M. l'empereur Napoléon;
«Nous, baron Dalesme, en vertu des ordres qui nous ont été adressés par S. E. le comte Dupont, ministre de la guerre, avons fait remise de l'île d'Elbe, de ses places fortes, batteries, établissements et magasins militaires, munitions et de toutes les propriétés dépendant du domaine impérial, à M. le général de division Drouot, chargé des pleins pouvoirs de S. M. l'empereur Napoléon reconnu souverain de l'île d'Elbe par les puissances alliées et le gouvernement provisoire de la France; avons de suite dressé et signé, avec les témoins ci-dessus désignés, le présent procès-verbal de possession de l'île d'Elbe, fait par M. le général Drouot au nom de l'empereur Napoléon.»
Voici maintenant le procès-verbal de la reconnaissance du pavillon Elbois:
«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon ayant pris possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au nom de l'Empereur, a fait arborer sur les forts le pavillon de l'île, fond blanc traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois abeilles d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries du fort, de la côte, de la frégate anglaise l'Indomptée et des bâtiments français qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le présent procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île d'Elbe.»
Le procès-verbal de la prise de possession de l'île d'Elbe avait été signé par les délégués des commissaires des puissances alliées, et l'acte de reconnaissance du pavillon elbois était signé par les commissaires eux-mêmes. On m'assura que ce changement avait eu lieu sur une observation de l'Empereur.
Il y eut aussi cela de particulier que les quelques individus qui avaient d'abord mis la cocarde blanche, honteux de se trouver en si petit nombre, renoncèrent à leur initiative et mirent leur morceau de linge blanc à la poche. Je crois que, sans cela, il y aurait eu des querelles dans la journée. Le général Dalesme fut obligé de défendre à tous les Français sous ses ordres de porter toute autre cocarde que la cocarde française, et c'est à peine s'il fut obéi.
Donc le colonel Vincent était allé saluer l'empereur Napoléon, et l'empereur Napoléon avait paru fort aise de le voir. Cependant le colonel Vincent était en disgrâce depuis les affaires de Saint-Domingue, et le gouvernement impérial lui avait constamment refusé l'avancement dû à ses bons services, car il était arrivé au terme de sa longue carrière, peut-être même était-il le doyen du service actif du génie militaire, sans pourtant avoir atteint au grade de général. Quoi qu'il en soit, il n'eut qu'à se louer de la manière dont il fut accueilli, et, pour me servir de sa propre expression, «l'Empereur l'accapara».
Tandis que la ville de Porto-Ferrajo mettait la dernière main à ses préparatifs, que ses murs se remplissaient de toutes les municipalités et de toutes les notabilités de l'île, que toutes les embarcations voltigeaient autour de la frégate, l'empereur Napoléon prenait des informations sur les hommes et sur les choses. Il avait beaucoup questionné le colonel Vincent, il questionna beaucoup le président du tribunal. Le colonel Vincent n'aimait pas Porto-Ferrajo, parce qu'on y avait beaucoup crié contre lui. Le président du tribunal était un homme de coterie et de commérage: ce n'était pas un méchant homme, mais il ne savait pas être l'ami de celui-ci sans être l'ennemi de celui-là, et par conséquent il était toujours en guerre avec quelqu'un. Ce n'était pas tout à fait de bonnes sources pour puiser des renseignements exacts. Le vicaire général s'était aussi présenté à l'Empereur: il se disait son parent, il était frère d'un parent par alliance du côté maternel. Cet homme, malgré son élévation ecclésiastique, menait une vie très relâchée et ne méritait aucune confiance: l'Empereur ne le garda qu'un moment. Je dirai du vicaire général ce que j'ai dit du président: ce n'était pas un méchant homme; mais lorsqu'il était passionné, sa raison, souvent troublée par ses habitudes de table, était dans un égarement complet.
Porto-Ferrajo n'était pas un pays facile. Il y avait trop d'intérêts en présence. Ces intérêts ne pouvaient pas se remuer sans se heurter. Il n'y avait qu'un moyen de ne pas troubler sa tranquillité, c'était de ne se mêler à aucun tripotage et d'obliger indistinctement les braves gens. Je me suis parfaitement trouvé de cette méthode. J'ai vécu plusieurs années dans des relations d'intimité avec les Porto-Ferrajais, au plus fort des tempêtes de guerre et de politique, et jamais je n'ai eu à me plaindre sérieusement d'aucun d'eux.
Le moment actuel ne pouvait pas être pour l'Empereur le moment propre aux petites audiences de bavardage. L'Empereur mit fin à celles de la matinée, il se fit transporter de l'autre côté de la rade, à une campagne dont l'apparence avait frappé ses regards. C'était la campagne de Pellegrino Senno, le fermier de la Madrague.
L'Empereur avait engagé le colonel Vincent à l'accompagner. Le commandant de la frégate et plusieurs officiers étaient de cette excursion. L'Empereur se promenait fort tranquillement avec le colonel Vincent. Tout à coup un paysan court sur lui et, jetant en l'air le bonnet qu'il avait sur la tête, il se mit à crier en italien d'une voix de stentor: «Vive le roi d'Angleterre, toujours le roi d'Angleterre!» Le colonel Vincent l'empêcha d'approcher davantage de l'Empereur; l'Empereur porta machinalement la main à la garde de son épée; le paysan s'arrêta dès que le colonel Vincent lui eut ordonné de s'arrêter. L'Empereur était stupéfait de cette aventure; il demanda au colonel si ce cri était le cri familier de la population ou si c'était le premier jour qu'il se faisait entendre, et il chargea le colonel d'aller étudier la véritable cause de cet événement. Le colonel s'acquitta de la mission dont il était chargé. Je copie le journal du colonel Vincent:
«Ce cri ne signifiait rien. Il avait été acheté une guinée par le commandant de la frégate. Celui-ci, qui probablement n'avait jamais monté à cheval, avait témoigné le plus grand désir de monter sur une des petites bêtes du pays, qui alors passait devant lui, et l'enfant qui la conduisait la lui avait confiée. Le commandant anglais était monté sur ce cheval poupée, mais le cheval n'avait ni bride ni licou, et le pauvre marin était obligé de se tenir à la crinière. Toutefois, il ne se tenait pas si bien que sur le tillac de sa frégate au milieu des plus grandes tourmentes. L'enfant marchait en avant, l'animal suivait en paissant. Malgré cette marche paisible, le commandant anglais fut démonté et, ne voulant plus s'exposer, il donna une guinée à son conducteur: c'était plus que de la générosité. L'enfant courut porter le trésor à son père et à sa mère. Le père était venu de suite témoigner sa reconnaissance par ses cris de joie. L'Empereur alla à la cabane, il questionna la fermière. Le fermier avait eu peur: il s'était caché. On savait déjà à qui l'on avait affaire. La fermière fit comprendre que ses petites filles pourraient crier aussi: «Vive l'Empereur!» L'Empereur ne se le fit pas répéter: il donna aux petites filles. Alors la mère prenant un ton patelin dit dans son langage à l'Empereur: «Les monnaies d'or de notre souverain plaisent beaucoup à nos enfants.» Pendant cette promenade qui fut assez longue, l'Empereur fut parfaitement tranquille et il me questionna sans cesse. Il voulait tout connaître à fond. Dès son retour à bord, il déjeuna de fort bon appétit. Pendant le déjeuner, il me rendit une justice éclatante quant aux affaires de Saint-Domingue. Il reconnut qu'on lui avait fait faire de grosses sottises. Il avoua que je lui avais dit des vérités dont l'utilité lui avait plus tard été démontrée. Il persista dans cette opinion, qui n'était pas celle du général Bertrand...»
Midi sonne: un coup de canon se fait entendre. Le pavillon elbois vient d'être arboré au fort de l'Étoile. L'artillerie des remparts et le son de toutes les cloches résonnent dans les airs: la frégate anglaise a hissé la nouvelle bannière elboise au grand mât. Tous les bâtiments qui sont en rade font feu. Cependant le retentissement de l'airain est moins puissant que le cri des populations réunies. C'est le premier appel au coeur des Elbois. Les coeurs elbois semblent pleins d'amour, tant ils sont pleins d'espérance.
Néanmoins, au milieu de cette joie d'apparence universelle, l'oeil observateur pouvait distinguer des craintes.
Le général Dalesme ne pouvait pas avoir oublié les mauvais quarts d'heure que les révoltés lui avaient fait passer. Il ne pensait pas que ce qu'il avait publié en faveur des Elbois fût une amnistie pour ceux qui avaient ensanglanté ou voulu ensanglanter l'Île d'Elbe. Il avait dit au maire de Rio Montagne qui cherchait à s'excuser: «Maintenant que vous ne pouvez plus faire le brigand, vous faites le chien couchant, et ce n'est pas la première fois que cela vous arrive. Mais les faits sont là. C'est à la justice à prononcer.» Cette réponse échappée à la conscience d'un homme d'honneur, de suite répandue dans le public, avait effrayé tous ceux qui se sentaient coupables. On craignait que l'opinion du général Dalesme ne devînt l'opinion de l'empereur Napoléon. Les révoltés cherchaient partout des points d'appui pour se faire pardonner. Je crois bien que je fus le fonctionnaire public qu'on sollicita le plus: on savait que j'étais l'ami intime du général Dalesme. Mais l'Empereur ne songea pas à punir; il ne voulait pas même savoir s'il y avait à punir.
Il y avait une autre ombre au tableau de joie enivrante qui frappait les regards. Les Anglais s'associaient officiellement à l'explosion de la félicité commune, mais il n'en était pas ainsi dans leurs conversations privées, et plusieurs Porto-Ferrajais avaient dû sévèrement réprimer des insinuations captieuses sur l'existence future des Elbois. Il n'y a rien là qui doive étonner. L'Anglais, homme de gouvernement, n'a rien de commun avec les hommes de l'état social, et il fait bande à part. Lui: c'est l'univers.
La réception solennelle faite à l'empereur Napoléon à Porto-Ferrajo fut une réception digne, et, aux jours de sa toute-puissance, l'Empereur n'aurait pas été mieux reçu même à Lyon où il était tant et tant aimé.
L'empereur Napoléon devait débarquer à la porte de mer qui donne dans le port qu'on a l'habitude d'appeler la Darse. Le port est presque tout entouré par les remparts de la place. Le général Dalesme avait permis la communication du chemin de ronde, ce qui mettait le faîte des remparts à la disposition du public. Les quais du port étaient encombrés de population. La population était aussi compacte sur les remparts. Ce premier coup d'oeil avait vraiment quelque chose de beau. Suivons maintenant la disposition de la partie de Porto-Ferrajo que le cortège impérial devait parcourir. La porte de mer du côté de la ville donne sur une place formant un carré long, et cette place communique par deux rues marchandes à la place d'armes, vaste carré, sur deux côtés duquel il y a, en face l'un de l'autre, la maison commune et la paroisse. Les deux places sont entourées de jolies maisons. Toutes les populations elboises étaient sur ces deux places. Toutes les croisées étaient ornées des plus belles tentures que l'on avait pu trouver; elles étaient plus ornées encore par les dames de Porto-Ferrajo qui y avaient pris place dans tout le luxe de leur grande toilette. Il était impossible d'ajouter à ce faste du pays.
L'empereur Napoléon quitta la frégate anglaise pour faire son entrée à Porto-Ferrajo. On lui avait préparé le grand canot dont les bancs étaient couverts de beaux tapis. Dès que le canot poussa au large, la frégate salua l'Empereur de vingt et un coups de canon et de trois acclamations de hourras répétés par les matelots anglais rangés symétriquement sur les vergues. Les canotiers répondirent aux trois hourras par trois autres hourras. Pendant la durée des hourras, l'Empereur resta la tête découverte. Tous les bâtiments en rade saluèrent de leur artillerie et de leurs hourras. La place de Porto-Ferrajo associa toutes ses batteries et ses cloches à toutes ces salutations. Ce second retentissement m'affligeait. Il semblait me dire que les destinées étaient accomplies, que l'empereur Napoléon était entièrement perdu pour la France. Mon coeur était serré. Je ne voyais plus l'homme du pouvoir absolu. C'était le héros qui m'apparaissait dans toute sa nationalité, car l'empereur Napoléon était vraiment national.
En arrivant au port, l'Empereur fut visiblement étonné de ce qu'il voyait, et il ne chercha pas à cacher son étonnement. Il se découvrit de nouveau aux premiers cris populaires. C'est ainsi qu'il aborda au petit môle de débarquement. Il mit pied à terre.
Toutes les autorités civiles et militaires attendaient. Le clergé attendait aussi; il était venu recevoir processionnellement l'Oint du Seigneur.
Le maire s'approcha de l'Empereur, le salua profondément, et il lui présenta les clefs de la ville déposées dans un bassin d'argent. L'Empereur prit ces clefs, il les garda un moment, et il les rendit au maire en lui adressant ces paroles honorables: «Reprenez-les, monsieur le maire, c'est moi qui vous les confie; et je ne puis pas mieux les confier.» Ce qui était vrai, car c'était un digne magistrat. M. le maire n'avait pas pu articuler une seule parole. Il n'avait pas même pu lire quelques mots qu'il avait écrits. Alors M. le vicaire général s'avança pour recevoir l'Empereur sous le dais: l'Empereur y prit place. Le cortège se mit en marche.
L'Empereur était comme la veille, en habit de chasseur de la garde impériale, mais alors il portait l'étoile de la Légion d'honneur, la Couronne de fer, la Croix de la réunion, et il avait repris son petit chapeau historique.
Le général Bertrand et le général Drouot suivaient immédiatement l'Empereur. Le général Bertrand était décoré du grand cordon; le général Drouot ne portait que la croix de commandant. L'Empereur avait témoigné le désir que le général Dalesme ne quittât pas le général Bertrand et le général Drouot.
Puis venaient les commissaires de la coalition: le général autrichien Koller et le colonel anglais Campbell, le comte Klam et le lieutenant Hasting, adjoints aux commissaires.
Le trésorier de la couronne, Peyrusse, et le colonel des Polonais, Germanovski, marchaient ensemble.
Les deux fourriers du palais, faisant fonction de préfets du palais, Deschamps et Baillon, le médecin Foureau de Beauregard, le chirurgien Emery, le pharmacien Gatti, faisaient groupe et complétaient les officiers de la maison de l'Empereur.
L'état-major de la frégate anglaise formait un corps particulier. Les autorités civiles et militaires lui avaient cédé le pas, ce qui était une politesse déplacée.
La garde nationale et la troupe de ligne bordaient la haie. La garde nationale s'était vraiment surpassée; sa tenue ne laissait rien à désirer. La troupe ne se composait que de débris, ce qui ne la rendait pas moins intéressante.
Le cortège marchait lentement; la foule le pressait et l'arrêtait sans cesse. On voulait voir l'Empereur de près. C'était la volonté générale, mais chaque volonté particulière se substituait à la volonté générale: de là, des luttes, des ondulations populaires, des haltes forcées. L'Empereur semblait résigné. Il n'en était pas de même du vicaire général: impatient de sa nature, il trépignait visiblement; si cela avait dépendu de lui, il aurait eu recours au pugilat pour se faire ouvrir le passage. L'église était parée comme aux jours de grande fête. Au milieu de la nef, il y avait un prie-Dieu préparé pour l'Empereur, couvert d'un tapis de velours cramoisi. Deux chambellans avaient été improvisés pour assister l'Empereur durant la cérémonie; ils le conduisirent à sa place, et ils se tinrent à ses côtés. La population avait envahi l'église.
Le vicaire général entonna l'hymne de saint Ambroise: Te Deum laudamus, et ensuite il donna la bénédiction du Saint Sacrement.
Il était naturel que tous les yeux se portassent sur l'Empereur. On lui avait remis un livre d'église: il lisait. Peut-être serais-je plus vrai si je disais qu'il faisait semblant de lire. Pourtant deux fois je crus au remuement de ses lèvres qu'il priait, et même qu'il priait avec ferveur. Il ne tourna pas une seule fois la tête pour regarder ce qui se passait autour de lui. Les chambellans improvisés avaient une rude tâche à remplir pour leur noviciat. Ils ne savaient d'abord comment s'y prendre pour dire à l'Empereur de s'asseoir, de se lever, de s'agenouiller, et leur gêne par défaut d'habitude se manifestait de toutes les manières. L'Empereur cherchait à les soulager en les prévenant; les rôles étaient presque intervertis. On remarquait que l'Empereur répondait à leur attention avec une affabilité extrême.
Cette cérémonie avait un caractère particulier. Celle-ci ne pouvait pas être purement religieuse à l'égard de l'empereur Napoléon... Pour rendre sincèrement grâce à Dieu de l'avoir fait passer du plus grand Empire du monde au plus petit trône de la terre, il aurait fallu que le malheur l'eût déjà sanctifié, et certainement il n'en était pas encore à cet état de béatitude. Sans doute l'empereur Napoléon était religieux: vingt circonstances de sa vie l'ont prouvé. Mais de là à l'abnégation absolue, il y a l'immensité à traverser. L'Empereur, sans avoir rien de trop mondain ni de trop dévot, se dessinait avec majesté, et il plaisait à tous les fidèles qui l'avaient accompagné dans le temple de Dieu. L'Empereur, toujours maître de lui, avait l'air calme, mais il ne l'avait pas impassible, et sa physionomie trahissait son émotion.
Certainement l'ensemble du clergé n'était pas dans son assiette ordinaire, et, presque troublé, il tâtonnait pour savoir ce qu'il avait à faire. Le vicaire général se trompa deux fois. On aurait dit que l'Empereur éblouissait les prêtres.
Personne ne faisait preuve d'insensibilité: tout le monde était recueilli.
Mais c'est surtout la population porto-ferrajaise qui se montrait touchée; elle semblait assister à des prières de famille. L'église était encombrée; les voix chantantes étaient nombreuses. Aux deux versets suivants de l'hymne ambroisienne (sic): «Nous vous supplions donc de secourir vos serviteurs que vous avez rachetés de votre sang précieux... C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance; je ne serai point confondu à jamais», le peuple, selon l'usage d'Italie, se mit à genoux, la tête baissée, et l'intonation de ses paroles chantées eut une ferveur vraiment extrême. Le peuple croyait que ces deux versets étaient des prières plus particulières pour l'Empereur. Le moment de la bénédiction fut un moment dont la solennité sainte maîtrisa le peuple porto-ferrajais.
C'était la population de Porto-Ferrajo qui, tout naturellement, avait envahi la première l'église, et par conséquent ce n'est que d'elle que je puis parler, quant à ce qui s'est passé à l'église.
Le cortège, dans le même cérémonial, sortit de l'église, et il accompagna l'Empereur à l'Hôtel de ville, où il devait loger. La municipalité avait pris les devants pour aller le recevoir. En quittant le dais, l'Empereur se trouva entouré de toutes les autorités, de toutes les notabilités, et au moment où il entra dans l'Hôtel de ville, il fut salué à plusieurs reprises par des acclamations brûlantes de tendresse populaire.
On croyait que la journée était terminée pour l'Empereur: l'on ne connaissait pas l'homme. La journée ne faisait alors que commencer pour lui. Il donna de suite audience.
Le général Dalesme présenta tous les Français qui voulurent être présentés; tous ne le voulurent pas. Les adorateurs du soleil levant détournaient la tête pour ne pas voir le soleil couchant. Les paroles que l'Empereur adressa aux Français furent toutes remarquablement empreintes de patriotisme. Il dit au commandant du génie Flandrin, qui lui adressait quelques mots de regret: «La patrie avant tout, mon cher commandant, et alors on ne se trompe jamais!»
Le sous-préfet présenta les municipalités, les municipalités présentèrent leurs notabilités. L'Empereur trouva des paroles pour tous en général, pour chacun en particulier. Certainement il avait lu le Voyage d'Arsenne Thiébault, car il parlait pertinemment des diverses communes de l'île d'Elbe, et il est facile de comprendre combien cela surprenait les Elbois. Il affecta même de passer toutes les localités en revue: il disait beaucoup de choses en peu de mots. Outre le Voyage d'Arsenne Thiébault, l'Empereur avait eu des notes officielles pour tout ce qu'il pouvait lui être utile de savoir sur l'île d'Elbe. Ensuite il faisait ses premières questions de manière à connaître de suite les personnages auxquels il avait affaire; alors il prenait le langage qui convenait le mieux à ses interlocuteurs. Aussi les Elbois n'en revenaient pas des connaissances positives que l'Empereur avait de leurs besoins généraux et de leurs besoins particuliers. Il écarta plusieurs fois des explications qu'on voulait lui donner relativement aux révoltes: c'était un grand point de quiétude pour les révoltés. Mais le maire de Marciana le fit pourtant écarter un moment de son système d'oubli du passé. Ce maire, plus par embarras que par calcul, essaya de justifier les crimes commis, et l'Empereur l'interrompant lui dit: «Vous me feriez croire que vous êtes au nombre des criminels, si vous aviez le courage de chanter leurs louanges. La loi a voulu tirer un voile sur le passé; laissez-moi imiter la loi, et soyez heureux de mon respect pour elle.» L'Empereur voulait séduire; il séduisit. Tout le monde était enchanté.
Le président du tribunal présenta la magistrature; l'Empereur questionna plus particulièrement le procureur impérial, M. Fontaine, homme intègre, éclairé et franc.
Vint la présentation des prêtres. Le vicaire général salua. L'archiprêtre de Capoliveri porta la parole; on le disait le prêtre le plus instruit de l'île. Il ne fut pas le plus adroit. Il glissa presque sur l'arrivée providentielle de l'Empereur. Sa harangue porta de suite sur le malaise du clergé, sur les besoins des églises et sur l'urgence de venir promptement à leur secours. L'auditoire ne fut pas favorable à l'orateur. Lorsque l'orateur sacré eut terminé son discours profane, l'Empereur, qui l'avait écouté avec beaucoup de patience, passa au creuset épuratoire les exagérations de misère dont on venait de lui faire l'énumération. Il détruisit ces exagérations une à une, et lorsqu'il eut fini, s'adressant plus particulièrement à l'archiprêtre, il lui répéta en riant ce proverbe italien: «Dominus vobiscum n'est jamais mort de faim.» Puis, reprenant le ton sérieux, l'Empereur dit au clergé: «Soyez tranquilles, messieurs, je pourvoirai aux besoins du culte», et il le congédia.
On croyait l'Empereur éreinté: il parla de suite de monter à cheval. Mais il fut arrêté par une circonstance qui m'intrigua alors, qui m'intrigue toujours, par la raison que je ne puis pas l'expliquer.
Il y avait encore des visiteurs dans la maison commune devenue palais impérial. L'Empereur allait sortir lorsque le fourrier du palais Baillon lui présenta deux personnages qui demandaient à lui parler, et que l'Empereur conduisit dans une pièce voisine du salon où il les garda pendant environ un quart d'heure. Ces deux personnages, arrivés dans l'après-midi, repartirent dès qu'ils eurent quitté l'Empereur, et je n'ai jamais su qui ils étaient. Je n'assure pas que c'était un mystère, mais cela avait l'air mystérieux, et avec d'autant plus de raison, qu'il fut démontré pour tout le monde que l'Empereur n'avait pas voulu, avec intention, parler en présence de témoins.
L'Empereur visita minutieusement la place, rentra, et reçut peu de monde dans la soirée. Ce fut avec le colonel Vincent qu'il s'entretint le plus.
La ville fut brillamment illuminée, le pauvre fut au moins aussi généreux que le riche pour participer à l'illumination.
CHAPITRE IV
Visite de Napoléon aux mines de Rio.--Premiers froissements entre l'Empereur et Pons.--Les fleurs de lis du parterre.--L'enseigne Taillade.--Le pavillon elbois et celui des Appiani.--Opérations maritimes.--Promenade de l'Empereur avec Pons.--Le madère, friandise impériale.--Conversation de l'Empereur.--Le Monte Volterrajo et ses légendes.--Platitude du maire de Rio-Montagne.--Retour à Porto-Ferrajo.--Faute d'étiquette de Pons.--Il reste à la tête des mines.--Début de ses relations amicales avec Drouot.
Vers minuit l'Empereur me fit appeler, et je me rendis avec empressement auprès de lui.
En approchant du salon impérial, assez intrigué de ce que l'Empereur pouvait vouloir de moi à une heure aussi avancée de la nuit, j'entendis une discussion assez vive à laquelle mon nom était mêlé, et j'hésitai pour entrer sans être annoncé. La porte s'ouvrit: je me trouvai en présence de l'Empereur. Le général Bertrand et le général Dalesme étaient avec lui. Le général Dalesme me fit un signe d'intelligence qui semblait m'engager à dire oui, le général Bertrand me fit un autre signe qui m'engageait à dire non: il était naturel que j'eusse une propension pour le signe que mon ami me faisait. Le général Bertrand allait m'adresser la parole; l'Empereur lui dit: «Laissez-le me répondre», et de suite il m'interrogea: «Pouvez-vous me donner à déjeuner à Rio-Marine?--Oui, Sire.--À neuf heures du matin?--Oui, Sire.--Dites-moi franchement si cela ne vous sera pas un trop grand dérangement.--Cela ne me dérangera pas du tout: seulement j'aurai besoin de l'indulgence de Votre Majesté pour la manière dont je la recevrai, car il y a longtemps que ma maison est abandonnée...--Le grand maréchal prétend qu'il vous est impossible de me recevoir?--C'est, au contraire, très facile.--Mais Mme Pons: ne sera-ce pas abuser de sa complaisance?--Ma femme sera heureuse de ce que Votre Majesté veut bien accepter notre hospitalité.--Réfléchissez bien. Pouvez-vous me recevoir sans trop vous déranger, surtout sans trop déranger Mme Pons?--Que Votre Majesté soit tranquille à cet égard! À neuf heures Votre Majesté trouvera sa table servie.» Alors l'Empereur, se tournant vers le général Bertrand, lui dit: «Vous le voyez bien, je ne le pousse pas pour vous répondre affirmativement», et le général Bertrand sortit sans répliquer. Dès qu'il fut sorti, l'Empereur, s'adressant au général Dalesme, lui dit, en haussant les épaules: «Rien n'est possible pour lui», et il ajouta une parole d'humeur qui me parut déplacée. Je pris congé. Le général Dalesme vint avec moi; le général Bertrand nous attendait; il me pria de faire trouver une grande population à l'arrivée de l'Empereur.
J'envoyai de suite à Rio-Marine; une heure après, j'étais moi-même en route. La population était debout pour me recevoir. Ma femme était restée à Porto-Ferrajo pour faire confectionner deux drapeaux elbois, aussi pour me procurer de quoi bien traiter l'Empereur. Je fis jeter les filets à la mer: la pêche fut vraiment miraculeuse. On prit un dentiche qui pesait plus de vingt-cinq livres. Les marins riais criaient au sortilège. À sept heures du matin, j'étais prêt à recevoir l'Empereur.
Je n'avais pas oublié la prière du général Bertrand qui savait que, depuis quatre mois, les travaux des mines étaient suspendus (le blocus de l'île d'Elbe avait forcé l'administrateur général des mines à se réfugier dans Porto-Ferrajo). C'est sans doute ce qui lui avait fait penser que quelques heures de nuit ne suffiraient pas pour donner une hospitalité agréable à l'Empereur.
L'Empereur se prêtait beaucoup à tout ce qui pouvait empêcher que sa présence ne devînt inquiétante pour les personnes qui le recevaient. Sa suite était moins discrète, surtout la basse domesticité. Cette valetaille n'avait aucun ménagement quand elle était ailleurs que dans la demeure impériale.
La suite de l'Empereur n'était pas composée d'amis dévoués à la vie et à la mort. Les sommités croyaient remplir un devoir, et le remplissaient honorablement. Ce qui venait ensuite avait couru après la fortune. Chacun avait augmenté d'un grade. La plupart des individus qui en faisaient partie se croyaient de petits Napoléons. Les nobles dévouements étaient dans cette poignée de braves de la garde impériale qui avaient suivi l'Empereur pour le seul plaisir de le suivre. Il y avait aussi des officiers dont il était impossible de ne pas reconnaître le caractère généreux et désintéressé; les Cornuel, les Raoul, les Combe, les Larabit, braves à l'âme forte, au coeur droit, à l'esprit cultivé.
J'avais fait des préparatifs pour recevoir de mon mieux l'hôte couronné qui allait honorer mon foyer. Les mineurs étaient [avec] armes et bagages sur la crête des montagnes qui bordent la route que l'Empereur devait suivre. Ils déployaient fièrement la bannière elboise. La population de Rio-Marine, précédée du cortège de toutes les jeunes demoiselles du pays, devait aller à la rencontre de l'Empereur. L'artillerie de la marine marchande n'attendait que la mèche pour retentir dans les airs. Le pavillon elbois flottait sur l'hôtel de l'administration des mines. Le curé se tenait en habits sacerdotaux sur la porte de l'église: c'était une réception de bon coeur, et elle en valait bien d'autres.
L'Empereur s'était arrêté un moment chez le maire de Rio-Montagne. Dès qu'il eut quitté Rio-Montagne, je montai à cheval pour aller au-devant du cortège impérial. L'Empereur m'accueillit avec une bienveillance marquée; il me plaça à sa droite pour faire son entrée dans le pays. La population joignit bientôt. Des vivats furent répétés; les jeunes demoiselles baisèrent la main de l'Empereur.
Cette journée fut féconde en anecdotes. Les Riais me considéraient comme leur providence. Ils crièrent bien: «Vive l'Empereur!» mais bientôt ils ajoutèrent à ce cri celui de: «Viva il nostro babbo!» L'Empereur comprit de suite que ce notre père ne s'adressait pas à lui. Il me dit: «Vous êtes le prince ici.--Non, Sire, lui répondis-je vivement, avec une émotion profonde, mais je suis le père.--Ce qui vaut beaucoup mieux», ajouta l'Empereur.
Nous descendîmes à l'hôtel de l'administration. On montait par un perron à un parterre sur lequel donnait l'entrée de l'hôtel. Le parterre était très fleuri, mais la fleur de lis y dominait les autres fleurs, et il était presque impossible que la fleur de lis ne sautât pas aux yeux de l'Empereur. Seulement elle y sauta un peu trop. L'Empereur s'arrêta, il se tourna vers moi, et, en me montrant les lis, il me dit en souriant: «Me voici logé à une bonne enseigne.» J'avoue que le sourire de l'Empereur ne me parut pas de bon aloi. Le jardinier n'y avait pas entendu malice en plantant des lis. Je les aurais certainement fait arracher s'ils avaient fixé mon attention. Tant est-il que les lis me valurent une disgrâce: les yeux de l'Empereur ne se portèrent plus sur moi. L'Empereur avait souri en voyant son pavillon sur la crête des montagnes. Il ne fit pas attention à celui qui était déployé sur le balcon de l'hôtel.
Le général Dalesme m'apprit avec anxiété que l'Empereur lui avait demandé tout à coup «si j'étais toujours républicain», et qu'il lui avait répondu que «j'étais toujours patriote». L'anxiété du général Dalesme ne m'effraya point, je calmai ses alarmes affectueuses. J'étais bien décidé à ne pas renier mon républicanisme. Mon ami ne pouvait pas concevoir ma tranquillité. C'était tout simple: il avait vécu près de la verge impériale, il la craignait. Moi, je ne l'avais pas même approchée; je n'en avais pas peur.
L'Empereur prit possession de l'hôtel. En y entrant, il me demanda où était Mme Pons, et je lui répondis qu'elle était restée à Porto-Ferrajo pour les bannières elboises, ainsi que pour me mettre à même de le recevoir le moins mal possible. L'Empereur me chargea de la remercier de son aimable attention: il ajouta que le général Drouot lui en avait parlé avantageusement.
Les bâtiments de la marine marchande étaient tirés à terre. Ils avaient déployé tous leurs pavillons; ils épuisaient leur provision de poudre, les marins criaient à tue-tête. L'Empereur voulut voir de plus près; il fut faire une petite promenade sur le bord de la mer. Il parla à tout le monde; il adressa la parole à ceux qui n'osaient pas la lui adresser.
On rentra pour déjeuner. L'Empereur parla administration des mines, mais il n'en parla qu'au maire de Rio-Montagne, et il sembla prendre à tâche de ne pas se tourner une seule fois de mon côté. Il était impossible de se faire illusion: il y avait là une intention marquée. Cette manière de s'adresser en ma présence à tout autre qu'à moi pour demander des renseignements sur les mines me blessa extrêmement, et je voulus quitter la table. Le général Dalesme connaissait mon caractère, il me surveillait et il me retint. Mais l'Empereur avait très certainement entendu mes murmures: sa conscience lui disait que j'étais offensé, il changea de conversation. Personne au monde n'aurait pu m'empêcher de me plaindre, si les lois de l'hospitalité et surtout le respect dû au malheur ne m'avaient contraint au silence.
La nouvelle conversation de l'Empereur prit un autre caractère. Elle eut lieu avec un enseigne de vaisseau appelé Taillade, marié sur l'île, que l'on ne pouvait généralement pas souffrir par rapport à son amour-propre excessif, et qui avait eu l'impertinence de dire à l'Empereur dans une question mathématique que l'Empereur trouvait embarrassante: «Il n'y a cependant rien de plus facile, c'est l'affaire d'un enfant.» Tout le monde fronça les sourcils. L'Empereur resta calme. Un moment après, il prit l'enseigne Taillade corps à corps et, en se jouant, sans aucune altération de paroles, il mit à nu toute l'ignorance de cet officier. L'Empereur se leva de table avant d'avoir pris le café. Le déjeuner ne s'était pas distingué par la gaieté; le général Bertrand n'avait pas ouvert la bouche. J'allais me retirer. L'Empereur m'appela, il me conduisit à une croisée. Alors il me parla des mines, je lui offris de lui donner par écrit tous les renseignements qu'il pourrait désirer. Il ne me dit plus rien. Je ne l'avais pas contenté.
On prit le café. Après une conversation générale de jaserie, l'Empereur m'appela de nouveau et je le suivis dans une pièce contiguë au salon. Il commença à me parler ainsi: «La bande tricolore aurait fait crier, d'ailleurs je ne pouvais guère m'éloigner du pavillon des Appiani.» J'étais aux antipodes de ce début. Toutefois, je lui répondis avec émotion qu'il ne devait y avoir rien de commun entre lui et la race infâme des Appiani, et que le crime du premier des Appiani était un crime pour la punition duquel le droit public ne pouvait pas admettre une péremption. L'Empereur s'arrêta, me regarda fixement, et il resta plusieurs minutes sans ouvrir la bouche. Son oeil brûlant semblait chercher à voir ce qui se passait dans mon âme. Il reprit la parole en me demandant si je voulais rester avec lui: je lui répondis que je ne demandais pas mieux que de pouvoir lui être utile. L'Empereur comprit mal le sens de mes paroles: il crut que je voulais lui faire entendre qu'il avait besoin de moi; il reprit avec un ton d'humeur: «Je ne vous demande pas si vous pouvez m'être utile, je vous demande si vous voulez continuer votre administration.» Il ajouta: «Je suis un vieux troupier, je vais droit au but. Restez-vous ou ne restez-vous pas?» Je me sentais prédisposé à un langage en rapport avec le verbe haut de l'Empereur, mais l'Empereur était exilé. Je lui dis comme décision «que je ferais ce qu'il voudrait». Il sortit: je le laissai sortir. Je crois que nous n'étions pas très contents l'un de l'autre. L'Empereur était resté son maître, mais j'étais également resté le mien.
L'Empereur voulut se promener: j'allai me promener avec lui. Il marcha du côté de la place où l'on dépose le minerai de fer. À peine avait-il débouché sur cette place, que tous les employés, suivis de la population, se jetèrent à ses pieds, et, à genoux, lui présentèrent une pétition pour le supplier de me conserver dans mes fonctions d'administrateur général. Je fus humilié que l'Empereur pût penser que j'avais pris un détour pour lui forcer la main, et dans un paroxysme de mauvaise humeur, sans cependant avoir l'intention de l'offenser, je lui dis: «Monsieur, je vous prie de croire que je suis étranger à cette démarche déplacée.» L'Empereur me dit avec confiance que je n'avais pas besoin de pâlir pour lui en donner l'assurance. En effet, j'étais pâle. Le général Dalesme me fit remarquer que j'avais dit Monsieur au lieu de dire Sire; je n'en savais rien. Du reste, durant cette journée, je m'étais distingué en gaucheries de cette espèce, et j'avais plusieurs fois appelé l'Empereur «Monsieur le duc» ou «Monsieur le comte». Je ne crois pas que cela eût offensé l'Empereur. Car tout prouvait que ce n'était qu'une maladresse. L'Empereur ne donna aucune parole positive aux employés.
L'Empereur était monté à cheval à cinq heures du matin: mais il semblait ne se délasser qu'en ajoutant à ses fatigues. C'était, dans toute l'étendue du mot, un homme infatigable. Il voulait savoir comment on lançait les bâtiments à la mer, comment on les tirait à terre, et quelles mesures l'on prenait contre le mauvais temps. Je fis lancer un bâtiment à la mer; je le fis immédiatement tirer à terre. Cette double opération intéressa l'Empereur; il donna des avis pour la faciliter, ses avis manquaient d'expérience; il en convint. Lorsque je me rapprochai de l'Empereur, il me dit: «L'on vient de me raconter que vous aviez souvent couru des dangers imminents (sic) pour détourner les malheurs qui menaçaient les marins.» Et cette fois, il me parla avec beaucoup d'aménité. Cette aménité continua pendant toute la promenade.
Mais la promenade ne se borna pas à une marche stérile. L'Empereur m'accabla de questions sur le service militaire des côtes, sur l'utilité de l'armement de Palmajola, sur les communications avec cet îlot, et comme, en lui répondant, je regardais assez souvent le général Dalesme, il me dit en plaisanterie: «Ce n'est pas pour instruire le général Dalesme que je vous fais toutes ces demandes.» Pendant la guerre, afin d'éviter des surprises nocturnes, j'avais beaucoup surveillé la défense de mes rivages, quoique ce ne fût pas là mon affaire, et, certainement, d'après son langage, on en avait rendu compte à l'Empereur. Le général Dalesme lui raconta ma levée en masse contre le général anglais. Cela le fit bien rire.
Nous étions rentrés. J'engageai l'Empereur à se rafraîchir; il hésitait, je le pressai, il se laissa aller. Il trempa un biscuit dans du vin de Malaga. Il nous apprit «qu'il était assez friand de ces sortes de rafraîchissements».
J'étais plus à mon aise; le général Dalesme était plus content. Tout à coup, il y eut apparence qu'un autre orage allait surgir: du même ton que l'on parle de quelque chose de peu d'importance, l'Empereur me dit: «Mais vous avez écrit contre moi!» et comme il faisait toujours en pareille circonstance, il me regarda avec des yeux d'aigle. Cette question pouvait m'interloquer, car elle reportait les souvenirs de l'Empereur sur un événement politique qui s'était passé il y avait une quinzaine d'années, et l'Empereur n'avait pas du tout paru me connaître, même de nom. Toutefois, je lui répondis qu'on l'avait trompé, et que j'étais en mesure de le lui prouver. Ma réponse décidée parut lui faire plaisir.
Le retour fut agréable. L'Empereur causa facilement. Sa causerie était empreinte de ces choses dont on garde la mémoire. Il s'arrêta en face de la forteresse de Volterrajo: il voulait y monter. Le général Dalesme et le maire de Rio-Montagne lui représentèrent vivement que le sentier qui y conduisait était trop scabreux. Je me taisais; il me questionna, et je lui dis que c'était une visite qu'il devait faire dans l'une de ses courses matinales. «Soit pour la course matinale», ajouta-t-il. Alors il profita de sa halte en dévorant de plaisir l'admirable horizon qui se déployait à ses regards. Il m'interrogea sur toutes les points qui le frappaient le plus. Il me demanda quelle était la position précise des escadres qui avaient bombardé Porto-Ferrajo. Le maire de Rio-Montagne chercha à lui faire connaître les choses extraordinaires que les traditions populaires racontaient sur Volterrajo. Mais l'Empereur l'interrompit en lui répétant ce vers italien:
A tempi antichi quando i buoi parlavano.
L'Empereur descendit de cheval pour traverser le golfe en bateau. Au moment où il allait s'embarquer, le maire de Rio-Montagne lui demanda la permission de prendre congé, et, mettant un genou à terre, il lui baisa la main en lui adressant ce verset de l'hymne ambroisienne: In te, Domine, speravi. Le général Dalesme, indigné de cette cérémonie d'esclavage qu'il considérait comme une tromperie de révolté, se tourna vers le maire, et, en appuyant sur chaque syllabe, il lui dit: «Vous êtes une canaille d'une fameuse espèce!» L'Empereur, qui avait fait un mouvement pour éviter le baisemain, parut ne pas avoir entendu le général Dalesme, et il détourna la tête.
Je saluai l'Empereur. Je rentrai au sein de ma famille, mais en commettant une faute d'étiquette à laquelle j'étais loin de penser que l'Empereur avait fait attention. Rien n'échappait à l'Empereur dans les grandes comme dans les petites choses, et lorsque je l'eus quitté, il dit au général Dalesme «que je ne m'était pas gêné pour m'en aller»; ce qui signifiait que j'aurais dû l'accompagner jusqu'à sa demeure. L'Empereur avait raison: toutefois, il faut avoir un peu d'indulgence pour le noviciat d'un vieux républicain qui se trouvait tout à coup transplanté dans un monde nouveau.
C'était le 5 mai!... Jour qui devait devenir plus tard un jour de deuil pour notre gloire nationale.
Sous le prétexte de s'entendre avec moi pour la prise de possession des mines, le général Drouot vint me trouver dans la soirée, et, en présence de mon épouse, il me pressa vivement de ne pas quitter ma place: je lui donnai ma parole. Il n'y eut pas d'autre nomination ni d'autre engagement. Le général Drouot dit à mon épouse: «Madame, vous vivez patriarcalement, et, si vous me le permettez, je viendrai souvent être le témoin de vos vertus de famille.» Dès lors, notre intimité fut établie.
CHAPITRE V
Premiers jours du règne de Napoléon.--Mandement d'Arrighi.--Choix d'une résidence impériale.--Réserve de Napoléon à l'égard du général Dalesme.--Conversation sur le roi Joseph.--Réceptions des autorités et des administrations.--Inspection du clergé.--Le colonel Vincent.--Visite des fortifications.--Prise de possession des mines.--Respect de l'Empereur pour le travail.--L'oeuf à la mouillette du colonel Vincent.--Opinions de l'Empereur sur sa mère, sur la princesse Pauline.--Espoir de la prochaine arrivée de Marie-Louise.--Le portrait du «pauvre petit chou».
La proclamation du général Dalesme n'était pas une pièce de haute éloquence, encore moins celle du sous-préfet; mais toutes deux avaient été faites d'emblée au moment opportun, et l'on semblait croire que c'était assez. Mais deux jours après, il prit envie à M. le vicaire général de lancer un mandement, et force fut de le subir. Mes lecteurs le subiront aussi. Les matériaux historiques ne sont pas toujours des preuves de génie: il faut les admettre tels qu'ils sont.
MANDEMENT.
«Joseph-Philippe Arrighi, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et de l'église métropolitaine de Florence, etc., sous l'évêque d'Ajaccio vicaire général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino.
«À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.
«La divine Providence qui, dans sa bienveillance, dispose irrésistiblement de toutes choses et assigne aux nations leurs destinées, a voulu qu'au milieu des changements de l'Europe nous fussions à l'avenir les sujets de Napoléon le Grand.
«L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir désormais illustre dans l'histoire des nations par l'hommage qu'elle rend à son nouveau prince, dont la gloire est immortelle. L'île d'Elbe prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est ennobli par le nom de son souverain.
«Élevée à un bonheur aussi sublime, elle reçoit dans son sein l'oint du Seigneur et les autres personnages distingués qui l'accompagnent.
«Lorsque Sa Majesté impériale et royale fit choix de cette île pour sa retraite, elle annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection.
«Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes accourront de tous côtés pour contempler un héros!
«Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre destinée et notre bonheur: «Je serai un bon père, dit-il, soyez mes enfants chéris.»
«Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelle expression de bienveillance! Quel gage de notre félicité future! Que ces paroles charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans vos âmes, elles y soient une source inépuisable de consolations!
«Que les pères les répètent à leurs enfants! que le souvenir de ces paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se perpétue de génération en génération.
«Heureux habitants de Porto-Ferrajo, c'est dans vos murs qu'habitera la personne sacrée de Sa Majesté impériale et royale. Renommés en tout temps par la douceur de votre caractère et votre affection pour vos princes, Napoléon le Grand réside parmi vous. N'oubliez jamais l'idée favorable qu'il s'est formée de ses fidèles sujets.
«Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée: Non sint scismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et dilectionis erit vobiscum.
«Que la fidélité, la gratitude, la soumission règnent dans vos coeurs! Unissez-vous tous dans des sentiments respectueux d'amour pour votre prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez, avec une joie sainte, la bonté du Seigneur qui de toute éternité vous a réservés à cet heureux événement.
«En conséquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les églises, il soit chanté un Te Deum solennel en action de grâces au Tout-Puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de sa miséricorde.
«Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe le 6 mai 1814. Le vicaire général: ARRIGHI. Francesco ANGIOLETTI, secrétaire.»
L'original de ce mandement est écrit en italien, la traduction que j'en donne n'est pas de moi, je l'ai copiée littéralement de celle que l'on a publiée dans le temps. Peut-être y a-t-il des mots français qui rendent inexactement ce que les mots italiens ont voulu exprimer. Mais au fond la chose est la même, et rien n'aurait pu suppléer au manque de dignité qui malheureusement caractérise l'avorton apostolique que l'on vient de lire. J'ai peine à me persuader que M. le vicaire général ait publié son mandement sans l'avoir soumis à l'Empereur, je ne puis pas pourtant imaginer que l'Empereur l'ait sanctionné. Le mandement porta préjudice à la prière qu'il prescrivait: elle n'eut guère d'autres assistants que les assistants officiels. Cependant les habitants de Porto-Ferrajo étaient encore sous l'influence des sentiments que l'arrivée inattendue de l'Empereur leur avait fait éprouver.
L'Empereur paraissait infatigable parce qu'il ne faisait que ce qu'il voulait, comme il le voulait, et lorsqu'il le voulait. Cet homme extraordinaire avait des facultés extraordinaires.
En arrivant à l'île d'Elbe, il occupa immédiatement tous les bras qui voulurent être occupés. On croyait qu'il manquerait de tout; il ne manqua de rien. Son génie était une mine inépuisable de ressources.
Le colonel Vincent était le cicerone que l'Empereur préférait pour chercher un réduit convenable. On avait minutieusement visité la ville. L'Empereur était presque décidé à prendre la caserne de Saint-François, dans laquelle il y aurait eu aussi un logement pour le général Bertrand; mais le général Bertrand voulut avoir une maison particulière, «où, disait-il, il serait tranquille avec sa famille», et l'Empereur, en faisant un signe marqué d'adhésion, j'allais presque dire de soumission, renonça à métamorphoser la caserne en palais impérial. Le colonel Vincent fit des observations au général Bertrand. Le colonel Vincent, vieillard résolu, tint hautement son opinion, et aussi je lis dans le journal qu'il m'a confié que «l'Empereur se montrait plus facile que le grand maréchal». Il avait demandé à l'Empereur s'il ne fallait pas penser au général Drouot, et l'Empereur lui avait répondu: «Soyez tranquille à son égard, il sera toujours content pourvu qu'il ait un cabinet de travail.» L'Empereur alla visiter le général Dalesme: il l'entoura de témoignages d'affection. Cependant le général Dalesme pouvait s'apercevoir d'un changement. L'Empereur lui avait dit, à bord de la frégate anglaise: «Vous me donnerez vos conseils pour les choix que je dois faire.» Mais il ne le consultait pas, il paraissait même s'abstenir de lui parler des choses sur lesquelles son opinion devait faire loi. Ce n'était pas manque de confiance, mais il craignait que le général Dalesme ne le gênât dans le choix des individus qu'il voulait employer. Le général Dalesme lui avait donné un échantillon de sa rude franchise en apostrophant en sa présence le maire de Rio-Montagne. Il voulait éviter qu'il n'arrivât encore quelque chose de semblable. L'Empereur prolongea sa visite au général Dalesme; il accepta un rafraîchissement que le vieux brave lui offrit, et il caressa beaucoup le jeune enfant de ce débris mutilé des phalanges républicaines. En parlant guerre, à l'occasion de la reddition de Paris, que l'Empereur considérait comme le malheur des malheurs, le général Dalesme lui dit: «Cependant le roi Joseph est un brave homme», et l'Empereur, l'interrompant avec un mouvement presque convulsif (je répète le mot du général Dalesme), dit rapidement: «Oui, sans doute, un brave homme, un très brave homme, mais il n'était pas assez fortement organisé pour les circonstances extrêmement difficiles au milieu desquelles il se trouvait», puis, après un moment de silence, il ajouta: «Du reste, ce qui lui est arrivé est arrivé à tout le monde. C'est la fatalité.»