L'ÎLE D'ELBE (continued 2)
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Pendant les moments que l'Empereur passa chez le général Dalesme, le premier chef de bataillon du 35e lui présenta l'hommage dû par les soldats de ce corps qui étaient restés fidèles au drapeau, et l'Empereur leur dit: «Je mérite l'amitié que le soldat a pour moi par l'amitié que j'ai pour lui.»
L'Empereur désirait un logement commode, mais il voulait surtout un logement qui fût assez isolé pour que le bruit de la rue ne pût pas sans cesse y pénétrer et aller le tourmenter dans ses méditations. L'Empereur décida qu'on ferait un seul corps de logis des deux pavillons du génie et de l'artillerie qui étaient dans la forteresse. Aussitôt les ouvriers mirent la main à l'oeuvre. L'Empereur fut lui-même son ingénieur, son architecte.
L'ère nouvelle de l'île d'Elbe s'annonçait avec éclat. Porto-Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L'illusion était complète. Chacun grandissait. L'industrie levait sa tête radieuse, l'enclume retentissait constamment sous le marteau; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence.
Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l'accroissement de la richesse du commerce elbois.
Ce n'est pas dans les audiences publiques que les princes peuvent apprendre ce qu'ils ont besoin de savoir. L'audience que l'Empereur avait donnée aux députations communales ne pouvait avoir servi qu'à le faire reconnaître comme souverain de l'île d'Elbe, et à lui expliquer sommairement les avantages de sa nouvelle souveraineté. C'était pour les Elbois la cérémonie du couronnement: tout est relatif. Il fallait à l'Empereur quelque chose de plus substantiel.
Toutes les autorités furent mandées tour à tour. Les notabilités les plus instruites furent appelées; les hommes éclairés des classes populaires durent également fournir leur contingent de lumières. Il n'y eut point d'exclusion parmi les personnes qui pouvaient donner des renseignements: amis et ennemis eurent la faculté de se faire entendre.
L'Empereur se mit à la portée de tout le monde; il parla italien à ceux qui ne savaient pas parler français, et il expliqua ce qu'on ne pouvait pas lui expliquer.
Les différents systèmes d'administration auxquels l'île avait été soumise lui fournirent une foule de raisonnements admirables sur les principes de justice et d'équité qui devaient essentiellement former la base de toutes les opérations du pouvoir. Il dit au sous-préfet: «Les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe à leur détriment, ne sont pas longtemps trompés, mais les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe au détriment des gouvernés, ont peine à revenir de leur erreur, soit qu'ils rougissent d'avoir erré, soit qu'on leur persuade qu'ils n'ont pas erré, et lorsque enfin la vérité les frappe, il faut qu'ils s'y soumettent, car la vérité finit par soumettre la puissance: l'erreur a été la cause de maux souvent irréparables.»
L'Empereur cherchait à savoir avec vérité si l'île d'Elbe n'avait pas été plus heureuse sous l'empire français que sous le pouvoir des rois de Naples, des grands-ducs de Toscane et des princes de Piombino. Mais il n'y avait point de comparaison à établir entre la France qui possédait toute l'île, sans exception aucune, et les trois gouvernements qui se la partageaient, Porto-Ferrajo et Porto-Longone étaient des villes de guerre et des prisons d'État: la position de leurs habitants ne pouvait donc pas être une position de félicité. L'Empereur put se convaincre que, malgré le fléau de la guerre, l'empire français avait fait tout ce qui lui était possible de faire pour l'île d'Elbe, et aucune plainte fondée ne le força à gémir. En m'entretenant de ce qu'il avait appris dans sa recherche de renseignements, il me dit: «L'on aura beau faire, nous serons regrettés partout où nous aurons séjourné, parce que, malgré tous les défauts que l'on nous prête, nous sommes le peuple qui a le plus de qualités, et nos ennemis eux-mêmes en conviennent.» Une autre fois il me disait aussi: «L'armée française a laissé à l'étranger des milliers de souvenirs d'affection qui seront ineffaçables.» Il me disait encore: «Le coeur français est la perfection humaine.»
Quel était le principe qui avait plusieurs fois poussé à la révolte les Elbois de l'ouest de l'île? C'est ce que l'Empereur rechercha. Il trouva partout le doigt de l'Angleterre empreint dans les mares du sang qui avait été versé. Il laissa échapper ce cri d'amertume: «C'est ainsi que les Anglais ont fait en Corse.» Plus tard, l'Empereur comparait le caractère des Marcianais au caractère des Corses. Je crois cependant que les Corses ont plus d'orgueil.
L'Empereur se rappelait parfaitement tous les travaux qu'il avait ordonnés et toutes les mesures qu'il avait prises pour l'île d'Elbe: les dates étaient présentes à ses souvenirs comme s'il n'avait jamais eu à s'occuper d'autre chose. La mémoire était un des avantages immenses de l'Empereur. Tout le passé de l'Empire était classé dans cette tête incommensurable. Il y trouvait en même temps ses codes, ses monuments, ses batailles, et la nomination d'un maire ou d'un curé. Il était particulièrement miraculeux lorsqu'il parlait des armées; il faisait assister à leurs évolutions, à leurs marches, à leurs attaques, à leurs défenses, à leurs peines, à leurs plaisirs, et cela avec une clarté précise qui forçait à tout retenir.
Les prêtres eurent aussi leur investigation. L'Empereur évita tout ce qui aurait pu humilier le vicaire général, son prétendu parent, mais ce n'est pas à lui qu'il s'adressa pour prendre des informations, et il fit bien. Le vicaire général ne l'aurait entretenu que des commérages de sacristie. Ce n'était plus en audience publique que l'Empereur parlait au clergé: c'était dans le cabinet, et la vérité y avait moins de peine à se faire jour. Des prêtres sages dirent à l'Empereur ce qu'en général la conduite des prêtres avait de peu édifiant, et l'Empereur en sut peut-être plus qu'il n'aurait voulu en savoir. Il s'occupa minutieusement des prêtres suspects qui avaient été envoyés en surveillance à Porto-Ferrajo. Il déplora les persécutions religieuses. Il prétendit que la conscience n'était soumise à aucune puissance humaine, qu'elle n'avait de compte à rendre qu'à Dieu. Sur l'observation qui lui fut faite qu'on se servait souvent d'une apparence consciencieuse pour cacher de mauvaises intentions, il répondit: «Qu'importent les mauvaises intentions, quand elles sont renfermées dans le sein du malintentionné! C'est à l'autorité compétente à les surveiller, et à les faire punir si, sortant de leur réduit intérieur, elles se traduisent en actes nuisibles à la société. La loi n'est désarmée pour personne.»
Arriva le moment du commerce et de l'industrie. Je fus consulté. L'Empereur trouvait étonnant que Porto-Ferrajo n'eût pas une marine marchande. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire à cela. Porto-Ferrajo n'a qu'un commerce de consommation locale, tout d'importation, par conséquent restreint, et dont le transport des marchandises n'est pas suffisant pour entretenir toute l'année un petit bâtiment de cabotage. La madrague a ses barques. Les salines emploient des moyens spéciaux.
L'île d'Elbe n'ayant absolument ni agriculture, ni commerce, ni rivières, ni forêts, ni mines de charbon, ne peut prétendre, ce me semble, à l'industrie en général, et il faut qu'elle se contente de celle de ses fers, de ses granits et de ses marbres. L'Empereur me remercia de cette explication, mais il me dit: «Nous verrons», et dans ce «nous verrons» je crus m'apercevoir qu'il y avait une arrière-pensée.
L'agriculture ne prêta pas même à un raisonnement: l'Empereur comprit de suite que tout était à créer.
Il approfondissait tout. Lorsqu'il y avait un doute, il le tournait, et, dans cette lutte, il finissait toujours par vaincre. Une qualité bien plus remarquable, c'est que l'Empereur ne faisait jamais peser son savoir sur ceux qui ne savaient pas. Il ne fallait pas avec lui monter sur des échasses, faire l'olibrius et vouloir être ce qu'on n'était pas. Il était inexorable pour les faux savants.
On pense bien que toutes ces audiences avaient des intervalles; on pense bien aussi que ces intervalles étaient mis à profit. Personne n'a mieux connu l'emploi du temps que l'Empereur: sa nature était une nature de travail.
Le colonel Vincent désirait beaucoup que l'Empereur allât visiter les forts de Saint-Hilaire et de Monte-Albano, ouvrages militaires très remarquables et qui font honneur aux ingénieurs français.
L'Empereur satisfit aux désirs du colonel Vincent: il visita les deux forts avec une minutieuse attention, il indiqua quelques travaux de perfectionnement, et il loua beaucoup son guide, sous la direction supérieure duquel ils avaient été construits. C'était un personnage fort singulier que ce colonel Vincent: homme de mérite autant que les ingénieurs, dans leur ensemble, pouvaient l'être avant l'École polytechnique, il ne s'accoutumait pas à l'idée d'avoir vieilli sans être général, et il se plaignait sans cesse. Il faisait tout ce qu'il pouvait, pour se persuader qu'il n'aimait pas l'Empereur; mais il était dans une grande joie lorsque l'Empereur lui demandait des conseils, et quelque trait malin se mêlait toujours à l'expansion de sa joie. Il répétait, avec fierté plutôt qu'avec orgueil, les paroles de bienveillance que l'Empereur lui adressait, et il disait souvent: «Ce diable d'homme finira par me subjuguer.» Il aimait aussi à dire «que l'Empereur était bien fâché d'avoir été injuste à son égard». Il se plaisait également à faire remarquer «qu'il était déjà colonel lorsque le général Bertrand n'avait encore que le grade de capitaine». Certainement il n'aurait pas aimé que le général Bertrand lui donnât des ordres, par la seule raison que le général Bertrand appartenait à l'arme du génie. Le colonel Vincent était constamment auprès de l'Empereur. Tout le monde en faisait la remarque.
C'était surtout le général Dalesme qui devait faire attention à ce qui se passait entre l'Empereur et le colonel Vincent. L'Empereur, à bord de la frégate, avait assuré le général Dalesme qu'il prendrait ses conseils pour l'organisation gouvernementale, et néanmoins il ne le consultait point. Toutefois il le traitait avec une considération affectueuse, il ne manquait pas de confiance en lui; mais lorsqu'il l'avait interrogé sur tels et tels individus notables, le général Dalesme, pour lequel «un chat était un chat», lui avait répondu crûment ce qu'il pensait, et cette franchise toute nue l'embarrassait. Je crus un moment que l'Empereur allait en appeler à mon opinion.
Il me demanda «ce que je pensais du maire de Rio-Montagne»; il le savait aussi bien que moi. Je lui répondis «que je ne le connaissais pas». C'était ce que j'avais pu trouver de moins défavorable à l'égard d'un individu à la mise en jugement duquel j'avais contribué. L'Empereur me demanda encore quelle était mon opinion sur l'une des notabilités les plus influentes du pays: je dis que mon opinion particulière était contraire à l'opinion générale. «Vous n'êtes donc pas son partisan?»--«Je ne suis jamais partisan de l'immoralité.» L'Empereur n'alla pas plus loin. Plus tard, il me fit une autre question, encore plus importante parce qu'elle touchait à de grands intérêts: on avait répandu parmi les initiés que l'Empereur allait prendre un Elbois dans son cabinet; l'on désignait cet Elbois; l'épouse de l'élu présumé m'assura que la nomination allait paraître. J'étais affligé que l'Empereur, en débutant, se laissât aller à des influences vraiment pernicieuses, et je confiai ma peine au général Drouot. L'Empereur me fit appeler: «Vous êtes donc convaincu que je ne dois pas prendre cet homme?--Je sais que ce serait un fléau pour Votre Majesté.--C'est fort.--C'est vrai.--Cependant il se prévaut de votre amitié.--Non pas de mon amitié, mais de ma bienfaisance, et il a raison.--Je comprends: vous avez à vous en plaindre?--Sire, si j'avais à m'en plaindre, l'avis que je donne à Votre Majesté aurait l'air d'une délation, et ce n'est sans doute pas ainsi que Votre Majesté l'entend.--Votre susceptibilité est juste; c'est bien, très bien!» Cela dit, l'Empereur me congédia, et ni de loin, ni de près, d'aucune espèce de manière, je n'ai plus entendu parler de rien. L'homme en question était un homme profondément corrompu, et il aurait vendu les secrets du cabinet au plus offrant et dernier enchérisseur. Je ne crois pas pourtant que l'Empereur voulût en faire son secrétaire; il me paraît qu'il avait l'intention de le donner pour adjoint au secrétaire qu'il avait; ce qui n'était guère moins dangereux.
C'était surtout dès l'aube matinale que l'Empereur aimait à faire ses revues d'observation; il prétendait que c'était le moment des remarques précises, et il assurait qu'il en avait eu des millions de preuves. Il ne tarda pas à visiter les édifices de l'intérieur: c'était une inspection sérieuse. Il fut extrêmement satisfait du magasin des vivres militaires, qui est voûté à l'épreuve de la bombe. Il en examina minutieusement toutes les distributions, et, après une assez grande fatigue, il en sortit pour aller déjeuner. Mais avant de se mettre à table, l'esprit plein de ce qu'il venait de voir, il dicta un ordre fort long sur le perfectionnement dont ce magasin était susceptible, et l'ordre était si bien entendu que le colonel Vincent ne trouvait que des paroles d'admiration pour en parler. C'était beaucoup de sa part.
L'Empereur ne permettait aucun instant de repos à personne. Le général Drouot était plus particulièrement le porte-fardeau de cette activité dévorante que rien ne pouvait maîtriser: lui-même me l'avait dit. Il fallait donc le retenir le moins de temps possible; nous mîmes de suite la main à l'oeuvre. Le général Drouot, avec sa conscience ordinaire, voulut tout reconnaître pour pouvoir dire qu'il avait tout reconnu, et lorsqu'il eut terminé son opération, nous dressâmes le procès-verbal Suivant:
«L'an mil huit cent quatorze et le six mai, nous, soussignés, Drouot, général de division, gouverneur de l'île d'Elbe, chargé de prendre possession des mines, au nom de Sa Majesté l'empereur Napoléon, et A. Pons, administrateur des mines pour le compte de la Légion d'honneur, faisant la remise de l'établissement, avons reconnu,
«1° Que l'approvisionnement en grains est tel qu'il est porté dans l'état n° 1, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«2° Que les outils, ustensiles et objets divers servant à l'exploitation sont tels qu'ils sont portés dans l'état n° 2, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«3° Que l'approvisionnement en bois, seaux, barils et paniers est tel qu'il est porté dans l'état n° 3, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«4° Que l'approvisionnement en fers et clous est tel qu'il est porté dans l'état n° 4, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«5° Que la situation des plongeurs gardes-côtes est telle qu'elle est portée dans l'état n° 5, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«6° Que les maisons sont telles qu'elles ont été portées dans l'état général n° 6, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«7° Que la caisse de l'administration n'a aucun fonds, et qu'elle est, au contraire, débitrice des avances faites par l'administrateur.
«8° Un état nominatif des dettes contractées par les employés et les ouvriers des mines, lesquelles dettes, arrêtées au 31 mars dernier, s'élèvent à la somme de dix-huit mille trois cent vingt-deux francs dix-neuf centimes.
«En foi de quoi nous avons signé le présent procès-verbal de remise et de prise de possession, pour servir et valoir partout où besoin sera.
«Signé: Général comte DROUOT, et PONS.»
Quoiqu'il y ait peu de jours que l'Empereur est sur l'île d'Elbe, tout le monde est déjà éreinté, et lui seul semble encore frais et dispos. Il donne sans cesse des ordres, ses ordres sont toujours pressés, chacun sue sang et eau pour lui obéir à souhait. Son logement l'occupe beaucoup, on fait tout ce qu'on peut, il voudrait qu'on fît davantage. Il n'est pas de mauvaise humeur, mais il est impatient, et son impatience inquiète les personnes qui l'entourent. Toutefois, son impatience n'agit que sur lui, surtout elle n'agit jamais sur l'ouvrier: l'Empereur a quelque chose de respectueux pour le travail. Pour ne pas quitter les travaux dans un moment où il croyait pouvoir être utile, pressé par l'appétit, il pria le colonel Vincent de lui faire manger un oeuf à la mouillette, et il déjeuna ainsi. On ne pouvait pas être plus frugal que l'Empereur. Le colonel Vincent se trouvait transporté au troisième ciel de ce que l'Empereur s'était invité lui-même «pour ainsi dire de camarade à camarade», car ce sont là les mots que le vieillard répétait à satiété.
Il est facile de concevoir le désir ardent que l'Empereur éprouvait d'avoir un logement selon ses goûts et ses besoins. Il devait forcément rester inoccupé dans la demeure provisoire de la mairie. Il était à la fois son ingénieur et son architecte; il avait fait ses plans, il avait présidé à leur exécution, mais c'était par des démolitions qu'il était entré dans sa carrière d'emprunt. Il faisait jeter bas tout ce qui pouvait le plus gêner sa vue ou l'empêcher de respirer le grand air. D'abord l'on s'étonna, puis l'on critiqua, puis l'on finit par trouver que c'était bien.
L'Empereur n'avait pas encore parlé de l'Impératrice son épouse; mais en dirigeant les travaux qui devaient aboutir à le loger convenablement, du moins à sa guise, il avait dit: «Ceci sera l'appartement de ma femme, ceci sera l'appartement de mon fils», et ces paroles eurent de suite un joyeux retentissement dans l'île. Les Elbois considéraient la venue de Marie-Louise comme un second événement de grande félicité pour eux.
L'Empereur fut touché de cette manifestation publique. À dater de ce jour, il parla assez souvent de sa compagne; il annonçait la prochaine arrivée de sa mère et de sa soeur, «qui se faisaient, disait-il, un devoir et un bonheur de venir partager sa destinée». L'expression de son respect filial avait quelque chose de fervent qui allait droit au coeur. Il assurait que le caractère de sa mère était un type de véritable grandeur. Il aimait beaucoup sa soeur Pauline; il disait d'elle: «C'est la personne de la famille qui m'a été le moins à charge; jamais elle ne se plaignait.»
L'Empereur parlait avec beaucoup de ménagement de ses proches, il pesait toutes les paroles qui leur étaient relatives, et, sans exception, lorsqu'il s'était exprimé entièrement sur leur compte, il restait longtemps pensif.
Au milieu des décombres, il heurta une pièce de bois, et la tabatière lui échappa des mains. C'était la tabatière sur laquelle il y avait le portrait du roi de Rome. L'Empereur n'était plus svelte, son embonpoint était déjà marqué, et l'action de ses mouvements n'était pas rapide. Cependant il se plia comme un tout jeune homme pour ramasser ce bijou, et lorsqu'il se fut assuré que la peinture n'avait pas souffert, il en témoigna un plaisir indicible. Il répéta plusieurs fois «qu'il aurait éprouvé beaucoup de chagrin si les traits de son pauvre petit chou avaient été victimes de sa maladresse». Après avoir fait l'éloge de son fils, il ajouta: «J'ai un peu de la tendresse des mères, j'en ai même beaucoup, et je n'en rougis pas. Il me serait impossible de compter sur l'affection d'un père qui n'aimerait pas ses enfants.»
CHAPITRE VI
Organisation générale de l'île d'Elbe.--L'armée.--Le bataillon franc.--Le corps de cadets.--Les services privés.--Bertrand et Drouot.--Le trésorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le service intérieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son incapacité, son ingratitude.--Le vicaire général Arrighi.--Le juge Poggi, policier secret.--Visite de Napoléon à Longone.--La curiosité des Anglais; mot de Napoléon.--Visite contremandée.--M. Rebuffat, bouffon moraliste.
L'autorité gouvernementale de l'empire français avait dû impérativement cesser à l'île d'Elbe, dès le moment qu'un autre gouvernement que celui de la France avait été mis en possession légale de l'île. Mais l'action de la nouvelle autorité n'avait pas été immédiatement substituée à l'action de l'ancienne, de telle sorte qu'il n'y avait plus de direction dans la marche du pouvoir. Ce n'était pas de l'anarchie, ce n'était pas de l'interrègne. C'était l'effet indéfinissable d'un changement social auquel personne n'avait été préparé, pas même l'Empereur. L'ordre était partout, mais ce n'était pas l'ordre dicté, c'était l'ordre inspiré, celui que toutes les âmes généreuses comprennent et sur lequel se fonde la véritable tranquillité publique. On ne pouvait pas dire aussi que la loi était absente, mais ce n'était pas la loi écrite, c'était la loi parlée.
Une organisation générale était d'urgence. Personne ne pouvait comprendre cela mieux que l'Empereur. Ce travail important, élaboré pendant les heures qui auraient dû être consacrées au repos, apparut alors qu'on s'y attendait le moins, et toutes ses prévisions eurent une approbation unanime: les affaires civiles eurent leur ministère; il en fut de même des affaires militaires. L'île eut un nouveau gouverneur. La recette générale fut adjointe à la trésorerie de la couronne. La sous-préfecture devint une intendance. Le tribunal eut une organisation concordante avec l'ordre de choses qui venait de surgir du cahos (sic) européen. Une section jugeait en première instance. Les sections réunies prononçaient en appel; elles remplissaient aussi les fonctions de cour criminelle. On essaya de créer une espèce de Conseil d'État. Le tribunal de commerce fut reconstitué. Les municipalités subirent des changements notables.
L'Empereur porta une attention toute particulière sur les hôpitaux. Il se fit rendre des comptes circonstanciés. Il améliora beaucoup ce service si intéressant. Il régularisa le service sanitaire et le service des ports.
La police fut la chose la moins bien entendue. L'Empereur se laissa étourdir par une foule de rapports officieux qui lui firent croire que cette manière d'être instruit lui suffirait.
Les deux compagnies de canonniers gardes-côtes furent dissoutes pour être ensuite réunies au bataillon franc.
Le bataillon franc eut une nouvelle base, un nouveau commandement. Ce nouveau commandement fut l'occasion d'une injustice de la part de l'Empereur. Lorsque le général Durutte partit de l'île d'Elbe pour aller à l'armée, il prit un officier elbois en qualité d'aide de camp; en présence de l'ennemi, cet aide de camp le quitta pour retourner dans ses foyers. Ses concitoyens le considérèrent comme ayant déserté. Cependant l'Empereur le préféra à un excellent officier, le capitaine Vantini, dont les services étaient noblement signalés. On attribua ce choix inconvenant à l'influence du colonel Vincent: c'était une erreur. L'Empereur se trompa parce qu'il voulait se tromper. C'est une concession que l'Empereur fit au parti aristocratique. Les deux partis se trouvèrent en présence dans cette circonstance; ce n'étaient plus les mêmes passions, mais c'était le même esprit. Les patriotes avaient peut-être trop hautement chanté: «La victoire est à nous.» La garde nationale grandit d'une coudée: l'Empereur la considéra comme sa garde de famille.
Enfin, la création d'un corps de cadets couronna l'oeuvre des organisations et des réorganisations; dans toutes ces belles choses, l'Empereur ne pensa peut-être pas assez que les fortunes elboises étaient petites, que les mauvaises années qu'on venait de traverser les avaient presque rendues insuffisantes pour les besoins de la vie ordinaire, et que les grever de dépenses extraordinaires, c'était presque les détruire. Il est vrai que tout le monde courait au-devant des hochets impériaux, ce qui pouvait faire penser à l'Empereur qu'il n'allait pas trop loin. La création du corps de cadets avait eu en vue de donner une éducation polytechnicienne aux jeunes gens qui voudraient suivre la carrière militaire. Mais la carrière militaire, à l'île d'Elbe, même avec l'Empereur, était sans avenir, et elle détournait de prendre un état plus utile et plus profitable. D'ailleurs, aucun élément n'existait pour reproduire, même en miniature, cet établissement inappréciable que la République mère a légué à la France, et dont les élèves les plus ordinaires deviennent cependant, en général, des hommes distingués.
Puis l'Empereur songea à organiser le service public et le service privé de sa maison. Les fourriers du palais devinrent préfets du palais. Le médecin fit régulièrement son service quotidien; le pharmacien n'était pas en première ligne de compte.
Vint ensuite ce qu'on pourrait appeler la haute servitude, quoique à vrai dire, au service de l'Empereur, tout fût d'une servitude à peu près égale. L'Empereur nomma quatre chambellans, cinq officiers d'ordonnance, plusieurs jeunes gens de famille pour remplir les fonctions d'huissiers de chambre, et quelques employés d'intérieur. M. le vicaire général reçut le titre d'aumônier de l'Empereur: ce choix était forcé.
Tous les élus prêtèrent serment d'obéissance aux lois et de fidélité à l'Empereur. La prestation du serment fut solennelle.
Excepté le général Bertrand et le général Drouot, l'Empereur n'avait personnellement fait aucun appel aux dévouements pour se faire suivre dans son exil, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'il ne se fût pas même mêlé des choix. Quant aux soldats de la garde impériale, c'était une exception particulière à la règle commune: «L'Empereur comptait également sur tous, et l'on pouvait prendre à l'avenant.» Ainsi les compagnons de l'Empereur n'étaient pas tous également des amis dévoués à la vie et à la mort. Cependant tous l'aimaient, et l'Empereur ne leur demandait pas davantage. Dans cet ensemble dû au hasard, où rien, pour ainsi dire, n'était homogène, chacun avait eu de l'avancement. Quelques individus, par la raison qu'ils avaient suivi l'empereur Napoléon, se croyaient au moins de petits Napoléons, et leur croyance, qui se manifestait par des jactances ridicules, prêtait souvent à rire.
Le général Bertrand, grand maréchal, était chargé des affaires civiles, ce qui équivalait au ministère de l'intérieur. Le général Bertrand était un homme de bien, dans toute l'étendue du mot. Il se serait dévoué pour l'Empereur au moment où son dévouement aurait pu sauver l'Empereur, mais ce moment ne s'était pas présenté, et il ne l'avait suivi que par un sentiment d'honneur. Les événements qui avaient brisé le trône impérial avaient aussi brisé l'âme du général Bertrand. Sans cesse en proie aux souvenirs déchirants de cette immense catastrophe, ce n'était plus un homme de travail, c'était un homme de repos. Son coeur était tout entier à sa famille; sa femme et ses enfants absorbaient toutes ses pensées. Que si l'on exigeait rigoureusement mon opinion sur l'essence des liens qui avaient attaché Napoléon au général Bertrand, je dirais, d'après tout ce que j'ai vu: Les deux natures, celle de l'empereur Napoléon et celle du général Bertrand, n'étaient pas sympathiques, et le resserrement de leur union, plus apparent que réel, était plutôt une affaire d'habitude qu'une affaire de sentiment. Jamais leurs premières opinions n'étaient les mêmes; elles commençaient toujours par se heurter, et le général Bertrand ne cédait pas facilement. J'ai vu, plus d'une fois, l'empereur Napoléon renoncer aux débats. Cela n'empêchait pas que le général Bertrand n'aurait jamais eu une pensée contraire aux intérêts de l'empereur Napoléon.
Le général Drouot, aide de camp de l'Empereur, avait été nommé gouverneur de l'île et chargé des affaires militaires, ce qui équivalait au ministère de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractère de ses grands hommes: c'est le caractère du général Drouot. Le général Drouot était la perfection de l'homme moral. Il avait suivi l'Empereur à condition qu'il ne lui serait payé aucun appointement. C'était le seul compagnon de Napoléon qui eût fait cette réserve. Il y avait deux hommes dans le général Drouot: l'homme public et l'homme privé. L'homme privé était trop bon, l'homme public était trop sévère.
M. Peyrusse, payeur de la couronne, était devenu trésorier de la couronne et receveur général de l'île d'Elbe. Cadet de Gassicourt, dans un Voyage fait en Autriche à la suite de l'empereur Napoléon, dit au chapitre intitulé Club des francs blagueurs: «M. Peyrusse, payeur de la couronne, jeune Méridional plein d'esprit, de vivacité, de franchise, toujours gai, toujours obligeant, fort attaché à ses devoirs», et à l'île d'Elbe ce portrait n'avait presque subi aucune altération. Seulement les années avaient amené un peu plus d'aplomb. M. Peyrusse ne faisait pas parade de son dévouement pour l'Empereur, car il disait à qui voulait l'entendre, toutefois en riant: «Je n'ai pas suivi l'empereur Napoléon, j'ai suivi ma caisse», et c'était vrai. Les militaires n'étaient pas toujours bons à son égard; ce qui ne l'empêchait pas de leur rendre tous les services qui dépendaient de ses fonctions. L'Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament, été injuste à l'égard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu à sa malheureuse incrédulité des hommes probes.
Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n'avait pas révélé le mérite, était, à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l'île d'Elbe, médecin en chef de l'Empereur. Il était ce qu'on appelle vulgairement «une commère» et, pour plaire à l'Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. Il était, d'ailleurs, trop obséquieux auprès de l'Empereur. Cette obséquiosité faisait contraste avec sa vanité envers les personnes qui lui étaient subordonnées. Disons un mot pris dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade d'historien. L'Empereur était au bain: M. Foureau de Beauregard lui avait présenté un consommé, ce consommé était trop chaud, et, pour ne pas se brûler, l'Empereur le humait. Le médecin en chef voulut empêcher l'Empereur de humer son potage «parce qu'en le humant, il avalait des colonnes d'air, et que ces colonnes d'air pouvaient lui donner la colique». L'Empereur, peut-être un peu impatienté, s'écria: «Docteur, quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale, à mon âge, l'on sait comment il faut boire, et vous pouvez m'épargner votre leçon.» M. Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C'était, au fond, un fort brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et généralement on l'avait pris à tic, à ce que disait l'Empereur, défenseur-né de toutes les personnes impopulaires.
L'Empereur allait partir de Fontainebleau, que l'on n'avait pas encore trouvé un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de Beauregard: on le prit. M. Gatti n'était pas instruit, il ne chercha pas à apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le critiquait beaucoup moins que le médecin en chef: c'est qu'il ne faisait pas flamboyer sa broderie, c'est que, dans l'exercice de ses fonctions, sa parole n'était pas insultante et qu'on le considérait comme un bon camarade.
Tout le monde avait reçu de l'avancement en venant à l'île d'Elbe. MM. les fourriers avaient grandi dans les rangs de l'armée et de la maison de l'Empereur. Du grade de capitaine, ils étaient passés au grade de chef d'escadron; de fourriers du palais, ils étaient devenus préfets du palais. Il y avait deux fourriers préfets.
M. Deschamps était le premier. Il n'était pas même fait pour être le dernier. C'était un vieux gendarme en habit d'officier: il en avait la tournure et la grossièreté; toutefois, ce n'était pas un homme sans instruction. Il aurait pu être intéressant, s'il avait su ce que c'était que d'être intéressant. Aussi il fit toujours bande à part. Je dois dire qu'en déplaisant à tout le monde il ne faisait pourtant du mal à personne. Mais il ne faisait pas des amis à l'Empereur.
M. Baillon avait beaucoup moins de talent que M. Deschamps, mais il comprenait mieux la société, et il ne cherchait pas à lui déplaire. Ce n'était pas un homme de salon: toutefois, les gens de salon ne l'effaçaient pas, même dans les salons. Il y avait en lui quelque chose de bon et de martial qui attirait. Sa parole de soldat, sans être gracieuse, inspirait de la confiance, et l'on aimait à l'écouter.
Je passe aux chambellans. Le docteur Lapi était parvenu à la première réputation de l'île d'Elbe: il y était parvenu par le savoir-faire plus que par le savoir. Plusieurs Elbois lui étaient supérieurs par les lumières, mais aucun Elbois n'avait, en apparence, une conduite aussi régulière. Il était l'âme des coteries; c'est par les coteries qu'il se rendait nécessaire. Ses opinions avaient toujours été patriotiques. L'Empereur aurait commis une grande faute en ne l'attachant pas à sa personne.
M. Vantini avait de l'esprit à pleines mains. Mais son esprit n'était pas un esprit de conduite, il n'était pas entouré de la considération publique. On craignait surtout sa langue acérée. C'était la plus haute naissance de l'île. Cependant il était alors dans un état de gêne visible: il avait dévoré son patrimoine par des folies sans excuse. C'était la notabilité de l'île d'Elbe la plus prononcée en faveur de la révolution française. L'Empereur ne pouvait pas se dispenser de le nommer. M. Vantini avait constamment été en guerre ouverte avec le commissaire général Galéazzini. J'ignore de quel côté était le tort.
M. Traditi appartenait au parti aristocratique, mais c'était un honnête homme, d'une conduite parfaite, et le choix que l'Empereur en avait fait était un choix honorable. M. Gualandi: ce n'était rien, moins que rien; jamais la porte de l'Empereur n'aurait dû lui être ouverte. La nomination de M. Gualandi n'aurait été qu'une erreur ou un ridicule si l'Empereur avait nommé cinq chambellans. Comme il n'en nomma que quatre, elle fut regardée comme une insulte faite au bon sens, et elle eut un triste retentissement dans la population porto-ferrajaise. M. Aliéti était l'une des premières notabilités de l'île d'Elbe: il jouissait de beaucoup de considération. L'opinion publique l'indiquait hautement au choix de l'Empereur. L'Empereur lui préféra M. Gualandi, que personne n'estimait. M. Aliéti, humilié avec une extrême raison, quitta l'Elbe.
Le jeune Zénon Vantini, de Porto-Ferrajo, officier d'ordonnance, valait plus à lui seul que tous les autres officiers d'ordonnance. Mais il était jeune, il avait toutes les mauvaises tendances de son père, et les conseils ne lui allaient pas. C'était d'ailleurs un excellent enfant. Il avait été page de la grande duchesse Élisa. L'Empereur l'affectionnait.
Après Zénon Vantini, venait pour la capacité le second fils Seno, dont le père était un des trois plus grands capitalistes de l'île, et ce jeune Seno, en ayant du plaisir à porter un bel uniforme, aurait tout autant aimé de n'être pas soumis à la gêne inséparable d'un emploi. C'était un enfant gâté.
Perez, de Longone, je crois, Napolitain de naissance, était un malotru de la plus sotte espèce, et il touchait à l'imbécillité: l'Empereur était descendu à ce choix, parce qu'il voulait avoir sous la main quelqu'un à qui il pourrait donner des ordres dont l'exécution nécessiterait un manque presque absolu d'intelligence.
Binelli, de Rio, était, sans instruction, et pour le moment une place de sous-lieutenant dans le bataillon franc lui aurait mieux convenu que d'être officier d'ordonnance de l'Empereur.
Bernotti de Marciana était aussi un jeune homme fort ordinaire, quoique plus capable que Perez et Binelli.
Puisque j'en suis aux officiers d'ordonnance, il faut, quoique prématurément, que je m'occupe d'un officier que l'Empereur plaça à leur tête et dont la présence à l'île d'Elbe ne fit, je crois, plaisir à aucun militaire. Un officier, se disant chef d'escadron du train d'artillerie, arriva à Porto-Ferrajo et alla de suite offrir des services à l'Empereur, pour lequel son exaltation paraissait délirante. Les braves de la garde fêtèrent sa bienvenue. L'Empereur partagea ce mouvement de plaisir. Il nomma de suite l'arrivant premier officier d'ordonnance, c'est-à-dire qu'il lui donna le commandement des officiers d'ordonnance. Mais bientôt l'on crut savoir que ce prétendu chef d'escadron n'était réellement que capitaine. Cette usurpation de grade indigna; il y eut des explications violentes; on se battit. Bientôt le premier officier d'ordonnance fut vraiment un brandon de discorde; il troubla la tranquillité de la garde, il dut vivre isolé. Cependant l'Empereur trouva que l'on s'acharnait trop contre lui; il le défendit, et cette défense excita des murmures. Cet officier s'appelait Roule. Jamais je n'ai rien su de lui qui pût le faire considérer comme un homme distingué.
L'Empereur avait trouvé à l'île d'Elbe un lieutenant de gendarmerie nommé Paoli, pendant de l'officier d'ordonnance Perez, et que bientôt il traînait partout à sa suite, comme en d'autres temps il y traînait le mameluk Roustan. Cet officier était Corse. Toutefois, il n'avait ni la finesse, ni la fierté, ni le courage corse: il n'était bon qu'à servir. Je l'ai entendu répondre à l'Empereur qui lui demandait l'heure qu'il était: «L'heure qui plaît le plus à Votre Majesté», et il se pavanait de sa réponse que l'Empereur avait pourtant payée d'un geste de dédain. Ce n'étaient pas les seules paroles d'une semblable platitude que l'on pourrait citer de lui. Néanmoins l'Empereur le nomma capitaine: il lui donna même l'étoile de la Légion d'honneur; du moins, il l'autorisa à porter celle destinée à l'un de ses frères, comme lui officier de la gendarmerie. Ce frère était mort. L'Empereur fut toujours excellent pour ce mameluk gendarme, jusqu'à l'injuste, puisqu'il l'éleva au grade de chef d'escadron. Après la déplorable journée de Waterloo, ce Paoli éhonté fut un des premiers à prendre la cocarde blanche. J'ai été témoin de sa basse ingratitude.
Le vicaire général ne valut pas mieux que l'officier de gendarmerie. Il s'appelait Arrighi, il était l'oncle de l'un des généraux les plus purs et les plus braves de la grande armée, qui était, lui, vraiment le parent de l'Empereur, et pour lequel l'Empereur n'avait peut-être pas fait tout ce qu'il aurait dû faire. Dès qu'on sut que l'Empereur venait régner à l'île d'Elbe, le vicaire général Arrighi voulut s'interposer entre tout le monde et son cousin germain l'Empereur (cugino carnaro, comme disaient alors presque tous les Corses); et, en plein vent, il dispensait sa protection, comme à l'église il dispensait son benedicamus, mais il dut bien en rabattre en approchant de l'Empereur. Ce cousin germain n'écouta M. le vicaire général que lorsqu'il lui disait la messe; M. le vicaire général n'eut aucune espèce d'influence sur l'Empereur. Il semblait même que l'Empereur affectât de le tenir éloigné, grand attentat à l'amour-propre d'un Corse et d'un moine, car M. Arrighi était un ancien moine. Aussi il se vengea: lorsque l'Empereur fut tombé une seconde fois, M. le vicaire général Arrighi désavoua la parenté dont il avait longtemps fait son auréole, il pria pour le nouveau gouvernement: ce qui n'empêcha pas le nouveau gouvernement de le renvoyer au lieu d'où il était venu.
Il y avait un autre Corse que l'Empereur avait également trouvé à l'île d'Elbe. Ce Corse s'appelait Poggi, il était juge et il avait été nommé par l'influence de Lucien Bonaparte. Cette protection l'avait rendu d'abord presque suspect à l'Empereur, qui commença par le traiter froidement. Mais en fait de finesse, le juge Poggi aurait joué cent empereurs comme l'empereur Napoléon, et il ne s'effraya pas des symptômes de cette froideur. Il répondit à la froideur par de l'admiration, ce qui empêcha la froideur d'être âpre. Ensuite il pleura les infortunes de la France; c'était le chemin le plus droit pour arriver facilement au coeur de l'Empereur. Poggi s'insinua, se glissa, et il arriva à la confiance de l'Empereur, qui le chargea de la police d'intimité. L'Empereur était content lorsque Poggi lui répétait ce que quelqu'un avait entendu dire. Personne n'était plus propre que Poggi pour explorer les familles: il avait un instinct remarquable pour faire parler les autres sans parler lui-même. Toutefois, ses rapports ne faisaient du mal à personne; il était essentiellement bon. Jamais il ne fut ingrat envers l'Empereur.
M. Baccini, président du tribunal, était Génois, et l'Empereur avait eu plaisir à le conserver. Il laissait à désirer pour la connaissance approfondie des lois françaises, mais le droit romain lui était familier. M. Baccini était moralement relâché dans ses habitudes de vie privée. Néanmoins il était magistrat intègre. M. Baccini n'était pas toujours juste dans ses sympathies ou dans ses antipathies; il prenait facilement fait et cause dans des affaires qui par principe lui étaient étrangères, et alors la passion l'emportait au delà des bornes de la sagesse. C'est dans cette croyance que l'on disait qu'il avait donné de mauvais conseils à l'Empereur. Cependant il ne s'appliquait pas beaucoup aux exigences de la cour. Ce n'était pas un des assidus.
Le bon sous-préfet M. Balbiani qui, au lieu de rentrer chez lui à Pontedera, avait passé aux fonctions d'intendant, ne se possédait pas d'aise et faisait marcher sa machine administrative, lorsque d'autres ne la faisaient pas marcher pour lui. C'est que l'on empiétait fréquemment sur son droit. M. Balbiani avait ce qu'on appelle l'habitude des affaires. C'était d'ailleurs un honnête homme, c'était surtout un bon homme, peut-être même un trop bon homme. Il était fort préoccupé de l'éclat qu'aurait son uniforme. Il aimait plaisamment à demander s'il était ou Français ou Toscan ou Elbois, et il finissait toujours par dire qu'il appartenait à la nation qui le conservait dans son emploi. Il disait la vérité en riant. Cela ne l'empêchait pas d'être bon Toscan: il aimait sa patrie, mais il aimait encore plus sa place. Balbiani avait une très nombreuse famille, un emploi lui était d'une absolue nécessité, et c'est pour cela que l'Empereur ne voulut pas lui ôter celui dans l'exercice duquel il l'avait trouvé.
L'organisation qui établissait une marche régulière pour les affaires n'était pas auprès de l'Empereur un allégement des affaires, car l'Empereur en créait sans cesse de nouvelles, et quand l'une était finie, dix autres commençaient. L'Empereur n'épargnait personne, mais il ne s'épargnait pas lui-même, et il était toujours le premier à la besogne. L'Empereur ne prélassait (sic) jamais. Il avait le secret de convaincre qu'il n'était que là où il devait être, de manière que, là où il était, on redoublait de zèle, parce que l'on craignait de l'avoir obligé à y venir.
L'Empereur avait à visiter la seconde ville de son empire en miniature. Longone avait fait des préparatifs pour le recevoir: ces préparatifs consistaient particulièrement dans un amoncellement de populaire. On tenait toujours à ce que l'Empereur se crût au milieu d'une grande population. Je le répète: je n'ai jamais approuvé cette manie trompeuse. Si, à l'île d'Elbe infiniment petite parcelle du globe, où l'on pouvait tout embrasser d'un regard, l'on entourait l'Empereur de fausses apparences, que ne devait-on pas faire en France, alors que la France embrassait une grande partie de l'Europe, et que l'état de guerre permettait de multiplier les moyens de tromper? Cette triste idée me poursuivait sans cesse, lorsque je voyais déranger le peuple pour le faire parader inutilement au passage d'un infortuné que sa croyance aux dehors trompeurs avait conduit sur la terre d'exil. La course de Longone fut contremandée; cela étonna tout le monde, car l'Empereur n'avait pas l'habitude de renoncer sans cause à un plan arrêté. La cause du non-départ fut connue. On avait entendu beaucoup de coups de fusil dans la campagne, ce qui arrive presque toujours quand les paysans doivent célébrer une fête. Ces coups de fusil avaient inquiété. Le zèle outré s'était empressé d'aller s'enquérir de ce que tout le monde savait. L'Empereur avait difficilement consenti à cette précaution, qu'il ne croyait pas nécessaire. Les habitants de Capoliveri, de Campo, de Rio, s'étaient en masse transportés à Longone, et l'inutilité de leur empressement ne les amusa pas. Le lendemain ils furent plus heureux. L'Empereur fit le voyage.
Il y avait à Longone beaucoup plus d'Anglais qu'on n'avait cru en trouver, et l'on en fit faire la remarque à l'Empereur. On lui fit remarquer aussi que les Anglais le suivaient partout où il allait. L'Empereur dit: «Je suis pour eux un objet de grande curiosité. Laissez-les se satisfaire, puis ils iront dans leur pays amuser les gentelmans (sic) en dénaturant mes faits et mes gestes.» Ensuite il ajouta assez tristement: «Ils ont gagné la partie, à eux le dé.» C'était surtout le colonel Campbell qui était acharné aux pas de l'Empereur. À quelque heure que l'Empereur voulût sortir, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas des préparatifs, le colonel Campbell était là, toujours là, et l'on aurait pu croire qu'il avait des connivences dans l'intérieur du palais. Il est vrai que plus tard il y eut des murmures accusateurs contre une femme qui était à portée de savoir ce qui se passait: c'était une Française.
À Longone comme partout, le séjour de l'Empereur fut marqué par les ordres qu'il donna pour des travaux importants et dont on dut immédiatement s'occuper.
Personne ne prêtait plus d'attention que moi aux paroles de l'Empereur. L'Empereur raisonna beaucoup de la place de Longone comme place de guerre. Il parla avec admiration du siège que les Français, sous les ordres du général de Noailles, y avaient soutenu en 1649, et il finit en disant: «Masséna n'aurait pas fait plus.» Éloge également honorable pour les deux guerriers auxquels il s'adressait.
Le fort de Foccardo n'échappa pas aux investigations de l'Empereur. Il répéta pour ce fort toutes les observations que le génie militaire lui avait faites et qui étaient restées empreintes dans sa mémoire comme si elles dataient de la veille. Il n'attacha pas une grande importance à la place de Longone pour la défense de l'île d'Elbe.
Un des meilleurs citoyens de Longone était M. Rebuffat, aide-garde-magasin des vivres militaires, que tout le monde aimait, et c'est chez lui que l'Empereur mit pied à terre. M. Rebuffat, ancien boulanger, avait dans les entreprises acquis une fortune importante, et il en faisait un bon usage. Le pauvre ne frappait jamais en vain à sa porte. M. Rebuffat, comme instruction, ne savait rien de rien, et pourtant on se plaisait généralement à l'écouter: c'est qu'il était vraiment ce qu'on appelle communément un bon enfant. On le prenait quelquefois pour un bouffon, mais ses bouffonneries étaient empreintes de vérité et souvent elles donnaient des leçons. La preuve qu'il y avait en lui des qualités qui devaient être appréciées, c'est que l'Empereur lui accorda sa confiance et qu'il lui en donna beaucoup de preuves.
L'Empereur rentra tard: il était content de sa journée.
CHAPITRE VII
Administration des mines de Rio par Pons de l'Hérault.--Il sauve les revenus de la mine en 1814.--M. de Scitivaux.--La discussion au sujet des revenus des mines de Rio.--La question des farines: essai de distribution de mauvais pain aux mineurs.--Napoléon et les ouvriers.--Pons socialiste.--Entêtement honorable de Pons.--Intervention de Drouot et de Peyrusse.--Remplacement de Pons demandé par Madame mère.--Les amis de Pons à la cour elboise.
J'ai dit que je tenais, directement ou indirectement, plus ou moins, à presque tous les anneaux de la chaîne sociale que l'Empereur avait parcourue à l'île d'Elbe, et que forcé à parler de moi lorsque je ne voudrais parler que de lui, je m'étais abstenu de donner à mon ouvrage le titre d'histoire de l'Empereur. L'épisode dont il va être question prouvera que je n'avais pas tort. Le règne elbois n'a rien eu de plus important.
Les mines de fer de l'île d'Elbe appartenaient à la Légion d'honneur; c'est au nom de la Légion d'honneur que j'en avais l'administration générale.
Pendant plusieurs années l'administration fut chargée de la recette, et cette recette se faisait sans frais. La protection fit changer cet état de choses. La recette fut donnée à M. Scitivaux, payeur de la 25e division militaire. Ce changement coûtait environ quinze mille francs par an à la Légion d'honneur. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour que le changement n'eût pas lieu. Investi de la confiance du grand chancelier, sûr de son approbation particulière, je luttai contre le grand trésorier et je fus sourd aux conseils de la grande duchesse Élisa qui m'engageait à laisser aller. M. Scitivaux était un fonctionnaire extrêmement honorable. Mais son choix n'était qu'une faveur onéreuse pour la Légion d'honneur. La princesse Élisa ne s'en était pas cachée; elle m'avait dit: «Ne m'empêchez pas de lui faire avoir cette jolie bague.»
Le grand chancelier n'était pas seulement mon chef public: il était aussi mon ami privé. Je lui confiais toutes mes pensées: je n'avais aucun secret pour lui. Le grand trésorier m'avait pendant de longues années donné des marques d'affection; j'avais vécu dans son intimité.
La lutte fut vive, mais c'était la lutte du pot de terre contre le pot de fer, et je succombai.
Arriva le renversement moral et politique de l'Europe. La grande-duchesse Élisa déserta son poste; le prince Félix la suivit. M. Scitivaux dut alors quitter Florence. Les agents de M. Scitivaux ne pouvaient le remplacer officiellement qu'en sa qualité de payeur.
Je pris la recette. Je me hâtai de faire rentrer ce qui était dû à la Légion d'honneur. J'acceptai des effets lorsqu'il ne me fut pas possible d'avoir de l'argent. J'avais ainsi sauvé plus de deux cent mille francs.
Mais il ne suffisait pas d'avoir sauvé le bien de la Légion d'honneur: il fallait encore le lui conserver. Je pris une décision hardie, celle qui me parut la moins compromettante. Je me donnai l'apparence de n'avoir rien conservé pour pouvoir tout conserver: je soldai tous les comptes, de manière qu'il n'y eût plus ni créanciers, ni débiteurs; la caisse était vide, je la montrai même obérée; l'administration n'avait rien, absolument rien, que du minerai à exploiter. L'ennemi pouvait venir: j'avais cessé de craindre.
J'avais exactement instruit le grand chancelier de ce que j'avais fait et de ce que je voulais faire pour pouvoir retourner en France sans m'exposer à compromettre les fonds que je possédais. Alors je ne me doutais même pas de la rentrée des Bourbons.
L'île d'Elbe était complètement bloquée: aucune voie de communication n'était ouverte. L'île était menacée de tomber au pouvoir des Anglais ou des Autrichiens, peut-être même au pouvoir des Napolitains. La conduite de la princesse Élisa rendait cela possible, et les Longonais y croyaient, car de Naples on leur donnait cette certitude.
C'est alors que l'Empereur arriva à Porto-Ferrajo, et qu'il chargea le général Drouot de prendre possession des mines.
Je ne fus pas trop rassuré par l'arrivée inattendue de l'empereur Napoléon: mon esprit était imbu de son omnipotence despotique. Je mis les registres à l'abri. Mais lorsque le général Drouot prit possession des mines, je lui trouvai un caractère si noble, des intentions si louables, que rien ne m'autorisait à lui taire ma conduite. Je racontai donc au général Drouot tout ce que j'avais fait. Je ne lui cachai rien, absolument rien.
Le général Drouot me loua beaucoup. Il me parla du ton le plus amical, le plus persuadé de ce que la Légion d'honneur ferait d'avantageux pour moi. Il me sembla que j'avais acquis dans ses sentiments d'affection.
En effet, le général Drouot, croyant m'être utile auprès de l'Empereur, lui répéta ce que je lui avais raconté: l'Empereur se crut en droit de s'emparer de la somme que j'avais entre mes mains. Il consulta son trésorier. Le général Bertrand approuva l'Empereur. Le général Drouot ne l'approuva pas.
Le général Bertrand m'écrivit par ordre de l'Empereur, sous la dictée de l'Empereur, pour me faire ou pour me répéter des demandes auxquelles j'avais déjà répondu, et cette lettre n'avait visiblement pour but que d'arriver aux quelques mots suivants: «Je vous prie également de m'indiquer la situation actuelle des mines, ce qu'elle a versé cette année, et ce qui reste aujourd'hui....»
Le général Drouot suivit immédiatement cette lettre. Il me fit part des intentions de l'Empereur, je lui répondis: «que je ferais ce qu'il ferait lui-même en pareille circonstance, «que j'agirais selon ma conscience.» Le général Drouot continua ma phrase en ajoutant: «que la conscience était le meilleur de tous les guides.» Je n'avais pas besoin des paroles du général Drouot pour prendre le parti que je croirais le plus honorable; cependant elles me fortifièrent dans la résolution de ne pas céder aux exigences de l'Empereur. Le général Drouot prévoyait un orage; il était fâché d'avoir parlé. Mais s'il n'avait pas parlé, moi j'aurais parlé, et un peu plus tôt, un peu plus tard, ce qui allait arriver serait arrivé. Je me gardai de lui faire des reproches.
Je me rendis chez le général Bertrand. Nous parlâmes assez longuement de l'administration, mais il n'était guère à la conversation: une pensée l'occupait, le gênait. Il m'annonça que «l'Empereur me réclamerait les fonds que j'avais en caisse». Je répondis de suite: «que je ne pouvais pas consciencieusement satisfaire aux désirs de l'Empereur, et que je m'abstiendrais.» Le général Bertrand ne discuta pas; il me dit: «Allons à l'Empereur.» L'Empereur allait sortir, il était sur le seuil de la porte. Le général Bertrand lui adressa quelques mots à voix basse. L'Empereur se tourna vers moi, il me dit d'un ton sévère: «Pourquoi ne voulez-vous pas me remettre cet argent?» Cette brusque sévérité ne m'intimida pas. La nature de mon caractère me rend propre aux circonstances difficiles. J'ajoutai à la réponse que j'avais faite au général Bertrand: «que cet argent appartenait au gouvernement français, quel que fût ce gouvernement.» L'Empereur me regarda, leva les épaules et me tourna le dos. Le général Bertrand m'assura «que je venais de blesser Sa Majesté». La parole du général Bertrand n'était pas altérée comme celle de l'Empereur venait de l'être. Il me parlait avec calme. Il ne me pressa pas même beaucoup d'obéir. Cela lui paraissait indifférent.
À dater de ce jour, tout fut pour moi ou contre moi, hargneux, exigeant, inquisiteur, et il me fallait réunir toutes les forces de mon âme pour résister à l'amas des tracasseries que je trouvais sans cesse sur mon passage.
Ma vie de cour était scabreuse. Aussi j'étais constamment prêt à y renoncer. Le général Drouot me retenait. Ces misères durèrent près de quatre mois.
L'Empereur ne voulait pas que l'on pût croire qu'il donnait des ordres dont l'exécution était impossible. C'était plus positivement sous ce rapport qu'un refus d'obéissance passive l'offensait. La susceptibilité de l'amour-propre était en jeu. Une longue habitude du commandement absolu, sous lequel tout le monde pliait, avait donné un grand empire à cette susceptibilité. Il aimait à répéter que le grand maréchal Duroc «ne lui avait jamais dit non». Cela était rigoureusement vrai, mais voici comment. Lorsque l'Empereur disait au général Duroc: «Faites telle chose», le général Duroc lui répondait: «Oui, Sire», et si la chose n'était pas faisable, il allait se promener, puis il revenait à l'Empereur lui expliquer par des sornettes pourquoi il n'avait pas pu satisfaire à son désir. L'Empereur ne se fâchait jamais de l'explication, alors même qu'il s'apercevait qu'elle n'était pas explicite. Mais tout le monde ne pouvait pas se permettre de faire ce que le général Duroc faisait: il n'y avait pas deux Durocs pour l'Empereur.
Quant à moi, ici, pour l'ordre que me donnait l'Empereur, il n'y avait pas à calculer; un oui, c'était obéir; un non, c'était désobéir. Je disais non. Ma désobéissance était pleine et entière. L'Empereur ne pouvait pas le voir autrement.
L'emploi d'administrateur général des mines de l'île d'Elbe était, sans comparaison, le plus rétribué de tous les emplois de l'île. L'Empereur était accablé de solliciteurs. Les proches de la famille impériale s'agitaient beaucoup en faveur d'un gentilhomme corse pour lequel Madame mère avait une extrême bienveillance.
Mon refus de verser les fonds dont je me croyais le dépositaire responsable n'était plus un mystère pour personne. On disait à l'Empereur que je ne lui obéissais pas parce que je ne le considérais plus comme le grand Napoléon. C'était sa fibre la plus irritable. L'Empereur se révoltait à l'idée qu'on voulait l'amoindrir. Il veillait à sa grandeur impériale comme à sa gloire militaire, même plus encore. Il avait peut-être raison. Sa gloire militaire était un fait immortel bien accompli, que rien ne pouvait détruire, ni même altérer, et dont la célébrité, indépendante des vicissitudes humaines, était devenue l'apanage des siècles. Il n'était pas de même de sa grandeur impériale. Quelle qu'eût été l'immensité de cette grandeur, les destins l'avaient brisée, et lui seul, comme homme, comme grand homme, était resté au-dessus des événements. C'était surtout l'homme que l'on respectait dans l'Empereur. Ce respect, je le professais de toutes les facultés de mon âme. J'aurais considéré comme une profanation sacrilège toutes les paroles qui auraient exprimé un sentiment contraire. Je l'aurais bravé s'il avait été tout puissant. J'avais dit à l'Empereur: «Jamais un homme puissant ne m'a intimidé. Ce qui n'empêche pas d'être humble devant le malheur.» L'Empereur n'avait pas été blessé par ces paroles, puisqu'il en avait parlé avec éloge au général Dalesme.
Il était convenu entre le général Drouot et moi que je travaillerais avec l'Empereur. Cependant, depuis mon refus d'obéissance, l'Empereur avait observé au général Drouot «que, s'il était à Paris, je n'aurais pas la prétention de travailler avec lui», et le général Drouot, peut-être par ordre, m'avait répété cette observation. C'était une erreur de la part de l'Empereur: s'il avait été à Paris dans les conditions où il était à Porto-Ferrajo, où j'étais moi-même, ce que je lui demandais à Porto-Ferrajo, je le lui aurais demandé à Paris, et peut-être avec plus de force. Ici les paroles de l'Empereur n'étaient pas d'accord avec ses actions. Blessé par mon refus de lui obéir, dans l'idée malencontreuse que je voulais le faire descendre du haut de sa grandeur impériale, il avait, après coup, paru se plaindre de ce que je voulais travailler directement avec lui, et, lorsque je restais un peu de temps sans aller personnellement prendre ses ordres, négligence à laquelle j'étais assez enclin, il me faisait appeler pour me les donner. Aussi son opinion n'était pas arrêtée à mon égard. Moi, mon parti officiel était pris. C'était toujours à lui que j'accusais réception des ordres qui ne venaient pas de lui; c'était à lui que je rendais compte de leur exécution ou de leur non-exécution; c'était à lui que je faisais mes rapports administratifs.
On offrit à l'Empereur d'administrer les mines pour la moitié des appointements dont je jouissais. Un chambellan me fit connaître ce que l'on écrivait à cet égard. Je mis de suite l'Empereur à son aise. Je déclarai au général Drouot que si l'on touchait à mes émoluments, je quitterais immédiatement. Parler au général Drouot, c'était parler à l'Empereur, du moins en ce qui me concernait. Le général Drouot m'en avait prévenu, en me demandant si cela me convenait. Je ne voulais pas que l'on me marchandât, particulièrement au milieu des circonstances difficiles dans lesquelles l'on m'avait placé. Il me semblait qu'il y aurait eu quelque chose d'avilissant pour moi si j'avais débonnairement consenti à cesser d'être ce que j'avais été jusque-là. Mon bagage était prêt, mais personne ne me dit rien. L'Empereur ne me fit pas même soupçonner ce qui avait eu lieu. Cependant je sus plus tard qu'il avait deux fois refusé les services à bon marché, et je fus touché de son silence de délicatesse. La première fois qu'on avait demandé ma place à l'Empereur, celui qui la lui demandait, une heure avant de la lui demander, était sous le coup d'une prise de corps, par suite d'un jugement commercial, et, prosterné à mes pieds, il me suppliait d'être son sauveur, comme je l'avais été plusieurs autres fois. Je payai pour lui... Le chambellan Vantini l'avait raconté à l'Empereur, et, quelques jours après, l'Empereur me loua de «ce que j'avais fait pour un vilain homme». Mais ce vilain homme était auprès de lui, il y resta, et lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, il me remplaça... L'Empereur avait des aveuglements volontaires vraiment incompréhensibles. Je viens de parler du maire de Rio-Montagne.
L'Empereur donnait carrière aux intrigants, car il leur prêtait l'oreille. Il écoutait facilement ce qu'on lui disait. Il était toujours en garde. Triste condition que celle qui fait penser que le mauvais côté du genre humain est précisément le genre humain (sic)!
On fit croire à l'Empereur que les deux gardes-côtes de surveillance pour empêcher qu'on ne volât le minerai étaient une dépense inutile, et, l'Empereur, ne voyant que l'économie, supprima ces deux embarcations. Il s'en rapporta aux instigations qui lui créaient des prétextes pour me tourmenter. Mais les marins de ces deux embarcations allaient se trouver sans emploi: je réclamai dans leur intérêt. L'Empereur s'impatienta: je donnai ma démission; je la motivai sur ce que des affaires de famille réclamaient ma présence dans ma patrie. J'adressai ma démission au général Drouot pour qu'il la remît à l'Empereur. Il me la rapporta, et il me pria instamment de ne pas lui donner cours. Il dit à mon épouse: «qu'il ne serait jamais pour rien dans ce qui me ferait séparer de l'Empereur.» Je fis ce qu'il désirait. Le même jour, l'Empereur m'envoya chercher. Je n'allais plus auprès de lui qu'à mon corps défendant: c'était pour moi une corvée. Je trouvai l'Empereur doux comme un agneau: il ne me dit pas un seul mot de mon service; il m'accabla de questions d'État, des plus hautes questions d'État. Sans s'informer si j'étais à même de lui répondre, lorsqu'il se fut bien contenté, il me dit: «À revoir.»
Que signifiait ce qui venait de se passer? Je n'ai jamais pu m'en rendre bien compte. L'avant-veille, l'Empereur avait été mal pour moi. Il m'avait demandé avec un froid glacial «si je persistais toujours dans mon entêtement», et, sans me donner le temps de lui répondre, il s'était brusquement retiré, ce qui, dans de semblables circonstances, annonçait le plus haut degré de sa mauvaise humeur. Je cherchai à deviner, et, ne pouvant trouver, j'attribuai cette mansuétude à quelque récit bienveillant de mon vieil ami le général Dalesme ou de mon nouvel ami le général Drouot.
L'Empereur avait expressément chargé M. le trésorier Peyrusse de me voir pour vaincre ce qu'à tort il appelait mon entêtement. M. Peyrusse, par son âge, par sa jovialité de tous les moments, de toutes les circonstances, n'était pas un homme imposant; mais, franc et loyal, plein d'esprit, ne disant jamais de mal de personne, il méritait d'inspirer une grande confiance. Je le reçus avec plaisir. Mais quels sont les moyens pour combattre victorieusement un homme qui est dans la ligne du devoir et qui ne veut pas la quitter? Il n'y a que des moyens pernicieux, immoraux, et M. Peyrusse était incapable de les employer. D'ailleurs, l'Empereur voulait me vaincre par le raisonnement. M. Peyrusse trouva que le raisonnement n'était pas possible, car, en son âme et conscience, il était convaincu que le droit était de mon côté. Il épuisa donc l'éloquence des banalités; je restai inflexible; alors M. Peyrusse s'écria, mais sur le ton de la plaisanterie: «L'Empereur vous enverra des grenadiers.» Et je lui dis sur le même ton: «Que ces grenadiers soient plus forts que moi, car je me défendrai, et, s'ils sont plus faibles que moi, je les jetterai par la croisée.» Certainement aucune personne de bon sens n'imaginera que je prononçai sérieusement ces paroles. M. Peyrusse avait ri, moi, j'avais ri. La chose n'était susceptible d'aucune importance, mais M. Peyrusse la raconta à l'Empereur. L'Empereur la prit au sérieux; néanmoins il ne s'en fâcha pas. M. Peyrusse était loin d'avoir eu une mauvaise intention en faisant ce rapport. Il voulait tout simplement faire rire l'Empereur comme nous avions ri. Son intention était si inoffensive, qu'il disait en même temps à l'Empereur «que j'avais l'héroïsme de la délicatesse». M. Peyrusse et moi, nous nous séparâmes comme si nous étions réunis, pleins d'estime l'un pour l'autre. M. Peyrusse avait commencé par me dire «qu'il ne venait pas me trouver de son plein gré». J'entre dans tous ces détails, à l'égard de M. Peyrusse, parce que plusieurs notabilités l'avaient injustement soupçonné de «jeter l'huile sur le feu». Durant tous ces débats accablants, M. Peyrusse fut parfait pour moi, et, plus d'une fois, il ne craignit pas de déplaire à l'Empereur. Sans doute en sa qualité de trésorier, il ne comprenait que le tintement des écus.
Je fis un appel à l'affection du général Drouot pour qu'il intervînt sérieusement entre l'Empereur et moi, et mon appel tourmenta ce digne homme. Il me demanda en grâce de ne pas le mêler à cette déplorable affaire. Dès lors, je m'abstins de tout ce qui aurait pu lui faire croire que j'étais dans la nécessité de recourir à lui.
Et comme si l'affaire de l'argent n'était pas suffisante pour m'occasionner de cruels soucis, il en survint une autre qui, pendant une semaine, augmenta mon tourment. La farine pour les approvisionnements de siège avait été consignée dans un mauvais état. La troupe refusait le pain que cette farine produisait. Il y avait eu des murmures militaires caractérisés. Alors on mit dans la tête de l'Empereur de faire manger cette farine aux ouvriers des mines. L'Empereur décida que je ferais faire une distribution aux mineurs, comme si pour un pauvre morceau de pain, la bouche de l'ouvrier ne valait pas la bouche du soldat. Le général Bertrand me transmit les ordres de l'Empereur. Ces ordres me pétrifièrent. J'étais indigné. Mon premier mouvement fut de jeter le manche après la cognée, de m'en aller. Plus calme, je montai à cheval pour aller déclarer à l'Empereur que je n'exécuterais pas ses ordres, et, avant de me présenter à l'Empereur, j'entrai, selon mon usage, chez le général Drouot. Celui-ci me trouva trop agité pour parler à l'Empereur; il me conseilla de faire un essai, et je rentrai de suite à Rio pour essayer. Je me hâtai de réunir tous les employés et tous les chefs de poste. Nous essayâmes immédiatement. La mauvaise farine donna du mauvais pain. Le général Drouot put se convaincre que le refus des ouvriers n'avait rien de blâmable. En sa présence, j'écrivis à l'Empereur, et lui communiquai ma lettre. Le général Drouot y trouva quelques expressions qui pourraient être prises en mauvaise part. Je refis ma lettre presque sous sa dictée. La voici:
«Sire,
«Je me plais à croire que Votre Majesté est convaincue de l'empressement que j'ai mis à satisfaire à l'ordre qu'elle m'avait donné, de faire distribuer de la farine aux ouvriers des mines.
«Mais cette farine a fait du mal à beaucoup de travailleurs; tous les travailleurs refusent de la prendre. Je suis sûr que ce refus n'est pas l'effet d'une cabale.
«Sire, mon devoir est d'obéir à Votre Majesté en ce qu'elle m'ordonne de juste, et de me faire obéir par ceux qui me sont légalement subordonnés. Mais, Sire, mon devoir est aussi de représenter à Votre Majesté qu'il ne serait pas juste que des malheureux qui ne mangent que du pain, dont les trois quarts ne boivent que de l'eau, fussent forcés à manger du mauvais pain, et, dans tous les cas, ce ne sera pas moi qui aurai le triste courage de les y forcer.
«J'ai l'honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien me dicter une règle de conduite.
«Je suis avec respect, etc.»
J'avais fait un peu de contrebande avec le général Drouot. J'avais ajouté quelques mots à sa dictée. Ce fut précisément les mots que l'Empereur remarqua de suite. Le général Drouot m'en fit un reproche tout amical.
L'Empereur m'appela. Le général Bertrand était avec lui. L'Empereur me dit «qu'il était loin de vouloir faire du mal aux ouvriers». Il m'engagea de tenter un autre essai en mêlant de la mauvaise farine avec de la bonne farine. Mais il ne me prescrivit pas cette mesure. L'inflexion de sa voix donnait à sa parole quelque chose de paternel qui me subjuguait. J'allais consentir, quand le général Bertrand me dit en parlant des ouvriers des mines: «Il faut que ces gens-là vous obéissent, et voilà tout.» Ce langage de dureté était si extraordinaire qu'il m'étonna tout à fait, et, maîtrisé par l'étonnement, peut-être aigri par ce qui le causait, je lui répondis avec un ton au moins égal: «Il faut que ces gens-là me désobéissent, si je leur commande de s'empoisonner, et voilà tout.» Le premier mouvement de l'Empereur fut de sourire, mais ce ne fut qu'un mouvement, et, reprenant son air grave, il allait me parler, quand le général Bertrand m'adressa encore ces mots: «Cependant le maire de Rio-Montagne, qui doit aussi s'intéresser aux ouvriers puisqu'ils sont ses administrés, vient de m'assurer que, sans murmure, ils feraient tout ce que vous voudriez, et il m'a également assuré que plusieurs ouvriers n'avaient pas du tout trouvé mauvais le pain de la farine qu'on appelle gâtée.» Cela m'expliquait pourquoi la bonne nature du général Bertrand était un moment sortie de son caractère. Il croyait qu'il n'y avait que de la mauvaise volonté en jeu. L'Empereur vit facilement que j'allais répondre avec sévérité: «Ce serait par trop odieux, dit-il, que le maire de Rio-Montagne voulût, sans nécessité, faire du mal à ses concitoyens, et la raison repousse cette pensée.» Je répondis vivement à l'Empereur: «Mais il y a une nécessité pour le maire de Rio-Montagne.--Laquelle?» répliqua l'Empereur avec autorité. Et j'ajoutai avec rudesse: «Celle de flatter Votre Majesté.» L'Empereur ne s'attendait pas à cette nécessité. Il regarda le général Bertrand avec expression. Je me décidai à me taire; je sentais que j'étais entraîné, que j'irais trop loin. Ce n'était pas le compte de l'Empereur; mon silence ne lui plaisait pas; il me força de le rompre. «Parlez, répéta-t-il plusieurs fois, parlez! Nous sommes seuls, vous n'avez rien à craindre.» Et je lui parlai ainsi: «Sire, j'avais prié Votre Majesté de me permettre de ne jamais l'entretenir du maire de Rio-Montagne, et je suis fâché que Votre Majesté n'attache aucune importance à ma prière. Je cède donc à la contrainte qu'elle m'impose. Ce maire est aujourd'hui de service auprès de Votre Majesté; il écoute peut-être. Il vient de me saluer profondément: je ne l'ai même pas regardé. Que Votre Majesté le fasse appeler; alors Votre Majesté verra comment je sais être vrai. Je n'ai pas besoin de secret; le secret n'est bon que pour ceux qui sont à craindre, et je ne crains rien. J'évite d'attaquer lorsque je puis l'éviter, mais lorsque j'y suis obligé, j'attaque en face, surtout les gens sans délicatesse, et en ce moment, Votre Majesté peut facilement s'en convaincre.»
L'Empereur ne me pressa plus. Il se borna à me témoigner le désir qu'il avait de me voir tenter un autre essai. Je fis ce second essai; je le fis avec toutes les précautions possibles, en exigeant que le médecin et le chirurgien fussent sans cesse sur pied, et bien m'en valut, car vingt-quatre heures après la seconde distribution, il y avait cent mineurs indisposés. Mon parti était pris.
Cette distribution ne s'était pas faite sans peine; j'avais été presque forcé de l'imposer; ce qui me faisait saigner le coeur, mais j'avais mangé moi-même de la qualité du pain que les ouvriers mangeaient. J'avais prêché d'exemple. Le général Drouot savait de quelle manière je m'étais comporté, et il en avait rendu compte à l'Empereur; il lui parut que l'Empereur en était touché; néanmoins l'Empereur ne m'en parla pas.
L'Empereur attendait mon rapport définitif: je le lui fis par écrit et verbalement. Je concluais à l'impossibilité absolue de persister à la distribution de la mauvaise farine: «Soit, me dit-il, à l'impossible nul n'est tenu, et je ne demande pas des choses impossibles.» Ce n'était pas là un langage de fâcherie, mais ce n'était pas aussi un langage de satisfaction, et je méritais certainement qu'il me louât, car j'avais fait pour lui ce que très certainement je n'aurais pas fait pour moi.
Ainsi finit cette affaire qui dans son principe avait prêté à me donner l'apparence d'être décidé à une résistance systématique, et j'avoue que je fus aux anges de n'avoir plus à m'en occuper. Ce n'est pas vivre que de passer sa vie à discuter, surtout à discuter avec un homme tel que l'Empereur. L'Empereur s'était fait une nature du commandement absolu, et, comme s'il était encore dans la toute-puissance de cette nature, il se croyait le maître d'imposer l'obéissance, et il se soulevait contre les sentiments généreux pour la conviction desquels sa volonté n'était pas une loi infaillible. Heureusement que sa haute raison l'empêchait de se laisser aller longuement à l'influence de ses erreurs. Sa mauvaise humeur passait vite. L'Empereur était très oublieux des querelles peu importantes, il n'en chargeait pas sa mémoire.
L'affaire des farines avait eu autant de retentissement que l'affaire de l'argent, même plus, car elle était plus patente. On croyait généralement que ma résistance amènerait mon renversement. Les Elbois étaient inquiets pour moi, car je puis dire avec fierté que je suis le Français qu'ils ont le plus aimé.
C'était surtout un Corse, valet de chambre de l'Empereur, pour lequel l'Empereur semblait avoir une bienveillance particulière, qui répandit le bruit de ma destitution, en désignant un de ses compatriotes pour mon successeur, et je dus me plaindre de cette inconvenance, dont l'opinion s'emparait parce qu'elle sortait de l'intérieur du palais impérial. Ma plainte était d'autant plus opportune que l'opinion, dans son extrême bienveillance pour moi, blâmait l'Empereur. L'Empereur écouta ma plainte; il gronda son valet de chambre. Toutefois le valet de chambre n'avait pas inventé ce qu'il disait, il ne faisait que répéter. J'en fis faire l'observation au général Drouot. L'Empereur avait refusé d'accepter ma démission, j'étais toujours prêt à la lui donner: il le savait, il n'avait donc pas besoin d'avoir recours à une mesure de rigueur. Ce fut le sentiment du général Drouot, il devint le mien.
Cependant la distribution presque forcée de la mauvaise farine avait nui à l'Empereur dans l'esprit des ouvriers des mines, et moi-même je n'y avais pas gagné. On avait dit à l'Empereur que j'avais une puissance absolue sur les mineurs, qu'ils feraient tout ce que je voudrais leur faire faire; on avait dit aux mineurs que l'Empereur ne me refusait rien. Il résultait de cette double assurance que l'Empereur doutait de ma bonne volonté, tandis que les ouvriers des mines croyaient moins à mes sentiments paternels.
La bataille de la farine avait donné du répit à la bataille de l'argent. Mais les hostilités recommencèrent. La reprise des hostilités est presque toujours marquée par un choc violent: ce que j'avais prévu arriva. L'Empereur me fit encore demander et redemander les fonds que j'avais sauvés du naufrage. M. le trésorier Peyrusse fut de nouveau son organe. Nous échangeâmes des paroles: cela n'arrangeait pas l'Empereur. Il revint lui-même à la charge: cela me convenait mieux. Toujours dans une intention pacifique, M. Peyrusse, en rendant compte de mes opinions, en modifiait la franchise quelquefois mêlée d'un peu de brusquerie, et de cette modification bienveillante il pouvait se faire que l'Empereur ne fût pas bien convaincu de ma résolution. Avec l'Empereur c'était autre chose; chaque coup portait; il fallait se battre; mais l'Empereur ne voulait pas discuter, il voulait commander. Il avait le droit d'interrompre, il ne consentait pas à être interrompu, de telle sorte qu'on ne pouvait pas opposer des raisons à ses raisons: d'où il résultait qu'il avait sans cesse raison. Ce système n'était pourtant pas son système général. Ordinairement il discutait, il se plaisait à ce qu'on discutât, il ne faisait pas de la prépotence, et lorsque son opinion n'était pas la meilleure, il avouait sa défaite. Ici la discussion n'était guère possible. Les positions étaient tranchées: d'un côté le droit, de l'autre la force. L'Empereur répugnait à faire usage de la force; il ne pouvait pas invoquer le droit. De là son état perplexe. Il voulait l'argent. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait se résumait dans ce mot: «Versez.» Tout ce que je lui répondais aboutissait à ces paroles: «Je ne verserai pas.» Nous ne pouvions donc pas nous entendre. L'Empereur, qui eut plusieurs moments de vivacité, n'employa jamais aucune parole blessante. Lorsque l'Empereur me parlait d'autre chose que de l'argent, ce n'était plus le même homme, et personne n'aurait pu croire qu'il venait d'être mécontent de mes refus. Ensuite c'était à recommencer.
Cette tourmente, qui prenait un caractère chronique, n'était pas la seule chose qui me fatiguât depuis que j'étais fonctionnaire de l'Empereur de l'île d'Elbe.
L'Empereur me faisait transmettre la presque totalité de ses ordres par le général Bertrand, mais le général Bertrand, plongé dans les méditations de famille, déjà ennuyé de l'île d'Elbe, n'était pas porté à travailler d'un travail assidu. Il lui arrivait souvent de perdre de vue les demandes qu'il avait faites, ainsi que les réponses qui lui étaient adressées. Il m'arrivait qu'on me demandait une seconde fois des renseignements desquels l'on m'avait accusé réception. Le général Bertrand aurait sans doute été plus à son aise dans une sphère de grandes opérations, mais il était contraint à entrer dans des détails minutieux, et cela ne l'accommodait pas. Il avait beaucoup de vivacité dans les choses importantes, lorsqu'il devait procéder sur-le-champ à leur exécution, mais cette vivacité l'abandonnait dès qu'il était obligé à se clôturer dans le cabinet.
L'Empereur n'avait pas voulu se mettre à la portée de sa position. Son génie étouffait dans Porto-Ferrajo, il fallait toujours que quelque étincelle en franchît les remparts. Cela l'inquiétait. Dans son inquiétude il s'en prenait aux hommes et aux choses. Tant qu'il eut l'idée de prolonger son séjour à l'île d'Elbe, il s'occupa avec une sorte d'avarice de tout ce qui pouvait tant soit peu grossir ses revenus, et c'était triste de voir un si grand homme devenir presque un homme du fisc.
L'Empereur avait supprimé les deux gardes-côtes spécialement destinés à empêcher qu'on ne volât le minerai de fer. Les voleurs reparurent dès que les gardes-côtes eurent disparu. Le maire de Longone était un des voleurs. Il prétendait que les mines de Terra-Nera avaient appartenu à ses ancêtres. Jamais sous l'empire français il ne s'était fait un droit personnel de sa prétention. L'Empereur sut tout cela, il se fâcha, sans se rappeler que je n'avais plus le moyen de faire surveiller les bords de la mer. Il fallut encore des explications écrites.
J'avais élevé l'établissement des mines à une grande prospérité. Des financiers, d'une profondeur extraordinaire de science économique, proposèrent à l'Empereur un moyen tout simple d'accroître encore les revenus de cet établissement: c'était de supprimer une partie des ouvriers des mines. L'Empereur, qui alors ne songeait qu'à grossir son trésor, admit le principe de cette idée ingénieuse, et il m'ordonna de le mettre en pratique. Nouvelle source de discussion, nouveau besoin de résistance. Des plaintes sérieuses avaient suivi la réforme des gardes-côtes: une insurrection aurait marqué le renvoi d'un nombre quelconque de mineurs. Tous les ouvriers des mines avaient rancuneusement sur le coeur la farine gâtée dont leur santé s'était ressentie: je ne pouvais plus me trouver parmi eux sans que quelqu'un des orateurs titulaires ne me rappelât le temps heureux où je commandais seul. Je prévins respectueusement l'Empereur: «qu'il m'était consciencieusement impossible de me charger d'une semblable suppression.» L'Empereur, sans être courroucé, dit au général Drouot «que les susceptibilités de ma conscience me poussaient trop facilement à l'opposition», et il voulut m'entretenir. En me rendant auprès de lui, je m'étais demandé si les paroles de l'Empereur étaient des paroles de vérité, et cet examen m'avait porté encore plus à rester dans ma ligne d'équité. L'Empereur chercha à me prouver que j'avais tort: il me cita les princes de Piombino qui avaient un nombre de mineurs bien moins considérable que le nombre que j'employais. Je lui observai que le revenu actuel des mines triplait le revenu qu'elles donnaient avant les Français, que l'accroissement de l'exploitation avait nécessairement rendu indispensable d'augmenter les bras pour exploiter. Ensuite je lui représentai que le gouvernement des princes de Piombino n'avait rien de paternel, que ces princes prenaient tout, et j'ajoutai avec le verbe de la conviction que «lorsque les gouvernants prenaient tout, il ne restait rien pour les gouvernés». Cela me parut lui faire impression. J'ajoutai que, du temps des princes de Piombino, la population elboise qui dépendait d'eux était une population de misère, qui naissait et mourait dans un état de pauvreté extrême, et qu'il ne pouvait pas convenir à l'empereur Napoléon que sous lui les Elbois redevinssent ce qu'ils avaient été sous leurs petits tyrans. L'Empereur laissa machinalement échapper ces mots: «Moi aussi je suis pauvre.» Alors, entraîné malgré moi, je l'interrompis et je lui dis avec émotion: «Sire, votre pauvreté sur la terre d'exil est un des plus beaux rayons de votre auréole de gloire, car elle témoigne qu'aux jours de la grandeur vous avez plus pensé au bien-être du peuple qu'à votre propre bien-être. Aussi le peuple, qui n'est jamais ingrat, à côté du souvenir de votre génie conservera toujours la mémoire de votre générosité, et cette mémoire est capable d'agir sur les destinées.» J'avais été entraîné. L'Empereur m'avait laissé parler, il resta morne et silencieux. Quelques moments s'écoulèrent. Puis il me dit: «Faites ce que vous jugerez convenable; l'on m'avait présenté la chose sous un autre aspect.» Et il me congédia. Il avait été content de moi, puisque le général Drouot vint expressément à Rio pour m'en donner l'assurance, et qu'il la tenait de la bouche de l'Empereur.
Mais l'Empereur était en réalité trop grand pour qu'il lui fût possible de se rapetisser à volonté au niveau des petites choses. Aussi il n'était pas étonnant de le voir donner à faux lorsqu'il s'occupait des choses mesquines. Il avait renoncé au licenciement d'une partie des ouvriers des mines: ce qui ne l'empêcha pas de trouver un moyen d'en diminuer le nombre. Il me fit demander des mineurs pour d'autres travaux que ceux des mines. Ces mineurs durent se porter sur tous les points de l'île. Les travaux des mines perdaient à cela: les autres travaux n'y gagnaient pas. Rien ne s'en trouvait mieux. J'avais dit à l'Empereur tout ce que je devais lui dire: l'Empereur avait écouté d'autres conseils. Aucun reproche ne pouvait m'atteindre.
L'Empereur se mêlait des moindres approvisionnements.
C'était surtout l'achat du blé qui était de la plus haute importance pour moi. L'Empereur en avait chargé le général Bertrand. Le général Bertrand aurait plutôt fait un autre pont sur le Danube que les démarches nécessaires pour la réussite de cette opération. La saison avançait, l'opération n'était pas même entamée, la disette pouvait être la suite de ce retard, et cela, parce que l'on avait porté atteinte à mes attributions.
Je donnai une seconde fois ma démission. Mais cette fois je craignis l'influence que le général Drouot exerçait sur moi. C'est qu'en effet il me tenait sous le charme de ses nobles vertus. Ainsi, je m'abstins de lui communiquer le parti auquel je m'étais décidé. J'adressai ma démission directement à l'Empereur: je la lui fis remettre par le chambellan de service. Cette fois, il n'y avait (sic) pas à prétexter qu'elle lui était inconnue.
Cependant, en me séparant de l'Empereur, je lui offrais en même temps de continuer le service jusqu'à ce que mon successeur pût se passer de l'expérience que j'avais acquise, et j'ajoutais que je resterais sans compter au nombre des employés. Ma démission était d'ailleurs pleine de respect pour l'Empereur.
L'Empereur avait reçu ma démission à deux heures après midi. J'attendais sa réponse à Porto-Ferrajo, et, ne la voyant pas venir, j'allais retourner à Rio. Je rencontrai le général Bertrand; il me dit avec une espèce de volubilité: «Vous êtes heureux de vous en aller, si vous pouvez vous en aller.» Et il me quitta. Ces paroles isolées me firent penser que l'Empereur consentait à la cessation de mes services. J'avais cru devoir m'abstenir d'aller chez le général Drouot.
Le lendemain, à huit heures du matin, le général Drouot était à Rio, et à la manière dont il m'aborda, je devinai qu'il n'approuvait pas ce que j'avais fait. Il se plaignit que, lorsque je semblais avoir pris l'habitude de le consulter en toutes choses, je ne lui eusse rien dit de la chose la plus importante, et il me blâma. Puis, avec sa logique serrée, il chercha à justifier l'Empereur de tous les griefs qui m'avaient plus particulièrement froissé; il ajouta avec une petite apparence d'humeur: «Je ne vois pas de quel droit vous voudriez que l'Empereur vous traitât différemment que comme il nous traite!» Puis il mit les grandes qualités de l'Empereur en regard de ses petits défauts. Ensuite, avec sa douceur angélique, il s'adressa à mon coeur: «Je crois que l'Empereur vous a affligé, il n'en a pas eu l'intention; il ne s'en est pas même douté. Mais vous, par votre départ, si vous partiez, vous augmenteriez volontairement, bien volontairement, malgré toute la délicatesse de vos sentiments, le mal que ses ennemis lui ont fait, parce que, aimé comme vous êtes aimé, connu comme vous êtes connu, ce départ aurait du retentissement, et les méchants s'en empareraient pour ajouter à leurs calomnies. D'ailleurs, il n'est pas généreux de vouloir quitter des fonctions dans lesquelles vous savez bien que l'Empereur ne peut pas maintenant vous faire remplacer.» Je ne m'attendais pas le moins du monde à ces deux raisonnements que j'ai réduits à leur plus simple expression. Tant est-il que je fis ce que le général Drouot voulut; je retirai ma démission. Je crois que l'Empereur ne m'aurait pas dominé comme le général Drouot me domina. Les paroles du général Bertrand m'avaient frappé; je les répétai au général Drouot. Le général Drouot me dit: «Cela ne m'étonne pas», et, avec une intention marquée, il me parla d'autre chose.
C'est avec quelque anxiété que je me présentai de nouveau à l'Empereur. L'Empereur s'en aperçut peut-être. Il me mit tout de suite à mon aise; ses premières paroles furent pour me demander des nouvelles de ma famille; il me dit des choses honorables pour ma femme. Il ne fut pas question d'affaires.
Je suivais la marche publique et privée dont je ne me suis jamais écarté: celle de la ligne droite. J'obligeais toutes les personnes que je pouvais obliger: j'avais beaucoup obligé; je ne marchais sur aucunes brisées; ainsi je ne faisais point de jaloux. Je pouvais croire que j'étais cher aux Elbois, particulièrement à ceux qui entouraient l'Empereur. Ainsi les affections ne me faisaient pas défaut. Il n'y avait sur l'île d'Elbe que le maire de Rio-Montagne qui pût chercher à me nuire. Ce n'est pas qu'il se déclarât mon ennemi, mais c'était une mauvaise nature que la reconnaissance humiliait, et que j'avais maintes fois sauvé de la prison, même depuis qu'il était chambellan de l'Empereur, j'entends de la prison pour cause de dettes commerciales. Puis il ambitionnait d'arriver à l'administration des mines.
Je ne pouvais pas douter de l'amitié du général Drouot.
La princesse Pauline était toute bonne pour moi.
Le général Bertrand ne pouvait plus aimer que sa femme et ses enfants. Mais son essence était celle d'un homme de bien, et homme de bien il était pour tout et pour tous, toujours disposé à éviter le mal.
Je savais positivement que l'Empereur avait répondu sévèrement à des demandes et des offres qui lui étaient adressées pour mon remplacement. Je savais surtout que son coeur si noblement filial avait résisté aux instances de sa mère en faveur de l'un de ses compatriotes. Je n'étais pas ingrat: j'aurais donné mon sang pour reconnaître ce que l'Empereur faisait pour moi, mais je ne pouvais pas lui donner ce que je considérais comme mon honneur.
Plusieurs mois s'étaient écoulés. Il ne pouvait pas convenir à la dignité de l'Empereur que ce débat d'argent se prolongeât indéfiniment: il prit la résolution d'y mettre un terme. Mais il voulut tenter un autre essai, et il chargea le général Bertrand de remplir auprès de moi la mission que M. le trésorier Peyrusse avait déjà remplie. Il faut remarquer que le général Bertrand ne m'avait jamais écrit un mot à l'égard de cette affaire, il s'était même abstenu de m'en parler: ce qui pouvait me faire penser qu'il ne m'était pas contraire. Lorsque le général Bertrand m'en parla pour la première fois, je venais d'être instruit que l'Empereur lui avait prescrit de «finir par me donner en son nom un ordre de versement», et j'étais prêt à guerroyer. M. Peyrusse avait discuté les droits de l'Empereur. Le général Bertrand ne discuta rien. Je répète religieusement ses paroles. Il me dit: «Eh bien, êtes-vous décidé à refuser le versement que l'Empereur vous demande?» Et sur ma réponse affirmative, il se crut dispensé de passer outre. Ce fut là tout ce qui eut lieu entre le général Bertrand et moi. Cependant, j'appris que l'Empereur était en colère. D'un autre côté, le trésorier Peyrusse, dans un élan de loyauté, m'engageait à me tenir sur mes gardes, et il me prévenait qu'il croyait être certain qu'un orage se formait. J'attendais. Je n'attendis pas longuement: l'orage éclata.
CHAPITRE VIII
Deuxième visite de Napoléon aux mines de Rio.--Scène violente entre Napoléon et Pons.--Promenade en montagne.--Le champagne de l'Empereur.--Armistice.--L'avis de Lacépède.--L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur.--Pons en Toscane.--M. de Scitivaux.--Son opinion sur le retour prochain de l'Empereur en France.--Lettre de Pons à l'Empereur.--Nouvelle conversation.--Pons conquis par l'Empereur.
Le général Bertrand me donna l'avis officiel que l'Empereur voulait aller déjeuner aux mines, qu'il y ferait porter son repas, et il me pria de fournir ce qui pourrait manquer aux gens de la maison impériale. Par une seconde note, le général Bertrand me prévint qu'avant son déjeuner, l'Empereur voulait travailler chez moi, et il m'engageait à tout préparer.
L'Empereur arriva. Il répondit à peine à mes salutations respectueuses. Il prit place au bout d'une longue table; il me fit mettre au bout opposé. Le général Bertrand était à sa droite, M. le trésorier Peyrusse était à sa gauche. Le général Drouot s'était absenté.
Ici commence une scène dont le souvenir me trouble encore. Jusque-là, l'Empereur n'était pas entré sérieusement dans tous les détails de la possession des fonds qu'il me demandait. On lui avait dit, ou il s'était dit que ces fonds lui appartenaient; cela faisait sa loi, et il prétendait que cela devait faire aussi la mienne. Mais il ne m'avait expliqué sa prétention que par des paroles péremptoires.
La séance avait quelque chose de solennel. L'Empereur l'ouvrit en m'adressant ces paroles: «Le général Bertrand vous a transmis, il y a quelques jours, l'ordre que je vous donnais de verser les fonds que vous avez entre les mains, et vous avez refusé d'obéir.» Je lui répondis: «Je n'ai pas reçu cet ordre, mais si je l'avais reçu, je ne l'aurais pas exécuté, et je dois le dire à Votre Majesté.--Pourquoi cela?» ajouta l'Empereur. Je lui répondis encore: «Parce que je ne fais jamais rien contre ma conscience.--Vous n'avez pas besoin ici d'en appeler à votre conscience, car il n'y a pas de question douteuse. Les propriétés gouvernementales, directement ou indirectement, que je trouve sur l'île d'Elbe, sont nécessairement à moi, et je vous demande de faire ce que tous les détenteurs des deniers publics ont fait, de me verser les fonds que vous avez en vos mains.--Je n'ai pas à m'occuper de ce que les autres font. Je parle pour moi. Jusqu'au 11 avril passé, le revenu des mines appartient à la Légion d'honneur, et je ferai tout ce que je pourrai pour qu'elle les reçoive. Je ne dois pas obéir à des ordres qui entraîneraient le sacrifice de mon honneur.--Vous ne pouvez pas penser que je veux sacrifier votre honneur. J'ai été directeur de parcs d'artillerie: lorsque je quittais, je rendais compte à ceux qui me succédaient, et je n'ai pas été déshonoré pour cela.--Vous rendiez compte à qui de droit. Mais que Votre Majesté veuille bien observer qu'elle n'est pas ici «qui de droit» pour moi.--Toute cette discussion me rappelle celles que vous avez eues avec la grande trésorerie de la Légion d'honneur.--Ce souvenir est heureux pour moi. J'en remercie Votre Majesté. Alors, je voulais économiser les fonds de la Légion d'honneur: aujourd'hui, je veux les sauver.--Vous ferez ce que je vous dis de faire.--Je ne le ferai pas.--Monsieur, je suis toujours Empereur!--Et moi, Sire, je suis toujours Français!»
L'Empereur s'était levé en me disant qu'il était toujours Empereur. J'avais imité son exemple en lui répondant que j'étais toujours Français, et alors il demanda ses chevaux. Ma réponse l'avait visiblement étonné et frappé.
J'ai réduit à quelques lignes un colloque qui dura une heure et demie. Cette discussion n'avait pas pu suivre son cours de nature bourrasqueuse sans des moments de vivacité, presque d'emportement, et je m'afflige quand je pense que l'Empereur fut peut-être plus modéré que moi. Toutefois, son raisonnement n'eut pas la profondeur ordinaire. Il était obligé à se tirer d'embarras en prenant la grosse voix de maître; il avait pourtant fini par s'apercevoir que cette voix ne servait qu'à faire élever la mienne.
Le général Bertrand et le trésorier Peyrusse n'avaient pas ouvert la bouche. Le général Bertrand avait maintes fois haussé les épaules: ce haussement d'épaules semblait annoncer une désapprobation des paroles de l'Empereur. M. Peyrusse était triste et pensif.
L'Empereur était redevenu calme comme s'il n'avait éprouvé que de douces émotions. Il n'en était pas de même de moi. Je pouvais manquer de raison. J'en manquai deux fois coup sur coup.
On annonça que les chevaux étaient prêts. L'Empereur sortit tout de suite. Je ne le suivis pas. C'était un tort. Lorsqu'il fut monté à cheval, ne me voyant pas à sa suite, il me fit appeler par un officier d'ordonnance, et je ne prêtai pas beaucoup d'attention aux paroles de ce messager. Le général Drouot vint, il me dit gravement: «L'Empereur vous attend dans la rue.» Il n'en fallait pas davantage pour me rappeler à mon devoir. Je volai sur-le-champ au-devant de l'Empereur. Le général Drouot savait bien comment me prendre. Je fus soulagé de me retrouver avec lui.
Quel homme était-ce donc que l'Empereur! J'étais convaincu qu'il devait être irrité. Cependant il me parlait sans aucune espèce d'amertume, il avait le sourire sur les lèvres. Je fis cette observation au général Drouot. Le général Drouot me dit: «Il est toujours sans fiel. Sa colère ne passe pas l'épiderme.» Et il ajouta malicieusement: «Il n'est pas, comme vous, ému jusqu'au fond des entrailles.»
L'Empereur voulut grimper à pied une partie de la montagne. Il me fit marcher à côté de lui; il se mit deux fois à mon bras, et il s'appuya aussi sur un bâton. Cependant il se fatigua vite: il reprit son cheval. Nous l'imitâmes. Nos chevaux allaient lentement. L'Empereur m'accablait de toutes sortes de questions. Je répondais comme je pouvais, à tort et à travers. J'étais encore dans un état de fièvre ardente: je crois qu'il avait pitié de moi.
Nous arrivâmes sur le plateau de la montagne. Je m'aperçus que je n'étais pas désigné pour la table de l'Empereur: j'en eus une joie d'enfant.
On se mit à table. L'Empereur me fit asseoir auprès de lui. Cette bonté ne passa pas inaperçue: il y eut un mouvement de plaisir manifeste; tous les yeux de la suite impériale se portèrent affectueusement sur moi. L'Empereur ne cessa pas un seul moment de m'entourer de la plus douce bienveillance; il me pressa plusieurs fois de manger, et il me faisait servir avec exactitude. Il y avait à table une chose réservée pour lui seul; personne ne touchait à cette réserve. C'était du vin de champagne rosé, dont à la fin du repas il buvait la moitié d'un petit verre, et cette réserve venait de ce qu'il n'avait aucune provision de ce vin. L'Empereur m'en servit en me disant: «Prenez de ma gourmandise.» Néanmoins, tant et tant de condescendance ne parvenait pas à éteindre le brasier ardent qui me dévorait. L'amitié me blâmait, je me blâmais moi-même, et je continuais à ne pas répondre aux prévenances généreuses du grand homme. L'honneur m'aveuglait.
L'Empereur se leva. On lui servit le café; alors, avec une grâce qui fait encore tressaillir mon coeur, il m'offrit sa tasse: «Prenez, calmez-vous, car il n'y a pas de raison pour que vous vous tourmentiez ainsi outre mesure.» Puis, se tournant vers le général Drouot, il lui dit en riant: «S'il connaissait nos grandes querelles, ou plutôt mes querelles, il ne serait pas bouleversé comme il l'est.» Et le général Drouot ajouta en me regardant: «Vous pouvez croire ce que Sa Majesté vient de dire.» L'Empereur donna la seconde tasse qu'on lui avait apportée au directeur des travaux des mines, vieillard extrêmement respectable qui, interdit, ne sachant de quelle manière remercier, lui dit, en parlant avec peine: «Vous faites comme notre père qui me le sert toujours.» Et, en effet, lorsqu'il mangeait chez moi, je me réservais le plaisir de lui verser moi-même sa tasse et son petit verre.
L'Empereur triomphait sans réserve. Il ne m'avait pas vaincu: je m'étais vaincu. Que l'on me dise quel est l'homme qui, à la place de l'Empereur, ne m'aurait pas brisé comme le verre. Sans doute il avait tort de vouloir prendre ce qui n'était pas à lui, mais il aurait pu s'en emparer par la force, et, même alors que mes refus pouvaient lui paraître un outrage, il ne voulut jamais écraser ma faiblesse.
En partant, l'Empereur me dit adieu, et il me tendit la main: c'était la première fois que cela lui arrivait.
Néanmoins, rien n'avait été décidé. L'Empereur n'avait pas dit qu'il renonçait à sa demande; je n'avais pas dit que je renonçais à mes refus; nous persistions. On pouvait comparer cela à un armistice.
Je n'avais rien perdu de mon énergie, mais ma colère était désarmée. J'aurais désiré que l'Empereur m'évitât de lutter encore. Dans ce tourment d'esprit, quoique le général Drouot m'eût prié de ne pas le mêler à ces tracasseries d'argent, j'invoquai la sagesse de ses conseils. Le général Drouot me répéta que, dans une affaire de conscience, il ne devait n'influencer ni pour ni contre, et il me fut impossible d'en tirer davantage. La Providence vint à mon secours.