L'ÎLE D'ELBE (continued 3)
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M. de Lacépède était pour moi à Paris ce que le général Drouot était à Porto-Ferrajo: je lui confiais mes affaires, je le consultais. Je lui avais écrit en sa qualité de grand chancelier de la Légion d'honneur. J'avais aussi écrit au général Dejean, le grand trésorier. Mes dépêches officielles avaient sans doute péri dans le naufrage universel.
Lorsque la tempête fut un peu apaisée, je reçus une lettre de M. le comte de Lacépède, mais c'était une lettre particulière, et il m'apprenait qu'il n'était plus grand chancelier; en effet, l'abbé de Pradt lui avait succédé. J'avais tout dit à M. de Lacépède; il avait tout approuvé.
L'abbé de Pradt, grand chancelier de la Légion d'honneur! Rien ne pouvait mieux constater le renversement absolu du monde moral. C'était la honte des hontes. Il n'y avait qu'un gouvernement issu de la coalition des ennemis de la France qui fût capable d'un pareil choix. Ce fut le premier coup frappé pour démolir l'institution nationale de la Légion d'honneur, c'est de là que date sa décadence. L'abbé de Pradt se glorifiait hautement d'avoir livré son pays.... Il m'aurait été impossible d'établir une correspondance suivie avec un homme de cette basse espèce. Il m'aurait été plus impossible encore de le reconnaître pour mon chef. Ma tâche d'administrateur des mines était remplie en ce qui concernait directement mes rapports officiels avec le grand chancelier. Et ce n'était plus qu'au grand trésorier à qui je devais m'adresser pour la disposition de la somme que j'avais eu le bonheur de recouvrer.
Le représentant légal de M. le grand trésorier était, pour moi, M. Scitivaux, receveur de l'administration des mines. M. Scitivaux me fit répondre que l'Empereur, suivant l'apparence, serait bientôt de retour à Paris, et que, s'il en était autrement, on lui retiendrait, sur les subsides qu'on devait lui payer, la somme qu'il aurait prise à la Légion d'honneur. C'était à Florence que je recevais cette réponse. J'avais demandé à l'Empereur de m'y rendre. L'Empereur m'avait confié une mission d'importance qui trouvera ailleurs sa place.
M. Scitivaux avait peur de se compromettre en m'écrivant: la poste n'était pas sûre. Son ami me disait: «Il ne peut pas aller à l'île d'Elbe braver l'Empereur, et s'il y allait sans le braver, c'est-à-dire sans emporter l'argent que vous lui remettriez, il deviendrait suspect aux gens qui maintenant gouvernent la France.» M. Scitivaux était sincèrement attaché à l'Empereur, il en avait donné des preuves dans les moments de détresse; mais il ne voulait pas perdre son emploi.
De retour à l'île d'Elbe, je confiai tout au général Drouot, et, comme moi, le général Drouot fut persuadé que rien ne s'opposait plus à l'exécution des ordres de l'Empereur. M. Scitivaux avait annoncé sa prochaine arrivée à Florence. J'attendis plus que le temps indiqué. J'avais épuisé tous les moyens honorables pour qu'aucun blâme ne pût m'atteindre. J'en appelais sans crainte à ma conscience. Après tant de tourments, je touchais au rivage.
Le général Drouot et moi, nous décidâmes de ne parler à l'Empereur que lorsque je n'attendrais absolument plus rien de M. Scitivaux.
Il s'était écoulé quelques semaines depuis l'orageuse discussion de Rio. L'Empereur était intrigué du silence que je gardais depuis mon retour.
La méfiance de l'Empereur s'arrêtait bien quelquefois devant la probité, mais on la retrouvait partout. Je devais subir la loi commune.
Le maire de Rio-Montagne avait ordonné à un de mes employés de surveiller secrètement si je ne faisais pas des préparatifs de départ. On sait que ce maire était chambellan: il avait prescrit au nom de l'Empereur. Je ne crois pas que l'Empereur lui eût donné expressément une si sotte mission.
Le général Drouot m'avait dit: «L'Empereur ne me parle que très rarement de votre affaire; moi, je ne lui en parle pas du tout!» Le général Bertrand s'abstenait autant qu'il lui était possible de s'abstenir. L'Empereur chargea M. Peyrusse de m'écrire une lettre, dans laquelle il me faisait demander l'état bien circonstancié des sommes qu'il voulait s'approprier.
M. Peyrusse n'avait pas su, du moins par moi, ma course à Florence, et il ignorait aussi la décision que j'avais prise d'effectuer le versement que l'Empereur me demandait.
J'écrivais à l'Empereur, lorsque je reçus la lettre de M. Peyrusse. Cette lettre était d'une longueur extrême; elle finissait ainsi: «Votre délicatesse, votre loyauté, votre attachement à Sa Majesté lui sont trop connus, pour qu'elle puisse douter que vous ne vous empresserez pas de ne rien lui laisser désirer sur tous les points dont j'ai reçu ordre de vous entretenir.» L'Empereur fit effacer le mot attachement, il voulut que M. Peyrusse le remplaçât par le mot dévouement.
Je répondis sur-le-champ à l'Empereur. Il put se convaincre que je n'avais pas besoin de réfléchir «pour ne rien lui laisser «désirer». Il confia ma lettre à M. Peyrusse. M. Peyrusse m'écrivit confidentiellement: «Mon cher ami, me disait-il, j'ai fait briller dans tout leur éclat, l'extrême délicatesse et la probité scrupuleuse que vous avez mises dans vos derniers comptes. Sa Majesté a été satisfaite. Elle m'a écrit la lettre ci-jointe que je m'empresse de vous envoyer par une ordonnance que me fournit le général Drouot, qui a autant de plaisir que moi à voir la justice qui vous est rendue.... Que Sa Majesté, dans vos entretiens, ne s'aperçoive pas de nos communications.... Parlez-lui de votre disette de blé. Il faut enfin qu'il sache qu'on prend pour s'en procurer les moyens les plus lents, les moins accréditants et les plus dispendieux.»
La lettre que M. le trésorier Peyrusse me faisait passer avait rapport à une combinaison administrative, à l'occasion de laquelle l'Empereur voulait me consulter.
L'Empereur s'était grandement trompé en prenant à cet égard [d'autres mesures] que celles qui, jusqu'alors, avaient habituellement [été] prises. Le général Bertrand n'avait rien de ce qu'il fallait pour ces sortes d'opérations. Il nous aurait innocemment conduits à la famine.
Cette fois, pressé que j'étais, je ne communiquai pas au général Drouot la réponse que je faisais à l'Empereur, et il comprit que je n'avais pas pu faire autrement:
«Sire! J'ai obéi aux ordres que Votre Majesté m'a adressés par son trésorier. Mon obéissance n'a été commandée ni par la crainte de perdre mon emploi, ni par l'espérance de le conserver: Votre Majesté sait que j'y avais renoncé volontairement. En obéissant, je n'ai pas même consulté mon dévouement pour Votre Majesté, et rien n'a agi sur moi en dehors de l'honneur. Le gouvernement royal de la France me blâmera sans doute, mais je suis en règle, et ma conscience ne me reproche rien, ce qui est l'essentiel pour moi.
«L'île était en insurrection. Je dus me retirer à Porto-Ferrajo. Je quittai Rio-Marine le 15 mars. Mais avant de partir j'expédiai tout le minerai qui était sur la plage, et cette opération doit prouver à Votre Majesté que je sais veiller aux intérêts qui me sont confiés. Les insurgés n'attendaient que mon départ pour se partager la propriété de la Légion d'honneur.
«Prêt à retourner en France, je dus ne pas faire connaître officiellement, même à Votre Majesté, quelle était ma véritable situation, parce que j'avais à craindre que Votre Majesté ne fît alors ce qu'elle fait aujourd'hui, c'est-à-dire ne me demandât des fonds dont j'étais au moins moralement responsable envers la Légion d'honneur, et que la Légion d'honneur avait le droit de réclamer. Cependant je faisais en même temps tout ce qu'il m'était possible de faire pour être autorisé à verser légalement dans les caisses de Votre Majesté. Je crois pouvoir maintenant agir de la manière que [je] juge la plus convenable, en restant toujours dans la ligne du droit et du devoir. Voilà tout le mystère de ma conduite.
«Oui, Sire,--et je prie Votre Majesté de me pardonner cette continuité de franchise qui n'a jamais été et ne sera jamais de la ténacité,--je crois encore toujours bien fermement que je ne dois des comptes qu'à la Légion d'honneur, que Votre Majesté ne peut pas remplacer. Et si, par la force des circonstances, j'agis contrairement à cette opinion, c'est que je suis moralement convaincu que, par ses reçus, Votre Majesté se met en mon lieu et place, et que, si quelqu'un s'avisait de m'attaquer, Votre Majesté se hâterait de me défendre, car elle ne voudrait pas que je fusse la victime d'une obéissance tant et tant disputée.»
Tout n'était pas fini. L'Empereur était moins tenace dans les grandes affaires d'État que dans les petites affaires de susceptibilité.
M. Peyrusse me transmettait une lettre que l'Empereur lui écrivait pour m'en donner connaissance. L'Empereur me blessait ainsi dans ma délicatesse, car ce qu'il demandait par cette lettre, il pouvait et devait me le demander directement. Ce qu'il faisait ici avait tout l'air d'une réminiscence, quant à ma prétention de travailler directement avec lui. Je voulus tout de suite m'en expliquer avec le général Drouot, puis avec l'Empereur. L'Empereur me renvoya à un autre moment. Cet autre moment venu, il me reçut. L'Empereur avait dit dans sa lettre qu'il voulait me consulter. Cette consultation de prétexte se borna à quelques paroles sur les moyens les plus faciles pour assurer le recouvrement des créances. Sa manière était calme, même douce, sans pourtant être expansive, et visiblement quelque chose préoccupait son esprit. Lorsqu'il m'eut entretenu de ses affaires, je voulus lui parler des miennes, et je lui en demandai la permission. Il me dit en souriant, mais d'un sourire qui avait plutôt quelque chose de sérieux que quelque chose de gai: «Je ne suis pas disposé aujourd'hui à m'occuper de tracasseries, et nous renverrons la chose à un autre jour.» Certainement le général Drouot avait parlé. L'Empereur se retira.
J'avais fait à l'Empereur un sacrifice que je considérais comme immense, et, pour me récompenser, il semblait ne se rappeler que des (sic) discussions qu'il appelait des tracasseries. Il y avait là vraiment de quoi me désorienter. Toutefois, l'Empereur s'était exprimé sans aucune apparence de mauvaise humeur. J'eus un autre étonnement: lorsque l'Empereur fut le sur seuil de la porte, il se tourna vers moi pour me dire d'une voix interrogative: «Vous étiez au siège de Toulon?» et sans attendre ma réponse, il passa dans le salon.
Cette séance ne me fit pas faire un pas dans la voie du mieux, et j'étais fort contrit lorsque j'eus quitté le palais impérial.
J'allai droit à ma ressource universelle: le général Drouot avait, dans sa parole d'honnête homme, un baume qui cicatrisait les plaies de l'âme lorsqu'il ne les guérissait pas. Mais ici il se borna à me dire: «Dans la situation de l'Empereur, je respecte tout ce qu'il fait, quelque chose qu'il fasse.» Je compris la leçon.
J'éprouvais un regret amer: ce n'était pas d'avoir versé les fonds de la Légion d'honneur, mais de n'avoir pas insisté pour ma démission. Le mot de tracasseries, alors que je m'attendais à des paroles de gratitude, m'avait frappé au coeur.
Trois ou quatre semaines s'étaient écoulées sans que j'eusse mis le pied au palais de l'Empereur. Tout le monde s'apercevait que l'orage n'était pas complètement dissipé. Le général Drouot n'avait rien fait ni rien dit pour que je misse un terme à cette désertion apparente. Cette abstention n'était pas naturelle. J'y voyais la preuve qu'il approuvait ma réserve. Il venait régulièrement me voir; ma maison était son lieu de repos. Un matin, il me dit: «L'Empereur m'a demandé si vous étiez malade; cela signifie qu'il fait attention à votre absence, qu'il n'en est pas content. Je suis bien sûr que si vous n'y allez pas, il vous fera appeler.» Je répondis au général Drouot que j'attendrais que l'Empereur m'appelât. Le général Drouot se tut. C'était continuer l'approbation qu'il donnait à ma conduite. La chose était désormais ainsi établie: l'Empereur disait au général Drouot ce qu'il ne voulait pas me dire lui-même. De mon côté, je confiais au général Drouot tout ce qu'il m'importait de communiquer à l'Empereur.
Ma maison, à Porto-Ferrajo, était adossée aux remparts qui entourent le port, et, pour l'agrément de ma famille, le général Drouot, en sa qualité de gouverneur de l'île d'Elbe, avait eu la complaisance de me faire ouvrir une porte qui donnait sur le chemin de ronde. Je planais donc sur le port: je pouvais voir tout ce qui s'y passait.
L'Empereur aimait à faire une promenade matinale sur les quais. Un jour que du haut des remparts je le contemplais dans sa noble simplicité, il m'aperçut et il me fit signe d'aller le trouver. La promenade fut plus longue que de coutume; il m'engagea à déjeuner avec lui, et je continuai à le suivre.
Lorsque le déjeuner fut terminé, l'Empereur me dit: «Je voulais vous entretenir aujourd'hui, mais le courrier m'ayant apporté d'autres occupations, je vous renvoie à demain, et il ne sera plus question de tracasseries.» L'Empereur prononça ces derniers mots en riant. Il n'y avait pas de doute que le général Drouot avait répété ma plainte.
Je fus exact à l'heure indiquée. L'Empereur était dans son cabinet: il avait pris son air de séduction; il me reçut parfaitement. Il commença ainsi:
«Tout est fini maintenant. Toutefois, je veux vous dire ou vous répéter ma pensée; elle vous sera d'ailleurs un motif de sécurité. Vous avez méconnu mon droit, vous avez exagéré vos devoirs, et, dans l'exagération de vos devoirs, vous êtes allé jusqu'à me menacer.»
Ce mot de menace me fit frémir. L'Empereur s'en aperçut. Il continua:
«Ne vous effrayez pas de ce mot: mais dire à M. Peyrusse, même en plaisantant, que «vous jetteriez les grenadiers par la croisée», c'était me faire comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, et que, si cela vous était possible, vous opposeriez la force à la force. Heureusement que j'ai été plus sage et plus modéré que vous. Mon droit me mettait d'abord en possession de tout ce qui dans l'île d'Elbe était gouvernemental, sauf à écouter ensuite les réclamations. La Légion d'honneur est une émanation gouvernementale. Vos devoirs étaient subordonnés à mon droit. C'était à moi à juger la question de ce que vous deviez faire. Je crois que vous vous êtes laissé séduire par les attraits d'une intégrité républicaine. Néanmoins, malgré l'entêtement de votre résistance, quelquefois dure, votre conduite vous a acquis ma confiance, et lorsque l'occasion s'en présentera, je vous en donnerai des preuves.» L'Empereur m'adressa l'extension de toutes ces belles choses (sic) sans respirer une seule fois. Il y avait vraiment de l'éloquence dans son abandon. Je croyais qu'il y avait aussi des paradoxes. Je lui demandai la permission de lui faire quelques observations. L'Empereur me dit: «Ne discutons pas. Ce serait sans utilité. J'ai voulu vous faire connaître mon opinion et je veux vous laisser libre de la vôtre. Il ne faut discuter que lorsque les discussions sont indispensables.»
Alors l'Empereur passa à d'autres raisonnements. La diversité des choses qu'il embrassait le conduisit à me parler de dangers possibles, et, me permettant de l'interrompre, je lui dis: «Au moment du danger, Sire, il n'y aura personne entre Votre Majesté et moi.» L'Empereur eut alors un de ces regards suprêmes qui surprennent ou intimident toutes les énergies. Mes paroles ne furent pas perdues pour lui. L'Empereur continuait; je l'écoutais avec avidité. Il m'entretenait des caractères qu'il voyait autour de lui; il faisait des comparaisons; j'étais mêlé à ces comparaisons. Je l'étonnai encore en l'interrompant par ces paroles: «Je prie Votre Majesté de ne me comparer qu'au général Drouot.» L'Empereur eut de suite un autre de ces regards indicibles dont je viens de parler. Mais il avait mal saisi ma pensée, car en la rendant au général Drouot, il lui avait dit: «Pons se croit au-dessus de tout le monde, excepté au-dessus de vous», et je ne m'étais certainement pas exprimé de cette manière. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi l'Empereur avait ainsi tourné mes paroles. Je n'entendais parler que du caractère. Je croyais que le caractère du général Drouot était le caractère dont le mien se rapprochait le plus. Le général Drouot me prévint que ma franchise pourrait heurter des susceptibilités. Il avait raison: une susceptibilité apparut aussitôt, je la trouvai souvent sur mon passage; quelquefois même elle chercha à me le barrer. Mais elle avait un grand fonds de justice et de bonté. C'était plus qu'il n'en fallait pour paralyser des impressions déraisonnables.
L'Empereur avait été ce qu'il était toujours dans les tête-à-tête sans discussion, plein de profondeur et de grâce, car personne au monde n'avait plus de savoir et plus d'amabilité que lui, lorsqu'il ne voulait être qu'aimable et savant. Un Anglais qui l'avait écouté avec admiration me disait: «Le général Kléber avait raison de lui adresser en Égypte ce bel éloge: «Vous êtes grand comme le monde», et ce n'est qu'ici à l'île d'Elbe, que j'ai pu justement me pénétrer d'une vérité aussi bien appliquée.» On apprenait toujours à ses raisonnements, surtout alors qu'il s'animait en traitant des questions d'État. Je ne l'ai jamais quitté, après une conversation sérieuse, sans avoir à me dire: «Je sais telle chose que je ne savais pas.»
Les dernières choses d'extrême bonté que l'Empereur m'avait dites remplissaient trop mon coeur pour que je cherchasse à revenir sur la question de mon travail direct avec lui. L'Empereur comprit le motif de mon silence; il me fit appeler pour travailler. Il me fut permis de penser qu'il avait confiance en moi.
L'affaire de l'argent était enfin consommée. Je n'avais qu'à m'entendre avec le trésorier de la couronne pour les versements que je devais effectuer. Le trésorier m'en fit des reçus circonstanciés: nous voulions mutuellement être en règle.
Je rentrai en France avec l'empereur Napoléon.
Le grand chancelier de la Légion d'honneur, le vénérable comte de Lacépède m'avait conservé toute la plénitude de son amitié, et il y mêlait peut-être même un peu plus de tendresse. Il ne mit aucune réserve aux éloges qu'il donna à ma conduite, il en parla avec enthousiasme à l'Empereur. L'Empereur eut la bonté de me le dire. Tous les employés de la grande chancellerie m'accueillirent avec une extrême affection, et je me retrouvai dans ma famille officielle.
Après la funeste bataille de Waterloo, je dus forcément abandonner mon pays. Après un long exil, je revins habiter la capitale. Alors je voulus rendre compte de ma conduite administrative. M. de Lacépède m'accompagna chez M. le maréchal Magdonnald (sic). Le maréchal me reçut comme une vieille connaissance. Il ne voulut pas que je rendis (sic) un compte public; il prétendait que ce serait attaquer la mémoire de l'Empereur. M. de Lacépède était à peu près de cet avis. Ils m'engagèrent à me taire. Il fut convenu que M. de Lacépède m'écrirait une lettre de satisfaction bien motivée. En effet, il m'écrivit, et je copie sa Lettre.
«Je saisirai toujours avec bien de l'empressement les occasions de remplir un devoir cher à mon coeur en rendant justice à votre habileté dans l'administration, à votre intégrité et aux grands services que vous avez rendus à la Légion d'honneur, pendant que j'étais chancelier de cette institution. Vous avez particulièrement administré d'une manière bien remarquable les fameuses mines de l'île d'Elbe qui appartenaient à notre ordre; vous y avez créé un grand et bel établissement, construit un grenier d'abondance, de grands magasins, des maisons d'habitation destinées aux employés, fait le bonheur des ouvriers et de leurs familles qui vous regardaient comme leur père, donné à la Légion d'honneur un revenu extrêmement supérieur à celui qu'on avait retiré auparavant de ces mines, et répandu dans Rio une telle activité que les habitants y ont élevé plus de soixante maisons et fait construire trente navires marchands.
«Je me félicite de pouvoir vous assurer de nouveau de la reconnaissance que vous avez inspirée à tous les amis de notre Ordre...»
Lorsqu'il avait été question de diminuer mes appointements, j'avais dit que, si l'on y touchait, je me retirerais, et si l'on y avait touché, j'aurais tenu parole. Mais lorsque je n'eus plus rien à craindre des tempêtes, malgré l'opinion contraire du général Drouot, je demandai à l'Empereur, je lui demandai avec prière de diminuer mes émoluments comme il avait diminué ceux des autres employés, et l'Empereur s'y refusa péremptoirement! Je voulus insister: il m'ordonna de ne plus lui parler de cette niaiserie.
CHAPITRE IX
Promenades de Napoléon dans l'île d'Elbe.--Pétitions singulières.--Un confrère de l'Empereur.--Opinion sur le colonel Campbell et le général Koller.--Conversation de Napoléon sur la campagne de France.--Révélation du maréchal Bubna sur la paix de Dresde.--Rôle ambigu du capitaine de Moncabrié.--Retour en France des Français de l'île, du général Dalesme et du colonel Vincent.--Arrivée de la garde.--Arrivée de la princesse Pauline.--Organisation des résidences impériales.--San-Martino.--Saisie des meubles du palais de Piombino et du prince Borghèse.--Expédition de vaisseaux chargés de minerais en Toscane.--Reconnaissance du pavillon elbois par le Saint-Siège.--Hostilité du prince de Canino.--Visite détaillée de l'île d'Elbe par Napoléon.--Exploitation des madragues et salines.--Carrières de marbre.--Établissement d'ateliers de sculpture.--Les sculpteurs Bartolini et Bargigli.
Il restait à l'Empereur à visiter le front de terre de la place de Porto-Ferrajo; il fit cette visite avec le colonel Vincent. Ce front est très difficile à parcourir. L'Empereur était visiblement fatigué. C'était une journée de tristesse bien apparente. On le pria de rentrer; il répondit: «qu'il ne fallait jamais reculer devant le premier embarras». Du haut du balcon, il demanda des renseignements sur les montagnes qui l'entouraient, et, lorsqu'on l'eut satisfait, il dit d'un ton pénétré: «Notre île d'Elbe est une bien petite bicoque.»
Au milieu d'un travail qui paraissait absorber tout son esprit, l'Empereur fut prévenu qu'une frégate anglaise approchait de la rade, et, dans la persuasion que cette frégate amenait sa soeur bien-aimée la princesse Pauline, avec une hâte de jeune homme, il se rendit au port où il prit une embarcation pour aller à la rencontre de la princesse. L'attente de l'Empereur fut trompée, ce qui l'affligea visiblement. Je ne puis pas me rendre compte que les ennemis de l'Empereur aient pu parvenir à faire croire qu'il était absolument dénué de sensibilité.
Ce qui pourrait prouver que le baron Galéazzini n'avait pas tout à fait tort d'ouvrir une route carrossable de Porto-Ferrajo à Marciana, c'est que maintenant l'Empereur met un grand intérêt à ce que cette route soit perfectionnée le plus tôt possible, et que chaque jour il se fait rendre compte de l'état des travaux. Il est vrai de dire que les circonstances ne sont pas les mêmes. La route de Longone est unie comme une glace; il en est de même de celle qui contourne le golfe. L'Empereur fait faire des études pour continuer jusqu'à Rio le chemin qui va jusqu'à Longone. Ensuite, il voudra aussi aller en voiture jusqu'à Campo. Maintenant, bien des choses le gênent. Il est obligé de monter en voiture au milieu de la place; il ne peut pas sortir de la ville par la porte de terre, les pétitionnaires le poursuivent, et les malheureux lui présentent des bouquets pour avoir de l'argent. Il disait: «Je suis forcé de ne rien donner à ces pauvres gens, car raisonnablement si je leur donne, je ne pourrai plus sortir sans les avoir sur les épaules, ce qui serait lourd.» En parlant de pétitions, il faut que j'en cite une qui a son cachet d'originalité, et qui était l'oeuvre d'un pharmacien français. Ce pharmacien était marié à Longone; il avait été destitué, il demandait à être réintégré; sa famille inspirait beaucoup d'intérêt. J'en avais parlé à l'Empereur. Le pharmacien présenta sa pétition; elle commençait ainsi: «Sire, il m'est arrivé comme à vous. J'ai été destitué sans le savoir et sans le vouloir, vous pouvez m'en croire.» L'Empereur ne voulut pas en entendre davantage: «Puisqu'il en est à deux de jeu avec moi, il ne faut pas qu'il meure de faim.» Et le pétitionnaire excentrique fut placé d'une façon plus appropriée à la faiblesse de son talent. À l'occasion de ce pharmacien, l'Empereur dit: «Il ne convient pas à l'honneur de la France qu'un Français marié dans l'île jette sa femme et ses enfants dans la misère. Ce serait un exemple nuisible.»
La promenade à pied sur la grande route qui entourait le golfe de Porto-Ferrajo était, pour l'ordinaire, le rendez-vous des étrangers qui n'étaient pas présentés à l'Empereur, des Elbois qui voulaient le voir, et de toutes les personnes qui avaient besoin de l'entretenir. L'Empereur s'arrêtait facilement, causait volontiers, et ce n'était que dans ses moments d'inquiétude qu'il ne se prêtait pas aux désirs des gens qui l'attendaient. L'Empereur n'aimait pas les individus qui, suivant son expression, «viennent de suite vous manger dans la main», et avec ces individus, il prenait un air de supériorité qui avait la puissance de tout intimider. Il se plaisait avec les personnes qui parlaient librement des choses qu'elles savaient, et il ne cherchait pas à les interrompre. Il avait des attentions marquées pour ne pas augmenter l'état pénible de ceux qui étaient troublés en lui adressant la parole. Il était extrêmement satisfait lorsqu'il était sûr d'avoir une supériorité marquée dans une conversation.
Le colonel Campbell, commissaire de la coalition, comme représentant de l'Angleterre, resta à l'île d'Elbe pour surveiller l'Empereur. Le général Koller, représentant de l'Autriche, va nous quitter.
Depuis le départ de Fontainebleau, le général Koller a entouré l'Empereur de respect. Lors des périls sans nombre qui marquèrent le passage de l'Empereur dans la Provence, le général Koller fut toujours prêt à lui faire un rempart de son corps, et rien ne manqua aux sentiments d'indignation que lui inspirèrent les sauvages sanguinaires de cette contrée. Le général Koller est à côté de l'Empereur toutes les fois que l'Empereur désire qu'il y soit, et l'Empereur le désire souvent. On a fait parler le général contre l'Empereur: c'est une infamie. Le général Koller ne peut pas avoir été à Vienne en sens inverse de ce qu'il a été à Porto-Ferrajo. On lui prête des invectives contre l'Empereur, un langage d'opposition à l'Empereur dans une conversation de soirée. Ce qu'on lui fait dire est précisément le contraire de ce qu'il a dit. J'ai été témoin oculaire et auriculaire de cette conversation. Voici ce que j'ai écrit à cet égard, il y a plus de trente ans. Je me copie fidèlement:
«Jusqu'à cette soirée, l'Empereur avait paru ne pas aimer qu'on l'entretînt de guerre ou de politique, et aussi l'on se gardait bien de lui en parler. Le général Koller et le colonel Campbell étaient invités à dîner. Le dîner fut triste parce que l'Empereur était triste. Les journaux firent cesser l'espèce de monotonie silencieuse qui régnait dans le cercle. Ils parlaient d'un mouvement des troupes alliées. Cela amena une discussion militaire. D'abord l'Empereur laissa dire, puis il jeta quelques paroles, ensuite il se mêla à la conversation dont il devint immédiatement le centre; il s'anima, et animé, entraîné, il raconta l'immortelle campagne de France. L'Empereur précisait toutes les positions, tous les mouvements, toutes les affaires, tous les combats, toutes les batailles. Il indiquait les jours et les heures. Chaque fois qu'il faisait le récit de ces actions, où, avec une poignée d'hommes, il avait vaincu des divisions entières, il s'adressait plus particulièrement au général Koller: «Parlez, Koller, reprenez-moi, si je ne suis pas vrai.» Enfin l'Empereur en vint au moment où l'ennemi était sous les murs de la capitale. «Votre armée, dit-il, toujours en s'adressant au général Koller, votre armée était perdue, si le maréchal Marmont n'avait pas trahi.» Et de suite, entrant dans les détails stratégiques, il continua: «Par telle manoeuvre, je vous avais séparés de vos parcs, de vos magasins; par telle autre manoeuvre, si Marmont était resté fidèle, je paralysais vos opérations, j'avais le temps de me rendre à Paris, d'en faire barricader les rues, d'y retremper l'esprit public, d'opérer une levée en masse, de me faire joindre par tel et tel corps, et alors, tout combiné, maître des hauteurs, libre de vous attaquer à volonté, je vous livrais bataille dans tel endroit, dans telle situation, je vous écrasais et je vous rejetais au delà de la Vistule...» L'Empereur prononça ces dernières paroles avec tant d'énergie, d'animation, de feu; sa gesticulation était si expressive, que le général Koller et le colonel Campbell semblèrent un moment se croire transportés sur les bords du fleuve lointain.
«Tout le monde était ému. Le général Koller ne cachait pas sa sensibilité.
«Après un assez long intervalle de méditation, l'Empereur reprit avec plus de calme, mais non pas sans agitation: «Si je n'avais été qu'un misérable aventurier plus occupé du soin de conserver ma couronne que du besoin de donner des preuves de mon amour pour la patrie, malgré les trahisons qui m'avaient fait tant et tant de mal, malgré la lassitude des maréchaux qui, depuis nos malheurs, rêvaient les délices de Capoue,--ce qui a aussi influé sur nos destinées,--il me restait assez de moyens pour faire encore pendant deux ans la guerre intérieure, et les ennemis eux-mêmes ne peuvent point en disconvenir. Mais j'ai mieux aimé me sacrifier que d'ajouter aux infortunes de la France. La France est tout pour moi. La postérité, qui seule pourra me juger, me bien juger, dira que tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la gloire du nom français. Que le peuple français soit heureux, voilà désormais mon voeu le plus cher!» Le général Koller convint que l'Empereur aurait pu longuement faire la guerre.
«De la guerre on passa à la politique. Le colonel Campbell dit que ce qui l'avait le plus étonné dans le changement qui s'était opéré, c'était le choix des Bourbons pour régner sur la France, et l'Empereur lui répondit: «C'est pourtant votre gouvernement qui l'a voulu ainsi.» L'Empereur continua à raisonner sur les Bourbons; alors il était entièrement calme. «Les Bourbons, dit-il, ne convenaient plus à la France où ils n'ont pour eux que quelques vieilles perruques sans influence, et qui bientôt, par le ridicule de leurs vieilles prétentions, leur feront plus de mal que de bien. Mais puisque les intérêts de l'Angleterre exigeaient cette résurrection, Louis XVIII aurait dû prendre la France comme on la lui donnait, avec les institutions et les habitudes nationales, et ne pas chercher à l'affubler de vieux vêtements qui ne vont plus à aucune taille. Il a fait autrement. Eh bien, je le lui prédis, dans vingt-cinq ans, il ne sera pas plus assis sur le trône que ce qu'il l'est maintenant, et si, dans cet intervalle, quelque ouragan révolutionnaire tourbillonne autour de lui, il ira retrouver ses amis les ennemis.»
Le lendemain de cette soirée mémorable, le général Koller me fit visite, et il me trouva racontant à l'intendant Balbiani tout ce que je viens de narrer. Nous lui demandâmes son opinion. Le général Koller nous assura que l'Empereur avait été vrai; il ajouta en riant: «Il m'a fait peur lorsqu'il a parlé de jeter les armées au delà de la Vistule, et j'en ai rêvé toute la nuit.»
En 1820, lorsque les proscripteurs me permirent de quitter l'Illyrie pour aller m'établir en Suisse, je traversai Milan et j'appris au feld-maréchal Bubna tout ce qui était relatif au général Koller. Le feld-maréchal Bubna me pria de le lui donner par écrit, parce qu'il voulait le faire passer au brave général Koller. Cet entretien, qui dura deux heures, eut une chose qui appartient à l'histoire générale de l'empereur Napoléon. Le feld-maréchal me dit avec abandon en m'autorisant à le répéter: «À Dresde, l'empereur Napoléon avait positivement adhéré à l'ultimatum des puissances coalisées, et je puis le crier sur les toits, car je fus chargé de porter cette adhésion à l'empereur d'Autriche. C'est donc nous qui, alors, n'avons pas voulu la paix.» Une dame anglaise était présente, je crois que c'était lady Kinair (sic).
Le général Koller savait les fâcheuses discussions qui me brouillaient avec l'Empereur, mais il ne faisait pas comme son collègue, il ne me donnait pas toujours aveuglément raison. Cet honnête homme nous quitta. L'Empereur lui dit les choses les plus honorables; les amis de l'Empereur l'accompagnèrent de leurs voeux. Cependant il n'avait resté que très peu de temps avec nous; il était Autrichien et représentait la coalition. Mais sa probité l'avait vieilli dans nos rangs, elle effaçait à nos yeux ce qu'il était et à qui il était.
L'article 16 du traité de Paris portait: «Il sera fourni une corvette et les bâtiments nécessaires pour transporter Sa Majesté l'empereur Napoléon et sa maison, et la corvette appartiendra en toute propriété à Sa Majesté l'Empereur.»
Le président du gouvernement provisoire de la France, duquel il est permis de tout penser et de tout croire, n'avait pris aucune mesure de prévoyance pour la sûreté de l'Empereur depuis son départ de Fontainebleau jusqu'au moment où il s'embarquerait, et peut-être espérait-il que, dans le déchaînement des passions méridionales, l'Empereur trouverait d'autres assassins auxquels il ne pourrait pas échapper, comme il avait échappé à ceux de la forêt de Fontainebleau. Mais il n'avait pas oublié de prendre les précautions nécessaires pour que l'éloignement de l'Empereur n'éprouvât aucune espèce de retard. En conséquence, la frégate la Dryade, commandée par M. de Moncabrié, capitaine de vaisseau, et le brick l'Inconstant, commandé par M. de Charrier-Moissard, capitaine de frégate, reçurent l'ordre de se rendre à Saint-Tropez, pour y embarquer l'Empereur et sa suite.
Le colonel anglais Campbell s'était séparé de l'Empereur à Lyon et avait pris les devants pour aller faire préparer les moyens de transport nécessaires au cortège impérial. Le colonel Campbell avait envoyé une frégate anglaise à Fréjus. Les deux bâtiments de guerre français exécutant leur mandat s'étaient rendus à Saint-Tropez, et leur but fut manqué. Ce n'était pas là où l'Empereur devait s'embarquer. Néanmoins, MM. de Moncabrié et de Charrier-Moissard appareillèrent pour Fréjus dans l'espérance de pouvoir accomplir leur mission; mais à leur arrivée à Fréjus, ils trouvèrent que la frégate anglaise embarquait les équipages impériaux.
M. de Moncabrié se rendit auprès de l'Empereur. Rien ne fut changé aux dispositions qui avaient déjà reçu un commencement d'exécution. La Dryade et l'Inconstant retournèrent à Toulon.
Il y a eu bien des versions sur cet événement. Voici ce qu'il y a de plus vrai: l'Empereur ne s'était pas occupé des moyens maritimes de transport; lorsqu'il sut que ces transports étaient français, il parut affligé de quitter la patrie sur des bâtiments portant la bannière blanche; cependant il ne les refusa pas. Mais les commissaires des puissances alliées, dans un sentiment de convenance, prévinrent la peine de l'Empereur.
On a publié aussi que l'Empereur avait proposé à M. de Moncabrié et à M. de Charrier-Moissard de continuer leur voyage à la suite de la frégate anglaise: c'est une assertion de toute fausseté. M. de Moncabrié, qui commandait, était fort embarrassé. Il craignait des reproches, et il consulta le général Bertrand, qui lui-même consulta l'Empereur. L'Empereur répondit «qu'il ne pouvait jamais convenir au pavillon français de marcher à la traîne du pavillon anglais», ce qui décida la question. Je tiens ce fait de M. de Moncabrié lui-même: il me l'a raconté à l'île d'Elbe; il me l'a répété à Paris.
Environ un mois après, la frégate la Dryade et le brick l'Inconstant mouillèrent à Porto-Ferrajo. La Dryade devait ramener en France les anciens états-majors, ainsi que les anciens employés supérieurs de l'île, et l'Inconstant y restait comme propriété de l'Empereur.
Un bâtiment marchand de Rio-Marine avait déjà transporté à Toulon les différents débris des anciennes garnisons et tous les bagages officiels dont le gouvernement français avait le droit de réclamer la propriété.
Il y avait sur la rade de Porto-Ferrajo la goélette la Bacchante, commandée par l'enseigne de vaisseau Salvi, parent du maréchal Masséna, et que l'Empereur avait accueilli avec bonté. Il y avait aussi l'aviso la Bacchante (sic), commandé par l'enseigne de vaisseau Taillade.
Le général Drouot représenta l'Empereur pour la prise de possession du brick.
L'île d'Elbe n'avait aucun marin capable de commander le bâtiment amiral du nouveau souverain elbois. L'Empereur en donna le commandement à l'enseigne Taillade. Ce choix pour ainsi dire forcé (M. Taillade avait épousé une Elboise et habitait l'île) ne fut pas heureux. L'enseigne Salvi aurait été nommé,--l'Empereur même le lui offrit en raison de ce qu'il le croyait parent du maréchal Masséna,--mais il craignit de déplaire à son parent: Masséna était le prétexte, le culte du soleil levant était le motif réel. Le maréchal Masséna me le disait dans les Cent-Jours: il était fâché que son parent se fût servi de son nom pour faire ce qu'il appelait une maladresse.
Pendant leur séjour à l'île d'Elbe, M. de Moncabrié et M. de Charrier-Moissard ne laissèrent échapper aucune occasion de faire leur cour à l'Empereur, et, en jugeant ces messieurs sur l'apparence, l'Empereur aurait pu les ranger au nombre de ses amis. Toutefois, M. de Moncabrié était plus empressé que M. de Charrier: il imitait les courtisans à s'y méprendre. L'Empereur était son héros. Néanmoins, à son retour en France, il fut un des détracteurs de celui qu'il venait d'appeler le grand homme, et l'on cita de lui des propos empreints de mensonge. À l'époque des Cent-Jours, il chercha à se justifier et il ne put pas y parvenir.
Le général Dalesme était prêt à rentrer dans sa patrie. Il était sûr d'emporter l'estime de l'Empereur et l'affection des Elbois. Il n'avait fait de mal à personne, il avait fait du bien à beaucoup de monde. Lorsqu'il fut prendre congé de l'Empereur, l'Empereur lui dit avec émotion: «Je m'intéresserai toujours à vous, et si en France l'on ne vous place pas, je vous placerai auprès de l'impératrice Marie-Louise.» En me répétant ces paroles, le général Dalesme éprouvait un sentiment de respect si douloureux que l'on aurait pu penser que c'était lui qui avait été exilé. Il prononça ces mots qui partirent comme un boulet: «Je me ferais cent fois tuer pour cet homme.» L'Empereur me fit l'éloge de mon ami, et m'assura qu'il aurait eu du plaisir à le garder, s'il n'avait pas eu le général Cambronne.
Le colonel Vincent partit aussi. Il ne paraissait pas content de son audience de séparation avec l'Empereur. Je lui demandai s'il avait pris congé de l'Empereur; il me répondit avec humeur: «Il m'a dit adieu comme s'il me disait bonjour.» Et il ajouta: «Il vous prépare du fil à retordre.» C'était me dire trop ou pas assez. Il fut beaucoup plus explicite en me parlant du général Bertrand; il l'aimait encore moins qu'il n'aimait l'Empereur. Il le regardait comme un embarras pour l'Empereur. Il ne pardonnait pas au général Bertrand de n'avoir pas voulu se loger avec l'Empereur. Ce reproche, le colonel Vincent ne le manifestait que pour le faire servir de point de départ à ses fréquentes explosions de mauvaise humeur. L'inoffensif trésorier de la couronne ne trouvait pas non plus grâce devant sa verve satirique: ce fonctionnaire le fatiguait par son rire continuel. Le colonel Vincent ne riait jamais, ou presque jamais. Le colonel Vincent n'était pas un méchant homme, c'était un homme aigri. Il se croyait victime du despotisme impérial; il criait; il se plaignait; de là de nouveaux motifs pour rejeter ses justes réclamations.
Au retour de mon exil, en 1823, je retrouvai à Paris le colonel Vincent, alors plus qu'octogénaire: la tombe de l'Empereur venait à peine de se fermer. Le colonel Vincent n'était plus le même; il pleurait le grand homme, et il maudissait les Anglais qui l'avaient assassiné. Je le félicitai de ce qu'il était enfin général. Il me répondit d'un ton pénétré: «Ne me félicitez pas: les généraux d'aujourd'hui ne valent pas les colonels de notre temps: tout a dégénéré.»
Le commandant du génie Flandin et le commandant d'artillerie Benveulot furent sincèrement regrettés.
On croyait, avec raison, que l'Empereur renverrait le commandant de Longone dont tout le monde avait à se plaindre. L'Empereur l'envoya commander à la Pianosa, où il trouva encore moyen de troubler le peu de personnes avec lesquelles il devait y vivre.
La Dryade et la Bacchante appareillèrent. Mais avant de s'embarquer, toutes les autorités civiles et militaires se réunirent, et, réunies, elles demandèrent à faire ensemble leurs derniers adieux à l'Empereur. L'Empereur les reçut immédiatement. C'était au général Dalesme à les présenter: il les présenta, quoiqu'il eût bien voulu pouvoir se dispenser de cette nouvelle épreuve. Il m'engagea à le suivre; je le suivis avec empressement. L'Empereur avait composé sa figure; il voulut paraître calme; il le voulut en vain. Vingt témoins oculaires peuvent le dire comme moi: l'Empereur, oppressé par l'émotion, balbutia sa réponse comme le général Dalesme avait balbutié son discours, et c'est peut-être l'unique fois de sa vie qu'il se trouva dans un pareil embarras, car il parlait avec facilité.
Dès que la frégate et la goélette eurent appareillé, l'Empereur les suivit longtemps des yeux, et lorsqu'il se retira de l'endroit où il était allé pour les voir, il les salua de la main. C'est le fourrier du palais, Baillon, qui me raconta cela et qui, après me l'avoir raconté, me disait avec une bonhomie parfaite: «Ce pauvre Empereur s'imagine qu'en souriant il nous empêche de voir ses souffrances.»
L'Empereur demanda sa voiture, puis ses chevaux, puis son embarcation. Il ne savait pas trop ce qu'il voulait. Cette versatilité de décision et de commandement expliquait le trouble de son âme. Enfin, il alla courir dans l'intérieur de l'île. Il rentra pour dîner; son dîner fut triste et silencieux; il n'y eut pas de soirée. Le lendemain, le général Drouot me dit: «L'Empereur a été touché des sentiments que le départ d'hier vous a fait éprouver.» On lui rendait compte de tout.
L'Empereur devait être encore sous l'influence de deux grands événements: l'arrivée de sa garde et l'arrivée de sa soeur. L'emménagement de sa garde l'occupait beaucoup. Il veillait lui-même à ce qu'elle ne manquât de rien. L'arrivée de sa soeur l'avait comblé de joie. Je n'ai pas besoin de dire que cette soeur était la princesse Pauline. L'Empereur n'avait vraiment que cette soeur, du moins que cette soeur sur laquelle il pouvait compter. Les princesses Élisa et Caroline ne possédaient que des coeurs d'ingratitude et de trahison, la princesse Caroline surtout. L'Empereur ne pouvait plus rien pour elles, elles n'éprouvaient plus rien pour l'Empereur.
L'Empereur était allé à la rencontre de la princesse Pauline: il avait présidé à son débarquement. Ses soins portaient un caractère touchant de tendresse fraternelle.
Les Porto-Ferrajais, qui se réjouissaient de tout ce qui faisait prendre au séjour de l'Empereur un caractère de stabilité, accueillirent la princesse Pauline avec amour. La population entière accourut sur son passage: la présence de l'Empereur n'intimida personne; tout le monde voulut voir la soeur bien-aimée du souverain bien-aimé. La princesse fut plusieurs fois arrêtée par les ondulations des masses. L'Empereur semblait se plaire à cette curiosité; il dit gaiement à la princesse, et de manière à être bien entendu: «Ah! madame, vous pensiez que j'étais dans un pays presque désert et avec des gens à demi sauvages. Eh bien! regardez, regardez encore! et jugez si l'on peut être mieux entouré que je ne le suis!».
Sans doute, l'Empereur était d'abord pour beaucoup dans la réception improvisée que l'on faisait à sa soeur; mais lorsque l'on eut vu la princesse, toutes les manifestations furent inspirées par elle. Tête, regard, sourire, corps, démarche, tout dans la princesse Pauline était perfection, et son caractère était plus parfait encore.
Mais la joie populaire de Porto-Ferrajo fut de courte durée. Le lendemain, la princesse Pauline se remit en route pour Naples. Son départ occasionna mille et mille contes plus fantastiques les uns que les autres.
Mais toutes ces distractions ne faisaient pas que l'Empereur perdît de vue son logement. C'était là son point capital. Il était du matin au soir au milieu des ouvriers. Le pavillon des Moulins n'était plus reconnaissable. Les vieux moulins, les maisons d'embarras, tout ce qui pouvait gêner était démoli, et du sein de tant de décombres, il sortait, avec toute l'élégance possible, les deux maisons du génie et de l'artillerie, qui, réunies ou plutôt métamorphosées, formaient le palais impérial. Au fur et à mesure que l'on déblayait le terrain, la pioche et la bêche, d'un sol que tout le monde croyait improductif, faisaient un parterre magnifique. Le colonel Vincent me disait, un jour que nous visitions ensemble les travaux: «Si cela continue, il nous fera de l'Étoile une lune ou un soleil», et cette idée me fit bien rire. Le fort de l'Étoile domine le pavillon des Moulins.
Tandis que le palais impérial avançait, l'arrivée de l'impératrice Marie-Louise reculait, et peu à peu il n'en fut plus question. L'appartement qu'on lui avait préparé reçut une autre destination, et il devint titulairement l'appartement de la princesse Pauline. Cette destination ne varia plus.
L'Empereur ne se contenta pas d'un palais principal à Porto-Ferrajo. Il touchait encore au jour de son arrivée: il n'avait pas eu le temps de penser au moment de son départ; sa pensée était une pensée de stabilité. Il ne songeait qu'à se faire un bon lit de repos, à avoir ses aises, ses jouissances, ses va-et-vient, tout ce qui constitue les douceurs de la vie princière. Pour cela, il lui fallait un pied-à-terre sur les points capitaux de l'île, une campagne ou des campagnes qui pussent le mettre à l'abri des ennuis de la monotonie. Il commença par Longone; il donna le nom de palais impérial à la maison du commandant de la place.
Jusqu'alors l'on avait dû grimper d'une manière très fatigante pour aller de Longone-Marine à la place de Longone. L'Empereur voulait faire en voiture ce trajet escarpé. La route carrossable, grâce à des zig-zac (sic), permit à l'Empereur de faire une entrée triomphale dans cette forteresse. C'était la première fois que l'on y voyait une voiture. L'Empereur descendit dans son propre palais. Les maçons, les menuisiers, les serruriers y étaient encore. L'idée d'être chez lui séduisit l'Empereur, et il en eut un contentement tant soit peu juvénile; il aimait beaucoup de pouvoir faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui: j'ai eu maintes fois occasion de constater cela.
C'était particulièrement une campagne convenable que l'Empereur désirait trouver. Tous les propriétaires offraient les leurs. L'Empereur fixa son choix sur la campagne de M. Manganaro, située dans la jolie vallée de Saint-Martin, et qui pouvait facilement être agrandie. M. Manganaro était certainement l'une des plus belles notabilités de l'île d'Elbe. Son fils aîné comptait déjà parmi les plus braves officiers de l'armée française; le plus jeune de ses enfants était cadet dans la marine impériale de l'île d'Elbe. Un troisième étudiait pour suivre la carrière du barreau dans laquelle il s'est fait un nom distingué. L'Empereur pouvait traiter aveuglément avec le père d'une famille si honorable: le marché ne traîna pas en longueur; on fit estimer, l'Empereur paya le prix de l'estimation, et tout fut fini. Néanmoins, cette propriété devint chère par le développement que l'Empereur lui donna, par la manière dont il la fit orner, et par le chemin qu'il dut faire faire pour pouvoir y aller avec la somptuosité d'un souverain. Saint-Martin coûta 180,000 francs à l'Empereur, tout compris: c'était trop. Saint-Martin reçut un nouveau baptême de nationalité française: les Français lui donnèrent le nom de Saint-Cloud. Saint-Cloud devint le joujou rural de l'Empereur: c'était son lieu de retraite et de méditation.
Saint-Cloud était au centre de l'île d'Elbe. L'Empereur ambitionnait deux autres demeures de retraite et de méditation dans les deux extrémités de l'île, à l'est et à l'ouest. À plusieurs reprises il envoya diverses personnes explorer la partie occidentale pour y trouver un endroit agréable de belle vue et où il y aurait de l'eau. La recherche fut longue et minutieuse. Enfin l'on crut avoir trouvé. L'Empereur se rendit au lieu désigné. Le site lui plut. De suite il y fit élever une toute petite maisonnette. C'était sur les hauteurs de Marciana.
Par-dessus tout, c'était au faîte d'une haute montagne, sur les débris d'un ancien temple de Jupiter que l'Empereur désirait avoir une habitation. C'était d'une beauté à la fois sauvage et admirable. De là l'oeil embrassait un horizon immense, la côte depuis le mont Argental jusqu'au golfe de la Spezzia et les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Napoléon était en extase devant ce grand spectacle de la nature: son regard de feu le dévorait. Il ne cessait point de dire: «C'est merveilleux.»
Toutefois Napoléon était effrayé de la dépense. Il répétait souvent: «Je ne suis pas assez riche pour me permettre l'accomplissement d'une telle fantaisie.» Il aimait même qu'on lui en montrât les inconvénients. Ce projet ne fut pas exécuté.
Dans la partie orientale de l'île, l'Empereur devait forcément construire ou prendre une demeure. La plus belle maison du pays, de la contrée, un beau jardin, des écuries, des dépendances, vue en plein sur la mer, mouvement perpétuel sur le rivage, rien ne manquait à l'agrément de cette habitation, et cette habitation lui appartenait. Mais je l'avais créée, et l'Empereur prenait prétexte de cela pour ne pas m'en priver. Cependant, il y avait une autre raison de délicatesse qui l'arrêtait plus particulièrement encore. L'Empereur avait dit au général Drouot: «L'hôtel de l'administration des mines me conviendrait beaucoup, on me conseille de le prendre, mais cela aurait l'air d'une persécution contre M. Pons, et j'aime mieux me priver.» C'était le maire de Rio qui lui avait donné ce conseil. Le général Drouot m'engagea beaucoup à ne pas aller au-devant des désirs de l'Empereur en lui offrant de quitter ma demeure, ce que j'aurais fait sans ces conseils. D'ailleurs, l'Empereur pouvait disposer à volonté de mon chez-moi. Je l'avais mis à ses ordres.
Pour des palais, pour des campagnes, il fallait des meubles; l'Empereur n'en avait pas du tout. Il se tira vite d'embarras. Le palais impérial de Piombino était très bien meublé. L'Empereur y envoya prendre des meubles; on n'osa pas lui en refuser; un fourrier du palais alla et revint sans coup férir. Le colonel Campbell riait de cette manière un peu anglaise de se pourvoir, disait-il, «pour compte de qui il appartiendrait»; le commissaire autrichien crut devoir faire quelques observations, ce qui ne changea rien aux dispositions prises. Le fourrier du palais signa un état circonstancié des meubles dont il avait fait choix: c'était déjà beaucoup. Le prince Borghese, forcé de quitter Turin, n'ayant pas l'espérance d'y retourner, fit expédier à Rome une quantité considérable de meubles qui lui appartenaient, et ces meubles, on les embarqua à Gênes sur un bâtiment ligurien. Le mauvais temps fit relâcher le bâtiment à Longone; l'on en prévint tout de suite l'Empereur; il ne se donna pas la peine de choisir ce qu'il y avait de bon et de meilleur: il prit tout. «Cela ne sort pas de la famille», disait-il en riant. Néanmoins il fit estimer tout ce qu'il prenait.
C'est ainsi que l'Empereur eut un garde-meuble richement monté. Aussi, il nomma un employé pour la surveillance de cette fastueuse réserve.
J'avais expédié des bâtiments de transport pour les côtes romaines. C'était la première fois que le drapeau elbois allait flotter sur ces parages. Les administrations sanitaires ne voulurent pas le reconnaître. Il fallut que ces bâtiments se rendissent à Civita-Vecchia. À Civita-Vecchia, on les mit en quarantaine. Cependant ils étaient chargés de minerai de fer pour le prince Lucien Bonaparte. L'Empereur se mit en colère; il prétendit qu'on voulait l'humilier; il se plaignit au Saint-Père. Il me donna ordre de réclamer et de protester. Je chargeai M. Franchetti, de Civita-Vecchia, de mes réclamations et de mes protestations, et M. Franchetti réclama et protesta. La chose n'eut pas de suites. Le Saint-Père reconnut le pavillon de l'île d'Elbe: il voulut même faire indemniser les bâtiments de transport dont on avait retardé le voyage.
Le prince Lucien Bonaparte était propriétaire de la principauté de Canino; les hauts fourneaux de fonte lui appartenaient; les bâtiments de transport étaient chargés pour lui. Les capitaines de ces bâtiments avaient cru d'abord pouvoir recourir à la protection de ce prince. Ce prince n'avait pas paru vouloir prendre parti entre l'Empereur et le Saint-Père. Toutefois, il avait accueilli les capitaines avec une extrême bienveillance. On les questionna beaucoup sur l'Empereur, mais ces questions portaient l'empreinte haineuse de mauvais sentiments. La princesse Lucien surtout n'avait que des paroles blessantes pour l'Empereur. Les pauvres capitaines étaient profondément blessés des vilaines choses qu'ils entendaient.
Ma position était toute particulière à l'égard du prince Lucien. Je le croyais sincèrement républicain: ce qui m'avait attaché à lui de telle manière que j'avais exposé ma responsabilité pour favoriser son établissement, car j'avais étendu le crédit officiel que je devais lui faire. J'étais allé plus loin: son établissement était dans la gêne, et de mes propres deniers j'avais converti en prêt les frais de transport qu'il ne pouvait pas payer. En ce moment-là, le prince Lucien Bonaparte était débiteur de l'administration des mines et mon débiteur. Je lui envoyais cependant du minerai. La suspension de mes envois lui aurait porté un grand préjudice, et l'Empereur, instruit de ce qui se passait, pouvait m'ordonner de les cesser. Mon embarras était grand; j'eus recours au général Drouot: il fut d'avis qu'il ne fallait encore rien dire à l'Empereur, afin de lui éviter une inquiétude; mais en même temps il me conseilla d'envoyer d'autres capitaines pour bien m'assurer de la vérité. Ces capitaines furent plus indignés encore que ceux qui les avaient précédés, mais il y eut pour eux une compensation: le prince Louis voulut les voir, et autour de ce prince tout leur parla avec éloge de l'Empereur.
Nous décidâmes, le général Drouot et moi, que je devais tout dire à l'Empereur.
L'Empereur m'écouta avec sa figure d'impassibilité factice. Après un gros moment de silence, il me dit: «Je savais ce qui se passait chez Louis, et je me doutais de ce qui se passait chez Lucien, parce que personne ne m'en parlait. Cela s'épuisera pour en venir à autre chose. Ainsi va le monde. Et Lucien finira par comprendre qu'il a tort de trop laisser jaser sa femme.»
Les capitaines marins de Rio étaient très connus à Civita-Vecchia et à Rome, et depuis que l'Empereur régnait à l'île d'Elbe, tout le monde dans ces deux villes les abordait pour leur demander des renseignements sur le grand homme, et il arrivait souvent que de hauts personnages les faisaient appeler. Les curieux payaient les matelots pour leur faire déployer le pavillon elbois. L'Empereur aimait à savoir ces petites choses.
L'Empereur visita l'île d'Elbe de manière à pouvoir parfaitement la connaître dans tous ses détails. À son retour à Porto-Ferrajo, l'Empereur disait: «Je sais mon île d'Elbe par coeur»; et c'était vrai. À Marciana, à Campo, à Poggio, à Saint-Hilaire, à Saint-Pierre, à Capoliveri, il avait tout examiné et tout apprécié.
Cette course fut vraiment triomphale. Partout on voulut que l'Empereur fît une entrée solennelle, partout on chanta le Te Deum, partout les autorités représentèrent et présentèrent. Partout le clergé harangua, partout l'on illumina, et partout, enfin, l'on essaya de surpasser Porto-Ferrajo.
L'Empereur mit de suite à profit les lumières qu'il avait acquises dans son voyage. Il autorisa une troisième madrague que M. Seno fit valoir comme il faisait valoir les deux autres. Tout le monde gagnait à cet accroissement. M. Seno méritait la bienveillance de l'Empereur. Seul artisan de sa fortune, devenu riche à la sueur de son front, n'oubliant jamais les premiers jours de sa vie laborieuse, il occupait sans cesse les pauvres qui voulaient être utilement occupés, et il secourait ceux qui après avoir beaucoup travaillé ne pouvaient plus travailler. Sa philanthropie était permanente. C'était d'ailleurs un bon père et un bon citoyen. L'Empereur désira que j'entretinse (sic) M. Seno sur la pêche des anchois et sur la pêche du corail, qui autrefois étaient familières aux Elbois. Je ne pouvais que m'en rapporter à la sagesse de M. Seno. L'Empereur approuva M. Seno, il lui promit toute sa protection, ainsi qu'à ceux qui suivraient son exemple. On fit de suite des essais. Des mesures bien combinées de prudence et de faveur furent prises afin que les négociants et les pêcheurs, encouragés par des avantages qu'ils n'avaient jamais eus, se livrassent activement à ces opérations.
J'avais demandé que les carrières de marbre de l'île d'Elbe fissent, comme les mines de fer, partie de la dotation de la Légion d'honneur: le grand chancelier avait en vain donné cours à ma demande. L'Empereur vit les carrières; il dit: «Il faut qu'elles soient exploitées», et elles furent exploitées.
Mais l'Empereur ne borna pas sa pensée à la vente du marbre brut. Il demanda au célèbre statuaire de Florence, Bartolini, de lui donner un bon professeur de sculpture, et Bartolini lui donna le professeur Bargigli de Carrare. L'Empereur m'avait chargé d'engager Bartolini à faire le voyage de l'île d'Elbe. Bartolini avait bien envie de répondre à cette honorable invitation, mais cela ne dépendit pas de lui. Le professeur Bargigli arriva à Porto-Ferrajo avec des sculpteurs et avec des marbriers. L'Empereur mit les carrières de marbre à leur disposition. Des ateliers de sculpture furent de suite ouverts; le principal de ces ateliers était à Rio-Marine; bientôt une foule d'objets d'utilité ou d'embellissement sortit de ces laboratoires. Tous les voyageurs étrangers cherchaient à s'en procurer, surtout les Anglais. Le professeur Bargigli suivit l'Empereur en France; la bataille de Waterloo le foudroya; il se trouva à Paris entièrement isolé; sa bonne étoile le conduisit à Lyon où j'étais préfet; je fus assez heureux pour l'aider à rentrer dans sa patrie.
L'Angleterre a acquis presque tout ce qui est sorti de ce laboratoire des beaux-arts. Sa Majesté ne voulait pas qu'on eût recours aux artisans du continent: «Faisons d'abord comme nous pouvons, disait-elle, puis nous ferons moins mal, ensuite nous ferons mieux, et enfin nous ferons bien.» Ce peu de paroles avaient une grande puissance d'encouragement. Il aurait fallu peu de temps pour rivaliser avec les arts manuels de Livourne et de Florence.
J'ai parlé des salines. Le regard de l'Empereur avait passé par là, les salines étaient vivifiées. Le gouvernement français les avait mal confiées, il y avait eu de l'incurie, l'opinion publique disait de la déprédation. Le fermier de ces salines, M. Rossetti (de Milan), était un très honnête homme; il aurait bien dirigé s'il avait dirigé lui-même, mais M. Rossetti ne quittait pas son pays; et son agent y voyait à sa manière. Les salines bien régies pouvaient doubler, peut-être même tripler le prix auquel on les avait affermées, et les Porto-Ferrajais faisaient des calculs positifs à cet égard. L'Empereur voulut les mettre en régie. Il me consulta pour réunir cette régie à mon administration. Je me hâtai de le détourner de ce projet.
Il me dit: «Ce ne serait pour vous qu'une surintendance.» Alors j'observai à l'Empereur que cette surintendance ferait peser sur moi la responsabilité de l'intendance, et que cette idée pourrait me rendre investigateur, peut-être même tracassier. L'Empereur ne me pressa pas davantage. M. Rossetti, partisan des Français, vint à l'île d'Elbe pour voir l'Empereur, aussi pour veiller à ses intérêts des salines. L'Empereur traita avec lui. Les salines augmentèrent de valeur. J'étais toujours dans la tempête des discussions lorsque l'Empereur eut la bonté de vouloir m'investir de cette régie. Il n'avait pas plus de fiel qu'un poulet. Son coeur était toujours désarmé.
CHAPITRE X
L'étiquette impériale.--Visiteurs de l'île d'Elbe.--Une cavalcade d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell. --Tentative de corruption sur Pons.--Arrivée d'officiers français, corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le colonel Tavelle, gouverneur de Rio.--Le général Boinod.--Aventure amusante du général Boinod avec M. Rebuffat de Longone.
L'Empereur éprouvait le besoin d'être chez lui, dans un appartement arrangé selon ses habitudes, ses goûts, ses convenances, où il pût à volonté faire le souverain et le bourgeois, et en arrivant à Porto-Ferrajo on l'avait casé comme il avait été possible de le caser. Mais le temps s'écoulait: l'Empereur ne travaillait pas comme il aurait voulu travailler, et pour lui le temps qui n'était pas complètement rempli par le travail était un temps perdu.
La translation de la maison commune au palais qui devait désormais être le palais impérial des Tuileries fut une solennité de famille, et l'Empereur, se conformant à un usage populaire, fit la fête de la crémaillère. Il eut société au premier repas dans sa nouvelle demeure.
Le palais était loin d'être arrivé au perfectionnement que plus tard il devait avoir. Les constructions ainsi que les réparations avaient besoin de sécher, les boiseries d'être peintes, les chambres tapissées. N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgré les observations du médecin, il y transporta ses lares. Le colonel Campbell admirait le contentement de l'Empereur.
La famille du général Bertrand remplaça l'Empereur à la maison commune, le général Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se colloqua dans le voisinage du palais impérial.
Presque en même temps, la demeure de Longone était définitivement habitable, et rien n'empêchait l'Empereur de s'y établir pour des temps indéterminés.
Aussitôt qu'il fut installé, l'Empereur établit des règles d'étiquette, et il y eut moins de facilité pour l'approcher. Les demandes d'audience impériale étaient adressées au général Bertrand ou au général Drouot, qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et l'heure de la réception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette règle était sans exception, même pour les personnes du pays qui n'avaient pas des emplois. Quant au travail régulier de son empire en miniature, l'Empereur faisait appeler les employés avec lesquels il voulait travailler, et cela obligeait les employés à être constamment prêts à rendre compte et à payer de leur personne.
Les présentations étaient faites par celui des deux généraux Bertrand ou Drouot auquel on s'était adressé pour avoir audience, et il n'y avait pas d'autre cérémonial. Il était facile de reconnaître la mesure de considération que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.
On ne venait pas à l'île d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu à Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait entretenu à Porto-Ferrajo, et il était tout naturel qu'on s'entretînt plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprême que l'on venait admirer. Les visites aux mines n'étaient pas la seule chose qui me faisait tenir une place dans la représentation impériale sur notre rocher. Lorsque l'Empereur voulait fêter les visiteurs, il m'engageait à leur donner à déjeuner à Rio, et cette délégation, qui n'était pas rare, devenait quelquefois embarrassante.
L'Empereur expédiait vite les personnes pour lesquelles il n'était qu'un simple objet de curiosité, surtout lorsque ces personnes portaient un grand nom. Lorsque les visiteurs étaient pénétrés d'un grand intérêt pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'épanchait sans peine et prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire à des hommes d'État d'une bonne réputation, il provoquait les discussions sur l'état du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des hommes d'État distingués, qui, vingt-quatre heures après l'avoir entendu, avaient encore une fièvre d'admiration. Les visiteurs appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait infiniment à les entretenir, et les engageait à le revoir, et il les traitait avec des égards marqués, surtout quand ils lui parlaient de la supériorité de la fabrique de Lyon, car Lyon était la cité de son coeur.
L'originalité anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La présence de l'Empereur la contenait, mais hors de la présence de l'Empereur, elle se laissait aller à des inconvenances répréhensibles.
Une cavalcade de militaires anglais vinrent à Rio pour aller visiter les mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler pour les accompagner. C'était plus que de l'originalité, c'était de la grossièreté; mais ils étaient tombés en bonnes mains. Je fus indigné contre les Anglais qui la composaient, et je défendis qu'on les accompagnât: ils furent piqués, ils s'en retournèrent, non pas sans avoir menacé de se plaindre. Restait à savoir comment l'Empereur prendrait cela. Je n'étais pas parvenu à le persuader que j'avais un caractère facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se passer il y avait autant de susceptibilité de ma part que d'impertinence de la part du général anglais. Je lui écrivis:
«Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un général) qui paraissait être le chef de la compagnie, arrêté à deux cents pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.
«Je devais à Votre Majesté, je devais à moi-même de punir cet oubli des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refusé d'aller. J'ai défendu qu'aucun employé allât.
«J'ai pensé que Votre Majesté ne serait pas fâchée de connaître la vérité de cette affaire, dans le cas où on lui en parlerait, et je me suis hâté de lui dire ce qu'il en était.
Je suis avec respect...»
L'Empereur fut charmé de ce que j'avais fait. Précisément le colonel Campbell était auprès de lui lorsqu'il reçut ma lettre, et, après l'avoir lue, il lui en communiqua le contenu. Puis il lui dit avec gravité: «Monsieur le colonel, je désire que vous fassiez connaître mon mécontentement à messieurs vos compatriotes; ils ont manqué d'urbanité, et M. Pons a bien fait de leur donner une leçon de bienséance.» Le colonel ne se fit pas répéter les paroles de l'Empereur; il écrivit à ses compatriotes. En même temps, il m'écrivit:«Je vous prie d'agréer mes excuses pour la bêtise d'un de mes compatriotes qui hier est allé aux mines. C'est le colonel Lemoine qui, ayant été à l'île d'Elbe avec le quartier général anglais, il y a plusieurs années, avait connu le surintendant et croyait le retrouver. J'espère que vous oublierez ce malentendu.» Je répondis à cette convenance par une convenance égale.
Tous les Anglais n'étaient pas de la même trempe. Les bien élevés avaient une politesse distinguée. J'avais remarqué que les Anglais qui ne voyageaient pas ensemble ne familiarisaient pas entre eux dans les rencontres fortuites. Le colonel Campbell m'en donna une raison toute particulière: «Il y a beaucoup d'Anglais de mauvaise compagnie, me dit-il, qui ne voyagent que pour dépenser et qui dépensent follement. Nos personnes comme il faut distinguent ces gens-là. Alors ils ne veulent pas les voir: voilà naturellement la cause du froid glacial qu'il y a souvent entre différentes sociétés anglaises.»
Ce qu'il y avait d'uniforme dans les Anglais, à quelque classe qu'ils appartinssent, c'était l'éloge de l'Empereur, et vraiment ils paraissaient rivaliser d'expressions louangeuses.
Un soir l'Empereur me dit: «Demain matin vous aurez la visite d'une dame anglaise extrêmement aimable, et qu'il faut faire partir de l'île d'Elbe satisfaite de tout ce qu'elle y aura vu.» Je reçus cette dame avec empressement: elle n'était pas seulement aimable, elle avait de plus une beauté angélique. Je montai à cheval pour l'accompagner aux mines. Elle ne faisait cette visite que parce que l'Empereur l'avait engagée à la faire. Elle me répétait souvent: «Faisons vite. Je dois dîner avec le grand Napoléon, et je ne voudrais pas me faire attendre.» Elle avait pourtant cinq ou six heures de plus que ce qu'il lui fallait. En prenant congé d'elle, je lui donnai le conseil en riant de bien barricader son coeur, et elle me répondit aussi en riant «d'être tranquille, que son coeur était voûté à l'épreuve de la bombe». Cette dame était à Londres lorsque les souverains de la Sainte-Alliance allèrent se pavaner dans cette capitale. Au milieu d'une société de premier ordre, elle dit hautement en voyant passer ces monarques: «Il faut convenir que ces têtes ne peuvent pas paraître de belles têtes aux personnes qui, comme moi, ont pu admirer de près celle de l'empereur Napoléon.» Et j'ai su que cette sympathie était aussi vive pour le prisonnier de Sainte-Hélène que ce qu'elle avait été pour le souverain de l'île d'Elbe.
Le colonel Campbell était extrêmement bien pour moi. Nous en étions venus à nous voir d'une manière qui avait quelque chose de plus que la froide politesse. Il me recommandait souvent de ses compatriotes, j'accueillais de mon mieux ses recommandés. Lors de mon déplorable tintamarre financier avec l'Empereur, il louait ma conduite et il alla jusqu'à m'offrir ses services, ce que je refusai avec toute l'énergie dont j'étais capable. Plus tard, il m'engagea à rentrer en France, en me promettant la protection du gouvernement anglais auprès du gouvernement français: ce conseil et cette promesse me firent frémir. Ma réponse fut bien celle que l'honneur national commandait, mais elle n'était pas telle que je l'aurais faite si je n'avais pas craint de nuire à l'Empereur. Dans une autre visite, le colonel Campbell s'expliqua plus explicitement avec ma femme: il la pressa pour qu'elle me décidât à quitter l'Empereur, toujours en assurant que la protection anglaise ne me ferait pas défaut auprès du gouvernement français. Ma femme était Française: sa douceur naturelle disparut pour faire place à son indignation. J'étais désespéré que le colonel Campbell eût pu penser de moi que j'étais capable de quitter l'Empereur sous les inspirations de l'Angleterre. C'était la première fois que j'avais eu un secret pour le général Drouot. Je voulais avoir mon libre arbitre pour terminer cette affaire, car j'y voyais ma délicatesse compromise, peut-être même ma réputation. Mais j'étais arrêté par la pensée de la situation de l'Empereur. Une affaire avec le commissaire anglais pouvait tomber pesamment sur l'Empereur. L'anxiété me dévorait; je me jetai dans les bras du général Drouot. Le général Drouot prenait ordinairement tout avec douceur; cette fois il prit la chose avec sévérité. Il alla de suite en rendre compte à l'Empereur; bientôt il vint me prendre pour l'expliquer moi-même. Je dis à l'Empereur tout ce qui s'était passé. L'Empereur m'écouta avec attention; ses traits étaient en mouvement; lorsque j'eus fini, il dit avec une espèce d'indignation: «C'est bien anglais», et puis se tournant vers moi, il ajouta: «Vous me porteriez un grand préjudice si vous faisiez de cette affaire une affaire d'honneur, car je ne saurais plus rien des intentions de l'Angleterre. Campbell n'a pas l'idée de vous offenser, il fait son métier, voilà tout. Vous me prouverez votre attachement en continuant à l'écouter sans qu'il se doute que je suis instruit de ce qui a eu lieu entre vous et lui.» L'Empereur me pressa encore d'écouter le colonel Campbell sans me laisser maîtriser par la vivacité. Le général Drouot lui fit observer que le colonel pouvait bien s'être aussi adressé à d'autres personnes, à l'intendant Balbiani par exemple. L'Empereur se mit à rire: «Que voulez-vous, dit-il au général Drouot, que les Anglais fassent de ce pauvre diable, et quel intérêt ont-ils à ce qu'il parte ou à ce qu'il reste?» Le lendemain, l'Empereur me fit dîner avec lui, le colonel Campbell était aussi invité. Je ne compris pas cette politique. Il fut très aimable pour le colonel Campbell et le fut également beaucoup pour moi. Je crois que son intention était de resserrer mes relations avec le commissaire anglais.
Mais le cabinet de Saint-James n'avait pas choisi un sot pour surveiller l'Empereur. Le colonel Campbell était un maître renard. Les réponses claires et précises de ma femme, mes visites au palais impérial, en détruisant ses espérances, l'avaient fait renoncer à ses projets. Il vint à Rio avec des Anglais, il évita le tête-à-tête et il loua beaucoup l'Empereur.
Le colonel Campbell était un homme de fort bonne compagnie, il enveloppait sa surveillance de tant de respect qu'il fallait bien y regarder pour apercevoir la permanence de son action. Ensuite je l'ai si bien trompé au moment de notre départ de l'île d'Elbe que ma tromperie équivaut à une vengeance et que je ne puis plus lui en vouloir.
Nous éprouvions une douce jouissance en voyant des Français s'associer à notre destinée. Mais l'Empereur ne pouvait pas retenir tout le monde à son service, surtout les officiers qui demandaient à être employés dans leur grade. Il en retint seulement quelques-uns qui se contentèrent des appointements nécessaires aux besoins de leur existence. Le nombre en fut petit.
Le général de brigade Bertolosi, Corse, avait commandé la place de Milan, et l'Empereur lui donna le commandement de la place de Porto-Ferrajo. C'était un digne homme qui ne s'occupait que de son service.
L'adjudant général Lébel débarqua avec une vieille dame que l'on croyait son épouse et une demoiselle qui passait pour être sa fille. L'Empereur était à Longone, il fit appeler le nouveau venu. Le nouveau venu se mit immédiatement en route pour Longone: il se fit accompagner par ses deux dames. La demoiselle était vraiment jolie, elle ajoutait à sa beauté en la faisant adroitement valoir; elle connaissait le monde. Tous les officiers de la garde impériale témoignaient hautement le désir que l'Empereur donnât le commandement de Longone à l'adjudant général Lébel. La chose paraissait pour ainsi dire décidée. Que se passa-t-il à Longone? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'à son retour de Longone, l'Empereur ne fit aucune attention à l'adjudant général Lébel et qu'on ne parla plus du commandement. Il plaça la demoiselle auprès de la princesse Pauline. À Paris, je voulus parler pour lui à l'Empereur. L'Empereur me dit: «Cet homme ne mérite pas votre estime; et si je le place, je le placerai dans un lieu sans importance.» Dans l'exil j'eus la preuve personnelle que l'adjudant général Lébel était un homme de peu de délicatesse.
Le chef de bataillon Tavelle, vieillard corse, avait longuement servi sous le gouvernement papal. L'Empereur fit un acte de charité en lui donnant un emploi pour vivre, car c'était un homme hors de tout service. L'Empereur lui avait dit: «Colonel, vous irez commander à Rio», et il alla commander à Rio. Mais de ce que l'Empereur, sans y faire attention ou par politesse, lui avait dit «colonel», quoiqu'il ne fût que chef de bataillon, il arriva à Rio avec les épaulettes de colonel, et lorsqu'on lui demandait pourquoi, il répondait: «Si je ne portais pas ces épaulettes, je donnerais un démenti à l'Empereur qui m'a traité de colonel!» Cet excellent vieillard avait eu la faiblesse d'acheter des épaulettes de colonel, sacrifiant ainsi les quelques écus qu'il avait encore à un titre fictif, et il était fier de son sacrifice.
Rio n'avait d'autres fortifications que la tour de vigie et cinq canonniers garde-côtes pour toute garnison. L'Empereur y envoya ensuite quatre cavaliers pour les besoins de mon administration. Le bon colonel Tavelle s'exagérait les devoirs de sa place. Rien n'aurait pu le faire volontairement sortir du territoire de la commune sans une autorisation expresse de l'Empereur. Le général Drouot, son chef immédiat, ne cessait pas de lui dire que son gouvernement n'était qu'une fiction, qu'il pouvait aller où il voudrait, et que l'Empereur serait bien aise de le voir à Porto-Ferrajo: il prétendait que désormais il ne pouvait saluer l'Empereur que dans le lieu que l'Empereur lui avait assigné. Ce brave homme n'avait en tout que quatre-vingts francs par mois. L'Empereur m'avait dit: «Je sais que vous aurez des égards pour lui.» Je n'avais pas besoin d'excitation pour tâcher de lui rendre la vie douce; j'avais pris toutes les précautions de délicatesse afin de lui faire accepter ma table: jamais il ne voulut y consentir. J'avais même beaucoup de peine à lui faire quelquefois accepter ma soupe. Somme toute, il avait des ridicules, mais il était soldat d'honneur.
Nous eûmes aussi un chef d'escadron polonais. Tous les Polonais qui avaient suivi l'Empereur dépassaient le chef d'escadron en supériorité. Il s'appelait Bellina. Son épouse était Espagnole: Mme Bellina n'était pas une beauté extraordinaire, mais sa figure avait un charme inexprimable, qui séduisait. Je ne crois pas qu'aucune Castillane ait jamais mieux dansé le fandango: danse enivrante qui se prête si bien au développement de toutes les grâces. La précieuse Espagnole devint aussi une des dames de compagnie de la princesse Pauline. Ensuite Mme Bellina fut jetée sur les rivages de la mer du Sud à Lima, où, honorée et honorable, elle tenait, il y a quelques années, un grand pensionnat de demoiselles.
Walter Scott a parlé d'un officier corse qui alla trouver l'Empereur pour lui offrir ses services, et dont il a mal dit le nom: c'était le chef de bataillon Colombani. M. Colombani sortait de l'armée italienne. C'était un brave, mais, en dehors de la bravoure, il avait peu de qualités sociales. Son orgueil allait jusqu'à la bêtise, ce qui l'exposait à des querelles qui finissaient souvent par le conduire sur le terrain. Il dut tirer l'épée contre un des meilleurs officiers de la garde: le jugement de Dieu fut juste, M. Colombani reçut une blessure. Il était l'offenseur. Cet officier avait aussi une jolie femme. On disait que cette dame était Corse, je crois qu'elle était Capraïaise; elle devint un des plus beaux ornements de la cour impériale. L'Empereur l'attacha à la princesse Pauline en qualité de dame de compagnie. Canova, juge suprême en fait de beauté, avait surnommé la princesse Pauline «la Vénus moderne», et, s'il avait vu les trois dames de compagnie de cette princesse, il aurait dit que c'étaient les trois Grâces. Mme Colombani n'était pas seulement jolie, aimable, elle était aussi exemplaire par la sagesse de la conduite. Elle n'avait pas été heureuse en amour; dans sa toute première jeunesse, elle avait été fiancée au brave colonel Eugène, officier corse, d'une grande espérance, et qui mourut glorieusement au champ d'honneur avant que l'hymen eût couronné sa tendresse.
Le matin du duel du commandant Colombani, l'Empereur m'avait fait appeler, et, en arrivant à Porto-Ferrajo, je trouvai le général Drouot chez moi. Il me pria de ne pas perdre de temps pour aller mettre la paix entre les combattants. J'oubliai l'Empereur, je courus, l'affaire était faite. L'Empereur ne me fit point de reproches de mon retard; mais il me blâma de ce que j'avais consenti à servir de témoin dans un duel de crânerie; il changea de langage, lorsque je lui eux (sic) fait connaître la mission pacifique que j'allais remplir dans cette querelle.
CHAPITRE XI
Un provocateur: le chevalier de l'ordre du Lys.--Tentatives d'assassinat, réelles ou supposées, de l'Empereur.--Le général Brulart.--Mésaventure d'un magistrat corse.--Rôle prêté à un officier supérieur.--Un juif de Leipzig.--Attitude du commandant Tavelle.--Les algarades de Cambronne.--Accueil fait à un vaisseau napolitain; à un officier.--Stabilité du gouvernement elbois.--Mariages d'officiers.--Aventure du général Drouot et de Mlle Vantini.--Mariage du pharmacien Gatti.
Un de ces hommes qui, branches parasites du monde social sans services publics, sans qualités privées, veulent cependant, comme Érostrate, faire passer leur nom à la postérité, vint à Porto-Ferrajo: il eut l'impudence de se promener en portant ostensiblement la décoration du Lys à la boutonnière de son habit. Venir à l'île d'Elbe pour insulter à l'infortune de l'Empereur, pour narguer le dévouement des braves de la garde, était, ce me semble, avoir pris la résolution de poursuivre jusqu'au bout cette téméraire entreprise et de tenir l'épée à la main pour en affronter les conséquences. Les citoyens de Porto-Ferrajo avaient hué le chevalier du Lys: il y avait même eu des menaces, lorsqu'un officier se présenta au malencontreux personnage, et le pria poliment d'ôter une décoration «dont l'apparition inattendue affligeait tout le monde». Mais ce chevalier, rassuré par la politesse de l'officier, refusa; l'officier, toujours avec une extrême civilité, lui dit: «Vous ne pouvez avoir mis ce lys que dans l'intention de nous offenser, et je vous demande raison de cette offense, d'autant plus outrageante qu'elle est préméditée. Allons, monsieur, choisissez les armes et finissons-en tout de suite, afin que votre audace n'ait pas d'autres suites.» Le chevalier balbutia quelques paroles, prétendit qu'il ne pouvait pas se dégrader lui-même, et, indigné de ce langage, un témoin lui arracha sa décoration et la foula dans la boue. L'Empereur fut affligé de cette aventure, il blâma sévèrement l'officier. Je ne saurais pas dire pourquoi: l'officier avait fait son devoir, le blâme de l'Empereur était injuste; peut-être n'était-il que politique, car l'Empereur avait des ménagements à garder. Le colonel Campbell était là. Le chevalier du Lys reçut l'ordre de quitter l'île d'Elbe.
Porto-Ferrajo était sous la préoccupation de cet événement, lorsqu'un bruit inattendu bouleversa l'opinion publique. Ce que je vais dire est d'une importance historique d'autant plus grande que personne ne le sait, et que, depuis la mort du respectable général Drouot, je suis le seul qui puisse en parler pertinemment. Je dirai les faits les uns à la suite des autres, comme s'ils s'étaient passés en même temps, quoiqu'ils aient eu lieu à diverses époques, et, dans l'unité de ce tout compact, le lecteur trouvera plus facilement le moyen d'en conserver la mémoire.
L'opinion publique de Porto-Ferrajo, à tort ou à raison, accusait le général Brulart, ancien chouan, alors gouverneur de la Corse, d'être chargé de se défaire, à tout prix, de l'empereur Napoléon. Cette opinion exagérait les moyens d'assassinat que le général Brulart pouvait avoir, si en effet il avait accepté un semblable mandat. Un événement de la plus haute gravité ajouta à toutes les croyances qui circulaient à cet égard.
Il y avait en Corse un assassin redoutable qui se vantait d'avoir commis plusieurs assassinats et qui débarqua à l'île d'Elbe sans qu'on sût comment. Cette clandestinité était une double violation de la loi sanitaire et de la loi de police. Un hasard presque miraculeux le fit découvrir dans la nuit. Ce misérable fut longuement interrogé; il y eut preuve morale qu'il venait assassiner. Son poignard ne pouvait être éguisé (sic) que contre l'Empereur. Avant le jour, l'Empereur le fit embarquer sur la Caroline, et il ordonna qu'on le rejetât sur les rives de la Corse. Il y avait trop de personnes dans le secret pour qu'il fût possible de taire ce qui s'était passé. J'étais à Rio, je me rendis à Porto-Ferrajo; je demandai au général Drouot ce qu'il y avait de vrai dans les bruits qui couraient; il me répondit que probablement l'Empereur m'en parlerait. Je pouvais alors compter sur la confiance de l'Empereur. Je le priai de me dire pourquoi il n'avait pas mis le brigand entre les mains de la justice, et l'Empereur m'adressa ces paroles: «Mais vous n'avez pas réfléchi que cela ne pouvait pas se faire: il n'y avait pas de crime commis, ni preuve qu'on devait en commettre, et alors il aurait fallu acquitter: ce dont Brulart n'aurait pas manqué de tirer parti.» L'Empereur ne voulut pas aller plus loin.
Il y eut encore autre chose. Parti de Bastia pour aller à Livourne, l'aide de camp du général Brulart, sans qu'un temps contraire l'obligeât à relâcher, aborda à Porto-Ferrajo et mit pied à terre. La présence de cet officier fit hautement murmurer. Le général Drouot en fut prévenu, et, en sa qualité de gouverneur général de l'île, il appela cet officier et lui intima l'ordre de partir. L'Empereur disait au colonel Campbell: «Il faut être bien osé pour se permettre une pareille incartade de curiosité, et c'est d'ailleurs de fort mauvais goût. Il aurait été étonné, monsieur l'aide de camp, si je l'avais coffré comme espion, ou de toute autre manière légale, et c'est cependant à quoi il s'exposait.» Le colonel Campbell était de l'avis de l'Empereur.
J'ai toujours répugné à croire que le général Brulart avait consenti à exécuter des projets d'assassinat.
Ce qui m'étonne à l'égard du général Brulart, c'est que ce soit, à ma connaissance, le seul homme contre lequel l'Empereur ait gardé une rancune bien conditionnée, et j'en ai la preuve. L'Empereur n'était pas haineux, surtout il n'était pas vindicatif. Il oubliait tout le mal qu'on lui avait fait ou qu'on avait voulu lui faire. Lorsqu'il m'envoya en mission dans le Midi, il me répéta vingt fois de tirer un voile sur le passé, et cependant il m'ordonna péremptoirement de m'entendre avec le maréchal Masséna pour faire arrêter le général Brulart.
L'Empereur avait, deux ou trois ans auparavant, destitué un magistrat civil; cette destitution était au moins rigoureuse. Ce magistrat était venu à l'île d'Elbe pour se justifier. Lui aussi fut accusé d'être un chef d'assassins. Un jour je reçus, à Rio, un billet pressant pour me rendre à Porto-Ferrajo. Je trouvai les dévoués dans un état de panique inconcevable. Le brave Mallet, commandant de la garde impériale, m'attendait, et il me dit d'un air effaré: «Vennez (sic) de suite au théâtre, parce que M. un tel veut y assassiner l'Empereur», et ce monsieur un tel était le magistrat qui avait été destitué. Je ne me le fis pas répéter, mais avant je passai chez le général Drouot et je ne le trouvai pas. Je me rendis auprès de l'Empereur: il était occupé. Cependant l'affiche portait que l'Empereur assisterait à la représentation. J'avais couru pour arriver avant l'heure du danger. Tout le monde était armé, j'avais fait comme tout le monde. Je m'enfermai dans ma loge. J'étais extrêmement lié avec le magistrat que l'on désignait comme un brigand. Ce pauvre magistrat vint aussi au théâtre: selon son usage, il se plaça à côté de moi, de moi qui étais armé contre lui, et tous les yeux se portèrent sur nous. Les regards du commandant Mallet flamboyaient de colère; ils me disaient: «Ne manquez pas cet homme dès qu'il fera un mouvement.» J'étais sur un brasier ardent. L'Empereur ne vint pas, j'en bénis encore le ciel! La présence de l'Empereur aurait occasionné quelque grande catastrophe. Au sortir du théâtre, je retournai chez le général Drouot pour savoir quelque chose de certain; il m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans cette accusation; l'Empereur fut du même avis. Néanmoins l'Empereur et le général Drouot ne me parurent pas avoir leur figure accoutumée.
Le magistrat sur qui planait un si affreux soupçon était incapable d'un crime. La dénonciation était une infamie: on pouvait la considérer comme une vendetta. Elle avait été faite par un Corse appelé Sandreschi, armateur de corsaires, adressée à l'ancien secrétaire de l'accusé, appelé Cazella, et ce secrétaire, qui pourtant connaissait le noble caractère du magistrat auquel il devait beaucoup de reconnaissance, avait craint de se compromettre en gardant le secret: il alla le déposer dans le sein d'un conseiller à la cour impériale, également Corse, M. Poggi. Il n'était pas permis à M. Poggi de garder le silence, quoiqu'il fût l'ami intime du magistrat incriminé. C'est ainsi que l'Empereur fut instruit.
Cette dénonciation avait fait plus qu'effleurer l'esprit de l'Empereur. Après l'événement du théâtre, il chargea le conseiller Poggi d'engager le magistrat accusé à quitter l'île d'Elbe pour se soustraire aux bruits qui couraient, et M. Poggi devait en même temps assurer le magistrat que «l'Empereur ne l'oublierait pas s'il survenait des jours meilleurs». Le magistrat justement indigné refusa de partir, et il demanda une audience à l'Empereur.
L'Empereur le reçut.
J'allais entrer chez l'Empereur lorsque le magistrat en sortit; nous nous trouvâmes face à face. Il était visible qu'il venait de pleurer: j'en fus extrêmement ému, je lui dis avec l'expression d'un grand intérêt: «Qu'avez-vous, mon ami?» Et frémissant, il me répondit: «Je ne suis plus digne d'être votre ami! Je suis un brigand venu ici pour assassiner l'Empereur, et vous devez bien être instruit de cela...» Il était désespéré, j'aurais de suite parlé à l'Empereur s'il ne m'avait prié de n'en rien faire.
Lorsque nous quittâmes l'île d'Elbe, l'Empereur n'avait pas dit que ce magistrat ferait partie de sa suite, et je pris sur moi de le faire monter sur le brick l'Inconstant. Sans cela il y serait venu à la nage. Je prévins le général Drouot que je m'étais permis cette infraction aux ordres donnés.
Sur le brick, l'Empereur me demanda «si c'était moi qui avais décidé l'embarquement du magistrat», et sur ma réponse affirmative, il fit un sourire d'approbation.
Au golfe Jouan, l'Empereur donna quelques étoiles d'honneur, et le magistrat ne fut point compris dans cette distribution. C'était confirmer les bruits qui l'avaient accablé, je me permis de le dire à l'Empereur. L'Empereur me répondit froidement: «Il n'en est pas temps encore.» Cependant, aux portes de Grasse, il m'ordonna d'acheter un cheval pour ce magistrat, et comme ce magistrat, fameux piéton, avait encore plus besoin d'argent que d'un cheval, je lui donnai la somme nécessaire pour se monter à sa fantaisie. Il ne prit que le plus strict nécessaire. Remonté sur le trône, l'Empereur comprit que l'épreuve du magistrat était accomplie: il l'appela à de hautes fonctions, il nomma le fils de ce magistrat à un emploi supérieur. Ce magistrat m'a prié instamment de ne point le nommer en parlant de cette triste affaire. Je lui obéis à regret, car son nom est un beau nom, dont les Corses peuvent s'honorer.
Durant les Cent-Jours, ce magistrat se montra intègre, dévoué, après les Cent-Jours, lorsque c'était la mode de crier contre l'Empereur, il n'en parla qu'avec un sentiment d'amour et de respect. Jamais il ne chercha à se rapprocher de la Restauration. Son fils, aujourd'hui conseiller à une cour royale, est un juge exemplaire que la considération publique entoure. J'ajoute encore que le délateur Sandreschi, armateur en course, était un homme de peu de valeur morale, et qu'on l'avait maintes fois soupçonné de prêter la main à la piraterie.
Une autre nouvelle confidentielle d'assassinat transpira aussi, mais elle fut très peu ébruitée, et l'on n'en aurait pas parlé du tout, si l'Empereur avait vraiment voulu l'ensevelir dans le plus profond secret. Cette nouvelle portait qu'il fallait se tenir en garde contre un officier supérieur qui devait venir à l'île d'Elbe. Elle était donnée par un général,--de la part du maréchal Soult, disait-on,--et motivée sur la conduite que cet officier supérieur avait tenue depuis que l'Empereur avait quitté Fontainebleau. Dire que l'Empereur devait se tenir en garde contre cet officier supérieur, ce n'était pas dire que cet officier supérieur devait assassiner l'Empereur, et c'est pourtant ainsi que l'on expliqua l'avis reçu. L'Empereur contribua à cette explication en cherchant un peu trop à prouver qu'il était impossible que cet officier supérieur ne lui fût pas entièrement dévoué, malgré les sentiments de circonstance qu'il devait afficher. Toutefois la certitude que l'officier supérieur avait une mission criminelle resta incarnée: on ne voulut pas s'en départir, et si cet officier supérieur était venu à Porto-Ferrajo, il aurait certainement été abreuvé d'amertumes. Plusieurs années après, dans l'exil, la princesse Élisa me parlait de ce fait comme s'il était avéré, et elle me disait: «Un tel devait aller tuer l'Empereur.» Lorsque au sortir du château d'If je me rendis auprès de l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, l'officier supérieur était de service. L'Empereur me dit seulement: «J'espère bien que vous n'avez pas partagé les crédulités de ces visionnaires, qui ne voient partout que des fantômes ensanglantés.»
Enfin il fallut nous prémunir contre les tentatives d'un autre assassin; mais pour celui-ci la chose était officielle. L'Empereur me prévint «qu'il avait reçu l'avis, de trois endroits différents, par des personnes sûres, qu'un juif, borgne, vendeur de livres à Leipzig, avait reçu une somme considérable pour tenter de l'assassiner, et que ce juif, venant de Naples ou de Civita-Vecchia, devait débarquer à Rio-Marine». Il m'ordonna de faire arrêter cet homme dès qu'il aurait touché au rivage, de le mettre au secret le plus rigoureux, et d'apposer le scellé sur tous ses effets. L'assassin présumé devait être accompagné d'une bibliothèque de choix, qu'il offrirait à l'Empereur, ce qui lui donnerait une grande facilité de l'approcher et de le poignarder. Cette nouvelle était connue à Rio comme dans toute l'île, lorsque des bâtiments riais mirent à la voile pour les lieux d'où le juif devait partir, et si la chose était telle qu'on l'avait écrit à l'Empereur, ce juif, nécessairement sur ses gardes, avait été prévenu à temps de l'accueil que les Elbois lui préparaient.
Lorsque l'Empereur me donna ses ordres, je croyais que personne n'était dans le secret, et je priais l'Empereur de ne pas en parler. «Non, me dit-il, il faut au contraire en parler beaucoup, car je veux me plaindre et faire savoir aux peuples comme les rois me traitent. Je n'ai été que trop réservé. Faites-vous aider dans votre surveillance par le vieux commandant Tavelle.» Je représentai à l'Empereur que le bon commandant Tavelle ne se croirait plus permis de coucher chez lui, et qu'il ferait porter son lit sur les bords de la mer, ce qui l'exposerait à tomber malade. L'Empereur me dit en riant: «La maladie serait bien plus grave et plus prompte s'il allait s'imaginer que je le crois incapable de veiller au salut de l'Empire...» Ce que j'avais prévu arriva. Dès que j'eus averti ce pauvre commandant Tavelle que l'Empereur désirait qu'il m'aidât à surveiller l'arrivée du juif assassin, il bouleversa tout le pays. Il ne voulait plus voir de borgnes. Le maire de Rio-Montagne était borgne: il voulut venir à la Marine; mal lui en arriva. Le commandant Tavelle lui en voulait déjà beaucoup, parce qu'il le regardait comme le principal auteur des tracasseries auxquelles j'avais été en butte. Il l'accosta comme un furieux: «Monsieur, lui dit-il, que venez-vous faire ici? Ce n'est pas votre poste, et je vous ordonne de vous retirer.» Le maire, stupéfait, frémissant de rage, observa qu'il était citoyen, maire, chambellan: «Oui, lui répliqua le commandant, oui, mais vous êtes marqué comme celui qui vendit Notre-Seigneur, et comme celui qui veut tuer l'Empereur, et c'est un mauvais signe. Retirez-vous.» Le maire de Rio-Montagne dut se retirer, malgré qu'il eût appelé le maire de Rio-Marine à son secours. Je n'étais pas sur les lieux. Lorsque j'y revins, le commandant Tavelle me raconta «comme quoi il avait traité le borgne à l'instar d'un juif, ni plus ni moins», et il ne pouvait pas comprendre que cela me fît de la peine. Le maire de Rio-Montagne se plaignit à l'Empereur. L'Empereur ne donna aucune suite à la plainte, qui n'était cependant pas sans gravité. Lorsque l'Empereur m'en parla, je lui fis observer, ainsi que je l'avais déjà fait, combien le zèle du brave Tavelle pouvait devenir compromettant. L'Empereur me chargea de lui dire que le juif ne venait plus à l'île d'Elbe, et que tout devait par conséquent rentrer dans l'ordre accoutumé. Toutefois il me pressa de continuer la surveillance. Je me sentis soulagé d'être débarrassé de la coopération du vieux colonel. Il avait sans cesse le glaive hors du fourreau; il aurait fini par en faire usage sans trop savoir ni pourquoi ni comment. Certainement, si le juif avait débarqué, il lui aurait passé l'épée à travers le corps, et il aurait cru avoir rempli sa tâche.
Je terminerai cette douloureuse série de projets ou de tentatives d'assassinat par une parole échappée à l'Empereur. Nous étions à Rio, j'avais suivi l'Empereur dans sa chambre à coucher; je lui parlais de toutes les trames que ses ennemis ourdissaient: il me dit: «Ce ne sont pas mes ennemis. Ce sont les ennemis de la France. Vous ne savez pas tout: vous ne savez presque rien. Ils ont eu des intentions plus perverses encore...» De suite il parla d'autre chose. C'était bien évident qu'il ne voulait pas continuer sur le même sujet. Néanmoins, j'ai ensuite, deux fois, entendu dire à l'Empereur, avec un sentiment de douleur amère qui pénétrait: «Les plus grands assassins du monde sont ceux qui veulent faire égorger un ennemi désarmé.»
Un vaisseau de haut bord, portant pavillon napolitain, se présenta sur la rade de Porto-Ferrajo, s'approcha le plus possible de la place, hissa la bannière elboise à son grand mât, et il salua de vingt et un coups de canon, ainsi que de trois hourras de «Vive l'empereur Napoléon!» Il était impossible de faire une plus grande politesse de salutation.
Sans doute, nous ne pouvions pas, à l'île d'Elbe, être les amis de Murat. Mais le peuple napolitain ne devait pas être responsable du crime de son roi. D'ailleurs, il y avait des relations quotidiennes entre Naples et Porto-Ferrajo. C'était sur une frégate napolitaine que la princesse Pauline était venue à Porto-Ferrajo.
Bientôt le grand canot du vaisseau napolitain se dirigea vers la maison sanitaire, monté par l'état-major du vaisseau. Le commandant,--un contre-amiral,--demanda à descendre à terre pour aller présenter ses respectueux hommages à l'Empereur. On prévint tout de suite le gouverneur de la place, le général Cambronne. Le général Cambronne pouvait, dans deux minutes, avoir l'opinion de l'Empereur; il ne chercha pas à la connaître; il accourut immédiatement à la maison sanitaire. Le commandant napolitain renouvela sa demande, et il paraissait s'attendre à une réponse d'urbanité. Mais, à la vue de l'uniforme napolitain, le général Cambronne fut atteint d'un accès de folie, et dans son paroxysme de déraison, après avoir traité les officiers napolitains d'infâmes, de brigands, de scélérats, il les menaça de les faire fusiller s'ils ne se retiraient pas; il ordonna à l'officier du poste de faire charger les armes. Le général Cambronne aurait fait ce qu'il avait dit si le canot napolitain n'avait pas poussé au large. Dès que le canot fut de retour à bord du vaisseau, il y eut vraiment un coup de théâtre maritime: le commandant napolitain s'imaginait que la forteresse allait tirer sur lui; il fit amener la bannière elboise, orienter ses voiles, et dans un clin d'oeil il cingla en pleine mer. Tout le monde était dans la plus grande stupéfaction.