Note (retour) — L'ÎLE D'ELBE
Reading edition
Il existe en effet de certains passages des souvenirs de Pons des versions différentes qui montrent avec quelle conscience cet honnête homme s'essayait au métier d'historien. Il s'y efforce de serrer de plus en plus près la vérité, et, d'autre part, dans son texte définitif, il retranche certaines affirmations qui, après réflexion, lui semblèrent excessives. Je ne citerai qu'un exemple de ce travail de revision, portant sur le récit des assassinats tentés ou projetés contre l'Empereur: Pons l'avait rédigé d'abord pour le placer dans un article de journal qu'il n'acheva pas, puis l'a rédigé à nouveau pour l'insérer dans son ouvrage. La première rédaction subsiste. On voit que le récit est identique dans les deux versions, mais qu'il y a de légères différences entre les deux. Ainsi, dans la première, Pons, parlant de l'émissaire de Brulart 16, dit que «ce brigand avait assassiné trente-deux personnes». Ce brigand est devenu dans la seconde version un «assassin redoutable qui a commis plusieurs assassinats», ce qui est moins romanesque que le chiffre précis donné d'abord, et quelque peu suspect. Dans la première version, Pons rapporte que l'Empereur lui prescrivit de ne rien négliger pour opérer l'arrestation du général Brulart; dans la seconde, avec plus de sagesse, de modestie et de vraisemblance, Pons est seulement chargé de «s'entendre avec Masséna pour arrêter Brulart». L'affaire du magistrat est racontée en quelques lignes seulement dans la première version; l'auteur l'a amplifiée dans la seconde, mais sans en modifier aucun détail caractéristique. L'officier supérieur dénoncé par Suchet est accusé, dans la première version, de vouloir empoisonner l'Empereur: il y a seulement assassiner dans la seconde. Enfin, dans l'histoire du juif de Leipzig, la première version contenait la citation d'un mot de l'Empereur que Pons n'a pas conservé dans la seconde: «On ne se venge pas d'un crime par un autre crime, faisait-il dire à l'Empereur, et égorger même un assassin est toujours un crime.» La suppression de ce mot généreux indique-t-elle que Pons n'était plus assez sûr de son authenticité? L'examen de ces variantes prouve en effet que Pons n'a pas toujours rapporté avec une fidélité textuelle les paroles de l'Empereur. La comparaison des deux versions de son dialogue avec lui sur Télémaque est instructive à cet égard 17: il ne reproduit identiquement que les mots les plus essentiels de Napoléon; pour l'ensemble de la conversation, il ne donne que le dessin général. Cette constatation n'est pas sans prix, car elle empêchera d'attribuer sans réserves à Napoléon des mots et des paroles peut-être retouchés par Pons de l'Hérault, et qui ont perdu à cette traduction un peu de leur solidité d'airain et de leur imperatoria brevitas. Et, puisqu'il s'agit de l'authenticité des paroles de Napoléon, signalons ici ce que rapporte Pons des dictées de l'Empereur 18. La façon abrégée dont il dit que Bertrand recueillait les propos et les ordres de son maître, est assez propre à modifier l'opinion reçue sur les talents épistolaires de l'Empereur.--Il n'y a donc pas de détails importants à regretter dans les variantes, ni dans les petits fragments de texte de Pons que j'ai dû laisser tomber. Relevons-y cependant, pour ne rien omettre, un court récit de la tempête essuyée par Napoléon à son premier voyage à la Pianosa 19, lequel a disparu, peut-être par un oubli de Pons, de la version définitive: l'anecdote a son intérêt.