PRÉFACE. (continued 2)
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Le ballet de Duport finit par l’apothéose de Cendrillon. Elle est dans une forêt sombre ; une toile tombe, et l’on aperçoit un palais immense élevé sur une colline éclairée par la lumière magique de ces feux blancs dont on a l’usage à Milan, mais que l’on emploie bien mieux ici. Je sors, et je trouve l’escalier encombré d’une foule immense. Il faut descendre, en marchant sur les talons du voisin, trois rampes rapides. Les Napolitains appellent cela une beauté. Ils ont mis le parterre de leur théâtre au premier étage : voilà ce que, dans l’architecture moderne, on appelle une idée ingénieuse ; et, comme il n’y a qu’une seule rampe pour les deux ou trois mille spectateurs, et que cette rampe est toujours encombrée de domestiques et de décrotteurs, on peut juger de l’agrément.
En résumé, cette salle est superbe, la toile baissée. Je ne me dédis point, le premier coup d’œil est ravissant. La toile se lève, et vous allez de désappointemens en désappointemens. Vous êtes au parterre, MM. les Gardes du Corps vous relèguent à la douzième banquette. L’on n’entend pas du tout ; l’on ne peut distinguer si l’acteur qui se démène là-bas est vieux ou jeune. Vous montez à votre loge : une lumière éblouissante vous y poursuit. Pour vous dédommager des cris de la Colbran, vous voulez lire le journal en attendant le ballet : impossible ; il n’y a pas de rideaux. Vous êtes enrhumé, et voulez garder votre chapeau : impossible ; un prince honore le spectacle de sa présence. Vous vous réfugiez au café : c’est un couloir lugubre, d’un aspect abominable. Vous voulez aller au foyer, un escalier roide et incommode vous y fait arriver essoufflé.
21 février. — Je me sens possédé par ce noir chagrin d’ambition qui me poursuit depuis deux ans. A la manière des Orientaux, il faut agir sur le physique. Je m’embarque, je fais quatre heures de mer, et me voilà à Ischia, avec une lettre de recommandation pour don Fernando.
Il me conte qu’en 1806 il s’est retiré à Ischia, et qu’il n’a pas revu Naples depuis l’usurpation française qu’il abhorre. Pour se consoler du manque de théâtre, il élève une quantité de rossignols dans des volières superbes. « La musique ! cet art sans modèle dans la nature, autre que le chant des oiseaux, est aussi comme lui une suite d’interjections. Or, une interjection est un cri de la passion, et jamais de la pensée. La pensée peut produire la passion, mais l’interjection n’est jamais que cette dernière, et la musique ne saurait exprimer ce qui est sèchement pensée. »
Je passe quatre heures fort agréables avec don Fernando qui nous déteste, et les bons habitans d’Ischia. Ce sont des sauvages Africains. Bonhomie de leur patois. Ils vivent de leurs vignes. Presque pas de trace de civilisation ; cet aspect, et le mouvement de la mer, me ramènent au bon sens.
22 février. — Que je suis fâché de ne pas pouvoir parler du bal charmant donné par M. Lewis, l’auteur du Moine, chez madame Lusington sa sœur ? Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, cette pureté anglaise rafraîchit le sang. Je danse à la même écossaise que lord Chichester, âgé de quatorze ans, et qui est simple aspirant à bord de la frégate arrivée hier. Les Anglais connaissent les miracles de l’éducation ; ils vont en avoir besoin ; je lis sur la figure de quelques Américains qui étaient là, que d’ici à trente ans l’Angleterre sera réduite à n’être qu’heureuse. Lord P*** en est convenu. « Vous êtes abhorrés partout, mais surtout par les basses classes de la société. Les gens instruits distinguent lord Grosvenor, lord Holland, et le gros de la nation de votre ministère. Mais cette haine de l’Europe fût-elle vingt fois plus ardente, chaque état va avoir la colique pendant cent ans, pour arracher une constitution, et aucun n’aura de marine avant le vingtième siècle. Si vous échappez à la révolution, que la vanité blessée de Canning et de lord Castlereagh vous prépare, les Américains vous abhorrent, et vous attendent dans vingt ans avec cinq cents corsaires. Vous voyez bien que les Français ne sont plus vos ennemis naturels ; la fuite de M. de Lavalette et l’emprunt ont commencé la réconciliation. Soyez bonnes gens avec nous[16]. »
Lord P***, un des hommes les plus éclairés d’Angleterre, est convenu de tout en soupirant. — Je retrouve la jolie comtesse qui va voir son mari à Terracine. Décidément, les Anglaises l’emportent par la beauté. Milady Douglas, milady Lansdown.
23 février. — Ce soir, bal masqué. Je vais à la Fenice, et ensuite, à minuit et demi, à San-Carlo. Je m’attendais à être ébloui ; pas du tout, le salon que l’on fait sur le théâtre, au lieu de la magnificence que les décorateurs de la Scala se plaisent à étaler en cette occasion, est garni d’une belle toile blanche, couverte de grosses fleurs de lis en papier d’or. Le billet ne coûte que six carlins (cinquante-deux sous.) Canaille complète : le foyer, où il y a vingt tables couvertes d’or, est cependant mieux composé. Je m’amuse à voir jouer une jolie duchesse avec laquelle j’ai dansé à la fête donnée chez le roi. Elle est assise à quatre pas de la table, et c’est son amant qui met l’argent et le retire : sa belle physionomie n’a rien de l’air hideux des joueuses.
24 février. — La belle Écossaise, madame la C. R., me disait ce soir : « Vos Français, qui brillent tant le premier moment, n’entendent rien à faire naître les grandes passions. Le premier jour il ne faut que réveiller l’attention ; ces beautés brillantes, qui éblouissent d’abord, et qui ensuite perdent sans cesse, ne règnent qu’un instant. — Voilà, dis-je, qui m’explique la manière très-froide dont je vais me séparer de Saint-Charles. »
Un prince napolitain, qui est là, se récrie beaucoup. Il répond aux objections à la manière italienne, c’est-à-dire en répétant, et criant un peu plus, la phrase à laquelle on vient de répondre. Je regardais dans la salle, espérant le faire finir faute d’écouteur, lorsque je m’aperçois qu’il répète à tous momens le mot baroque, Agadaneca. C’est un opéra superbe, protégé par le ministre, dédié d’avance au roi, et que l’on répète depuis cinq mois. Tout le monde annonce que l’on aura enfin un spectacle digne de Saint-Charles.
25 février. — Je reviens de Pestum. Route pittoresque.
Voulez-vous trouver les procédés les plus révoltans ? Voyez l’intérieur des ménages de la Calabre. Anecdotes incroyables qu’on m’a racontées ce matin. L’année dernière je lisais tous les auteurs originaux du moyen âge, Capponi, Villani, Fiortifiocca, etc. Je trouvais à tous momens des anecdotes telles que le massacre de Césène, par Clément VII, anti-pape[17]. Et cependant au bout du compte, on se sent plein de respect et presque d’amitié pour ces figures colossales, les Castruccio, les Guglielmino, les comtes de Virtù. Dans les histoires du dix-huitième siècle, il n’y a aucune de ces horreurs, et à la longue, on se sent soulever le cœur de mépris[18].
26 février. — Ce que j’ai vu de plus curieux dans mon voyage, c’est Pompeja ; on se sent transporté dans l’antiquité : j’y suis retourné aujourd’hui pour la septième fois. Ce n’est pas le lieu d’en parler. On a découvert deux théâtres ; il y en a un troisième à Herculanum : rien de plus entier que ces ruines. Je ne comprends pas le ton mystique avec lequel M. Schlegel vient nous parler des théâtres anciens : apparemment que je n’ai pas le sens intérieur. Le monde ayant commencé pour nous, par des républiques héroïques, il est simple que leur produit paraisse sublime à des âmes étiolées par la monarchie, comme Racine.
27 février. — Je sors de Saül au théâtre Nuovo. Il faut que cette tragédie agisse sur la nationalité intime des Italiens. Elle excite leurs transports. Ils trouvent de la grâce tendre, à l’Imogène, dans Michol. Tout cela m’est invisible, de manière que j’ai fait la conversation avec le jeune duc libéral, qui m’a prêté sa loge. Nous avions, à côté de nous, une jeune fille dont les yeux peignaient l’amour tendre et heureux, avec une force que je n’ai jamais vue. Trois heures ont volé avec la rapidité de l’éclair. Son promis était avec elle, et la mère souffrait qu’il lui baisât la main.
Mon duc me contait qu’on ne permet ici que trois tragédies d’Alfieri ; à Rome, quatre ; à Bologne, cinq ; à Milan, sept. Par conséquent, l’applaudir est une affaire de parti : qui lui trouve des défauts est un ultrà.
Alfieri manqua d’un public. Le vulgaire est nécessaire aux grands hommes, comme les soldats au général. Le sort d’Alfieri fut de rugir contre les préjugés et de finir par s’y soumettre. En politique, il ne conçut jamais l’immense bienfait d’une révolution qui donnait les deux chambres à l’Europe et à l’Amérique, et faisait maison nette. Même dans son art, il ne vit pas en quoi péchait Racine.
Alfieri est peut-être l’homme le plus passionné qu’il y ait eu parmi les grands poètes. Mais d’abord il n’eut jamais qu’une passion ; et en second lieu, ses vues furent toujours extrêmement étroites en politique. Il ne comprit jamais (voir les derniers livres de sa vie[19]), que pour faire une révolution il faut créer de nouveaux intérêts, id est de nouveaux propriétaires. D’abord il n’avait pas d’esprit en ce genre, en second lieu il était noble et noble piémontais[20]. L’insolence de quelques commis de la douane de Pantin, en lui demandant son passe-port, et le vol de douze ou quinze cents volumes, trouvant dans son cœur tous les préjugés nobiliaires, l’empêchèrent à jamais de comprendre l’Histoire de Hume et le mécanisme de la liberté. Cette âme si haute ne vit pas que la condition sine quâ non, pour écrire quelque chose de passable en politique, c’est de s’isoler des petits frottemens personnels auxquels on peut avoir été exposé. Sur la fin de sa vie, il disait que pour avoir du génie, il fallait être né gentilhomme ; enfin, méprisant la littérature française jusqu’à la haine, il n’a fait qu’outrer le système étroit de Racine.
1er mars. — Agadaneca. Je n’ai jamais rien ouï de plus pompeusement plat : cela n’a duré que depuis sept heures jusqu’à minuit et demi, sans un seul moment de relâche, et sans le plus petit chant dans la musique. Vivent les pièces protégées par la cour ! Ce qu’il y a de mieux c’est une sale de l’appartement de Fingal (car nous sommes dans Ossian), garnie de tous les petits meubles à la mode inventés depuis dix ans à Paris. J’ai obtenu la faveur d’aller sur la scène. Les pauvres petites danseuses de l’école disaient : « Travailler cinq mois pour se voir sifflées de la sorte ! » Je faisais un compliment de condoléance à la première chanteuse : « Ah ! monsieur, le public est bien bon ; je m’attendais qu’on nous jetterait les banquettes à la tête. » En effet, les auteurs, que je ne croyais que plats, sont de plus sots. Elle m’a montré leur dédicace au roi, imprimée dans le livret. Ils ressuscitent tout simplement les grands effets de la tragédie grecque.
La musique du troisième acte, qui est une espèce de ballet en danse pyrrhique, est de M. de Gallemberg. C’est un gentilhomme allemand établi à Naples, et qui a du génie pour la musique à danser : celle d’aujourd’hui ne vaut rien ; mais j’en ai entendu dans César en Égypte et dans le Chevalier du Temple qui redoublait cette espèce d’ivresse produite par la danse. Cette musique doit être une esquisse brillante, la mesure y acquiert une grande importance, elle n’admet pas les détails d’orchestre le triomphe de Haydn, les cors y jouent un grand rôle. Le moment où César est admis dans la chambre à coucher de Cléopâtre a une musique digne des houris de Mahomet. Le génie mélancolique et voluptueux du Tasse n’aurait pas désavoué l’apparition de l’ombre au Chevalier du Temple. Il a tué sa maîtresse sans la reconnaître. La nuit, égaré dans une forêt de la Terre-Sainte, il passe près de son tombeau ; elle lui apparaît, répond à ses transports en lui montrant le ciel, et s’évanouit. La figure noble et pâle de la Bianchi, la tête passionnée de Molinari, la musique de Gallemberg formaient un ensemble qui ne sortira jamais de la mémoire de mon âme. A Milan, la musique de Gallemberg est sur tous les pianos.
2 mars 1817. — Je ne saurais dire combien je suis attristé de quitter Naples sans avoir eu une seule jouissance musicale.
Je vais au théâtre Nuovo. La compagnie de’ Marini y donne sa cent quatre-vingt-dix-septième représentation. Le gros Vestris est le meilleur acteur d’Italie ; il égale Molé et Ifland dans le Burbero benefico (Bourru bienfaisant), dans l’Ajo nell’ imbarazzo, et dans je ne sais combien de mauvaises rapsodies qu’il fait valoir. C’est un homme à voir vingt fois de suite sans ennui.
Après Vestris, je place Galli le chanteur ; l’homme qui, dans la même semaine, fait le prince hongrois de la Testa di Bronzo, Legerezza, petit poète romain au service d’un lord de mauvaise humeur dans Teresa et Claudio, et le bon paysan suisse de la Folle par Amour de Weigl, a reçu du Ciel le talent de la comédie.
Les Italiens, et surtout les Italiennes, mettent au premier rang de’ Marini que je viens de voir dans li Baroni di Felsheim, pièce traduite de Pigault-Lebrun, et dans les Deux Pages. Pour des raisons à moi connues, le naturel simple ne plaît pas dans les livres en Italie, il leur faut toujours de l’enflure et de l’emphase. Les Éloges de Thomas, le Génie du Christianisme, la Gaule poétique, et tous ces écrits poétiques, qui, depuis dix ans, font notre gloire, semblent faits exprès pour les Italiens. La prose de Voltaire, d’Hamilton, de Montesquieu, ne saurait les toucher. Voilà le principe sur lequel est fondée l’immense renommée de de’ Marini. Il suit la nature, mais de loin, et l’emphase a encore des droits plus sacrés sur son cœur. Il a ravi toute l’Italie dans les rôles de jeunes-premiers ; maintenant il a pris les pères-nobles. Ce genre, admettant l’enflure, il m’y a fait souvent plaisir.
La naïveté est une chose inconnue en Italie, et cependant personne n’y peut souffrir la Nouvelle Héloïse. Le peu de naïveté que j’aie jamais rencontré c’est chez Mlle Marchioni, jeune fille dévorée de passions, qui joue tous les jours, souvent deux fois ; vers les quatre heures en plein air, pour le peuple ; le soir, aux lumières, pour la bonne compagnie. Elle m’a touché jusqu’au saisissement, à quatre heures, dans la Pie Voleuse, et, à huit, dans la Francesca da’ Rimini, tragédie de M. Pelicò. Madame Tassari, qui joue dans la troupe de de’ Marini, n’est pas mal dans ce genre. Son mari, Tassari, est un bon tyran.
Blanès, avant qu’il se fût enrichi par un mariage, était le Talma d’Italie. Il ne manquait ni de naturel, ni de force ; il était terrible dans l’Almachilde de Rosmunda. Cette reine, si malheureuse et si passionnée, était représentée par madame Pelandi qui m’a toujours ennuyé, mais qui était fort applaudie.
Pertica, que j’ai vu ce soir, est un bon comique, surtout dans les rôles chargés. Il m’a fait bâiller à outrance dans le Poeta fanatico, une des plus ennuyeuses pièces de Goldoni, qu’on joue sans cesse. Il a été fort applaudi dans le caractère de Brandt, et a mérité son succès surtout à la fin lorsqu’il dit à Frédéric II : Je vous écrirai une lettre.
Ce qui m’a frappé, c’est le public ; jamais d’attention plus profonde, et, chose incroyable à Naples, jamais de silence plus complet. Ce matin à huit heures il n’y avait plus de billets : j’ai été obligé de payer triple.
Le patriotisme d’antichambre de M. Turgot, qui aujourd’hui n’existe plus en France que pour la musique, est le grand ridicule italien. Chaque ville défend avec fureur ses plus mauvais écrivains. Baretti leur reprochait déjà ce faible, il y a trente ans. Je vois deux exceptions : la supériorité qu’ils accordent à la danse française et la curiosité d’enfant avec laquelle ils gobent les traductions de toutes les niaiseries sentimentales du théâtre allemand.
Applaudir à la danse française, c’est dire qu’on a fait le voyage de Paris. Ils ont une sensibilité si profonde et si vraie, et ils lisent si peu, qu’un roman dialogué quelconque, pourvu qu’il y ait des événemens, est sûr de toute leur sympathie. Depuis trente ans il n’a pas paru un roman d’amour en Italie. J’ai vu que l’homme, occupé d’une passion, n’est pas sensible même à la peinture la plus aimable de cette passion. Ils n’ont pas de feuille littéraire. M. R*** me disait : « Donnez-moi une forteresse, et j’oserai dire la vérité aux auteurs. »
On donnait pour petite pièce la Jeunesse de Henri V. Pertica a beaucoup fait rire le prince dom Léopold qui assistait au spectacle ; mais, bon Dieu ! quelle charge comparée à Michaut ! Un prêtre italien, assis à côté de moi, ne pouvait concevoir le succès de cette pièce à Paris. « Vous vous arrêtez aux mots, et n’arrivez pas jusqu’aux caractères : Henri V est un niais. » Le comte Giraud, Romain, a fait deux ou trois pièces comiques : l’Ajo nell’ imbarazzo, le Disperato per eccesso di buon core. L’avocat Nota, Sografi, Federici tombent sans cesse dans le drame, et même les comédies comiques sont faites pour une société moins avancée que la nôtre. Molière est à Picard ce que Picard est à Goldoni.
Encore dans ce genre il n’y aura rien en Italie qu’après les deux chambres. Ils n’osent pas être eux-mêmes, et en sont encore au traité du poëme épique du P. Bossu. Le comique italien aura la couleur du Philinte de d’Églantine.
Naples, 5 mars. — Je viens de faire trente milles inutiles. Caserte n’est qu’une caserne dans une position aussi ingrate que Versailles. A cause des tremblemens de terre, les murs ont cinq pieds d’épaisseur : cela fait, comme à Saint-Pierre, qu’on y a toujours chaud. Aujourd’hui les thermomètres dans les appartemens étaient à 16 degrés. Murat a essayé de faire finir ce palais : les peintures sont encore plus mauvaises qu’à Paris, et les décors plus grandioses.
Pour me dépiquer je vais à Portici et à Capo-di-Monte, positions délicieuses, et telles qu’aucun roi de la terre ne peut en trouver. Portici est pour Naples ce que Monte-Cavallo est pour Rome. Les Italiens qui ont la conviction intime, et sans cesse démontrée, que nous sommes des Barbares pour tous les arts, ne peuvent se lasser d’admirer la fraîcheur et l’élégance de nos ameublemens.
Comme je sortais du Musée des peintures antiques de Portici, j’ai trouvé trois capitaines de la marine anglaise qui y entraient. Il y a vingt-deux salles. Je suis parti au galop pour Naples ; mais, avant d’être au pont de la Madeleine, j’ai été rejoint par mes trois capitaines qui m’ont dit que ces tableaux étaient admirables, et l’une des choses les plus curieuses de l’univers. Ils y ont passé de trois à quatre minutes.
Ces peintures, si considérables aux yeux des érudits, sont des fresques enlevées à Pompeïa et à Herculanum. Il n’y a point de clair-obscur, peu de coloris, assez de dessin, et beaucoup de facilité. La reconnaissance d’Oreste et d’Iphigénie, en Tauride, et Thésée remercié par les jeunes Athéniens, pour les avoir délivrés du minotaure, m’ont fait plaisir. Il y a beaucoup de simplicité noble, et rien de théâtral. Cela ressemble à de mauvais tableaux du Dominiquin, en observant qu’il y a des fautes de dessin qu’on ne rencontre pas chez ce grand homme. On trouve là, parmi des quantités de petites fresques effacées, cinq ou six morceaux capitaux, de la grandeur de la Sainte Cécile de Raphaël. Ces fresques ornaient une salle de bain à Herculanum. Il faut être sot comme un savant pour prétendre que cela est supérieur au quinzième siècle : ça n’est qu’extrêmement curieux.
6 mars 1817. — Le Journal de Naples défend le théâtre de Saint-Charles contre la Gazette de Gênes. Je crois que tous les dieux et déesses de la mythologie, et tous les poètes latins sont cités dans cet article qui a beaucoup de succès : il est tissu de mensonges.
Le Martin Scriblerius d’Arbutnot est oublié à Londres comme une comédie qui a tué son Ridicule. Scriblerius est de 1714. L’Italie est à point pour cette comédie, en 1817. J’ai donc raison de dire que, dans tout ce qui n’est pas beaux-arts, l’Italie est à un siècle en arrière de l’Angleterre.
L’abbé Taddei (le rédacteur du Journal des Deux-Siciles) est bien plus ridicule que les M*** et les F*** de Paris ; mais il n’est pas odieux. Le général autrichien lui a défendu d’appeler les gens mauvais citoyens. Le bon sens germanique de ces braves Autrichiens a sauvé cette fois de grandes horreurs à Naples.
7 mars 1817. — Je retourne chez de’ Marini. Ils ont des habits superbes, toute la dépouille des sénateurs et des chambellans de Napoléon. Ces habits font la moitié du succès ; tous mes voisins se récrient. Je reçois de drôles de confidences. La meilleure recommandation actuellement en Italie, c’est d’être Français et Français sans emploi.
Sur les minuit je vais prendre du thé avec des Grecs qui étudient ici la médecine. Si j’avais eu le temps, je serais allé à Corfou. Il paraît que l’opposition y forme des âmes.
Les choses qu’il faut aux arts pour prospérer sont souvent contraires à celles qu’il faut aux nations pour être heureuses. De plus, leur empire ne peut durer : il faut beaucoup d’oisiveté et des passions fortes ; mais l’oisiveté fait naître la politesse, et la politesse anéantit les passions.
Donc il est impossible de créer une nation pour les arts, ce qui semble être le problème de gens qui veulent rétablir la Grèce. Les souvenirs d’Athènes et de Sparte ne feraient que donner une couleur particulière à la sotte vanité de la nation. Si l’on recréait la Grèce, on n’obtiendrait que des New-York et des Philadelphie, pays rebelles aux arts. Qui le croirait ? Ces Grecs ont déjà de la vanité. Dans les jeunes gens c’est la rouille qui empêche de croître. Ces pauvres Barbares ridicules n’accordent de supériorité à l’Europe que dans la mécanique.
8 mars. — Je pars. Je n’oublierai pas plus la rue de Tolède que la vue qu’on a de tous les quartiers de Naples : c’est, sans comparaison, à mes yeux, la plus belle ville de l’univers. Il faut ne pas avoir le moindre sentiment des beautés de la nature, pour oser lui comparer Gênes. Naples, malgré ses trois cent quarante mille âmes, est comme une maison de campagne placée au milieu d’un beau paysage. A Paris, l’on ne se doute pas qu’il y ait au monde des bois ou des montagnes ; à Naples, à chaque détour de rue, vous êtes surpris par un aspect singulier du mont Saint-Elme, de Pausilippe, ou du Vésuve. Aux extrémités de toutes les rues de l’ancienne ville, on aperçoit, au midi, le mont Vésuve, et au nord le mont Saint-Elme.
Cette baie si belle, qui semble faite exprès pour le plaisir des yeux, les collines derrière Naples toutes garnies d’arbres, cette promenade au village de Pausilippe par le chemin en corniche de Joachim, tout cela ne peut pas plus s’exprimer que s’oublier. Joachim, malgré sa bêtise, est très-regretté (conversation avec mon cocher) ; mais on rend justice à l’esprit du ministre qui a fait le dénoûment de cette comédie.
A Naples, la grossièreté de ce peuple demi-nu, qui vous poursuit jusque dans les cafés, me choquait un peu ; on sent, à mille détails, qu’on vit au milieu de Barbares. Ces Barbares sont friponneaux, parce qu’ils sont pauvres, mais ne sont pas méchans. Les vrais méchans bilieux de l’Italie sont les Piémontais : c’est une des empreintes les plus profondes que j’aie jamais rencontrée ; le Piémontais n’est pas plus Italien que Français : c’est un peuple à part. J’ai reconnu un trait observé sous la tente noire de l’Arabe-Bedoin : une fois que le Piémontais vous a dit sem amiz, vous pouvez tout attendre de lui. Le Piémont et la Corse peuvent encore donner des grands hommes ; Alfieri est le type. Son valet-de-chambre lui tire un cheveu en le frisant ; il lui donne un coup de couteau ; le soir même il s’endort à côté de ce valet-de-chambre.
Capoue, 9 mars. — J’ai vendu ma voiture, pour être sûr de ne plus succomber à la tentation de voyager tête à tête avec mon valet-de-chambre. Je suis en voiturin, soumis avec trois Anglais, mes compagnons, à toutes les friponneries du génie napolitain.
Velletri, 12 mars. — Conversation avec un prétendu homme d’esprit. C’est ce ridicule de la noblesse que nous rencontrons quelquefois en France ; on demande aux gens ce qu’ils sont, ils répondent par ce qu’ils furent : il m’assomme de ce que Velletri fut sous les Romains.
Rome, 13 mars au soir. — En arrivant, j’ai eu la certitude qu’un homme tout-puissant dans un des principaux états de l’Europe, s’est abstenu d’un crime qui l’aurait comblé d’aise, par cette considération : tout est plein de sots qui écrivent leurs mémoires.
J’ai eu l’idée d’imprimer ce journal. J’ai vu les petits ministres despotiques de Modène, chercher à se justifier aux yeux des Anglais qui passent. Qui eût dit à Napoléon et à ses courtisans de se voir imprimés tout vifs dans l’excellent recueil : Buonaparte, sa Cour et sa Famille. Il est plus que probable que tous les ministres de 1817 seront imprimés en 1827.
14 mars. — Un littérateur des plus savans de Rome ignorait qu’Alfieri eût écrit sa vie. C’est précisément le seul livre moderne italien que j’aie jamais vu traduit chez les libraires de Londres ou de Paris. Un homme considérable engageait Camuccini, le peintre, à faire un tableau. « On m’accorde à Paris, sur mon budget, deux cent mille francs pour les artistes romains. Le tableau que je vous demande sera payé trente mille francs. — Et que dira l’Europe lorsqu’elle saura que Camuccini fait un tableau pour trente mille francs ? »
15 mars. — Madame C*** me fait appeler en toute hâte, à une heure après minuit. Je pense que la police m’honore d’un moment d’attention. Rome étant au milieu d’une couronne de quatre lieues de désert, dans tous les sens, échapper ne me paraît pas difficile. Je suis agréablement surpris, lorsque madame C*** me dit qu’elle va me faire lire Macirone : c’est un roman qui se vend deux cents francs, ou plutôt qu’on ne peut avoir, quelque argent qu’on en offre. Ce sont de mauvaises copies manuscrites pleines de non-sense qui se vendent deux cents francs. Nous avons passé la nuit à lire l’original : c’est un volume français de cent trente-six pages, imprimé à Londres. M. Macirone, né en Angleterre, et aide-de-camp de Murat, raconte les six derniers mois de la vie de son maître[21]. Je ne sais si cela est vrai ; mais ce récit est plus intéressant qu’aucun roman. La reconnaissance dans une bastide près Marseille, servira de thème aux Shakespeares futurs, et nous la verrons sur la scène, quand nous aurons des cheveux blancs.
Comment veut-on que nous ressemblions à nos pères ? Il y a trente ans qu’un homme, appelé par une jolie femme, au milieu de la nuit, aurait eu assurément toute autre idée que de prendre un passe-port faux, de l’or, des pistolets et un poignard ; et il y a trente ans qu’une belle Romaine n’aurait pas réuni trois jeunes gens à l’insu de toute sa maison, pour lire un pamphlet politique. Entre nous quatre, nous n’avions pas cent ans.
16 mars. — Rien pour la musique à Rome pendant le carême. Je ne trouve dans mon journal que des observations sur la comédie et sur les mœurs, qui tiennent de trop près à la politique. Mon respect et mon admiration pour le C. G*** redoublent à mesure que je vois mieux par quelle abjecte canaille il est entouré. Dieux ! pourquoi l’Angleterre n’a-t-elle pas un tel ministre ?
Le pape veut faire son salut ; et croyant, en conscience, que le cardinal G*** a plus de talent que lui pour gouverner, lui a remis le despotisme civil. Le despotisme religieux est entre les mains du parti ultrà, qui a pour chef le vertueux cardinal P***. Deux ou trois fois par mois, ce parti, en travaillant avec le pape pour les affaires de la religion, lui expose que les mesures du C. G*** tendent à augmenter le nombre des damnés parmi les sujets de l’Église. Alors, le pape, les larmes aux yeux, a une explication avec son ministre.
Celui-ci répond par cette maxime : « Je juge des crimes secrets par les crimes qui arrivent à la connaissance des tribunaux, et non par les rapports des confesseurs ; un souverain est responsable, aux yeux de Dieu, de tous les crimes que ses lois laissent commettre. Les crimes et l’esprit général de friponnerie étaient diminués des deux tiers sous le gouvernement français. La perversité a reparu sous le gouvernement ultrà qui m’a précédé. Je reviens aux mesures françaises. J’ai déjà trois cents assassinats de moins par an : ce qui fait probablement six cents damnés de moins. »
Comme rien n’est au-dessus de la modestie et du désintéressement de ce grand ministre, le vénérable pontife finit ordinairement par l’embrasser en pleurant, et en lui recommandant les âmes de ses sujets.
Les trois quarts des cardinaux sont très-pieux ; mais comme nos grands hommes d’état, ils n’ont que l’expérience de la solitude. Ce qu’ils savent des hommes, ils l’ont appris dans l’histoire du seizième siècle. Ils ne se doutent pas du leur ; tout ce qui est jeune à Rome, sent fort bien qu’il faut donner une autre forme au principe religieux. Si la forme continue à choquer le fond, la source tarira, et, se faisant jour par des conduits secrets, ira former les superstitions les plus extravagantes. Les jeunes prélats qui ont voyagé sont convenus avec moi que le seul pays du monde où il y ait encore de la religion, c’est l’Angleterre.
Je ne sais si le C. G*** voit ce sujet d’aussi haut. Ce qui est certain, c’est que, s’il est pape, nous verrons la religion reprendre une nouvelle vigueur ; si c’est le père Fontana ou le C. Pacca, les âmes pieuses auront à gémir des plus fausses mesures. Le C. G*** est abhorré de tous ses collègues, pour avoir introduit les laïques dans l’administration, et encore plus pour le fameux préambule de son ordonnance. Au reste, c’est un portique magnifique qui conduit à une chaumière.
Un prélat, que je prenais d’abord pour un vil ambitieux, me persuade à la fin qu’une constitution libérale serait ici le signal de la plus sanguinaire anarchie. Il convient avec moi que si cet homme vertueux est blâmable, c’est de ne pas essayer d’une constitution en trois articles.
« Les dix-sept provinces nomment chacune dix députés, parmi lesquels le gouvernement en choisit cinq pour former la chambre des communes.
« La Chambre des Pairs est nommée, chaque année, par le gouvernement, et composée des deux tiers des cardinaux, et de dix riches propriétaires.
« Ces deux chambres votent l’impôt. »
Mais l’ignorance est si crasse dans la classe éclairée, et la scélératesse si profondément enracinée chez le peuple, que même cette constitution est peut-être une imprudence. Il leur faudrait un Titus qui eût lu Delolme.
Les sots qui ne savent que ce qui est imprimé dans les livres vulgaires, croient que c’est le même christianisme qui règne en France et en Italie.
En Europe, autant de religions que d’États. A Rome et à Naples, la seule loi en vigueur c’est la religion. Gens impartiaux ! jugez du génie du christianisme par Rome et Naples.
Les dix-neuf vingtièmes de la civilisation de la France, de l’Angleterre et de la Prusse, sont dus à la liberté de la presse, et ici elle ne dit que des mensonges. J’ai trouvé toute la société de Rome occupée d’un nouveau miracle. Un serviteur de Dieu se présente un vendredi dans une auberge. On lui sert un chapon rôti ; il se met en oraison, fait un signe de croix, et le chapon se change en carpe. (Voyez le Diario di Roma, no …) S. S., touchée de cette marque de l’attention de la Divinité, a élevé à la béatitude le saint personnage qui avait mangé la carpe et qui depuis est mort. Landi, peintre célèbre, a été chargé de peindre le miracle pour le pape, et j’ai vu le tableau au Vatican.
Je m’attends que dans la société on va me nier le fait du chapon, et je compte gagner de gros paris.
Penser est une peine : il faut que la société récompense par des louanges. Ici, penser est un danger ; et, comme dans nos villes de province, une fois qu’on passe pour homme d’esprit à quoi bon de nouveaux efforts ? on peut faire l’amour comme on veut ; mais il ne faut pas qu’on puisse citer une plaisanterie incrédule. Sans la religion, que serait Rome ?
Par la même raison, on obtiendra tout d’un ouvrier romain, excepté le travail. Il est accoutumé à vivre d’aumônes, et il voit l’intrigue faire les grandes fortunes. L’essentiel pour lui n’est pas d’établir une fabrique utile, et de la faire prospérer, mais d’être le cousin d’un des laquais du pape ou du cardinal-ministre. Ces espérances seraient peu fondées en 1817 ; je le sais, mais c’est le gouvernement des deux derniers siècles qui a donné à un peuple très-fin ces funestes maximes de conduite. Tous les artisans qui font fortune à Rome sont étrangers.
Je ne puis obtenir au café du palais Ruspoli, en payant bien à chaque fois, de faire essuyer la table sur laquelle on me sert : les garçons servent comme par grace ; ils se regardent comme les plus malheureux des hommes d’être obligés de remuer. Tout cela n’empêche pas les Romains de citer cet antre comme le premier café de l’Europe, parce qu’il a dix-sept salles enfumées qui occupent tout le rez-de-chaussée d’un grand palais. Jamais un Parisien ne pourra se faire d’idée de la saleté romaine. Il y a là des bustes, des marbres, des fenêtres grillées sur un jardin rempli d’orangers chargés d’oranges (février 1817). Tout ce grandiose, couvert de toiles d’araignée et de poussière jette l’âme dans le tragique.
Tous les palais de Rome ont la même physionomie, et font par conséquent le plus parfait contraste avec Monte-Cavallo, meublé et restauré par les Français. « Voilà, disais-je aux Romains, à quoi nous ont servi vos tableaux. Voyez nos monnaies, voyez notre papier marqué ; jamais vos âmes ne tireront rien de nouveau de ces chefs-d’œuvres. La bonté de l’archet n’y fait rien, c’est le corps de l’instrument qu’il faut renouveler. » Tous les tableaux pris à Paris sont réunis au palais du Vatican dans la salle Borgia.
17 mars. — Je suis tout étonné de n’être pas réveillé tous les matins, à trois heures, par un détestable concert composé d’une cornemuse et d’une petite flûte droite : on m’apprend que ce sont des paysans qui viennent des Abruzzes, quinze jours avant Noël. Comme de pareils musiciens se trouvaient dans l’étable où naquit J.-C., les dévots les paient pour réveiller tout le quartier. Au fond, leur musique peu variée est très-originale et très-juste ; mais il est ennuyeux d’être réveillé. A peine on se rendort que les vendeurs d’eau-de-vie, avec leur petit cri singulier et bref, vous réveillent de plus belle. Un cardinal me disait qu’il est très-probable que ce sont identiquement les mêmes airs et les mêmes instrumens qui charmaient les Romains dans les fables attelanes ; il en est de même des caractères d’Arlequin et de Pantalon. Il n’y a pas jusqu’à nos cuissards et nos brassards du moyen âge qui ne se retrouvent dans les tombeaux grecs des Calabres à côté des vases étrusques.
A propos de vases étrusques, j’ai vu à Naples, aux Studj, la collection de madame Murat. Dès qu’un vase est bien dessiné, c’est une contrefaçon moderne. — Mensonges ordinaires des journaux ! Il y a deux ans qu’on a assigné mille ducats pour les armoires destinées à recevoir ces vases. Le conservateur n’a encore pu en accrocher que six cents ; mais Tadei met des zéros à tout cela ; et pourquoi un Tadei ne mentirait-il pas ? J’ai bien eu tort de ne pas parler à Naples de la statue drapée d’Aristide aux Studj ; mais la curiosité fait qu’on s’épuise en sensations ; quand on rentre, on est mort.
Cet Aristide, vraiment admirable, est dans le style non idéal, comme le buste de Vitellius à Gênes. Il a un peu de ventre, il est drapé. D’ailleurs, ce pauvre honnête homme a été tellement calciné par la lave d’Herculanum qu’il est presque en chaux. Il est sur une plinthe. Les Anglais après dîner prennent leur élan et sautent sur la plinthe : un faux mouvement peut faire qu’ils se retiennent à la statue, et elle est en poudre. J’ai su que cette difficulté a beaucoup embarrassé les directeurs : comment articuler un tel sujet d’inquiétude ? Enfin on a eu l’heureuse idée de s’informer de l’heure du dîner de ces messieurs : on a su qu’ils ne buvaient jamais avant deux heures, et les Studj ont été fermés à deux heures au lieu de quatre. J’ai parfaitement vérifié ce fait ; plusieurs gardiens m’ont fait voir le bord de la plinthe, à trois pieds de haut, dégradé par les bottes.
Ici, à Rome, j’ai vu le Sénèque du prince de la Paix, à la villa Mattei. Voilà ce philosophe célèbre, que je méprise assez, débarrassé de l’horrible figure que nous lui connaissons ; il a la face d’un très-galant homme, et même belle. C’est l’air grand seigneur de nos vieux courtisans.
J’ai vu Thorwaldsen : c’est un Danois qu’on a voulu ériger en rival à Canòva ; c’est un homme de la force de feu Chaudet : il a une frise qui n’est pas mal au palais Quirinal, et chez lui quelques bas-reliefs, entr’autres le Sommeil. Le marquis Canòva a cent trente statues, et l’invention d’un nouveau genre de beauté. Il sacrifie la lèvre supérieure, qu’il fait très-courte, à la beauté du nez : ce qu’il perd de physionomie par là, il cherche à le regagner par la beauté des fronts et la grosseur des têtes d’enfans.
Mais Canòva est trop grand pour qu’il n’y ait pas un parti contraire. Il a, par exemple, le malheur de déplaire fort à tous les jeunes artistes français. Il a eu la bonté de me montrer la gravure d’un tableau qu’il a peint pour l’église du village où il est né. (Possagno, 1757.) Non-seulement il a inventé un nouveau beau idéal pour la figure de l’Etre-Suprême qui n’est plus un vieillard, mais il a trouvé un moyen singulier et juste d’exprimer son immensité. Ce moyen est trop long à décrire. Je vais me coucher : achetez l’estampe.
Encore une idée que je me reproche depuis long-temps de ne pas écrire. Notre fatuité ne connaît nullement les anciens. Indécence unique d’un tombeau dans la cour des Studj. Un sacrifice à Priape sur un tombeau ! Autres exemples : le Faune et le jeune Joueur de flûte, le Faune et la Chèvre, qui revient de Palerme, où il gît emballé avec les tableaux du Corrège depuis seize ans. Il n’y a rien de plaisant comme tous nos raisonnemens sur les anciens et leurs arts. Comme nous ne lisons que de plates traductions, rognées par la censure, nous ne voyons pas que chez eux le nu obtenait un culte : parmi nous il repousse. Le vulgaire en France ne donne le titre de beau qu’à ce qui est féminin. Chez les Grecs jamais de galanterie, à chaque instant un amour odieux aux modernes. Quelle idée se formerait de nos arts un habitant d’Otaïti, pour qui tout ce qui tient chez nous à la galanterie serait invisible ?
Pour connaître l’antique, il faut voir et étudier des foules de statues médiocres. Partout ailleurs qu’à Rome et à Naples, cette étude est absolument illusoire. Il faut lire en même temps Platon et Plutarque en entier.
Le plaisant, c’est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts, manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux arts.
Rome, 18 mars 1817. — Je ne comprends rien à tout ce que je lis des agrémens de la société de Rome dans de Brosses[22] et dans Duclos. Il n’y a pas trace de société. Ce soir, j’ai été réduit à faire un whist avec des Anglais.
Il faut que les droits que chacun porte dans le monde soient tellement assurés par le laps de temps, qu’il y ait de la grâce à jouer avec eux. L’ennui y force. Aujourd’hui, à la suite du boulevari général, il est occupant de soigner le maintien de ses droits.
Le cardinal, avec ses deux haridelles et son vieux carrosse à train rouge, veut trouver dans la société les respects qu’on accordait aux Bernis et aux Aquaviva. Le prince, qui a six cent mille livres de rente, se moque de lui. Mais il trouve le colonel d’un des régimens du pape ; autrefois c’était une espèce de laquais, aujourd’hui c’est le colonel de la Mojaïsk et de Montmirail. On se regarde ; personne n’est sûr de garder le rang qu’il occupe. D’un bout de l’Europe à l’autre le mécontentement est général[23]. J’ai trouvé les mêmes propos dans la bouche du Batave et du Romain ; partout les discussions finissent par ces mots : Qui peut prévoir ce qui se passera d’ici à vingt ans ? La société, telle qu’elle était à Rome sous Benoît XIV, est un amusement de gens oisifs ; or, les peuples ne seront oisifs que vingt ans après avoir obtenu les libertés qu’ils demandent.
La France perd beaucoup, et l’Italie presque rien ; on y fait toujours l’amour, et avec plus de passion qu’il y a trente ans.
Dimanche 20 mars. — Les femmes ne peuvent pas être présentées au pape ; mais tous les dimanches, à une heure, Sa Sainteté se promène dans le jardin du Vatican, et trouve sur son passage les dames étrangères. Aujourd’hui il y avait soixante Anglaises, dont trois ou quatre de la première beauté : elles avaient l’air emprunté. Tout s’est fort bien passé ; pour moi, je suis amoureux du pape, et indépendamment de mon respect pour le gouvernement du cardinal G…, je voudrais qu’il vécût un siècle.
Hier, je me promenais dans ce même jardin du Vatican avec un prélat de mes amis. Nous avons rencontré Sa Sainteté : j’ai mis le genou en terre sans aucune répugnance. A vingt pas de nous, nous avons vu une figure d’hypocrite se précipiter aux genoux du pape : j’ai cru qu’on demandait la grâce de quelque condamné. Pas du tout, la figure noire demandait une bénédiction : ces choses-là ne font plus d’effet. Mon prélat m’a dit aussitôt : « C’est un usage ancien, et que Sa Sainteté voit avec beaucoup de peine, que lorsque quelqu’un lui a été présenté, sa livrée va le lendemain se réjouir avec la personne qui a eu cet honneur. Cette cérémonie déplaisait beaucoup à une certaine nation ; il y a eu abonnement. Chaque personne présentée donne une somme fixe pour la livrée ; mais cette rétribution est remise dans les mains de la personne qui présente… » J’ai vu que rien ne peut être secret à Rome.
Je connais à Paris un homme très-fin qui, lorsqu’on lui demande quelque renseignement, fait une lieue pour venir le donner de vive voix. Lorsqu’on s’en étonne, il répond froidement : Il ne faut jamais écrire. Cela est volé aux Romains. Mon prélat me disait que lorsqu’une affaire se présente, la première question, et c’est la plus longue à décider, est : È un affar da scrivere si o no ?
Je me console de ne pouvoir imprimer ce qu’il y a de politique dans mon journal. J’ai rencontré aujourd’hui un membre du parlement d’Angleterre, M. H., bien autrement en état que moi de traiter cette partie. Ce n’est qu’en Angleterre qu’on peut trouver un jeune homme aimable, avec soixante mille livres de rente, sacrifiant son temps et sa fortune à la passion de connaître la vérité, quelle qu’elle soit. La reconnaissance s’est faite chez un bouquiniste ; nous recherchions tous deux les actes imprimés du gouvernement du général Miollis. Il paraît que la même idée est venue à beaucoup de personnes : on nous a vendu cela fort cher. La question est celle-ci : Quelle a été l’influence de Buonaparte en Italie ? Nous sommes d’accord, M. H. et moi, sur les sommes qu’il a consacrées aux embellissemens de Rome : douze millions. En même temps les agens subalternes de ses finances volaient trois ou quatre millions aux particuliers, que cela mettait au désespoir. Buonaparte, ne faisant la conversation avec personne, ne pouvait connaître les gens qu’il employait. Florence avait eu par hasard des magistrats aimables ; ceux de Hambourg et de Rome auraient fait abhorrer Titus.
— Je viens de rencontrer une longue file de soixante-deux petits Prémontrés en robe blanche et chapeau à trois cornes : le plus âgé n’avait pas quinze ans, la plupart à peine dix, plusieurs sept ou huit. Sans cette manière de prendre la jeunesse, les ordres monastiques s’éteindraient.
— Aujourd’hui dimanche j’ai été sur le point de mourir de faim. Je m’étais laissé emporter dans les environs du Colisée à observer la chapelle de saint Grégoire et les charmantes fresques du Guide, notamment le Concert des Anges. Je rentre mourant de faim dans la Rome habitée ; j’arrive au grand café Ruspoli, fermé, parce que c’est l’heure des vêpres. — A quelle heure ouvre-t-il ? A cinq heures. Le danger était pressant, je tombais de faim. Tous les boulangers, tous les traiteurs étaient fermés. Heureusement mon cocher m’offre de me mener chez lui : j’y ai trouvé des caroubes, c’est un fruit qu’on donne aux chevaux, et du pain mouillé qui m’a semblé excellent. J’ai remarqué chez ce cocher que la Besana remplace à Rome le loup-garou. Les enfans frémissent à ce seul nom. C’est la Besana qui est supposée leur faire des cadeaux le jour de l’an.
22 mars. — Après Smolensk, la plus jolie position que j’aie vu pour une ville non maritime, est celle de Rome. C’est en même temps le peuple le moins civilisé. Je crois fermement, d’après deux cents anecdotes que je ne transcris pas, et pour cause, qu’il y a moins à travailler pour faire un peuple civilisé des sauvages du lac Érié, que des habitans du patrimoine de Saint-Pierre.
L’ambassadeur de ***, que j’ai trouvé ce soir chez le duc Torlonia, banquier, et auquel je faisais part de ces idées charitables, m’a dit que je serais bien plus scandalisé de l’Espagne, et cependant l’Espagne a produit un auguste Arguelles. Quant à la bravoure, l’armée française a vu une centaine d’officiers Romains dignes des Fabius et des Scevola, le colonel Ner***, le général Pal***.
Rome, 26 mars 1817. — Je ferais cinquante lieues avec plaisir, pour voir un homme aussi fort pour la féodalité, que M. Brougham pour les idées libérales. La conversation de ce grand homme d’état fait mon bonheur, mais il ne parle pas souvent ; la sagacité romaine a su l’apprécier. Les hommes supérieurs de l’Angleterre ont une simplicité dans les manières et un naturel bien admirables. Chez nous, dès qu’un homme a gagné une bataille, il se croit obligé de jouer un rôle. Je suis présenté au maréchal ***** ; j’avais la tête pleine de ses victoires. Il m’assomme d’idées de politique et d’administration. Je sors avec l’idée d’un petit homme qui se dresse sur la pointe des pieds, pour tâcher de paraître de la taille des gens dont on fait des ministres.
Civita-Castellana, 27 mars. — Sans la liberté, Rome va mourir. L’aria cattiva avance tous les ans. Les lieux qui étaient réputés les plus sains il y a trente ans, commencent à être attaqués : la villa Borghèse, le sommet du mont Mario, la villa Panfili. Rome, qui avait cent soixante-six mille âmes en 1791, n’en comptait plus que cent mille en 1813. On veut faire honneur de cette différence à l’administration de Pie VI. Je n’en crois rien, ce pape était un souverain comme Louis XIV : tout ce qui était d’apparat marchait bien ; mais la justice, ce premier besoin des peuples, n’allait pas : donnez-vous la peine d’étudier l’affaire Macirone. Quant à l’aria cattiva, il faut ou la liberté, ou un despote homme supérieur. En 1813, M. Prony allait réduire les Marais Pontins à ce qu’ils étaient sous les Romains ; la campagne de Rome allait être plantée : ce sont de pareils traits qui font illusion aux Italiens sur l’homme atroce[24].
Pérouse, 29 mars 1817. — A notre sortie de Pérouse, un ministre du saint évangile, Anglais, élève pieusement les yeux au Ciel, et fait le vœu que la terre s’entrouvre pour engloutir les habitans de Naples et de Rome : cela très-sérieusement. Pourquoi ne pas voir que la civilisation s’arrête à Florence ? Rome et Naples sont des pays barbares habillés à l’européenne. Il faut voyager là comme en Grèce ou dans l’Asie mineure, seulement avec plus de précautions, les Turcs étant beaucoup plus honnêtes que les Européens de Naples.
Florence, 30 mars 1817. — Je sors d’Evelina chanté par les Monbelli. Cette musique divine a chassé tout le noir que m’avaient donné mes compagnons de voyage Anglais et la politique. Soirée délicieuse quoique je fusse bien fatigué.
31 mars. — D’ordinaire, l’on entend de la musique sublime mal chantée. L’Evelina est une anecdote d’Ossian, revêtue d’une musique imitée de Rossini (par Coccia) et assez commune, mais si divinement chantée qu’elle atteint aux plus grands effets que puisse produire cet art.
Esther Monbelli est la fille du roi d’une des îles d’Écosse. Il la marie au chef d’une île voisine, guerrier sanguinaire et puissant, et lui ordonne d’oublier le jeune Sivar. Anna Monbelli, qui fait le jeune amant, débarque, il est surpris par son rival, et condamné à mort ; les amans ont une entrevue. Anna Monbelli chante à sa sœur :
Non è vero mio ben ch’ io mora S’ io rivivo in te.
Ce sont les mouvemens les plus beaux et les plus tendres d’une âme généreuse qui va à la mort, peints avec une fidélité, et je dirais même une clarté dont je n’avais pas d’idée : cela seul vaut le voyage en Italie. — Je ne sais comment peindre la sensation de bonheur vive et profonde dont j’ai été pénétré.
Je suis bien intimement convaincu, d’après l’exemple de mes Anglais, qu’hors de l’Italie on dirait, en voyant les deux Monbelli : N’est-ce que ça ? Se méfiant du public, ces pauvres petites filles n’auraient plus ces élans sublimes. Je les ai vues en société ; comme Mozart, elles sont bien faibles et bien maigres, et n’y portent que du silence et de la modestie.
7 avril. — Depuis huit jours mes soirées ne sont occupées que d’Evelina et du Demetrio e Polibio, où Anna Monbelli chante ces airs divins :
Pien di contento il core,
Et
Questo cor ti giura amore.
Sa sœur Esther est faite pour les grands mouvemens de passions. La musique n’a tout son charme pour moi qu’à la cinquième ou sixième représentation. Je cherche à m’expliquer son pouvoir.
Ces voix me transportent au delà de tout ce qu’il y a de commun dans la vie.
C’est la pureté de Raphaël dans les Madonnes de sa première manière ; souvent aussi c’est sa faiblesse. La voix de ces jeunes filles n’est pas très-forte, elle produit tous ses miracles par la manière dont elle est conduite.
Comparées aux cantatrices modernes, c’est le style de Fénélon et les phrases de Demoustier. J’ai tout lieu de croire que c’était là la méthode en vogue il y a trente ans, quand la musique régnait en despote sur tous les cœurs. J’ai entendu une fois l’inimitable Pachiarotti ; j’ai reconnu le style des Monbelli. Elles ont eu pour maître leur père qui est encore ce célèbre Monbelli que nous trouvons dans les anciens voyages en Italie ; il a la faiblesse de chanter. La musique de Demetrio e Polibio est de Rossini et de lui.
8 avril. — Conversation, dans la loge de la Ghita, car c’est ainsi qu’on appelle en Italie les plus grandes dames par leur nom de baptême, avec monsignor L. D. B.
Le philosophe qui a le malheur de connaître les hommes méprise toujours davantage le pays où il a appris à les connaître. Le patois de mon pays me présente toutes les idées basses : un patois inconnu n’est pour moi qu’une langue étrangère. Ce second principe rend beaucoup d’Italiens injustes envers leur patrie, surtout les âmes généreuses. Au premier aspect, l’étranger pourrait les croire haineuses, mais elles ne haïssent que pour excès d’amour. L’avilissement de ce qu’elles adorent leur fait jeter un cri.
10 avril. — Je viens de me promener trois heures aux Caccine avec des gens d’esprit. Je les ai fuis pour ne pas perdre mes idées.
Au quatorzième siècle, plusieurs pays d’Italie, Venise, Florence, Rome, Naples, Milan, le Piémont, parlaient des langues différentes. Le pays qui avait la liberté eut les plus belles idées, c’est tout simple, et sa langue l’emporta. Malheureusement ce vainqueur n’extermina pas ses rivaux. La langue écrite de l’Italie n’est aussi la langue parlée qu’à Florence et à Rome. Partout ailleurs on se sert toujours de l’ancien dialecte du pays, et parler toscan dans la conversation est un ridicule.
Un homme qui écrit une lettre ouvre son dictionnaire, et un mot n’est jamais assez pompeux ni assez fort. De là, la naïveté, la simplicité, les nuances de naturel, sont choses inconnues en italien[25]. Dès qu’un homme a des sentimens de ce genre il écrit en Vénitien ou en Milanais. On parle toujours toscan aux étrangers, mais dès que votre interlocuteur veut exprimer une idée énergique, il a recours à un mot de son dialecte. Les trois quarts de l’attention d’un écrivain d’Italie portent sur le physique de la langue. Il s’agit de n’employer aucun mot qui ne se trouve dans les auteurs cités par la Crusca. Le diable, c’est lorsqu’il faut exprimer des idées inconnues aux Florentins du quinzième siècle. Les écrivains d’Italie tombent alors dans le ridicule le plus outré. M. Botta, dans son Histoire d’Amérique, dit toujours : il convento de’ Dominicani : le couvent des Dominicains, pour le congrès des habitans de la Dominique.
On n’a jamais de feu qu’en écrivant la langue qu’on parle à sa maîtresse et à ses rivaux. Pour comble de maux, l’un des deux pays où le toscan est indigène (Rome), est condamné depuis trois siècles à une enfance éternelle. Même pour les livres de philosophie, ne pas écrire la langue qu’on parle est un immense désavantage ; plus de clarté.
On ne peut parler vite en italien ; défaut irremédiable. En second lieu, cette langue est essentiellement obscure, d’abord parce que depuis trois siècles personne n’a d’intérêt à écrire clairement sur des sujets difficiles ; ensuite, parce que chacune des langues vaincues a apporté des synonymes à la langue triomphante, et Dieu sait quels synonymes ! Ils ont souvent des sens opposés. En croyant parler italien, les gens des provinces parlent encore leur dialecte. Les choses les plus simples ont des noms différens. Une rue s’appelle via à Rome ; à Florence, strada ; à Milan, contrada. Villa, à Rome, veut dire maison de campagne ; à Naples, ville ; bien plus, les tournures par lesquelles on exprime les nuances de sentiment sont opposées. Un ami, à Milan, me disait ti ; à Rome, voi ; à Florence, lei. Si mon ami de Milan m’eût dit voi, j’en aurais conclu qu’il était brouillé avec moi.
Alfieri lui-même a écrit dans une langue morte (pour lui[26]) ; delà, ses superlatifs, et il est venu fortifier l’enflure dont on a vu la cause. Il faut ajouter qu’un Vénitien, un Bolonais, un Piémontais, mettent le plus vif amour-propre à bien écrire le toscan. Pour comble de ridicule, les écrivains sérieux étudient le toscan dans les Canti Carnavaleschi, dans la Tancia de Buonarroti, et autres livres qui amusaient la plus vile canaille de la république de Florence. C’est comme si Montesquieu avait emprunté le langage des perruquiers de Paris[27].
Un Vénitien, un Bolonais, écrivent des mots italiens, mais les tournures sont de leur pays : cela m’a été démontré ce soir par deux ou trois cruscanti (puristes). Les plus sensés ont emprunté la clarté de la langue française : ceux-ci sont les plus méprisés ; par exemple, l’histoire de Toscane de Pignotti, le seul livre qui depuis Alfieri puisse supporter la traduction. Au contraire, ils portent aux nues les Nuits Romaines et la Vie d’Erostrate du comte Verri, le Châteaubriand de l’Italie.
On voit pourquoi la froideur académique glace les livres du peuple le plus passionné de l’univers. Ce peuple peut le disputer aux Français pour l’esprit, et son esprit imprimé serait sifflé même au Boulevard. Comparé à l’esprit italien, Scarron est plein de noblesse. Les dialogues de Fénélon sont intraduisibles en toscan ; rien de plus aisé que de les mettre en vénitien ou en milanais. La prose poétique de nos grands écrivains du jour, au contraire, est de l’italien tout pur.
Parler de tout ceci à Florence, c’est justement parler de corde dans la maison d’un pendu. Je trouve Florence en arrière de la Lombardie ; d’abord le pretismo, comme on a dit tout le temps de la promenade, tyrannise les petites villes : Prato, Pistoja, Arezzo, Sienne ; et la Lombardie avait été préparée par les suppressions de Joseph II et par le comte de Firmian. On voit déjà Beccaria et Parini très-supérieurs à leurs contemporains de Florence ; en second lieu, Florence, département français, a révolté avec raison les habitans. L’orgueil de la langue fait la moitié des conversations ; quoi de plus choquant que des affiches en français !
Florence n’a donc pas pris ce qu’il y avait de libéral dans les mesures de Buonaparte, la Lombardie au contraire. Dans ce moment, il y a une espèce de liberté de la presse à Pise. L’impression de Pignotti, qui, emporté par les crimes qu’il raconte, va jusqu’à injurier les papes, n’eût pas été tolérée à Turin et peut-être à Milan ; mais jamais un Bolonais n’eût écrit l’histoire des Palais de Toscane de M. Anguilesi[28].
Qu’arrivera-t-il de l’italien ? question fort difficile. Si ce peuple avait promptement les deux chambres, les discussions parlementaires sauveraient l’italien, la littérature de la capitale viendrait à l’appui ; sinon, la haine s’envenime tous les jours entre la clarté française et la langue du treizième siècle. La plupart des livres qui se publient sont comme la prose poétique de Bernardin de Saint-Pierre ou de M. Marchangy, qui serait parsemée de mots gaulois exhumés de Ronsard. Un Milanais, homme charmant que j’ai trouvé chez madame d’Albany, m’assurait qu’il est inutile de traduire les livres français pour Milan. On a traduit le Congrès de Vienne, duquel l’on n’a pas vendu vingt exemplaires ; tout le monde achetait la contrefaçon française de Lugano[29]. Voilà la maudite clarté française qui envahit la Lombardie.
Ce pays est à un siècle en avant de Rome et de Naples, et à trente ans au moins en avant de Florence. Dans vingt ans, lorsque les vieillards élevés par les Jésuites ne seront plus, la nuance sera encore plus tranchante ; d’un autre côté, l’on publie en Milanais des ouvrages du premier mérite[30]. Que va donc devenir le pauvre italien tiraillé par trois impulsions ? L’imitation du Dante et du treizième siècle, l’amour de la clarté française, le plaisir que donne le naturel et la vivacité de la langue indigène. Il y a au moins (en 1817) vingt patois différens en Italie. A Naples, cela va jusqu’à avoir des dialectes particuliers pour chaque quartier de la ville, tant est grande la sensibilité. Le roi ne parle que napolitain ; je trouve qu’il a raison : pourquoi ne pas être soi-même ?
Aucun Italien n’est assez mon ami pour que j’ose le consulter sur les réflexions précédentes : c’est tout ce qu’il y a de plus délicat. J’ai voulu chez madame ***, à minuit et demi, quand nous n’étions plus que sept à huit, donner une tournure littéraire à la question. J’ai avancé « que pour arriver à un nouveau Dante il fallait commencer par semer des Delolme et des Benjamin Constant, que jamais homme n’a été plus lui-même que le Dante, qu’Alfieri n’était pas lui pour la langue, que même pour les idées il était bien moins lui qu’il ne croyait. » J’ai été sifflé en quatuor ; quatre personnes sur sept parlaient à la fois pour me terrasser. Après m’être assuré que l’expérience était impossible, je suis bien vite convenu de mon tort.
Ce qu’il y a d’affreux, c’est que ce défaut de la langue rend le comique impossible. Il n’y a pas de tournure affectée qui ne soit naturelle dans quelque coin[31]. Il restait la pauvre comedia dell Arte, Arlequin et Pantalon ; les convenances les ont fait proscrire[32].
Bologne, 12 avril. — Délices du retour à la civilisation, comme en revenant de province à Paris. A ma première question en arrivant à Bologne : y a-t-il opéra ? — Oui, monsieur, la Clémence de Titus. Je vole au théâtre, l’ouverture commence comme j’entre.
Ronconi, dans le rôle de Titus, excellent chanteur, la même école que les Monbelli et Pachiarotti, un accent qui va au cœur ; que n’a-t-il vingt ans de moins ! Il est encore fort agréable dans une petite salle. La bonté de Titus m’émeut jusqu’aux larmes. Quelle tragédie que la Clémence traduite par Racine ! Pour moi, les modulations de Ronconi expriment encore mieux la bonté réunie à la puissance, que l’harmonie des vers de Racine, particulièrement dans ce passage :
Questo o Romani è fabricarmi il tempio.
Quelques personnes sentiront que si ces paroles étaient chantées par une voix de basse au lieu de l’être par une belle voix de tenore, elles perdraient ce qu’elles ont de céleste. Un poète qui ferait très-bien les vers français, et qui ne pourrait inventer la tragédie, devrait s’emparer de ce sujet. Il aurait un grand succès ; car nous savons tous qu’Auguste était un vil coquin. On remplacerait le rôle d’Anio, fade en tragédie, par un Traséas, un Corbulon, quelque vieux général à cheveux blancs, qui ne pourrait aimer Titus parce qu’il est empereur, mais qui rendrait justice à ses grandes actions. Il aurait assez de sens pour voir que la république est impossible, et s’en prendrait aux dieux du désir de liberté qui le dévore, sans que son esprit puisse trouver les moyens de créer les intérêts qui la font naître. Le Titus de Métastase me produit le même effet qu’une bonne comédie de l’Optimiste : il rafraîchit le sang.
Vitellia, l’Émilie de Corneille, la Bonini, jeune élève du Conservatoire de Milan. Elle a du jeu, de la méthode et une assez jolie voix de tête (primo soprano) qu’elle conservera, car elle est laide.
Paraît enfin Cinna (Sesto) ; c’est ce Tramezani dont j’ai tant entendu parler à Londres, et que je n’avais jamais pu voir. Les femmes anglaises oubliaient toutes les règles de la pruderie, en parlant de ce bel homme ; ici le mot : Il fait fureur serait faible : il est impossible d’avoir une plus grande quantité de grâces ; il est toujours en mouvement, toujours affecté, toujours gracieux jusqu’à l’afféterie la plus outrée. Il exprime la haine la plus féroce par les roulemens d’yeux les plus tendres ; pour moi j’aime à le regarder, et surtout à regarder les femmes dans les loges. C’est un très-joli homme de quarante ans, qui a encore un peu de voix. Il a besoin de s’échauffer. Il chante très-bien le dernier air du second acte. Les dames trouvent sa voix magnifique ; elles sont de bonne foi.
Tramezani fait tout oublier, même la haine. C’est une manière de vivre bien flatteuse que celle d’un beau chanteur. Il disait ce soir que jouer ne le fatigue pas plus que faire la conversation. La seule nécessité de l’entendre fait cesser les applaudissemens ; et comme cependant il a quelques jaloux, chaque soirée a pour lui l’intérêt piquant d’un drame. Je lui ai répondu que si j’avais à choisir, j’aimerais mieux être lui que les héros qu’il représente. Ce n’était point un compliment.
20 avril. — Je viens enfin de découvrir un Italien qui a un peu de génie original. Le mot imiter semble avoir été créé en faveur de ce pays. Depuis qu’ils ont laissé refroidir le feu que déposa dans leur sein la liberté du quatorzième siècle, et cette jeunesse des âmes sentant le beau après dix siècles de barbarie, circonstance unique et qui ne se présentera plus, ils sont tombés dans le dernier degré du marasme. Le poète imite le Dante, le prosateur les périodes de Boccace, l’historien le style de Machiavel[33]. Mon homme est tout bonnement un faiseur de libretti pour les théâtres[34] : ordinairement ses pièces n’ont que deux représentations, parce qu’à la seconde la police les défend. Il a fait rire depuis trente ans aux dépens de tous les ridicules qui ont paru en Italie. Il commença par se moquer des Français qui emportaient les statues. Il n’a guère de réputation, parce que son genre n’admet pas le pédantisme. J’ai failli me faire lapider ce soir chez madame M***, en osant dire la moitié de ce que je viens d’écrire. J’en pense encore plus. Ce génie ignoré est l’avocat Anelli, de Dezenzano. Il y a dans sa manière du Dancourt, du Gozzi, et un peu du Shakespeare. Les Français, surtout les gens moulés sur La Harpe, ne trouveraient que de la bouffonnerie la plus basse. Tel est l’excès de notre vanité : nous voulons savoir, avant de rire d’un trait plaisant, si les gens de bon ton le trouvent tel. Mais l’imprévu est la condition principale du comique. Que faire ? Ne plus rire qu’au théâtre où l’on rit sans conséquence. Voilà tout le secret de la fortune des Variétés. Le peu de comédie qui végète encore en France s’est réfugié au théâtre, où il y a trois cent soixante-cinq nouveautés par an. Le plaisir que les jeunes gens trouvent aux Français n’est pas la joie du théâtre, c’est le plaisir d’un cours de littérature bien fait, le plaisir des souvenirs classiques. Ces jeunes gens sont réduits aux jouissances de vieux pédans.
Jamais un Français vulgaire ne comprendra le talent d’Anelli : c’est la muse comique courant des bordées contre la monarchie la plus soupçonneuse.
N’a-t-il pas eu la hardiesse de se moquer, sous Buonaparte, de la nullité du sénat d’Italie ? C’est là tout le secret des longues scènes de Papatacci dans l’Italiana in Algeri[35].
Aujourd’hui il vient de tourner en ridicule Tramezani au milieu de son triomphe. Dans ce pays c’est un trait d’esprit, mais c’est encore plus un acte de courage. Telle femme le haïra encore dans dix ans.
A en juger par mes Anglais, les étrangers quittent l’Italie sans même se douter des mœurs de ce pays. Ceux qui commenceront à les entrevoir doivent lire l’opéra buffa en un acte, intitulé : I Virtuosi da Teatro. Ce sont les mœurs des coulisses d’Italie. Cela n’a nul rapport avec nos théâtres, les troupes ici ne durant jamais que trois mois. Dans la farce d’Anelli, le frère de la première danseuse a une dispute avec le père de la prima donna. Il reste seul avec celle-ci, qu’il trouve jolie. Pour faire connaissance, il lui propose de chanter un duo de l’opéra célèbre l’Eroe smorfioso, le Héros doucereux. Ici commence la plus drôle de critique du héros Tramezzani. Il était, ce soir, dans une loge, faisant bonne mine contre mauvais jeu. Paccini, qui fait l’amoureux de la cantatrice, imite jusqu’aux moindres gestes du héros. A un passage très-pathétique, il s’interrompt pour dire à sa belle : « Ici, ma chère, je te montre les dents, ne pouvant te montrer mon âme. » C’est qu’une des grâces les plus répétées de Tramezzani consiste à découvrir des dents superbes. Je crois que, de ma vie, je n’ai tant ri. La musique est de Mayer. Les Virtuosi da Teatro alternent avec la Clémence de Titus. Les femmes sont furieuses, et peut-être communiqueront-elles leur colère à la police. A Paris, une plaisanterie n’est qu’une plaisanterie ; chez un peuple étiolé par la monarchie absolue, un homme qui souffre la plaisanterie, est un homme que le pacha abandonne, est un homme perdu.
21 avril. — La Clemenza di Tito pour la dernière fois. Au total, faible contre-épreuve du génie de Mozart. Je revois avec plaisir que ce grand homme n’a pas toujours un style tendu comme nos tragiques ennuyeux. Il y a plusieurs motifs gais. — Il est des âmes que le moindre appareil effarouche, et que l’opera seria ennuie. Elles ne sympathisent avec le tendre que lorsqu’il vient après le comique. Michaut les fait toujours pleurer dans Henri V.
22 avril. — Comment parler musique sans faire l’histoire de mes sensations ? On me les niera. Je pense que mes adversaires seront souvent de bonne foi : tant pis pour eux.
23 avril. — La haute société de Bologne a un peu de la couleur de celle de Paris ; elle est animée par quelques-uns de ces êtres charmans qui offrent la réunion si rare de l’esprit, de la beauté et de la gaîté. Madame Martinetti ferait sensation, même à Paris.
24 avril 1817. — En France, les gens de province n’entendent pas raison sur la moralité de l’endroit[36]. L’on est un peu moins bête en Italie : c’est la gloire de la ville qu’il est sacrilége de diminuer par la moindre critique. J’ai voulu suivre cette idée dans le salon de madame M***, avec des gens qui se prétendent philosophes ; j’ai vu que les nations sont entre elles comme les jeunes gens riches mal élevés. Les Italiens sont, de plus, perdus de flatterie par les patriotes à la Dubelloy. (Voir la Biblioteca Italiana de Milan.) De cinquante ans cette nation ne souffrira la vérité. Je ne crois pas qu’elle trouve beaucoup de voyageurs qui l’aiment autant que moi, et ce soir toutes les mines me regardaient comme ennemi.
Bologne, 30 avril 1817. — Je viens de passer quatre jours en Villegiatura, chez le prince V***.
— Les maris n’ont pas en Italie la centième partie de la jalousie de ceux de France. Je n’ai pas pu découvrir la cause du Sigisbéisme autre part que dans la nature. Quelques philosophes, qui étaient avec nous, m’ont dit qu’à la fin du moyen âge, quand il y eut en Italie des foules de petits tyrans cherchant à donner de la dignité à leur cour, en singeant l’étiquette espagnole, les particuliers riches prirent d’eux l’usage de donner un écuyer à leurs femmes.
Oserai-je parler du fond des mœurs ? Suivant les récits de mes camarades, je crois qu’il y a autant de maris malheureux à Paris qu’à Bologne, et à Berlin qu’à Rome. Toute la différence, c’est qu’à Paris l’on péche par vanité, et à Bologne à cause du soleil. Je ne trouve d’exception que dans les classes moyennes en Angleterre, et dans toutes les classes à Genève. Mais ma foi, la compensation d’ennui est trop forte ; j’aime mieux Paris, oh gay !
Bologne, 1er mai. — Je descends de cheval ; on en trouve de très-bons à louer dans ce pays, petits et de mauvaise mine, mais malins, méchans, et d’une rapidité charmante. Je viens de San Michele in Bosco. C’est un couvent situé dans une position pittoresque, comme tous ceux d’Italie ; ce vaste édifice couronne la plus jolie des collines couvertes de bois, auxquelles Bologne est adossée ; c’est comme un promontoire ombragé de grands arbres qui avance sur la plaine. Mes amis m’ont conduit là pour voir les anciennes peintures de l’école de Bologne ; ils mettent un grand prix à la priorité dans les arts ; ils veulent, à ce qu’il m’a paru, détrôner Cimabue, le plus ancien barbouilleur de l’école de Florence. Dieu vous garde de jamais voir ses ouvrages !
Nous trouvons sur cette colline cet air frais, l’aura de Procris, dont on ne peut connaître le charme que dans les pays du Midi. Couché sous de grands chênes, nous goûtions en silence une des vues les plus étendues de l’univers. Tous les vains intérêts des villes semblent expirer à nos pieds ; on dirait que l’âme s’élève comme les corps ; quelque chose de serein et de pur se répand dans les cœurs.
Au nord, nous avons devant nous les longues lignes des montagnes de Padoue, couronnées par les sommets escarpés des Alpes de la Suisse et du Tirol. Au couchant, l’immense océan de l’horizon n’est interrompu que par les tours de Modène ; à l’est, l’œil se perd dans des plaines sans bornes : elles ne sont terminées que par la mer Adriatique qu’on aperçoit les beaux jours d’été, au lever du soleil ; au midi, autour de nous, sont les collines qui s’avancent sur le front de l’Apennin ; leurs sommets, couverts de bouquets de bois, d’églises, de villa, de palais, déployent la magnificence des beautés de la nature, secondée par ce que les arts d’Italie ont de plus entraînant. Le bleu foncé de l’atmosphère n’était altéré par quelques légers nuages d’une éclatante blancheur, que tout-à-fait à la ligne de l’horizon.
Nos cœurs, pleins d’émotion, jouissaient en silence de tant de beautés, quand tout à coup un de nos compagnons se lève, et du ton le plus impétueux, récite le sonnet suivant, fait par un habitant de Bologne, à la première nouvelle du passage du Saint-Bernard par l’armée de réserve.
Vidi l’Italia col crin sparso, incolto Colà dove la Dora in Po declina, Che sedea mesta, e avea negli occhi accolto Quasi un orror di servitu vicina, Nè l’altera piangea : serbava un volto Di dolente bensi, ma di reina : Tal forse apparve allor, che il pié disciolto A’ ceppi offrì la liberta latina : Poi sorger lieta in un balen la vidi, E fiera ricomporsi al fasto usato E quinci, e quindi minacciar più lidi. E s’udia l’Apennin per ogni lato Sonar d’applausi, e di festosi gridi : Italia, Italia, il tuo soccorso è nato[37] !
Et des cris se sont fait entendre sur cette dernière branche de l’Apennin ; mais combien différens de ceux de 1800 ! Les Italiens ont raison : Marengo avança d’un siècle la civilisation de leur patrie, comme une autre bataille l’a arrêtée pour un siècle. — Un prince de Bologne, croyant à la délivrance de l’Italie par Murat, leva, en vingt-quatre heures, un régiment de 1500 hussards, dépensa 200,000 fr., l’équipa en trois jours, et le quatrième était en ligne à la tête de sa troupe.
Cela, et le refus de la loi sur le timbre à Buonaparte dans tout l’éclat de sa puissance, sont des traits que la France n’égalera jamais.
Bologne, 2 mai. — Ce soir, en revenant du concert de madame G***, où Velutti a chanté, j’ai reçu les confidences d’un de mes nouveaux amis ; il vient de me tenir sous ces beaux portiques qui conduisent au théâtre, jusqu’à deux heures du matin. Il y a un an qu’il a quitté sa maîtresse ; il se désespère, et ne peut l’oublier ; il se plaisait à me raconter les moindres circonstances de leurs amours. J’admirais qu’un homme de trente-cinq ans, riche, bien fait, militaire, pût avoir tant de faiblesse ou tant d’amour : rien de plus commun en Italie. Il se couvrira de ridicule, du moins dans nos idées françaises, en reprenant sa maîtresse, et il la reprendra, ou mourra fou. Elle, piquée de l’éclat d’une rupture où il n’avait que trop raison, le fera passer par les conditions les plus dures. J’ai déjà rencontré sept à huit de ces désespoirs. Il me semble que cela donne de la dignité à l’amour italien.
Comme un roman n’est intéressant qu’autant qu’on a le temps de le raconter tout au long, et que je meurs de sommeil, je n’écrirai que ce qui est observation philosophique.
1o Rien n’égale l’air froid et simple de cet homme qui me parlait, et qui a fait des folies inouïes en amour et à la guerre. On ne concevra jamais à Paris la bonhomie de la société italienne, et particulièrement l’air simple des militaires. Cette vanterie égoïste et grossière, que nous appelions blague parmi les officiers subalternes des régimens, et qui donnait tant d’avantages, y est absolument inconnue.
2o Un étranger qui a passé par une grande ville d’Italie, est moins connu par son nom que par celui de la dame qu’il servait. Esser in servitù est le mot, comme amicizia pour amour, et avicinar una donna, pour lui faire la cour.
3o L’homme qui a fait le malheur trop évident de mon ami est un Florentin ; s’il lui faisait une scène, jamais leur maîtresse ne le reverrait. Mon Bolonais me disait : « Etes-vous allé à Florence, au petit théâtre d’Ogni Santi ? — Oui. — Y êtes-vous allé un jour où Stentarello jouait ? — Certainement. — Avez-vous remarqué ce caractère ? C’est l’homme le plus mince et de la figure la plus sèche que vous ayez jamais vu. Il arrange avec toute l’élégance possible son habit troué ; le principal fondement de sa cuisine, ce sont des tranches de concombres à la glace ; du reste, vaniteux comme un Castillan, peu lui importe de mourir de faim, pourvu qu’on ne le sache pas. Si on ne lui donne pas de l’ella[38], il est au désespoir. Surtout, il est beau parleur, et se pique de ne s’exprimer que dans les termes les plus toscans. Il lui faut trois phrases pour vous demander quelle heure il est.
« Les Florentins vous ont dit que c’est le caractère du peuple de leur pays : la vérité est que c’est celui de toute la nation. Par exemple, M. ***, etc. »
Cette sortie de mon amant malheureux m’a fait rassembler plusieurs observations faites à Florence. Tous les Florentins sont maigres : on les voit au café faire leur unique déjeuner avec un verre de café au lait et le petit pain le plus exigu : ce qui leur coûte 3 gratz (21 cent.). Le soir, chez Vigne, ils dînent pour 2 paules 1/2 ou 3 paules (le paule vaut 55 cent.). Leur manière de se vêtir a quelque chose de singulier : c’est plutôt un habit bien brossé qu’un habit neuf. Rien chez eux qui ne respire l’économie la plus sévère. En tout c’est l’opposé des Milanais : jamais de ces faces épanouies et heureuses. A Milan, la principale affaire est de bien dîner ; à Florence, de faire croire qu’on a dîné. On cite par la ville beaucoup de gens qui vont à la cour, et qui dînent en famille, avec deux plats ; mais l’ambassadeur d’aucune puissance, à Paris, n’a autant de galon sur les habits de ses gens.
Les Français qui étaient à Florence avaient fait enseigner au limonadier du Café Militaire, vis-à-vis la statue équestre, à faire la bisteca (le bifteck) ; ils allaient y déjeûner. Le peuple les voyait manger de la viande dès le matin, et dépenser magnifiquement 23 sous. Rien n’a peut-être plus contribué à faire respecter les Français. J’ai encore trouvé dans Florence le proverbe Gran Francesi, grandi in tutto. Un Florentin se rappelle, au bout d’un an, et avec reconnaissance, que vous lui avez fait accepter une tasse de chocolat. Cette excessive économie s’explique fort bien par l’histoire. Florence, dans le moyen âge, fut immensément riche par le commerce ; de république agitée, elle devint monarchie absolue, perdit son commerce, et garda son économie, la première vertu du commerce.
La Florence d’aujourd’hui est un port ouvert aux gens ruinés. Venise est bien plus gaie et plus aimable ; mais il faut s’accoutumer à n’avoir pour toute promenade que des rues larges de quatre pieds, et un jardin unique grand comme les deux tiers des Tuileries.
3 mai 1817. — J’ai à me confesser d’une grande erreur. L’étranger qui ne voit d’abord que les littérateurs et les gens qui passent pour des esprits, est étonné de la sottise de ce peuple. Au contraire, il n’y a rien de si fin et de si spirituel au monde. Les gens d’esprit sont ceux qui n’en font pas métier. Dès qu’ils veulent se cultiver ils deviennent pédans. Des jeunes gens étonnans par la finesse et la sagacité de leur esprit, forment des collections d’auteurs classiques, c’est-à-dire cités par la Crusca, et leur grande affaire devient de ne plus employer de mot dans la conversation, qu’ils ne puissent montrer dans les Canti Carnavaleschi, ou autre platitude imprimée au quinzième siècle. Au premier abord, il vous faut essuyer toute cette science. C’est là que mon courage m’avait abandonné, à mon premier passage ; depuis, j’ai découvert que, quand ces gens-là sont naturels, et ne veulent plus faire d’esprit, ils sont divins.
L’esprit, à Paris, manque de sagacité, et s’allie souvent à la badauderie, sur les grandes questions de la vie ; il veut trop paraître. Un de nos petits auteurs, charmant le premier jour, montre le tuf dès le second. En un dîner il vous parle de tout ce dont on peut parler. Ici, un jeune homme distingué, pédant le premier jour, est enchanteur dès qu’il ne songe plus à l’être. Les satires de Voltaire sont plates, si on les compare aux petits poëmes satiriques qui ont couru, en ces derniers temps, à Bologne, Venise, Milan : c’est la naïveté et la force de Montaigne réunie à l’imagination de l’Arioste.
Bologne, 4 mai 1817. — Il y a ici sept à huit Polonaises charmantes. Pour moi, c’est l’idéal des femmes. Elles courent les peintures toute la journée ; elles ont imaginé de se faire faire un Cours de Peinture par un Danois qui, malheureusement, paraît beaucoup trop aimable à la plus jolie d’entre elles. Le lieu des leçons est la galerie de cet aimable comte Mareschalchi que nous avons vu nous donner de si jolies fêtes dans sa maison des Champs-Elysées. Je suis allé aujourd’hui à ce cours, non pas à cause du professeur ; mais pour me mettre bien avec lui, je lui ai demandé la copie de sa leçon. Après avoir lu cinq ou six pages d’écriture, il s’est mis à nous expliquer les très-beaux tableaux de M. M. L’appartement dont se compose la galerie est garni de meubles de Paris, et il y a une chambre où l’on ne voit que des chefs-d’œuvres.
« Vous savez que l’école de Florence se reconnaît à un dessin hardi qui, sur les pas de Michel-Ange, outre un peu la partie saillante des muscles.
« Raphaël eut l’expression, le dessin, l’imitation de l’antique. Sa perfection est dans les figures d’Apôtres et de Vierges. Il fut un peu froid et un peu sec dans les commencemens, comme le Perrugin, son maître. Le Frate lui apprit le clair-obscur, où il fut toujours faible. Ce fut une grande âme.
« Le Corrége a la grâce séduisante, le clair-obscur, les raccourcis ; son âme était faite pour réinventer l’antique ; mais il l’a peu imité. Ses tableaux, chefs-d’œuvres de volupté, sont à Dresde et à Parme.
« Le Titien, et tous les Vénitiens, ont la vérité de la couleur. Giorgione, grand homme, moissonné à l’entrée de sa carrière, en eut l’idéal.
« L’école de Bologne est presque, dans tous les genres, la perfection de la peinture.
« Le Dominiquin eut l’expression, surtout des affections timides, le coloris, le clair-obscur, le dessin. Pour l’expression, après Raphaël et lui, vient le Poussin.
« Le Guide, âme Française, eut la beauté céleste dans les figures de femmes. Ses ombres peu fortes, sa manière suave, ses draperies légères, ses contours délicats forment un contraste parfait avec le style de Michel-Ange de Carravage.
« Le Guerchin fut un ouvrier doué d’un singulier coup d’œil pour rendre le clair-obscur. Il copiait tout simplement les paysans du bourg de Cento, où il travaillait à la toise. Ses figures semblent se détacher de la toile, et conviennent aux gens qui louent, dans la peinture, l’illusion.
« La Galerie Farnèse, de Rome, met Annibal Carrache au rang des plus grands peintres. Beaucoup de gens disent Raphaël, le Corrége, Titien et Annibal. A Bologne, on lui préfère Louis Carrache.
« L’Albane, homme froid, a bien peint les enfans et les corps de femmes, mais non leur âme. Il n’en avait pas ; l’envie l’occupa beaucoup. »
Bologne, 6 mai 1817. — Nous sommes allés, trois voitures, à Correggio, pour visiter la patrie du grand homme. Tout ce que nous avons trouvé de lui, ce sont ses Madones avec leurs beaux yeux si tendres, qui courent les rues déguisées en jeunes paysanes. — Je me suis aperçu que je passe à Bologne pour souverainement illibéral. La chute du tyran n’a pas valu à l’Italie notre admirable constitution de 1814, chef-d’œuvre de génie et de bonté dont les nations étrangères savent admirer l’auteur, mais le rétablissement de toutes les vieilleries. Voilà pourquoi l’homme souverainement dissimulé, qui abhorrait tant la liberté, qu’il n’a pas su se parer de ses couleurs, même lorsqu’elle était son seul moyen de salut, trouve encore des partisans, en Italie, parmi les amans passionnés de cette liberté. Les Italiens d’une certaine portée m’ont souvent répété que les plus bas des hommes étaient les gens de lettres[39]. Ils partent de là pour négliger tous les livres et l’étude du mécanisme de la liberté. Ils s’imaginent qu’un Ange la leur apportera un beau matin.
Beaucoup de jeunes gens, voyant la Chambre des Pairs d’Angleterre appuyer aveuglément le ministère qui s’est moqué d’eux à Gênes, rêvent encore à la république. C’est là ma grande dispute avec eux. Le plus sûr chemin du despotisme militaire, c’est la république. Pour avoir une république, il faut commencer par se faire île. Parmi les modernes si corrompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, c’est un roi : voyez Berne.
Si je savais un coin du monde où l’on ne parlât pas plus politique qu’en 1770, j’y volerais, fût-il aussi loin que les jardins d’Armide. Notre partie, toute composée de jeunes femmes et de militaires, a tourné à la politique ; c’est-à-dire qu’au lieu de rire et de profiter de nos beaux jours, nous avons eu le plaisir de nous indigner.
Bologne, 8 mai 1817. — Veut-on le portrait des belles miladys que nous avons ici, fait de main de maître ?
« Milady R*** a 26 ans ; elle n’est pas vilaine ; elle est très-douce, et assez polie ; et ce n’est pas sa faute de n’être pas plus amusante : c’est faute d’avoir rien vu ; car elle a du bon sens, n’a nulle prétention, et est fort naturelle : son ton de voix est doux, naïf, et même un peu niais. Si elle avait vécu en France, elle serait aimable. Je lui fais conter sa vie. Elle est occupée de son mari, de ses enfans, sans austérité ni ostentation : si elle ne m’ennuyait pas, elle me plairait assez. »
Bologne, 9 mai. — Admirables portraits de M. Palaggi. Un écuyer du roi d’Italie, banquier millionnaire, s’est fait peindre en écuyer. Le gouverneur l’a mandé, et tancé vertement ; à quoi l’autre a répondu qu’il était maître de se faire peindre avec tel habit qu’il voudrait, et que d’ailleurs il ne rougirait jamais du costume rappelé par son portrait.
Bologne, 10 mai. — Rien ne peut distraire les Italiens, et surtout les Bolonais, de leur politique enragée, que Alfieri. J’ai passé la soirée avec deux personnes qui ont vécu avec lui dans l’intimité, ou plutôt, car sa hauteur ne permit jamais l’intimité, qui l’ont vu très-souvent les dernières années de sa vie. L’un de ces messieurs lui ressemble ; et, avec beaucoup de grâce, car il était malade, nous a donné, pendant un quart d’heure, une représentation d’Alfieri. C’est un grand homme maigre, à cheveux rouges ; sa physionomie, ses yeux surtout, sont d’un dictateur de Rome. Il est entré dans le salon ; et, à tout ce qu’on a pu lui dire, n’a répondu qu’en sifflant. Tout le monde se récriait sur l’étonnante ressemblance.
Quand le comte Néri est rentré, il nous a conté, entre cent traits d’originalité, de hauteur et d’ennui, que le comte Alfieri, ayant été présenté à madame d’Albani, à la galerie de Florence, remarqua qu’elle s’arrêtait avec plaisir devant un portrait de Charles XII : elle dit même que l’uniforme singulier de ce prince lui paraissait extrêmement bien. Deux jours après, Alfieri parut dans les rues de Florence exactement vêtu et coiffé comme le monarque suédois, à la grande consternation des paisibles habitans.
Le comte Néri, quoique soumis en apparence à toutes les faiblesses des mœurs italiennes, ou, pour parler clair, car pourquoi diable me gênerais-je, quoique le plus esclave des cavaliers serventi, et pour une femme qui le trompe assez souvent, est un philosophe. Probablement il en sait autant que nous sur sa maîtresse ; mais telle qu’elle est, avec tous ses défauts, c’est encore pour lui la femme la plus aimable de la terre, et rien ne pourrait remplacer le bonheur de passer avec elle huit heures de toutes ses journées : d’ailleurs le mari est le meilleur garçon d’une ville qui est pleine de gens de ce caractère. Je comprends fort bien le bonheur du comte Néri ; et, malgré la vanité française, j’échangerais volontiers mon sort contre le sien. Sa maîtresse est une des plus jolies femmes d’Italie, et si capricieuse, avec des fantaisies si étranges et si gaies, qu’il faudrait être bien sot pour trouver l’ennui auprès d’elle.
Le comte Néri m’a pris en particulier, au fond du jardin, pour que je lui fisse le récit de la campagne de Moscou, la carte sous les yeux. J’ai pris avec moi deux officiers qui avaient été là-bas. Je lui ai dit qu’il n’y avait rien eu de si simple, et que ce n’était qu’à Paris que j’avais commencé à me figurer que je venais d’échapper à un grand péril. Tant que nous sommes morts de faim, jusqu’à la Bérésina, il ne faisait pas trop froid ; dès qu’il a gelé à pierre fendre, nous avons trouvé de quoi vivre dans les villages polonais. Du reste, si le prince Berthier avait eu le moindre esprit d’ordre, si Buonaparte avait eu le courage de faire fusiller deux soldats chaque jour, il n’aurait pas perdu six mille hommes dans toute la retraite. Je parle deux heures.
Pour me récompenser de cet acte de complaisance, qui me rappelait des souvenirs si pénibles, le comte me dit : « Vous paraissez curieux de l’effet produit par les tragédies d’Alfieri sur les cœurs italiens : demain je vous apporterai un petit compendio (abrégé) que je n’ai jamais montré à personne, pas même à la Gina. »
Bologne, le 11 mai. — Traduction du cahier du comte.
« Alfieri haïssait les rois dans sa jeunesse, parce qu’il n’était pas né roi. Lorsqu’il se mit à lire et à s’instruire, il resta fidèle à sa haine, et se fit illusion sur son origine.
« Il se croyait républicain, et dans le fait ne désira jamais qu’une république sur le modèle de celle de Rome, où il y aurait des patriciens, aussi-bien que des plébéïens, et où un homme de talent pouvait toujours espérer de devenir dictateur. — Il ne pouvait souffrir les rois, parce que c’étaient les seuls êtres auxquels il fût né inférieur ; mais il avait la plus haute vénération pour la noblesse, d’abord parce qu’il était né noble, et que le pouvoir absolu sur les inférieurs, qui appartient à cet ordre en Piémont, lui était fort agréable. Quand il fut devenu philosophe, il ajouta, parce que ce pouvoir pouvait être exercé par une grande âme, d’une manière utile à ces inférieurs.
« Après avoir été réveillé du sombre ennui de sa jeunesse par la lecture de Plutarque ; après avoir parlé avec les transports de la haine la plus féroce du gouvernement modéré des princes de la maison de Savoie ; après avoir imprimé qu’il n’était pas digne d’un homme libre de se marier et de s’exposer à avoir des enfans sous le joug de tels tyrans ; après avoir dit de cent manières qu’il répandait des larmes de rage d’être né au milieu d’un peuple avili ; après avoir donné son bien à sa famille pour ne pas vivre au milieu de ces esclaves ; en un mot, après avoir écrit le livre forcené de la Tirannide, le hasard l’amène sur le champ de bataille où un peuple rempli de nobles sentimens[40], et enthousiaste de toutes les vertus, cherche à conquérir sa liberté. On s’attend qu’il va partager l’ivresse de toutes les âmes généreuses : rien moins que cela ; dans ce moment décisif pour son caractère, n’étant plus offensé par la majesté du trône, le noble l’emporte, et Alfieri n’est qu’un ultrà. Son mépris, ou plutôt sa haine masquée en mépris, pour la nation héroïque qui vient de dévoiler son cœur, ne trouve pas de termes assez forts. De ce moment il hait encore plus la France et les Français que les rois. Quand même ce pays fût parvenu à se donner la liberté, il eût encore écrit le Misogallo.
« L’ennui, joint à la haine pour les heureux, est le grand trait de la vie d’Alfieri ; et, sur le trône, il eût été Néron. A la férocité près, Mlle Edgeworth a fait son portrait d’avance, dans son Comte de Glenthorn. Au reste, cet homme singulier fut si impérieusement subjugué par ses penchans, que sa vie entière peut être abrégée en deux mots : il fut la victime d’une passion pour les chevaux, d’une passion pour la gloire littéraire, et d’une haine furieuse des rois, qu’il appelait amour de la liberté. Il porta tout cela à un degré d’énergie qui ne s’est peut-être jamais rencontré dans un cœur d’homme, depuis les fureurs du moyen âge.
« Sur les Mémoires d’Alfieri, je dirai : Les bulletins de Buonaparte sont intéressans, parce qu’il sortait un peu du ton de dignité. »
Les anecdotes des dernières années qu’Alfieri a passées à Florence, offrant souvent le nom d’une dame de la plus haute naissance qui avait bien voulu lui accorder sa main, il serait peu délicat de les publier. Il y a d’excellens portraits d’Alfieri, par M. Fabre, jeune peintre français qui habitait la même maison.
JUGEMENT LITTÉRAIRE.
« La simplicité de l’intrigue, le petit nombre des personnages, la marche directe de l’action, l’uniformité et la gravité travaillée de la composition, font des tragédies d’Alfieri ce que les modernes ont produit de plus semblable à l’antique. Infiniment moins déclamatoires que les tragédies françaises, elles ont moins de brillant et de variété ; mais, en revanche, une teinte plus profonde de dignité et de naturel. Comme Alfieri n’a pas adopté les odes sublimes du théâtre grec, que nous appelons chœurs, au total ses tragédies sont moins poétiques. Toutefois on sent, dans tous les détails, le travail d’une main savante : on peut même dire que le désir ardent qu’eut l’auteur de se garantir des personnages de pure ostentation, et sa haine extrême pour les tirades à prétentions, qui lui semblaient avilir un dialogue constamment soutenu par un intérêt profond, ou rempli des accens d’une passion brûlante, l’ont souvent entraîné dans une diction trop sententieuse. A tout moment l’on trouve des morceaux écrits d’une manière pesante, et qui sent l’effort. Il s’est rappelé trop constamment que le premier devoir d’un écrivain dramatique est de tenir ses personnages dans la direction de l’affaire et des intérêts qui les occupent. Aveuglé par sa haine pour un peuple voisin chez lequel on voit les personnages abandonner leurs intérêts les plus pressans pour faire des descriptions morales ou poétiques des émotions qui les agitent, il oublie quelquefois que certaines passions sont déclamatoires dans la nature comme au théâtre, l’amour, par exemple ; qu’elles ne doivent pas s’exhaler toujours en des phrases concises et scrupuleusement exactes, mais s’échapper quelquefois à des manières de parler qui semblent hyperboliques et même fausses aux yeux du froid philosophe.