PRÉFACE.
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Cette esquisse est un ouvrage naturel. Chaque soir j’écrivais ce qui m’avait le plus frappé. J’étais souvent si fatigué, que j’avais à peine le courage de prendre mon papier. Je n’ai presque rien changé à ces phrases incorrectes, mais inspirées par les objets qu’elles décrivent : sans doute beaucoup d’expressions manquent de mesure.
La musique est le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un homme unique, il y a là des peintres et des sculpteurs, comme il y en a à Paris et à Londres. La musique, au contraire, a encore un peu de ce feu créateur qui anima successivement, en ce pays, la poésie, la peinture, et enfin les Pergolèse et les Cimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis par la liberté et les mœurs grandioses des républiques du moyen âge.
On verra la progression naturelle des sentimens de l’auteur. D’abord il veut s’occuper de musique : la musique est la peinture des passions. Il voit les mœurs des Italiens ; de là il passe aux gouvernemens qui font naître les mœurs ; de là à l’influence d’un homme sur l’Italie. Telle est la malheureuse étoile de notre siècle, l’auteur ne voulait que s’amuser, et son tableau finit par se noircir des tristes teintes de la politique.
ROME, NAPLES ET FLORENCE, EN 1817.
Berlin, 4 octobre 1816. — J’ouvre la lettre qui m’accorde un congé de quatre mois. — Transports de joie, battemens de cœur. Que je suis encore fou à trente ans ! Je verrai donc cette belle Italie. Mais je me cache soigneusement du ministre : les eunuques sont en colère permanente contre les libertins. Je m’attends même à deux mois de froid à mon retour. Mais ce voyage me fait trop de plaisir ; et qui sait si le monde durera trois semaines ?
Munich, 25 octobre. — Rien pour le cœur : le froid m’empêche d’avoir du plaisir. Le comte de *** me présente ce soir à madame Catalani.
26 octobre 1816. — J’ai trouvé l’auberge de madame Catalani pleine d’ambassadeurs et de cordons de toutes les couleurs : la tête tournerait à moins. — Aventure singulière. L. R. est vraiment un galant homme. Par hasard, je trouve cette aventure racontée sans mensonges dans ce jésuite de Journal des Débats.
Milan, 4 novembre. — J’arrive, à sept heures du soir, harassé de fatigue ; je cours à la Scala. — Mon voyage est payé. Mes organes, épuisés, n’étaient plus susceptibles de plaisir. Tout ce que l’imagination la plus orientale peut rêver de plus singulier, de plus frappant, de plus riche en beautés d’architecture, tout ce que l’on peut se représenter en draperies brillantes, en personnages qui, non seulement ont les habits, mais la physionomie, mais les gestes des pays où se passe l’action, je l’ai vu ce soir.
5 novembre. — Je cours à ce premier théâtre du monde : l’on donnait encore la Testa di Bronzo. J’ai eu tout le temps d’admirer. La scène se passe en Hongrie ; jamais prince hongrois ne fut plus fier, plus brusque, plus généreux, plus militaire que Galli. C’est un des meilleurs acteurs que j’aie rencontré ; c’est la plus belle voix de basse que j’aie jamais entendue : elle fait retentir jusqu’aux corridors de cet immense théâtre.
Quelle science du coloris dans la manière dont les habillemens sont distribués ! J’ai vu les plus beaux tableaux de Paul Véronèse. A côté de Galli, prince hongrois, en costume national, l’habit de housard le plus brillant, blanc rouge et or, son premier ministre est couvert de velours noir, n’ayant d’autre ornement brillant que la plaque de son ordre ; la pupille du prince, la charmante Fabre, en pelisse bleu de ciel et argent, son shakos garni d’une plume blanche. La grandeur et la richesse respirent sur ce théâtre ; on y voit à tous momens au moins cent chanteurs ou figurans tous vêtus comme le sont en France les premiers rôles. Pour l’un des derniers ballets, l’on a fait 1085 habits de velours ou de satin. Les dépenses sont énormes. Le théâtre de la Scala est le salon de la ville. Il n’y a de société que là, pas une maison ouverte. Nous nous verrons à la Scala, se dit-on pour tous les genres d’affaires. Le premier aspect est enivrant. Je suis tout transporté en écrivant ceci.
10 novembre. — Ma foi, mon admiration ne tombe point. J’appelle la Scala le premier théâtre du monde, parce que c’est celui qui fait avoir le plus de plaisir par la musique. Il n’y a pas une lampe dans la salle ; elle n’est éclairée que par la lumière qui vient des décorations. Impossible même d’imaginer rien de plus grand, de plus magnifique, de plus imposant, de plus neuf que tout ce qui est architecture. Il y a eu ce soir onze changemens de décorations. Me voilà condamné à un dégoût éternel pour nos théâtres, et c’est le véritable inconvénient d’un voyage en Italie.
Je paie un sequin par soirée pour une loge aux troisièmes, que je me suis obligé à garder tout le temps de mon séjour. Malgré le manque absolu de lumière, je distingue fort bien les gens qui entrent au parterre. On se salue à travers le théâtre, d’une loge à l’autre. Je suis présenté dans sept ou huit loges. Je trouve des manières pleines de naturel et une gaîté douce.
Le degré de ravissement où notre âme est portée, est l’unique thermomètre de la beauté en musique ; tandis que, du plus grand sangfroid du monde, je dis, d’un tableau du Guide : cela est de la première beauté !
12 novembre. — Un duc de Hongrie, on a mis un duc, car la police ne souffre pas ici, sans de grandes difficultés, que l’on mette un roi sur la scène ; je citerai de drôles d’exemples ; un duc de Presbourg donc aime sa pupille ; mais elle est mariée en secret à un jeune officier (Bonoldi) protégé par le premier ministre. Ce jeune officier ne connaît pas ses parens ; il est fils du duc, le ministre veut le faire reconnaître. A la première nouvelle que le souverain veut épouser sa femme, il a quitté sa garnison et s’est présenté au ministre alarmé, qui l’a caché dans un souterrain du château ; ce souterrain n’a d’issue que par le piédestal d’une tête de bronze qui orne la grande salle. Cette tête et le signal qu’il faut donner pour l’ouvrir, donnent les accidens les plus pittoresques et les moins prévus, surtout le final du premier acte, qui, au moment où le duc conduit sa pupille à l’autel, commence par les grands coups qu’un valet, jeté par hasard dans le souterrain, donne contre la voûte pour se faire ouvrir.
Le déserteur, poursuivi dans les montagnes, est pris, condamné à mort ; le ministre découvre sa naissance au prince. Au moment où cet heureux père est au comble de la joie, on entend les coups de fusil qui exécutent le jugement. Le quatuor qui commence par ce bruit sinistre, et le changement de ton du comique au tragique, seraient frappans même dans une partition de Mozart. Qu’on juge dans le premier ouvrage d’un jeune homme ! M. Solliva, élevé au Conservatoire, fondé ici par le prince Eugène, a vingt-cinq ans. Sa musique est la plus ferme, la plus enflammée, la plus dramatique que j’aie entendue de ma vie. Il n’y a pas un moment de langueur. Est-ce un homme de génie ou un simple plagiaire ? On vient de donner à Milan, coup sur coup, deux ou trois opéras de Mozart, et la musique de Solliva rappelle à tout moment Mozart. Est-ce un centon bien fait ? est-ce un œuvre de génie ?
15 novembre. — C’est un œuvre de génie : il y a là une chaleur, une vie dramatique, une fermeté dans tous les effets, qui décidément ne sont pas du style de Mozart. Mais Solliva est un jeune homme, transporté d’admiration pour Mozart, il a pris sa couleur ; si l’auteur à la mode eût été Cimarosa, il eût semblé un nouveau Cimarosa.
Dugazon me disait que tous les jeunes gens qui se présentaient chez lui étaient de petits Talma. Il fallait six mois pour leur faire dépouiller le grand artiste, et voir s’ils avaient quelque chose en propre.
Le Tintoret est le premier des peintres pour la vivacité d’action de ses personnages ; Solliva est excellent pour la vie dramatique. Il y a peu de chant dans son ouvrage ; l’air de Bonoldi, au premier acte, ne vaut rien ; il triomphe dans les morceaux d’ensemble et dans les récitatifs obligés, peignant le caractère. Aucune parole ne peut rendre l’entrée de Galli, disputant avec son ministre, au premier acte. Les yeux, éblouis de tant de luxe ; les oreilles, frappées de ces sons si mâles et si bien dans la nature, attachent tout de suite l’âme au spectacle ; c’est du sublime. Les tragédies sont bien froides auprès de cela. Solliva, comme le Corrége, connaît le prix de l’espace ; sa musique ne languit pas deux secondes, il syncope tout ce que l’oreille prévoit ; il serre, il entasse les idées. Cela est beau comme les plus vives symphonies de Haydn.
17 novembre. — J’apprends que la Testa di Bronzo est un de nos mélodrames. Méprisé à Paris, il est un chef-d’œuvre à Milan. Voilà l’avilissante monarchie. L’Italie n’aura de littérature qu’après les deux chambres ; jusque-là, tout ce qu’on y fait n’est que de la fausse culture, de la littérature d’académie. Un homme de génie peut percer au milieu de la platitude générale, mais Alfieri travaille à l’aveugle, il n’a point de véritable public à espérer. Tout ce qui hait la tyrannie le porte aux nues ; tout ce qui vit de la tyrannie l’exècre et le calomnie. L’ignorance, la paresse et la volupté, sont telles parmi les jeunes Italiens, qu’il faut un long siècle avant que l’Italie soit à la hauteur des deux chambres.
Laissons les sujets tristes, parlons musique : c’est le seul art qui vive encore en Italie. Il y a deux routes pour arriver au plaisir, le style de Haydn, et le style de Cimarosa ; ce dernier style ne peut pas être imité par les sots, il fut au plus haut point de sa gloire vers 1740 ; depuis, il change de nature, la symphonie empiète et le chant diminue. La peinture est morte et enterrée. Canòva a percé, par hasard, par la force de végétation que l’âme de l’homme a sous ce beau climat : mais comme Alfieri, c’est un monstre ; rien ne lui ressemble, rien n’en approche, et la sculpture est aussi morte en Italie que l’art des Corrége : la gravure se soutient assez bien, mais ce n’est qu’un métier.
La musique seule vit en Italie, et il ne faut faire, en ce beau pays, que l’amour ; les autres jouissances de l’âme y sont gênées ; on y meurt empoisonné de mélancolie si l’on est citoyen. La défiance y éteint l’amitié ; en revanche, l’amour y est délicieux, ailleurs on n’en a que la copie : le vrai sentir fut fait pour eux.
18 novembre. — Ce petit Solliva a la figure chétive d’un homme de génie. Je m’expose beaucoup ; il faut voir son second ouvrage. Si l’imitation de Mozart augmente, si la vie dramatique diminue, c’est un homme qui n’avait dans le cœur qu’un opéra, accident fort commun dans le talent musical. Un jeune compositeur donne deux ou trois opéras, après quoi il se répète et n’est plus que médiocre : voyez Berthon en France.
Galli, beau jeune homme de trente ans, est sans doute le meilleur soutien de la Testa di Bronzo ; on lui préfère presque Remorini (le ministre), belle basse aussi, et qui a une voix très-flexible, très-travaillée, chose rare dans les basses ; mais ce n’est qu’un bel instrument presque sans âme. Un cri partant du cœur, o fortunato istante ! dont la musique n’a pas vingt mesures, a fait sa réputation dans cet opéra. L’accent de la nature a été saisi par le musicien, et reconnu avec transport par le public.
La Fabre, jeune Française, née ici dans le palais du prince, et protégée par la vice-reine, a une belle voix, surtout depuis qu’elle a vécu avec le célèbre castrat Veluti. Elle est à ravir dans certains morceaux passionnés. Il lui faudrait une salle moins vaste. Du reste, on la dit amoureuse de l’Amour. Je n’en doute plus, depuis que je lui ai vu chanter Stringerlo al petto, au second acte, au moment où elle apprend que son époux qu’on avait entendu fusiller est sauvé. Un des confidens du ministre avait fait distribuer aux soldats des cartouches sans balles. Circonstance singulière et touchante, à la représentation de ce soir, tout le théâtre est intéressé[1]. Quand La Fabre est distraite ou fatiguée, rien de plus commun ; dans un sérail, ce serait un grand talent. Elle a vingt ans ; même mauvaise, je la préfère infiniment à ces chanteuses sans âme, à madame Festa, par exemple.
Bassi est excellent : ce n’est pas l’âme qui lui manque, à celui-là. Quel bouffe divin s’il avait un peu de voix ! quel feu ! quelle énergie ! quelle âme toute à la scène ! Il joue tous les soirs, depuis quarante jours, cette Tête de Bronze ; n’ayez pas peur qu’il jette un regard dans la salle ; il est toujours le valet-de-chambre poltron et sensible du prince hongrois ; mais pour une belle voix comme pour la fraîcheur des attraits, il faut un cœur froid : c’est l’un des grands principes de la science de Lavater.
Par une disposition instinctive, que j’ai bien observée ce soir sur le baron allemand K***, ces êtres, tout âme, choquent les sots ; il leur faut des talens appris ; ils trouvent de l’excès dans tout ce qui est inspiré. Hier, ce baron pointilleux grondait le garçon du restaurateur, parce qu’il n’avait pas écrit correctement son noble nom sur sa carte.
19 novembre. — L’orchestre de Milan, admirable dans les choses douces, manque de brio dans les morceaux de force. Les instrumens attaquent timidement la note ; rien ne tue le plaisir comme cela. Au lieu d’être dans les nues, l’on songe à un écolier. Il est conduit par ce M. Rolla, que la police a fait prier de ne plus jouer de l’alto ; il faisait évanouir les dames : ceci est un fait. On parle d’un autre chef, M. Cavinati, qui donne plus de fermeté aux effets.
20 novembre. — Galli est enrhumé ; on nous redonne un opéra de Mayer, Elena, qu’on jouait avant la Testa di Bronzo. Comme il paraît languissant !
Quels transports au sestetto du second acte ! Voilà cette musique, de nocturne, douce, attendrissante, vraie musique de la mélancolie, que j’ai si souvent entendue en Bohême. Ceci est un morceau de génie que le vieux Mayer a gardé depuis sa jeunesse, ou qu’on lui a donné ; il a soutenu tout l’opéra. Voilà un peuple né pour le beau : un opéra de deux heures est soutenu par un moment délicieux qui dure à peine six minutes ; on vient de cinquante milles de distance pour entendre ce sestetto chanté par Mlle Fabre, Remorini, Bassi, Bonoldi, etc., et pendant quarante représentations, six minutes font passer sur deux heures d’ennui. Il n’y a rien de choquant dans le reste de l’opéra, mais il n’y a rien. Alors, on fait la conversation dans les deux cents petits salons, avec une fenêtre garnie de rideaux sur la salle, qu’on appelle loges. Une loge coûte 80 sequins ; elle en coûtait 200 ou 250 il y a quatre ans, dans les moments heureux de l’Italie. Je vais dans huit ou dix loges ; rien de plus doux, de plus aimable, de plus digne d’être aimé que les mœurs milanaises. C’est l’opposé de l’Angleterre ; chaque femme est en général avec son amant ; plaisanteries douces, disputes vives, rires foux, mais jamais d’airs importans. Notre air de dignité, que les Italiens appellent sostenuto, notre grand art de représenter, sans lequel il n’y a pas de considération, serait pour eux le comble de l’ennui. Quand on a pu comprendre le charme de cette douce société de Milan, on ne peut plus s’en défaire. Plusieurs Français de la grande époque sont venus ici prendre des fers qu’ils ont portés jusqu’au tombeau.
Milan est la ville d’Europe qui a les plus belles rues[2] et les plus belles cours. Il y a quatre ou cinq mille colonnes de granit ; son peuple offre la réunion de deux choses que je n’ai jamais vues ensemble, au même degré, la sagacité et la bonté. Quand il discute, il est le contraire des Anglais, il est serré comme Tacite ; la moitié du sens est dans le geste et dans l’œil ; dès qu’il écrit il veut faire de belles phrases toscanes, et il est plus bavard que Cicéron.
Madame Catalani est arrivée et nous annonce quatre concerts : le croiriez-vous ? Une chose choque tout le monde : le billet coûte 10 fr. J’ai vu une loge pleine de gens à cent ou deux cent mille livres de rente, et qui en dépensent le triple en bâtimens, se récrier sur ce prix de 10 fr. Ici, le spectacle est pour rien ; il coûte 36 centimes aux abonnés. Pour cela, on a le premier acte de l’opéra, qui dure une heure ; on commence à sept heures et demie en hiver, et à huit heures et demie en été ; ensuite, grand ballet sérieux, une heure ; ensuite, le second acte de l’opéra, trois quarts d’heure ; enfin, un petit ballet comique, ordinairement délicieux, et qui vous renvoie chez vous, mourant de rire, vers les minuit et demi, une heure. Quand on a payé son billet 40 sous, ou que l’on est entré pour 36 centimes, on va se placer dans un parterre assis, sur de bonnes banquettes à dossier, très-bien rembourrées : il y a huit à neuf cents places. Les gens qui ont une loge vont y recevoir leurs amis. Ici, une loge est comme une maison, et se vend 20 à 25,000 fr. ; le gouvernement donne 200,000 fr. à l’entreprise. Elle a à elle le cinquième et le sixième rangs, qui lui valent 100,000 fr. : les billets font le reste. Sous les Français, elle avait les jeux qui donnaient 800,000 fr. à mettre en ballets et en voix.
Vers le milieu de la soirée, le chevalier servant de la dame fait ordinairement apporter des glaces ; il y a toujours quelque pari en train, et l’on parie toujours des sorbets, qui sont divins ; il y en a de trois sortes, gelatti, crepè, et pezzi-duri ; c’est une excellente connaissance à faire. Je n’ai point encore décidé la meilleure espèce, et tous les soirs je me mets en expérience.
Je ne vous parle pas des ballets ; pour expliquer ces jouissances d’imagination, il faut de longs détails qui tuent l’imagination. Par exemple, dans le petit ballet de ce soir, l’Élève de la Nature, un bal avec des airs écossais, donné, pendant la nuit, sur le pont d’un vaisseau qui cingle vers la patrie, à travers l’immense océan.
Je voyais ce ballet à côté d’une femme belle encore, qui, il y a quelques années, ayant son amant malade, et gardée de près par son cavalier servant, s’habillait en homme, sortait par la fenêtre, et entrait chez son amant, aussi par la fenêtre. Elle le veillait toute la nuit, et rentrait chez elle à cinq heures du matin. On comprend qu’il y a dans ces physionomies-là certains mouvemens qu’on ne voit pas chez nos belles Parisiennes.
23 novembre. — Enfin, ce concert de madame Catalani, si attendu, a eu lieu dans la salle du Conservatoire, qui n’a pas pu se remplir. Il y avait quatre cents personnes environ. Quel tact dans ce peuple ! Le jugement est unanime ; c’est la plus belle voix dont on se souvienne, supérieure de bien loin à La Banti, à La Billington, à Marchesi. Même dans les morceaux les plus vifs, elle semble toujours chanter sous un rocher ; elle a ce retentissement argentin.
Quels effets ne produirait-elle pas si la nature lui eût donné une âme ! Elle nous a chanté tous ses airs de la même manière. Je l’attendais à l’air si touchant
Frenar vorrei le lacrime.
Elle l’a chanté avec le même luxe, de petits ornemens gais et rapides que les variations sur l’air
Nel cor piu non mi sento.
Madame Catalani ne chante jamais qu’une douzaine d’airs, c’est avec cela qu’elle se promène en Europe[3]. — Il faut l’entendre une fois, pour avoir un regret éternel que la nature n’ait pas joint un peu d’âme à un instrument si étonnant. — Elle n’a fait aucun progrès depuis dix-huit ans qu’elle chantait à Milan Ho perduto il figlio amato. — Peu importe le nom du compositeur, l’air que chante madame Catalani est toujours le même : c’est une suite de broderies, et la plupart de mauvais goût. Elle n’a trouvé que de mauvais maîtres hors de l’Italie.
Voilà ce qu’on disait autour de moi. Tout cela est vrai, mais de notre vie peut-être nous n’entendrons rien d’approchant. Elle fait la gamme ascendante et descendante par semi-tons, mieux que Marchesi, que l’on me fait voir au concert. Il n’est point trop vieux ; il est fort riche, et chante encore quelquefois devant ses amis intimes. C’est comme son rival Pacchiarotti à Padoue.
Aux lumières, madame Catalani, qui peut avoir trente-quatre à trente-cinq ans, est encore fort belle ; le contraste de ses traits nobles et de sa voix sublime, avec la gaîté du rôle, doit faire un effet étonnant dans l’opéra-buffa. Pour l’opéra-séria, elle n’y comprendra jamais rien.
Au total, j’ai été désappointé. J’aurais fait trente lieues avec plaisir pour ce concert, je suis heureux de m’être trouvé à Milan. En sortant, j’ai trouvé six pouces de neige ; je suis venu au grand trot de mes chevaux chez madame M*** : il y avait déjà trois ou quatre amis de la maison, qui étaient venus là du Conservatoire, toujours en courant, pour donner des nouvelles du concert à leurs amis, qui avaient voulu épargner 10 fr. Or, il y a plus de trois quarts de lieue. La conversation ne se faisait que par exclamations. Pendant trois quarts d’heure, comptés à ma montre, il n’y a pas eu une seule phrase de finie.
Naples n’est plus la capitale de la musique, c’est Milan.
Parme, 1er décembre 1816. — Je m’arrache à Milan. Je ne n’arrête qu’une heure à Parme, pour les fresques sublimes du Corrège. La Madonne, bénie par Jésus, à la bibliothèque, me touche jusqu’aux larmes.
Bologne, 2 décembre. — J’ai passé trente-six heures ici, vu dix galeries superbes, et entendu deux concerts. Peu de science et beaucoup de sentiment. Une jeune fille de dix-huit ans chante mieux ici que les plus grands professeurs en France ; le moindre pianiste français en sait plus que les Italiens les plus renommés. Il n’y a pas de spectacle. Je suis présenté aux savans ; quels sots ! En Italie, ou des génies bruts qui étonnent par leur profondeur et leur inculture, ou des pédans sans la plus petite idée.
Florence, 5 décembre. — Je vole au théâtre du Hhohhomero, c’est ainsi qu’on prononce le mot cocomero. Je suis furieusement choqué de cette langue florentine si vantée. Au premier moment, j’ai cru entendre de l’arabe, et l’on ne peut parler vite.
La symphonie commence, je retrouve mon aimable Rossini. Je l’ai reconnu au bout de trois mesures. Je suis descendu au parterre, et j’ai demandé ; en effet, c’est de lui le Barbier de Séville qu’on nous donne. Il a osé, en homme d’un vrai génie, traiter de nouveau le canevas qui a valu tant de gloire à Paisiello. Le rôle de Rosine est rempli par madame Giorgi, dont le mari était juge dans un tribunal sous le gouvernement français. A Bologne, l’on m’a montré un jeune capitaine de cavalerie qui fait le primo buffo. Il n’y a jamais de honte, en Italie, à faire ce qui est raisonnable ; en d’autres termes, le pays est moins gâté par la noblesse.
Le Barbier de Séville de Rossini est un tableau médiocre du Guide : c’est la négligence d’un grand maître. Rien n’y sent la fatigue, le métier ; Rossini écrit un opéra comme une lettre. Quel génie s’il se fût donné la peine d’apprendre sa langue ! Il n’y a de remarquable dans le Barbier de Séville que le trio du second acte entre Rosine, Almaviva et Figaro. Seulement, au lieu d’être appliqué à une résolution d’intrigue, il devrait l’être à des paroles de caractère et de parti pris.
Quand le danger est vif, quand une minute peut tout perdre ou tout sauver, il est trop choquant d’entendre répéter dix fois les mêmes paroles[4]. Cette absurdité nécessaire de la musique peut être facilement sauvée. Depuis trois ou quatre ans Rossini fait des opéras où il n’y a qu’un morceau ou deux dignes de l’auteur de Tancredi et de l’Italiana in Algeri. Je proposais ce soir de réunir, sur un seul opéra, tous ces morceaux brillans. J’aimerais mieux avoir fait le trio du Barbier de Séville que tout l’opéra de Solliva : je ne sais pourquoi.
7 décembre 1816. — J’admire de plus en plus le Barbier. Un jeune compositeur français, qui m’a tout l’air d’être sans génie, était scandalisé de l’audace de Rossini. Toucher à un ouvrage de Paisiello ! Il m’a conté un trait d’insouciance. Le morceau le plus célèbre de l’auteur napolitain est la romance Je suis Lindor. Un chanteur espagnol, Garcia, je crois, a proposé à Rossini un air que les amans chantent sous les fenêtres de leurs maîtresses, en Espagne ; Rossini, dont cela abrégeait la besogne, s’est empressé de le prendre ; rien de plus plat, c’est un portrait mis dans un tableau d’histoire.
Tout est pauvre au théâtre de Florence, habits, décorations, chanteurs : c’est comme dans une ville de France du troisième ordre. On n’y a de ballets que dans le carnaval. En général, Florence, située dans une vallée étroite, au milieu de montagnes pelées, a une réputation bien usurpée. J’aime cent fois mieux Bologne, même pour les tableaux ; d’ailleurs, Bologne a du caractère et de l’esprit. A Florence, il y a de belles livrées et de longues phrases.
Le caractère le plus rare dans un jeune Italien, est, ce me semble, celui de la famille Primerose : … They had but one character, that of being all equally generous, credulous, simple and inofensive. Il faut l’habeas corpus pour fournir aux poètes de tels caractères. Ici, une créature simple et inoffensive serait bientôt détruite. En revanche, on est frappé, en entrant au théâtre de Florence, par la beauté et la noblesse des têtes d’hommes, par la beauté des fronts surtout.
La comtesse P*** me dit, en me montrant le jeune duc Mel*** : « Il ne vit que pour aimer le beau idéal dans tous les genres ; mais, séduit par les formes, il suppose la perfection morale inséparable de la beauté. » J’ai soutenu la conversation, pendant trois heures, avec ce jeune duc qui a deux cent mille livres de rente, et vingt-deux ans, et il ne m’a pas fait comprendre qu’il était duc. On dira en France que j’exagère.
Viterbe, 9 décembre. — S’il est une route abominable au monde, c’est celle de Florence à Rome, par Sienne. Les voyageurs se moquent bien de nous, lorsqu’ils nous parlent de la belle Italie. La route de Florence à Rome m’a fortement rappelé la Champagne. Seulement, la plaine aride se change en collines désolées.
10 décembre 1816. — J’entre à Rome par cette fameuse Porte du Peuple ; j’ai mon logement sur le Cours, dans le palais Ruspoli. Ah ! que nous sommes dupes ! Cela est inférieur à l’entrée de presque toutes les grandes villes de ma connaissance ; à mille lieues au-dessous de Berlin. Que dirai-je de l’entrée à Paris par l’arc de triomphe de l’Étoile ? Les pédans qui trouvaient dans la Rome moderne l’occasion d’étaler leur latin, nous ont persuadé qu’elle est belle.
Pour ménager les mœurs si pures des Italiens de Rome, le pape ne leur permet le spectacle que pendant le carnaval ; tout le reste de l’année ils ont des comédiens de bois.
12 décembre. — J’ai intrigué toute la journée pour avoir une loge au théâtre d’Argentina : pas moyen ; les Anglais qui sont en force ici, les ont toutes accaparées.
13 décembre. — J’obtiens, par grâce, un quart de loge. Comment vous donner une idée juste de mon bonheur ? Il y a long-temps que Paris n’a plus de taudis comparables à ces fameux théâtres d’Argentine et de Valle, consacrés par les Pergolèse et les Cimarosa. Qu’on se figure de misérables théâtres de sapin. A Valle, le bois n’est pas même recouvert par un papier peint. Nos sous-préfectures de province ont mieux que cela. La toile, le plafond, tout ce qui est peinture est d’un degré de mauvais et de mal dessiné dont je n’ai pas vu d’exemple, même en Allemagne.
15 décembre. — Grâces au Ciel, je ne me suis jamais mieux porté, je n’ai jamais eu moins de sujets de chagrin. Il faut que je vous jure tout cela : autrement, à voir mes jugemens noirs sur Rome, vous me croiriez malade comme Sharp et Smolett.
Je sors de la fameuse Chapelle Sixtine ; j’ai assisté à la messe du pape, à la meilleure place, à droite, derrière le cardinal Gonsalvi ; j’ai entendu ces fameux castrats de la Sixtine. Non, jamais charivari ne fut plus dégoûtant : c’est le bruit le plus offensant que j’aie entendu depuis dix ans. Des deux heures qu’a duré la messe, j’en ai passé une et demie à m’étonner, à me tâter, à sentir si je n’étais point malade, à interroger mes voisins. Malheureusement c’étaient des Anglais, gens pour qui la musique est lettre close. J’interrogeais leur sensation ; ils me répondaient par des passages de Burney.
Mon parti bien pris sur la musique, j’ai joui des mâles beautés du plafond, et du Jugement dernier ; j’ai étudié la physionomie des cardinaux.
16 décembre. — J’ai accroché deux artistes français ; je me suis fait mener à la Sixtine. Je leur ai persuadé qu’ils m’en faisaient les honneurs. Ma sensation sur ce concert de chapons enroués est la même. Ils en sont convenus avec beaucoup de peine, et m’ont renvoyé aux cérémonies de la Semaine-Sainte. Mais j’ai bien l’air de manquer à l’ajournement. Des gens qui pourraient chanter, qui sauraient chanter juste, une fois de leur vie ne pourraient se souffrir criant à tue-tête et déchirant l’oreille. Mais c’est un drôle de pays ; n’ayant rien au monde à quoi s’intéresser, ils portent l’esprit de parti dans les arts. Appliquez cela à toutes les villes d’Italie, dernier vestige de patriotisme, mais patriotisme bien ridicule. Des gens, pleins d’esprit, me soutiennent que tel barbouilleur au-dessous des nôtres est excellent, uniquement parce qu’il est de Rome. — On ne saurait siffler trop fort ; point de grâce pour la médiocrité ; elle diminue notre sensibilité aux beaux-arts.
23 décembre. — Enfin j’ai trouvé des gens de bon sens, mais c’est parmi les ambassadeurs. Ils pensent exactement comme moi. Tout ce qui est sot, me disait en allemand M. ***, ne peut pas se dépêtrer des toiles d’araignée des voyageurs. Il me mène chez l’avocat N*** : à Rome c’est la classe instruite ; rien de bête comme leurs princes. J’entends de fort bonne musique ; je trouve des gens extrêmement savans, raisonnant fort bien, toutefois jusqu’à ce que le patriotisme les prenne à la gorge. Ici tout ce qui regarde la musique est familier, comme à Paris les éloges et les jugemens sur Racine et Voltaire. Retiré dans un coin, je raisonnais, avec plaisir, avec un gros homme qui m’a appris beaucoup de choses : c’est un tailleur enrichi.
Jour de Noël, 25 décembre. — Le plus beau soleil ; à Paris ce serait un jour frais du commencement de septembre. J’assiste à la superbe cérémonie de Saint-Pierre : tout en est auguste, excepté la musique. Ce vénérable pontife, vêtu de soie blanche, porté sur le fauteuil que lui ont donné les Génois, et distribuant des bénédictions dans ce temple sublime, forme un des beaux spectacles que j’aie vus. J’étais sous un amphithéâtre construit en planches, à la droite du spectateur, et où se trouvaient deux cents dames. Il y avait deux Romaines, cinq Allemandes, et cent quatre-vingt-dix Anglaises. Dans le reste de l’église, personne, excepté une centaine de paysans d’un aspect horrible. Je fais, en Italie, un voyage en Angleterre. La plupart de ces dames étaient si émues de la beauté de la cérémonie, que leur cœur avait quelque peine à sentir le ridicule des chapons sacrés qui chantaient cachés dans une cage. Il en est de même à la Sixtine. Je pense qu’ils sont censés ne faire que soutenir le chant des officians.
28 décembre. — Bal charmant chez une dame anglaise. L’un des libéraux les plus marquans de Rome me prend à part pour me dire : « Monsieur, il y a un livre sublime, un livre qui, suivant moi, contient le bonheur des peuples et des rois : c’est le Dictionnaire de Chalmers. » Et ainsi, de tout ce que j’ai rencontré passé Bologne ; mais les génies percent : Alfieri, Canòva. Ce n’est pas qu’ils ne gardent une forte teinte de préjugés. En Angleterre, un demi-sot fait souvent un bon livre. Ici, un homme de génie comme Foscolo s’amuse à faire un pamphlet latin contre ses ennemis[5].
31 décembre. — L’on me mène à l’église des Jésuites, à côté du palais de Venise. Je sens un peu de ce respect qu’inspire le pouvoir, même le plus scélérat, lorsqu’il a fait de grandes choses. — L’église est remplie de la plus infâme canaille ; nous renvoyons nos montres à l’hôtel. Mauvais goût du président de Brosses, qui s’extasie sur l’autel de saint Ignace. L’ignoble et le ridicule de cette sculpture sont incroyables, c’est au point que je n’ose dire en quoi elle est ignoble ; mais l’on était si barbare en France, vers 1740, qu’il faut tout pardonner en faveur de tant d’esprit. Enfin la musique commence ; ce sont des orgues placés en divers endroits de l’église, qui se répondent ; cela est fort agréable, mais, comme partout, le musicien abuse de la richesse de cet instrument. J’ai entendu mille fois mieux en Allemagne ; cependant, je passe deux heures fort bien. Chose étonnante ! je vois deux ou trois Anglais vraiment touchés. Les Jésuites font cette musique pour remercier Dieu d’avoir fini l’année sans encombre. Ceux des cardinaux qui sont leurs amis viennent les voir. Honneurs militaires rendus à ces messieurs. Belle tenue des troupes romaines. On sent tellement à quelle canaille on a affaire, que chaque chapelle est gardée par une sentinelle, la baïonnette au bout du fusil ; outre cela, d’autres sentinelles se promènent au milieu de la foule agenouillée. Bon trait dans le centre de la religion, qui prétend retenir les hommes par le moral ! Que l’on sente cependant la nécessité de la baïonnette, plus qu’à Paris, où l’on nous dit que nous sommes impies. Ces soldats, revenant de France et couverts encore de ce noble uniforme français, chantent à demi-voix le psaume avec le peuple. Rome serait encore la capitale des arts, pour peu qu’elle eût un moral passable. Ce chant du peuple est excellent.
1er janvier 1817. — Nouvelle musique des Jésuites pour remercier Dieu d’avoir commencé l’année.
Je jouis de ma loge au théâtre d’Argentine. Ce n’était pas la peine de tant s’intriguer. L’on nous donne le Tancredi de Rossini. La pièce n’aurait pas été achevée à Brescia ou à Bologne. L’orchestre est pire que les chanteurs ; mais il faut voir le ballet, la troupe de danseurs qui charme Rome avait grand’peine à se faire souffrir il y a six mois à Varèse, petite ville de Lombardie.
Ici, chacun orne sa loge à son gré ; il y a des rideaux en baldaquin comme pour une fenêtre à Paris, et un devant de loge en étoile de soie, velours, mousseline ; il y en a de bien ridicules, mais la variété est agréable. Je remarque trois ou quatre draperies qui rappellent de loin une couronne ; on m’explique que la vanité des pauvres têtes couronnées qui habitent Rome, y trouve une consolation. Tout est décadence ici, tout est souvenir, tout est mort. La vie active est à Londres et à Paris. Les jours où je suis tout à la sympathie, je préférerais Rome ; mais ce séjour tend à affaiblir l’âme, à la plonger dans la stupeur. Jamais d’effort, jamais d’énergie ; rien ne va vite. La plus grande nouvelle de Rome, c’est que Camuccini vient de finir un tableau. Je vais voir cette Mort de César : c’est du mauvais David. Ma foi, j’aime mieux la vie active du nord, et le mauvais goût de nos baraques.
Il est vrai que rien ne serait supérieur à la vie active, entremêlée dans les repos des jouissances de sympathie du beau climat de Rome.
Ce qui achève de me mettre en colère, c’est que, dans toutes les loges où je vais, on trouve très-beau cet indigne spectacle. Les Romains ont une vanité bien comique ; ils disaient ce soir : Quel cantar è degno di una Roma ! C’est leur tournure emphatique pour nommer Rome, ils n’en emploient jamais d’autre. Je me retire navré de cet immense avilissement. Je cherche un volume du Montesquieu ; je me rappelle enfin qu’hier on me l’a confisqué à la douane comme un auteur des plus défendus. Je découvre dans un recoin de mon écritoire une Grandeur des Romains, in-32. Je lis quelques chapitres ; j’ai du plaisir à augmenter l’humeur sombre qui me possède : vers les deux heures, je suis à la hauteur d’Alfieri. Je lis tout don Garzia avec un vif plaisir ; il ne m’arrive pas de sentir cet auteur quatre fois par an.
2 janvier 1817. — J’arrive de trop bonne heure au théâtre Valle ; mais toutes les places du parterre sont numérotées ; quand l’on n’est pas des premiers, l’on n’entend pas. Je m’amuse à lire le réglement de police ; le gouvernement connaît son peuple : ce sont des lois atroces. Cent coups de bâton, administrés à l’instant sur l’échafaud qui est en permanence à la place Navonne, avec une torche et une sentinelle, pour le spectateur qui prendrait la place d’un autre ; cinq ans de galère pour celui qui élève la voix contre le portier du théâtre (la Maschera), qui distribue les places. Le jugement a lieu ex inquisitione, suivant les douces formes de l’inquisition. Tout ce que je vois des spectateurs, l’absence totale de politesse, d’honneur, d’égards, me confirme ce que la princesse G*** me disait hier, que Tibère Pacca, gouverneur de Rome, est homme de talent et qui sait son affaire. Je fais copier son ordonnance de police : ce sera une des pièces justificatives de mon voyage, pour qui m’accusera de trop mépriser le despotisme ecclésiastique.
La musique commence enfin ; elle est d’un nommé Romani, qui s’intitule sur l’affiche Figlio di questa gran Roma. Il est digne de sa patrie, sa musique n’est qu’un centon de Cimarosa. Par ce moyen, quoique sans le moindre génie, elle m’amuse.
La prima donna de Valle est cette même madame Giorgi que j’ai vue à Florence : la musique de Rossini lui allait mieux. Elle n’est plus ici qu’une faible copie de la Malanotti. Il y a un bouffon de la bonne école, point musqué, et qui fait rire ; mais il est bien vieux.
La pièce est une traduction des Jeux de l’Amour et du Hasard. Le traducteur y a ajouté des coups de bâton et un bailli de village, qui compose une harangue à son seigneur, par le moyen du Dictionnaire des Rimes. Il y a longtemps que nous sommes convenus que la musique ne peut peindre l’esprit. Elle est obligée de prononcer lentement, et le degré de rapidité de la repartie peint presque toujours la nuance de l’idée. La musique ne peint que les passions et que les passions tendres.
Depuis Mozart et Haydn, tandis que le chant peint une passion, des traits d’orchestre peignent d’autres nuances de sentiment, qui, je ne sais comment, viennent se confondre dans notre âme, avec la peinture de la passion principale. Mayer, Winter, Weigl, abusent de l’accessoire, ne pouvant atteindre au principal. Mais jusqu’ici, malgré cette découverte, la musique ne peut encore peindre l’esprit.
3 janvier 1817. — Je retourne à Valle.
Des gens parfaitement heureux, ou des gens parfaitement insensibles, ne pourraient souffrir la musique. C’est pour ces deux raisons que les salons de Paris, en 1779, lui étaient si rebelles. Mozart fit bien de quitter la France, et, sans la Nouvelle-Héloïse, le Devin de J. J. eût été sifflé.
Pourquoi a-t-on du plaisir à entendre chanter dans le malheur ? C’est que d’une manière obscure et qui n’effarouche pas l’amour-propre, cet art nous fait croire à la pitié chez les hommes ; il change la douleur sèche du malheureux en douleur regrettante. Il fait couler les larmes, sa consolation ne va pas plus loin. Aux âmes tendres qui regrettent la mort d’un objet chéri, il ne fait que nuire et que hâter les progrès de la phthisie.
Rome, 4 janvier. — Je viens de passer vingt-cinq jours à admirer et à m’indigner. Quel séjour que la Rome antique, si pour dernier outrage sa mauvaise étoile n’avait pas voulu qu’on bâtit sur son sol la Rome des prêtres ! Que ne seraient pas le Colisée, le Panthéon, la Basilique d’Antonin et tant de monumens démolis pour faire des églises, restant fièrement debout au milieu de ces collines désertes, le mont Aventin, le Quirinal, le Palatin ! Heureuse Palmyre !
Saint-Pierre excepté, rien de plus plat que l’architecture moderne, si ce n’est la sculpture. Ce mot rappelle Canòva, seule exception. Il fait mettre les bustes des grands artistes au Panthéon, lieu si cher aux âmes tendres, par la tombe de Raphaël. Tôt ou tard, on lui ôtera le nom d’église qui jadis la protégea contre le génie du christianisme. Ce sera un musée sublime. La plupart des bustes commandés par Canòva sont bien médiocres, un seul est de lui, on lit sur la base :
A Domenico Cimarosa Ercole Cardinal Gonsalvi, 1816.
Avec quelle avidité j’ai fixé les yeux sur les traits du Molière de l’Italie ! C’était un gros garçon ; les muscles du visage, tous saillans et marqués, cachent le grand homme à qui n’a pas une longue habitude de la science de Lavater. C’est une figure ouverte et gaie. Le sentiment est dans ce qui entoure l’œil.
Presque tous les matins, en passant devant le Panthéon, je fais arrêter ma voiture. C’est en voyant un objet d’art, dans les momens de froideur, que l’on finit par s’en souvenir. En France, comme les convenances gémiraient de l’inscription de ce buste ! Je ne m’étonne plus de l’inclination secrète qui me faisait aimer le C… G***. C’est le plus grand des ministres existans en Europe, parce que c’est le seul honnête homme. L’on sent bien que je fais une exception formelle pour les ministres du pays où ce voyage paraîtra.
Cet homme rare est abhorré par ses trente-trois collègues. On mutile tous ses plans, on le force à laisser tous les détails en pâture à la sottise : c’est pour cela que l’on m’a confisqué Montesquieu. Il ne peut attaquer l’étable d’Augias de la seule manière sensée, en fondant une école polytechnique.
Je compte dans mon journal plus de vingt anecdotes sur ce grand ministre, et toutes à sa louange. Il est simple, raisonnable, obligeant ; et, pour finir par un grand trait, presque incroyable en France, il n’est pas hypocrite.
5 janvier. — Je cours les petits théâtres de Rome : c’est là souvent où se réfugie la bonne musique. Les amateurs d’Italie sont engagés dans un fâcheux détroit ; ils ne peuvent souffrir toute musique qui a plus de deux ans de date : tous les auteurs morts sont pour eux comme s’ils n’existaient pas ; d’un autre côté, ils sifflent la musique insignifiante et faible, et les théâtres d’Italie comptent autant de chutes que de nouveautés. Les entrepreneurs sont punis de la disette des génies ; le marquis C*** me montre des lettres où je vois qu’excepté à Venise, l’opéra du Carnaval a fait fiasco partout. A Turin, l’on a sifflé ; à Milan, l’on bâille encore de l’Achille de Paër ; en général, Paër et Mayer commencent à ennuyer ; Rossini et Mozart sont les gens à la mode.
Je trouve à Capranica madame la marquise B***. Je passe une heure dans sa loge, sans le moindre instant de langueur. Dans la haute société, les femmes sont charmantes et bien supérieures aux hommes. Je n’ai rien trouvé dans aucun pays de plus poli et de plus aimable que ma dame de ce soir ; elle m’invite à un concert (academia) pour demain. — Quels yeux j’ai vus à ce concert ! Dans ce genre, le reste de l’Europe est un tableau effacé. Je veux pouvoir oublier en regardant de beaux yeux, et leur forme et leur couleur, pour ne sentir que l’âme dont ils sont les interprètes. Les gens timides qui ont connu l’amour savent que l’on peut suivre une conversation toute entière, sans d’autre secours que celui des yeux. Il y a même des nuances de sentiment et non de pensée, qu’eux seuls peuvent rendre : peut-être cela n’est-il vrai qu’en Italie.
On chante ce soir des morceaux qu’on applaudit à outrance ; je demande le nom du compositeur : personne ne le sait. La vanité française attacherait plus d’importance au nom de l’auteur : j’aurais eu vingt jugemens sur son compte. Le bel air de Crescentini ombra adorata, aspettami, remplit de larmes tous ces beaux yeux. Aussi est-il chanté d’une manière un peu différente de celle de madame Catalani. On me parle beaucoup de ce miracle de la nature et de M. Sgricci, autre miracle qui improvise des tragédies : c’est un centon des auteurs grecs qui ravit les pédans et m’a scié à fond. M. Sgricci évite adroitement les sujets modernes où l’on ne peut pas mettre des chœurs grecs ; très-inférieur à Giani.
J’apprends les grands succès de madame Eiser, cette excellente chanteuse, au congrès de Vienne. Je trouve au concert trois ou quatre dames pour lesquelles j’avais des lettres de recommandation ; encouragé par l’amabilité de la maîtresse du logis, je me présente. Là, comme ailleurs, 1o la politique envahit toute la conversation ; 2o rien de plus opposé que la conversation et les journaux. — Gherardo dé Rossi a bien peint les mœurs de Rome, mais il avait peur. Les comiques italiens ne devraient publier qu’après leur mort[6].
Il y a quatre petits théâtres à Rome, outre les deux principaux, Valle et Argentina. Les jeux de paume les plus enfumés, qui, dans quelques petites villes de France, gardent encore le nom de salles de spectacle, n’ont rien à envier à Rome. Sous les Français, les Romains ont entrevu la civilisation : ces barbares leur ont donné une promenade publique et une salle assez jolie (Teatro d’Apollo).
J’ai trouvé dans un de ces taudis (Teatro del Mondo) une chose bien étrange, une comédie qui peint juste l’état actuel des mœurs de l’Italie. Le souverain des Marais d’Orbitello, en Toscane, visite, déguisé, la seconde ville de ses États, qui a trois mille habitans. Le peuple est occupé à célébrer les vertus de son premier magistrat. Ce sous-préfet, d’accord avec l’homme le plus riche de l’endroit, condamne et envoie aux galères tout ce qui ne l’aide pas dans ses friponneries. Le rôle d’un cabaretier, bonhomme, qui, quand il a bu, ose dire la vérité au prince déguisé, et qui, au retour de son bon sens, meurt de peur de son imprudence, est excellent, parfaitement dans la nature : c’est une idée profonde, digne de Molière. Au moment où l’on arriverait à l’odieux, un dialogue plaisant distrait. Le prince, qui est un très-jeune homme, s’amuse du cabaretier et ne s’indigne point trop. Trait frappant en Italie ! Le prince est un bonhomme, sous le règne duquel on commet, sans qu’il s’en doute, les horreurs les plus infâmes ; telle est la comédie intitulée : Un Giorno del Principe nelle Maremme di Siena.
Le prix d’entrée, à ce théâtre, était de huit bajoques (neuf sous) ; il fallait voir l’attention étonnée du peuple. C’est en vain que j’y suis retourné ; je me suis toujours trouvé dans les plus sentimentales traductions du français et de l’allemand.
6 janvier. — J’ai rencontré un vrai talent à Rome, c’est le directeur des marionnettes de bois, les seuls acteurs que, pour l’intérêt des mœurs, le parti ultrà laisse paraître ici pendant dix mois de l’année. C’est en vain que le premier ministre et le gouverneur demandent au souverain le changement de cette résolution toute chrétienne[7].
7 janvier. — Nouvelle pièce à l’Argentina : Quinto Fabio. C’est ici que la vanité romaine a éclaté dans tout son ridicule. Ces sauvages avilis s’appliquent sans façon tout ce qu’on dit des anciens Romains, comme nous pourrions applaudir à ce qu’on dit des armées de Turenne ou du maréchal de Saxe.
Naturellement, je ne suis pas haineux ; depuis mon premier brevet d’officier, à dix-sept ans, je me suis fait à la vue des despotes imbéciles et des peuples rendus scélérats par la bêtise de leurs chefs ; malgré tout cela et toutes mes résolutions, je pars de Rome en colère : je mérite moins de confiance.
Le poëme et la musique de Quinto Fabio, et une Allemande qui chante habillée en homme, ont un succès d’enthousiasme : cela serait sifflé à Como ou à Crema[8].
L’ambassadeur de *** me faisait remarquer hier avec quelle fureur ce peuple applaudit au mot de patrie. Ce sentiment jacobin vient sans doute d’Alfieri et des Français. Nous sommes adorés d’un bout de l’Italie à l’autre : les peuples n’aiment que par haine.
Que dirai-je de deux matinées passées tout entières dans l’atelier du marquis Canòva, jusqu’à avoir un mal à la tête fou ? Pour le sentiment du beau, dans les arts et dans la nature, en France, l’on tire le meilleur parti possible d’un petit filet d’eau : ici, c’est un fleuve immense ; il est vrai que les arbres plantés sur ses bords ne sont pas alignés. — Les Adieux d’Adonis et de Vénus : voilà enfin de la sculpture expressive sans cesser d’être sublime de beauté.
Le soir, l’on me mène à une académie de beaux-arts : l’ennui m’assomme ; quand ces nigauds verront-ils que les beaux-arts sont le produit charmant d’une fermentation générale et profonde dans un peuple ! Imiter, par des moyens artificiels, les signes extérieurs qui couvrent cette fermentation, et en attendre les mêmes effets, c’est faire des académies.
8 janvier. — Enfin, je quitte Rome. Vallée charmante à … tout de suite après le tombeau des Horaces et des Curiaces. C’est le premier joli paysage que je trouve depuis Bologne et ma chère Lombardie : position singulière du palais Chigi, vue de la mer, paysage sublime, architecture grecque.
9 janvier 1817. — A Terracine, dans l’auberge superbe bâtie par Pie VI, l’on me propose de souper avec les voyageurs qui arrivent de Naples. Je distingue, parmi sept à huit personnes, un très-bel homme blond, un peu chauve, de trente à trente-deux ans. Je lui demande des nouvelles de Naples et surtout de la musique : il me répond par des idées nettes et brillantes. Je lui demande si j’ai l’espoir de voir encore à Naples l’Othello de Rossini ; il répond en souriant. Je lui dis qu’à mes yeux Rossini est l’espoir de l’école d’Italie ; c’est le seul homme qui soit né avec du génie, et il fonde ses succès, non sur la richesse des accompagnemens, mais sur la beauté des chants. Je vois chez mon homme une nuance d’embarras ; les compagnons de voyage sourient ; enfin, c’est Rossini lui-même. Heureusement, et par un grand hasard, je n’ai pas parlé de la paresse de ce beau génie.
Il me dit que Naples veut une autre musique que Rome ; et Rome, une autre musique que Milan. Ils sont si peu payés ! Il faut courir sans cesse d’un bout de l’Italie à l’autre, et le plus bel opéra ne leur rapporte pas mille francs. Il me dit que son Othello n’a réussi qu’à moitié, qu’il va à Rome faire une Cendrillon, et de là à Milan, pour composer la Pie voleuse à la Scala.
Ce pauvre homme de génie m’intéresse, non qu’il ne soit très-gai et assez heureux ; mais quelle pitié qu’il ne se trouve pas dans ce malheureux pays un souverain pour lui faire une pension de deux mille écus, et le mettre à même d’attendre l’heure de l’inspiration pour écrire ! Comment avoir le courage de lui reprocher de faire un opéra en quinze jours ? Il écrit sur une mauvaise table d’auberge, au bruit de la cuisine, et avec l’encre boueuse qu’on lui apporte dans un vieux pot de pommade. C’est l’homme d’Italie auquel j’ai trouvé le plus d’esprit, et certainement il ne s’en doute pas : car en ce pays le règne des pédans dure encore. Je lui disais mon enthousiasme pour l’Italiana in Algeri, je lui demande ce qu’il aime le mieux de l’Italiana ou de Tancredi ; il me répond le Matrimonio secreto. Il y a de la grâce ; car le mariage secret est aussi oublié qu’à Paris les tragédies de Marmontel. Pourquoi ne pas percevoir un droit sur les troupes qui jouent ses trente opéras ? Il me démontre qu’au milieu du désordre actuel, cela n’est pas même proposable.
Nous restons à prendre du thé jusqu’à minuit passé : c’est la plus aimable de mes soirées d’Italie, c’est la gaîté d’un homme heureux. Je me sépare enfin de ce grand compositeur, avec un sentiment de mélancolie. Canòva et lui, voilà pourtant, grâce aux gouvernans, tout ce que possède aujourd’hui la terre du génie. Je me répète, avec une joie triste, l’exclamation de Falstaff :
There live not three great men in England ; and one of them is poor and grows old.
King Henri IV. First Part, ac. 2, sc. 4.
Capoue, 10 janvier 1817. — Je demande s’il y a spectacle ; sur la réponse affirmative, je m’arrête. J’ai bien fait ; le Nozze in campagna, musique pleine d’esprit du froid Guglielmi (fils du grand compositeur), ont été jouées et chantées avec toute la chaleur et tout l’ensemble possible, par trois ou quatre pauvres diables qui gagnent trente francs chaque fois qu’ils jouent.
La prima donna, grande femme bien faite, brune piquante et disinvolta, joue et chante avec tout le génie possible. J’oublie toute ma colère contre l’avilissement romain ; je redeviens heureux. Depuis Florence et le Barbier de Séville, voilà la première musique qui me fasse plaisir. C’est un seigneur amoureux d’une de ses sujettes (c’est le mot propre ici). La jeune fille va épouser un manant qui parle napolitain ; à chaque fois que le seigneur arrive pour expliquer son amour, il survient quelque embarras, et il faut qu’il se cache. La jalousie tendre, véritable, désespérée du pauvre paysan intéresse. Tous les patois sont naturels et plus près du cœur que les langues écrites : je n’entends pas deux mots de celui-ci. Deux heures de plaisir vif, je lie conversation avec mes voisins admirateurs outrés de *****.
L’opéra finit à minuit ; je repars à une heure. Les Autrichiens ont mis des corps-de-garde tous les quarts de lieue, et font enrager les voleurs qui meurent de faim.
Naples, 11 janvier. — Entrée grandiose ; on descend une heure vers la mer par une large route, creusée dans le roc tendre, sur lequel la ville est bâtie. — Solidité des murs. — Albergo de’ Poveri, premier édifice. Cela est bien autrement frappant que cette bonbonnière si vantée, qu’on appelle à Rome la Porte du Peuple.
Nous voici au palais dei Studj ; on tourne à gauche, c’est la rue de Tolède. Voilà un des grands buts de mon voyage, la rue la plus peuplée de l’univers. Je cours les auberges pendant cinq heures : il faut qu’il y ait ici sept à huit cents Anglais ; je me niche enfin au septième étage, mais c’est vis-à-vis Saint-Charles, et je vois le Vésuve et la mer.
Saint-Charles n’est pas ouvert ; je cours aux Florentins, c’est un petit théâtre en forme de fer à cheval allongé, excellent pour la musique, à peu près comme Louvois. Les billets sont numérotés ici comme à Rome : tous les premiers rangs sont pris. On joue Paul et Virginie, pièce à la mode, de Guglielmi ; je paye double, et j’ai un billet de la seconde file. Salle brillante ; toutes les loges sont pleines, et de femmes très-parées : car ici ce n’est pas comme à Milan, il y a un lustre.
Symphonie extrêmement travaillée, trente ou quarante motifs se heurtent, ne se laissent pas le temps d’être compris, et de toucher ; travail difficile, sec et ennuyeux. On est déjà fatigué de musique quand la toile se lève.
Nous voyons Paul et Virginie : c’est MMlles Chabran et Canonici ; celle-ci, extrêmement minaudière, fait Paul. Les amans sont égarés comme dans l’opéra français. Duetto, plein de grâces affectées. Arrive le bon Domingo ; c’est le fameux Casacia, le Brunet de Naples, qui parle le jargon du peuple. Il est énorme, ce qui lui donne l’occasion de faire plusieurs lazzis assez plaisans. Quand il est assis, il entreprend, pour se donner un air d’aisance, de croiser les jambes : impossible ; l’effort qu’il fait l’entraîne sur son voisin : chute générale. Cet acteur, appelé vulgairement Casaciello, est adoré du public ; il a la voix nasillarde d’un capucin. A ce théâtre, tout le monde chante du nez. Il m’a paru se répéter souvent ; à la fin il m’ennuyait ; mais je ne suis pas juge compétent. Domingo Casaciello ramène Paul et Virginie à l’habitation. Virginie a un père : c’est l’excellente basse-taille Pelegrini. C’est le Martin de Naples ; il a de l’acteur français l’agilité de la voix et la froideur. Il chante exactement comme madame Festa. Il m’a toujours fait beaucoup de plaisir dans les airs qui n’exigent pas de passion. C’est un bel homme à l’italienne, avec un nez immense et une barbe noire ; on le dit homme à bonne fortune ; ce que je sais, c’est qu’il est fort aimable.
Le capitaine de vaisseau est un tenore, joli garçon, et très-froid, provenant du pays de Venise, où il était sous-préfet ou secrétaire général. Mlle Chabran a une assez jolie voix ; mais elle est encore plus froide que la Canonici et Pelegrini. Mlle Chabran est bien inférieure à la petite Fabre de Milan, dont la figure épuisée a quelquefois l’air du sentiment. — Ensemble satisfaisant pour le vulgaire du grand monde ; rien de choquant, mais rien pour l’homme qui aime la peinture de la nature passionnée.
Le théâtre des Fiorentini est frais et joli. L’ouverture de l’avant-scène est beaucoup trop étroite ; les décorations sont pitoyables comme la musique, quoique elle ait un grand succès et qu’on ait fait beaucoup de silence. Deux ou trois fois des chut multipliés ont annoncé des morceaux favoris. Musique lamentable, toujours de la même couleur, d’un homme froid qui vise au sentiment. Rien de plus insipide, mais les sots ont du goût pour l’opéra semi-seria ; ils comprennent le malheur et non pas le comique. Il y a bien plus de véritable peinture du cœur humain dans les farces napolitaines, comme celles de Capoue. On applaudit beaucoup Guglielmi, et les bravos viennent du cœur : ce qui n’empêche pas que cette musique ne soit irrévocablement l’esprit voulant faire du génie. C’est la couleur du siècle. Que M. Guglielmi ne vient-il à Paris, il y passerait tout d’une voix pour un grand homme ? C’est Grétry ressuscité et avec moins de petitesse dans la manière. Sa musique est aussi un peu perruque, qu’on me passe ce terme de coulisse, qui est si pittoresque. Quelquefois Guglielmi se donne un air de fraîcheur en prenant sans façon dix où douze mesures à Rossini[9]. C’est Natoire ou de Troye, prenant une tête au Guide.
12 janvier 1817. — Voici enfin le grand jour, jour de l’ouverture de Saint-Charles, folies, torrens de peuple, salle éblouissante. Il faut donner et recevoir quelques coups de poings et de rudes poussées. Je me suis juré de ne pas me fâcher, et j’y ai réussi. Les deux basques de mon habit sont détachées. Ma place au parterre m’a coûté 32 carlins (14 francs), et mon dixième dans une loge au troisième, 5 sequins.
Au premier moment, je me suis cru transporté dans le palais de quelque empereur d’Orient, les yeux sont éblouis, et l’âme ravie. Rien de plus frais, et cependant rien de plus majestueux, deux choses qui ne sont pas aisées à réunir. Ce premier soir est tout au plaisir. Je n’ai pas la force de critiquer. — Ce premier jour de san Carlo, un des grands buts de mon voyage ; chose unique pour moi, il n’a pas été au-dessous de mon attente. Mais je dois cela à quelque fermeté de caractère, je suis harassé ; à demain, les drôles de sensations qui troublaient les spectateurs.
13 janvier. — Même impression de respect et de joie, en entrant. Il n’y a rien en Europe, je ne dirai pas d’approchant, mais qui puisse même, de loin, donner une idée de ceci. Je vois dans les loges des dames auxquelles je puis être présenté ; j’aime mieux ma sensation, et je reste au parterre. Cette salle, reconstruite en trois cents jours, est un coup d’état. Elle attache le peuple au roi plus que la meilleure loi ; tout Naples est ivre de patriotisme. Le vrai moyen de se faire lapider serait de trouver quelque défaut. Dès qu’on parle de Ferdinand : Il a rebâti Saint-Charles, vous dit-on : tant il est aisé de se faire aimer du peuple ! Il y a une fibre adorative dans le cœur humain. Moi-même, quand je songe à la mesquinerie et à la pauvreté prude des républiques que j’ai vues, je me trouve tout royaliste.
20 janvier. — Encore Saint-Charles. Je suis si content de la salle, que j’ai été charmé de la musique et des ballets. La salle est or et argent, et les loges bleu de ciel foncé. Les ornemens de la cloison qui sert de parapet aux loges, sont en saillie : de là la magnificence. Ce sont des torches d’or groupées et entremêlées de grosses fleurs de lis. De temps en temps cet ornement, qui est de la plus grande richesse, est coupé par des bas-reliefs d’argent. J’en ai compté, je crois, trente-six.
Les loges n’ont pas de rideaux, et sont fort grandes. Je vois partout cinq ou six personnes sur le devant.
Il y a un lustre superbe, étincelant de lumière, qui fait resplendir de partout ces ornemens d’or et d’argent : effet qui n’aurait pas lieu s’ils n’étaient en saillie. Rien de plus majestueux et de plus magnifique que la grande loge du roi, au-dessus de la porte du milieu ; elle repose sur deux palmiers d’or de grandeur naturelle. La draperie est en feuilles de métal, d’un rouge pâle. La couronne, ornement suranné, n’est pas trop ridicule. Par contraste avec la magnificence de la grande loge, il n’y a rien de plus frais et de plus élégant que les petites loges incognito, placées au second, contre le théâtre. Le satin bleu, les ornemens d’or et les glaces sont distribués avec un goût que je n’ai vu nulle part en Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans tous les coins de la salle permet de jouir des moindres détails.
Le plafond, peint sur toile, absolument dans le goût de l’école française, est un des plus grands tableaux qui existent. Il en est de même de la toile. Rien de plus froid que ces peintures. C’est notre coloris plâtreux, notre sécheresse de contours, nos figures dures, copiées de l’antique, notre disposition en bas-relief, l’absence de tout clair-obscur, nos couleurs crues ; en un mot, un art charmant privé de tous ses charmes.
En revanche, la sécheresse fait que l’œil comprend facilement ces grandes machines. Je songe, malgré moi, au plafond du Palais Barberini, à Rome : quel parti n’eût pas su tirer un Pierre de Cortone de tableaux si grands, si bien éclairés, et si souvent regardés ! Ah ! il n’y a plus de peinture ! Peut-être M. Gros, de Paris, eût-il su profiter d’une si belle occasion ! Immense avantage pour les arts d’illusion, de ne pas avoir la lumière naturelle du soleil !
Au cintre, entre les colonnes de l’avant-scène, bas-relief d’argent de grandeur colossale. Au centre, le temps montre du doigt l’heure sur un cadran mobile. Chose singulière avec l’acharnement du gouvernement pour tout ce qui est Français ! cette horloge est la seule de la ville qui donne les heures à la française. Que dira le patriotisme italien ?
23 janvier. — J’ai oublié la frayeur des dames le 12 au soir. Vers la cinquième ou sixième scène de la cantate, on commença à observer que le théâtre se remplissait insensiblement d’une fumée noire. Cette fumée augmente. Vers les neuf heures, je jette les yeux par hasard sur madame la duchesse del C***, dont la loge était à côté de la nôtre ; je la trouve bien pâle ; elle se penche vers moi, et me dit avec un accent de terreur superbe : « Ah ! santissima Madonna ! le feu est à la salle ! Les mêmes gens qui ont manqué leur coup la première fois, recommencent : qu’allons-nous devenir ? » Elle était bien belle : les yeux surtout étaient sublimes. « Madame, si vous n’avez rien de mieux qu’un ami de deux jours, je vous offre mon bras. » L’incendie Schwarzenberg me vint tout de suite à l’esprit. Tout en lui parlant, je me rappelle que je commençais à faire des réflexions sérieuses ; mais, en vérité, plus pour elle que pour moi. Nous étions au troisième ; l’escalier est extrêmement roide : on allait s’y précipiter. Je me retournai vers mes compagnons, voyageurs anglais ; je trouvai des figures de bois qui regardaient la fumée. Absorbé dans les moyens d’échapper, ce ne fut que deux ou trois secondes après que je me mis à sentir l’odeur de cette fumée. « C’est du brouillard, et ce n’est pas de la fumée, dis-je à notre belle voisine ; c’est la chaleur d’une telle foule qui fait sécher une salle si humide. » J’ai su que cette idée, qui s’était présentée à tout le monde, n’avait pas empêché d’avoir une belle peur, et que, sans le qu’en dira-t-on, et la présence de la cour, les loges eussent été vides en un instant. Vers minuit, je fis plusieurs visites ; les dames étaient rendues de fatigue, les yeux cernés, des nerfs ; le plaisir était à mille lieues. — Au lieu de jouir, mes Anglais disaient : Qu’est-ce que ce grand monument ? du malheur fixé ? — Non, c’est du travail fixé ; et de plus le peuple n’est guère malheureux que parce qu’il ne trouve pas de travail.
6 février. — Je ne me lasse pas de Saint-Charles ; les jouissances d’architecture sont si rares ! Pour les plaisirs de la musique, il ne faut pas les chercher ici : l’on n’entend pas, absolument pas. Quant aux Napolitains, c’est différent, ils prétendant qu’ils entendent fort bien.
Je cours les loges ; les dames se plaignent d’être trop vues. Je me suis fait répéter ce reproche inouï. Il est fort réel ; elles sont en continuelle représentation ; ennui quadruplé par la présence d’une cour. Madame R*** regrette sincèrement les loges à rideaux. Le lustre détruit tout l’effet des décorations ; il n’a pas grand’chose à faire, elles sont du dernier mauvais. Il y a, entre autres, un défaut qui tue toute illusion, elles sont toutes trop courtes de huit à dix pouces, de manière qu’on voit sans cesse des pieds s’agiter entre les bases des colonnes, ou sous les racines des arbres. On n’a pas d’idée du ridicule de cette distraction. L’imagination s’attache à ces jambes que l’on voit remuer, et veut deviner à qui elles appartiennent.
La cantate du premier jour est de la flatterie du seizième siècle : vers et musique, tout en est assommant. En France, nous donnons à la flatterie la plus fausse, l’air naïf du vaudeville. Je croyais à M. Lampredi assez d’esprit pour suivre cette idée[10]. L’homme de génie, en ce genre, est Métastase. C’est la plus grande difficulté vaincue que je connaisse. — Je vais au cabinet littéraire. Le Journal des Débats a été arrêté comme trop libéral.
8 février 1817. — Je suis bien dupe, à mon âge, de m’être imaginé que dans une entreprise publique, l’attention pût être à la fois sur deux objets. Si la salle est superbe, la musique doit être mauvaise ; si la musique est délicieuse, la salle sera pitoyable.
Rien de plus juste. Le mérite d’avoir reconstruit cette salle est absolument d’un M. Barbaglia ; c’est un garçon de café, qui en tenant les jeux, a gagné des millions : il a bâti la salle sur les profits futurs de sa banque. Le vieux roi voulait madame Catalani. Bonne inspiration ; il fallait y joindre Galli, Crivelli, et Tachinardi ; mais M. Bar*** protége mademoiselle Colbran. Je ne sais qui protége Nozari que nous avons vu si bon à Paris dans le rôle de Paolino ; mais il y a dix-sept ans. Davide le fils est ce qu’il y a de mieux ; on souffre des efforts que fait ce pauvre jeune homme pour lancer sa voix grêle et brillante dans ce vase énorme. Il a pris de Nozari l’habitude de certains trills faits avec la voix de tête. Il a grand besoin de chanter sur un petit théâtre, et d’avoir un bon maître : c’est le meilleur tenor d’Italie après Tachinardi.
L’orchestre m’a fait beaucoup de plaisir. Il exécute avec fermeté ; les instrumens qui entrent attaquent la note avec franchise. Il est aussi ferme que l’orchestre de l’Odéon, et a plus de légèreté que ceux de Vienne. Par là, ses piano acquièrent de la valeur.
Autant la pauvreté des décorations et des costumes met Saint-Charles au-dessous de la Scala, autant les Napolitains l’emportent par le brillant de leur orchestre. Il y avait ce soir un bellissimo teatro, c’est-à-dire que tout était plein. La duchesse de C*** me fait observer qu’au milieu de tant de surfaces brillantes, les femmes semblent avoir des vêtemens gris-sale, et leurs joues des teintes plombées. Il faut employer pour les théâtres des teintes de gris, et non des couleurs brillantes.
Les Italiens ont une singulière passion pour les premières soirées des théâtres (prime sere). Les gens les plus économes toute l’année dépensent fort bien quarante louis pour une loge le jour de l’ouverture. Il y avait ce soir, chez la duchesse, des amateurs qui sont venus de Venise et qui repartent demain. Avares pour les petites choses, ces gens-ci sont prodigues dans les grandes : c’est le contraire en France, où il y a plus de vanité que de passion.
9 février. — Je suis allé voir les tableaux du chevalier Ghigi, avec la jeune duchesse. Situation de roman bien singulière, mais trop délicate pour être traitée dans nos mœurs. Le prince Norvi, jaloux de ne pouvoir troubler la tendresse de la contessina Carolina, la mère de la duchesse, et du chevalier P***, les dénonce au mari, bonhomme qui n’en croit rien ; mais de plus, à deux filles charmantes et innocentes de quinze à seize ans, les amies de leur mère. Ces pauvres petites complotent de se faire religieuses ; elles sont gênées avec leur mère, n’osent plus lui parler. Enfin, l’aînée tombe à ses pieds, fondant en larmes, et là lui dévoile toute la dénonciation du prince Norvi, et leur résolution d’aller au couvent. — Position de cette mère qui adore son amant et qui a de l’honneur. Elle conserve assez de présence d’esprit pour nier.
Tous les gens riches d’Italie se connaissent d’une ville à l’autre ; sans cela, je conterais trente anecdotes, et je supprimerais toutes les idées générales sur les mœurs : tout ce qui est vague, en ce genre, est faux. Le lecteur qui ne connaît que les mœurs de son pays, entend par les mots décence, vertu, duplicité, des choses matériellement différentes de celles que vous avez voulu désigner.
Par exemple, à Bologne, j’ai trouvé chez madame N*** une jeune femme, Ghita, dont la vie ferait un des romans les plus intéressans et les plus nobles ; mais il faudrait n’y rien changer : cette histoire occupe onze pages de mon journal. Quelle peinture vive des mœurs de l’Europe actuelle et de la sensibilité italienne ! Comme cela est supérieur à tous les romans inventés ! quel imprévu et quel naturel dans les événemens ! Le défaut des comédies de caractère, c’est qu’on prévoit toutes les occurrences que le héros va rencontrer. Le héros que Ghita a tant aimé, et qu’elle aime encore, est plat ; le mari jaloux, dans le même genre ; la mère, atroce ; la jeune femme, seule est héroïque. Du reste, on pilerait toutes les femmes à sentiment de Paris ou de Londres, qu’on n’en tirerait pas un tel caractère.
La manière de sentir de l’Italie est absurde pour les habitans du nord. Je ne conçois même pas, après y avoir rêvé un quart d’heure, par quels caractères, par quels mots on pourrait la leur faire entendre. — L’effort du bon sens des gens les plus distingués est de comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre. Cela se réduit à l’absurdité du tigre qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu’il trouve à boire du sang.
Je sens moi-même que ce que je viens de faire est ridicule ; cela fait partie de cette doctrine intérieure qu’il ne faut jamais communiquer.
10 février. — Bénéfice de Duport. Il danse pour la dernière fois.
J’ai oublié les décorations de son ballet de Cendrillon. Elles ont été dessinées par un peintre qui connaît les vraies lois du terrible. Le palais de la fée, avec les lampes funèbres, et cette figure gigantesque qui perce la voûte, et qui, les yeux fermés, montre du doigt l’étoile fatale, laisse dans l’âme un souvenir durable. Mais la parole ne peut pas faire comprendre en France ce genre de jouissance. Cette belle décoration manque par la couleur et le clair-obscur : (les ombres et les clairs sont sans vigueur).
Une salle de danse au milieu des bois, copiée du Stone-Henge, dans le même ballet de Cendrillon, et le palais de la fée, seraient remarquables même à Milan. On entend bien mieux en Lombardie la magie de la couleur, mais quelquefois le dessein n’atteint pas à l’effet, faute de nouveauté. A Naples, les arbres sont verts, et à la Scala, gris-bleu. Ce ballet de Cendrillon, et le Joconde, ballet de Vestris, sont dansés presque comme à Paris. La présence de Marianne Conti et de la Pallerini, lui ôtent la froideur de la danse française. Cette froideur et nos grâces sont très-bien représentées par madame Duport, Taglioni, et mademoiselle Taglioni. Pour Duport, c’est une ancienne admiration à laquelle je me suis trouvé fidèle.
Le public contenait avec peine les applaudissemens, le roi a donné l’exemple ; j’ai entendu la voix de Sa Majesté de ma loge, et les transports sont allés jusqu’à la fureur : cela a duré trois quarts d’heure. Duport a toute la légèreté que nous lui avons vue à Paris dans Figaro. Jamais on ne sent l’effort, peu à peu sa danse s’anime, et il finit par les transports et l’ivresse de la passion qu’il veut exprimer : c’est tout le degré d’expression dont cet art est susceptible. Vestris, Taglioni, comme tout le vulgaire des danseurs, d’abord ne peuvent pas cacher l’effort ; en second lieu, leur danse n’a point de progression. Ainsi, ils n’atteignent pas même à la volupté, premier but de l’art. Les femmes dansent mieux que les hommes ; l’admiration, après la volupté, fait presque tout le domaine de cet art si borné. Les yeux, charmés par le brillant des décorations, et la nouveauté des groupes, doivent disposer l’âme à une attention vive et tendre pour les passions que les pas vont peindre.
J’ai bien vu le contraste des deux écoles. Les Italiens admettent sans difficulté la supériorité de la nôtre, et, sans s’en douter, sont bien plus sensibles à la perfection de la leur. Duport doit être content, ce soir on l’a bien applaudi, mais les véritables transports ont été pour Marianne Conti. J’avais un Français à côté de moi, qui, transporté par la passion, est allé jusqu’à m’adresser la parole. Quelle indécence ! disait-il à tout moment. Il avait raison, et le public encore plus d’être ravi. L’indécence n’est à peu près qu’une chose de convention, et la danse est presque toute fondée sur un degré de volupté qu’on admire en Italie, et qui choque nos idées. Au milieu des pas les plus vifs, l’Italien n’a pas la plus petite idée d’indécence ; il jouit de la perfection d’un art, comme nous des beaux vers de Cinna, sans songer au ridicule de l’unité de lieu. Pour les impressions passagères, les défauts inaperçus n’existent pas. Ce qui est aimable à Paris est indécent à Genève : cela dépend de la pruderie.
Où est le beau idéal de la danse ? Jusqu’ici il n’y en a pas. Cela tient de trop près à l’influence des climats et à notre organisation physique.
L’école française vient seulement de donner la perfection de l’exécution.
A présent, il faut qu’un homme de génie emploie cette perfection. C’est comme la peinture quand Masaccio parut. Le grand homme dans ce genre est à Naples, mais y est méprisé. Viganò a donné li Zingari, ou les Bohémiens. Les Napolitains se sont imaginés qu’il voulait se moquer d’eux. Ce ballet a découvert une drôle de vérité, dont personne ne se doutait : c’est que les mœurs nationales du pays de Naples sont exactement les mœurs des Bohémiens. (Voyez les Nouvelles de Cervantes.) Voilà Viganò qui donne des leçons aux législateurs, tant les arts ont de rapports ! C’est en même temps un beau succès d’avoir forcé un art si rebelle à l’expression, à peindre, et à peindre si bien des mœurs et non pas des passions. Une certaine danse, exécutée au son des chaudrons, a surtout choqué les Napolitains. Pour moi, l’anecdote de ce ballet a été un trait de lumière, et m’a mis sur la véritable voie pour étudier ce peuple. Noverre, à ce qu’on dit, avait donné la volupté ; Viganò a avancé l’expression dans tous les genres. L’instinct de son art lui a même fait découvrir le vrai génie du ballet, le romantique par excellence. Tout ce que le drame parlé peut admettre de ce genre, Shakespeare l’a donné ; mais le Chêne de Bénévent est une bien autre fête pour l’imagination charmée, que la Tempête, ou le cinquième acte des Femmes de Windsor. L’âme, emportée par le plaisir de la nouveauté, jouit cinq quarts d’heure de suite ; et quoique ces plaisirs soient impossibles à exprimer par la parole, on s’en souvient encore longues années après. On ne peut pas peindre cet effet en peu de mots, il faut parler long-temps, et émouvoir l’imagination des spectateurs. Au château de Vizile, en France, madame B… contant le ballet du Chêne de Bénévent, nous faisait passer une partie des nuits. Il faut que l’imagination du spectateur, pleine des souvenirs des romans et du théâtre, développe elle-même toutes les situations ; il faut aussi qu’elle soit lasse des développemens donnés par la parole. Chaque imagination fait parler à sa manière ces personnages qui se taisent. Ce genre singulier va peut-être s’éteindre. Il eut son développement à Milan, dans les temps brillans du royaume d’Italie. Il faut de grandes richesses, et le pauvre théâtre de la Scala n’a plus que deux ou trois ans de vie. La piété a fait supprimer les jeux dont les bénéfices alimentaient la scène : peut-être même le souvenir de cet art se perdra-t-il tout-à-fait ; il n’en restera que le nom, comme ceux de Roscius et de Pylade.
L’étranger auquel les Milanais parlent de Prométhée, des Zingari, du Chêne de Bénévent, de Samandria liberata, pour peu qu’il n’ait pas l’imagination pittoresque, ne comprend rien aux transports de son interlocuteur. Comme l’imagination pittoresque n’est pas notre fort en France[11], ce genre y tomberait tout à plat. Nos La Harpe ne peuvent pas même comprendre Métastase. Je n’ai vu que trois ou quatre ballets de Viganò. C’est une imagination dans le genre de Shakespeare, dont il ignore peut-être jusqu’au nom : il y a du génie du peintre ; il y a du génie musical dans cette tête. Souvent, lorsqu’il ne peut pas trouver un air qui exprime ce qu’il veut dire, il le fait. Sans doute il y a des parties absurdes dans le Prométhée, mais au bout de dix ans le souvenir en est aussi frais que le premier jour. Une autre qualité bien singulière du génie de Viganò, c’est la patience. Environné de quatre-vingts danseurs, sur la scène de Milan, ayant à ses pieds un orchestre de soixante musiciens, il fait impitoyablement recommencer, toute une matinée, deux mesures que l’on ne danse pas à son idée.
J’ai été entraîné par le souvenir de ces ballets. Deux heures sonnent ; le Vésuve est en feu ; on voit couler la lave. Cette masse rouge se dessine sur un horizon du plus beau sombre. Cela aussi est un effet à la Viganò : je demeure trois quarts d’heure à le contempler.
13 février 1817. — Le beau idéal de la danse sera fixé, par la suite, entre le genre de Duport et celui de la Conti. Il faut la cour de quelque prince riche et voluptueux. Or, c’est ce que nous ne verrons plus. Tout le monde cherche à mettre de côté quelques millions pour vivre du moins en riche particulier, si l’on tombe. Les princes d’ailleurs voulant absolument résister à l’opinion, se taillent de l’inquiétude pour toute leur vie. Cette faute de calcul pourrait bien faire tomber les arts pendant le dix-neuvième siècle. Au vingtième, tous les peuples parleront politique, et liront le Morning-Chronicle, au lieu de claquer la Marianne Conti.
Le genre froid du talent de madame Gardel ne peut absolument pas entrer dans le beau idéal de la danse, du moins hors de France. J’avoue que, si l’on me donnait à choisir entre ces deux moitiés du beau idéal, j’aimerais mieux la volupté vive et brillante de la Conti[12]. Mlle Milière vint danser à Milan, il y a huit ou dix ans, avec son talent de Paris ; elle fut sifflée. Elle a mis du feu dans sa danse : aujourd’hui elle est comblée d’applaudissemens à la Scala, et serait sifflée de grand cœur dans la rue de Richelieu.
14 février. — Je sors du Joconde de Vestris III : c’est le petit-fils du diou de la danse. C’est une grande pauvreté que ce ballet. Celui de Duport ne vaut guère mieux : toujours des guirlandes, des fleurs, des écharpes dont les belles décorent leurs guerriers, ou que les bergères échangent avec leurs amans, et l’on danse en réjouissance de l’écharpe. Il y a loin de là au jeune époux de la Samandria liberata, rentrant dans son palais, dévoré de jalousie, et cependant se laissant aller à danser ce beau terzetto avec l’esclave nègre chargée de la musique du sérail, et sa femme. Ce pas entraînait tous les cœurs, on ne savait pourquoi. C’est un des grands traits de l’histoire de l’amour, la présence de ce qu’on aime faisant oublier tous les reproches. Le goût français est comme ces jolies femmes qui ne veulent pas qu’on mette du noir dans leurs portraits : c’est un Boucher comparé à l’Hôpital de Jaffa, de Gros.
L’on me disait ce soir que Barbaglia a engagé Viganò et la Pallerini pour dix-huit mois. Viganò a soixante mille francs, et la Pallerini dix-neuf. La jolie danseuse venait à la suite du grand compositeur ; maintenant c’est la danseuse qui fait souffrir le grand artiste. Mais je crois que celui-ci brûle de s’en aller et de revoir la Lombardie.
Quelquefois j’entre en doute de mes idées les plus fondamentales ; ordinairement, rien ne peut ajouter à mon mépris pour la musique française ; cependant, les lettres de mes amis de France m’avaient presque séduit. J’étais sur le point de leur accorder les airs de gaîté et de pur agrément. Le ballet de Joconde finit toute discussion pour moi. Jamais je n’ai mieux senti la pauvreté, la sécheresse, l’impuissance de notre musique, dont on a rassemblé là les airs réputés les plus agréables, ceux qui me touchaient autrefois. Le sentiment du vrai beau l’emporte même sur les souvenirs de la jeunesse. Ce que je dis là sera précisément le comble de l’absurde, et peut-être même de l’odieux pour ceux qui n’ont pas vu le vrai beau. Le patriotisme d’antichambre, comme disait M. Turgot à propos du Siége de Calais, va se soulever contre moi.
La grandeur de la salle de San-Carlo est admirable pour les ballets. Un escadron de quarante-huit chevaux manœuvre, avec toute l’aisance possible, dans la Cendrillon de Duport, dont ces chevaux et les divers genres de lutte forment un acte bien ennuyeux et bien postiche. Ces chevaux chargent au grand galop jusque sur la rampe. Ils sont montés par des Allemands ; jamais les gens du pays ne pourraient s’en tirer. L’école de danse de San-Carlo donne les plus belles espérances. Les plus grandes des jeunes élèves, surtout la Pepina et la Mari, sont déjà des danseuses fort agréables. Peut-être la Pepina ira-t-elle au grand ; sa danse a une physionomie.
15 février. — Bal charmant chez le roi. On devait être en masque de caractère ; mais bientôt on quitte le masque. Je m’amuse beaucoup de huit heures à quatre heures du matin. Tout Londres était là : les Anglaises me semblent emporter la palme de la fête. Il y avait cependant de bien jolies Napolitaines, entre autres cette pauvre petite comtesse N***, qui, tous les mois, va voir son mari à Terracine. Je m’arrête ; je me suis promis de ne rien dire de tous les lieux où je serais entré sans payer : autrement le métier de voyageur devient celui d’espion.
16 février. — Malgré mon profond mépris pour l’architecture moderne, on m’a mené ce matin voir les dessins de M. Bianchi de Lugano, ancien pensionnaire de Buonaparte. Il est assez exempt de cette foule d’ornemens, d’angles, de ressauts qui font la petitesse moderne, et qu’on peut reprendre même chez Michel-Ange. Nos gens ne peuvent pas s’élever à comprendre que les anciens n’ont jamais rien fait pour orner, et que chez eux le beau n’est que la saillie de l’utile.
M. Bianchi va construire à Naples l’église de Saint-François-de-Paule, vis-à-vis le palais. Le roi en confiera l’exécution à M. Barbaglia, et nous la verrons finie en deux ou trois ans. La place est on ne peut pas plus mal choisie. Au lieu de bâtir là une église, il faudrait encore démolir une trentaine de maisons. La place d’une église serait sur le Largo-di-Castello ; mais, d’un bout de l’Europe à l’autre, la sèche vanité s’est emparée de tous les cœurs, et les grands principes du beau sont invisibles. Bianchi a adopté la forme ronde : ce qui est une preuve qu’il a su voir l’antique ; mais il n’a pas su voir que les anciens se proposaient dans leurs temples un but contraire au nôtre. Je trouve chez lui les deux hommes les plus forts du royaume, le général Filangieri et le conseiller d’état Cuoco.
17 février. — Je dépêcherai en bien peu de paroles ce que j’ai à dire de la musique entendue à Saint-Charles. Je venais à Naples transporté d’espérance : ce qui m’a fait encore le plus de plaisir, c’est la musique de Capoue.
J’ai débuté à Saint-Charles par l’Othello de Rossini. Rien de plus froid. Il fallait bien du savoir faire à l’auteur du Libretto pour rendre insipide à ce point la tragédie la plus passionnée de tous les théâtres. Rossini l’a très-bien secondé. J’ai essuyé cinq fois cette rapsodie : notez que Desdemona, Mlle Colbran, a beaucoup du physique de Mlle Maillard.
Un ridicule particulier à l’Italie, c’est celui du père ou du mari d’une grande actrice ; on appelle ce caractère le dom Procolo. Un jour le comte Somaglia donnait le bras à la Colbran pour lui faire voir le théâtre de la Scala ; le père lui dit gravement : « Vous êtes bienheureux, M. le comte ; savez-vous que des têtes couronnées ont coutume de donner le bras à ma fille. — Oubliez-vous que je suis marié ? » réplique le comte. Cela a du sel en Italien. Le mari d’une grande chanteuse a rappelé cette anecdote à Milan.
Après l’Othello il m’a fallu subir la Gabrielle de Vergy, musique d’un jeune homme de la maison Carafa. C’est une servile imitation du style de Rossini. Davide, dans le rôle de Coucy, m’a fait plaisir.
J’ai revu le Sargines de Paër : Mlle. Chabran des Florentins donnait de l’esprit à Davide. Cette musique célèbre m’a assommé ici comme à Dresde. Le talent de Paër est comme celui de M. de Châteaubriand, j’ai beau me mettre en expérience, je ne puis le sentir ; cela me semble toujours ridicule.
18 février. — Ce soir la troupe de San-Carlo chantait l’Othello au théâtre del Fondo. J’ai distingué quelques jolis motifs dont je ne me doutais pas.
Voilà la véritable forme des théâtres chantans. C’est un cercle. La ligne du théâtre est une perpendiculaire élevée à l’extrémité du diamètre[13], ou mieux encore vers le tiers de ce diamètre.
Cette question de mathématiques décidera du sort futur de la musique dramatique. Les grands théâtres, comme San-Carlo et la Scala, sont l’abus de la civilisation, et non sa perfection. Il faut forcer toutes les nuances : dès-lors il n’y a plus de nuances. Il faudrait élever les jeunes chanteurs dans la plus parfaite chasteté ; or, désormais cela serait impossible : il fallait des cathédrales et des enfans de chœur ; depuis vingt ans il n’y a plus de voix en Italie. Le théâtre, ce piédestal des femmes, fait qu’un laideron qui chante passablement, a sur-le-champ vingt protecteurs. Il faut donc absolument des théâtres de la grandeur des Fiorentini, du Fondo, de Favart, de Feydeau.
L’usage italien de couper les deux heures de musique par une heure de ballet est fondé sur le peu de force de nos organes : il est absurde de donner de suite deux actes de musique. Une petite salle rend le ballet à la Viganò impossible et ridicule ; voilà le problème d’acoustique proposé aux géomètres, et qu’ils mépriseront parce qu’il est trop difficile. Ne pourrait-on pas adapter deux théâtres à la même salle ? ou, le ballet fini, couper la scène par une cloison assez forte pour renvoyer la voix dans la salle, laisser tomber par exemple une toile de tôle, ou bâtir un mur en caisses de bois garnies d’une peau de tambour vers le spectateur ?
Au théâtre de Parme, le bruit d’un morceau de papier qu’on déchire au fond de la scène est entendu de partout.
19 février. — San-Carlo est décidément une affaire de parti pour les Napolitains : l’orgueil national blessé s’est réfugié là. Voici la vérité : San-Carlo, comme machine à musique, est tout-à-fait inférieur à la Scala. En séchant, il peut devenir moins sourd ; mais il perdra tout l’éclat de ses dorures appliquées trop tôt sur des crépis frais. Les décorations sont bien plates, et qui plus est ne peuvent pas être meilleures ; le lustre les tue. La même cause empêche de voir la physionomie des acteurs.
20 février. — Ce soir, comme j’entrais à San-Carlo, un garde m’a couru après pour me faire ôter mon chapeau. Dans une salle dix fois grande comme l’Opéra de Paris, je n’avais pas aperçu je ne sais quel prince.
Paris est la première ville du monde parce qu’on y est inconnu : la cour n’y forme qu’un spectacle intéressant, et ne s’y fait connaître que par des bienfaits[14].
A Naples, San-Carlo n’ouvre que trois fois la semaine : ce n’est déjà plus un rendez-vous sûr, comme la Scala. Vous courez les corridors ; les titres les plus pompeux, écrits sur les portes des loges, vous avertissent, en gros caractères, que vous n’êtes qu’un petit citoyen. Vous entrez avec votre chapeau : un héros de Tolentino vous poursuit. La Conti vous enchante, et vous voulez applaudir : la présence du roi vous en empêche. Vous voulez sortir de votre banc, au parterre, un grand seigneur garni de ses crachats, et dont vous accrochez la clef de chambellan avec votre chaîne de montre (c’est ce qui m’est arrivé hier), murmure du manque de respect. Ennuyé de tant de grandeurs, vous sortez, et demandez votre remise : les six chevaux de quelque princesse obstruent la porte ; il faut attendre et s’enrhumer.
Vivent les grandes villes où il n’y a pas de cour ! non pas à cause des souverains qui sont en général très-respectables, et qui surtout n’ont pas le temps de songer à un particulier, mais à cause des ministres et sous-ministres dont chacun se fait centre de police et de vexation. Je le dis sincèrement, cela est tout-à-fait inconnu à Paris[15] ; mais, dans les petits états d’Italie, c’est la vexation de tous les momens. Que veut-on que fassent huit ou dix ministres qui n’ont pas à eux tous la besogne d’un préfet ?
En arrivant à Naples, j’ai appris qu’un duc était directeur du spectacle : je me suis tout de suite attendu à quelque chose d’illibéral et de petitement vexatoire. Les gentilshommes de la chambre des Mémoires de Collé me sont venus à l’idée.
Les places, dans les banquettes du parterre, sont numérotées, et les onze premiers rangs sont pris par MM. les officiers des Gardes Rouges, des bleues, des Gardes de la Porte, etc., etc., ou distribuées par faveur, sous forme d’abonnement, de manière que l’étranger qui arrive est relégué à la douzième banquette. Ajoutez à cela l’espace très-vaste occupé par l’orchestre, et vous voyez le pauvre étranger reculé par-delà le milieu de la salle, et absolument hors de portée d’entendre et de voir. Rien de tout cela à Milan ; toutes les places sont au premier venu. Dans cette ville heureuse, tout le monde est l’égal de tout le monde. A Naples, tel duc qui n’a pas mille écus de rente, me coudoie insolemment, à cause de ses huit ou dix cordons. A Milan, des gens qui ont huit ou dix millions, se rangent pour me faire place, pour peu que j’aie l’air pressé, et vous avez peine à reconnaître les porteurs de ces noms célèbres, tant ils ont l’air simple et honnête. Ce soir, ennuyé de l’insolence du garde, je suis remonté dans ma loge, et j’ai encore eu le chagrin d’être croisé, en montant, par douze ou quinze grands-cordons ou généraux qui descendaient avec tout le poids de leur grandeur. Mais j’ai pensé qu’il fallait sans doute tout ce fatras de noblesse héréditaire, de priviléges insolens, et de cordons, pour obtenir une armée courageuse.