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Rome, Naples et Florence, en 1817

PRÉFACE. (continued 4)

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Mayer, comme on voit, est dû à la générosité d’un amateur riche ; il en est de même de Canòva, il en est de même de Monti. Le père de Monti ne lui envoyant plus d’argent, il allait quitter Rome en pleurant ; il avait déjà arrêté son veturino. L’avant-veille, il lit par hasard quelques vers à l’Académie des Arcades. Le prince Braschi le fait appeler : « Restez à Rome, continuez à faire de beaux vers ; je demanderai une place pour vous à mon oncle. » Monti fut secrétaire des commandemens du prince.

Il trouva dans une maison un moine, général de son ordre, homme plein d’esprit et de philosophie. Il lui proposa de le présenter au prince neveu : il fut refusé. Cette modestie si singulière piqua le prince ; on usa de stratagème pour lui amener le moine, qui bientôt après fut le cardinal Chiaramonti.

Le patriotisme est commun en Italie ; voyez la vie de ce pauvre comte Fantuzzi de Ravenne, que l’on m’a contée à Bergame ; mais ce patriotisme est dégoûté de toutes les manières et obligé de se perdre en niaiseries.

A Bergame, Mayer et Davide dirigent une musique d’église ; on leur donne un oro, c’est-à-dire une pièce d’or.

Le comte P*** me dit : « Bologne est la ville la moins avancée dans le marasme ; elle mérite d’être la capitale d’Italie. Si à la résurrection de ce pays on met la capitale à Rome, tout est perdu ; les plus lâches intrigues attacheront la gangrène au gouvernement. Le peu d’énergie qu’il y a à Rome est dans les femmes qui rappellent souvent la Simpronia de Salluste.

Milan, le 17 juillet. — L’on me présente à M. Morosi, directeur de la monnaie : c’est un homme de génie dans le genre de M… L’hôtel de la monnaie de Milan l’emporte sur tous ceux de l’Europe, Paris y compris, non seulement par la simplicité des procédés, mais encore pour la beauté des espèces frappées. Les bords et le champ de la pièce étant relevés, les empreintes dureront deux ou trois siècles de plus que les nôtres. Ce matin, 17 juillet 1817, l’on fabriquait des pièces de cinq et de quarante francs. Quel a été mon étonnement d’y voir encore l’effigie du ci-devant roi d’Italie ! L’empereur François, étant venu à la Zecca (la Monnaie), trouva le portrait fort ressemblant, et en fit compliment au graveur. Le millésime de ces monnaies est 1814.

Villa Melzi, sur le lac de Como, le 18 juillet 1817. — Pour redoubler ma mélancolie, il fallait que je fusse engagé par cette jolie contessina Valenza, dont j’ai connu le mari à Smolensk, à l’accompagner sur les lacs. Rien dans l’univers ne peut être comparé au charme de ces jours brûlans d’été passés sur les lacs du Milanais, au milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner leurs branches dans les ondes.

Ce matin, à cinq heures, nous sommes partis de Como dans une barque couverte d’une belle tente bleu et blanc. Nous avons visité la Villa de la princesse de Galles, la Pliniana et sa fontaine intermittente ; la lettre de Pline est gravée sur le marbre. Le lac devient en cet endroit sombre et sauvage ; les montagnes se précipitent presqu’à pic dans les eaux. Nous avons doublé la pointe de Balbianin, non sans peine ; nos dames avaient peur : cela est d’un aspect aussi rude que les lacs d’Écosse. Enfin, nous avons aperçu la délicieuse plage de Tramezzina et ses charmantes petites vallées qui, garanties du nord par une haute montagne, jouissent du climat de Rome ; les frileux de Milan viennent y passer l’hiver ; les palais se multiplient sur la verdure des collines et se répètent dans les eaux. C’est trop de dire palais, ce n’est pas assez de les appeler des maisons de campagne. C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse, particulière aux trois lacs et aux Colli di Brianza. Les montagnes du lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les villages, placés à mi-côte, paraissent de loin par leurs clochers qui s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le lointain, et les petites vagues du lac retentit dans les âmes souffrantes. Comment peindre cette émotion ! Il faut aimer les arts, il faut aimer et être malheureux.

A trois heures, nos barques s’arrêtent dans le port (Darsena) de la casa Sommariva, vis-à-vis la Villa Melzi. Nos dames avaient besoin de repos ; trois officiers italiens et moi nous avions tourné au sombre ; nous laissons le reste de la troupe, nous traversons le lac en dix minutes, nous voici dans les jardins de la Villa Melzi, nous voici à la Casa Giulia, qui donne sur l’autre branche du lac ; vue sinistre. Nous nous arrêtons à la Villa Sfrondata, située au milieu d’un bois de grands arbres, sur le promontoire escarpé qui sépare les deux branches du lac : il a la forme d’un ⅄ renversé. Ces arbres bordent un précipice de cinq cents pieds, donnant à pic sur les eaux. A gauche, sous nos pieds, et de l’autre côté du lac, nous avons le palais Sommariva ; à droite, l’orrido di Belan ; et devant nous, dix lieues de lac. La brise apporte de temps en temps jusqu’à nous les chants des paysans de l’autre rive. Nous avons ce soleil d’à-plomb de l’Italie, et ce silence de l’extrême chaleur ; seulement, un petit venticello de l’est vient de temps en temps rider la face des eaux. Nous parlions littérature, peu à peu nous discutons l’histoire contemporaine ; ce que nous avons fait, ce que nous aurions dû faire, les folles jalousies qui nous divisèrent. « J’étais là à Lutzen. — Et moi aussi. — Comment ne nous sommes-nous pas vus ? etc., etc. »

Une conversation montée sur ce ton de franchise ne laisse pas dissimuler. Après trois heures rapides, passées au bord des précipices de la Villa Sfrondata, nous voici à la Villa Melzi. Je m’enferme dans une chambre du second étage ; là, je refuse mes yeux à la plus belle vue qui existe au monde après la baie de Naples ; et arrêté devant le buste de Melzi, tout transporté de tendresse pour l’Italie, d’amour de la patrie et d’amour pour les beaux arts, j’écris à la hâte le résumé de nos discussions.

On ne peut plus, au milieu de la grande révolution qui nous travaille, étudier les mœurs d’un peuple sans tomber dans la politique. La révolution, qui commença en 1789, finira en 1830 par l’établissement universel des deux chambres, aussi bien en Europe qu’en Amérique. Les Français seront alors regardés comme les fils aînés de la raison[61]. Tout le monde est jaloux de la France ; grande preuve de supériorité, et peut-être la seule bonne, puisque la flatterie ne saurait la contrefaire. A Paris, la partie plate de la nation est la seule qui s’agite, la seule qui paraisse ; de loin, on nous juge par nos Tracy, nos Gouvion-Saint-Cyr, nos Grégoire, nos Lanjuinais, nos de Broglie.

L’Italie morale est un des pays les plus inconnus ; les voyageurs n’ont vu que les beaux-arts et n’étaient pas faits pour sentir que les chefs-d’œuvres viennent du cœur. Je voudrais parler de la littérature ; mais je n’ai pas le temps. Le savant Ginguené, malgré sa bonne volonté, était encore un produit de l’ancienne éducation et n’est pas à la hauteur de son sujet. Sismondi est tiraillé par deux systèmes opposés : admirera-t-il Racine ou Shakespeare ? Dans ses perplexités, il ne nous dit pas de quel parti est son cœur : peut-être n’est-il d’aucun parti. Son livre devait être l’Esprit des Lois des gouvernemens successifs de l’Italie, et il y a eu dans ce pays-ci beaucoup plus de gouvernemens que de lois, et le gouvernement y a toujours eu la couleur du gouvernant.

Le caractère italien, comme les feux d’un volcan, n’a pu se faire jour que par la musique et la volupté. De 1650 à 1796, il a été écrasé par la masse énorme de la tyrannie la plus soupçonneuse, la plus faible, la plus implacable. La religion, venant au secours de l’autorité, achevait de l’étouffer : de là, la défiance ; tout ce qui paraissait de lui n’était pas lui.

Le 14 mai 1796 fera une époque remarquable dans l’histoire de l’esprit humain. Le général en chef Buonaparte entra dans Milan ; l’Italie se réveilla, et pour l’histoire de l’esprit humain, l’Italie sera toujours la moitié de l’Europe[62].

Mais ici je ne puis parler ; mon portefeuille peut être saisi. Comment s’est-elle réveillée ? Quelles circonstances ont influé sur les pas de géant qu’a faits ce jeune peuple ? Quels hommes ont réglé son destin ?

Quand Buonaparte entra à Milan, l’archiduc Ferdinand d’Est, prince faible, et aussi bon que peut l’être un homme faible, y était le timide préfet du conseil aulique de Vienne. Une digue se rompait-elle, il fallait écrire à Vienne, et quand au bout de deux mois la somme nécessaire était allouée, le dommage était centuplé ; le conseil aulique le savait mieux que personne : mais l’esclave est tellement vigoureux qu’on ne saurait trop l’enchaîner.

Joseph II, tête étroite, élève de Raynal, venait de supprimer les moines et d’ôter à la noblesse tous les priviléges dont elle jouissait comme ordre. Toute l’armée italienne se composait alors de quatre-vingt-seize gardes de ville, habillés en rouge, qui faisaient le service dans Milan.

Cette capitale du plus riche pays de l’univers comptait quatre cents familles à cent mille livres de rente, et vingt à un million, qui ne savaient que faire de leur opulence. Tout était à vil prix à Milan, et un Italien n’a pas le quart des besoins d’un habitant de Paris. Ainsi, le général prince Belgiojoso, qui s’était gorgé d’or au service d’Autriche, faisait jeter tous les matins vingt livres de poudre dans un cabinet, et venait s’y promener un masque sur la figure ; il prétendait que c’était la seule manière d’être poudré convenablement ; ensuite il passait dans son sérail, où de jeunes danseuses, vêtues comme la Vénus de Médicis, exécutaient des ballets devant son excellence. Parini se moquait de lui dans Il Matino, satire digne de Pope. Le prince voulait le faire bâtonner, le gouverneur le protégeait. A côté de Parini, Beccaria et Verri éclairaient l’Europe. Le soir, princes, savans, littérateurs, millionnaires, tous se trouvaient au théâtre. Marchesi, l’enchanteur, ravissait tous les cœurs. Les femmes portaient à la fois cinq portraits de Marchesi ; un à chaque bras, un au cou suspendu à une chaîne d’or, et deux sur les boucles de chaque soulier. Jamais les riches d’aucun pays n’ont mené une plus douce vie. Toutes les passions haineuses étaient exclues, presque pas de vanité, et comme alors les nobles étaient bonnes gens, le peuple partageait leur bonheur.

Chaque métairie en Lombardie produit du riz, du fromage et de la soie, dont on vend pour des sommes considérables ; outre cela elles ont toutes les productions des nôtres : c’est un pays inruinable, et tout y est pour rien.

Cette tranquillité voluptueuse commençait à dégénérer en apathie quand le coup de tonnerre du 14 mai vint réveiller les esprits. Les tranquilles Milanais ne pensaient pas plus à la France qu’au Japon.

Ce peuple, si loin de nous par les idées, crut à la liberté et s’en trouva plus digne que nous. Le corps législatif de Milan refusa à Buonaparte, dans tout l’éclat de sa puissance (en 1806, je crois), une loi essentielle (l’enregistrement). Jamais corps législatif français n’osera seulement regarder en face une telle inconvenance. Celui du royaume d’Italie ne fut plus convoqué, et Buonaparte chercha là, comme en France, à masquer le despotisme par le culte de la gloire. A Marengo, l’Italie n’avait qu’un seul homme qui osât marcher au canon (le général Lecchi)[63]. Neuf ans après à Raab, elle avait une armée de soixante mille hommes, aussi braves que les Français. Elle avait un almanach royal aussi gros que le nôtre, et tout plein de noms italiens.

Les routes étaient et sont vingt fois plus belles qu’en France. Tout s’organisait, tout marchait, les fabriques se multipliaient, le travail se mettait en honneur ; tout ce qui avait de l’intelligence faisait fortune. Le moindre garçon pharmacien, travaillant dans l’arrière-boutique de son maître, était agité de l’idée que, s’il faisait une grande découverte, il aurait la croix et serait fait comte. Ce ressort, si approprié aux temps modernes, égalait par sa puissance celui qui porta jadis les Romains à l’empire du monde. Sous le gouvernement de Melzi, le royaume d’Italie fut plus heureux que ne l’a jamais été la France. Il marchait franchement à la liberté. Melzi aima tendrement cette source de tout bonheur ; mais il avait les défauts de l’éducation ancienne : il manquait de vigueur. Il ne profita pas de l’année de sa vice-présidence pour créer de nouveaux intérêts : au reste, le pouvait-il ? Je le crois, car Buonaparte n’eut jamais de plan fixe ; il était alors occupé de la France. Washington lui-même eût été embarrassé sur le degré de liberté politique qu’il convenait de confier à un peuple coupable de tant d’égaremens, qui avait si peu profité par l’expérience, et qui au fond du cœur nourrissait encore tous les sots préjugés donnés par une vieille monarchie : c’étaient les ilotes de cette monarchie qui avaient fait la terreur.

Au reste, aucune des idées qui auraient occupé Washington n’arrêta l’attention du César moderne ; ses vues étaient toutes personnelles et égoïstes. Donner d’abord au peuple français autant de liberté qu’il en pouvait supporter, et graduellement augmenter l’importance du citoyen à mesure que les factions auraient perdu de leur chaleur, et que l’opinion publique aurait paru plus éclairée, n’était pas l’objet de sa politique ; il ne considérait pas combien de pouvoir on pouvait confier au peuple sans imprudence, mais cherchait à deviner de combien peu de pouvoir il se contenterait : la preuve qu’il avait la force nécessaire pour établir la liberté, c’est qu’il put empêcher les réactions.

Tandis qu’il était plongé dans ce problème, pour peu que l’Italie lui eût fait peur, elle était libre. Melzi ne vit pas qu’une nation n’a jamais que le degré de liberté auquel elle force.

Buonaparte, rassuré, leva le masque et marcha au despotisme ; il essayait en Italie les mesures qu’il voulait pratiquer en France[64].

Melzi vint pleurer la patrie dans la belle Villa où j’écris : il ne fallait plus qu’un instrument, et le comte Prina devint le Vasconcellos de son maître. Ce Piémontais fut un grand homme, plus grand que Colbert ; car, comme lui, il a exécuté presque tout ce qui s’est fait de grand sous un despote, et cela, malgré les intrigues de la cour du vice-roi et tout le Conseil-d’État. Colbert est mort laissant d’immenses richesses ; lorsqu’on eut tué Prina, le 21 avril 1814, on fut bien étonné de ne lui trouver pour trésor que les deux tiers des appointemens qu’il avait reçus[65].

Mes jeunes officiers reprochent amèrement aux Français de ne pas leur avoir donné la liberté ; mais cela s’accordait-il avec les intérêts du maître ? Les États sont entre eux comme les particuliers : depuis quand voit-on un homme faire la fortune d’un autre à-propos de botte ? Tout ce qu’on peut espérer de mieux c’est que les intérêts s’accordent.

Quant à moi, je pense que Buonaparte n’avait nul talent politique ; il eût donné des constitutions libérales, non-seulement à l’Italie, mais partout, et mis des rois illégitimes comme lui, mais pris dans les familles régnantes. A la longue, les peuples l’auraient adoré pour ce grand bienfait. En attendant qu’ils le comprissent, leur force se serait usée à arracher une liberté complète et non à envahir la France[66].

Le prince Eugène, si aimable dans le salon de la Malmaison, fut petit sur le trône d’Italie. Il dit une fois à son quartier-général, sur l’Izonzo, qu’il se moquait des poignards italiens : ce propos n’était que la plus grande sottise possible. D’abord il n’y avait pas de poignards ; un seul Français a été assassiné depuis 1800 ; et en second lieu, quand ils auraient hérissé toutes les mains, depuis quand gouverne-t-on un peuple en l’insultant ? Ce prince aimable, galant avec les dames, de la plus belle bravoure, et quelquefois général, avait si peu de racines dans l’opinion, que, depuis la chute de sa maison, il est venu passer trois jours à Milan. Il y fait autant d’effet qu’un lord anglais qui traverse la ville pour aller à Rome.

Il était dans son caractère d’être toujours mené ; deux ou trois aides-de-camp avaient cet honneur, et ces messieurs étaient Français. Ce qu’il y a d’heureux c’est que ces Français si odieux n’aient jamais rien fait de bas ni de déshonorant.

Après la bataille de Leipsick, un homme de génie pouvait préparer en Italie les élémens d’un trône ; après l’abdication de Fontainebleau, il pouvait y monter ; mais il fallait ouvrir le parapluie et parler constitution : les meneurs du vice-roi étaient même au-dessous de cette idée. Pour lui il ne fut que chevalier français, le plus brave et le plus loyal des hommes ; il avait offert à son bienfaiteur l’armée d’Italie, que celui-ci eut l’aveuglement de refuser (fév. 1814).

Après l’abdication, le vice-roi songea enfin à la couronne. Il s’imagina qu’elle était entre les mains des sénateurs de Milan, et envoya un homme à lui acheter chez Manin, le premier bijoutier de la ville, quarante-deux tabatières de vingt-cinq louis chacune pour corrompre les quarante-deux sénateurs : cette manœuvre adroite fut sue dans Milan un quart d’heure après, et… Ici mon copiste me regarde en riant : Monsieur, le temps présent est l’arche du Seigneur[67].

Le hasard ayant interrompu en 1814 la marche de ce jeune peuple, que va devenir le feu sacré du génie et de la liberté ? S’éteindra-t-il ? et l’Italie se remettra-t-elle à faire des sonnets imprimés sur du satin rose pour les jours de noce ? Toutes mes pensées, tous mes regards ont été pour la solution de ce grand problème.

....... .......... ...

Il n’y a point eu d’émigration et presque pas d’acquéreurs de domaines nationaux. Là, comme parmi nous, la fusion des nobles avec la nation était à moitié faite en 1807. Ce fut Buonaparte qui leur apprit qu’ils étaient quelque chose de mieux que de grands propriétaires. Maintenant que la guerre est déclarée, elle ne peut finir que dans la Chambre des Pairs.

DES ARTS.

L’Italie peut être éloignée de la gloire et du bonheur par des moyens dont on ne peut que parler. Telle est l’âme de ce peuple, que dès qu’il sera heureux, il produira des chefs-d’œuvres, et voilà pourquoi il est plus près de mon cœur que les Américains, par exemple, qui, depuis qu’ils sont heureux, ne produisent que des dollars.

Une cause peut éloigner les Italiens de la perfection, et empoisonner pour eux les bienfaits de la poudre à canon : c’est le pédantisme. Dans les arts de la pensée il faut étudier l’art, et sur-le-champ abandonner le maître et être soi-même. Les auteurs italiens, qui sont presque tous prêtres, veulent à toute force continuer le Dante et Virgile : cela fait deux sectes de pédans. Les pédans d’idées : Verri, Micali, etc. ; les pédans de style : Botta, Giordani, Rosmini, etc.

L’Italie reprochera toujours à son père de ne pas lui avoir donné une école polytechnique, où l’on n’eût admis que des jeunes gens nobles pour la plupart, et ayant douze cents francs de rente ; on leur aurait enseigné Jérémie Bentham, Adam Smith, Say, Tracy, Cabanis, Malthus, Montesquieu ; on les eût fait lire Corneille, Shakespeare, Molière, Schiller, Racine, Rousseau, Helvétius, Voltaire, Bossuet et les grands poètes nationaux.

Croit-on que les républiques du Mexique et du Pérou vont s’amuser à se traîner lentement de préjugé en sottise, et de sottise en erreur moins grossière, sur tous les progrès de notre lente civilisation, où chaque vérité a été achetée par dix ans de travail de l’auteur, et ensuite par six mois de Bastille ?

Non ; leurs écoles se transporteront sur-le-champ à la frontière de la science. Pourquoi apprendre la physique dans Nollet, si on peut la voir dans Biot ? Leur jeune énergie partira du point où la vieille Europe est arrivée haletante de fatigue et rendue. Or, voilà ce que les pédans Italiens ne veulent pas ; ils prétendent qu’il ne faut rien apprendre que dans des auteurs nés en Italie et y habitant[68].

Montesquieu disait de la Henriade : Plus Voltaire est Virgile moins il est Virgile. Le grand génie qui entraîne les Italiens dans l’erreur, fut celui de tous les hommes qui l’abhorra le plus. Personne ne fut plus lui-même que Le Dante ; mais comme Alfieri manquait un peu d’esprit, il n’a pas vu cela, et à sa suite se précipite toute la jeunesse italienne.

L’Italie, ne pouvant plus espérer cette école polytechnique qui aurait mis la noblesse du côté des idées libérales, il lui faut faire son éducation, mais la faire avec les gens les plus différens d’elle-même. Cela facilitera le moment du départ[69].

Elle est du midi, il lui faut des maîtres du nord ; elle est éminemment catholique, il lui faut des maîtres protestans ; elle a dans le sang trois siècles de despotisme, il lui faut des maîtres constitutionnels : tout cela lui indique l’Écosse et l’Angleterre. Les Français lui ressemblent trop ; elle ne doit prendre que les livres indispensables pour ne pas tomber dans la philosophie ridicule de la sympathie, qui donne pour base à nos volontés autre chose que le plaisir du moment. A cela près, le régime anglais est le seul sain pour les Italiens, parce qu’après avoir appris à exprimer leurs idées et à tirer des pensées des circonstances qui les entourent, dominés par les différences de climat et d’organisation, ils enverront un jour leurs maîtres à tous les diables[70], et oseront être eux-mêmes.

Or, c’est ce qui n’arrivera jamais tant qu’ils étudieront Horace et Virgile ; Le Dante et Machiavel sont surtout dangereux. Ces hommes immortels ont vécu dans une république, et comme c’est tout ce qu’ambitionne l’Italie, les jeunes gens ne peuvent, sans une force d’originalité bien rare à vingt ans, renoncer à les imiter.

Une nation n’est heureuse que quand il n’y a plus d’autres intérêts contradictoires dans son sein que ceux nécessaires au maintien de la constitution. Elle n’est éclairée que quand il y a des millions de gens médiocres instruits suivant des méthodes judicieuses ; enfin, elle n’a jamais que le degré de liberté que la fermeté de son caractère et ses lumières forcent à lui donner. L’Italie est plus près de la liberté, parce qu’elle est infiniment moins dupe de l’hypocrisie ; elle croit tous les hommes en pouvoir méchans, et leur dit : Prouvez le contraire. Elle doit tendre à se donner rapidement des lumières. Pour cela, il faut commencer par souffrir la vérité. Tous les livres imprimés dans ce beau et malheureux pays, depuis l’an 1600, peuvent se réduire à dix volumes.

Voilà la triste vérité qu’il faut que les jeunes Italiens supportent ; mais ils n’en sont pas encore à ce premier pas. Je crains bien que pendant cinquante ans encore ce mot n’excite que de la colère ; il est dur de se dire à vingt ans : Tout ce que je sais m’a été enseigné par des gens qui avaient le plus pressant intérêt à me tromper. Il faut refaire toutes mes idées sur tout.

Riva, le 20 juillet. — Nouvelle conversation avec mes officiers italiens, dans le bateau[71]. Milan l’emporte sur Bologne. Comme individus, les Bolonais l’emporteraient peut-être, mais

1o Milan est plus grande ville (cent trente mille âmes), et partant, beaucoup plus de sottises y sont méprisées, et l’exemple des temps passés y a moins de force. Il y est déjà ridicule de parler de ses affaires d’intérêt.

2o Milan a été quatorze ans la capitale d’un vaste royaume ; on y a vu les grandes affaires de près et le jeu des passions. Pendant ce temps-là, Bologne était jalouse ; il est vrai que, dans cette mauvaise carrière, elle montrait de l’énergie, elle se révoltait (1809).

3o Milan est près de la Suisse qui fournit des livres à la haute société ; il y a un exemplaire du Morning-Chronicle qui coûte trois mille francs au moins au noble qui le fait venir. Il y a dix ans, on n’eût pas trouvé deux personnes qui lussent les journaux ; actuellement, on voit les domestiques qui vont les chercher au bureau, les lire dans les rues.

L’éducation de quatorze ans (1800 à 1814), donnée par hasard sous un despote qui ne craignait au monde que l’éducation, y avait produit des héros. Qu’aurait-ce été de l’éducation donnée par un prince philosophe ? Tout ce qui est grand a des droits particuliers sur le cœur de ce peuple. Beaucoup plus méfiant que le Français, il est meilleur juge de la grandeur dans ses princes. Un demi-siècle de l’ordre de choses qui l’a si rapidement élevé en quatorze ans, n’aurait pas remué une autre nation. La Lombardie se regarde pour le degré de liberté publique comme une appendice de la France ; on y suit avec le plus vif intérêt les discussions de nos Chambres.

La fièvre du mécontentement brûle ce pays-ci comme tous les autres ; cependant, je les ai priés de considérer trois petites choses :

1o Dans tout le royaume d’Italie, depuis 1814, il n’y a eu que vingt-trois personnes d’arrêtées ;

2o Il n’y a pas eu l’ombre d’une réaction, pas une goutte de sang. Le gouverneur Bellegarde jetait les dénonciations au feu ;

3o Ils ont pour gouverneur un homme d’esprit de l’école de Joseph II, c’est-à-dire nullement dupe des prêtres et des nobles. Un curé de Milan s’avise de faire faire des miracles par un jeune homme ; le gouverneur, voyant le but des miracles, les envoie tous deux en prison. Je pense bien, leur dit-il publiquement, que demain l’on vous trouvera en liberté ; ce petit miracle de plus ne vous coûtera rien, et sera très-utile pour confondre les incrédules ; quant à moi, je m’engage à ne plus vous faire arrêter.

Il est vrai que tous les deux mois, quatre-vingt-cinq chariots chargés d’argent partent pour Vienne sous bonne escorte, et que la Lombardie ne jouit plus de l’espèce de constitution que lui avait donnée Marie-Thérèse.

Pliniana, le 21 juin. — Nous voulons revoir la Pliniana ; il y fait si frais ! La contessina A*** me parle des arts ; mon attention est tellement absorbée, que si l’on m’eût demandé où êtes-vous ? je n’aurais su que répondre. — La femme qui a eu quatre amans, et qui a aimé passionnément, ne sait pas en France, parce que personne ne le lui a dit, qu’elle est tout près des arts, et qu’il faut jeter au feu, au plus vite, tous les traités pédantesques qu’impriment les gens de l’académie. — Mais je prévois une objection invincible. Quelle est en France la femme qui a eu quatre amans ?

En France, défaut d’originalité par le despotisme du ridicule et d’une grande capitale. Ici, Brescia, qui est à vingt lieues de Milan, ne songe pas plus à imiter Milan que Philadelphie. Toutes les familles, toutes les aventures galantes, se connaissent d’une ville à l’autre ; mais pas la moindre trace d’imitation.

Monticello, 23 juin. — De Como, nous allons à Lecco ; mauvais voyage : le paysage ne signifie rien. Nous venons à Monticello ; vue admirable de la Casa Cavaletti. Je n’ai jamais rien rencontré de semblable ; à l’horizon, on aperçoit le dôme de Milan, et plus loin, une ligne bleue dessinée dans le ciel par les montagnes de Parme et Bologne. On est sur une colline ; à droite, vue superbe, plaine fertile et rochers, deux ou trois lacs ; à gauche, autre vue magnifique, et qui, dans tous ses détails, est l’opposé de la première ; des collines, la Madona de Montevecchia ; en avant, on a cette belle Lombardie avec tout le luxe de sa verdure et de ses richesses, un horizon sans bornes, et l’œil se perd à trente lieues de là, dans les brouillards de Venise : c’est la contre-partie de la vue de San Michele in Bosco. Dans ce ciel immense, on aperçoit souvent une noire tempête avec ses tonnerres mugissans dans un coin de cinq à six lieues, tandis que tout le reste est serein. On voit la tempête s’avancer, reculer, s’anéantir, ou, en peu de minutes, elle vous environne. L’eau tombe à torrens ; des tonnerres affreux ébranlent les édifices ; bientôt l’admirable pureté de l’air vient augmenter les plaisirs. Tout cela vient de nous arriver depuis deux heures ; maintenant, nous distinguons les fenêtres d’une maison à huit lieues d’ici. — Politesse noble du propriétaire, ancien écuyer du roi d’Italie. Nous sommes arrivés chez lui comme une bombe, comme des enfans qui s’approchent d’une image.

24 juin. — Nous couchons à Monza. Mauvaise architecture du palais, jardin insignifiant. Nous allons à Varèse, petite ville, dont toutes les maisons se sont, depuis dix ans, transformées en palais.

Nous allons au Casino. — Politesse extrême des habitans de Varèse ; ils nous mènent à une Accademia que madame Grassini donne à ses compatriotes. Elle chante Ombra adorata aspetta, et le duetto Svenami des Horaces : on pleure, et le cœur applaudit. Il y avait là les plus jolies femmes de Milan, entr’autres madame Litta, née à Gênes, d’une famille alliée dans le treizième siècle à celle de B***. Superbes figures des officiers italiens ; pâleur extrême, grands yeux noirs, moustaches et cheveux châtains, cravates noires, traits antiques, simplicité et bonhomie dans les manières, dont on ne peut pas avoir même l’idée en France. Je vois qu’ils sont presque tous in servitù, mot du pays fort expressif. Chacun est avec sa maîtresse. — Je suis présenté à ce brave général Severoli qui a perdu une jambe contre cet indigne Murat, quand il attaquait son bienfaiteur ; je vois le général Bertoletti, si connu en Espagne ; Monti, le plus grand poète d’Italie[72] ; le jeune Melzi, héritier d’un grand nom, et, dit-on, digne de son oncle.

Milan est la capitale de la littérature en Italie. Mais au dix-neuvième siècle, qu’est-ce qu’une littérature sans liberté ? On y imprime beaucoup de livres de médecine, et de temps en temps quelque traduction du français. On a osé y faire paraître, mais avec bon nombre de notes atténuantes, Tracy, Schlegel, Corinne, l’Allemagne. Il y a deux journaux littéraires ; cela est aussi amusant que le Magasin encyclopédique : les hommes sont très-supérieurs aux livres.

Le soir, nous montons à la Madonna-del-Monte : ce sanctuaire doit avoir coûté bien des millions. J’écris ceci à l’auberge de Berinetti : nous sommes fort bien. En montant, plusieurs ânes se sont abattus sur ces pavés glissans, et nos dames ont fait des chutes qui n’ont été que plaisantes : nous nous arrêtions à tout moment à quelqu’une des quinze ou vingt chapelles, pour nous retourner et jouir de la vue. Ensemble magnifique ; au coucher du soleil, nous apercevions sept lacs. Croyez-moi, mon ami, on peut courir la France et l’Allemagne sans avoir de ces sensations-là. Parmi nous, il y a deux Français qui s’ennuient, car personne n’écoute leur esprit ; un Anglais qui à tout moment tire son carnet et arrête les paysans pour avoir l’orthographe précise du nom de l’endroit ; cinq ou six officiers à demi-solde, silencieux ; et cinq femmes, dont deux au moins de la beauté la plus noble, la plus simple, la plus touchante. N’ayant pas le temps d’être amoureux d’aucune d’elles, je le suis de l’Italie. Je ne puis vaincre ma mélancolie de quitter ce pays. Je vois d’ici le Lac-Majeur sur les bords duquel m’attend ma calèche. — Partie charmante, parce qu’à l’exception de nos gens aimables, nous sommes à notre aise ensemble.

Ce soir, Berinetti nous a dit qu’un des frères du couvent touche de l’orgue. Nous passons deux heures dans son église, nous lui indiquons quelques morceaux de Mozart. Voilà de ces sensations que j’allais chercher à Naples, et qui rendent muet pendant huit jours.

25 juin. — Nous pénétrons dans un couvent noble, situé sur ce rocher isolé. — Politesse de madame Staurenghi, l’abbesse, je crois. Les marches, dans l’intérieur du couvent, sont en marbre noir : je remarque qu’elles sont presque entièrement usées par les souliers de corde de ces pauvres religieuses. Que de beaux yeux ont brillé en vain et perdu leur éclat dans cette pompeuse prison ! — Nous allons pêcher du pesce persico sur le lac de Varèse, de là à Palanza. Nous prenons une barque, et nous voici aux îles Borromées.

A Palanza, sur le Lac-Majeur, je rencontre un exilé. Admirable modération de ses idées ; il est vingt fois moins exagéré que les gens du pays. — On devrait faire en France des lois qui considérassent le citoyen par la quantité d’impôt qu’il paie. Ainsi, tout homme payant mille francs pourrait publier un pamphlet par an, sans être soumis à d’autre justice que celle du jury. En suivant cette idée, on pourrait parvenir à diminuer le nombre des procès ; on protégerait le citoyen contre sa propre colère. — On pourrait ne soumettre qu’au jury les journaux publiés en langues étrangères.

Iles Borromées, 28 juin. — Nous y sommes depuis deux jours ; je n’en puis rien dire, sinon qu’on m’y eût appris que je venais d’obtenir le plus beau grade, que je ne me serais pas seulement donné la peine d’ouvrir la lettre.

Nous allons voir le colosse de Saint-Charles près d’Arona. Au retour, je prends une barque et je vais à Belgirate, à un quart d’heure des îles ; j’y trouve ma calèche, et je passe le Simplon comme un enfant.

Genève, 2 juillet 1817. — A Genève j’ai été réveillé par les ridicules de la liberté. Est-ce qu’ils n’ont pas fait dire à M. Roum, un des membres célèbres du parlement d’Angleterre, qui discutait dans les sociétés la liberté de la presse dont les journaux de France étaient pleins, qu’il ferait bien de se modérer ? Les termes de l’Avertisseur officiel étaient ce que j’ai vu de mieux depuis la déclaration de feu Tartufe.

Genève, 3 juillet 1817. — La pruderie des femmes est un article incroyable à force de ridicule et d’ennui. J’ai remarqué qu’elles disent exactement la même chose à chacun des étrangers qu’on leur présente. Etre aimables pour elles, c’est répéter la formule d’amabilité que leur a montrée leur bonne : rien ne peut les faire sortir de ce cercle ; elles croiraient manquer à la vertu. Ainsi, vivacité, naturel, aperçus nouveaux, laisser-aller, qui font le charme de la société, tout cela est pétrifié à Genève. Je viens de m’apercevoir que c’est la caricature des Anglaises. Pour comble d’insipidité, la conversation est toujours guindée sur les grands sujets de liberté, d’amour, de bonheur domestique, de peinture des passions, etc., et là-dessus ces dames ont leur leçon faite et apprise par cœur, qu’elles vous débitent, toujours la même. Il faut voir la mine qu’on vous fait si vous vous avisez d’être naturel dans ces discussions interminables. L’autre jour, pour avoir admis la possibilité de l’amour hors du mariage, à la soirée de la maison P., madame C***, qui m’avait présenté, m’a fait de gros yeux ; toutes les demoiselles ont rougi : j’ai vu que j’avais dit une sottise que j’ai raccommodée de mon mieux, et assez mal. Or, comme on voit, la possibilité de l’amour hors du mariage est en effet une chose inouïe.

Il faut toujours discuter les grands intérêts de la vie, et être toujours hypocrite dans la discussion. Là-dessus je dis : A la bonne heure se gêner à la cour où l’on gagne des titres ou du pouvoir ; mais se gêner à Genève !

Les femmes y sont belles ; mais cette incroyable pruderie, dont personne, je crois, n’a parlé, se retrouve jusque dans l’air des visages : cela donne aux figures un fond de froideur et de désintérêt qui repousse la sympathie. Je prends pour bonnes toutes ces vertus de Genève ; c’est la ville où il y a le moins de maris trompés, et je ne voudrais pas pour tout l’or du monde être marié à Genève. Malgré mon horreur pour la vie morale de Naples, je la préférerais à celle de Genève ; il y a au moins du naturel.

4 juillet. — On vient de me raconter que le grand et le petit Conseil de la république s’étaient assemblés pour prendre en considération les malheurs qui pourraient trouver leur source dans le manque de subsistances. La question a été débattue séparément dans les deux Conseils, avec cet esprit de calme et de prudence, et cette liberté de pensées qu’on trouve si rarement ailleurs que dans les républiques. Les magnifiques Conseils n’ont point dédaigné les lumières du siècle ; ils ont consulté un ouvrage justement célèbre (Malthus) qui a trouvé un digne traducteur dans le corps si respectable des professeurs de Genève ; ils ont surtout cherché à se garantir de cet esprit de légèreté qui a causé tant de malheurs chez une nation voisine[73]. Après trois semaines de délibérations assidues, le grand Conseil considérant qu’il est urgent de pourvoir à la disette, a décrété qu’à compter de ce jour le spectacle serait fermé[74].

Considérant de plus que ce n’est pas tout faire que d’assurer l’arrivage des grains, mais qu’il faut encore donner à la classe ouvrière et malheureuse les moyens de s’en procurer à des prix qui ne soient pas au-dessus de ses moyens présumés, les Conseils ont décidé que le fastueux monument en brique élevé à la mémoire de J.-J. Rousseau, dans la rue où il est né, serait démoli sans délai.

Que cette rue, nommée Jean-Jacques Rousseau pendant l’usurpation, reprendrait le nom ancien et si respectable de rue du Chevelu.

Genève, le 5 juillet. — Je voudrais bien savoir quel est le voyageur qui a dit le premier qu’il y avait de la liberté en Suisse. A Genève, à Berne, vous avez quatre cents surveillans, dont chacun veut faire parade de son pouvoir. Si vous les choquez par la manière de mettre votre cravate, ils vous persécutent. Chose ridicule à dire ! Je crois qu’on est plus libre à Paris (août 1817) : je ne dis pas en province. Nos philosophes ont assez déclamé contre cette ville de boue et de fumée. Quelle voix éloquente s’élèvera pour nous montrer que les grandes villes forcent l’homme et les gouvernemens à plusieurs vertus[75] ? Dans les arts le vrai beau ne peut naître que là. Je n’oublierai jamais la musique de Genève ; c’est un des spectacles les plus singuliers que m’ait donné mon voyage : ces jeunes femmes posant leur tricot, s’approchent du piano, et se mettent à chanter les duo passionnés des grands maîtres !

6 juillet. — On me raconte qu’il y a eu cet automne, sur les bords du lac, la réunion la plus étonnante ; c’étaient les états généraux de l’opinion européenne. Pour que rien n’y manquât, on y a vu jusqu’à un R** qui peut-être y a pris quelques leçons de savoir-vivre. Ai-je besoin de nommer le personnage étonnant qui était comme l’âme de cette grande assemblée ? A mes yeux ce phénomène s’élève jusqu’à l’importance politique. Si cela durait quelques années, les décisions de toutes les académies de l’Europe pâliraient[76]. Je ne vois pas ce qu’elles ont à opposer à un salon où les Dumont, les Bonstetten, les Prévôt, les Pictet, les Romilly, les de Broglie, les Brougham, les de Brême, les Schlegel, les Byron discutent les plus grandes questions de la morale et des arts devant mesdames Necker-Saussure, de Broglie, de Staël.

Les auteurs écriraient pour être estimés dans le salon de Copet. Voltaire n’a jamais eu rien de pareil. Il y avait sur les bords du lac six cents personnes des plus distinguées de l’Europe. L’esprit, les richesses, les plus grands titres, tout cela venait chercher le plaisir dans le salon de la femme illustre que la France pleure[77]. On osait plaisanter un grand prince.

8 juillet. — J’ai trouvé à Genève le même patriotisme d’antichambre qu’en Italie. A propos de leur lac, ils se fâchent dès qu’on veut le mettre à sa place ; c’est-à-dire fort au-dessous des lacs du Milanais, et même du lac de Thoun.

Lausanne, 10 juillet. — Je trouve plus d’idées nouvelles dans une page anglaise que dans un in-octavo français. Rien ne peut égaler mon amour pour leur littérature, si ce n’est mon éloignement pour leurs personnes. Si vous faites une prévenance à un Anglais, il en profite pour placer un signe de hauteur. Timides, en société, avec tout ce qui passe pour supérieur, ils sont presque insolens avec tout ce qui a l’air de céder. Il faut être juste : il y a chez ces gens-là un principe de malheur ; ils tirent du venin des choses les plus indifférentes. Ce sont les plus insociables des hommes, et peut-être les plus malheureux. En Italie, l’affaire de Gènes a commencé à en dégoûter ; leur incroyable mesquinerie achève de les faire mépriser, même des garçons d’auberge[78]. Si j’entre dans des détails bas, ce sont les couleurs du tableau. A Naples, ils se faisaient dire des sottises tout haut par les garçons du restaurateur Villa, en leur offrant gravement, après dîner, un sou ou deux. A Monza, ils se font montrer la couronne de fer : ce qui exige un petit cérémonial, et occupe deux gardiens pendant une demi-heure ; ils donnent vingt-cinq centimes. Je viens de lire ce passage de ma lettre à quatre Anglais de l’high life, en les priant d’attaquer la véracité de mes assertions : ce qu’ils n’ont pu faire. Pour être considéré d’un Anglais, il faut jouer au plus froid. Lavater seul indique ce procédé ; on le lit sur leurs figures de bois. L’Anglais est comme le provincial en France : ne jamais paraître intéressé, par ce qu’on lui dit[79].

— Toute ville au-dessous de cinquante mille âmes n’est pas digne de mon attention. Il faudrait y passer trois mois pour arriver jusqu’au vrai mérite, s’il y en a. Les habitudes repoussent le voyageur. La seule démarche désoccupée des gens d’une petite ville me conduit à la poste pour demander des chevaux. Ils n’ont pas de motif pour agir vite. Lausanne est la seule exception pour moi.

Lausanne, le 20 juillet 1817. — Avant de quitter tout-à-fait, du moins par mes souvenirs, la terre du génie, pour m’enfoncer dans le sombre septentrion, il faut que j’écrive deux ensembles d’idées ; 1o une étude faite d’après une bande de voleurs du pays de Naples ; 2o l’état du Parnasse musical italien. Je n’ai pas le temps d’écrire l’enterrement de la princesse Buoncompagni, à Rome, et mon étonnement mêlé d’horreur, lorsque je trouvai à l’église des Apôtres cette jeune et superbe femme de dix-neuf ans, avec du rouge, couchée sur son catafalque, et entourée de sept à huit prêtres à moitié endormis, vers les minuit.

L’Église cherche tous les moyens d’augmenter l’horreur de la mort. Elle a réussi, du moins pour moi. La mort qui sur le champ de bataille ne m’avait jamais paru qu’une porte ouverte ou fermée, et qui tant qu’elle n’est pas fermée est ouverte, me poursuit d’une image horrible depuis que j’ai vu cette figure céleste avec son rouge. Que dirais-je de l’horreur du lendemain, lorsqu’à la nuit tombante je la vis portée dans les rues, étendue sur un lit de repos, et toujours la tête découverte ? Le jeune prince Buoncompagni l’avait épousée par amour ; et la famille, qui ne l’avait pas voulu reconnaître, venait de pardonner depuis peu. Elle avait été long-temps réfugiée dans un couvent. Leurs amours furent toujours malheureuses. C’est un des plus sombres souvenirs que je rapporte d’Italie.

Je me trouvais, dans le pays de Naples, à la chasse avec un de mes amis, près d’Aquilla, en mars 1817. J’entendis parler, chez les fermiers de mon ami, de vols sans nombre, exécutés par la troupe de l’Indépendance. Il y avait du talent, et une bravoure turque dans l’exécution. Je ne fis nulle attention à tout cela ; c’est l’usage. J’étais tout yeux pour les mœurs de ce peuple. Je fis l’aumône à une pauvre femme enceinte, veuve d’un militaire. L’on me dit : Ho ! monsieur, elle n’est pas à plaindre, elle a la ration des brigands. L’on me fit un récit que je transcris, en supprimant les détails de bravoure et d’audace.

« Il y a dans ces environs une compagnie composée de trente hommes et quatre femmes, tous supérieurement montés sur des chevaux de course. Le chef est un maréchal-des-logis di Jachino (du roi Joachim), qui s’intitule chef de l’Indépendance. Il ordonne aux propriétaires et aux massari de mettre tel jour telle somme au pied de tel arbre : sinon, mort affreuse et incendie de la maison. Lorsque la compagnie marche, l’avant-veille tous les fermiers de la route ont avis de tenir prêts, à telle heure, des repas pour tant de personnes, suivant leurs moyens. Ce service est plus régulier que celui des étapes royales. »

Un mois avant l’époque où l’on me donnait ces détails, un fermier, piqué de la forme impérative de l’ordre pour le repas, a envoyé avertir le général : une troupe nombreuse de cavalerie et d’infanterie a cerné les indépendans. Avertis par les coups de fusils, ils se sont fait jour en couvrant le terrain de cadavres ennemis, et pas un d’eux n’est tombé. Ayant su la trahison du fermier, ils l’ont fait avertir d’arranger ses affaires. Trois jours après, ils ont occupé la ferme, ont institué un tribunal ; le fermier, mis à la torture, suivant l’usage du pays avant les Français, a tout avoué. Le tribunal, après avoir délibéré à huis clos, s’est avancé vers le fermier, et l’a lancé dans une grande chaudière qui était sur le feu, et où l’on faisait bouillir du lait pour les fromages. Après que le fermier a été cuit, ils ont forcé tous les domestiques de la ferme à manger de ce mets infernal.

Le chef pourrait facilement porter sa troupe à mille hommes ; mais il dit que son talent pour commander ne s’élève pas à plus de trente personnes. Il se contente de tenir sa troupe au complet. Il reçoit tous les jours des demandes d’emploi ; mais il exige des titres, c’est-à-dire des blessures sur le champ de bataille, et non des certificats de complaisance : telles sont ses propres paroles (2 juillet 1817).

Ce printemps, la disette faisait souffrir les paysans de la Pouille. Le chef des brigands distribuait aux malheureux des bons sur les riches. La ration était d’une livre et demie de pain pour un homme, une livre pour une femme, deux livres pour une femme enceinte. Celle qui m’inspira de la curiosité recevait six bons de deux livres de pain par semaine, depuis un mois.

Du reste, l’on ne sait jamais où se trouvent les indépendans. Tous les espions sont pour eux. Du temps des Romains ce brigand eût été Marcellus.

PARNASSE MUSICAL D’ITALIE, EN 1817.

Mme Catalani.

Galli.

Crivelli.

Tachinardi.

Veluti, castrat.

Davide le fils.

CHANTEURS BOUFFES.

De Grecis.

Zamboni.

Paccini.

Bassi.

Casaciello.

Liparini.

TENORS.

Nozari.

Ronconi.

Donzelli.

Monelli.

Bonoldi.

Curioni.

Pasta.

Ambrogetti.

CONTR’ALTO.

MMmes Grassini.

Gaforini.

Malanotti.

Marcolini.

Zamboni.

Giorgi.

BASSES MEZZO-CARATERE.

Pellegrini.

Remorini.

VÉTÉRANS.

Pachiarotti.

Marchesi.

Crescentini.

Mme Billington

CANTATRICES.

MMmes Correa.

Festa.

Fabre.

Colbrand.

Chabrand.

Bassi (la comtesse).

Bassi (Eleonora).

Manfredini.

Belloc.

Pasta.

Crespi-Bianchi.

Ester Monbelli.

Anna Monbelli.

Eiser.

Bonini.

Napollon.

Liparini.

Morandi.

Camporezi.

Paer.

Marcolini (Fedele).

Nota. Les quartiers-généraux des gens de théâtre sont Milan et Bologne. Une centaine de noms médiocres, que je ne transcris pas, ne trouvent d’emploi que dans le carnaval. L’admirable Crivelli et madame Camporezi sont à Londres. En 1817, l’opéra de Londres a été aussi bon que celui de Paris est mauvais. L’Agnese, Don Juan et la Clemenza di Tito y ont été exécutés aussi bien qu’à Milan. Le charme a été si fort, que ce spectacle est devenu à la mode. La salle est une antique copie de celle de Milan. Chaque loge coûte deux cent cinquante guinées pour soixante-deux représentations, et le billet de parterre douze francs. L’orchestre est assez bon, les décorations presque aussi mauvaises que celles de France, les vêtemens mesquins. On dit que l’année prochaine on fera venir un peintre de Milan, Fuentès ou Sanquiric. Pour la musique, Londres est plus sur la voie que Paris. Les Anglais n’ont pas de métalent. Ils ont un goût passionné pour entendre chanter ; mais ils aiment également le bon et le mauvais. Nous n’en sommes pas encore là en France.

COMPOSITEURS.

Rossini, né à Pezaro, vers 1783 : Tancredi, l’Italiana in Algeri, il Turco in Italia, Otello, la Cova cenere (Cendrillon), la Gazza ladra (la Pie voleuse), etc., etc.

Pavesi.

Zingarelli.

Fioravanti.

Mayer.

Winter.

Weigl.

Le chevalier Caraffa.

Paccini fils.

Mosca.

Jh Mosca.

Generali.

Farinelli.

Nazolini.

Coccia.

Orlandi.

Gneco, Piémontais, mort, avait plusieurs partis de l’homme de génie.

Paganini, violon génois, égal aux Français pour l’exécution, supérieur pour le feu et l’originalité.

Francfort-sur-le-Mein, le 28 juillet 1817. — Mon congé était originairement de quatre mois ; mais, comme je n’ai rien à faire dans ma place, on l’a prolongé de deux mois et demi. Ainsi je savais bien que j’étais en retard ; mais j’espérais, parce qu’on espère quand on est heureux. Depuis huit jours, le cœur serré par la laideur du nord, je voyais les choses plus en noir. Ce matin, j’ai trouvé, en arrivant, des lettres des ministres : c’est tout ce qu’il y a de plus malheureux. Non seulement les ministres sous les ordres desquels je suis paraissent irrités, mais le ministre qui m’aime paraît dégoûté de me protéger. Au milieu de tout cela, j’ai manqué une distinction à laquelle j’avais toutes sortes de droits, et qui seule depuis trois ans maintenait mon ambition vivante.

J’ai couru tout Francfort : ces petites maisons de bois, avec le premier étage avancé de deux pieds sur la rue, ces animaux grossièrement sculptés en bois sur les boutiques, le gothique pauvre des édifices, le soleil voilé, tout me dit que les beaux jours de l’Italie sont finis pour moi. Au lieu de beaux-arts, je vais être condamné à entendre parler de nouveau de cet éternel traité de Westphalie. — Il faut l’avouer franchement, c’est un des momens les plus malheureux de ma vie. Il y a tous les détails ; par exemple, des collègues que je méprise ont obtenu les distinctions dont je suis plus éloigné que jamais. Ma réputation de mauvaise tête va être augmentée, et tout ce qu’il peut y avoir de bon en moi me sera compté comme faute ! Il faudra cent dîners, en bas de soie, avec des sots à rubans, et cinq cents parties de whist avec de vieilles femmes, pour faire un peu oublier mon équipée ; et, pour comble de malheur, pas la moindre illusion, sentir que ces gens-là sont des sots, que dans dix ans on les méprisera tout haut, et cependant perdre ma vie avec eux : je suis très-malheureux[80] ! — J’y ai réfléchi, je recommencerais mon voyage, si c’était à refaire : non pas que j’aie rien gagné du côté de l’esprit ; c’est l’âme qui a gagné. La vieillesse morale est reculée pour moi de dix ans. J’ai senti la possibilité d’un nouveau bonheur. Tous les ressorts de mon âme ont été nourris et fortifiés ; je me sens rajeuni. Les gens secs ne peuvent plus rien sur moi : je connais la terre où l’on respire cet air céleste dont ils nient l’existence ; je suis de fer pour eux.

FIN DU JOURNAL.

Notes in this chapter

Note 1 · Par les profusions de Pitt qui, en 1794, sauvèrent l’aristocratie, tout Anglais qui n’a pas cent louis de rente est condamné, par sa naissanNote 2 · Après la chute de ce grand peuple inconnu dont nous ne savons autre chose, sinon qu’il exista, l’Étrurie, la première, cultiva les arts et lNote 3 · Son combat à Varallo, avec la légion de Rohan.Note 4 · L’histoire du royaume d’Italie, de 1794 à 1814, est le plus beau sujet des temps modernes : l’idéal s’y joint au positif.Note 5 · Le comte Mareschalchi m’a dit que toutes les pièces relatives aux assassins de Prina se trouvaient, en 1817, dans les archives de la police Note 6 · On sent que, dans cette supposition, il ne pouvait être question, pour l’usurpateur, du grand principe qui assure maintenant le bonheur des Note 7 · A cette époque (avril 1814), le prince avait encore une très-bonne ligne militaire. On vient de me répéter ces faits sur tous les tons. Je nNote 8 · Pallas quas condidit arces Ipsa colat ; nobis placeant ante omnia silvæ. On voit que ce principe du mauvais goût est dans Virgile.Note 9 · Terme de chimie.Note 10 · Voilà ce que j’appelle l’opération du départ.Note 11 · Il faut remettre toute idée claire sur l’histoire d’Italie, depuis vingt ans, au jour où les délits de la presse seront jugés par douze juréNote 12 · Outre la Basvigliana, on lui doit la meilleure traduction de l’Iliade qui existe, et quatre volumes de beaux vers qui un jour seront bien étNote 13 · Ce sont les propres termes de la proclamation aux habitans de la partie du pays de Gex, réunie à la république.Note 14 · Historique.Note 15 · Le style du mérite d’un homme suit la proportion du nombre d’habitans de sa ville. Un homme simple et grand comme Roum est perdu dans une viNote 16 · L’Académie française est une loi contre la liberté de la presse.Note 17 · Lorsqu’on ne peut éteindre une lumière, on s’en laisse éclairer.Note 18 · Si c’est un devoir d’être poli, il est niais de ménager les insolens. M. Scott, lord Blainey, le prêtre Eustace ont dit sur les Français desNote 19 · Ils font trop de mouvement pour avoir beaucoup d’esprit.Note 20 · L’auteur, qui n’est plus Français depuis 1814, est à un service étranger.
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