PRÉFACE. (continued 3)
Reading edition
« La principale beauté, comme le grand défaut du dialogue d’Alfieri, c’est que chaque mot est employé en conscience à pousser en avant l’action de la pièce par un argument suivi, une narration nécessaire, ou l’expression exacte et géométrique d’une émotion naturelle. Ici point de digressions, point de conversations épisodiques, et jamais de maximes, si ce n’est d’une admirable brièveté. Ces qualités, poussées à l’extrême, donnent un certain air de solidité à toute la structure de la tragédie qui fatigue un lecteur ordinaire : le lecteur, homme d’esprit, prévoit trop ce qu’on va dire. Rien d’éclatant, rien d’entraînant : dès qu’on a lu trois ou quatre de ces tragédies, les autres ne surprennent plus. C’est un livre comme Milton, qu’on prend par devoir, et qu’on quitte sans peine.
« J’ai fait les remarques précédentes, en ma qualité de littérateur instruit ; quant à ma sensation particulière, je pense que les personnes à qui il a été donné de comprendre Shakespeare, ne seront jamais touchées jusqu’à un certain point par les compositions d’aucun autre écrivain dramatique. Shakespeare ne ressemble pas plus à Alfieri qu’à tout autre poète. Alfieri, Corneille et tous les autres, considèrent une tragédie comme un poëme : Shakespeare y a vu une représentation du caractère et des passions des hommes, qui doit toucher les spectateurs, en vertu de la sympathie, et non par une vaine admiration pour les talens du poète. Chez les autres tragiques, le style et la couleur générale du dialogue, la distribution et l’économie des diverses parties de la pièce, sont les principaux objets : pour Shakespeare, c’est la vérité et la force de l’imitation. Les poètes classiques sont satisfaits s’il y a dans leur ouvrage assez d’action et de peinture de caractère pour empêcher la composition de tomber dans la langueur, et pour amener d’une manière à peu près convenable, les dialogues élégans dont elle se compose. Shakespeare était satisfait si sa fable se trouvait assez bien ménagée pour ne pas choquer trop fortement cette disposition à l’illusion que le spectateur apporte au théâtre. Il croyait avoir assez fait pour son style, quand il avait évité tout ce qui pouvait être ridicule. Dans le monde, quand nous parlons à nos rivaux ou à nos amis, sommes-nous affectés par ce qu’ils nous disent, ou par le plus ou moins d’élégance de leur toilette ?
« Alfieri ne vit point les choses de si haut. Il ne vit point d’un côté les actions des hommes, et de l’autre les diverses manières de les peindre, qui ont fait les diverses écoles dramatiques. Il partit du genre français, le seul qu’il connût. Il prit ses souvenirs pour le résultat de ses observations. Avec un peu plus d’esprit, il se fût rendu la justice qu’il n’avait jamais fait d’observations. L’école qu’il a suivie admet beaucoup moins de ces choses prises dans la nature, qui me charment chez le poète anglais. Dans ce genre étroit, Alfieri est excellent. Ses fables sont admirablement imaginées, et développées avec tout le génie possible : tous ses caractères expriment des sentimens naturels, avec une grande beauté, et souvent une grande énergie d’expression. Pour moi, c’est une faute que la fable soit trop simple, et les incidens trop rares ; c’est une faute que tous les caractères expriment leurs sentimens avec une égale force et une égale élégance ; que tous dirigent leurs intérêts et leurs prétentions opposées avec une politique également profonde. Mon âme ne peut perdre de vue qu’un auteur ingénieux a versifié ces dialogues si parfaits, et ces tirades si dignes de Tacite. Je ne puis jamais, même pour un moment, avoir l’illusion que j’entends de véritables personnages discutant entre eux ce qu’ils croient être leurs intérêts les plus chers. Il peut y avoir plus d’éloquence et de dignité dans le système d’Alfieri : il y a tous les charmes de l’illusion dans celui de Shakespeare. J’ai passé bien des nuits à lire Shakespeare ; je ne lis Alfieri la nuit que quand je suis en colère contre les tyrans.
« Je ne conçois pas comment les poètes de Paris n’ont pas suivi l’exemple de M. Lemercier. En affaiblissant une tragédie d’Alfieri, il reste encore une tragédie française de la première force. Sa Mérope, par exemple, est bien supérieure à celle de Voltaire[41].
« Pour le style, on sent toujours qu’il a coûté beaucoup d’efforts à un homme d’un grand génie. Toujours par l’usage de tournures aussi concises que magnifiques, l’auteur travaille à donner à son vers une sorte de force factice et d’énergie. Pour enfermer beaucoup de sens en peu de mots, il accumule les interrogations, les antithèses, les maximes courtes et exprimées dans un ordre inverse, singulier dans la langue.
« Sous tous ces rapports, aussi-bien par la correcte gravité des sentimens, que par la parfaite propriété et la sage modération de toutes les peintures de passion, ces tragédies sont exactement le contraire de ce qu’on pouvait se promettre du caractère enflammé et indépendant qui distingua leur auteur. D’après ce que je lui ai vu faire pendant sa vie, et ce qu’il nous avoue dans ses consciencieuses confessions, on devait s’attendre à voir dans ses tragédies une grande véhémence dans les actions ; et, dans le dialogue, une éloquence aussi irrégulière que sublime ; des sentimens extravagans, mais ravissans par leur énergie et leur nouveauté ; des passions allant jusqu’à la frénésie, et une poésie enflammée, approchant de l’emphase brillante de l’Orient.
« Au lieu de cette nouveauté entraînante, et ce que le 19e siècle demande surtout aux arts, ce sont des sensations nouvelles ; nous avons une représentation exacte et concise des catastrophes célèbres de l’histoire, des discours énergiques, des passions, non pas éclatantes, mais profondes, et un style si sévèrement correct et si scrupuleusement correspondant à l’idée, que le lecteur le plus inattentif ne peut pas ne pas s’apercevoir de l’immense travail qu’il a coûté. Fidèle à son caractère de patricien, Alfieri s’imagina être plus respecté en prenant ce parti. Il eût peut-être été plus grand, et certainement plus original, en étant lui-même. Mais quel homme que celui qui a pu se tromper dans un tel choix, et se placer encore à la tête de tous les poètes classiques ! »
Imola, le 15 mai. — Je voyage en sediola, au clair de lune. J’aime l’aspect des Apennins éclairés par l’astre des nuits. Une sediola, comme le nom l’indique, est une petite chaise fixée au milieu de deux très-hautes roues. On guide soi-même un cheval qui va toujours le grand trot, et fait trois lieues à l’heure. Il faut un chemin superbe, et tel que celui d’Arona à Ancône : autrement, l’on verse. Hier, j’ai versé trois fois ; mais c’était ma faute, et non celle de la route. Mon cheval faisait près de quatre lieues à l’heure. L’attention étant forcément fixée sur le paysage, on ne peut plus oublier les pays qu’on a parcourus en sédiole. Mon cheval vient de Padoue.
Ferrare, le 17 mai 1817. — Il a fallu m’arracher à Bologne, après y avoir passé quinze jours de plus que je ne comptais. Paccini est un excellent bouffe plein de verve. Chaque soir il change quelque chose à son rôle ; et Bologne, pour l’esprit, est la ville la plus remarquable de l’Italie. Les grandes pensées viennent du cœur.
Me voici à Ferrare qui fut une grande ville tant qu’elle sut garder sa nationalité ; depuis qu’elle est au pape, le légat pourrait nourrir un demi-régiment de cavalerie avec l’herbe qui croît dans les rues. Les gens riches vendent leurs terres, et vont s’établir à Milan. On peut acheter ici douze mille livres de rente pour cent mille francs. Il est vrai que lorsqu’un homme va un peu trop souvent dans une maison où se trouve une jolie femme, le l*** le fait appeler pour lui rappeler le neuvième commandement de Dieu. Un laquais est-il mécontent de ses maîtres, il va, un vendredi, porter un os de poulet au l***, qui aussitôt mande l’impie[42]. D’ailleurs il n’y a point de spectacles. Je me hâte de quitter cette ville aimable. J’avais presque oublié le tombeau de l’Arioste : j’y vais en sédiole. Est-ce bien ici que ce grand homme récitait l’histoire de Joconde à la cour du souverain ?
Cesène, le 20 mai. — J’éprouve une sensation de bonheur de mon voyage en Italie, que je n’ai trouvée nulle part, même dans les jours les plus heureux de mon ambition. Je me surprends cinq ou six fois la journée avec des idées vagues de donner ma démission, et de me fixer en ce pays. Les premiers mois j’étais un peu étonné par tout ce que je voyais de nouveau ; maintenant mon âme est plus calme. Je vois nettement l’ensemble des mœurs italiennes : elles me semblent bien plus favorables au bonheur que les nôtres. Je crois que ce qui me touche, c’est la bonhomie générale et le naturel.
Voici un petit détail insignifiant, que j’ai oublié d’écrire à Bologne. La femme la plus capricieuse et la plus belle de la ville est souvent à la Montagnola, la promenade à la mode, avec une petite robe anglaise de dix-huit francs. Elle en a vingt dans ses armoires, du plus grand prix. Tous les mois elle en fait deux ou trois qu’elle ne porte jamais. Il est si ennuyeux de s’habiller !
Le fat le plus célèbre de Bologne, M. P***, me disait : « Ma foi ! moi je mets ma cravate le matin, et ne m’habille plus. Tant pis pour qui me trouve mal. »
Rimini, le 21 mai 1817. — Comme chaque quartier de Naples a une langue, ici chacune de ces petites villes voisines, Rasenne, Imola, Faenza, Forli, Rimini, a des mœurs différentes. Les uns sont prompts, emportés, vindicatifs, libertins ; les autres rangés, tranquilles, Allemands. Je n’ai pas trouvé les conversations montées sur le ton important de nos provinciaux gémissant sur les scandales de l’amour, et sur la difficulté de trouver des domestiques fidèles : chacun n’y parle pas toujours de ses intérêts d’argent. L’amour et la musique viennent jeter quelque variété dans ces monotones idées de la province. Au reste, comme chez nous, les bourgeois font la police les uns sur les autres ; par ce triste moyen peut-être y a-t-il un peu plus de mœurs que dans les grandes villes. — Il y a beaucoup de caractère. Les lois n’étant autrefois, sous le gouvernement des pr***, qu’une mauvaise plaisanterie à l’usage des sots, les gens d’ici se font justice eux-mêmes. Par là ils sont un peu moins insipides que nos bourgeois de petite ville, et la force physique est un avantage très-prisé chez les jeunes gens.
République de Saint-Marin, le 22 mai 1817. — Goethe, voyageant en Italie, trouva dans ces montagnes un officier des troupes du pape, homme tout uni, qui lui dit dans la conversation : « Nous savons de bonne part que votre Frédéric-le-Grand, que tout le monde parmi vous considère comme hérétique, est, dans le fond, un excellent catholique ; mais il a obtenu de N. S. P. le Pape une dispense pour tenir sa religion secrète. Il n’entre jamais dans aucune de vos églises hérétiques. Il a une chapelle souterraine où il entend la messe chaque jour, le cœur brisé de douleur de ne pouvoir confesser notre sainte religion. S’il ne suivait que son zèle, les Prussiens sont une race d’hérétiques si furieux, qu’ils le massacreraient sur l’heure[43]. »
Cette finesse du clergé italien existe encore : je viens d’en avoir la preuve à Saint-Marin, par trois ou quatre anecdotes que je ne dirai pas.
Pésaro, 24 mai 1817. — Ici les gens ne passent pas leur vie à juger leur bonheur. Mi piace, ou non mi piace, est la grande manière de décider de tout. La vraie patrie est celle où l’on rencontre le plus de gens qui vous ressemblent. Je crains bien de trouver toujours en France un fonds de froid dans toutes les sociétés. J’éprouve un charme, dans ce pays-ci, dont je ne puis me rendre compte : c’est comme de l’amour ; et cependant je ne suis amoureux de personne. L’ombre des beaux arbres, la beauté du ciel pendant les nuits, l’aspect de la mer, tout a pour moi un charme, une force d’impression qui me rappelle une sensation tout-à-fait oubliée, ce que je sentais, à seize ans, à ma première campagne. Je vois que je ne puis rendre ma pensée : toutes les circonstances que j’emploie pour la peindre sont faibles.
Toute la nature est ici plus touchante pour moi ; elle me semble neuve : je ne vois plus rien de plat et d’insipide. Souvent à deux heures du matin, en me retirant chez moi, à Bologne, par ces grands portiques, l’âme obsédée de ces beaux yeux que je venais de voir, passant devant ces palais dont, par ses grandes ombres, la lune dessinait les masses ; il m’arrivait de m’arrêter, oppressé de bonheur, pour me dire : Que c’est beau ! En contemplant ces collines chargées d’arbres qui s’avancent jusque sur la ville, éclairées par cette lumière silencieuse au milieu de ce ciel étincelant, je tressaillais ; les larmes me venaient aux yeux. — Il m’arrive de me dire, à propos de rien : Mon Dieu ! que j’ai bien fait de venir en Italie !
Urbin, le 25 mai. — Singulière vivacité des habitans de cette petite ville de montagne ; grands monumens dont elle est remplie. Elle eut un prince, le duc Guidobaldo, le rival des Médicis.
Le bon ton consiste assez, en France, à rappeler sans cesse, d’une manière naturelle en apparence, que l’on ne daigne prendre intérêt à rien. Les pauvres Italiens sont bien loin de songer aux jouissances de vanité ; au milieu de l’absence de toute loi et de toute justice (on parle de ce qui existait autrefois), ils cherchent celles de la sûreté. Est-ce leur faute s’ils sont féroces ? Si, sous des gouvernemens, souvent cruels, parce qu’ils ont toujours peur, et si faibles qu’ils n’ont de force que par l’astuce, ils n’étaient pas féroces, ils seraient détruits, si ce n’est par le pacha, du moins par le sous-pacha, ou par le cadi.
Comme chez le malheureux Fellah de la basse Égypte, la méfiance retient à chaque instant la sympathie la plus vive et la plus enflammée. De là vient qu’à la vue de la douleur et de l’injustice, s’ils sortent de leur apparente froideur, c’est par des actions d’une chaleur forcenée[44].
Ancone, le 26 mai 1817. — Tout ce pays, qui a entrevu la civilisation sous le régime français, est bien en arrière de la Lombardie. Ils disent qu’il n’y a rien de pis que le gouvernement des pr***. Les propriétaires de Bologne et de Ferrare donneraient vingt millions d’avoir pour gouverneur le comte de S***. M. G*** était le meilleur homme du monde, et il n’est pas d’intrigue avilissante qui, sous son gouvernement, ne se soit développée avec succès. Le temps des tyrans odieux est passé ; il n’y a plus que des imbéciles qui laissent faire le mal par qui a intérêt de le faire. — L’air de férocité augmente rapidement depuis Ravenne. Au milieu de tous ces changemens de gouvernement et de gouverneurs, on voit redoubler la défiance, cette base immuable du caractère italien, et ils ont raison : ici l’on ne saurait trop soupçonner. Cette circonstance favorise la musique. Un Italien ne peut chercher ni plaisir, ni distraction dans la conversation ; un mot indifférent aujourd’hui peut le perdre dans dix ans. Voici une lumière qui éclaire les profondeurs du sujet.
Ancone, le 27 mai. — Je rencontre, à Saint-Ciriaque, la cathédrale et l’ancien temple de Vénus, dont j’admirais la belle vue sur la mer, un général russe, un ancien ami d’Erfurt, qui vient de Paris. — Quand un ministre, en France, a fait les visites et dit toutes les paroles gracieuses auxquelles les convenances l’obligent, le pauvre homme n’en peut plus. Il signe machinalement quatre cents dépêches : pour discuter leur contenu, pour même en prendre une idée, fût-il un ange, cela lui est impossible.
Un trait du physique des Français, qui a beaucoup choqué mon Russe, c’est l’effrayante maigreur de la plupart des danseuses de l’Opéra. En effet, je m’aperçois, en y réfléchissant, que beaucoup de nos femmes à la mode sont extrêmement sveltes : elles ont fait passer cette circonstance dans l’idée de beauté. La maigreur est, en France, nécessaire à l’air élégant. En Italie, l’on pense, avec raison, que la première condition de la beauté est l’air de la santé, sans laquelle il n’est point de volupté.
Mon Moscovite trouve que la beauté est la chose la plus rare parmi les dames françaises ; il assure que les plus belles figures qu’il ait vues à Paris, sont anglaises.
Si l’on prend la peine de compter, au bois de Boulogne, cent femmes françaises, quatre-vingts sont agréables, et une à peine est belle. Parmi cent femmes anglaises, trente sont grotesques, quarante décidément laides, vingt assez bien, quoique maussades, et dix des divinités sur la terre, par la fraîcheur et l’innocence de leur beauté.
Sur cent Italiennes, trente sont des caricatures avec du rouge et de la poudre à poudrer sur le visage et sur la gorge ; cinquante sont belles, mais sans autre attrait que l’air voluptueux ; les vingt autres sont de la beauté antique la plus ravissante, et l’emportent, à notre avis, même sur les plus belles Anglaises. La beauté anglaise paraît mesquine, sans âme, sans vie, auprès des yeux divins que le Ciel a donnés à l’Italie.
La forme des os de la tête est laide à Paris ; cela se rapproche du singe, et c’est ce qui empêche les femmes de résister aux premières atteintes de l’âge. Les trois plus belles femmes de Rome ont certainement plus de quarante-cinq ans. Paris est plus au nord, et cependant jamais un tel miracle n’y a été observé. — J’objecte à mon général russe que Paris et la Champagne sont les pays de France où la charpente de la tête est la moins belle. Les femmes du pays de Caux et les Arlésiennes se rapprochent plus des belles formes de l’Italie : ici, toujours quelque trait grandiose, même dans les têtes les plus décidément laides. On peut en prendre une idée par les têtes de vieilles femmes, de Léonard de Vinci, et de Raphaël. Mais la France reste toujours le pays où il y a le plus de femmes passables. Elles séduisent par les plaisirs délicats que promet leur manière de porter leurs vêtemens, et ces plaisirs peuvent être appréciés par l’âme la plus dénuée de passions. Les âmes arides ont peur de la beauté italienne.
Quant à la beauté des hommes, après les Italiens, nous donnons l’avantage aux jeunes Anglais, quand ils peuvent éviter l’air lourd.
Un jeune paysan italien, qui est laid, est effrayant ; le paysan français est niais, l’anglais grossier.
Lorette, le 30 mai 1817. — Avant-hier, comme je levais à la boussole un croquis de la bataille de Tolentino, je remarquai une figure militaire, aussi à cheval, qui suivait mes mouvemens. Nous nous trouvâmes, le soir, à l’auberge de Macerata ; et l’ennui, ce grand mobile des gens d’esprit, fit que le colonel Forsyt m’adressa la parole. Voyant un homme âgé, je lui offris une copie de mon plan : il accepta. Je montai dans ma chambre pour la lui faire. Accoutumé à ce travail dans les états-majors, j’eus bientôt dépêché ma petite carte. Sensible à cette marque d’attention, mon colonel, qui m’avait suivi dans ma chambre, voulut être aimable pour moi, et parla presque autant qu’un Français. Il devait partir ce matin pour Naples, par les Abruzzes, et moi pour Ferrare. Nous nous promenons le long du golfe Adriatique, sur ces collines singulières, couvertes de verdure, et desquelles, par un accident des plus bizarres que j’aie vu, on plonge tout à coup sur la mer. Tantôt, pendant deux ou trois milles, le chemin suit la crête d’une montagne, à droite et à gauche on a une descente rapide en face le golfe ; tantôt il plonge dans une vallée profonde, et l’on se croirait à cent lieues de la mer : car ses rivages n’ont rien ici de cet aspect désolé qu’ils présentent dans le nord. Sûrs de nous quitter demain, probablement pour toujours, nous nous hâtons, mon colonel et moi, de nous dire, en peu de mots, tout ce que nous avons de plus intéressant.
Je lui parlais de l’ancien Paris, et de la société française avant la révolution, il me dit : « Vous la jugez avec humeur. Il faut convenir que l’échantillon que vous en avez a un peu perdu de ses grâces. Pour moi, je suis venu sept fois en France, avant la révolution, et pour la première de toutes, en 1775, à 20 ans. Ma famille était liée avec Horace Walpole, et j’eus une lettre de lui pour madame du Deffand. J’allai chez madame la duchesse de Choiseul ; j’y voyais l’abbé Barthélemi, le président Hénault, Pont-de-Veyle ; je fus présenté à d’Alembert, ce modèle des sages ; à madame de Flamarens, ce modèle des grâces ; et, après avoir combattu à Waterloo, j’ai quitté le service, et suis venu passer quinze mois à Paris, en 1815. Jamais l’histoire d’aucun peuple ne présentera de contraste aussi amusant ; jamais des pères ne se virent remplacés par des enfans si différens d’eux-mêmes. » Trouvant le colonel parfaitement impartial, et même, chose rare parmi les gens de son âge, voyant qu’il préférait presque la France actuelle, je l’ai engagé à me peindre cette société si aimable, et désormais si impossible à retrouver. Ainsi, jouissant de la douce brise du printemps, allant au pas de nos chevaux sur le bord de l’Adriatique, et nous interrompant de temps à autre pour admirer ses aspects singuliers, nous avons passé six heures à cheval et dans les salons de Paris, en 1775.
TROIS CIRCONSTANCES.
« Indépendamment de la plus grande gaîté que vous tenez du Ciel, vous autres Français, il me semble que votre société se distinguait de la nôtre, en Angleterre, par trois circonstances : l’exclusion de toutes les personnes d’une naissance inférieure, l’élégance de l’éducation des femmes, et la culture de leur esprit ; l’absence d’occupations et d’antipathies politiques.
PREMIER PRINCIPE.
« Par l’effet de la première de ces circonstances, la société de Paris, dans ma jeunesse, offrait infiniment plus d’élégance, d’aisance et de naturel, qu’il n’y en a jamais eu en Angleterre. L’exclusion générale des bourgeois éloignait sans doute tout ce qui est vulgaire dans la vie ; mais elle avait un bien autre avantage : elle rendait impossibles ces sentimens de jalousie mutuelle et de mépris, cet état de guerre perpétuel entre l’orgueil de la naissance, et les richesses accumulées par le travail, dont aujourd’hui l’on ne peut prévenir les effets que par un système général de réserve et de silence.
« Là où tout est noble, tous sont égaux.
« Il ne saurait y avoir de prétentions ; chacun est à sa place partout, et les mêmes manières étant familières, dès l’enfance, à chaque membre de la société, les manières cessent d’être un objet d’attention. Personne ne craint le ridicule de l’air commun, et l’absence de ce défaut n’inspire de vanité à personne. Les petites particularités qui distinguent les individus, ne sont pas attribuées à l’ignorance du bel usage, au manque d’esprit ; mais au caprice, au tempérament : on ne songe pas toujours, avant de remuer, à la loi qui règle chaque mouvement[45]. La terrible peine du ridicule n’étant pas encourue à chaque moment, il n’y a nulle roideur dans le monde ; chacun se livre à sa disposition. C’est ainsi que la plus haute société du peuple le plus poli de l’univers se rapprochait infiniment de la liberté de la société des paysans, et par les mêmes causes.
« En Angleterre, nous n’avons jamais eu cet arrangement. Les grandes richesses de la classe mercantile, et le droit qu’a chacun d’aspirer à toutes les places, ont toujours prévenu toute séparation entre les gens de haute naissance et les bourgeois, même dans la société la plus intime. Des millions, ou de grands talens, suffisant pour élever un homme aux premières places, il faut bien que ces avantages lui servent aussi de passeport pour arriver à la haute société. Par là, elle se trouve mélangée de caractères si discordans, et quelquefois si bizarres, que l’aisance, et souvent même la tranquillité, y deviennent difficiles à maintenir. L’orgueil de la Bourse, l’orgueil de la naissance, et l’orgueil des manières, s’y provoquent à tous momens. C’est ainsi que des vanités, qui ne se faisaient pas apercevoir tant qu’elles étaient universelles, deviennent bientôt visibles, et remplissent tout le champ du tableau, dès qu’elles rencontrent des vanités contraires. A Londres, la société, dès qu’elle n’est pas formée en club par des associations discutées d’avance, et décidées par un scrutin, se trouve divisée, au bout d’une heure, par toutes les petites jalousies, et ne peut durer qu’autant qu’elle se constitue en un état perpétuel de contrainte, d’insipidité et de réserve. Des gens qui se rencontrent par hasard, et qui arrivent de toutes les extrémités de la vie, craignent d’être mal interprétés, et désespèrent de se faire comprendre. La conversation est abandonnée à quelques bavards de profession ; tout le reste se tait et méprise son voisin. Telle était aussi votre société sous Buonaparte. De là l’usage forcé de nos rout où nous rassemblons sept à huit cents personnes. Il faut là le même usage du monde que dans un café.
SECOND PRINCIPE.
« Quant au second des vos avantages, la plus grande culture de l’esprit des femmes, vous lui devez encore plus. Depuis la civilisation de l’Europe, par le commerce et la chevalerie, au sortir du moyen âge, les dames françaises se sont toujours trouvées beaucoup plus près du niveau intellectuel avec les hommes, que celles d’aucun autre pays. Depuis plus de deux siècles, elles sont les arbitres du goût en littérature, et les agens de ces intrigues légères qui, chez vous, distribuaient toutes les places, depuis celles de M. le duc de Choiseul et de madame du Barry, jusqu’à l’épaulette du moindre Mousquetaire. Les femmes, à Paris, étaient en état de parler de tout ce dont les hommes pouvaient désirer de parler. C’est ainsi que votre conversation prit une couleur à la fois moins frivole et moins uniforme que la nôtre.
TROISIÈME PRINCIPE.
« Mais la grande source de la différence entre la haute société de France et celle d’Angleterre, c’est que chez vous les hommes n’ont pas autre chose à faire que de paraître avec avantage dans le monde. Tout ce qui, en Angleterre, se fait remarquer par le rang, ou par les talens, est constamment accaparé par les affaires politiques. Ainsi pas de loisir pour la société ; où, si les hommes marquans y paraissent, c’est pour y chercher un délassement, et non des succès. D’ailleurs ils ont acquis des habitudes de penser et de parler beaucoup plus propres aux débats de la chambre des Communes, ou à raisonner sur les affaires, dans quelque comité, qu’à faire passer une heure agréable dans un salon. Parmi nous, les gens de la plus haute naissance ont aussi à remplir les plus hauts devoirs. S’ils veulent de l’importance, c’est-à-dire de la considération, il faut, quels que soient leurs titres, qu’ils consacrent leurs jours et leurs nuits à l’étude et à la pratique des affaires : des mots gracieux ne leur suffiraient pas, il faut qu’ils apprennent l’art de conduire les hommes, il faut qu’ils acquièrent de l’influence sur ceux avec qui et par qui ils doivent agir. Sous peine du mépris, il faut qu’ils se distinguent dans ces discussions hardies, et souvent dangereuses, par lesquelles le gouvernement d’une nation libre est perpétuellement embarrassé, et maintenu vivant. En France, au contraire, lorsque j’y arrivai en 1775, sortant de la maison de mon père, qui ne rentrait jamais du Parlement qu’à trois heures du matin, que je voyais occupé toute la matinée à corriger les épreuves de ses discours pour les journaux ; et qui, après nous avoir embrassé à la hâte, et d’un air distrait, courait, à six heures, à un dîner politique, en France, dis-je, je trouvai les hommes de la plus haute naissance jouissant du plus beau loisir. Ils voyaient les ministres, mais c’était pour leur adresser des choses aimables, et en recevoir des respects. Du reste, aussi étrangers aux affaires de France qu’à celles du Japon, la plupart occupaient leur loisir par les agrémens d’une société très-polie. Si, vers cinquante ans, dégoûtés de la galanterie, quelques idées d’ambition leur passaient par la tête, le seul chemin qui se présentât à eux, c’était la faveur des favoris ou des maîtresses, personnages dont on gagne plus la bienveillance par les charmes d’une conversation légère, et par des assiduités de tous les momens, que par aucun service rendu à l’état. L’homme qui se fût avisé de mériter les places pour les obtenir, se fût couvert d’un ridicule affreux, et j’irai même plus loin, eût paru odieux[46].
« Je vis d’abord que vos salons étaient mieux remplis que les nôtres, parce que vous n’aviez pas de chambre des Communes à remplir. Je ne fus pas jaloux de vos soirées infiniment plus brillantes que celles de Londres, de vos petits soupers pleins de feu et de délicatesse ; je vis qu’il n’y avait pas d’autres débouchés pour les talens et l’esprit. Cela ne me fit pas d’autre peine que de me montrer un petit inconvénient de notre adorable liberté. La conversation, chez nous, est abandonnée à des jeunes gens qui sortent du collége, ou à des ci-devant jeune-hommes, mais non, comme vous le dites toujours, messieurs les Français, que nous manquions d’hommes de talens et de goût[47]. Nous n’avons qu’à fermer les Chambres, et nous aurons, au bout de vingt ans, une société comme la vôtre. Pour moi, il me semble qu’on ne devrait pas tant se vanter d’avoir de jolis jardins anglais, lorsqu’on leur sacrifie toutes les terres labourables.
« Lorsque je vins en France, les Français trouvaient, dans l’agréable constitution de leur société, une compensation qui me semblait alors fort grande pour le manque d’un gouvernement libre[48]. J’eus la même sensation à Venise ; mais il fallait que cela durât toujours. On citait alors, à Paris, le joli mot de Louis XV : Cela durera plus que moi. Il a eu raison tout juste.
« Chez nous, il ne faut pas s’attendre qu’un gros marchand de bierre, ou qu’un maire de Londres, qui vient d’acheter son rotten-borough (bourg pourri), et qui n’est entré que d’hier dans la Chambre basse, donne sa voix et son influence à aucune brigue de lords ou de ministres, si ceux-ci ne consentent à le recevoir, lui et toute sa famille bourgeoise, dans leur société intime, et ne le traitent pas en tout comme un égal. La même scène, qui scandalise l’orgueilleuse duchesse dans son château gothique, descend jusque sous la chaumière du pauvre. Ainsi l’aisance et la gaîté françaises sont bannies de la société bretonne par une suite immédiate du principe qui défend nos libertés à la Chambre des communes, et qui empêche nos rois de faire des révocations de l’édit de Nantes.
« C’est à la même noble origine que j’attribue la froideur gauche et l’ignorance de nos femmes. Je sais bien que, officiellement parlant, les dames n’ont aucune fonction politique dans aucun état de l’univers ; mais dans le fait, en 1775, les femmes gouvernaient beaucoup plus l’Europe que les hommes. Vous n’avez qu’à voir l’incroyable traité de 1758, qui réunit l’Autriche à la France, et que le prince de Kaunitz arrangea, à Paris, par les femmes de finance[49]. Dès qu’un homme est ministre, il ne pense plus qu’à deux choses : à garder sa place et à s’amuser. Vos ministres n’étaient-ils pas des gens prédestinés que ces deux occupations n’en fissent qu’une seule ? Les femmes avaient de l’importance même aux yeux de la vieillesse et du clergé ; elles étaient familiarisées d’une manière étonnante avec la marche des affaires ; elles savaient par cœur le caractère et les habitudes des ministres et des amis du roi.
« A mesure que vous allez devenir plus constitutionnels, vos femmes deviendront moins aimables : je crois même avoir déjà remarqué cette nuance. Vous avez beaucoup plus de bonnes mères de familles qu’en 1775 ; et il n’y a rien d’ennuyeux au monde comme une bonne mère de famille. Vous sentez que chez nous, où rien ne se fait sous la cheminée du ministre, mais où tout est discuté à fond, et souvent trop à fond, les femmes ne songent guère à captiver le premier ministre : à quoi bon ? Lorsque j’arrivai en France, le règne de M. de Choiseul venait seulement de finir. La femme qui pouvait lui paraître aimable, ou seulement plaire à la duchesse de Gramont, sa sœur, était sûre de faire tous les colonels et tous les receveurs-généraux qu’elle voulait.
« Une suite irrémédiable de la liberté est donc de faire considérer les femmes comme des êtres d’un esprit moins élevé, et, qui pis est, de donner quelque fondement à ce préjugé. Un duc, qui revenait de Versailles dans son château, parlait à sa femme de tout ce qui l’avait occupé : chez nous il lui dit un mot sur ses desseins à l’aquarelle, ou reste, silencieux et pensif, à rêver à ce qu’il vient d’entendre au Parlement. Nos pauvres ladys sont abandonnées à la société de ces hommes frivoles qui, par leur peu d’esprit, se sont trouvés au-dessous de toute ambition, et par là de tout emploi. (Les Dandys).
« Une autre source de votre supériorité dans le salon, c’est la position différente de vos gens de lettres. Je rencontrais, à Paris, les d’Alembert, les Marmontel, les Bailly, chez les duchesses : c’était un immense avantage et pour eux, et pour elles. Nos auteurs anglais vivent plongés dans la poussière de leurs cabinets, et dans la société de quelques amis instruits, ou de quelques jeunes professeurs qui attendent d’eux leur avancement. C’est ainsi qu’ils achèvent une vie sombre, triste, laborieuse et inélégante : rien de moins attrayant. Quand un homme se met à faire des livres chez nous, on le considère comme renonçant également à la société des gens qui gouvernent, et à la société des gens qui rient. Il suit de là que la société des gens gais est extrêmement frivole, et que la société des gens actifs a beaucoup de lourdeur. Nos hommes de génie peuvent être admirés par la postérité ; mais ils finissent leurs jours d’une manière bien triste, sans connaître d’autres êtres au monde que des auteurs, des libraires et des journalistes[50]. A la vanité littéraire près, la vie de vos d’Alembert et de vos Bailly était aussi gaie que celle de vos seigneurs.
« Cela est encore une des mauvaises conséquences de notre liberté. Nos politiques sont trop affairés pour voir nos gens de lettres, et nos oisifs trop bêtes et trop frivoles. La vanité blessée, ce vice rongeur des savans, s’en augmente, et les discours prononcés dans notre Parlement, beaucoup plus raisonnables que les vôtres, sont infiniment plus ennuyeux et plus lourds. C’est un grand bien que l’on ose rire à votre tribune.
« La rencontre du talent et de l’oisiveté est toujours avantageuse à tous les deux. Si les littérateurs donnent des idées aux gens du monde, l’art de vivre, qu’ils apprennent en revanche, les rend plus raisonnables, plus aimables et plus heureux. Les gens de lettres apprennent la véritable valeur de la science et de la sagesse, en voyant exactement combien ces choses peuvent contribuer au gouvernement et à l’embellissement de la vie. Ils découvrent qu’il est des sources de bonheur et d’orgueil bien plus importantes, et surtout bien plus abondantes, que le métier de lire, de penser et d’écrire. Quel est l’homme qui ne préférerait pas la vie de Fox à celle d’Addison ? Au reste, chez vous les gens de lettres sont si gens du monde qu’ils n’ont pas le temps d’écrire : chez nous ils savent tant de grec et de latin, qu’ils oublient que la première condition est de se faire lire.
CONCLUSION.
« Je trouvai en 1775, et à mes autres voyages en France, beaucoup à admirer, et beaucoup à m’étonner ; mais je vous l’avouerai, peu à envier. Des sociétés aussi brillantes ne se représenteront jamais à l’étonnement des hommes ; mais je puis vous assurer que les membres les plus distingués de ces sociétés me semblaient bien moins heureux que vous ne pourriez le croire. L’amusement ne fait pas le bonheur, et l’on vivrait fort mal, si l’on était réduit à ne vivre que de glaces ou de biscuits. Un fond d’occupation et d’intérêt manquait toujours : c’est ce qui fait que vos magistrats étaient plus heureux que vos seigneurs, et qu’à Versailles on désirait toujours la guerre. Il me semble qu’on vivait trop en public. Il n’était pas permis de fermer son salon, même pour mourir. On n’avait pas d’idée des plaisirs domestiques : aujourd’hui c’est le contraire. On oubliait trop que le manque de sympathie est le grand chemin du gouffre de l’ennui. Ce n’est pas que les Français manquent de sensibilité, comme l’ont dit quelques sots Anglais ; les grandes passions à part, vous êtes la nation de l’Europe la plus sensible. Mais alors la sensibilité de chacun était distraite, et, si j’ose m’exprimer ainsi, dépensée en petits paquets par le grand nombre de personnes qu’on voyait chaque jour. La sympathie est comme tout autre chose ; elle s’épuise. L’homme qui a cent amis ne peut pas les aimer comme s’il n’en avait que deux. Le Français d’alors portait la plus grande franchise et le plus parfait abandon dans l’amitié ; il aimait de tout son cœur ses cent amis. Mais un homme qui a cent amis, doit se résoudre à en voir chaque jour un ou deux très-malheureux. Il fallait prendre la chose au tragique ; mais alors on aurait manqué de politesse envers les quatre-vingt-quinze amis heureux. Ce n’était pas faute d’avoir un excellent cœur, si une certaine philosophie gaie était excitée également chez les Français, et par les folies, et par les malheurs de leurs compagnons de vie. A l’exception de quelques petits accès de galanterie, on ne voyait guère de sympathie pour les malheurs des amis les plus intimes. Il s’agissait de tirer de tout de l’agrément et des épigrammes, et les gens qui ne disaient pas de bons mots sur les malheurs de leurs amis, étaient bien aises du moins de les oublier dans la société de ceux qui en disaient. De là un système de raison porté dans la douleur ; et c’est de très bonne foi que madame du Deffand, arrivant souper en grande compagnie chez madame de Marchais, lorsqu’on lui parle de la perte du président Hénault, le plus ancien de ses amis, répond : Hélas ! il est mort ce soir à six heures : sans cela vous ne me verriez pas ici. »
Pésaro, 2 juin. — Je visite les jardins du comte Mosca, avec les fils du marquis B***. Un jeune Français, élevé à Paris dans les meilleures maisons d’éducation, y trouve de bons professeurs qui l’introduisent dans les sciences, à la suite des savans de Paris et de Londres, qui sont les premiers du monde. Il apprend la chimie avec Davy, l’économie politique avec Say, l’art de penser avec Tracy ; mais il pense beaucoup à sa cravate. Entre-t-il enfin dans le monde, sa grande affaire est d’avoir de l’esprit, il lit et oublie mille volumes ; et, au bout de deux ou trois ans, prend un état. Un jeune Italien est élevé dans quelque collége superstitieux, avec les livres du seizième siècle. Il sort de la société des prêtres, sauvage, silencieux, souverainement défiant. Pendant deux à trois ans, il travaille beaucoup, mais au lieu de lire Delolme ou Montesquieu, il lit Vico, ou tel autre auteur suranné. En économie politique, il en est encore à Condillac ; ainsi de tout. Au bout de deux ou trois ans, il devient cavalier servant ; l’amour, la jalousie, les passions s’emparent de lui, et de sa vie il ne r’ouvre un volume. — Charmante société de madame la comtesse Perticari ! C’est la fille du célèbre Monti ; elle sait le latin mieux que moi.
Rovigo, 4 juin 1817. — Enfin je suis hors des États du pape. A Bologne, le caractère ferme des habitans fait qu’ils ne sont pas tout-à-fait à la merci de leurs laquais et des pr***. D’ailleurs le cardinal L. est un homme d’esprit qui prétend qu’il ne sait jamais rien de tout ce qu’il apprend par les confessions. Un de ses prélats me disait : « L’individu le plus éclairé n’est pas toujours le plus heureux ; il n’en est pas de même d’une nation dont presque tout le malheur vient de semer dans ses citoyens des désirs contradictoires. » M. Le Voyer-d’Argenson n’eût pas mieux dit[51].
5 juin, minuit. — Je viens de rire aux larmes pendant deux heures. L’actrice la plus séduisante que j’aie vue depuis Mlle Mars, chantait la Comtessa di Colle ombroso, opéra charmant de Generali. Quelle physionomie ! quel jeu ! quels yeux ! quelle soirée pour qui a connu l’amour ! Je n’oublierai pas Caterina Liparini. Dès qu’elle quittait la scène, je me trouvais dans les idées les plus élevées du beau idéal, confirmant ou détruisant les principes par ce charmant exemple. Le Guide disait qu’il avait cent manières de faire regarder le ciel par une belle femme. J’ai vu ce soir l’amour, le dépit, la jalousie, le bonheur d’aimer, exprimés aussi de cent façons différentes.
Un tel feu d’artifice du sentiment le plus vif et de la gaîté la plus folle doit bientôt s’éteindre. La Liparini est une belle blonde aux traits délicats ; il faut qu’elle soit laide ou froide d’ici à trois ans. Quelle folie, quelle excellente scène de comédie que le terzetto de la Didone abandonata, qu’elle prend l’idée de faire chanter à ses deux amans sur un mot de dépit que lui dit l’un d’eux, et qui est dans la Didon : voilà la folie de la jeunesse ; voilà ce qui manque à la comédie française.
Rovigo, 6 juin 1817. — Je crois que je deviendrais fou de cette belle femme ; sa taille est svelte, ses yeux divins ; elle a reçu la meilleure éducation à Milan. Je viens de la voir jouer, de refuser de lui être présenté, et je pars à l’instant même, minuit sonnant, par une tempête superbe. Toutes mes idées de bon sens, tous mes principes sur l’Italie, commencent à s’obscurcir.
Padoue, 18 juin 1817. — Il n’est pas de contraste plus frappant que celui des terres du pape et des États de Venise. Ici, la volupté est en honneur ; tous les fronts sont épanouis ; tout le monde rit, plaisante, et parle haut. Les gens à qui j’ai présenté hier mes lettres de recommandation sont aujourd’hui de vieux amis ; cette ouverture de cœur est bien remarquable en Italie. On me présente à toutes les dames, qui, de huit à neuf, se réunissent au café del Principe Carlo. En voyant cette société brillante de naturel et de gaîté, et cela dans la plus pauvre ville du monde, je me rappelle la pruderie de Genève ; et ces gens-là se croient les sages !
Depuis que je suis ici, l’on me fait souper, tous les soirs, à trois heures du matin, chez l’excellent restaurateur Pedrotti. Le temps coule pour moi ; je vis doucement avec vingt ou trente amis intimes, dont la figure ne m’était pas connue il y a huit jours. Le soir, je vais dans la loge de Pacchiarotti parler des beaux jours de la musique ; il me raconte qu’à Milan on lui faisait répéter jusqu’à cinq fois le même morceau. Il a encore tout le feu de la jeunesse ; on voit que l’amour a passé par là, et comme on sait, c’est un castrat ; il a eu la recherche d’apporter ici les plus beaux meubles de Londres. Il a, dans son jardin anglais, au milieu de la ville, entre Sainte-Justine et le Santo, la tour où le cardinal Bembo passa les plus belles années de sa vie à écrire son histoire sur les genoux de sa maîtresse. Cette âme, qui pétille dans tous les traits de Pacchiarotti, et qui, à son âge de soixante-dix ans, le rend encore sublime quand il veut se donner la peine de chanter un récitatif, écorne un peu la théorie. J’ai plus appris de musique en six conversations avec ce grand artiste, que par tous les livres : c’est l’âme qui parle à l’âme.
Arqua, le 10 juin. — Je viens de passer quatre jours dans les Monti Euganei, à Arqua, le séjour de Pétrarque, à la Bataille, lieu célèbre par ses bains. C’est aux eaux que se déploie tout le bonheur du caractère vénitien : j’y ai rencontré M. le comte Bragadin, l’un des hommes les plus aimables que j’aie jamais vu : rien d’appris, rien de pédantesque, rien de touché par le souffle desséchant de la vanité, dans cette amabilité folle des Vénitiens. C’est la saillie du bonheur et du bonheur, malgré les circonstances ordinaires de la vie. Par exemple, le comte Bragadin, d’une des quatre familles les plus nobles de l’Europe, n’a pas remis les pieds à Venise depuis la chute de sa patrie. Se figure-t-on un de ces voltigeurs toujours grogneurs, souvent méchans, les portraits de la fatuité vieillie ? On est aux Antipodes de la manière d’être de l’aimable Vénitien.
Les Vénitiens et les Milanais se détestent autant que des gens très-gais et des gens très-bons peuvent détester. Ces haines générales et réciproques sont le trait marquant des villes d’Italie, la suite des Tyrannies du moyen âge, et le grand obstacle à la liberté : c’est la compensation de leur originalité. En France, il n’y a que Paris ; Paris écrême tout. Si Arras ne déteste pas Lille, c’est faute de vie, et beaucoup aussi, grâce au gouvernement juste dont elles jouissent depuis vingt-cinq ans. Pour moi, une fois que je ne suis plus à Paris, j’aime autant Valence que Lyon. En Italie, l’acteur, le livre, homme puissant, qui sont portés aux nues à Brescia, sont sifflés à Véronne. Como, petite ville à trente milles de Milan, vient de bâtir à ses frais un théâtre de huit cent mille francs, plus beau qu’aucun de ceux de Paris, et siffle fort bien les grands acteurs de Milan qui viennent y chanter. Il faut toujours répéter la Pianta uomo nasce piu robusta quì, che altrove.
On ne plaisante que dans le royaume d’Italie ; partout ailleurs, le langage sérieux, exact, méfiant, que donne le voisinage du pacha, à Rome surtout. Ma pratique constante est d’aller au spectacle et de me placer près de l’orchestre, de manière à suivre la conversation des musiciens. A Turin, ils se regardent d’un air en dessous, parlent peu, souvent un sourire amer ; ils plaisantent sans cesse entre eux, à Milan, du ton de la plus parfaite bonhomie. On se raconte en détail le dîner qu’on a fait à l’osteria, il y a quinze jours, où l’on s’appitoie sur le sort d’un ami malade ; tout cela d’un air tranquille, heureux, posé, sans laisser le moindre sous-entendu dans les idées. Tandis que le Milanais entretient un ami, il fait de la main vingt signes de tendresse aux amis qui passent. A Venise, ce sont vingt signes plaisans ; tout est sous-entendu, vif, joyeux, allègre. Le fils du doge est aussi gai que le gondolier ; ses intrigues sont aussi publiques. En vous donnant des nouvelles de quelqu’un, on ne manque jamais de nommer la dame qu’il sert. Lorsqu’on cite une partie faite il y a dix ans, à Fuzina ou à l’île de Murano, on ne manque jamais de rappeler, même devant les maris, qu’alors la Pepina était servie par un tel ; que c’était l’époque où la Marietta était jalouse de Priuli, etc. A Venise et à Boston, la gaîté et le bonheur sont en raison inverse de la bonté du gouvernement[52].
La vue du bonheur produit le sourire ; c’est la vue soudaine d’un de nos avantages sur le voisin, qui produit le rire. A mon grand étonnement, c’est le sourire qui règne dans le Milanais ; en France, c’est le rire. La vanité donne une tendance générale à la plaisanterie ; le paysan français fait des plaisanteries, même tout seul, et il s’en amuse ; mais l’envie gâte tout.
Cependant, je crois la France le pays le plus heureux de l’Europe : c’est-à-dire, on y a tout le matériel du bonheur ; le règne des partis empêche peut-être un peu de le sentir. Je souhaiterais aux Français la bonhomie de la Lombardie.
Le grand trait du bonheur de la France, c’est que l’industrie y est bien et sûrement récompensée. En Italie, un manufacturier élève un bâtiment, achète des ustensiles, met dehors un capital considérable, c’est autant de prise qu’il donne au pacha voisin : il en est plus esclave ; il faut qu’à tout prix il se mette bien avec le pacha. L’Italie, n’ayant presque pas eu de domaines nationaux, n’a pas, comme la France, à s’enorgueillir du bonheur de dix millions de paysans heureux parce qu’ils sont petits propriétaires. Le peuple de France est déjà arrivé à une conséquence ; quand un homme obtient une place, la première question est : Qu’a-t-il fait pour la mériter ? La loi sur les élections, loi sublime qui est un grand pas vers ce que le gouvernement d’un pays à frontières doit être, l’aristocratie proportionnelle de la propriété, cette heureuse loi, dis-je, pour peu qu’elle dure, augmentera l’orgueil de la propriété et toutes les vertus qui tiennent à l’orgueil.
La classe la plus estimable en France, les dix millions de paysans, petits propriétaires, est la plus scélérate en Italie. A Parme, mon conducteur de sédiole me contait, sans nulle vergogne, comme quoi il avait gagné les vingt-sept napoléons avec lesquels il avait acheté cheval et sédiole au métier de voleur. Nous passâmes dans trois endroits où il me dit en toute simplesse qu’il avait assailli des voyageurs. Au contraire, l’horreur du vol est extrême chez le paysan français. A quoi doit-il ses vertus ? A ce que nos méprisables journaux maudissent tous les matins.
Le trait marquant du paysan français, c’est le bonheur[53] ; du paysan italien, c’est la beauté. Le peu de beauté qu’il y a en France est gâté par l’affectation ; l’air simple, froid, et passionné, quand la circonstance le porte, est naturel au paysan italien, ce qui ne veut pas dire que les trois quarts du temps il n’a pas l’air féroce du sujet du despotisme. Il y a exception complète pour le P***, où le paysan est au même degré d’avilissement moral que le nôtre en 1787. Entendez toujours par avilissement moral, malheur et scélératesse. Le scélérat qui vous fait horreur comme assassin, vous ferait pitié comme père de famille.
La sympathie est facilement réveillée en France, ce qui veut dire en d’autres termes qu’elle est rarement profondément réveillée. Quant à la sympathie dans les états de Rome et de Naples,
Première charité commence par soi.
Tout à fait au bout de l’Italie, à l’extrémité des Calabres, on rencontre quelques vertus des peuples sauvages, mais empoisonnés par la superstition, la seule loi qui y soit en vigueur.
Que je voudrais pouvoir ôter toutes ces conclusions vagues, et mettre les anecdotes dont je les tire ! Parmi celles dont j’ai enrichi mon journal ces jours-ci, l’histoire de M. de La Fontaine me semble assez innocente.
« En 1810, M. de La Fontaine, jeune capitaine français, de la figure la plus intéressante, nous arriva à Florence, c’est un Florentin qui parle au café de la Bataille. Il s’établit chez Schneider, achète des chevaux, fait une grande dépense ; il va dans le monde et y traite même assez légèrement la cour de madame Elisa ; il ose, dans un bal masqué, plaisanter madame de Montecati** sur une découverte récente due au génie de cette dame. Le lendemain il reçoit l’ordre de partir ; alors il avoue à M. Duter*** qu’il est horriblement blessé d’un coup de pistolet chargé avec des clous ; il a offensé des gens d’Udine qui l’ont assassiné. La princesse oublie son ordre ; le jeune capitaine était de nouveau reçu dans le monde, lorsqu’un matin il se présente tout pâle à M. Duter*** : « Je viens de reconnaître les gens qui m’ont assassiné à Udine. — Ne craignez rien, lui dit le sage commissaire, je vous sauverai, quoique je n’ignore pas pourquoi l’on vous en veut. » Le capitaine avait trempé dans une petite conspiration contre Buonaparte ; et, trouvant les ressources des conjurés ridicules, il le leur avait dit en ajoutant qu’il ne se mêlait plus de rien. M. de La Fontaine s’amuse à Florence encore quelques mois, et guérit ses blessures. Il part pour Naples et a soin de se tenir toujours avec les aides-de-camp du roi. Un matin, qu’il est à la chasse avec eux, on l’entend appeler au secours à vingt pas dans le bois. On accourt pour le voir tomber de deux coups de fusil, l’un lui casse le bras, l’autre la cuisse, et l’on poursuit vainement les assassins qui ont le temps de faire entendre ces paroles : Au revoir. »
Padoue, le 19 juin. — J’ai rencontré un grand, beau jeune homme, Allemand, riche, blond, grand seigneur. Il m’a parlé avec enthousiasme… d’un pantalon large qu’ils veulent établir en Allemagne. S’ils peuvent parvenir à restaurer un costume national, ils ne doutent pas que l’Europe ne leur accorde d’être une nation. Ce pauvre comte ! il met beaucoup d’importance à ce pantalon ; il l’estime bien plus que vingt journées comme Hohenlinden ou Marengo.
Ces pauvres Allemands meurent d’envie d’avoir du caractère. Dans le monde, c’est la marque à laquelle on reconnaît les gens qui n’en ont point[54].
Il est savant ; voyant que je manque du sens intérieur nécessaire pour comprendre le sublime de la redingote courte, des cheveux longs et du pantalon large, il me prouve au long les beautés de leur littérature. Je vois que les fiers Germains sont susceptibles comme des parvenus.
Les Allemands n’ont qu’un homme, Schiller, et deux volumes à choisir parmi les vingt tomes de Goethe. On lira la vie de ce dernier, à cause de l’excès de ridicule d’un homme qui se croit assez important pour nous apprendre, en quatre volumes in-8o, de quelle manière il se faisait arranger les cheveux à vingt ans, et qu’il avait une grand’tante qui s’appelait Anichen. Mais cela prouve qu’on n’a pas en Allemagne le sentiment du ridicule ; et quand on n’a pas ce sentiment, et qu’on veut à toute force faire de l’esprit, on est bien près de tomber dans ce qu’on ne connaît pas ; et quand on s’avise de juger de l’esprit des autres et de décider du haut de son tribunal tudesque, que Molière n’a fait que des satires tristes, on est bien près de faire rire l’Europe à ses dépens.
En littérature, les Allemands n’ont que des prétentions. Eux aussi ne seront quelque chose qu’après la liberté ; mais c’est le contraire des Italiens : ils veulent y arriver avec tant de science qu’ils y parviendront les derniers. Ce sont les brochures du colonel Massemback qui forment une langue, parce qu’au lieu de songer à montrer qu’il a bien de l’esprit, il ne songe qu’à expliquer clairement des idées qui l’intéressent vivement.
Je remarque que dans tout ce que font les Allemands, ils sont beaucoup plus influencés par un vain désir de faire effet, que par aucun transport d’imagination ou par la conscience d’une âme extraordinaire. Le goût se détermine tout seul vers le sujet pour lequel on se sert du talent :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies…
Mais ces choses-là ne sont pas à l’usage des Allemands ; leur affaire est de déclamer contre l’esprit, et l’esprit est un despote qu’ils adorent jusqu’à la duperie. Ils écrivent, non pas parce qu’ils sont tourmentés par leurs idées sur un sujet, mais parce qu’ils pensent avoir trouvé un sujet sur lequel, en prenant les peines convenables et faisant les recherches nécessaires, l’on peut parvenir à imaginer quelque chose de brillant : c’est dans ce sens qu’ils lisent et méditent. A la longue, ils parviennent à quelque point de vue étrange et paradoxal ; alors l’œuvre du génie est faite ; il ne s’agit plus que de l’établir avec toute leur artillerie d’érudition et de philosophie transcendante. Mais dans tout ce travail courageux, ils n’ont pas à se reprocher l’ombre d’une opinion à eux : si on les voit toujours travaillant comme des forçats, c’est pour arriver à prouver le système qu’ils trouvent brillant. Du reste, aucun sujet ne leur semble au-dessus de leur portée. Moins ils ont à dire, plus ils étalent leur grand magasin de principes logiques et métaphysiques.
Dans le fait, c’est un peuple bon, lourd et lent qui ne peut être mis en mouvement que par quelque impulsion violente et souvent répétée. Leurs auteurs, par exemple, lorsqu’ils en sont à leur second volume, perdent tout jugement, tout pouvoir sur eux-mêmes, et rien ne peut les empêcher de tomber dans les absurdités les plus outrées. La vérité n’est plus pour eux ce qui est, mais ce qui, d’après leur système, doit être.
Le plaisant, c’est leur philosophie, dans laquelle, dès l’abord, ils proscrivent l’expérience sous le nom d’empirisme. Après ce petit mot, on peut aller loin sans avancer ; je n’avancerai pas moi, car je sens que je m’ennuie moi-même. Que serait-ce si je rapportais les preuves de détail de tout ceci que je recueille depuis sept ans que j’habite l’Allemagne ?
A l’exception des deux grands poètes que j’ai cités, tous les Allemands ne doivent leur célébrité douteuse qu’à l’obscurité de leurs écrits. Il est aussi difficile de trouver un Italien qui ne soit pas verbeux, qu’un Allemand qui soit clair. Ils ne veulent pas comprendre qu’avant d’avoir des chefs-d’œuvres littéraires il faut avoir de belles mœurs ; or, on peut voir les Mémoires de madame la Margrave de Bareith, la sœur du grand Frédéric. Ce qu’il y a de pis pour les beaux-arts dans les barbares[55] que décrit cette princesse, c’est qu’ils manquent de naturel ; aussi, manquent-ils de belle prose, et c’est la prose qui est le thermomètre des progrès littéraires d’un peuple. La guerre de Trente Ans, de Schiller, est d’une emphase ridicule ; il y a loin de là à Hume et à Voltaire.
20 juin 1817. — Je me sépare enfin de mes chers Padouans, les larmes aux yeux. Je promets de revenir à la fête du Santo, au mois d’août : alors la population est doublée. Quant à mes Anglais, ils sont établis à Venise depuis quinze jours ; ils ont déclaré que Padoue était le plus triste trou de l’univers. Ils ont raison, pour qui ne voit pas le moral. Pour moi, je dirai toujours : Vive le despotisme de l’ancien gouvernement de Venise ! Je trouve un voyageur français qui m’est recommandé. Quels singuliers êtres ! Pour que le rôle de fat fût passable, il faudrait qu’au lieu d’affecter la satiété de toutes les jouissances, ils en eussent les transports. Les Français passent par là dans leur jeunesse ; il leur en reste un vernis de satiété. Les Italiens, au contraire, se livrent avec transport à la jouissance présente, et les transports de mon voisin augmentent les miens : il y a sans doute un effet nerveux. Mon Français m’a séché à fond pendant trois jours. J’ai été ravi de le voir partir. Sa présence est le plus grand malheur qui me soit arrivé pendant mon voyage. J’étais dans les cieux ; il me tiraillait de toutes ses forces pour me ramener à terre. J’écris ceci dans la barque courrière, vis-à-vis de Strà. Je m’arrête pour voir ce joli palais volé aux Pisani par Buonaparte[56].
Venise, le 21 juin. — Mon cœur est malade. L’opéra seria, et l’opéra seria joué par des cantatrices froides, ne peut que m’intéresser faiblement. Je m’amuse à voir déraisonner mes Anglais ; tout leur fait horreur dans ce pays : je parle à des Puritains.
Venise, 22 juin. — Rien à écrire : tout m’ennuie. Oserai-je vous le dire ? Vingt fois par jour je suis tenté de faire un paquet de toutes mes lettres de crédit, de les renvoyer à Berlin, de ne me réserver que deux cents louis, et de voler à Rovigo. Après tout, que puis-je perdre en Italie ? de l’argent. Je me surprends avec cette dangereuse maxime : Huit jours de bonheur valent mieux que dix ans de cette vie insipide que je mène avec mon ministre.
Venise, 23 juin. — La Marcolini chante ici le Tancredi. Elle fait admirer les restes d’une belle voix et d’un jeu ferme. Le moment d’enthousiasme pour la gloire, Alma gloria, va au cœur. Cet opéra de Tancredi est digne qu’on prenne la peine d’en corriger les paroles. M. Previda, homme d’esprit, et rédacteur du journal, me dit qu’on joue à la fois Tancrède à Barcelone et à Munich. Un jour, il dit à Vienne, dans la société, que Buonaparte était un grand général. On l’envoya servir trois ans, comme simple soldat, dans un régiment qui faisait la guerre. Il ne voulut jamais déserter.
Venise, 24 juin, à trois heures du matin. — Je viens d’entendre M. le duc de ***, qui joue supérieurement de la harpe. Je suis étonné de ses jugemens sur la musique : madame Al** se moque de moi. C’est une chose convenue en Italie, que mieux on joue d’un instrument, moins on est juge de ce qu’on joue. Je vois trois raisons :
1o La longue société avec des croque-notes ;
2o On est habitué à entendre sans enthousiasme les plus belles choses qu’on joue ;
3o Le difficile auquel on fait attention n’est pas le difficile d’émouvoir les cœurs. Je me rappelle l’anecdote contée par Collé, de ce secrétaire si bête, qu’il écrivait, sans s’en douter, une lettre où l’on parlait de lui : il songeait à former de beaux caractères. Le cœur d’un homme fort sûr sur instrument est différent du mien ; il trouve du plaisir dans cette harmonie compliquée qui montre la science du compositeur, et fait paraître l’habileté de l’exécutant. Plaire aux sens, ou toucher les cœurs n’est rien pour lui ; mais son plaisir n’en existe pas moins, et peut être fort vif. — Pour la musique, j’éprouve des différences, de jour à jour, aussi sensibles qu’un accès de fièvre.
Venise, 24 juin. — Ce soir, au café de Florian, sur la place Saint-Marc, vers les une heure, il y avait quarante ou cinquante femmes de la haute société. On me conte que dans une tragédie, au théâtre San Mozè, on voyait un tyran qui présente son épée à son fils, et lui ordonne d’aller tuer sa bru. Ce peuple heureux ne put pas supporter la force de cette touche de clair-obscur ; toute la salle poussa de grands cris, et ordonna au tyran de reprendre l’épée qui était déjà dans les mains de son fils. Ce jeune prince s’avança vers l’orchestre, et eut beaucoup de peine à faire sa paix avec le public, en lui assurant qu’il était loin de partager les sentimens de son père ; il donna sa parole d’honneur que, si le public voulait lui accorder seulement dix minutes, il le verrait sauver sa femme.
Les comédies de Goldoni en dialecte vénitien sont des peintures flamandes, c’est-à-dire pleines de vérité et d’ignoble des mœurs du petit peuple de l’époque de volupté et de bonheur qui précéda l’anéantissement de la république. Les mœurs de la haute société auraient donné d’excellentes comédies ; mais il fallait au peintre le génie de Collé dans la Vérité dans le Vin, et la force sublime de d’Églantine dans l’Orange de Malte. Un év*** voulant engager sa nièce à être la maîtresse d’un prince, tout en lui faisant des remontrances.
Je ne puis absolument pas conter l’anecdote du Juif dans le lit pour réavoir les diamans, de la jolie femme revenant de chez le patriarche, pour sauver un malheureux injustement condamné, et trouvant son amant au sortir de sa gondole. L’excuse qu’elle lui fait est ce que j’ai vu de plus divin dans aucune anecdote : c’est comme le doge Mocenigo, prenant à part le jeune prince allemand Anch’ a mi. J’en sais une trentaine de ce genre : c’est ce qu’il y a de plus fou, et jamais la moindre teinte d’odieux. On aperçoit dans tous les caractères, depuis la simple Fantesca jusqu’au Doge, l’habitude des dispositions qui font le bonheur. Je ne connais rien qui fasse plus enrager les Anglais, gens d’esprit, que ces anecdotes-là. Sans le dire, ce peuple heureux savait, depuis cent ans, qu’il n’y a de vicieux que ce qui nuit.
Le Baruffe Chiozotte, Ser Brontolon, sont d’excellentes comédies bourgeoises, s’il peut y avoir de l’excellent au théâtre, sans grandiose dans l’âme du poète.
Venise, 25 juin. — Je reçois à la fois toutes les lettres qu’on m’a écrites de Paris, depuis quatre mois. Plaisir bien doux, diversion profonde !
Je vois que, depuis cette belle loi des élections que nous devons toute entière au génie ferme de notre Roi, la nation s’avance au galop vers le bon sens anglais. L’année 1816 sera marquée dans l’histoire par cette note marginale : Éducation de la France.
Avec la retraite de Fleury va disparaître l’ancien bon ton français. L’École des Bourgeois sera inintelligible dans trente ans. Que deviendront les arts au milieu de cette déroute générale de toutes les idées gothiques ? La peinture fera des progrès, la musique tombera ; il y a un élément raisonnable dans la peinture, et la raison va centupler de force. Il faut un certain repos de l’âme, une certaine mélancolie pour goûter la musique, c’est ce que donne un soleil brûlant :
I am never merry when I hear sweet music.
Shak.
Or, il va y avoir en France une prodigieuse activité des esprits. Chaque degré qui nous sépare du bon sens américain sera emporté par une bataille ; et, pendant six mois, cette bataille paraîtra la plus grande chose du monde. Quand la vie active est trop forte, elle comprime, elle étouffe les beaux arts. C’est Édimbourg qui est la capitale de la pensée en Angleterre. Quand il n’y a plus de vie active, les arts tombent dans le niais comme à Rome. Ce qui rend précieux le désert moral de l’Italie, c’est que, même avec les discussions des deux Chambres, ce pays mettra toujours son bonheur dans les beaux-arts. Le théâtre de Saint-Charles a attaché les Napolitains à leur roi, plus que la meilleure constitution.
Il est impossible que les Français sentent jamais la musique. Dans ce genre, ils ont le métalent le plus marqué ; ils applaudissent à ce qui est faux et laissent passer les beautés, en disant : C’est commun ; ceci paraîtra incroyable, je le sens. Allez en 1817 à leur opéra qui coûte sept cent mille francs à la nation (Fernand Cortez, Œdipe à Colone, juin 1817) ; voyez comme ils se laissent mystifier par madame Catalani pour leur théâtre italien. Cette troupe qui coûte cent soixante mille francs serait sifflée à Brescia. Avec cette somme et les recettes, rien de plus facile que d’avoir un opéra aussi bon que Milan[57]. Mais je m’arrête ; de tout temps on les fâcha en leur parlant musique : c’est le seul article sur lequel ils soient bêtes. Assurément cela vaut mieux que d’être puritains comme les Anglais, ou pédans comme les Italiens.
Il n’y a plus d’acteurs à Paris depuis qu’il n’y a plus de sifflets. En Italie, l’on n’a pas encore transporté au théâtre la loi qui régit la littérature.
Venise, 26 juin. — A une heure du matin, au pavillon du jardin fait par le vice-roi. — Je n’ai pas le cœur à écrire. Je regarde cette mer tranquille, et au loin cette langue de terre qu’on appelle le Lido qui sépare la grande mer de la Lagune, et contre laquelle la mer se brise avec un mugissement sourd ; une ligne brillante dessine le sommet de chaque vague ; une belle lune jette sa paisible lumière sur ce spectacle tranquille ; l’air est si pur que j’aperçois la mâture des vaisseaux qui sont à Malamocco dans la grande mer, et cette vue si romantique se trouve dans la ville la plus civilisée. Que j’abhorre Buonaparte de l’avoir sacrifiée à l’Autriche ! — En douze minutes, ma gondole me fait longer toute la Riva dei Schiavoni, et me jette sur la Piazetta, au pied du lion de Saint-Marc. — Venise était plus sur le chemin de la civilisation que Londres et Paris. Aujourd’hui, il y a cinquante mille pauvres. On offre le palais Vendramin, sur le grand canal, pour mille louis. Il en a coûté à bâtir vingt-cinq mille, et en valait encore dix mille en 1794.
Où trouver ailleurs qu’à Venise des gens comme Giacomo Le*** ? Cette société me plaît trop : je suis malheureux. Les plus brillans salons de Paris sont bien insipides et bien secs comparés à la société de madame Benzoni. Cela est vrai pour moi, et serait probablement très-faux pour les trois quarts de mes amis de Paris. Plus on est aimable, moins on sent la musique et les grâces de la société vénitienne.
Quelle gaîté que celle de la société avec laquelle je dîne au Pelegrino ! Chacun a des fonctions ridicules et imposantes adaptées à ses ridicules, et prises des animali parlanti de Casti. — Poésies de ce jeune Bolonais établi à Venise. Que je serais heureux de ne jamais quitter ce pays ! Quelle soirée délicieuse que celle passée dans le jardin de M. Cornaro !
Venise, le 27 juin 1817. — L’on m’a présenté au spectacle à lord Byron. C’est une figure céleste ; il est impossible d’avoir de plus beaux yeux. Ah ! le joli homme de génie ! Il a à peine vingt-huit ans, et c’est le premier poète de l’Angleterre et probablement du monde. Lorsqu’il écoute la musique, c’est une figure digne de l’idéal des Grecs.
Au reste, qu’on soit un grand poète, et de plus le chef d’une des plus anciennes familles d’Angleterre, c’en est trop pour notre siècle ; aussi, ai-je appris avec plaisir que lord Byron est un scélérat. Quand il entrait dans le salon de madame de Staël, à Copet, toutes les dames anglaises en sortaient. Ce pauvre homme de génie a eu l’imprudence de se marier ; sa femme est fort adroite, et renouvelle à ses dépens la vieille histoire de Tom Jones et de Blifil. Tout homme de génie est fou, et de plus imprudent ; celui-ci a eu la noirceur de prendre une actrice pendant deux mois. S’il n’eût été qu’un sot, on eût à peine remarqué qu’il suivait exemple de tous les jeunes gens riches ; mais on sait que M. Murray, libraire, bon calculateur, donne à celui-ci deux guinées pour chaque vers qu’il lui envoie : c’est absolument la contre-partie du comte de Mirabeau. Les féodaux d’avant la révolution, ne sachant que répondre à l’aigle de Marseille, découvrirent qu’il était un monstre.
Le Provençal s’en moquait ; il paraît que le Breton a pris la chose au tragique ; l’injustice de la société anglaise le rend, dit-on, triste et misantrope. Grand bien lui fasse ! Si à vingt-huit ans, quand on a déjà à se reprocher six volumes de beaux vers, on pouvait connaître le monde, il aurait vu que pour l’homme de génie, au dix-neuvième siècle, il n’y a pas d’alternative : ou c’est un sot, ou c’est un monstre.
En tous cas, c’est le plus aimable monstre que j’aie jamais vu ; en poésie, en discussions littéraires, il est simple comme un enfant : c’est le contraire d’un académicien. Il parle le grec ancien, le grec moderne, l’arabe. Il apprend ici l’arménien d’un papa arménien qui travaille à un ouvrage important sur le lieu précis où était situé le paradis terrestre. Le lord, dont le génie sombre adore les fictions orientales, traduira ce paradis en anglais.
A sa place, je me ferais passer pour mort, et je recommencerais une nouvelle vie comme M. Smith, bon négociant à Lima.
Fuzina, 27 juin. — Je me précipite hors de Venise. Je ne veux plus m’occuper que d’idées sèches.
Milan, le 10 juillet 1817. — Je n’ai rien écrit : les opéras, la musique, les tableaux, Venise, Trévise, Vicence, Vérone, Brescia, tout cela a passé devant mes yeux comme un songe. — Par devoir, cependant, je cherche à me rappeler quelques observations ; je me souviens qu’à Vérone je trouvai au café vis-à-vis l’Amphithéâtre, Vestri, cet excellent acteur. Il me dit, en d’autres termes, le fameux sonnet de Lope-de-Vega, relatif aux six clefs sous lesquelles il enfermait Térence. « J’arrive de Brescia : le premier jour, j’ai donné de la bonne comédie, on est resté froid ; le lendemain, j’ai fait le polichinelle, on nous a porté aux nues, et nous avons eu six cents francs de recette tous les jours, tous frais faits. »
Le soir, drame abominable traduit de l’allemand ; nos perruquiers siffleraient cela, et jamais peut-être ce grand acteur ne m’a fait plus de plaisir. Il jouait ce lieu commun si ancien, un père qui par orgueil ne veut pas donner sa fille à un jeune lord, dont le père a perdu la vie sur l’échafaud. Ce n’était point du naturel plat à la Goldoni ; il donnait de nouvelles idées, et cependant ne sortait pas de la nature.
Le lendemain, Vestri parut dans il Disperato per eccesso di buon core ; c’est un de ses triomphes, il y est aussi supérieur que dans l’Ajo nell’ imbarrazzo et dans le Bourru bienfaisant. Tout cela est invisible à l’étranger qui ne s’est pas fait à la cantilena du dialogue italien ; je fus trois mois en Angleterre avant de m’accoutumer au chant de la langue anglaise ; pour le nôtre, il paraît que les étrangers ne peuvent pas s’y faire[58]. — A Brescia, on donne une comédie où l’on badine la mode des cavaliers servans et des maris qui ferment les yeux pour avoir de bonnes entreprises dans les fourrages. L’auteur, qui est maladroit et sans nul talent, tombe à tous momens dans des grossièretés incroyables, mais fort amusantes pour l’étranger, car elles sont vraies. Ce qui est plus amusant, c’est ce que m’a dit en propres termes le fils de mon banquier. « Il serait plaisant que nous vinssions au théâtre pour nous voir tourner en ridicule. Ce soir, au second acte, comme j’entre dans une loge, j’entends une réplique de la soubrette, qui semblait faite exprès pour moi ; tout le monde me regarde, je ne savais quelle contenance tenir ; et il faudrait applaudir à un tel genre ! Des sifflets, per dio ! des sifflets. »
Cela seul, et le malheur d’avoir la peinture des mœurs écrite dans une langue morte, suffit pour empêcher la naissance de la comédie. Quant à Vestri, il a deviné le dialogue italien ; un prince qui aimerait les arts, le ferait bien vite professeur dans un Conservatoire. Un tel homme aurait la plus heureuse influence sur le récitatif obligé qui est aujourd’hui la seule ressource qui reste aux belles voix pour toucher les cœurs. Ce n’est que dans ces morceaux qu’on entend encore ce chant spianato, qui est le sublime des efforts d’une belle voix, et que l’on prend en France pour le chant d’un commençant.
La musique est une peinture tendre ; un caractère parfaitement sec est hors de ses moyens. Comme la tendresse lui est inhérente, elle la porte partout, et c’est par cette fausseté que le tableau du monde qu’elle présente ravit les âmes tendres et déplaît tant aux autres. L’écueil du comique, c’est que les personnages qui nous font rire ne nous semblent secs, et n’attristent la partie tendre de l’âme : c’est ce qui, pour certaines gens, rend le charme d’un bon opéra-buffa si supérieur à celui d’une bonne comédie ; c’est la réunion de plaisirs la plus étonnante. L’imagination et la tendresse sont actives à côté du rire le plus fou.
Le comte T** de Brescia me fait remarquer qu’il y a bien moins d’amateurs de musique en Italie que je ne l’imaginais. Beaucoup d’âmes fortes disent que c’est un plaisir d’esclave, et sont pour la comédie et surtout pour la tragédie. Il ajoute : « Vous connaissez trop tôt les grands modèles ; chez vous l’émulation est réprimée par le désespoir. Remarquez que la plupart des auteurs originaux ont presque entièrement manqué d’éducation. On ne va loin que quand on ne sait où l’on va ; ainsi notre Alfieri se jeta dans la poésie dramatique, sachant aussi peu ce que c’était que poésie que ce que c’était que drame ; il écrivit sa première pièce[59] sans savoir même l’orthographe de la langue dans laquelle il prétendait se faire admirer. Une fois que son caractère de fer eut donné dans cette idée, il attaqua les difficultés avec toute la véhémence de son orgueil ; mais s’il eût mieux connu les modèles, il n’eût jamais mis là son orgueil. Le défaut contraire étouffe peut-être la moitié des génies qui naissent à Paris. »
Nous parlions poésie à propos de M. Cesare Arrici, jeune poète de Brescia, connu par un poëme champêtre. M. Arrici n’a pas inventé un nouveau style dans la Jérusalem détruite, poëme épique qu’il achève ; mais il imite admirablement les styles des grands poètes italiens. On se dit en le lisant, telle octave est du Tasse, telle autre de Monti ; mais la lecture ennuie. Quel succès aurait un tel poète en France !
PENSÉES QUI ME SONT RESTÉES DE VENISE.
Les yeux ont leurs habitudes, qu’ils prennent de la nature des objets qu’ils voient le plus souvent. Ici, l’œil est toujours à cinq pieds des ondes de la mer, et l’aperçoit sans cesse. Quant à la couleur, à Paris tout est pauvre, à Venise tout est brillant : les habits de gondoliers, la couleur de la mer, la pureté du ciel que l’œil aperçoit sans cesse réfléchie dans le brillant des eaux. Le gouvernement, encourageant la volupté et éloignant des sciences, le goût des nobles pour avoir de beaux portraits, telles sont les autres causes du caractère de l’école de Venise. Comparez le ciel de l’entrée d’Henri IV, et le ciel des Noces de Cana de Paul Véronèse.
Pendant que leurs maris et leurs amans sont à la pêche, les femmes de Malamorio et de Palestrina chantent sur le rivage des stances du Tasse et de l’Arioste ; leurs amans leur répondent du milieu des eaux par la stance suivante.
« La volupté, me disait le comte C***, et le peu d’habitude de lire, font qu’on accorde si peu d’attention, qu’il faut dans la prose italienne tout expliquer avec le plus grand soin. Au moindre sous-entendu qui n’est pas palpable, on ferme le livre comme obscur ; de là l’impossibilité du piquant. Je ne connais pas chez nous une seule phrase dans le genre des Lettres persanes. »
Ce même comte me fait une observation que je n’approuve pas, mais que je rapporte pour montrer combien ce peuple, qui a des passions et qui n’a point eu de Louis XIV, est plus près de la nature. Il me montrait à Trévise, qui par parenthèse a la physionomie d’une synagogue, il me montrait, pour me le faire admirer, un tableau de cet excellent coloriste Paris Bordone. Hérode écoute froidement saint Jean qui le prêche avec tout l’enthousiasme de l’inspiration ; mais un grand chien barbone qui est couché aux pieds du roi, et un petit chien de Bologne qu’on aperçoit sous le bras d’Hérodias, aboient au prophète. En effet, tous les êtres animés correspondent par le langage des yeux : cela rappelle saint Bernard prêchant en latin aux Germains qui n’y comprenaient pas mot, et les convertissant par milliers. De nos jours, Kant a recommencé ce miracle.
Je rencontre à Venise, chez lady B., une jeune Anglaise, héritière de huit cent mille livres de rente, qui est partie toute seule de Londres pour venir ici voir son père. Un de ses tuteurs s’est opposé à une idée si singulière ; l’autre, par respect pour la liberté, lui a remis mille guinées qu’elle a placées en or effectif dans son sac à ouvrage. Elle a pris des habits fort simples, et toute seule, sans savoir dix mots de français, est montée dans la diligence. De diligence en diligence, et toujours toute seule, elle est arrivée à Venise, d’où son père s’était embarqué trois jours auparavant pour Constantinople. Tant de tendresse filiale méritait un plus heureux hasard. Elle a écrit à son père pour lui demander la permission d’aller le joindre. C’est une personne assez jolie et de la plus admirable simplicité ; j’ai eu un vrai plaisir à faire la conversation avec elle. Cette course exige plus de courage que pour un homme faire deux ou trois fois le tour du monde. J’indique cette jeune Anglaise à nos beaux de Paris ; certainement elle épousera qui saura lui plaire, et elle a déjà d’assuré plus de huit cent mille livres de rentes. — De pareils traits me font aimer la nation anglaise.
Rien de singulier comme des familles anglaises de l’high life, parlant toujours de la santé de Son Excellence ou de l’honneur qu’on a eu d’être présenté à Son Altesse, et cela avec un ton de respect religieux, ridicule en France même au faubourg Saint-Germain. Les fashionables anglais sont plus efféminés que la plus aimable petite maîtresse du temps de madame Dubarry : une araignée les fait évanouir.
Sur les tableaux d’apparat dont j’ai vu une quantité prodigieuse à Vérone et Vicence : un tableau d’apparat comme l’entrée d’Henri IV est la peinture d’une comédie ; un tableau d’idéal comme Énée et Didon, est la peinture de ce qu’il y a de plus intéressant et de plus vrai dans le cœur humain.
Conversation étonnante avec deux nobles piémontais à Dezenzano, promenant sur le lac de Garde. Si j’étais roi, tous mes ambassadeurs seraient Piémontais ; c’est le peuple le plus sagace de l’univers. Tout ce qui est frivole ne les arrête pas un instant, ils mettent sur-le-champ le doigt sur la plaie ; en cela, bien supérieurs aux Français qui s’amusent à chercher les facettes épigrammatiques. L’un d’eux rajeunit dans son dialecte par une expression plus belle que Tacite, tant elle montre de disinganno de tout, cette vieille vérité : le gouvernement de la grande île de Madagascar est aussi illibéral et plus, que celui d’aucun petit royaume despotique ; seulement, il est forcé à plus d’hypocrisie. Il finit par cet excellent mot de M. Say : Jugez un gouvernement par ceux qu’il place.
A Venise, V… ne voulait pas applaudir Mozart parce qu’il est All***d : on voit l’esprit général que je suis loin d’approuver.
Il y a à Venise un Anglais qui a enlevé sa belle-sœur et l’a ensuite épousée. Cette petite plaisanterie lui a coûté trente mille livres sterlings[60] ; il a remercié dans les journaux le mari malheureux de lui avoir fourni cette occasion de prouver son amour. A Venise, aucune Anglaise ne reçoit cette dame ; mais comme elle est aimable, on la rencontre dans toutes les sociétés italiennes. Jamais imagination la plus glacée ne pourra se figurer les détails de l’intérieur de ces deux amans passionnés. Il n’y a pas le moindre nuage, mais bien des détails de froideur et d’apparente indifférence, qu’une Française ne supporterait pas une demi-journée, fût-ce d’un roi. Je sais ce dont je parle à n’en pas douter, et je ne puis rassasier mon étonnement ; j’attribue cela à la morgue nationale. Un Anglais se croirait déshonoré si un être quelconque pouvait croire qu’il est nécessaire à son bonheur.
A Vérone, l’on m’a montré de loin un des deux marquis Pindemonti. C’étaient deux nobles de terre ferme ; l’un avait plus de culture : il est mort depuis peu ; l’autre a plus de génie naturel : je pense que ce sont de ces poètes dont le mérite ne s’étend pas au delà de la langue qu’ils ont écrite. Je n’ai pas eu la patience de lire toutes les tragédies d’Hyppolite Pindemonti. J’ai trouvé, ce me semble, une scène ou deux dans sa Geneviève : c’étaient des gens du meilleur ton, fort aimables et fort aimés des dames.
Milan, 15 juillet, dans le jardin anglais de la Villa B***. — J’ai traversé Padoue sans m’arrêter ; je n’avais pas envie de parler. Je me retrouve à Milan depuis huit jours, mais je suis mort pour les arts ; ce qui me plaît me fait mal : à peine les intérêts les plus sérieux de la politique ont-ils quelque prise sur moi. Je vous ai juré de ne pas vous ennuyer des cris de la philosophie contre le despotisme ; je n’ai rien à vous dire. J’ai lu le Déserteur de Sedaine. Je comprends qu’on déserte et qu’on aime à dire : Oui, je déserte !
Milan, le 16 juillet 1817. — Je ne manque pas une soirée au théâtre de la Scala, et j’y retrouve ces sensations délicieuses que j’avais, à Bologne, augmentées de tout le charme des regrets.
Ce soir, j’ai vu la première représentation de la Gazza ladra (la Pie voleuse), musique de Rossini ; de la Mirra, ou la Vengeance de Vénus, ballet héroïque de Viganò ; et de la Magie dans les bois, ballet comique : tout cela a été donné le même jour. Je manque de termes pour exprimer le plaisir que m’ont fait les décorations. MM. Peregò, Landriani, Fuentès, Sanquirico, sont des peintres, et de grands peintres. Chaque décoration, peinte à la colle, n’est payée que vingt sequins (240 fr.) ; mais l’administration s’engage à en demander vingt chaque année à chacun de ces messieurs. Ce soir, jour de prima recita, toutes les femmes étaient en grande parure dans les loges ; c’est-à-dire les bras et la gorge nus, avec de grands chapeaux garnis de plumes immenses et très-belles : il faut cela, autrement l’on ne serait pas aperçu du parterre. Le silence a été extrême ; l’on ne fait pas de visite la prima sera. J’ai remarqué la très-mauvaise disposition du parterre ; il est si horizontal, que l’on ne peut pas voir les jambes des danseuses : on devrait imiter celui de l’Opéra de Paris.
Les premières représentations sont toujours le samedi au théâtre de la Scala, parce que le vendredi est le jour de repos. Il n’y a pas de spectacle les jours anniversaires de la naissance et de la mort des derniers souverains de l’Autriche, ce qui déplaît fort.
Le spectacle de ce soir a duré cinq grandes heures, et tout était nouveau.
Rossini a voulu se rapprocher du fracas de la musique allemande. Avec une imagination aussi audacieuse que brillante, et les inspirations d’un génie vraiment original, quelque genre qu’il prenne, il est sûr de plaire, pourvu qu’il veuille accorder un peu d’attention à son ouvrage. On l’a fort applaudi ; les motifs de ses airs sont nobles, l’idée dominante, chose si nécessaire à la musique pour qu’elle puisse être comprise ; l’idée dominante est admirablement rappelée dans les morceaux d’ensemble ; il les conduit en homme supérieur. Les phrases qu’il rejette feraient la fortune d’un compositeur ordinaire ; mais il se méfie trop du public, sans cesse il sacrifie à la manie de briller les choses qui ne sont que raisonnables et justes ; ainsi, telle phrase de chant qu’il met dans la bouche d’un jardinier, ne serait point trop peu brillante pour le comte Almaviva ou tel autre jeune seigneur de la cour. On a couvert d’acclamations un terzetto, un duetto et un quintetto. Les commencemens de ces morceaux sont superbes ; mais pour plaire aux amateurs du genre savant, la stretta n’est plus dramatique : c’est un morceau de symphonie qu’on dirait volé à Beethoven. Les sons les plus étranges sont combinés et amenés avec beaucoup d’adresse, mais certainement n’ajoutent rien à l’expression des paroles passionnées que prononcent les personnages.
Pour arracher les suffrages des amateurs du style noble qui, par tous pays, sont ceux qui en sont le plus loin dans la nature, Rossini annonce l’arrivée de Gianetto, par exemple, le soldat, fils du fermier et amoureux de la servante, comme l’entrée de César ou d’Alexandre.
Du reste, cet opéra a le défaut des grands maîtres : les personnages sont toujours en scène. Madame Belloc ne quitte pas le théâtre ; les terribles accompagnemens à l’allemande ne peuvent étouffer sa voix et encore moins celle de Galli. Dès que les accens admirables de ce grand acteur se font entendre, ils couvrent toutes les parties, orchestre comme chanteurs. Galli fait un père malheureux ; on retrouve l’acteur étonnant qui a fait verser tant de larmes dans l’Agnèse (c’est le caractère de Lear) et dans le prince hongrois de la Testa di Bronzo. La jeune Galianis, avec sa belle voix de contr’alto, qui n’a que cinq ou six notes, mais d’une force et d’une pureté étonnantes, a été extrêmement applaudie ; elle a une figure aussi belle que son chant. Un débutant, le signor Ambrosi, a fait beaucoup de plaisir ; c’est un homme de la société. Mais il y avait trop de plaisirs. Je suis mort de fatigue, ce qui m’a empêché de rire d’un usage français et ridicule qui s’introduit ici. Après la pièce, lorsqu’on a demandé les acteurs, Galli et Rossini se sont embrassés tendrement sur la scène.
Milan, le 17 juillet. — Ce grand poète muet, Viganò, n’a point suivi les traces d’Alfieri dans sa Mirra. L’action commence par le choix d’un époux que Cynire destine à Mirra ; peu à peu cette fille malheureuse paraît en proie à son fatal amour, et sa mort trop prévue termine l’action. Malgré le malheur du sujet, jamais spectacle ne fut plus plein de vie ; quand on en sort, on est poursuivi par dix ou douze ensembles de groupes qui remplissent l’imagination comme le souvenir de beaux tableaux. A chaque représentation, on aperçoit de nouveaux détails enchanteurs ; le mouvement des masses frappe par la singularité, l’ordre, la variété ; et, quoique tout surprenne, rien ne semble sortir de la nature. L’œil le plus accoutumé à ce qu’il y a de plus sublime dans le beau pittoresque, ne peut s’empêcher de reconnaître le génie d’un grand peintre. Les spectateurs s’attendaient à un plaisir extrême ; ils n’ont eu que les sensations que comporte ce sujet malheureux. On peut juger si Viganò a travaillé con amore ; la Pallerini faisait le rôle de Mirra.
Il a dirigé la distribution des couleurs dans les vêtemens qui sont magnifiques ; et ce qui est bien plus rare, qui font plaisir à l’œil. Tout le monde convenait hier, et encore plus ce soir, que jamais on n’avait vu une si piquante variété réunie à tant d’harmonie ; mais quelque grand que Viganò ait été dans le coloris des costumes, M. Sanquirico me semble le surpasser par ses divines décorations. Elles sont telles, que ce soir nous remarquions que personne ne peut même imaginer rien de mieux : c’est la perfection d’un art.
Au milieu de l’enthousiasme excité par cette belle production pittoresque, la musique a paru faible, les pas de danse n’ont pas semblé réunir la grâce à la nouveauté. Les amateurs regrettaient Paris, non certes pour l’action des ballets qui, négligeant le dramatique, ennuient bientôt et ne peuvent se comparer à ceci, même pour un instant. Mais si Paul, Albert, Mlle Bigotini, Mlle Bias, paraissaient dans le ballet de ce soir, il offrirait l’ensemble parfait de ce que l’état actuel de l’art peut offrir de plus enchanteur. Les femmes, palpitantes d’intérêt pour les souffrances de la pauvre Mirra exposées avec un art si charmant, imposaient silence ce soir, même aux doux commentaires de la galanterie. A la lettre, on ne respirait pas dans les loges.
Du reste, on était fort en colère contre Rossini et Viganò, qui, tout occupés de leurs plaisirs, font attendre le public depuis deux mois. Ils sont aimables, et ne peuvent jamais se résoudre à refuser une villegiatura aux Colli di Brianza, ou sur les lacs.
J’ai été présenté ce soir au respectable comte Moscati, le d’Aubenton de l’Italie. Milan, dans ses beaux jours, avait plusieurs hommes célèbres qu’elle se plaisait à comparer aux nôtres. Le comte Paradisi, président du sénat, était le prince de Bén*** ; le général Teulié, le Desaix ; le comte Dandolo, si connu par le perfectionnement des vers à soie, le Chaptal de l’Italie ; Monti, célèbre par l’éloquence noble et délicate de ses adresses, était le comte Fontanes ; l’archevêque de Ravenne, Codronchi, grand-aumônier, rappelait, par son esprit et l’adresse de sa conduite, monseigneur de Boulogne. L’éloquence et les talens justifiaient ces parallèles flatteurs pour les deux nations ; du reste, la France n’a eu ni un homme aussi vertueux que Melzi, ni un ministre aussi fort, dans le sens despotique du mot, que le comte Prina. Désormais Milan est lié à la France par la chaîne des opinions, et la force de cette chaîne est incommensurable ; cette sympathie est d’autant plus solide, qu’elle a été précédée par une jalousie bien prononcée. A notre dernière retraite d’Italie, le comte Grenier ayant eu occasion d’envoyer un colonel de mes amis au général autrichien, ce colonel français, qui le croirait ! eut besoin d’invoquer le secours des housards ennemis pour traverser des villages qui se trouvaient sur sa route et qui voulaient l’écharper. J’ai vu sa calèche percée de cent coups de fourche ; le lieu de la scène était les bords du Pô, près de Plaisance.
J’oubliais la dernière représentation du Mahomet de Winter : c’est une imitation de Mozart ; l’ouverture est superbe. L’opéra languit faute de chant ; l’auteur a soixante-dix ans et est allemand. Il y a un terzetto singulier : Zopire prie pour ses enfans au fond du temple, Séïde arrive pour le mettre à mort accompagné de Palmire. On a fait répéter ce terzetto avec transport ; les Milanais trouvent ce chant superbe ; il n’y en a pas, ce n’est que de l’harmonie. La magnifique voix de Zopire-Galli fait la basse, la voix claire de mesdames Bassi et Festa, sur le devant du théâtre, forme une opposition frappante. L’accompagnement de violoncelle et de cor ébranle l’âme, une décoration magnifique et sombre achève de donner la couleur au sujet.
Galli chante au premier acte : La Patria sara sempre illesa. On applaudit avec fureur ; les larmes me viennent aux yeux.
Je vais passer quelques heures à Bergame, à cause de la belle vue ; je prends ma route par Monza, Monticello et Montevecchia. On peut courir les deux mondes sans trouver rien de comparable.
A Bergame, on a encore la fureur des musiques d’église. J’ai cru voir les Italiens de 1730.
Les beautés de la musique d’église sont presque toutes de convention, et, quoique Français, je ne puis me faire au chant à tue-tête. Rien ne coûte aux Bergamasques pour satisfaire leur passion ; elle est favorisée par deux circonstances, le célèbre Mayer habite Bergame ainsi que le vieux Davide. Marchesi et lui furent, à ce qu’il me semble, les Bernin de la musique vocale, des grands talens destinés à amener le règne du mauvais goût. Ils furent les précurseurs de madame Catalani, et Pachiarotti, le dernier des Romains.
Mayer eût pu trouver un sort plus brillant, mais la reconnaissance l’attache à ce pays. Né en Bavière, le hasard l’amena à Bergame, et le chanoine comte Scotti l’envoya au Conservatoire de Naples, et l’y soutint plusieurs années ; dans la suite, on lui offrit la chapelle de Bergame, et, quoiqu’elle ne soit que de douze ou quinze cents francs, les offres les plus brillantes n’ont pu l’attirer ailleurs. Je lui ai ouï dire à Naples, où il a fait la cantate de Saint-Charles, qu’il ne voulait plus voyager : en ce cas, il ne composera plus. Il faut toujours en Italie que le compositeur vienne sur les lieux étudier la voix de ses chanteurs et écrire son opéra. Il y a quelques années que l’administration de la Scala offrit dix mille francs à Paisiello ; il répondit qu’à quatre-vingts ans l’on ne courait plus les champs, et qu’il enverrait sa musique. On le remercia.