LIVRE TROISIÈME (continued 3)
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A la tribune, Mège commença avec une modération affectée, précisant, posant la question. Grand, maigre, noueux et tordu comme un sarment de vigne, il y soutenait des deux mains sa taille un peu courbée, interrompu souvent par la petite toux de la lente tuberculose dont il brûlait. Mais ses yeux étincelaient de passion derrière son binocle, et peu à peu sa voix criarde et déchirante s'élevait, tonnait, tandis qu'il redressait son corps dégingandé, dans une gesticulation violente. Il rappela que, près de deux mois auparavant, lors des premières dénonciations de la Voix du Peuple, il avait demandé à interpeller le gouvernement sur cette déplorable affaire des Chemins de fer africains; et il fit remarquer avec justesse que, si la Chambre, cédant à des sentiments qu'il voulait bien ignorer, n'avait pas ajourné son interpellation, la clarté serait faite depuis longtemps, ce qui aurait empêché la recrudescence du scandale, toute cette violente campagne de délations dont le pays écœuré souffrait. Aujourd'hui, on le comprenait enfin, le silence était devenu impossible, les deux ministres accusés si bruyamment de prévarication devaient répondre, établir leur parfaite innocence, faire sur leur cas la plus éclatante lumière; sans compter que le parlement entier ne pouvait rester sous l'accusation d'une vénalité déshonorante. Et il refit toute l'histoire de l'affaire, la concession des Chemins de fer africains donnée au banquier Duvillard, puis la fameuse émission de valeurs à lots votée par la Chambre, grâce à un maquignonnage effréné, à un marchandage et à un achat des consciences, si l'on en croyait les accusateurs. Et ce fut ici qu'il s'enflamma, qu'il en arriva aux pires violences, lorsqu'il parla du mystérieux Hunter, ce racoleur de Duvillard, que la police avait laissé fuir, tandis qu'elle était occupée à filer les députés socialistes. Il tapait du poing sur la tribune, il sommait Barroux de démentir catégoriquement qu'il eût jamais touché un centime des deux cent mille francs, inscrits à son nom sur la liste. Des voix lui criaient de lire la liste tout entière; d'autres, quand il voulut la lire, se déchaînèrent, en vociférant que c'était une indignité, qu'on n'apportait pas dans une Chambre française un pareil document de mensonge et de calomnie. Et lui continuait frénétique, jetait Sanier à la boue, se défendait d'avoir rien de commun avec les insulteurs, mais exigeait que la justice fût pour tous, et que, s'il y avait des vendus parmi ses collègues, on les envoyât le soir coucher à Mazas.
Debout au bureau monumental, le président sonnait, impuissant, en pilote qui n'est plus maître de la tempête. Seuls, parmi les faces congestionnées et aboyantes, les huissiers gardaient la gravité impassible de leurs fonctions. Entre les rafales, on continuait à entendre la voix de l'orateur, qui, par une brusque transition, en était venu à opposer la société collectiviste de son rêve à la criminelle société capitaliste, capable d'engendrer de tels scandales. Et il cédait de plus en plus à son exaltation d'apôtre, un apôtre qui mettait une obstination farouche à vouloir refaire le monde selon sa foi. Le collectivisme était devenu une doctrine, un dogme, hors duquel il n'y avait point de salut. Les jours prédits viendraient bientôt, il les attendait avec un sourire de confiance, n'ayant plus qu'à renverser ce ministère, puis un autre encore peut-être, pour prendre enfin le pouvoir lui-même, en réformateur qui pacifierait les peuples. Ce sectaire, ainsi que l'en accusaient les socialistes du dehors, avait du sang de dictateur dans les veines. Et, de nouveau, on l'écoutait, sa rhétorique de fièvre et d'entêtement avait fini par lasser le bruit. Lorsqu'il voulut bien quitter la tribune, les applaudissements furent très bruyants sur quelques bancs de la gauche.
—Vous savez, dit Massot au général, que je l'ai rencontré l'autre jour au Jardin des Plantes, avec ses trois enfants qu'il promenait. Il avait pour eux des soins de vieille nourrice... C'est un très brave homme, et qui cache son ménage de pauvre, paraît-il.
Mais un frémissement avait couru, Barroux s'était levé pour monter à la tribune. Il y redressa sa grande taille, dans un mouvement qui lui était habituel et qui rejetait sa tête en arrière. Sa belle face rasée, que gâtait seul le nez trop petit, prenait une majesté voulue, hautaine et un peu triste. Et, tout de suite, il dit sa mélancolie indignée, en beau langage fleuri, avec des gestes de théâtre, une éloquence de tribun romantique, où l'on devinait le brave homme, l'homme tendre, un peu sot, qu'il était au fond. Cependant, ce jour-là, il vibrait d'une réelle et profonde émotion, car son cœur saignait du désastre de sa destinée, il sentait crouler avec lui tout un monde. Ah! le cri de désespoir qu'il retenait, le cri du citoyen que les événements soufflettent et rejettent, le jour où il croit avoir droit au triomphe, pour son dévouement civique! S'être, dès l'empire, donné à la république, corps et biens; avoir lutté, souffert la persécution pour elle, l'avoir fondée ensuite, après les horreurs d'une guerre nationale et d'une guerre civile, au milieu de la quotidienne bataille des partis; puis, lorsqu'elle triomphait enfin, désormais vivante, inexpugnable, s'y sentir brusquement comme un étranger d'un autre âge, entendre les nouveaux venus parler une autre langue, défendre un autre idéal, assister à l'effondrement de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on révère, de tout ce qui vous a donné la force de vaincre! Les puissants ouvriers de la première heure n'étaient plus, Gambetta avait eu raison de mourir. Et quelle amertume pour les derniers vieux qui restaient, au milieu de la jeune génération intelligente et fine, qui souriait doucement, en les trouvant d'un romantisme démodé! Tout croulait, du moment que l'idée de liberté faisait banqueroute, que la liberté n'était plus l'unique bien, le fondement même de la république, qu'ils avaient si chèrement achetée, d'un si long effort.
Très droit, très digne, Barroux avoua. La république était l'arche sainte, les pires moyens se sanctifiaient pour la sauver, dès qu'elle pouvait être en péril. Et il conta l'histoire très simplement, tout l'argent de la banque Duvillard qui allait aux journaux de l'opposition, sous prétexte de publicité, tandis que les journaux républicains touchaient des sommes dérisoires. Comme ministre de l'Intérieur, il avait alors charge de la presse; et qu'aurait-on dit, s'il ne s'était pas efforcé de rétablir un juste équilibre, de façon que la puissance des adversaires du gouvernement ne s'en trouvât pas décuplée? Les mains se tendaient vers lui, vingt journaux, et des plus méritants, des plus fidèles, réclamaient leur légitime part. C'était cette part qu'il leur avait assurée, en leur faisant distribuer les deux cent mille francs portés à son nom, sur la liste. Pas un centime n'était entré dans sa poche, il ne permettait à personne de douter de sa probité, sa simple parole devait suffire. Et, à ce moment, il fut vraiment d'une grandeur admirable, tout disparut, sa médiocrité pompeuse, son emphase, il n'y eut plus qu'un honnête homme, frémissant, le cœur à nu, la conscience saignante de ce qu'il en arrachait de vérité, dans l'amère détresse d'avoir été à la peine et de comprendre qu'il ne serait point à la récompense.
Le discours, en effet, tombait dans un silence de glace. Barroux, naïf, qui avait cru à un élan d'enthousiasme, à une Chambre républicaine l'acclamant d'avoir sauvé la république, était envahi peu à peu lui-même par le souffle froid qui montait de tous les bancs. Tout d'un coup, il se sentit isolé, fini, touché par la mort. C'était en lui un écroulement, un vide de sépulcre. Pourtant, il continua, au milieu du terrible silence, avec une bravoure de pauvre homme qui achève de se suicider, voulant mourir debout, par amour des nobles et éloquentes attitudes. Sa fin fut un dernier beau geste. Lorsqu'il descendit de la tribune, la froideur s'aggrava, il n'y eut pas un applaudissement. Par comble de maladresse, il avait fait une allusion aux menées sourdes de Rome et du clergé, qui, selon lui, ne tendaient qu'à reconquérir les positions perdues et qu'à reconstituer plus ou moins prochainement la monarchie.
—Est-il bête! est-ce qu'on avoue! murmura Massot. Fichu, et le ministère avec lui!
Alors, ce fut au milieu de cette Chambre glacée que Monferrand monta rondement à la tribune. Le malaise était fait de la sourde peur que cause toujours la sincérité, de la désolation des députés vendus qui se sentaient couler à l'abîme, aussi de l'embarras des consciences devant les compromissions plus ou moins excusables de la politique. Et il y eut comme un soulagement public, lorsque Monferrand débuta, à toute volée, par le démenti le plus formel, tapant d'un poing sur la tribune, se donnant de l'autre des coups en pleine poitrine, au nom de son honneur outragé. Ramassé et court, la face en avant, avec son nez épais de sensuel et d'ambitieux, il fut un moment superbe, dans sa carrure, sous laquelle il cachait sa profonde finesse. Il niait tout. Non seulement il ignorait ce que voulait dire ce chiffre de quatre-vingt mille francs inscrit en regard de son nom, mais encore il mettait au défi la terre entière de prouver qu'il avait touché un sou de cet argent. Son indignation bouillonnait, débordait, au point qu'il ne se contentait pas de nier en son nom, qu'il niait aussi au nom de tous les députés, de toutes les Chambres françaises présentes et passées, comme si cette monstruosité d'un mandataire du peuple vendant son vote dépassait la honte des crimes prévus, tombait à l'absurde. Et les applaudissements éclatèrent, la Chambre réchauffée, délivrée, l'acclama.
Pourtant, des voix partirent du petit groupe socialiste, qui huaient, le sommant de s'expliquer sur les Chemins de fer africains, lui rappelant qu'il était ministre des Travaux publics lors du vote, exigeant enfin de savoir ce qu'il comptait faire aujourd'hui comme ministre de l'Intérieur, devant les délations, pour rassurer la conscience du pays. Et il escamota la question, il déclara que, s'il y avait des coupables, justice en serait faite, car personne n'avait besoin de lui rappeler son devoir. Puis, tout d'un coup, avec une force, avec une maîtrise incomparables, il exécuta le mouvement de diversion qu'il préparait depuis la veille. Son devoir, il ne l'oubliait jamais, il le faisait en soldat fidèle de la nation, à toute heure, avec autant de vigilance que de prudence. Ainsi ne l'avait-on pas accusé d'employer la police à il ne savait quel bas service d'espionnage, ce qui aurait permis au fameux Hunter de s'échapper? Eh bien! cette police si calomniée, il pouvait dire à la Chambre à quoi il l'avait réellement employée la veille, ce qu'elle avait fait pour la justice et pour l'ordre. La veille, au Bois de Boulogne, elle avait arrêté le pire des malfaiteurs, l'auteur de l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy, cet ouvrier mécanicien anarchiste, ce Salvat, qui, depuis plus de six semaines, déjouait toutes les recherches. Dans la soirée, on avait obtenu du misérable des aveux complets, la justice allait faire son œuvre promptement. Enfin, la morale publique était vengée, Paris pouvait sortir de sa longue terreur, l'anarchie serait frappée à la tête. Et voilà ce qu'il avait fait, lui, ministre, pour l'honneur et pour le salut du pays, pendant que d'immondes délateurs essayaient vainement de salir son nom, en l'inscrivant sur une liste d'infamie, œuvre inventée des plus basses manœuvres politiques.
Béante, frémissante, la Chambre écoutait. Cette histoire d'une arrestation qui lui tombait du ciel, dont pas un journal du matin n'avait parlé, ce cadeau que semblait lui faire Monferrand du terrible Salvat, lequel commençait à passer pour un simple mythe de scélératesse, toute cette mise en scène la soulevait comme devant un drame longtemps inachevé, et dont le dénouement éclatait soudain devant elle. Profondément remuée et flattée, elle fit une longue ovation à l'orateur, qui continuait à célébrer son acte d'énergie, la société sauvée, le crime châtié, sans oublier l'engagement d'être toujours et partout l'homme fort, maître de l'ordre. Et il conquit même les bancs de la droite, lorsque, se séparant de Barroux, il termina par un salut de sympathie aux catholiques ralliés, par un appel à la concorde des diverses croyances, contre l'ennemi commun, le farouche socialisme qui parlait de tout détruire.
Quand Monferrand descendit de la tribune, le tour était joué, il s'était repêché, la Chambre entière applaudissait, gauche et droite confondues, couvrant la protestation des quelques socialistes, dont la clameur ne faisait qu'ajouter à ce tumulte de triomphe. Des mains se tendaient vers lui, il resta un instant debout, bonhomme et souriant, mais d'un sourire où grandissait une inquiétude. Son succès commençait à le gêner, à lui faire peur. Est-ce qu'il aurait trop bien parlé? est-ce qu'au lieu de se sauver seul, il aurait aussi sauvé le ministère? C'était la ruine de tout son plan, il ne fallait pas que la Chambre votât sous le coup de ce discours qui venait de la bouleverser. Et il passa là deux on trois minutes d'anxiété véritable, à attendre, souriant toujours, si personne ne se levait pour lui répondre.
Dans les tribunes, le succès était aussi grand. On avait vu des dames applaudir. Et monseigneur Martha lui-même donnait les marques de la plus vive satisfaction.
—Hein? mon général, disait Massot en ricanant, voilà nos hommes de guerre d'aujourd'hui, et un rude homme, celui-là!... C'est ce qu'on appelle tirer son épingle du jeu. Seulement, c'est tout de même du bel ouvrage.
Enfin, Monferrand aperçut Vignon, poussé par ses amis, qui se levait et montait à la tribune. Alors, son sourire retrouva toute sa bonhomie malicieuse; et il reprit sa place au banc des ministres, pour écouter béatement.
Avec Vignon, tout de suite, l'air de la Chambre changea. Il était mince et correct à la tribune, avec sa belle barbe blonde, ses yeux bleus, son attitude souple de jeunesse. Mais surtout il parlait en homme pratique, d'une éloquence simple et directe, qui faisait paraître plus vides et plus emphatiques les déclamations de ses aînés. Il avait gardé de son passage dans l'administration une vive intelligence des affaires, une façon aisée de poser et de résoudre les questions les plus complexes. Actif, brave, sûr de son étoile, ayant la chance d'être trop jeune et trop adroit pour s'être encore compromis dans rien, il marchait à l'avenir, après s'être donné un programme un peu plus avancé que celui de Barroux et de Monferrand, afin d'avoir une raison de prendre leur place, après les avoir renversés, très capable d'ailleurs de réaliser ce programme, en tentant les réformes depuis si longtemps promises. Il avait compris que l'honnêteté, servie par la prudence et la finesse, aurait enfin son jour. Et, très posément, de sa voix claire, il dit ce qu'il y avait à dire, ce que le bon sens, la sourde conscience de la Chambre elle-même attendait. Certes, il était le premier à se réjouir d'une arrestation qui rassurerait le pays. Mais il ne voyait pas quel lien il pouvait y avoir entre cette arrestation et la triste affaire soumise à la Chambre. C'étaient là deux questions totalement différentes, il suppliait ses collègues de ne pas voter sous l'excitation passagère où il les voyait. Il fallait que la lumière fût complète, et ce n'était naturellement pas les deux ministres incriminés qui pouvaient la faire. Du reste, il se prononçait contre l'idée d'une commission d'enquête, il était d'avis qu'on devait simplement déférer les coupables, s'il y en avait, à la justice. Et il termina lui aussi par une discrète allusion à l'influence grandissante du clergé, en disant qu'il n'admettait les compromissions d'aucune part, repoussant aussi bien la dictature d'Etat que le réveil de l'ancien esprit théocratique.
Des «Très bien! très bien!» coururent d'un bout à l'autre de la Chambre, il n'y eut que quelques applaudissements, lorsque Vignon regagna sa place. Mais la Chambre s'était ressaisie, la situation apparaissait si nette, le vote, si certain, que Mège, dont l'intention était de parler encore, eut la sagesse de se résigner au silence. Et l'on remarqua l'attitude tranquille de Monferrand, qui n'avait cessé d'écouter Vignon avec complaisance, comme s'il rendait hommage au talent d'un adversaire; tandis que Barroux, depuis le froid de glace où venait de tomber son discours, était resté à son banc, immobile, d'une pâleur de mort, comme foudroyé, écrasé sous l'écroulement du vieux monde.
—Allons, ça y est! reprit Massot, fichu, le ministère!... Vous savez, ce petit Vignon, il ira loin. On dit qu'il rêve l'Elysée. En tout cas, le voilà désigné pour être le chef du prochain cabinet.
Puis, au milieu du brouhaha des scrutins qui s'ouvraient, comme il voulait s'en aller, le général le retint.
—Attendez donc, monsieur Massot... Quel dégoût, que cette cuisine parlementaire! Vous devriez le dire dans un article, montrer comment le pays est peu à peu affaibli, gâté jusqu'aux moelles, par des journées pareilles d'inutiles et sales discussions. Une bataille, où cinquante mille hommes resteraient par terre, nous épuiserait moins, nous laisserait au cœur plus de vie, que dix ans d'abominable parlementarisme... Venez donc me voir, un matin. Je vous soumettrai un projet de loi militaire, la nécessité d'en revenir à notre armée professionnelle et restreinte d'autrefois, si l'on ne veut pas que notre armée nationale, si embourgeoisée et d'une masse si illusoire, ne soit le poids mort qui coulera la nation.
Depuis l'ouverture de la séance, Pierre n'avait pas prononcé une parole. Il écoutait avec soin, d'abord dans l'intérêt immédiat de son frère, puis gagné peu à peu lui-même par la fièvre qui s'emparait de la salle. Une conviction se faisait en lui que Guillaume ne craignait plus rien; mais quel retentissement d'un événement à un autre, et comme cette arrestation de Salvat se répercutait ici! Les faits se rejoignaient, se traversaient, se transformaient sans cesse. Penché sur le bouillonnement de la salle, il y devinait les mille chocs des passions et des intérêts. Il avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon; il regardait la joie enfantine du terrible Mège, simplement heureux d'avoir remué le fond boueux de cette eau, où il ne pêchait jamais que pour les autres; et, maintenant, il s'intéressait à Fonsègue, très calme, dans le secret de l'avenir, en train de rassurer Dutheil et Chaigneux, tous deux effarés par la chute certaine du ministère. Puis, c'était toujours à monseigneur Martha qu'il revenait, c'était lui qu'il n'avait pas quitté des yeux, suivant les émotions de la séance sur sa face sereine et heureuse, comme si toute la dramatique comédie parlementaire se fût seulement jouée pour le lointain triomphe espéré par ce prêtre. Et, en attendant qu'on proclamât le résultat du vote, il n'entendait plus, à côté de lui, que Massot et le général causant tactique, cadres et recrutement, se querellant sur la nécessité d'un bain de sang pour toute l'Europe. Ah! la dolente humanité, toujours à se battre, à se dévorer, dans les parlements et sur les champs de bataille, quand donc désarmerait-elle pour vivre enfin selon la justice et la raison?
La confusion s'éternisa, au sujet des ordres du jour, une pluie d'ordres du jour, qui allaient de celui de Mège, très violent, à celui de Vignon, simplement sévère. Le ministère n'acceptait que l'ordre du jour pur et simple, et il fut battu: ce fut enfin celui de Vignon que vota la Chambre, à une majorité de vingt-cinq voix. Une partie de la gauche s'était certainement jointe à la droite et au groupe des socialistes. Toute une longue rumeur, montant de la salle, gagnant les tribunes, accueillit le résultat.
—Allons, dit Massot en partant avec le général et avec Pierre, nous en sommes à un ministère Vignon. Mais, tout de même, Monferrand s'est repêché. A la place de Vignon, je me méfierais.
Le soir, dans la petite maison de Neuilly, il y eut des adieux d'une simplicité et d'une grandeur émouvantes. Après la rentrée de Pierre, attristé, mais rassuré, Guillaume avait décidé formellement que, dès le lendemain, il irait reprendre à Montmartre sa vie et ses travaux habituels. Et, comme Nicolas Barthès, lui aussi, devait partir, la petite maison allait donc retomber dans sa solitude et dans sa désespérance.
Théophile Morin était venu, averti par Pierre de la douloureuse nouvelle; et, lorsque les quatre hommes se mirent à table, à sept heures, Barthès ne savait rien encore. Toute la journée, il s'était promené d'un bout à l'autre de sa chambre, de son pas lourd de lion en cage, vivant là, dans cet asile offert par un ami, en grand enfant héroïque qui ne s'inquiétait jamais des conditions du présent, ni des menaces du lendemain. Sa vie avait toujours été un espoir sans limites, qui toujours se brisait contre les bornes de la réalité. Tout ce qu'il avait aimé, tout ce qu'il avait cru acheter par près de cinquante ans de prison et d'exil, la liberté égalitaire, la république fraternelle, avait beau crouler déjà, donner à son rêve les plus durs démentis: il gardait quand même sa foi, la foi candide de sa jeunesse, certaine du prochain avenir. Il souriait divinement, lorsque les nouveaux venus, les violents qui l'avaient dépassé, le raillaient, le traitaient en bon vieillard. Lui-même ne comprenait rien aux sectes nouvelles, s'indignait de leur manque d'humanité, superbe et têtu dans son idée de régénérer le monde par la conception simpliste des hommes naturellement bons, tous libres et tous frères.
Et, ce soir-là, en dînant, se sentant avec des amis tendres, il fut très gai, il montra l'ingénuité de son âme, par l'absolue certitude où il était de voir son idéal se réaliser prochainement, malgré tout. Puis, comme il était un conteur exquis, lorsqu'il voulait bien causer, il eut des histoires charmantes sur ses diverses prisons. Il les connaissait toutes, et Sainte-Pélagie, et le Mont-Saint-Michel, et Belle-Ile-en-Mer, et Clairvaux, et les cachots transitoires, et les pontons empoisonnés, riant encore à certains souvenirs, disant le refuge qu'il avait partout trouvé dans sa libre conscience. Et les trois hommes qui l'écoutaient, étaient charmés, malgré l'angoisse qui leur serrait le cœur, à la pensée que cet éternel prisonnier, cet éternel banni, devait se lever de nouveau et reprendre son bâton, pour le départ.
Au dessert seulement, Pierre parla. Il dit de quelle façon le ministre l'avait fait appeler et les quarante-huit heures qu'il donnait à Barthès pour gagner la frontière, s'il ne voulait pas être arrêté. Le vieil homme, à la longue toison blanche, au nez en bec d'aigle, aux yeux toujours brûlants de jeunesse, se leva gravement, voulut partir tout de suite.
—Comment, mon enfant, vous savez cela depuis hier, et vous m'avez gardé, vous m'avez fait courir le risque de vous compromettre davantage, en restant dans votre maison!... Il faut m'excuser, je ne pensais pas au tracas que je vous donne, je croyais que tout allait s'arranger si bien!... Et merci, merci à Guillaume, merci à vous, des quelques jours si calmes que vous avez donnés au vieux vagabond, au vieux fou que je suis!
On le supplia de rester jusqu'au lendemain matin, il n'écouta rien. Un train partait pour Bruxelles, vers minuit, et il avait tout le temps de le prendre. Même il refusa formellement que Morin se donnât la peine de l'accompagner. Morin n'était pas riche, avait ses occupations. Pourquoi donc lui aurait-il pris son temps, lorsqu'il était si simple qu'il partît seul? Il retournait à l'exil, comme à une misère, à une douleur depuis longtemps connue, en Juif errant de la liberté, que son martyre légendaire pousse éternellement par le vaste monde.
A dix heures, dans la petite rue endormie, lorsqu'il prit congé de ses hôtes, des larmes noyèrent ses yeux.
—Ah! je ne suis plus jeune, c'est fini cette fois, je ne reviendrai pas, mes os vont dormir là-bas, dans quelque coin.
Mais, après avoir embrassé tendrement Guillaume et Pierre, il eut un redressement de toute son indomptable et fière personne, il jeta un suprême cri d'espoir.
—Bah! qui sait? le triomphe est pour demain peut-être, l'avenir est à qui le fait et l'attend!
Et il avait disparu, que, longtemps encore, on entendit le bruit sonore et ferme de ses pas se perdre au loin, dans la nuit claire.