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Paris

LIVRE PREMIER (continued 2)

Reading edition

Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait, s'était assis près de lui, sur la banquette. L'œil éveillé, l'oreille ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au milieu de cette cohue l'intéressait.

—Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?

—Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.

—Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au public, à condition de l'amuser ou de le passionner.

—Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

—Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans un petit groupe de redingotes râpées.

Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.

—Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec lui, à la Voix du Peuple, avant d'être au Globe, avec Fonsègue... Ce que personne ne sait au juste, c'est d'où il sort. Longtemps il a traîné dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé d'ambition et d'appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII, qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste qu'il est resté. Puis, il s'avisa d'épouser la cause du peuple, il afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre pensée et de la république, dénonçant les abominations de l'époque, au nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commérages, sans contrôle, sans preuves, qui auraient dû le conduire en police correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l'étourdissant succès que vous savez. Et il a continué, et il continue dans la Voix du Peuple, qu'il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'égout vomissant les ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa caisse.

Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s'était remis à rire, ayant au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.

—Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles. Peut-être bien qu'il s'est pris lui-même à sa belle attitude de justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide à la vertu... Ce qui m'émerveille, moi, c'est sa fertilité dans la dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables à la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamies, c'est un redoublement d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écœuré donne des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est là qu'est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms des vendus et des traîtres... Voilà sa vente assurée pour plusieurs jours.

Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux des choses dont le sens exact, jusque-là, lui avait échappé. Il finit par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi dans les couloirs, lorsque la séance était ouverte. Ah! la séance, on avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intérêt général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle d'une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion qui s'agitait là, c'était la colère contenue, l'inquiétude grandissante des clients du ministère au pouvoir, craignant d'être délogés, d'avoir à céder la place à d'autres; et c'était aussi l'espoir subit, la faim impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des ministères possibles du lendemain.

Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances, bien qu'il y fût dépaysé, pour rassurer l'opinion par son intégrité hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l'écart avec le ministre de l'Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil universitaire, l'air effacé et triste, très probe, mais d'une ignorance totale de Paris, qu'on était allé chercher au fond d'une Faculté de province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. A soixante ans, il avait des cheveux bouclés, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain sous l'empire, il était arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d'une foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la république bourgeoise, dont commençaient à sourire les nouveaux venus, les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue, sous la pompe de son éloquence, il y avait un hésitant, un attendri, un bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.

Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intérieur, qui passa et qui prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui, au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l'air souriant et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un collier de barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze, où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait étranglé deux de ses tantes, pour hériter d'elles. En tout cas, un assassin qui n'était point vulgaire.

Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer, le député Vignon, dont l'entrée agita les groupes. Les deux ministres le regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait un chemin rapide dans l'administration, un moment préfet à Bordeaux, il était maintenant la jeunesse, l'avenir à la Chambre, ayant compris qu'il fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus pressées des réformes indispensables; et, très ambitieux, très intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il était parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie. Il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse, certain que son jour viendrait, fort de n'être encore compromis dans rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'était qu'un administrateur de premier ordre, d'une éloquence nette et claire, dont le programme ne différait de celui de Barroux que par le rajeunissement des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d'un ministère Barroux apparût comme un événement considérable. Et c'était de Vignon que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte à marcher dans le sang pour arriver à l'Elysée.

—Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possible que, cette fois, Sanier ne mente pas et qu'il ait trouvé une liste de noms sur un carnet de Hunter, qui serait tombé entre ses mains... Dans cette affaire des Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais personnellement depuis longtemps que Hunter a été le racoleur de Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord établir de quelle manière il procédait, avec une adresse, une sorte de délicatesse aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages salissants qu'on suppose. Il faut être Sanier pour imaginer un parlement comme un marché ouvert, où toutes les consciences sont à vendre, où elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se sont passées autrement, et qu'elles sont explicables, excusables même parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui, sans y être nommés, y sont désignés de la façon la plus claire. Vous n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux était à l'Intérieur et Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voilà accusés d'être des ministres prévaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnête des hommes. Quant à Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme à se faire sa part; seulement, je serais très surpris s'il s'était mis dans un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bête, comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traîner le reçu.

Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tête Dutheil, l'air fiévreux et souriant quand même, parmi un groupe qui venait de se former autour des deux ministres.

—Tenez! ce jeune homme là-bas, le joli brun qui a une barbe si triomphante.

—Je le connais, dit Pierre.

—Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voilà un qui a sûrement touché. Mais c'est un oiseau. Il nous est arrivé d'Angoulême pour mener la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fête d'amour. Ah! pour celui-là, l'argent de Hunter a été comme une manne qui lui était due, et il ne s'est pas même dit qu'il se salissait les doigts. Soyez sûr qu'il s'étonne qu'on puisse donner à ça la moindre importance.

De nouveau, il désigna un député, dans le même groupe, un homme d'environ cinquante ans, malpropre, l'air éploré, d'une hauteur de perche, et la taille un peu courbée par le poids de sa tête, qu'il avait longue et chevaline. Ses cheveux jaunâtres, rares et plats, ses moustaches tombantes, toute sa face noyée, éperdue, exprimait une continuelle détresse.

—Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touché... Il est débarqué d'Arras. Il avait là-bas une étude d'avoué. Lorsque sa circonscription l'a envoyé ici, il s'est laissé griser par la politique, il a tout vendu pour venir faire fortune à Paris, où il s'est installé avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son désarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours dans les chiffons, les courses, les visites à recevoir et à rendre, sans compter la chasse aux épouseurs qui fuient. C'est la malchance acharnée, l'échec quotidien du pauvre homme médiocre, qui a cru que sa situation de député allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous ne voulez pas que Chaigneux ait touché, lui qui est toujours en souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne fût pas un malhonnête homme. Il l'est devenu, voilà tout.

Massot était lancé, il continua ses portraits, la série qu'il avait un instant rêvé d'écrire, sous le titre de «Députés à vendre». Les naïfs tombés dans la cuve, les exaspérés d'ambition, les âmes basses cédant à la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et perdant pied, à remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait volontiers qu'ils étaient relativement peu nombreux et que ces quelques brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos Chambres des cavernes de voleurs.

Et Pierre, surtout, s'intéressait à la tourmente que la menace d'une crise ministérielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, pâles de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le soir à Mazas. Tous leurs clients étaient là, tous ceux qui tenaient d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparaître dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxiété des regards, l'attente livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des renseignements et des commérages qui couraient. Puis, dans le groupe d'à côté, autour de Vignon très calme, souriant, c'était l'autre clientèle, celle qui attendait de monter à l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait une joie encore à l'état d'espérance, une surprise heureuse de l'occasion brusque qui se présentait. Aux questions trop directes de ses amis, Vignon évitait de répondre, affirmait seulement qu'il n'interviendrait pas. Et son plan était évidemment de laisser Mège interpeller, renverser le ministère, car il ne le craignait pas, et il n'aurait ensuite, croyait-il, qu'à ramasser les portefeuilles tombés.

—Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voilà un gaillard qui prend le vent! Je l'ai connu anticlérical, mangeant du prêtre, monsieur l'abbé, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour vous être agréable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est réconcilié avec Dieu... Du moins, on m'a conté que monseigneur Martha, un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et que, de tous côtés, dans les arts, dans les lettres, dans la société elle-même, la religion refleurit en un délicieux mysticisme.

Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si aimable, que le prêtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement s'était produit, des voix annonçaient que Mège montait à la tribune; et ce fut une hâte générale, tous les députés rentrèrent dans la salle des séances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la salle des Pas perdus.

—C'est étonnant, reprit Massot, que Fonsègue ne soit pas arrivé. Ça l'intéresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait... Est-ce que vous le connaissez?

Et, sur la réponse négative de Pierre:

—Une tête et une vraie puissance, celui-là!... Oh! j'en parle librement, je n'ai guère la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je démonte le plus volontiers... Fonsègue est, lui aussi, désigné clairement dans l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de Duvillard. Qu'il ait touché, cela ne fait aucun doute, car il touche dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des raisons avouables, la publicité, les commissions permises. Et, si j'ai cru le voir troublé tout à l'heure, s'il tarde à être là comme pour établir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la première imprudence de sa vie.

Il continua, il raconta tout Fonsègue, un Corrézien encore, qui s'était mortellement fâché avec Monferrand à la suite d'histoires inconnues, un ancien avocat de Tulle venu à Paris pour le conquérir, et qui l'avait réellement conquis, grâce au grand journal du matin, le Globe, dont il était le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du Bois de Boulogne, un luxueux hôtel, et pas une entreprise ne se lançait, sans qu'il s'y taillât royalement sa part. Il avait le génie des affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable, pour régner en maître sur le marché. Mais quel esprit de conduite, quelle longue et adroite patience, avant d'arriver à son solide renom d'homme grave, gouvernant avec autorité le plus vertueux, le plus respecté des journaux! Ne croyant au fond ni à Dieu ni à Diable, il avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la propriété et de la famille, républicain conservateur depuis qu'il y avait intérêt à l'être, mais resté religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie. Et, dans sa puissance acceptée, saluée, il avait une main au fond de tous les sacs.

—Hein? monsieur l'abbé, voyez où mène la presse. Voilà Sanier et Fonsègue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compères, ils ont chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle différence dans les moyens et dans les résultats! La feuille du premier est vraiment un égout, qui le roule, qui l'emporte lui-même au cloaque. Tandis que la feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse faire, très soignée, très littéraire, un régal pour les gens délicats, un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle identité dans la farce!

Massot éclata de rire, heureux de cette moquerie dernière. Puis, brusquement:

—Ah! voici Fonsègue enfin.

Et il présenta le prêtre, très à l'aise, en riant encore.

—Monsieur l'abbé Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe là dedans. Vous savez que Mège interpelle.

Le nouveau venu eut une légère secousse.

—Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.

Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre et vif, resté jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux étincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en quête.

—Monsieur l'abbé, en quoi puis-je vous être agréable?

Alors, Pierre, brièvement, présenta sa requête, conta sa visite du matin à Laveuve, donna tous les détails navrants, demanda l'admission immédiate du misérable à l'Asile.

—Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas été examinée?... C'est Dutheil qui nous a présenté un rapport là-dessus, et les faits nous ont paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.

Le prêtre insista.

—Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez été avec moi, ce matin, votre cœur se serait fendu de pitié. Il est révoltant qu'on laisse une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il faut qu'il couche à l'Asile.

Fonsègue se récria.

—Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes sortes de formalités indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis prendre seul une pareille décision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis que l'administrateur, je ne fais qu'exécuter les ordres du comité de nos dames patronnesses.

—Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a envoyé à vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorité nécessaire pour décider une admission immédiate, dans un cas exceptionnel.

—Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien là, incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter jamais une responsabilité!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie des ennuis? Non, non, monsieur l'abbé, je n'irai à coup sûr pas contre tous nos règlements, je ne donnerai pas un ordre qui me fâcherait peut-être avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles deviennent terribles, dès qu'elles sont en séance.

Il s'égayait, il se défendait d'un air de plaisanterie, très résolu, au fond, à ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se précipita, nu-tête, courant les couloirs pour racoler les absents, intéressés dans la grave discussion qui s'ouvrait.

—Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre banc! C'est grave.

Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien. Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses paupières.

—Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.

Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme définitive.

—Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici... Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure, quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que vous m'accorderez ce que je demande.

Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin sans doute, du pays entier.

C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence. La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes, l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul! On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite, catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis, n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.

Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve, c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse, saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui ronge un organe, gagnant le cœur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de la joie!

Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:

—Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais pas quatre sous de son existence.

Il parlait du ministère. D'ailleurs, il conta la séance à un confrère qui arrivait. Mège avait très bien parlé, avec une fureur d'indignation extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais, comme toujours, il avait dépassé le but, effrayant la Chambre par sa violence même. De sorte que, lorsque Barroux était monté à la tribune pour demander l'ajournement de l'interpellation à un mois, il n'avait eu qu'à s'indigner, très sincèrement du reste, plein d'une hautaine colère contre les infâmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que les hontes du Panama allaient renaître? Est-ce que la représentation nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de délation? C'était la république elle-même que ses adversaires essayaient de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure était venue de se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affamés de scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionnée, craignant à la longue la lassitude des électeurs, devant ce débordement continu d'ordures, avait ajourné l'interpellation à un mois. Seulement, quoique Vignon eût évité d'intervenir en prenant la parole, tout son groupe avait voté contre le ministère, si bien que la majorité obtenue par celui-ci n'était que de deux voix, une majorité dérisoire.

—Mais alors, demanda une voix à Massot, ils vont donner leur démission.

—Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant plus que Sanier, furieux, déclare qu'il va publier demain la liste des noms.

Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se hâtaient, l'air affairé et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait que tout le cabinet était en train de se réunir, pour aviser et prendre un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot d'amis.

Lui était radieux, d'une joie qu'il s'efforçait de cacher, calmant sa troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tôt; mais les yeux de la bande luisaient, toute une meute à l'heure prochaine de la curée. Et il n'était pas jusqu'à Mège qui ne triomphât. A deux voix près, il avait renversé le ministère. Encore un usé! et il userait celui de Vignon! et il gouvernerait enfin!

—Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le, est-il beau, ce Fonsègue!... Bonsoir, je file.

Il serra la main de son confrère, il ne voulut pas rester, bien que la séance continuât, une nouvelle question d'affaire, très importante, et qui se discutait devant les bancs vides.

Chaigneux était allé s'accouder près de la grande Minerve, de son air éploré; et jamais détresse besogneuse ne l'avait plié davantage, sous l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, pérorait quand même au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme suait la peur. Et il n'y avait réellement que Fonsègue tranquille et brave, toujours le même, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux étincelants d'esprit, voilés à peine d'une ombre de malaise.

Pierre s'était levé, pour renouveler sa demande. Mais Fonsègue le prévint, lui dit avec vivacité:

—Non, non, monsieur l'abbé, je vous répète que je refuse de prendre sur moi une telle infraction à nos règlements. Il y a eu rapport, et il y a chose jugée. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?

—Monsieur, dit douloureusement le prêtre, il s'agit d'un vieillard qui a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas à son secours.

D'un geste désespéré, le directeur du Globe sembla prendre les murs à témoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise histoire pour son journal, où il avait abusé de l'Œig;uvre des Invalides du travail, comme arme électorale. Peut-être aussi la terreur secrète où la séance venait de le jeter, lui durcissait-elle le cœur.

—Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comité. Vous avez déjà madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.

Résolu à lutter jusqu'au bout, Pierre vit là une suprême tentative.

—Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout de suite.

—C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup, elle devient très influente... Ayez l'approbation de ces dames, retournez chez la baronne à sept heures, obtenez d'elle une lettre qui me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre homme couchera à l'Asile.

Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus l'air de douter du succès, du moment qu'il ne risquait plus de se compromettre. Le prêtre fut repris d'un grand espoir.

—Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une œuvre de salut que vous allez faire.

—Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions, d'un mot, guérir la misère, empêcher la faim et la soif... Dépêchez-vous, vous n'avez pas une minute à perdre.

Ils se serrèrent la main, et Pierre se hâta de sortir. Ce n'était point chose facile, les groupes avaient grandi, les colères et les angoisses de la séance refluaient là, en un tumulte trouble, de même qu'une pierre jetée au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter à la surface les décompositions cachées. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un passage au travers de cette cohue, de la lâcheté frissonnante des uns, de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand nombre, dans l'inévitable contagion du milieu. Mais il emportait un nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-là une vie, s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, égoïste et dévorant.

Dans le vestibule, un dernier incident arrêta Pierre une minute encore. Il y régnait une émotion, à la suite d'une querelle entre un homme et un huissier, qui l'avait empêché d'entrer, après avoir constaté que la carte qu'il présentait était une carte ancienne et dont on avait gratté la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insisté, comme saisi d'une timidité soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnaître, dans cet homme mal vêtu, Salvat, l'ouvrier mécanicien qu'il avait vu partir le matin en quête de travail. Cette fois, c'était bien lui, grand, maigre, ravagé, avec ses yeux de flamme et de rêve, incendiant sa face blême de meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac à outils, son veston en loques était boutonné, gonflé sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute quelque morceau de pain caché là. Et, repoussé par les huissiers, il se remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard, de l'air d'un homme qui ne sait où il va.

IV

Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises, madame la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore, sous la neigé des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d'une bonne grâce parfaite.

Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en s'adressant au marquis de Morigny, assis à l'autre coin de la cheminée, où il occupait le même fauteuil depuis tant d'années:

—Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans une abominable époque.

—Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c'est votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.

Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre rez-de-chaussée, au fond de la cour d'un vieil hôtel, situé rue Saint-Dominique, presque à l'angle de la rue de Bourgogne.

Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte, dans l'écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions, se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en la mettant au service des travaux du siècle. Et l'on savait qu'il avait aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu'il s'était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à grand'peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième année, d'une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le marquis, qui s'était incliné, avait continué à l'adorer de toute son âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l'avait vue, empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n'y avait jamais rien eu entre eux, pas même un baiser.

A la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta:

—Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute n'en est sûrement qu'à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des inquiétudes?

Elle dit non de la tête. Puis, tout haut:

—Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées.

Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne Duvillard. Toujours elle s'était montrée faible pour cet enfant qu'elle avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l'épuisement, la lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d'homme de plaisir qui l'avait écarté des armes et de la diplomatie. Que de fois elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant, en refusant l'aide pécuniaire du marquis, qui n'osait même plus offrir ses millions, tant elle s'entêtait à vivre héroïquement des débris de sa fortune! Et c'était ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses s'étaient passées, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis, lui, n'avait pardonné que le jour où Eve s'était faite chrétienne.

—Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C'est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.

M. de Morigny hocha la tête.

—Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus grave, il l'épouserait.

—Oh! la fille, une infirme!

—Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac épousant un monstre pour ses millions.

C'était leur terreur à tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se passait chez les Duvillard, l'amitié émue entre la disgraciée Camille et le beau Gérard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

—Oh! ça, non, non, jamais! déclara la comtesse. Mon fils dans cette famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le général de Bozonnet entra. Il adorait sa sœur, il venait lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l'ancien cercle s'était peu à peu éclairci, ils n'étaient plus que quelques fidèles à se risquer dans ce salon gris et morne, où l'on se serait cru à des milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'égayer, il conta qu'il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives, dit que Gérard était là. Il savait qu'il faisait plaisir à sa sœur, en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s'y ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur tout ce qui n'était pas l'art militaire.

—Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. A table, elle le dévorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

—Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse, à tous les points de vue.

Le général parut s'étonner.

—Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'épousait que les belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore la liaison avec la mère. Mon Dieu! l'aventure est si commune aujourd'hui!

Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter, quand tout sombrait? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait à excuser les mœurs infâmes de la république, après avoir renié son roi et servi l'empire, en s'attachant d'une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César? Mais la comtesse elle-même s'indignait.

—Oh! mon frère, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel scandale. J'en faisais tout à l'heure le serment.

—Ma sœur, ne jurez pas! s'écria le général. Moi, je voudrais notre Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon à grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car c'est un métier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entré dans la diplomatie, qu'il n'ait pas accepté une occupation quelconque, je le comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de déclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent cela. Et Gérard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de volonté et de force.

Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours, elle savait bien le mensonge de la façade: un coup de froid aurait emporté son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il pas là le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si fière, et qui, au fond, n'était que cendre?

—Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse à votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

—Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu'il ne vienne pas à mon aide, car je ne l'ai jamais offensé.

—Jamais! répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il adorait depuis tant d'années, sans qu'ils eussent péché ni l'un ni l'autre.

Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea. M. de Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez, son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande austérité. Le désespoir de sa vie était qu'affligé d'un zézaiement un peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son mérite, car il se piquait d'être un grand orateur. Ce tourment secret le rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et boudeuse, servant la république à contre-cœur, l'ancienne magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des choses et des êtres. Et, d'une petite noblesse de robe, légitimiste rallié à l'orléanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique, dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers événements. Les conversations politiques, d'ailleurs, s'épuisaient vite, se résumaient dans l'amère condamnation des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les abominations du régime républicain. Ils n'étaient là que des ruines, les restes des vieux partis, réduits à l'impuissance presque absolue. Le marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée, qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant, comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux empires que les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d'une restauration bonapartiste, pour déclarer qu'en ne s'en tenant pas aux armées impériales, qu'en décrétant le service obligatoire, la nation en armes, la république avait tué la guerre, et tué la patrie.

Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien recevoir monsieur l'abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.

—Que me veut-il? Faites entrer.

Elle était très pieuse, et elle l'avait connu dans des œuvres de charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon. D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis, lorsqu'il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l'écart du monde d'où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait asseoir près d'elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu'il lui conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail.

—Ah! oui, cette Œuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais, monsieur l'abbé, je n'ai jamais mis les pieds aux séances du comité. Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant à coup sûr aucune influence?

De nouveau, les figures unies de Gérard et d'Eve venaient de se dresser devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à l'Asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours souffrante, bien qu'elle eût le regret d'avoir donné son nom, pour une de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les abus intéressés.

—Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de faim. Ayez pitié, je vous en supplie.

Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s'approcha.

—C'est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous n'avez donc pas réussi près de l'administrateur?... Dame! il est difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils étaient les maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardière approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque temps, il était hanté par le péril anarchiste.

Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit l'affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d'hiver, en quête d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'était qu'un mot sur une carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'être désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain d'étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en sentant sur lui ce regard de la femme adorée; et leurs yeux se rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur héroïque tendresse.

—Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l'abbé, et je ne veux pas me refuser à une de vos bonnes œuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle avait écrit qu'elle était de tout son cœur avec monsieur l'abbé Froment, dans les démarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les mains frémissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où, derrière lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde en train de disparaître.

Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné l'adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S'il obtenait de même une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont de la Concorde était obstrué d'un tel encombrement, que le cheval dut aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu, au sortir de l'anxieuse séance de la Chambre. En l'apercevant si gai, si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s'arrêter tout à fait, le député venait de le reconnaître et lui souriait.

—Où allez-vous donc, monsieur Dutheil?

—Mais à côté, aux Champs-Elysées.

—Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où vous voudrez.

—Très volontiers, monsieur l'abbé. Ça ne vous gêne pas que j'achève mon cigare?

—Oh! pas du tout.

Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elysées. Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes à peine, entreprit Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le baron. Aussi fut-il étonné de l'entendre l'interrompre, pour dire gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à luire:

—Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrangé son affaire, avec Fonsègue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse entrer là-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

—Mais il y a votre rapport.

—Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n'eut plus même besoin de parler.

—Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le maître, pour des raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne fait tout ce qu'il demande, sans même discuter; et, ce matin, au lieu de vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu'à vous faire appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé.

Il se mit à rire.

—Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une maison où il est, une maison où l'on est certain de le trouver tous les jours, à cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

—Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-être pas non plus, monsieur l'abbé. Quand il est là, on est sûr qu'il ne refuse rien... Je vous promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frappé d'une idée:

—Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez à la recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gêne un peu, je comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un petit salon du bas, je vous l'y amènerai.

Cette proposition acheva de l'égayer, tandis que Pierre, ahuri, hésitait, à l'idée d'être introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay. Ce n'était guère sa place. Pourtant, il serait allé chez le diable, et il y était allé parfois déjà, avec l'abbé Rose, dans l'espoir de soulager une misère.

Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême confidence.

—Vous savez qu'il a tout payé là dedans. Oh! vous pouvez venir sans crainte.

—Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prêtre, qui ne put s'empêcher de sourire à son tour.

Le petit hôtel de Silviane d'Aulnay, très luxueux, d'un luxe délicat et un peu galant de temple, était situé avenue d'Antin, près de l'avenue des Champs-Elysées. La prêtresse de ce sanctuaire, où les orfrois des vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beauté brune adorable; et tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant contraste avec l'abominable fille qu'elle était au fond, de la perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu'il en pousse dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une concierge, les autres d'un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l'occasion, ni d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures, de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu'il était question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de Pauline, dans Polyeucte, des gens s'indignaient, d'autres s'égayaient, tellement l'idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la tragédie classique. Elle, tranquille et têtue, voulait cette chose, et la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille à qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'idée de monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci était un ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s'y oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'écouter sa plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant inconsciemment à l'autre, déjà las du rendez-vous qu'il attendait, et envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait préféré demeurer au fond de ce fauteuil.

—Tu entends, Gérard, s'écria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu'à le tutoyer, pas ça! je ne lui accorderai pas ça! tant qu'il ne m'apportera pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications; tandis que lui, prévoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles désastreuses, souriait, mal à l'aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines l'or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim. Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel les Etats tremblaient, pâlir là d'inquiétude, se plier très humble, retomber à l'enfance sénile et zézayante du désir.

—Ah! ma chère amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à régler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il avait à lui dire, l'embarrassant à un tel point, qu'il suait, bégayait, ne trouvait plus les mots.

—Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux Beaux-Arts, où l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement, imaginez-vous, c'est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant, jamais vous ne débuteriez à la Comédie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

—Alors?

—Eh bien! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne peut pourtant pas renverser un ministère pour que vous jouiez Pauline.

—Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps s'agitait d'angoisse.

—Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l'idée de ce début. Vous-même y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis, vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le réaliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.

—Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça! tant que je n'aurai pas joué Pauline.

Il avait compris, c'était l'alcôve fermée, même les petits jeux, les petits baisers sur la nuque défendus; et il la connaissait assez, pour savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglée ne laissa échapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait à vouloir prendre la chose en plaisanterie.

—Est-elle méchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Gérard. Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un état pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures, resta mollement allongé, sans répondre.

Alors, la colère de Silviane déborda.

—Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'être à la merci d'un homme tel que vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous n'auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation d'honneur? Car, enfin, c'est un échec pour vous, et si l'on me juge indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille, n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la colère. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard l'intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mêler. Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son coup de hache, coupant toute faveur:

—Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu entends! pas même le bout de mon petit doigt!

—Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons cela.

Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil était en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des nouvelles graves, qu'il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.

Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le frappait, c'était le recueillement presque religieux de cette entrée, les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe et d'encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan bas, lit d'amour autant que lit de repos.

—Hein? elle est joliment meublée. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore bouleversé, l'air inquiet. Et, sans même apercevoir le prêtre, il voulut savoir.

—Qu'ont-ils fait, là-bas? les nouvelles sont donc graves?

—Mège a interpellé, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux. Vous voyez d'ici son discours.

—Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est toujours le même... Et alors?

—Alors, ma foi, l'urgence n'a pas été votée; mais Barroux, malgré une très belle défense, n'a eu qu'une majorité de deux voix.

—Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministère Vignon pour la semaine prochaine.

—Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncés, comme s'il eût pesé ce qu'un tel événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste mécontent.

—Un ministère Vignon... Diable! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes démocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait le monde politique. Aussi, le député ne put-il s'empêcher de laisser percer sa propre anxiété.

—Eh bien! et nous autres là dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste, superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

—Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais été en péril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier sa fameuse liste, dans le cas où cela l'amuserait. Si nous n'avons pas acheté depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un parfait honnête homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abbé Froment, resté dans l'ombre, Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans l'émotion où il se trouvait, le cœur encore meurtri par la rigueur de Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait chance, il consentit immédiatement à s'entremettre, pour l'admission de Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il s'approcha de la fenêtre.

—Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, je serai bien heureux d'être de moitié dans cette bonne œuvre... Tenez! voici ce que j'écris. «Ma chère amie, faites donc ce que monsieur l'abbé Froment demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n'attend qu'un mot de vous pour agir.»

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le frappa d'étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il n'avait rêvé un lis d'une plus délicieuse et plus discrète floraison.

—Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de suite à ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de Harth, où il y a une matinée.

—J'y allais, monsieur le baron.

—Très bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Gérard, qu'il appela.

—Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu'elle allait à cette matinée, vous êtes certain que monsieur l'abbé l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y attendre Eve, répondit très naturellement:

—Si monsieur l'abbé se dépêche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.

Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi, lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la circonstance, dont aucune ingénue n'était alors capable, même à la Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu'à la porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrière une portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu sérieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrât gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l'hôtel de la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il retomba dans un grand embarras. L'avenue était obstruée d'équipages, amenés par la matinée musicale, et la porte de l'hôtel, garnie d'une sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne Duvillard? Dans sa fièvre, il n'avait point songé à ces difficultés. Et il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu'une voix joyeuse le fit se tourner.

—Eh! monsieur l'abbé, est-ce possible? voilà que je vous retrouve ici!

C'était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil quelconque, lorsqu'il était en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

—Comment! monsieur l'abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux Folies-Bergère, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères, telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu'il courait toujours pour la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de derrière, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule, à l'entrée même du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule, on était là à peu près caché.

—Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà.

Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve. Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.

—Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être, et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé, éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la poésie.

—Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique... Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter, dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique, sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas, voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!

C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé, apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années, très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste. Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser librement chez elle, à leur guise.

—Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents, elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée sous un continuel coup de vent.

—Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je le coucherai ici quelque part.

Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:

—Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle, laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

—Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.

Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa sœur Camille. Mais, dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille; et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde; car il professait que la femme était une bête impure et basse, salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre, qui, dès les premiers mots, se désespéra.

—Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée jusqu'ici?

La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon, était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.

—Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier. Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis, espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.

—Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon, peut-être pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.

—Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous pressé, elle y est sans doute déjà.

—Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y chercher, n'est-ce pas?

—Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls, mon frère et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui retournaient le couteau dans le cœur! Il devait savoir pourtant, puisque tout le monde savait.

—Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre père, et monsieur Gérard m'avait dit...

Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion charitable.

—Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de Quinsac...

—Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.

Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle emmena Camille.

—Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses, enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris, cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une débauche qui débordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri, les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre, avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela, peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne œuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique, que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.

Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas, sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes, des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la sœur sachant tout, l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part, un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.

Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et, adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient. Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat, méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.

V

Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha, qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau. Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains, séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des gestes amples de grand comédien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce qui gagnait les cœurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse autorité du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis, nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la basilique du Sacré-Cœur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII, pour le triomphe définitif de l'Eglise.

Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi, dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection? L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle passait, l'Eglise ouvrait son cœur à tous ses enfants, il n'y aurait plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois, reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et des âmes.

Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises, s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife, le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa Rome nouvelle, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond, simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de posséder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi, elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale, appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était absente, une amertume noya le cœur de Pierre, au souvenir de la mort récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir, désormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Cœur, là-haut, sur le mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix, montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges, luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des femmes restèrent, agenouillées et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose, lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu de loin.

—J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne... Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!

Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.

—J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser... Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente, aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas, frissonnant.

—Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.

Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

—Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

—Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon cœur en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être, après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations? Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré le misérable.

—Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres, nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette abomination.

Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et de l'espérance.

—Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose affreuse... Faisons pénitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tête blanche s'était courbée, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son cœur était comme broyé, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas, étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir têtu de se retenir à sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa flamme de charité, brûlé d'un zèle d'apôtre, battait Paris afin de lui trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de cela! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'était pour ce misérable mort qu'il avait couru ensuite à la Chambre, chez madame de Quinsac, chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'était pour ce libéré de la vie, cet évadé de la misère, qu'il avait fatigué les gens, troublé les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres! A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard, sauvant les gens quand ils étaient morts? Quel ridicule, que de s'être laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se crut mort lui-même, il n'était plus qu'un sépulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce néant qu'il avait éprouvé le matin, au Sacré-Cœur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la fin du Livre était prochaine. Après des siècles d'obstinées tentatives, la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on berçait depuis si longtemps l'iniquité sociale, ils exigeaient qu'on remît sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la nécessité d'honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité? Là commençait l'angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer, lui prêtre, avec ses vœux d'homme chaste et de ministre de l'absurde, mis à l'écart des autres hommes.

Mais la constatation n'en était que plus redoutable: il cessa de croire à l'efficacité de l'aumône, être charitable ne suffisait pas, il s'agissait désormais d'être juste. Avant tout, être juste, et l'effrayante misère disparaîtrait, sans qu'il fût besoin d'être charitable. Certes, ce n'étaient pas les bons cœurs qui manquaient dans ce Paris douloureux, les œuvres de charité y pullulaient comme les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps. Il y en avait pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes. On secourait les enfants, avant qu'ils fussent nés, en s'inquiétant des mères; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux diverses classes; puis, après s'être occupé de l'adulte, on suivait l'homme dans la vie, on s'empressait surtout dès qu'il vieillissait, multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'étaient encore toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels même, toutes sortes de Ligues pour protéger les faibles, de Sociétés pour prévenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs. Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu énumérer seulement cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés de Paris, dans un bel élan, où la bonté d'âme se mêle à la vanité mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charité rachetait, purifiait tout. Mais quel terrible argument, l'inutilité absolue, dérisoire, de cette charité! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne s'était fermée, la misère n'avait fait que grandir, que s'envenimer jusqu'à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être toléré un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en était ni guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage d'une société bâtie sur l'aumône? Une seule victime, et cette société était condamnée.

Pierre sentit un tel flot d'amertume déborder en lui, qu'il ne put rester davantage dans cette église, où l'ombre lente continuait à pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs pâles, cloués sur les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là, agenouillées, disparues au fond des ténèbres.

Cependant, il hésitait à s'éloigner, sans dire un mot à l'abbé Rose, dont l'imploration de foi naïve s'en remettait au bon vouloir de l'invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le déranger, il se décidait à partir, lorsque l'abbé, de lui-même, releva la tête.

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