LIVRE DEUXIÈME (continued 3)
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Pierre eut un cri désolé.
—Non, non! la mort du doute a passé en moi, desséchant tout, rasant tout, et plus rien ne peut revivre dans cette poussière froide. C'est la totale impuissance.
—Mais enfin, reprit Guillaume dont la fraternité saignait, tu ne peux en être à cette négation absolue. Aucun homme n'y descend, et chacun, même l'esprit le plus désabusé, a son coin de chimère et d'espérance. Nier la charité, nier le dévouement, le prodige qu'on peut attendre de l'amour, ah! j'avoue que je ne vais pas jusque-là. Et, maintenant que tu m'as confessé ta plaie, que ne puis-je te dire mon rêve, la folie d'espoir qui me fait vivre! Les savants vont-ils donc être les derniers grands enfants rêveurs, et la foi ne poussera-t-elle bientôt plus que dans les laboratoires des chimistes?
Une extrême émotion l'agitait, un combat se livrait dans sa tête et dans son cœur. Puis, cédant à l'immense pitié qui l'avait pris, vaincu par son ardente tendresse pour ce frère si malheureux, il parla. Mais il s'était rapproché encore, le tenait à la taille, serré contre lui; et c'était dans cette étreinte qu'il se confessait à son tour, baissant la voix, comme si quelqu'un avait pu surprendre son secret.
—Pourquoi ne saurais-tu pas cette chose? Mes fils eux-mêmes l'ignorent. Mais toi, tu es un homme, tu es mon frère, et puisqu'il n'y a plus le prêtre en toi, c'est au frère que je la confie. Cela me fera t'aimer davantage, et peut-être cela te fera-t-il du bien.
Alors, il lui conta son invention, un explosif nouveau, une poudre d'une si extraordinaire puissance, que les effets en étaient incalculables. Cette poudre, il en avait trouvé l'emploi dans un engin de guerre, des bombes lancées par un canon spécial, dont l'usage devait assurer une foudroyante victoire à l'armée qui s'en servirait. L'armée ennemie serait détruite en quelques heures, les villes assiégées tomberaient en poudre au moindre bombardement. Longtemps, il avait cherché, douté, refait ses calculs et ses expériences; mais tout, à cette heure, était prêt, la formule exacte de la poudre, les dessins pour le canon et les bombes, un précieux dossier mis en lieu sûr. Et il avait résolu, après des mois d'anxieuses réflexions, de donner son invention à la France, afin de lui assurer la victoire certaine dans sa prochaine guerre avec l'Allemagne. Cependant, il n'était pas de patriotisme étroit, il avait au contraire une conception internationale très élargie de la future civilisation libertaire. Seulement, il croyait à la mission initiatrice de la France, il croyait surtout à Paris, cerveau du monde d'aujourd'hui et de demain, d'où devaient partir toute science et toute justice. Déjà l'idée de liberté et d'égalité s'en était envolée, au grand souffle de la Révolution, et c'était de son génie, de sa vaillance que l'émancipation définitive allait aussi prendre son vol. Il fallait que Paris fût victorieux, pour que le monde fût sauvé.
Pierre avait compris, grâce à la conférence sur les explosifs, entendue par lui chez Bertheroy. Et la grandeur démesurée de ce projet, de ce rêve, le saisissait, par l'extraordinaire destinée qui se serait ouverte pour Paris vainqueur, dans l'éclat fulgurant des bombes. Mais il était aussi frappé de la noblesse que prenaient à ses yeux les angoisses de son frère, depuis un mois. Celui-ci n'avait tremblé que de la crainte de voir son invention divulguée, à la suite de l'attentat de Salvat. La moindre indiscrétion pouvait tout compromettre, et cette petite cartouche volée, dont s'étonnaient les savants, n'allait-elle pas livrer son secret? Il voulait choisir son heure, il sentait la nécessité d'agir dans le mystère, quand le jour viendrait. Et, jusque-là, le secret dormirait au fond de la cachette choisie, confiée à l'unique garde de Mère-Grand, qui avait des ordres, qui savait ce qu'elle aurait à faire, si lui-même, dans un brusque accident, disparaissait. Il se reposait sur elle comme sur son propre courage, et personne ne passerait, tant qu'elle serait là debout, gardienne muette et souveraine.
—Maintenant, acheva Guillaume, tu sais mon espoir et mon angoisse, tu pourras m'aider, me suppléer aussi, toi, si je n'allais pas au bout de la tâche... Aller au bout, aller au bout! il y a des heures où j'ai cessé de voir clairement la route, depuis que je me suis enfermé ici, à réfléchir, à me dévorer d'inquiétude et d'impatience! Ce Salvat, ce misérable dont nous avons tous fait le crime et que l'on traque comme une bête fauve! Cette bourgeoisie affolée, jamais assouvie, qui va se laisser écraser par la chute de la vieille maison branlante, plutôt que d'y tolérer la moindre réparation! Cette presse cupide, abominable, dure aux petits, injurieuse aux solitaires, battant monnaie avec les malheurs publics, prête à souffler la contagion de la démence, pour décupler son tirage! Où est la vérité, la justice, la main de logique et de santé qu'il faut armer de la foudre? Paris vainqueur, Paris maître des peuples, sera-t-il le justicier, le sauveur qu'on attend?... Ah! l'angoisse de se croire le maître des destinées du monde, et choisir, et décider!
Il s'était levé, dans le grand frisson qui le traversait, la colère et la crainte que tant de misère humaine n'empêchât la réalisation de son rêve. Et, au milieu du lourd silence qui se fit, sourdement la petite maison sonna, ébranlée d'un pas régulier et continu.
—Oui, sauver les hommes, les aimer, les vouloir tout égaux et libres, murmura Pierre avec amertume. Tiens! écoute là-haut, sur nos têtes, le pas de Barthès qui te répond, dans l'éternel cachot où l'a jeté son amour de la liberté!
Mais Guillaume s'était déjà ressaisi, et il revint avec l'emportement de sa foi, et il reprit son frère dans ses deux bras de tendresse et de salut, en grand frère qui se donnait tout entier.
—Non, non! j'ai tort, je blasphème, je veux que tu sois avec moi plein d'espoir, plein de certitude. Il faut que tu travailles, que tu aimes, que tu renaisses à la vie. La vie seule te rendra la paix et la santé.
Des larmes remontèrent aux yeux de Pierre, pénétré, soulevé par cette affection ardente.
—Ah! que je voudrais te croire, tenter la guérison! Déjà, c'est vrai, un vague réveil s'est fait en moi. Mais revivre, non! je ne le pourrai, le prêtre que je suis est mort, un sépulcre vide.
Un tel sanglot le brisa, que Guillaume, éperdu, fut gagné par ses larmes. Les deux frères, aux bras l'un de l'autre, étroitement serrés, pleurèrent sans fin, le cœur noyé d'un attendrissement immense, dans cette maison de leur jeunesse, où le père et la mère revenaient et rôdaient, en attendant que leurs chères ombres fussent réconciliées, rendues à la paix de la terre. Et, par la baie large ouverte, toute la douceur noire du jardin entrait, tandis que, là-bas, à l'horizon, Paris s'était endormi, dans l'inconnu monstrueux des ténèbres, sous un grand ciel tranquille, criblé d'étoiles.