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Paris

LIVRE TROISIÈME (continued 2)

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—Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres. L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.

Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui, entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire, celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau trouble de la crise prochaine?

—Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l'auteur de l'attentat?

—Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.

Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.

—Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu!

Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant toujours du côté du pouvoir.

—Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d'arranger l'affaire.

—Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde plus.

Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur le président du Conseil était là.

—Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

—Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et bonhomme.

—Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.

—Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le cœur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de basses injures que la Voix du Peuple avait déversé sur lui, le matin encore.

—Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s'agite...

—Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu très attentif.

—Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles. Car vous vous doutez bien que l'ingénu et farouche Mège va tirer une fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos dépouilles.

Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment, comme s'il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant, des larmes montaient à ses yeux.

—Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l'ai fondée, qui l'ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d'outrages, être obligé de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur, moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh! oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...

Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.

—Il ne m'a pas remis un centime.

Très surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude, noyée d'ombre.

—Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d'affaires avec lui, et que vous le connaissiez particulièrement.

—Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer africains, et jamais il n'a été question de cette chose entre nous.

Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis, il se ressaisit d'un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir au sien.

—Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les oreilles, des Chemins de fer africains. C'était lorsque la Chambre a dû voter l'émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors l'Intérieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi, j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur l'emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait consacrer à la publicité; et, devant les gros chiffres mis en regard des journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec raison que c'était là un argent de ruine contre la république; de sorte que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c'est vrai... Voilà l'histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se haussait encore.

—Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité.

A son tour, Monferrand s'était levé, dans un cri, où il se confessait tout entier.

—C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas ça!

Mais Barroux s'entêta, superbe.

—Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation, n'absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.

—Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec vous.

—Qu'importe? nous tomberons, dignement, honnêtement!

Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d'un coup, il se calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion, où il se débattait depuis le matin; et tout s'éclairait, le plan encore vague qu'avait fait naître en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se complétait, s'élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique chose d'importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa révolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:

—Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave. Et, d'ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous suivrons.

Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d'accord sur l'attitude du ministère, en vue de l'interpellation certaine du lendemain.

Cette nuit-là, le baron Duvillard n'avait guère dormi. Laissé à sa porte par Gérard, il s'était couché violemment, en homme qui veut commander au sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'était point venu, il l'avait cherché pendant de longues heures, brûlé d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d'avoir mis Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse, sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l'exaspérer. Vainement, il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait, l'éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si elle venait se traîner à ses genoux.

Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit céder à une lâcheté. L'idée l'assaillait de courir s'assurer si elle était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut cette fois guéri d'elle à jamais. Et la vérité fut qu'il finit par l'oublier, dès qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de la liste, dans la Voix du Peuple, le bouleversa, car il avait douté jusque-là que Sanier l'eût en sa possession. D'un coup d'œil, il jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées à l'habituel flot d'imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait réellement qu'une chose, l'arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de banque, lorsqu'elles lancent une émission, payant la publicité de la presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets, rendus à l'affaire. C'était une affaire, et cela, pour lui, disait tout. Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d'un banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable, une mare de boue et de sang, d'où le scandale avait repoussé monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non, non! on restait debout, on luttait jusqu'à la dernière énergie, jusqu'au dernier écu.

Vers neuf heures, un tintement l'appela au téléphone particulier, posé sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'idée le traversa que ce devait être Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi à le déranger, au milieu des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait qu'elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le léger frisson d'un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement, il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer, ah! non, c'était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se sentait d'âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.

Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. La Voix du Peuple, avec sa terrible liste, avait glacé les cœurs des coupables, et tous pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait sous eux. Le premier qu'il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire quand même. Il le gronda d'être là, c'était une faute de venir ainsi aux nouvelles, l'air effaré. Et l'autre, ragaillardi déjà par cette rude parole, se défendait, jurait qu'il n'avait pas même lu l'article de Sanier, qu'il était monté simplement pour recommander au ministre une dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu'on aurait dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita, vint le saluer avec un empressement obséquieux.

—Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C'est ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes trois filles, dont je suis l'unique soutien?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire, victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude d'avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait, la mère et les trois filles, dont il n'avait plus été dès lors que le domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'être; mais n'était-il pas le besogneux éternel, toujours en quête d'un billet de cent francs, le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l'argent n'importe où, dans n'importe quoi.

—Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouvé un mari pour mon aînée. C'est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier d'accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place, que j'ai promise, peut encore tout arranger.

Il était si minable, il parlait d'une voix si éplorée, que Duvillard eut l'idée d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer à propos, et dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts. Il est toujours excellent d'avoir à soi de ces créatures malchanceuses dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices. Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il s'était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses filles.

Chaigneux, flairant un prêt, s'effondra en remerciements.

—Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un coin de l'antichambre, l'abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant, n'était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron s'avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le ministre: il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d'heure, il attendait. Pourvu qu'on ne l'oubliât pas, dans cette antichambre!

L'huissier parut, s'empressa.

—Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce moment avec monsieur le président du Conseil; mais, dès que monsieur le président s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitôt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l'affaire, en homme indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en témoignerait pas à l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touché directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu'il était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que la vérité suffirait.

Duvillard l'écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d'un coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il fît même un effort pour la chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il l'avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que certainement la déplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu; car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l'aurait lâché salement, s'il avait contenté son caprice.

—Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonné, l'autre à son tour le regarda.

—Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?

—Mais de ce que vous ne m'avez pas aidé, vous savez bien, pour cette amie à moi, qui désire débuter dans Polyeucte.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

—Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est tombé d'une Faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais été enchanté de vous être agréable.

Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de passion, eut le besoin immédiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.

—Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré là! Honnête, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.

—Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s'en amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle:

—Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés ou se sont remis debout pour moins que ça... Si vous tombez demain, je souhaite que vous ne le regrettiez jamais.

Et il le regarda s'éloigner, blessé au cœur de son air de plaisanterie, exaspéré par l'idée que quelque chose lui était décidément impossible. Certes, ce n'était pas dans l'espoir de se remettre avec Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet, oui! un soufflet. Cette minute venait d'être décisive.

A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manœuvrer de façon à n'être pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l'antichambre, les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle d'habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à souffler et qui l'apportait.

—Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigué.

—Barroux? non!

Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mêmes idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la débâcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait changer d'amitié, s'il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres. Il n'avait pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu, à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser ainsi compromettre par la maladresse d'un honnête homme.

—Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que venez-vous donc faire ici?

—Oh! mon cher baron, le directeur d'un grand journal n'est fâché avec personne. Il est au service du pays.

Malgré l'émoi personnel où il était, Duvillard ne put s'empêcher de sourire.

—Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort, qu'on peut soutenir sans crainte.

Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau joueur, toujours maître de son jeu, venait d'être terrifié par l'article de la Voix du Peuple. Pour la première fois de sa vie, il avait commis une faute, il se sentait à la merci d'une délation, ayant eu l'impardonnable imprudence d'écrire un billet de trois lignes. Les cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l'inquiétaient pas. Mais il tremblait qu'on ne découvrît l'autre affaire, une somme reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard clair du baron. C'était imbécile de ne plus savoir mentir et d'avouer par sa seule attitude.

L'huissier s'était approché.

—Je rappelle à monsieur le baron que monsieur le ministre l'attend.

Resté seul avec l'abbé Froment, Fonsègue, dès qu'il l'aperçut, alla s'asseoir près de lui, en s'étonnant à son tour de le trouver là. Pierre répéta qu'il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se débattaient.

Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s'était avancé, les mains tendues. Lui, l'air très calme toujours, sous le vent de terreur, gardait son air bonhomme et souriant.

—Hein? quelle histoire, mon cher baron!

—C'est idiot! déclara nettement celui-ci, avec un haussement d'épaules.

Et il s'assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits pour s'entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les affaires, n'étaient désormais possibles, si l'on exigeait des hommes la vertu qu'ils n'avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous les régimes, lorsqu'on attendait un vote des Chambres, à propos de quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n'était pas de faire le nécessaire pour l'obtenir? Il fallait bien se ménager des influences, se gagner des sympathies, s'assurer des voix enfin! Or, tout se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles, les autres avec des faveurs ou de l'argent, des cadeaux plus ou moins déguisés. Et, en admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats, que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que c'était sage de faire un tel bruit, est-ce qu'un pouvoir fort n'aurait pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple propreté même?

—Mais évidemment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand. Ah! si j'étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première classe!

Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot, il reprit, avec son sourire:

—Par malheur, je ne suis pas le maître, et c'est pour causer un peu avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger... Barroux, qui sort d'ici, m'a paru dans une disposition d'esprit fâcheuse.

—Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières parfois...

Et le baron s'interrompit, pour dire:

—Vous savez que Fonsègue est là, dans l'antichambre. Puisqu'il veut faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la victoire.

—Comment, Fonsègue est là! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne! Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!

Lorsque l'huissier eut introduit Fonsègue, la réconciliation eut lieu tout simplement. Ils s'étaient connus au collège, dans leur Corrèze natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d'une abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu'on est forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle.

—Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c'est fini, tu ne m'en veux plus?

—Eh! non! A quoi bon se dévorer, lorsqu'on aurait tout intérêt à s'entendre?

Sans autre explication, on en vint à la grande affaire, la conférence commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d'avouer, d'expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C'était la chute certaine, on saurait bien l'en empêcher, il ne ferait pas une pareille sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le ministère en péril, car ce devait être là l'unique désir de Monferrand. Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer d'embarras ses collègues et lui-même, bien qu'il gardât, aux coins des lèvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.

—Allez, le ministère est par terre!

Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain cabinet l'affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se piquerait sans doute d'honnêteté.

—Alors, quoi? que faisons-nous?

Mais, à ce moment, la sonnerie du téléphone tinta, et Monferrand se rendit à cet appel.

—Vous permettez?

Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l'appareil, sans que ses réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication qui lui était faite. C'était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa promesse, lui téléphonait que l'homme venait d'être retrouvé, dans le Bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.

—Parfait! et n'oubliez pas mes ordres!

Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans la certitude de l'arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière:

—Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître. Ah! si j'étais le maître!... Une commission d'enquête, oui! c'est l'enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si pleines d'abominations. Moi, je n'avouerais rien et je ferais nommer une commission d'enquête. Vous verriez, dès lors, comme l'effroyable orage s'en irait en douceur.

Duvillard et Fonsègue s'égayèrent. Mais le second surtout devina presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.

—Ecoute donc! si le ministère est par terre, il ne s'ensuit pas que tu y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en sont bons.

Monferrand, inquiet d'avoir été deviné, se débattit.

—Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous solidaires, que diable!

—Solidaires, allons donc! pas avec les naïfs qui se noient exprès! Car enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis de te sauver malgré toi... N'est-ce pas? mon cher baron.

Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant, Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du refus de Barroux, s'écria, en se levant à son tour:

—Mais certainement! Si le ministère est condamné, qu'il tombe donc!... Que voulez-vous tirer d'un ministère où il y a un Taboureau? Voilà un vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui n'a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l'on confie les théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises.

Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave, s'amusa un instant à exciter le baron.

—Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé, mais qui se trouvait tout indiqué pour l'Instruction publique, où il est chez lui.

—Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous êtes plus intelligent que ça, vous n'allez pas défendre Taboureau, comme Barroux... C'est vrai, je tiens beaucoup à ce que Silviane débute. Elle est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien! vous, est-ce que vous vous mettriez en travers?

—Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scène, ça ferait quand même plaisir à tout le monde, j'en suis sûr... Seulement, il faudrait avoir à l'Instruction un homme qui pense comme moi.

Son mince sourire avait reparu. Ce n'était vraiment pas cher, de s'assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le consulter. Celui-ci, sérieusement, sentant la haute importance de l'affaire, cherchait, réfléchissait.

—A l'Instruction, un sénateur serait excellent... C'est que je ne vois personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit libre, parisien, dont la présence à la tête de l'Université n'étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.

Surpris, Monferrand s'exclama.

—Qui ça, Dauvergne?... Ah! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon... Mais il ignore tout de l'Université, il n'a pas la moindre aptitude.

—Dame! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu'il est immensément riche, qu'il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte rien, et qu'il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard Saint-Germain.

Lui-même n'avait risqué d'abord le nom qu'en hésitant. Mais, peu à peu, son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.

—Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait jouer à Dijon une pièce, un acte en vers. Et c'est une ville littéraire que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres. Sans compter que, depuis vingt ans, il n'y a pas remis les pieds et qu'il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes... Dauvergne fera tout ce qu'on voudra. Je vous dis que c'est notre homme.

Duvillard déclara qu'il le connaissait et qu'il le trouvait très bien. D'ailleurs, lui ou un autre!

—Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui! après tout. Il fera peut-être un très bon ministre. Va pour Dauvergne.

Puis, tout d'un coup, il éclata d'un gros rire.

—Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame entre à la Comédie! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres portefeuilles?

Il plaisantait, sachant que la gaieté hâte souvent les solutions difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les détails de ce qu'il y aurait à faire, si le ministère était battu le lendemain. Sans qu'ils eussent dit nettement la chose, le plan était de laisser tomber Barroux, de l'y aider même, puis de s'employer à repêcher Monferrand dans l'eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se liait, ayant besoin d'eux, de la souveraineté financière du baron, surtout de la campagne que le directeur du Globe pouvait faire en sa faveur; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient besoin de lui, de l'homme de gouvernement à la forte poigne, qui promettait d'enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête dont il tiendrait les fils. Et l'entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne rapproche plus étroitement qu'un intérêt commun, la peur et le besoin qu'on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l'affaire de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre déclara que c'était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt à se charger d'une commission, et qui avait la vie si dure avec ses quatre femmes!

—Eh bien, c'est entendu!

—C'est entendu!

—C'est entendu!

Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la main.

Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu'à la porte, il aperçut, dans l'antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de violet, qui causait debout avec un prêtre.

Le ministre tout de suite s'empressa, l'air désolé.

—Ah! monseigneur Martha, vous attendiez!... Entrez, entrez vite.

Mais, avec une parfaite urbanité, l'évêque n'en voulut rien faire.

—Non, non, monsieur l'abbé Froment était là avant moi. Veuillez le recevoir.

Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas long. Lui qui usait d'une diplomatique réserve, dès qu'il se trouvait devant un membre du clergé, lâcha tout d'un paquet l'affaire de Barthès. Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre reçue était qu'on avait découvert chez lui la présence de son frère. Qu'allait-il se passer? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir Barthès en fuite que d'être forcé de l'envoyer une fois de plus en prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas. Comment la police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur dans la petite maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de Guillaume? C'était là le génie plein de trous des grands policiers.

—Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi? Je ne comprends pas très bien.

—Mon Dieu! monsieur l'abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions obligés de l'arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous n'ignorons pas que votre demeure est l'asile de toutes les vertus... Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété.

Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l'antichambre. Puis, souriant, courbé en deux:

—Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie.

Le prélat, qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsègue, leur serra la main, serra également celle de Pierre. Il était, ce matin-là, d'une bonne grâce infinie, dans son désir de s'attacher tous les cœurs. Ses yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et fermes n'était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête.

Maintenant, dans le ministère désert, il n'y avait plus que Monferrand et monseigneur Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile, plus souverain, à gouverner dans l'ombre, à être l'âme directrice de la politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la Fille aînée de l'Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à la papauté sa toute-puissance? Il avait accepté la république, il prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre, l'inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frappé des progrès de l'esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se flattait d'enterrer la science, était plein d'amabilités, en homme à la forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui s'offraient.

IV

L'après-midi de ce même jour, Guillaume fut pris d'un tel besoin de grand air et d'espace, que Pierre consentit à faire avec lui une longue promenade dans le Bois de Boulogne, voisin de leur petite maison. A son retour du ministère, pendant le déjeuner, il avait conté à son frère comment le gouvernement entendait se débarrasser une fois de plus de Nicolas Barthès; et tous deux en avaient l'âme assombrie, ne sachant de quelle façon annoncer l'exil au vieil homme, se donnant jusqu'au soir pour trouver la manière d'en adoucir l'amertume. Ils en causeraient en marchant. Puis, pourquoi se cacher davantage, pourquoi ne pas risquer cette première sortie, puisque rien décidément ne semblait menacer Guillaume? Et les deux frères entrèrent dans le Bois par la porte des Sablons, qui se trouvait prochaine.

On était aux derniers jours de mars, le Bois commençait à verdir, mais si tendrement, que les pointes légères des feuilles n'étaient encore, au travers des massifs, qu'une mousse pâle, une dentelle d'une infinie délicatesse. Les averses continues de la nuit et de la matinée avaient cessé, le ciel restait d'un gris de cendre fine, et cela était d'une exquise fraîcheur, d'une enfance ingénue, ce Bois renaissant, trempé d'eau, dans la douceur immobile de l'air. Les réjouissances de la mi-carême avaient dû attirer la grande foule, au centre de Paris, sur le passage des chars, car il n'y avait, par les allées, que des cavaliers et des équipages, de belles promeneuses descendues des coupés et des landaus, avec des nourrices enrubannées, portant des poupons en pelisses de dentelle, toute la haute élégance du Bois, tout le mouvement mondain des jours choisis, où les petites gens n'y viennent point. A peine quelques bourgeoises des quartiers voisins étaient-elles sur les bancs et dans les fourrés, une broderie aux doigts, à regarder jouer leurs enfants.

Pierre et Guillaume gagnèrent l'allée de Longchamp, qu'ils suivirent jusqu'à la route de Madrid aux lacs. Là, ils s'enfoncèrent parmi les arbres, ils descendirent le cours du petit ruisseau de Longchamp. Leur projet était de gagner les lacs, d'en faire le tour, puis de revenir par la porte Maillot. Mais le taillis qu'ils traversaient était d'une solitude si calme et si charmante, dans cette enfance du printemps, qu'ils cédèrent au désir de s'asseoir, pour goûter le délicieux repos. Un tronc d'arbre leur servit de banc, ils purent se croire très loin, au fond d'une forêt véritable. Et Guillaume en faisait le rêve, de cette vraie forêt, au sortir de son long emprisonnement volontaire. Ah! le libre espace, l'air sain qui souffle dans les branches, tout le vaste monde qui devrait être le domaine inaliénable de l'homme! Le nom de Barthès, de l'éternel prisonnier, revint sur ses lèvres. Il soupira, repris de tristesse. Le tourment d'un seul, frappé sans cesse dans sa liberté, suffisait à lui gâter ce grand air pur, si doux à respirer.

—Que lui diras-tu? Il faut pourtant le prévenir. L'exil vaut mieux encore que la prison.

Pierre eut un vague geste désolé.

—Oui, oui, je le préviendrai. Mais quel crève-cœur!

A ce moment, dans ce coin sauvage et désert, où ils pouvaient se croire au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement, sautant d'un fourré, un homme parut, galopa devant eux. Et c'était sûrement un homme, mais si méconnaissable, si couvert de boue, dans un tel état d'effroyable détresse, qu'on aurait pu le prendre pour une bête, quelque sanglier traqué, forcé par les chiens. Un instant, éperdu, il hésita devant le ruisseau, le longea; puis, comme des pas, des souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l'eau jusqu'aux cuisses, bondit sur l'autre rive, disparut derrière un bouquet de sapins. Presque aussitôt, des gardes du Bois sous la conduite de quelques agents se précipitèrent, filèrent le long du ruisseau, se perdirent. C'était toute une chasse à l'homme qui passait, une chasse sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits rouges ni fanfares sonnantes de cors.

—Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah! le malheureux!

Guillaume à son tour eut un geste découragé.

—Toujours les gendarmes et la prison! On n'a pas encore trouvé d'autre école sociale.

L'homme, là-bas, là-bas, galopait. Lorsque, la nuit précédente, Salvat, d'une course brusque, avait gagné le Bois de Boulogne, échappant ainsi aux agents qui le filaient, il avait eu l'idée de se glisser jusqu'à la porte Dauphine et de descendre ensuite dans le fossé des fortifications. Il se souvenait des journées de chômage qu'il était venu jadis passer en cet endroit, au fond de refuges ignorés, où il n'avait jamais rencontré personne. Et, en effet, il n'est pas d'asiles plus secrets, barrés de plus de broussailles, enfouis sous plus d'herbes hautes. Certains coins du fossé, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de vagabonds et d'amoureux. Salvat, en s'engageant au plus épais des ronces et des lierres, eut la chance de trouver, sous l'obscure pluie qui tombait, une sorte de trou plein de feuilles sèches, dans lesquelles il s'enterra jusqu'au menton. Il était déjà ruisselant d'eau, il avait glissé par la boue des pentes, n'avançant qu'à tâtons, souvent à quatre pattes. Ces feuilles sèches lui furent un bienfait inespéré, une sorte de drap où il se sécha un peu, où il se reposa de sa course folle, au travers des ténèbres mauvaises. La pluie continuait, mais il n'avait plus que la tête trempée, et il finit même par s'engourdir, par s'assoupir sous l'averse, d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux, le jour paraissait, il devait être six heures. L'eau tombée avait fini par noyer les feuilles, il était comme dans un bain d'humidité glacée. Pourtant, il resta, il se sentait à l'abri de la chasse qu'on allait sûrement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner là, le corps enfoui, la tête elle-même à demi disparue sous des broussailles. Et il ne bougea pas, regarda grandir le jour.

Vers huit heures, des agents et des gardes passèrent, fouillèrent le fossé des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l'avait pensé, dès l'aube, la battue venait d'être organisée, on le traquait. Son cœur battit à grands coups, il eut l'émoi du gibier que cernent les chasseurs. Justement, il s'était caché en dessous de la caserne de gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l'autre côté du rempart. Personne ne passait plus, pas une âme, pas un frôlement dans les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal, un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture, toute l'oisiveté heureuse, grisée de grand air, du Paris mondain.

Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie avait cessé, il ne souffrait plus trop du froid, grâce à la casquette et au gros paletot que lui avait donnés le petit Mathis. Mais la faim le reprenait, une brûlure qui lui faisait comme un trou dans l'estomac, d'affreuses crampes qui lui brisaient les côtes sous un cercle de plomb. Il n'avait pas mangé depuis deux jours, il était à jeun déjà, la veille au soir, lorsqu'il avait accepté un verre de bière. Son projet était de rester là jusqu'à la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les ténèbres, et de sortir du Bois par un trou, qu'il connaissait de ce côté. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n'y parvint pas, tant il souffrait. A onze heures, il eut un éblouissement, crut qu'il allait mourir. Et une colère l'envahissait, et tout d'un coup il sortit d'un bond de sa cachette de feuilles, pris d'une rage de faim, ne pouvant plus rester là, voulant manger, quitte à y perdre sa liberté et sa vie. Midi sonnait.

Alors, dès qu'il eut quitté le fossé, il se trouva dans le vaste espace découvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l'idée que la seule sortie possible était de ce côté. Ce fut miracle si personne ne s'inquiéta de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut réussi à se jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette folie qui venait de l'emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se rasa parmi des genêts, attendit quelques minutes, avant d'être certain que les agents n'étaient pas derrière lui. Puis, l'œil au guet, l'oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il continua désormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer entre le lac supérieur et le champ de courses d'Auteuil. Mais il n'y a là qu'une large avenue, bordée de quelques arbres, et il dut déployer une adresse extrême pour ne jamais marcher à découvert, profitant des moindres troncs, utilisant les plus grêles massifs, ne se hasardant que lorsqu'il avait longuement exploré les environs. Une peur nouvelle, la vue d'un garde au loin, le tint encore un quart d'heure aplati par terre, derrière des broussailles. L'approche d'un fiacre perdu, d'un simple promeneur égarant sa flânerie, suffisait à l'arrêter. Et il respira, lorsqu'il put, au delà de la butte Mortemar, pénétrer enfin dans les fourrés qui se trouvent entre la route de Boulogne et l'avenue de Saint-Cloud. Les taillis y sont épais, il n'avait plus qu'à les suivre, pour atteindre, ainsi caché, l'issue qu'il sentait prochaine. Il était sauvé.

Mais, soudainement, il aperçut, à une trentaine de mètres, un garde debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche, et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l'attendre. Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un cordon tendu là comme les mailles du filet. Et le pis fut qu'on avait dû le voir, car un cri léger s'éleva, tel qu'une note claire de chouette, répétée bientôt de loin en loin, à l'infini. Enfin, les chasseurs tenaient la piste, toute prudence devenait inutile, l'homme n'avait plus qu'à chercher le salut suprême dans la fuite. Il le sentit si bien, qu'il reprit tout d'un coup le galop, sautant les obstacles, filant entre les arbres, sans craindre d'être vu et entendu. En trois bonds, il eut traversé l'avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif qui s'étend entre cette avenue et l'allée de la Reine-Marguerite. Là, les taillis sont plus épais encore, ce sont les fourrés les plus profonds du Bois, toute une mer de verdure en été, où il aurait peut-être réussi à se perdre, à la saison des feuilles. Un instant même, il se retrouva seul, s'arrêta, écouta avec angoisse. Il ne voyait plus, n'entendait plus les gardes: les aurait-il dépistés? Un silence, une paix d'une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages. Puis, le cri léger s'éleva, des branches craquèrent, et il continua sa course affolée, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait l'allée de la Reine-Marguerite, il la trouva barrée, des agents étaient là, s'échelonnant. Il dut continuer à longer, à remonter l'allée, sans quitter les taillis. Mais il s'éloignait maintenant de Boulogne, il revenait sur ses pas. Et, confusément, dans sa pauvre tête qui se perdait, s'ébauchait une dernière chance de salut: galoper ainsi à couvert jusqu'aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner ensuite le bord de l'eau, de bouquet d'arbres en bouquet d'arbres. C'était le seul chemin boisé qui pût mener à la Seine, car il ne fallait pas songer à s'y rendre en traversant les vastes plaines nues de l'Hippodrome et du Champ d'entraînement.

Il galopa, il galopa. Mais, arrivé à l'allée de Longchamp, il ne put la traverser, elle était gardée, elle aussi. Dès lors, abandonnant son projet de s'échapper par Madrid et la Seine, il fut forcé de faire un crochet, le long du pré Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d'une ligne de plus en plus étroite. Et ce fut bientôt la course furieuse, hagarde, hors d'haleine, sautant les buttes, dévalant par les pentes, au travers des obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons épineux, il défonçait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans les fils de fer des clôtures, qu'il n'avait point vus; et, tombé dans les orties, il se relevait, il n'en sentait pas la cuisante brûlure, reprenait sa course, comme éperonné, fouetté au sang. Ce fut alors que Guillaume et Pierre le virent passer, méconnaissable, effrayant, se jetant à l'eau boueuse du ruisseau, telle que la bête qui met un dernier rempart entre elle et les chiens. L'idée chimérique lui venait de l'île au milieu du lac, ainsi que d'un asile inviolable, s'il l'avait pu atteindre. Il rêvait de passer à la nage, sans que personne l'aperçût, de se terrer là, ignoré, désormais à l'abri de toute recherche. Il galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser chemin, il fut obligé de remonter toujours, d'aller tourner au carrefour des lacs, ramené, rabattu vers les fortifications, d'où il était parti. Il était près de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il galopait, il galopait.

Une allée sablée et mouvante pour les cavaliers se présenta. Il l'enfila à toutes jambes, pataugea dans cette terre détrempée par les dernières pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces délicieux chemins d'amoureux, ombragés comme des berceaux, qu'il put suivre assez longtemps, à l'abri des regards, repris d'espoir. Mais il déboucha dans une de ces terribles avenues, larges et droites, où roulaient des bicyclettes, des équipages, le train mondain de l'après-midi doux et voilé. Et il rentra dans les fourrés, tomba de nouveau sur des gardes, acheva de perdre toute direction et même toute pensée, ne fut plus qu'une masse lancée, ballottée au gré de la poursuite qui le serrait, l'enveloppait de minute en minute. Rien n'existait plus que le besoin de galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des étoiles de carrefours se succédaient, il traversa une grande pelouse, où la pleine lumière lui donna comme un éblouissement. Là, tout d'un coup, il avait senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces qui le mangeaient déjà. Des cris retentissaient, une main avait failli le saisir, une ruée de corps piétinaient, se bousculaient dans le vent de sa course. Et, par un suprême effort, il sauta, rampa, se redressa, se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures, galopant, galopant.

C'était la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds brisés ne le portaient plus, ses oreilles saignaient, de l'écume lui souillait la bouche. Un grand souffle de tempête soulevait ses côtes, comme si les bonds de son cœur allaient les briser. Il ruisselait d'eau et de sueur, fangeux, hagard, dévoré de faim, vaincu plus encore par la faim que par la fatigue. Et, dans le brouillard qui peu à peu noyait ses yeux fous, il vit soudain la porte d'une remise ouverte, derrière une sorte de chalet, caché dans les arbres. Personne n'était là, qu'un gros chat blanc qui prit la fuite. Il s'y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi des tonneaux vides. Et il y était à peine enfoui, qu'il entendit galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancés, perdant sa piste et dépassant le chalet, filant du côté des fortifications. Le bruit des gros souliers s'éteignit, un profond silence tomba. Il avait mis les deux mains sur son cœur pour en étouffer les battements, il tomba dans un anéantissement de mort, tandis que de grosses larmes coulaient de ses paupières closes.

Après un quart d'heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l'autre bord de l'eau. Mais une ondée tomba, les força de s'abriter sous les grosses branches encore nues d'un marronnier; et, la pluie devenant sérieuse, ils avisèrent, au fond d'un bouquet d'arbres, une sorte de chalet, un petit café-restaurant, où ils coururent se réfugier. Dans une allée voisine, ils avaient aperçu un fiacre arrêté, solitaire, dont le cocher, immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d'été. Et, comme Pierre se hâtait, il eut l'étonnement de reconnaître devant lui, pressant également le pas, Gérard de Quinsac, qui se réfugiait là comme eux, surpris sans doute par l'averse pendant une promenade à pied. Puis, il crut s'être trompé, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle. Cette salle, une sorte de véranda vitrée, garnie de quelques petites tables de marbre, était vide. En haut, au premier étage, quatre ou cinq cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison sortait à peine de l'hiver, on y sentait la longue humidité des établissements que la disparition de la clientèle force à fermer de novembre à mars. Derrière, il y avait une écurie, une remise, des dépendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d'ailleurs, que les jardiniers et les peintres allaient remettre en état, pour les parties galantes et l'encombrement joyeux des beaux jours.

—Mais je crois que ce n'est pas ouvert, ici, dit Guillaume, en entrant dans le grand silence de la maison.

Pierre s'était assis devant une des petites tables.

—On nous permettra toujours bien d'y attendre que la pluie cesse.

Pourtant, un garçon parut. Il descendait du premier étage, il semblait fort affairé, fouillant un buffet pour réunir quelques petits gâteaux secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frères des petits verres de chartreuse.

En haut, dans un des cabinets, la baronne Eve Duvillard, venue en fiacre, attendait Gérard depuis près d'une demi-heure. C'était là qu'ils avaient pris rendez-vous, la veille, à la vente de charité. Les souvenirs les plus doux devaient les y attendre; car, deux années auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s'y étaient délicieusement rencontrés, lorsqu'elle n'osait point encore aller chez lui et qu'ils avaient découvert ce nid caché, si désert, aux jours hésitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour ce rendez-vous suprême de leur passion finissante, elle n'avait pas cédé seulement à la crainte d'être surveillée, elle avait eu aussi l'idée poétique de retrouver là les premiers baisers, pour qu'ils fussent les derniers peut-être. Cela était si charmant, ce refuge, au milieu de ce grand bois aristocratique, à deux pas des larges allées où passait tout Paris! Son cœur d'amoureuse tendre en était touché jusqu'aux larmes, dans la désolation de l'amère fin qu'elle sentait venir.

Mais elle aurait voulu, comme aux anciens jours, un jeune soleil sur les jeunes feuillages. Ce ciel de cendre, cette pluie qui tombait encore, l'attristait d'un frisson. Et, lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle ne le reconnut point, si terne, si froid, avec son divan fané, sa table et ses quatre chaises. L'hiver était resté là, une humidité fade, une odeur moisie de pièce sans air, longtemps close. Des lambeaux du papier de tenture s'étaient décollés, pendaient, lamentables. Des mouches mortes semaient le parquet, et le garçon, pour ouvrir les persiennes, dut se battre avec la crémone. Cependant, lorsqu'il eut allumé la petite cheminée à gaz, installée là pour ces sortes d'occasions, flambant et chauffant vite, la pièce s'égaya un peu, devint plus hospitalière.

Eve s'était assise sur une chaise, sans même relever l'épaisse voilette qui lui cachait le visage. Toute vêtue de noir, comme si elle eût porté déjà le deuil de son dernier amour, gantée de noir, elle ne montrait d'elle que ses cheveux blonds encore admirables, un casque d'or fauve, débordant de son petit chapeau noir. Et, grande et forte, la taille restée mince, la poitrine superbe, rien d'elle n'avouait la cinquantaine menaçante. Elle avait commandé deux tasses de thé, le garçon la retrouva voilée toujours, à la même place, sans un geste, lorsqu'il apporta le thé, avec une assiette de petits gâteaux secs qui devaient dater de l'autre saison. Puis, de nouveau, elle demeura seule, immobile, en une sorte de rêverie accablée. Si elle avait devancé le rendez-vous d'une demi-heure, voulant être là la première, c'était dans le désir de se calmer, pour ne point céder au coup de son désespoir. Surtout elle ne voulait point pleurer, car elle se jurait d'être digne, de causer posément, de s'expliquer en femme qui avait certainement des droits, mais qui tenait à n'invoquer que la raison. Et elle était contente de son courage, elle se croyait très calme, résignée presque, tandis que, seule encore, elle arrangeait la façon dont elle allait accueillir Gérard, pour le dissuader d'un mariage qu'elle regardait comme un malheur et comme une faute.

Elle tressaillit, se mit à trembler. Gérard entrait.

—Comment! chère amie, vous êtes la première? Moi qui me croyais de dix minutes en avance!... Et vous avez eu la peine de commander le thé, et vous m'attendez!

Il était fort gêné et frémissant lui-même, à l'idée de la désastreuse scène qu'il prévoyait. Très correct d'ailleurs, se forçant au sourire, voulant paraître tout à la joie galante de la retrouver là, comme au beau temps de leur liaison.

Mais elle, debout, la voilette levée enfin, le regardait, bégayait.

—Oui, j'ai été libre plus tôt... J'ai craint quelque empêchement... Alors, je suis venue...

Et, à le voir si beau, si affectueux encore, elle s'oublia, s'affola. Tous ses raisonnements, toutes ses belles résolutions furent emportés. C'était l'élan invincible, l'arrachement même de sa chair, à la pensée qu'elle l'aimait toujours, et qu'elle le garderait, et que jamais elle ne le donnerait à une autre. Eperdument, elle s'était jetée à son cou.

—Oh! Gérard, oh! Gérard... Je souffre trop, je ne peux pas, je ne peux pas... Dis-moi tout de suite que tu ne veux pas l'épouser, que tu ne l'épouseras jamais!

Sa voix s'étrangla, ses yeux ruisselèrent. Ah! ces larmes qu'elle s'était tant juré de ne point verser! Elles coulaient sans fin, elles débordaient de ses beaux yeux noyés, dans un flot d'abominable douleur.

—Ma fille, mon Dieu! tu épouserais ma fille!... Elle, avec toi! elle, dans tes bras, à cette place!... Non, non! c'est trop de torture, je ne veux pas, je ne veux pas!

Il restait glacé, devant ce cri d'affreuse jalousie, où la mère n'était plus qu'une femme, qu'enrageait la jeunesse d'une rivale, ces vingt-cinq ans qui ne pouvaient revenir. Lui-même, en se rendant au rendez-vous, avait pris les plus sages décisions, résolu à rompre loyalement, en homme bien élevé, avec toutes sortes de belles phrases consolantes. Mais il n'était point méchant, il avait un fond de faiblesse tendre, dans ses abandons d'oisif, sans force surtout contre les larmes des femmes. Il essaya de la calmer, il l'assit sur le divan, pour se débarrasser de son étreinte. Puis, se mettant près d'elle:

—Voyons, ma chère, soyez raisonnable. N'est-ce pas? nous sommes venus ici pour causer amicalement... Je vous assure que vous vous exagérez les choses.

Mais elle exigeait une certitude.

—Non, non! je souffre trop, j'ai besoin de savoir tout de suite... Jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!

Une fois encore, il tâcha d'éluder la réponse.

—Vous vous faites du mal, vous savez bien que je vous aime.

—Non, non! jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!

—Mais puisque c'est toi que j'aime, puisque je n'aime que toi!

Elle le reprit ardemment, le serra contre sa gorge, lui couvrit les yeux de baisers.

—C'est vrai, ça? tu m'aimes, tu n'aimes que moi?... Eh bien! prends-moi donc, baise-moi, que je te sente, que tu sois à moi, à moi toujours, jamais à l'autre!

Et Eve força Gérard aux caresses, se livra, dans un tel emportement, qu'il ne put rien lui refuser, grisé lui-même. Et, très lâchement alors, sans force désormais, il lui jura tout ce qu'elle voulut, il répéta à satiété qu'il n'aimait qu'elle et que jamais il n'épouserait sa fille. Il descendit jusqu'à prétendre que cette enfant infirme lui faisait pitié simplement. Sa bonté était son excuse. Et Eve buvait sur ses lèvres tout ce dédain apitoyé qu'il avait pour l'autre, toute la certitude d'être l'éternellement belle, la toujours désirée.

Puis, quand ce fut fini, tous deux restèrent assis sur le divan, muets et las. Un embarras les reprenait.

—Ah! dit-elle à voix basse, je te jure bien que je n'étais pourtant pas venue pour ça.

Le silence retomba, il voulut le rompre.

—Tu ne prends pas une tasse de thé? Il est déjà presque froid.

Mais elle ne l'écoutait pas. Et, comme si rien ne s'était passé, comme si l'inévitable explication commençait seulement, elle parla, l'air brisé, avec une infinie douceur de désolation.

—Voyons, mon Gérard, tu ne peux pas épouser ma fille. D'abord, ce serait une chose très vilaine, presque un inceste. Et puis, il y a ton nom, ta situation... Pardonne-moi d'être si franche, mais enfin tout le monde dirait que tu te vends, ce serait un scandale pour les tiens et pour nous.

Elle lui avait pris les mains, sans colère désormais, telle qu'une mère qui cherche de bonnes raisons pour empêcher son grand fils de commettre quelque exécrable faute. Et lui, la tête basse, évitant de la regarder, écoutait.

—Songe un peu à l'opinion, mon Gérard. Va, je ne m'illusionne pas, je sais qu'entre ton monde et le nôtre il y a un abîme. Nous avons beau être riches, l'argent élargit le fossé. Et j'ai eu beau me convertir, ma fille reste la fille de la Juive... Ah! mon Gérard, je suis si fière de toi, cela me serait un tel crève-cœur de te voir diminué et comme sali par ce mariage d'argent, avec une enfant infirme qui n'est pas digne de toi, que tu ne peux aimer!

Il leva les yeux, la regarda, mal à l'aise, suppliant, voulant échapper à cette conversation si pénible.

—Mais puisque je t'ai juré que je n'aimais que toi, puisque je t'ai juré que je ne l'épouserais jamais! C'est fini, ne nous torturons pas davantage.

Leurs regards restèrent un instant l'un dans l'autre, avec tout ce qu'ils ne disaient pas, leur lassitude, leur misère. Et les paupières d'Eve, les tristes paupières rougies, dans son visage marbré, vieilli tout d'un coup, se gonflèrent de larmes qui se mirent à ruisseler sur ses joues tremblantes. Elle pleurait de nouveau sans fin, mais si doucement.

—Mon pauvre Gérard, mon pauvre Gérard... Ah! me voici lourde à tes bras maintenant. Ne dis pas non, je sens bien que je suis une charge intolérable, que je barre ta vie, que je vais achever de faire ton malheur, en m'obstinant à te garder pour moi.

Il voulut se débattre, elle le fit taire.

—Non, non, c'est bien fini entre nous... Je deviens laide, c'est fini... Et puis, avec moi, c'est ton avenir muré. Je ne puis t'être d'aucun secours, tu me donnes tout en te donnant, et je ne te rends rien... Voilà pourtant le moment venu de te créer une position. Tu ne peux, à ton âge, vivre sans certitude, sans foyer, et ce serait si lâche à moi d'être l'obstacle, de t'empêcher de faire une fin heureuse, en m'accrochant, en te noyant avec moi, en désespérée.

Elle continua, le regard toujours sur lui, ne le voyant plus qu'au travers de ses larmes. Comme sa mère, elle le savait si faible, si maladif même, derrière sa façade de bel homme, qu'elle aussi rêvait de lui assurer une existence calme, un coin de félicité certaine où il pourrait vieillir à l'abri du sort. Elle l'aimait tant, sa réelle bonté d'amoureuse tendre ne pouvait-elle se hausser au renoncement, au sacrifice? Même, dans son égoïsme de femme belle et adorée, elle trouvait des raisons de songer à la retraite, de ne point gâter la fin de son automne par des drames qui la brisaient. Et elle disait ces choses, elle le traitait en enfant dont elle voulait faire le bonheur, au prix du sien, tandis que, maintenant, les yeux de nouveau baissés, il l'écoutait immobile, sans protester davantage, heureux de lui laisser arranger son existence, telle qu'elle la désirait.

—C'est bien certain, poursuivit-elle, en finissant par plaider les raisons en faveur de l'abominable mariage, Camille t'apporterait tout ce que je te souhaite, tout ce que je rêve pour toi. Avec elle, grâce aux conditions que je n'ai pas besoin de dire, c'est la vie fortunée, assurée... Quant au reste, mon Dieu! il y a tant d'exemples! Ce n'est pas que je veuille excuser notre faute, mais j'en citerais vingt, des maisons où il s'est passé des choses pires... Et puis, va, j'avais tort, lorsque je disais que l'argent creusait un abîme. Il rapproche au contraire, il fait tout pardonner, tu n'aurais autour de toi que des jalousies, émerveillées de ta chance, et pas un blâme.

Gérard se leva, parut une dernière fois se révolter.

—Voyons, ce n'est pas toi, à présent, qui vas me forcer à épouser ta fille?

—Ah! grand Dieu, non!... Mais je suis raisonnable, je dis ce que je dois te dire. Tu réfléchiras.

—C'est tout réfléchi... Je t'ai aimée et je t'aime. Le reste est impossible.

Elle eut un divin sourire, elle vint le reprendre entre ses bras, debout tous les deux, unis une fois encore dans cette étreinte.

—Que tu es bon et gentil, mon Gérard! Si tu savais comme je t'aime, comme je t'aimerai toujours, malgré tout!

Et ses larmes revinrent, et lui-même pleura. Ils étaient de bonne foi l'un et l'autre, dans leur naturelle tendresse, reculant le dénouement pénible, voulant espérer encore du bonheur. Mais ils le sentaient bien, le mariage était fait. Il n'y avait plus là que des pleurs et des mots, la vie marchait quand même, l'inévitable s'accomplirait. L'idée qui les attendrissait à ce point, devait être que c'était leur dernière étreinte, leur dernier rendez-vous, car ce serait si vilain, de se revoir, après ce qu'ils savaient, ce qu'ils s'étaient dit. Pourtant, ils voulaient garder l'illusion qu'ils ne rompaient pas, qu'ils retrouveraient peut-être un jour le goût de leurs lèvres. Et la fin de tout pleurait en eux.

Puis, quand ils se furent séparés, ils revirent l'étroit cabinet, avec son divan fané, ses quatre chaises et sa table. La petite cheminée à gaz sifflait, on étouffait maintenant, dans une humidité lourde et chaude.

—Alors, reprit-il, tu ne prends pas une tasse de thé?

Elle était devant la glace, en train d'arranger ses cheveux.

—Ma foi! non, il est épouvantable, ici.

Et la tristesse des choses la pénétrait, l'angoissait, à cette minute du départ, elle qui avait cru trouver là un si délicieux souvenir, lorsque des bruits de pas, des voix grosses, tout un brusque tumulte acheva de la bouleverser. On courait dans le couloir, on frappait aux portes. De la fenêtre, où elle se précipita, elle aperçut des agents qui cernaient le restaurant. Les plus folles idées l'assaillirent, sa fille qui l'avait fait suivre, son mari qui voulait divorcer pour épouser Silviane. C'était le scandale affreux, l'écroulement de tous les projets. Elle attendait toute blanche, éperdue, tandis que lui, pâle comme elle, frémissant, la suppliait de se calmer, de ne pas crier surtout. Mais, lorsque de grands coups ébranlèrent la porte, et que le commissaire de police se nomma, il fallut bien ouvrir. Ah! quelle minute! et quel effarement, et quelle honte!

En bas, Pierre et Guillaume avaient attendu pendant près d'une heure que la pluie cessât. Ils causaient à demi-voix, dans un coin de la petite salle vitrée, envahis par la douceur triste de cette grise journée de fête, discutant, prenant enfin un parti sur le douloureux cas de Nicolas Barthès. Et ils s'étaient arrêtés à l'idée de faire venir dîner, le lendemain soir, Théophile Morin, le vieil ami de l'éternel prisonnier, pour annoncer à celui-ci le nouvel exil qui le frappait.

—C'est le plus sage, répéta Guillaume. Morin, qui l'aime beaucoup, prendra toutes les précautions voulues et l'accompagnera sans doute jusqu'à la frontière.

Pierre, mélancoliquement, regardait tomber la pluie fine.

—Encore le départ, encore la terre étrangère, quand ce n'est pas le cachot! Ah! le pauvre être sans joie, traqué toute sa vie, ayant donné sa vie entière à son idéal de liberté qui se démode, dont on plaisante, et qu'il voit crouler avec lui!

Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rôdèrent autour du restaurant. Sans doute, ayant compris qu'ils avaient perdu la piste, ils revenaient avec l'idée que l'homme devait s'être, au passage, terré dans ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des précautions, avant de procéder à des fouilles minutieuses, pour être certains, cette fois, que le gibier ne leur échapperait pas. Les deux frères, lorsqu'ils se furent aperçus de cette manœuvre, se sentirent envahis d'une crainte sourde. C'était la battue de tout à l'heure, ils avaient bien vu l'homme fuir; mais, pourtant, qui leur disait qu'on n'allait pas les forcer à établir leur identité, puisqu'ils s'étaient jetés si fâcheusement dans ce coup de filet? D'un regard, ils se consultèrent, eurent un instant la pensée de partir sous l'averse. Puis, ils comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils attendirent, d'autant plus que l'arrivée de deux nouveaux clients vint faire diversion.

Une victoria, dont la capote était baissée, et le tablier, relevé, s'arrêtait devant la porte. Il en descendit d'abord un jeune homme, l'air correct et ennuyé, puis une jeune femme qui riait aux éclats, très amusée par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle regrettait, en manière de plaisanterie, de n'être pas venue à bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un déluge.

—Enfin, mon cher, il fallait bien aller quelque part. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques?

—Oh! les masques, ma chère! Non, non, autant le Bois, autant le fond du lac!

Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde, dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe Duvillard, dans le jeune homme qui déclarait la mi-carême odieuse, le Bois infect, la bicyclette inesthétique. La nuit précédente, après la tasse de thé offerte, elle l'avait gardé, elle avait voulu contenter son caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais, bien qu'ayant consenti à se mettre au lit près d'elle, il s'était refusé à toute laideur et à toute bassesse, malgré les coups qu'elle avait fini par lui donner, s'exaspérant jusqu'à le mordre. Ah! l'horreur, la vilenie de ce geste, la répugnante grossièreté de l'enfant qui pouvait en naître! Ça, quant à l'enfant, il avait raison, elle n'en désirait point. Alors, il avait parlé du geste des âmes qui s'accouplent cérébralement. Elle ne disait pas non, consentait à essayer; mais comment faire? Et, comme ils reparlaient de la Norvège, ils avaient décidé, d'accord enfin, qu'ils partiraient le lundi pour Christiania, un voyage de noces, l'idée qu'ils iraient là-bas consommer l'intellectualité de leur union. Leur seul regret était qu'on ne fût plus au gros de l'hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige n'était-elle pas la seule couche possible pour de telles épousailles?

Dès que le garçon leur eut servi des petits verres de bourgeoise anisette, à défaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnaître Pierre et son frère Guillaume, dont il avait eu les fils pour condisciples à Condorcet, se pencha, nomma ce dernier à l'oreille de Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation d'enthousiasme.

—Guillaume Froment! Guillaume Froment, le grand chimiste!

Et, s'avançant, le bras tendu:

—Ah! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant! vous avez fait sur les explosifs de si merveilleux travaux!

Puis, elle se mit à rire comme une gamine, en voyant l'étonnement du chimiste.

—Je suis la princesse de Harth. Monsieur l'abbé, votre frère, me connaît, et j'aurais dû me faire présenter par lui... D'ailleurs, nous avons, vous et moi, des amis communs, le très distingué Janzen, qui devait me mener chez vous, à titre d'élève bien modeste. J'ai fait de la chimie, oh! par zèle pour la vérité et en faveur des bonnes causes, pas davantage... N'est-ce pas? maître, que vous me permettez d'aller frapper à votre porte, dès que je serai de retour de Christiania, où je vais, avec mon jeune ami, faire un voyage de simple émotion et de recherches, dans l'ordre des sentiments inéprouvés.

Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle mêlait tout: son goût d'internationalisme, qui l'avait jetée un moment aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires aventuriers du parti; sa nouvelle passion des petites chapelles mystiques et symboliques, la revanche de l'idéal sur le réalisme grossier, la poésie des esthètes qui lui faisait rêver un spasme ignoré sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.

Tout d'un coup, elle s'arrêta, se remit à rire.

—Tiens! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces agents, à fouiller ici? Est-ce que c'est nous qu'on vient arrêter?... Oh! que ce serait drôle!

En effet, le commissaire de police Dupot et l'agent Mondésir se décidaient à entrer sous la véranda, pour visiter le restaurant, après les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l'écurie et dans la remise. Leur conviction était absolue, l'homme ne pouvait être que là. Dupot, un petit monsieur maigre, très chauve, très myope, portant des lunettes, avait son air d'ennui et de lassitude habituel, au fond très éveillé et d'un courage indomptable. Lui n'avait pas d'arme; mais, comme il s'attendait aux pires violences, à une défense furieuse de loup forcé, il venait de conseiller à Mondésir d'armer son revolver et de le tenir prêt dans sa poche. Pourtant, Mondésir, râblé et carré comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le premier, par respect hiérarchique.

D'un vif coup d'œil, derrière ses lunettes, le commissaire avait dévisagé les quatre consommateurs, ce prêtre, cette femme, puis les deux autres, des gens quelconques. Et, les dédaignant, il voulait tout de suite monter au premier étage, lorsque le garçon, épouvanté par cette brusque invasion de la police, perdit la tête, bégaya:

—C'est qu'il y a, là-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet.

Dupot l'écarta tranquillement.

—Un monsieur et une dame, ce n'est pas ce que nous cherchons... Allons, vite! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d'armoire ne reste fermée.

Puis, en haut, ils visitèrent toutes les pièces, tous les recoins, et il n'y eut que le cabinet où se trouvaient Eve et Gérard, que le garçon ne put ouvrir, parce que le verrou était mis à l'intérieur.

—Ouvrez donc, cria le garçon dans la serrure, ce n'est pas pour vous.

Enfin, le verrou fut tiré, et Dupot, qui ne se permit pas même un sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blêmes, tandis que Mondésir entrait regarder sous la table, derrière le divan, au fond d'un petit placard, par acquit de conscience.

En bas, lorsque Eve et Gérard durent traverser la véranda, ils eurent la nouvelle émotion de trouver des curieux, ces gens de leur connaissance, réunis là par le plus imprévu des hasards. Elle avait beau avoir le visage caché sous son épaisse voilette, elle rencontra le regard de son fils, elle sentit qu'il la reconnaissait. Quelle fatalité! lui, si bavard, qui disait tout à sa sœur, dans le servage épouvanté où elle le tenait! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, désespéré du scandale, la reconduisait à son fiacre, sous la pluie battante, ils entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, très amusée, qui s'écriait:

—Mais c'est monsieur le comte de Quinsac!... Et la dame, dites, la dame, qui est-ce?

Hyacinthe, un peu pâle, ne répondant pas, elle insista.

—Voyons, vous devez la connaître, la dame. Dites-moi qui c'est.

—Ce n'est personne, finit-il par répondre. Quelque femme.

Pierre avait compris, gêné devant tant de honte et de souffrance, détournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d'un coup, la scène changea, au moment où le commissaire Dupot et l'agent Mondésir redescendaient, sans avoir trouvé l'homme. Des cris retentirent au dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de la Sûreté Gascogne, qui était resté dans les dépendances du restaurant, à continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C'était l'homme, la bête traquée, violentée et prise enfin, qu'on venait de découvrir au fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.

Ah! quel hallali de victoire, après ces deux grandes heures de course, après cette enragée battue qui avait essoufflé les poitrines et brisé les jambes! La chasse à l'homme, la plus passionnante et la plus sauvage! On tenait l'homme, on le poussait, on le traînait, on le bourrait de coups. Et lui, l'homme, était le plus lamentable des gibiers, une épave, hâve et terreux d'avoir passé la nuit dans un trou de feuilles, trempé encore jusqu'à la taille de s'être jeté au travers d'un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres vêtements en lambeaux, sa casquette à l'état de loque, les jambes et les mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrués d'orties et de ronces. Il n'avait plus visage humain, les cheveux collés aux tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entière ravagée, contractée en un masque effroyable d'effroi, de colère et de souffrance. C'était la bête, c'était l'homme, et on le poussa encore, et il tomba sur une des tables du petit café, assis, tenu par les rudes poings qui le secouaient.

Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaça. Il saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frémit à son tour. Salvat, ô justice! l'homme était Salvat! C'était Salvat qu'ils avaient vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute! C'était Salvat qui était là, ce paquet immonde, ce vaincu de misère et de révolte! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision brusque du petit trottin, là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard, l'enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.

Dupot et Mondésir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L'homme, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, s'était laissé prendre, d'une douceur de mouton. Et, depuis qu'il était là, si rudement tenu en respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d'une infinie tristesse.

Il parla, et ce fut sa première parole, la voix rauque et basse:

—J'ai faim.

Il se mourait de faim et de fatigue, il n'avait bu qu'un verre de bière, la veille au soir, après deux jours de jeune déjà.

—Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garçon. Il le mangera pendant qu'on ira chercher un fiacre.

Un agent partit à la recherche d'une voiture. La pluie venait de cesser, on entendit le grelot clair d'une bicyclette, des équipages reparurent, le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges allées que dorait un pâle rayon de soleil.

Mais l'homme s'était jeté goulûment sur le morceau de pain; et, tandis qu'il le dévorait, d'un air éperdu de satisfaction animale, ses regards rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquiète et ravie d'assister de la sorte à l'arrestation de ce misérable, qu'ils prenaient pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent. Ils venaient d'avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et ils n'exprimèrent plus, fixés sur ce dernier, que l'affection soumise d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d'un inviolable silence.

De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, à celui qu'il ne regardait plus, à d'autres aussi, aux compagnons qui n'étaient point là.

—C'est bête d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah! que ça finisse, je suis prêt.

V

Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent très surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvèrent-ils une petite note, perdue parmi les faits divers, disant qu'à la suite d'une battue, au Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les journaux entiers étaient pleins du terrible vacarme, soulevé par les délations nouvelles de Sanier, dans la Voix du Peuple, un extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer africains, des renseignements et des appréciations de toutes sortes, au sujet de la grande séance qu'on prévoyait à la Chambre, ce jour-là, si le député socialiste Mège reprenait son interpellation, ainsi qu'il l'avait formellement annoncé.

Guillaume était décidé, depuis la veille, à rentrer chez lui, à Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace, désormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni dans ses travaux. La police avait passé près de lui sans paraître même soupçonner sa responsabilité possible. D'autre part, Salvat ne parlerait certainement pas. Mais Pierre supplia son frère d'attendre deux ou trois jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on verrait tout à fait clair dans la situation. La veille, pendant sa longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses, entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fût complètement vidée, avant que Guillaume reprît son existence habituelle.

—Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir dîner, car il faut absolument que Barthès soit averti ce soir du nouveau coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu'à la Chambre, je veux savoir. Ensuite, je te laisserai partir.

Dès une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il songeait que Fonsègue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le vestibule, le général de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un ami à lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosité était énorme, on annonçait dans Paris une séance passionnante, on se disputait âprement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entré, si le général ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer simplement là son après-midi, comme il l'aurait tué à tout autre spectacle, au concert ou dans une vente de charité. Il y venait aussi pour s'indigner, pour se repaître de la honteuse bassesse du parlementarisme, dans son mécontentement d'ancien légitimiste devenu bonapartiste, doublement fini.

En haut, Pierre et le général purent se glisser au premier banc de la tribune. Ils y trouvèrent le petit Massot, qui les fit asseoir à sa droite et à sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le monde.

—Ah! vous avez eu la curiosité d'assister à ça, mon général. Et vous, monsieur l'abbé, vous êtes venu vous exercer à la tolérance et au pardon des injures... Moi, je suis un curieux par métier, vous voyez un homme qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai réussi à m'installer commodément ici... Une belle séance à coup sûr. Regardez, regardez cet entassement de monde, à droite, à gauche, partout!

En effet, les tribunes étroites, mal agencées, débordaient de têtes. Beaucoup de femmes, des hommes de tout âge, s'y écrasaient en une masse confuse, où l'on ne distinguait que la rondeur pâle des visages. Mais le spectacle était en bas, dans la salle des séances encore vide, pareille, avec ses rangées de banquettes en demi-cercle, à une de ces salles de théâtre qui s'emplissent très lentement, un jour de première représentation. Sous le jour froid qui tombait du plafond vitré, la tribune luisante et grave attendait, tandis que, derrière et plus haut, occupant tout le mur du fond, le bureau avec ses tables, ses sièges, son fauteuil présidentiel, restait également désert, peuplé seulement de deux garçons de bureau, en train de changer les plumes et de visiter les encriers.

—Les femmes, reprit Massot en riant, viennent ici comme elles vont dans les ménageries, avec le secret espoir que les fauves se mangeront... Et vous avez lu l'article de la Voix du Peuple, ce matin? Il est étonnant, Sanier! Quand il n'y a plus d'ordures, il en trouve encore. Il ajoute à la boue, il crache et souille le cloaque. Si le fond est vrai, il s'arrange pour mentir quand même, dans la monstrueuse végétation de ses commentaires. Chaque jour, il faut qu'il renchérisse, qu'il serve le nouveau poison à ses lecteurs, pour que le tirage de son journal monte... Et, naturellement, ça secoue le public, c'est grâce à lui que tout ce public est ici, les nerfs détraqués, dans l'attente de quelque sale spectacle.

Puis, il s'égaya de nouveau, en demandant à Pierre s'il avait lu, dans le Globe, un article non signé, très digne et très perfide, sommant Barroux de donner en toute franchise, sur l'affaire des Chemins de fer africains, les explications que le pays attendait. Jusque-là, le journal avait soutenu hautement le président du Conseil; et l'on sentait, dans l'article, un commencement d'abandon, le brusque froid qui précède les ruptures. Pierre dit que cet article l'avait beaucoup surpris, car il croyait la fortune de Fonsègue liée à celle de Barroux, par une entière communauté de vues et par des liens très anciens d'amitié.

Massot riait toujours.

—Sans doute, sans doute, le cœur du patron a dû saigner. L'article a été très remarqué et il va faire un mal considérable au ministère. Mais, que voulez-vous? le patron sait mieux que personne la ligne de conduite à tenir pour sauver la situation du journal et la sienne.

Alors, il dit l'émotion, la confusion extraordinaire qui régnaient parmi les députés, dans les couloirs, où il était allé faire un tour, avant de monter s'assurer une place. La Chambre, qui ne s'était pas réunie depuis deux jours, rentrait sur cet énorme scandale, pareil aux incendies près de s'éteindre, se rallumant et dévorant tout. Les chiffres de la liste de Sanier circulaient: deux cent mille à Barroux, quatre-vingt mille à Monferrand, cinquante à Fonsègue, dix à Dutheil, trois à Chaigneux, et tant à celui-ci, et tant à cet autre, l'interminable délation; cela, au milieu des histoires les plus extraordinaires, des commérages, des calomnies, un incroyable mélange de vérités et de mensonges, dans lequel il devenait impossible de se reconnaître. Sous le vent de terreur qui soufflait, parmi les visages blêmes, les lèvres tremblantes, d'autres passaient congestionnés, éclatants de sauvage joie, avec des rires de victoire prochaine. Car, en somme, sous les grandes indignations de commande, les appels à la propreté, à la moralité parlementaire, il n'y avait toujours là qu'une question de personnes, celle de savoir si le ministère serait renversé et quel serait le nouveau cabinet. Barroux semblait bien malade; mais qui pouvait prévoir la part de l'inattendu, dans une telle bagarre? On annonçait que Mège allait être d'une violence extrême. Barroux répondrait, et ses amis disaient sa colère, sa volonté de faire la clarté complète, décisive. Sans doute Monferrand prendrait ensuite la parole. Quant à Vignon, malgré son allégresse contenue, il affectait de se tenir à l'écart; et on l'avait vu aller de l'un à l'autre de ses partisans, pour leur conseiller le calme, le coup d'œil clair et froid qui décide du triomphe, dans les batailles. Jamais cuve de sorcière, débordante de plus de drogues et de plus abominables choses sans nom, n'avait bouilli sur un pareil feu d'enfer.

—Du diable si l'on sait ce qui va sortir de tout ça! conclut Massot. Ah! la sale cuisine! Vous allez voir.

Mais le général de Bozonnet s'attendait aux pires catastrophes. Encore si l'on avait eu une armée, on aurait pu balayer, un beau matin, cette poignée de parlementaires vendus, qui mangeaient et pourrissaient le pays. La fin de tout, pour lui, était que la nation en armes n'était pas une armée. Et il enfourcha le sujet favori de ses amères doléances, depuis qu'on l'avait mis à la retraite, en homme d'un autre régime que le présent bouleversait.

—Puisque vous cherchez un sujet d'article, dit-il à Massot, le voilà, votre sujet!... La France, qui a plus d'un million de soldats, n'a pas une armée. Je vous donnerai des notes, vous direz enfin la vérité.

Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catéchisa. La guerre devait être une affaire de caste, des chefs de droit divin conduisant aux combats des mercenaires, des gens payés ou choisis. La démocratiser, c'était la tuer; et il la regrettait, en héros qui la considérait comme la seule noble occupation. Du moment que tout le monde se trouvait forcé de se battre, personne ne voulait plus se battre. Voilà pourquoi le service obligatoire, la nation en armes, amènerait certainement la fin de la guerre, dans un temps plus ou moins long. Si, depuis 1870, on ne s'était pas battu, cela venait justement de ce que tout le monde était prêt à se battre. Et l'on hésitait, maintenant, à jeter un peuple contre un autre, en songeant à l'effroyable écrasement, à la désastreuse dépense d'argent et de sang. Aussi l'Europe, changée en un immense camp retranché, l'emplissait-elle de colère et de dégoût, comme si la certitude que tous avaient de s'exterminer dès la première bataille, lui gâtait le plaisir qu'on avait autrefois à se battre ainsi qu'on chassait, par l'imprévu des monts et des bois.

—Mais, dit doucement Pierre, ce n'est pas un grand mal, si la guerre disparaît.

Le général s'irrita d'abord.

—Ah bien! vous aurez de jolis peuples, si l'on ne se bat plus!

Puis, il voulut se montrer pratique.

—Remarquez que la guerre n'a jamais coûté autant d'argent que depuis le temps où elle n'est plus possible. Notre paix défensive, nos nations en armes ruinent les Etats, simplement. Si ce n'est pas la défaite, c'est la banqueroute certaine... En tout cas, l'état militaire est un état perdu, où il n'y a plus rien à faire. La foi s'en va, on le désertera peu à peu, comme on déserte l'état religieux.

Et il eut un geste de désolation, la malédiction du soldat d'autrefois à ce parlement, à cette Chambre républicaine, comme s'il l'accusait des jours qui devaient venir, où le soldat ne serait plus que le citoyen.

Le petit Massot hochait la tête, trouvant sans doute le sujet d'article trop sérieux pour lui. Il coupa court, en disant:

—Tiens! monseigneur Martha est dans la tribune diplomatique, avec l'ambassadeur d'Espagne... Vous savez qu'on dément sa candidature dans le Morbihan. Il est bien trop fin pour vouloir se compromettre à être député, lorsqu'il tient les ficelles qui font mouvoir ici la plupart des catholiques ralliés au gouvernement républicain.

Pierre, en effet, venait d'apercevoir le visage souriant et discret de monseigneur Martha, qui s'était montré charmant pour lui, la veille, dans l'antichambre du ministre. Dès lors, il lui sembla que cet évêque prenait là une importance considérable, si modeste que voulût paraître son attitude. Il le sentait puissant et agissant, bien qu'il ne bougeât pas, qu'il se contentât de regarder, en simple curieux amusé par le spectacle. Et il revenait toujours à lui, comme s'il s'attendait à le voir tout d'un coup diriger l'action, commander aux hommes et aux choses.

—Ah! dit encore Massot, voici Mège... La séance va commencer.

Peu à peu, la salle, en bas, se remplissait. Des députés apparaissaient aux portes, descendaient par les étroits passages. La plupart restaient debout, causant avec animation, apportant l'intense fièvre des couloirs. D'autres, assis déjà, la face grise, accablée, levaient les yeux vers le plafond, où blanchissait le vitrage en demi-lune. Le nuageux après-midi devait se gâter encore, la lumière s'était faite livide, dans cette salle pompeuse et morne, aux lourdes colonnes, aux froides statues allégoriques, que la nudité des marbres et des boiseries rendait sévère, égayée seulement par le velours rouge des banquettes et des tribunes.

Alors, Massot nomma chaque député important qui entrait. Mège, arrêté par un autre membre du petit groupe socialiste, gesticulait, s'entraînait. Puis, ce fut Vignon, entouré de quelques amis, affectant un calme souriant, qui descendit les gradins pour gagner sa place. Mais les tribunes attendaient surtout les députés compromis, ceux dont le nom se trouvait sur la liste de Sanier; et ceux-là étaient intéressants à étudier, les uns jouant une entière liberté d'esprit, gais et gamins, les autres s'étant fait au contraire une attitude grave, indignée. Chaigneux se montra vacillant, hésitant, comme plié sous le poids d'une affreuse injustice. Dutheil, au contraire, avait retrouvé sa jolie insouciance, d'une sérénité parfaite, si ce n'était que par instants un tic nerveux tirait sa bouche, dans une inquiétante grimace. Et le plus admiré, ce fut encore Fonsègue, redevenu si maître de lui, la face si nette, l'œil si clair, que tous ses collègues et tout le public qui le dévisageaient, auraient juré de sa complète innocence, tant il avait la tête d'un honnête homme.

—Ah! ce patron, murmura Massot enthousiasmé, il n'y a que lui!... Attention! Voici les ministres. Et surtout ne perdez pas la rencontre de Barroux et de Fonsègue, après l'article de ce matin.

Le hasard venait de faire que Barroux, la tête haute, très pâle et presque provocant, avait dû, pour gagner le banc des ministres, passer devant Fonsègue. Il ne lui parla pas, le regarda fixement, en homme qui a senti l'abandon, la sourde blessure d'un traître. Quant à Fonsègue, très à l'aise, il continua de donner des poignées de main, comme s'il ne s'apercevait même point de ce lourd regard pesant sur lui. D'ailleurs, il affecta de ne pas voir davantage Monferrand, qui marchait derrière Barroux, l'allure bonhomme, ayant l'air de ne rien savoir, de venir paisiblement là, ainsi qu'à une séance ordinaire. Dès qu'il fut à sa place, il leva les yeux, sourit à monseigneur Martha, qui inclinait légèrement la tête. Puis, maître de lui et des autres, heureux des choses qui marchaient bien, telles qu'il les avait voulues, il se mit à se frotter les mains doucement, en un geste familier.

—Quel est donc, demanda Pierre à Massot, ce monsieur gris et triste, assis au banc des ministres?

—Eh! c'est l'excellent Taboureau, l'homme sans prestige, le ministre de l'Instruction publique. Vous ne connaissez que lui; seulement, on ne le reconnaît jamais: il a l'air d'un vieux sou effacé par l'usage... Encore un qui ne doit pas porter le patron dans son cœur, car le Globe de ce matin contenait un article d'autant plus terrible, qu'il était plus mesuré, sur sa parfaite incapacité en tout ce qui concerne les Beaux-Arts. Je serais surpris s'il s'en relevait.

Mais un roulement assourdi de tambours annonça l'arrivée du président et du bureau. Une porte s'ouvrit, un petit cortège défila, pendant qu'un brouhaha confus, des appels, des piétinements, emplissaient l'hémicycle. Le président était debout, il donna un coup de sonnette prolongé, il déclara que la séance était ouverte. Et le silence ne se fit guère, pendant qu'un secrétaire, un grand garçon long et noir, lisait d'une voix aigre le procès-verbal. Ensuite, après l'adoption, des lettres d'excuses furent lues, un petit projet de loi fut même expédié par un vote rapide, à mains levées. Puis, la grosse affaire, l'interpellation de Mège vint enfin, au milieu du frémissement de la salle et de la curiosité passionnée des tribunes. Le gouvernement ayant accepté l'interpellation, la Chambre décida que la discussion aurait lieu tout de suite. Et, cette fois, le plus profond silence s'établit, traversé par moments de courts frissons, où l'on sentait souffler la terreur, la haine, le désir, toute la meute dévorante des appétits déchaînés.

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