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Paris

LIVRE CINQUIÈME

Reading edition

I

Guillaume voulut assister à l'exécution de Salvat; et Pierre, inquiet de n'avoir pu l'en détourner, resta le soir à Montmartre, pour s'y rendre avec lui. Autrefois, lorsqu'il accompagnait l'abbé Rose dans ses visites de charité, au travers du quartier de Charonne, il avait su que, d'une maison où habitait le député socialiste Mège, située à l'angle de la rue Merlin, on voyait la guillotine. Il s'était donc offert comme guide. Et, l'exécution devant avoir lieu au jour légal, vers quatre heures et demie du matin, en ces premiers jours clairs de mai, les deux frères ne se couchèrent pas, veillèrent dans le vaste atelier, à demi ensommeillés, n'échangeant que de rares paroles. Puis, à deux heures, ils partirent.

La nuit était d'une paix, d'une clarté admirables. Dans le vaste ciel pur, la lune pleine avait un éclat de lampe d'argent, et sur Paris endormi, déroulant son immensité vague, elle laissait pleuvoir à l'infini sa calme lumière de rêve. On aurait dit l'évocation de la ville enchantée du sommeil, d'où ne montait plus un murmure, dans l'anéantissement de la fatigue. Un lac de douceur et de sérénité la recouvrait, la berçait, assoupissant jusqu'au lever du soleil le grondement de son effort et le cri de sa souffrance; tandis que, là-bas, dans un faubourg écarté, on besognait obscurément, on suspendait un couperet, pour tuer un homme.

Rue Saint-Eleuthère, Pierre et Guillaume s'étaient arrêtés, regardant ce Paris d'oubli, vaporeux et tremblant, couché en un rayon de légende. Et, comme ils se retournaient, ils aperçurent la basilique du Sacré-Cœur, encore découronnée de son dôme, d'une masse colossale déjà, sous la pleine lune. Elle semblait agrandie par cette clarté nette et blanche, qui accentuait les arêtes, en les détachant sur les grandes ombres noires. C'était, vue ainsi, sous le pâle ciel nocturne, une floraison monstrueuse, d'une provocation et d'une domination souveraines. Jamais encore elle n'avait semblé à Guillaume si énorme, dominant Paris, même endormi, d'une royauté plus têtue et plus écrasante.

Dans l'état d'esprit où il se trouvait, la sensation fut si forte, si blessante, qu'il ne put s'empêcher de dire tout haut:

—Ah! ils ont bien choisi leur emplacement, et quelle stupidité de le leur avoir laissé prendre!... Je ne connais pas de non-sens plus imbécile, Paris couronné, dominé par ce temple idolâtre, bâti à la glorification de l'absurde. Une telle impudence, un tel soufflet donné à la raison, après tant de travail, tant de siècles de science et de lutte! et cela justement en face, au-dessus de notre grand Paris, la seule ville au monde qu'on n'aurait pas dû souiller de cette tache au front!... A Lourdes, à Rome, cela s'explique. Mais à Paris, dans ce champ de l'intelligence, si profondément labouré, où pousse l'avenir! C'est la guerre déclarée, c'est la conquête espérée, affirmée insolemment.

D'habitude, il se montrait d'une belle tolérance de savant, pour qui les religions ne sont que des phénomènes sociaux. Même il reconnaissait volontiers la grandeur ou la grâce des légendes catholiques. Mais la fameuse vision de Marie Alacoque, qui a donné lieu à l'institution du Sacré-Cœur, l'irritait, lui causait une sorte de dégoût physique. Il souffrait de cette poitrine ouverte et saignante de Jésus, du cœur énorme que la sainte avait vu battre au fond de la plaie, dans lequel Jésus avait mis l'autre, le petit cœur de femme, pour le rendre ensuite tout gonflé et brûlant d'amour. Quelle matérialité basse et répugnante, quel étal de boucherie, avec les viscères, les muscles, le sang! Et il était outré surtout de la gravure qui représentait cette horreur, qu'il rencontrait partout, à sa porte, chez les marchands d'objets religieux, enluminée violemment, telle qu'une planche d'anatomie naïve, avec du bleu, du jaune et du rouge.

Pierre se taisait, regardait aussi la basilique, blanche de lune, surgissant des ténèbres ainsi qu'un rêve géant de forteresse, chargée de foudroyer et de conquérir la ville assoupie à ses pieds. Il avait souffert d'elle, dans les derniers temps où il y venait dire des messes, lorsqu'il se débattait encore en sa torture de prêtre incroyant. Et, à son tour, il dit son ancien malaise.

—Le Vœu national, ah! certes, oui, un vœu national de travail, de santé, de force et de relèvement!... Mais ils ne l'entendent pas ainsi. Si la France a été frappée par la défaite, c'est qu'elle méritait d'être punie. Elle était coupable, elle doit aujourd'hui être repentante. De quoi? de la Révolution, d'un siècle de libre examen et de science, de sa raison émancipée, de son œuvre d'initiative et de délivrance, répandue aux quatre coins du monde... Voilà la vraie faute, et c'est pour nous faire expier notre grande besogne, toutes les vérités conquises, la connaissance élargie, la justice désormais prochaine, qu'ils ont bâti là cette borne géante, que Paris verra de toutes ses rues, et qu'il ne pourra voir sans se sentir méconnu et injurié, dans son effort et dans sa gloire.

Il avait, d'un geste large, montré Paris endormi dans le clair de lune, comme dans un drap d'argent, et il se remit en marche, suivi de son frère, tous les deux silencieux, descendant les pentes, vers les rues noires et désertes encore.

Jusqu'au boulevard extérieur, ils ne rencontrèrent pas une âme. Mais là, quelle que fût l'heure, la vie ne s'arrêtait guère; et les marchands de vin, les cafés-concerts, les bals, n'étaient pas plus tôt fermés, que le vice et la misère, jetés à la rue, y continuaient leur existence nocturne. C'étaient ceux qui n'avaient point de logis, la basse prostitution en quête d'un grabat, les vagabonds couchant sur les bancs, les rôdeurs cherchant un bon coup. Grâce aux ténèbres complices, toute la vase des bas-fonds de Paris remontait à la surface, et toute la souffrance aussi. La chaussée vide était aux meurt-de-faim, sans pain et sans toit, n'ayant plus de place au grand jour, masse grouillante, confuse et désespérée, qui n'apparaissait que la nuit. Et quels spectres de l'absolu dénuement, quelles apparitions de douleur et d'effroi, quel gémissement de lointaine agonie, dans le Paris de ce matin-là, où l'on devait, à l'aube, guillotiner un homme, un de ceux-là, un pauvre et un souffrant!

Comme Guillaume et Pierre allaient descendre par la rue des Martyrs, le premier aperçut, sur un banc, un vieillard couché, dont les pieds nus sortaient d'immondes souliers béants; et, d'un geste muet, il le montra. Puis, à quelques pas, ce fut Pierre qui, du même geste, indiqua, terrée dans l'angle d'une porte, une fille en loques, dormant la bouche ouverte. Ils n'avaient point besoin de se dire tout haut quelle pitié, quelle colère soulevaient leur cœur. De loin en loin, des agents qui passaient lentement, deux par deux, secouaient les misérables, les forçaient de se remettre debout et de marcher encore. D'autres fois, s'ils les trouvaient louches ou désobéissants, ils les emmenaient au poste. Et c'était la rancune, la contagion des maisons centrales s'ajoutant à la misère chez ces déshérités, faisant souvent d'un simple vagabond un voleur ou un assassin.

Rue des Martyrs, rue du Faubourg-Montmartre, la population nocturne changeait, et les deux frères ne rencontrèrent plus que des noctambules attardés, des femmes rasant les maisons, des hommes et des filles qui se rouaient de coups. Puis, sur les grands boulevards, ce furent des sorties de cercle, des messieurs blêmes allumant des cigares, au seuil de hautes maisons noires, dont les fenêtres de tout un étage flambaient seules dans la nuit. Une dame, en grande toilette, en manteau de bal, s'en allait doucement à pied, avec une amie. Quelques fiacres nonchalants circulaient encore. D'autres voitures stationnaient depuis des heures, comme mortes, le cocher et le cheval endormis. Et, à mesure que les boulevards défilaient, le boulevard Bonne-Nouvelle après le boulevard Poissonnière, et les autres, le boulevard Saint-Denis, le boulevard Saint-Martin, jusqu'à la place de la République, la misère et la souffrance recommençaient, s'aggravaient, des abandonnés et des affamés, tout le déchet humain poussé à la rue et à la nuit; tandis que, déjà, l'armée des balayeurs apparaissait, pour enlever les ordures de la veille et faire que Paris, se retrouvant en toilette convenable, dès l'aurore, n'eût pas à rougir de tant d'immondices et de tant d'horreurs, entassées en un jour.

Mais, surtout, lorsqu'ils eurent suivi le boulevard Voltaire et qu'ils approchèrent des quartiers de la Roquette et de Charonne, les deux frères sentirent bien qu'ils rentraient en un milieu de travail, où le pain manquait souvent, où la vie était une douleur. Et Pierre se retrouvait là chez lui, car il n'était pas une de ces longues rues populeuses qu'il n'eût jadis parcourue cent fois, avec le bon abbé Rose, visitant les désespérés, portant des aumônes, ramassant les petits tombés au ruisseau. Aussi était-ce en lui toute une évocation effroyable, tant de drames auxquels il avait assisté, tant de cris, de larmes et de sang, les pères, les mères, les enfants en tas mourant de besoin, de saleté et d'abandon, un enfer social où il avait fini par laisser la dernière espérance, sanglotant lui-même, s'enfuyant, convaincu désormais que la charité était une simple distraction de riches, illusoire, inutile. Et cette sensation lui revenait, à cette heure matinale, dans le frisson de son attente, avec une intensité extraordinaire, en revoyant le quartier aussi douloureux, aussi foudroyé, voué à l'éternelle détresse. Là, au fond de ce taudis, ce vieil homme que l'abbé Rose avait ranimé un soir, n'était-il pas mort de faim la veille? Cette fillette, que lui-même avait un matin rapportée entre ses bras, après la mort de ses parents, ne venait-il pas de la rencontrer, grandie, roulée au trottoir, hurlante sous le poing d'un souteneur? Ils étaient légion, les misérables qu'on ne pouvait sauver, et ceux qui sans cesse naissaient à la misère comme on naît infirme, et ceux qui, de toutes parts, tombaient à cette mer de l'injustice humaine, le même océan depuis des siècles, qu'on s'efforce en vain d'épuiser et qui toujours s'élargit. Quel silence lourd, quelles ténèbres épaissies, dans ces rues ouvrières, où il semble que le sommeil soit le bon compagnon de la mort! Et la faim rôde, le malheur se lamente, des formes spectrales, indistinctes, passent et se perdent au fond des ténèbres.

A mesure que Guillaume et Pierre avançaient, ils se mêlaient à des groupes noirs, tout le troupeau des curieux en marche, tout un piétinement confus et passionné vers la guillotine. Cela ruisselait, venait de Paris entier, comme poussé par une fièvre brutale, un goût de la mort et du sang. Et, malgré le sourd grondement de cette foule obscure, les rues pauvres restaient sombres, pas une fenêtre des façades ne s'éclairait, on n'entendait même pas le souffle des travailleurs écrasés de fatigue, sur leur triste lit de misère, qu'ils ne devaient quitter que plus tard, au petit jour.

En arrivant à la place Voltaire, Pierre, devant la cohue qui s'y bousculait déjà, comprit qu'il leur serait impossible de remonter la rue de la Roquette. D'ailleurs, cette rue était sûrement barrée. Il eut alors l'idée, pour gagner l'encoignure de la rue Merlin, d'aller prendre plus loin la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrière la prison.

Là, en effet, ils ne trouvèrent que désert et que ténèbres. La masse énorme de la prison, avec ses grands murs nus éclairés par la lune oblique, semblait tout un amas de pierres froides, mortes depuis des siècles. Puis, au bout, ils retombèrent dans la foule, un flot compact et pullulant, une agitation embrumée, où l'on ne distinguait que les taches pâles des visages. Ils eurent grand'peine à gagner la maison que Mège habitait, à l'angle de la rue Merlin. Mais les persiennes du logement que le député socialiste occupait, au quatrième étage, étaient hermétiquement closes, tandis que, dans l'encadrement de toutes les autres fenêtres, grandes ouvertes, on voyait moutonner des têtes. Et, en bas, la boutique du marchand de vin, ainsi que la salle du premier étage qui en dépendait, flambaient de gaz, bondées déjà de consommateurs, très bruyants, dans l'attente du spectacle.

—Je n'ose monter frapper chez Mège, dit Pierre.

Guillaume se récria.

—Non, non! je ne veux pas... Entrons toujours ici. Nous verrons bien si, du balcon, on distingue quelque chose.

La salle du premier étage avait un vaste balcon, que des femmes et des messieurs envahissaient. Ils parvinrent pourtant à s'y glisser, et ils restèrent là quelques minutes, regardant, tâchant de percer l'ombre, au loin. Entre les deux prisons, la grande et la petite Roquette, la rue montante s'élargissait, il y avait là une sorte de place carrée, que quatre massifs de platanes, plantés dans les terre-pleins des trottoirs, ombrageaient. Les constructions basses, les arbres chétifs, toute cette laideur pauvre semblait s'étendre au ras de terre, sous un ciel immense, où les étoiles renaissaient, derrière la lune déclinante. Et la place était absolument vide, on n'apercevait qu'une petite agitation vague, là-bas; tandis que deux cordons de gardes maintenaient la foule, la repoussaient au fond de toutes les rues voisines. Il n'y avait de hautes maisons à cinq étages, d'un bout, qu'à l'amorce de la rue Saint-Maur, beaucoup trop éloignée, et de l'autre, qu'aux angles de la rue Merlin et de la rue de la Folie-Regnault; de sorte qu'il était à peu près impossible de rien distinguer de l'exécution, même des fenêtres les mieux situées. Quant aux curieux du pavé, ils ne voyaient que les dos des gardes, ce qui n'empêchait pas l'écrasement de cette marée humaine, dont on entendait monter la clameur croissante.

Cependant, grâce aux conversations des femmes qui se penchaient près d'eux, guettant là depuis longtemps déjà, les deux frères finirent par apercevoir quelque chose. Il était trois heures et demie, on devait achever de monter la guillotine. Devant la prison, là-bas, sous les arbres, cette petite agitation vague, c'étaient les aides du bourreau qui attachaient le couperet. Une lanterne allait et venait lentement, cinq ou six ombres dansaient sur le sol. Et rien autre, la place était comme un grand trou de ténèbres, battu de tous côtés par le flot contenu de cette foule grondante, qu'on ne voyait pas. Au delà, il n'y avait plus que les boutiques braisillantes des marchands de vin, qui luisaient, pareilles à des phares. Puis, aux alentours, le quartier de pauvreté et de travail dormait encore, les ateliers et les chantiers restaient noirs, les hautes cheminées refroidies des usines n'avaient toujours pas leur panache de fumée.

—Nous ne verrons rien, dit Guillaume.

Mais Pierre le fit taire. Il venait de reconnaître, dans un monsieur élégant accoudé près de lui, l'aimable député Dutheil; et il l'avait cru d'abord avec la petite princesse de Harth, qu'il pouvait bien amener à l'exécution, puisqu'il l'avait fait assister à la condamnation; puis, il finit par comprendre que la jeune femme emmitouflée, serrée contre lui, était la belle Silviane, au pur profil de vierge. D'ailleurs, elle ne se cachait guère, elle se mit à parler très haut, grise sans doute, de sorte que les deux frères furent vite renseignés. Duvillard, Dutheil et d'autres amis soupaient avec elle, lorsque, vers une heure du matin, au dessert, en apprenant qu'on allait exécuter Salvat, elle avait eu le brusque caprice de voir ça. Vainement, Duvillard l'avait suppliée, et comme cette fois il était parti furieux, reculant devant le mauvais goût d'assister à l'exécution de l'homme qui avait voulu faire sauter son hôtel, elle s'était pendue au bras de Dutheil, en lui promettant tout ce qu'il voudrait, s'il contentait son envie. Très ennuyé, ayant l'horreur des vilains spectacles, d'autant plus méritoire qu'il avait refusé déjà d'accompagner la petite princesse, il s'était résigné pourtant, dans le vif désir, toujours déçu, qu'il avait de Silviane.

—Il ne comprend pas qu'on s'amuse, dit-elle en parlant du baron. Pourtant, c'était gentil de venir... Bah! demain vous le verrez à mes pieds.

—Alors, demanda Dutheil, la paix est faite, vous lui avez rendu ses droits de maître et seigneur, depuis que votre engagement est signé à la Comédie?

Elle se récria.

—Hein? quoi? la paix!... Rien du tout, pas ça, entendez-vous! J'en ai fait le serment, pas ça, tant que je n'aurai pas débuté... Le soir où je sortirai de scène, nous verrons.

Tous deux riaient, et Dutheil, pour faire sa cour, lui conta avec quelle bonne grâce le nouveau ministre de l'Instruction publique, et des Beaux-Arts, Dauvergne, s'était empressé d'aplanir les difficultés, qui avaient jusque-là fermé les portes de la Comédie devant son caprice et devant les assauts désespérés de Duvillard. Un homme charmant, ce Dauvergne, une main de velours, la grâce, la fleur même de ce ministère acclamé, dont le terrible Monferrand était la poigne de fer.

—Il a dit, ma belle amie, qu'une jolie fille était à sa place partout.

Puis, comme, flattée, elle se serrait contre lui:

—Et c'est après-demain, cette fameuse reprise de Polyeucte, où vous allez triompher?... Nous irons tous vous applaudir.

—Oui, après-demain, le soir justement du jour où le baron marie sa fille. Il en aura des émotions, ce jour-là!

—Tiens! c'est vrai, c'est ce jour-là que notre ami Gérard épouse mademoiselle Camille Duvillard. On s'écrasera à la Madeleine, avant de s'écraser à la Comédie. Et, vous avez raison, quels battements de cœur, rue Godot-de-Mauroy!

De nouveau, ils s'égayèrent, ils plaisantèrent sur le père, la mère, l'amant, la fille, avec des allusions d'une férocité, d'une crudité abominables, simplement pour rire, et par drôlerie parisienne. Puis, tout d'un coup:

—Vous savez, mon petit Dutheil, je m'assomme, moi, ici. Je ne vois rien, et je veux être tout près, pour bien voir... Vous allez me mener là-bas, tout près de leur machine.

Cela le consterna, d'autant plus qu'à ce moment elle aperçut Massot dans la rue, à la porte du marchand de vin, et qu'elle l'appela violemment du geste et de la voix. A la volée, une conversation s'engagea, du balcon au trottoir.

—N'est-ce pas, Massot, qu'un député force toutes les consignes et peut mener une dame où il veut?

—Jamais de la vie! Massot sait bien qu'un député doit être le premier à s'incliner devant la loi.

A ce cri de Dutheil, le journaliste comprit qu'il ne voulait pas quitter le balcon.

—Il vous aurait fallu une invitation, madame. On vous aurait casée à une des fenêtres de la Petite-Roquette. Pas une femme n'est tolérée ailleurs... Et ne vous plaignez pas, vous êtes très bien où vous êtes.

—Mais, mon petit Massot, je ne vois rien du tout.

—Vous en verrez toujours davantage que la princesse de Harth, dont je viens de rencontrer la voiture, rue du Chemin-Vert, et que les agents refusent de laisser avancer.

Cette nouvelle remit Silviane en gaieté, tandis que Dutheil frémissait du danger couru; car, sûrement, si Rosemonde l'apercevait avec une autre femme, elle lui ferait une scène désastreuse. Il eut une idée, il fit servir une bouteille de champagne et des gâteaux à sa belle amie, comme il la nommait. Elle se plaignait de mourir de soif, elle fut ravie d'achever de se griser, lorsque le garçon eut réussi à installer une petite table près d'elle, sur le balcon même. Dès lors, elle trouva cela très gentil, très crâne, de boire et de souper de nouveau, en attendant la mort de cet homme, qu'on allait guillotiner, là-bas.

Guillaume et Pierre ne purent rester plus longtemps. Ce qu'ils entendaient, ce qu'ils voyaient les soulevait de dégoût. Peu à peu, l'ennui de l'attente avait transformé en consommateurs tous les curieux du balcon et de la salle voisine. Le garçon ne suffisait plus à servir des bocks, des fins vins, des biscuits, même des viandes froides. Il n'y avait là pourtant que des spectateurs bourgeois, des messieurs riches, le public élégant. Mais il faut bien tuer les heures, lorsqu'elles sont longues; et les rires montaient, les plaisanteries faciles et atroces, tout un vacarme fiévreux, exaspéré, dans la fumée des cigares. En bas, quand les deux frères traversèrent la salle du rez-de-chaussée, ils y trouvèrent le même écrasement, le même tumulte braillard, aggravé par la tenue des grands gaillards en blouse qui buvaient du vin au litre, sur le comptoir d'étain luisant comme de l'argent. Les petites tables aussi étaient occupées, la salle regorgeait d'un va-et-vient continu du menu peuple qui entrait désaltérer son impatience. Et quel peuple! toute l'écume, tout le vagabondage, tout ce qui traînait dès l'aube, en quête du hasard, hors du travail!

Puis, dehors, sur le pavé, Guillaume et Pierre souffrirent davantage. Dans la cohue, que maintenaient les gardes, il n'y avait plus que la boue remuée des bas-fonds, la prostitution et le crime, les meurtriers de demain qui venaient voir comment il fallait mourir. D'immondes filles en cheveux se mêlaient à des bandes de rôdeurs, courant au travers de la foule, hurlant des refrains obscènes. D'autres bandits, en groupe, causaient, se querellaient sur la façon glorieuse dont les guillotinés célèbres étaient morts; et il y en avait un sur lequel tous s'entendaient, parlant de lui ainsi que d'un grand capitaine, d'un héros au grand courage immortel. C'étaient des bouts de phrase effroyables surpris au passage, des détails sur la guillotine, d'ignobles fanfaronnades, des saletés ruisselantes de sang. Et, sur tout cela, une fièvre bestiale, un rut de la mort qui faisait délirer ce peuple, une hâte que la vie fraîche et rouge coulât sous le couteau, pour la voir à terre, pour s'y tremper. Seuls, à cette exécution qui n'était pas celle d'un assassin ordinaire, des hommes muets, aux yeux ardents, passaient, circulaient, dans une visible exaltation de foi, où l'on sentait grandir la folie contagieuse de la vengeance et du martyre.

Guillaume songeait à Victor Mathis, lorsqu'il crut le reconnaître, au premier rang, parmi les curieux que le cordon de gardes maintenait. Il était là, avec sa maigre face imberbe, blême et pincée, forcé de se grandir pour voir, à cause de sa petite taille; et, près d'une grande fille rousse qui gesticulait, il ne bougeait pas, ne parlait pas, tout à l'attente, les yeux là-bas, des yeux ronds, ardents et fixes d'oiseau de nuit, perçant les ténèbres. Un garde le repoussa brutalement; mais il revint, patient, saturé de haine, voulant voir quand même pour tâcher de haïr davantage.

Cette fois, lorsque Massot aperçut Pierre sans soutane, il ne s'étonna même pas, lui parla de son air gai:

—Ah! monsieur Froment, vous avez eu la curiosité de venir voir ça?

—Oui, j'ai accompagné mon frère. Mais je crains bien que nous ne puissions voir grand'chose.

—Certes, si vous restez là.

Et, tout de suite, obligeamment, en garçon qui aimait à montrer sa puissance de journaliste connu, devant lequel tombaient les consignes:

—Voulez-vous passer avec moi? Justement, l'officier de paix est mon ami.

Sans attendre la réponse, il arrêta ce dernier, lui parla bas, vivement, en lui contant une histoire, deux de ses confrères qu'il avait amenés, pour des articles. L'officier, d'abord, hésita, se débattit. Puis, il eut un geste las de consentement, dans la sourde crainte que la police a toujours de la presse.

—Venez vite, dit Massot en entraînant les deux frères.

Surpris de voir le cordon des gardes s'ouvrir si brusquement devant eux, ceux-ci se trouvèrent dans le vaste espace libre. Au sortir de la cohue tumultueuse, il régnait là, sous les petits platanes, une solitude, un silence, d'une tranquillité reposante. La nuit pâlissait, une lueur d'aube commençait à pleuvoir du ciel comme une cendre fine.

Lorsqu'il leur eut fait couper la place de biais, Massot les arrêta près de la prison, en reprenant:

—Moi, je vais entrer, je veux assister au lever et à la toilette... Promenez-vous, regardez, personne ne vous demandera rien. D'ailleurs, je vous rejoindrai.

Il y avait, éparses dans l'ombre, une centaine de personnes, des journalistes, des curieux. Aux deux bords du bout de chaussée pavée qui menait de la porte de la Roquette à la guillotine, on avait posé des barrières, de ces barrières de bois mobiles qui servent à maintenir les queues des théâtres. Des gens, déjà, s'y tenaient accoudés, pour être le plus près possible sur le passage du condamné. D'autres se promenaient lentement, causaient à demi-voix. Et les deux frères s'approchèrent.

La guillotine était là, sous les branches, dans la verdure tendre des premières feuilles. D'abord, ils ne virent qu'elle, éclairée d'une lueur louche par un bec de gaz voisin, dont le jour naissant jaunissait la clarté. On venait d'achever de la monter, à petit bruit, sans qu'on entendît autre chose que de sourds et rares coups de maillet; et, maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapeaux de soie noirs, attendaient, erraient d'un air de patience. Mais elle, quel air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bête immonde, dégoûtée elle-même de la besogne qu'elle allait accomplir! Quoi? c'était ça, la machine à venger la société, la machine à faire des exemples! c'étaient ces quelques poutres par terre, au ras du sol, sur lesquelles s'emmanchaient, en l'air, deux autres poutres de trois mètres à peine, qui retenaient le couteau! Où donc se trouvait le grand échafaud peint en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait d'immenses bras sanglants, dominant les foules accourues, osant montrer au peuple l'horreur du châtiment? Désormais, on avait terré la bête, elle en était devenue ignoble, sournoise et lâche. Si, dans la salle pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majesté, le jour où elle condamnait un homme à mort, ce n'était plus, le jour terrible où elle l'exécutait, qu'une boucherie affreuse, à l'aide de la plus barbare et de la plus répugnante des mécaniques.

Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nausée soulevait leur être. Le jour grandissait peu à peu, le quartier apparaissait, la place d'abord avec les deux prisons basses et grises, face à face, puis les maisons lointaines, les boutiques des marchands de vin et des marbriers funéraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que multiplie le voisinage du Père-Lachaise. On commençait à distinguer nettement, au loin, en un cercle élargi, la ligne noire de la foule, ainsi que les fenêtres, les balcons, débordant de têtes; et il y avait du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait changée en une sorte de discrète tribune, pour les invités. Seuls, au milieu du vaste espace libre, des gardes à cheval passaient lentement. Mais, de plus en plus, le ciel s'éclairait, et c'était au delà de la foule, dans le quartier entier, le réveil du travail, le long des larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occupés que par des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement courait, les machines, les métiers allaient reprendre leur branle, et déjà les fumées sortaient de la forêt des hautes cheminées de briques, qui, de toutes parts, surgissaient de l'ombre.

Alors, Guillaume sentit que la guillotine était là bien à sa place, dans ce quartier de misère et de travail. Elle s'y dressait chez elle, comme un aboutissement et comme une menace. L'ignorance, la pauvreté, la souffrance ne conduisaient-elles pas à elle? et n'était-elle pas chargée, chaque fois qu'on la plantait au milieu de ces rues ouvrières, de tenir en respect les déshérités, les meurt-de-faim, exaspérés de l'éternelle injustice, toujours prêts à la révolte? On ne la voyait point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu'elle n'avait pas à terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute sa monstruosité farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que cet homme, qui avait jeté sa bombe, fou de misère, fût guillotiné là, sur ce pavé de misère.

Maintenant, le jour était né, il allait être quatre heures et demie. La foule lointaine, en rumeur, sentait la minute approcher.

Un frisson passa dans l'air.

—Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce Salvat, c'est tout de même un brave!

Il raconta le réveil, l'entrée dans la cellule du directeur de la prison, du juge d'instruction Amadieu, de l'aumônier et de quelques autres personnes, la façon dont Salvat, qui dormait profondément, avait compris en ouvrant les yeux, tout de suite maître de lui, pâle et debout. Il s'était vêtu sans aide, il avait refusé le verre de cognac et la cigarette que l'aumônier brave homme lui offrait, de même qu'il avait écarté le crucifix d'un geste doux et têtu. Puis, la toilette, les mains attachées derrière le dos, les jambes retenues par une corde lâche, la chemise échancrée jusqu'aux épaules, avait eu lieu rapidement, sans qu'une parole fût échangée. Il souriait, quand on l'exhortait au courage, il se raidissait, dans l'unique crainte d'une faiblesse nerveuse, n'ayant plus qu'une volonté où se bandait tout son être, mourir en héros, rester le martyr de la foi ardente de vérité et de justice, pour laquelle il mourait.

—On dresse l'acte de décès sur le livre d'écrou, continua Massot. Approchez-vous, mettez-vous contre la barrière, si vous voulez voir de près... Vous savez que j'étais plus pâle et plus tremblant que lui. Je crois bien que je me fiche de tout; n'importe, ce n'est pas gai, cet homme qui va mourir... Vous ne vous imaginez pas les démarches, les efforts qu'on a faits pour le sauver. Une partie de la presse a demandé sa grâce. Et rien n'a réussi, l'exécution était inévitable, paraît-il, même aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait pourtant une si touchante occasion de le gracier, lorsque sa fillette, cette petite Céline, a écrit au président de la république une belle lettre, que j'ai publiée le premier, dans le Globe... En voilà une lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir!

Au nom de Céline, Pierre, déjà bouleversé par l'attente de l'horrible spectacle, se sentit ému aux larmes. Il revoyait la fillette, il la revoyait avec la résignée et dolente madame Théodore, dans le dénuement de leur chambre froide, où le père ne rentrerait plus. C'était de là qu'il était parti, un matin de colère, le ventre vide, le crâne brûlant; et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.

Massot continuait à donner des détails, racontant maintenant que les médecins étaient furieux, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir se faire livrer le corps du supplicié, immédiatement après l'exécution. Mais Guillaume ne l'écoutait plus. Accoudé à la barrière de bois, il attendait, les yeux fixés sur la porte de la prison, toujours close. Un frémissement agitait ses mains, il avait un visage d'angoisse, comme si lui-même fût du supplice. Le bourreau venait de reparaître, un petit homme quelconque, l'air fâché, ayant hâte d'en finir. Puis, dans un groupe d'autres messieurs en redingotes, les assistants se montraient le chef de la Sûreté Gascogne, d'air froidement administratif, et le juge d'instruction Amadieu, celui-ci souriant, très soigné, malgré l'heure matinale, venu là par devoir et importance, comme au cinquième acte d'un drame célèbre dont il se croyait l'auteur. Une rumeur plus haute monta de la foule lointaine, et Guillaume, en levant un instant la tête, revit les deux prisons grises, les platanes printaniers, les maisons débordant de monde, sous le grand ciel d'azur pâle, où le soleil triomphant allait renaître.

—Le voilà, attention!

Qui avait parlé? Un petit bruit sourd, la porte qui s'ouvrait, brisa tous les cœurs. Il n'y eut plus que des cous tendus, des regards fixes, des respirations oppressées. Salvat était sur le seuil. Comme l'aumônier sortait devant lui, à reculons, pour lui cacher la guillotine, il s'arrêta, il voulut la voir, la connaître, avant de marcher à elle. Et, debout, le col nu, il apparut alors avec sa face longue, vieillie, creusée par la vie trop rude, transfigurée par l'extraordinaire éclat de ses yeux de flamme et de songe. Une exaltation le soulevait, il mourait dans son rêve. Quand les aides se rapprochèrent pour le soutenir, il refusa de nouveau. Et il s'avança, à petits pas, aussi vite, aussi droit que la corde, dont ses jambes étaient entravées, le lui permettait.

Guillaume, tout d'un coup, sentit les yeux de Salvat sur ses yeux. En s'approchant, le condamné l'avait aperçu, l'avait reconnu; et, comme il passait à deux mètres à peine, il eut un faible sourire, il entra en lui son regard, si profondément, que Guillaume à jamais devait en garder la brûlure. Quelle pensée dernière, quel testament suprême lui laissait-il donc à méditer, à exécuter peut-être? Cela fut si poignant, que Pierre, redoutant que son frère ne criât sans le vouloir, lui posa la main sur le bras.

—Vive l'anarchie!

C'était Salvat qui avait crié. Mais la voix, changée, étranglée, se déchirait dans le grand silence. Les quelques personnes présentes blêmissaient, la foule semblait morte, au loin. Au milieu du large espace vide, on entendit s'ébrouer le cheval d'un garde.

Alors, ce fut une bousculade immonde, une scène d'une brutalité et d'une ignominie sans nom. Les aides se ruèrent sur Salvat, qui arrivait lentement, le front haut. Deux lui saisirent la tête, n'y trouvèrent que de rares cheveux, ne purent l'abaisser qu'en se pendant à la nuque; tandis que deux autres lui empoignaient les jambes, le jetaient violemment sur la planche qui bascula, qui roula. Et la tête fut portée, enchâssée à coups de bourrades dans la lunette, tout cela au milieu d'une telle confusion, d'une sauvagerie si rude, qu'on aurait cru à l'extermination d'une bête gênante, dont on avait hâte de se débarrasser. Le couteau tomba, un grand choc, pesant et sourd. Deux longs jets de sang avaient jailli des artères tranchées, les pieds s'étaient agités convulsivement. On ne vit rien autre, le bourreau se frottait les mains, d'un geste machinal, pendant qu'un aide prenait la tête coupée et ruisselante dans le petit panier, pour la mettre dans le grand, où le corps, déjà, venait d'être jeté, d'une secousse.

Ah! ce choc sourd, ce choc pesant du couteau Guillaume l'avait entendu retentir au loin, dans ce quartier de misère et de travail, jusqu'au fond des chambres pauvres, où des milliers d'ouvriers, à cette heure, se levaient pour la dure besogne du jour! Il prenait là un sens formidable, il disait l'exaspération de l'injustice, la folie du martyre, l'espoir douloureux que le sang répandu hâterait la victoire des déshérités. Et Pierre, lui, dans cette basse boucherie, dans cet égorgement abject de la machine à tuer, avait senti croître le frisson qui le glaçait, à la vision brusque d'un autre corps, l'enfant blonde et jolie, frappée au ventre par un éclat de la bombe, étendue là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard. Le sang ruisselait de sa chair frêle, ainsi qu'il venait de jaillir de ce cou tranché. C'était le sang qui payait le sang, et c'était comme la dette éternellement rachetée du malheur humain, sans que jamais l'homme s'acquittât de la souffrance.

Au-dessus de la place, au-dessus de la foule, le grand silence du ciel clair continuait. Combien l'abomination avait-elle duré? une éternité peut-être, deux ou trois minutes sans doute. Enfin, il y eut un réveil, on sortait de ce cauchemar, les mains frémissantes, les faces blêmies, avec des yeux de pitié, de dégoût et de crainte.

—Encore un, c'est le quatrième que je vois, dit Massot, le cœur mal à l'aise. J'aime mieux, tout de même, faire les mariages... Allons-nous-en, j'ai mon article.

Guillaume et Pierre, machinalement, le suivirent, retraversèrent la place, se retrouvèrent au coin de la rue Merlin. Et, là, ils revirent, debout à l'endroit où ils l'avaient laissé, le petit Victor Mathis, avec ses yeux de flamme, dans son visage blanc et muet. Il n'avait rien dû voir distinctement; mais le bruit du couteau retentissait encore dans son crâne. Un agent le bouscula, lui cria de circuler. Lui, un instant, le dévisagea, secoué d'une rage soudaine, prêt à l'étrangler. Puis, tranquillement, il s'éloigna, il monta la rue de la Roquette, en haut de laquelle, sous le soleil levant, on apercevait les grands ombrages du Père-Lachaise.

Mais les deux frères tombaient sur toute une scène d'explication, qu'ils entendirent sans le vouloir. La princesse de Harth arrivait enfin, lorsque le spectacle était fini; et elle était d'autant plus furieuse, qu'elle venait d'apercevoir, à la porte du marchand de vin, son nouvel ami Dutheil, accompagnant une femme.

—Ah bien! vous êtes gentil, vous, de m'avoir lâchée comme ça! Impossible d'avancer avec ma voiture, j'ai dû venir à pied, au travers de ce vilain monde, bousculée, injuriée.

Tout de suite, sachant ce qu'il faisait, il lui présenta Silviane; et il lui glissa qu'il remplaçait un ami près de cette dernière. Rosemonde, qui brûlait de connaître l'actrice, sans doute excitée par les bruits qui couraient sur elle d'extraordinaires fantaisies amoureuses, se calma, devint charmante.

—J'aurais été si heureuse, madame, de voir ce spectacle avec une artiste de votre mérite, que j'admire tant, sans avoir encore trouvé l'occasion de le lui dire.

—Oh! mon Dieu! madame, vous n'avez pas perdu grand'chose, en arrivant trop tard. Nous étions là-haut, à ce balcon, et je n'ai guère entrevu que des hommes qui en bousculaient un autre, voilà tout... Ça ne vaut pas la peine de se déranger.

—Enfin, madame, maintenant que la connaissance est faite, j'espère bien que vous me permettrez d'être votre amie.

—Certes, madame, mon amie, comme je serai moi-même flattée et enchantée d'être la vôtre.

La main dans la main, elles se souriaient, Silviane très grise, mais retrouvant son visage pur de vierge, Rosemonde enfiévrée d'une curiosité nouvelle, voulant goûter à tout, même à cela.

Dès lors, égayé, Dutheil n'eut plus que le désir de ramener Silviane chez elle, pour tâcher d'être payé de son obligeance. Il appela Massot qui arrivait, il lui demanda où il trouverait une station de voitures. Mais déjà Rosemonde offrait la sienne, expliquait que le cocher attendait dans une rue voisine, s'entêtait à vouloir remettre l'actrice, puis le député à leurs portes. Et celui-ci, désespéré, dut consentir.

—Alors, demain, à la Madeleine, dit Massot ragaillardi, en secouant la main de la princesse.

—Oui, demain, à la Madeleine et à la Comédie.

—Tiens, c'est vrai! s'écria-t-il, en prenant la main de Silviane, qu'il baisa. Le matin à la Madeleine, le soir à la Comédie... Nous serons tous là pour vous faire un gros succès.

—J'y compte bien... A demain.

—A demain.

La foule s'écoulait, bourdonnante, lasse, dans une sorte de déception et de malaise. Quelques passionnés s'attardaient seuls, afin de voir partir le fourgon qui allait emporter le corps du supplicié; tandis que les bandes de rôdeurs et de filles, hâves au grand jour, sifflaient, s'appelaient d'une dernière ordure, pour retourner à leurs ténèbres. Vivement, les aides du bourreau démontaient la guillotine. Bientôt, la place serait nette.

Pierre, alors, voulut emmener Guillaume, qui n'avait pas desserré les lèvres, comme étourdi encore par le choc sourd du couteau. Et vainement, du geste, il lui avait montré les persiennes du logement de Mège, restées obstinément closes, dans la façade de la haute maison, au milieu de toutes les autres fenêtres grandes ouvertes. C'était sans doute une protestation du député socialiste contre la peine de mort, bien qu'il exécrât les anarchistes. Pendant que la foule se ruait à l'affreux spectacle, lui, couché, la face vers le mur, rêvait de quelle façon il finirait bien par forcer l'humanité à être heureuse, sous la loi autoritaire du collectivisme. La perte d'un enfant venait de bouleverser sa vie intime de père tendre et pauvre. Il toussait beaucoup, mais il voulait vivre. Et, maintenant, c'était lorsque le ministère Monferrand aurait succombé sous sa prochaine interpellation, qu'il devait prendre le pouvoir, abolir la guillotine, décréter la justice et la félicité parfaite.

—Tu vois, Guillaume, répéta Pierre doucement, Mège n'a pas ouvert ses fenêtres, c'est un brave homme tout de même, bien que nos amis Bache et Morin ne l'aiment guère.

Puis, comme son frère ne répondait toujours pas, hanté, perdu:

—Allons, viens, il faut que nous rentrions.

Tous deux prirent la rue de la Folie-Regnault, gagnèrent la ligne des boulevards extérieurs par la rue du Chemin-Vert. A cette heure, dans le clair soleil levant, tout le travail du quartier était enfin debout, les longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers et des usines, s'animaient du ronflement des générateurs, tandis que les fumées des hautes cheminées, dorées par les premiers rayons, devenaient roses. Mais ce fut surtout lorsqu'ils débouchèrent sur le boulevard Ménilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils continuèrent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de toutes les misérables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode sans fin des travailleurs, levés à l'aube, allant reprendre la dure besogne dans le petit frisson du matin. C'étaient des bourgerons, des blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers alourdissant la marche, des mains ballantes, déformées par l'outil. Les faces dormaient encore à moitié, sans un sourire, grises et lasses, tendues là-bas, vers la tâche éternelle, toujours recommencée, avec l'unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait pas, l'armée innombrable des corps de métier, des ouvriers sans cesse après des ouvriers, toute la chair à travail manuel que Paris dévorait, dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu'à la butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le défilé continua, d'autres, encore d'autres descendirent des chambres vides et froides, se noyèrent dans l'immense ville, d'où, harassés, ils ne devaient rapporter le soir qu'un pain de rancune. A présent, c'était aussi le flot des ouvrières, des jupes vives, des coups d'œil aux passants, les salaires si dérisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les laides, ravagées, vivaient d'eau claire. Et, plus tard, c'étaient enfin les employés, la misère décente en paletot, des messieurs qui achevaient un petit pain, marchant vite, tracassés par la terreur de ne pouvoir payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme mangeraient jusqu'à la fin du mois. Le soleil montait à l'horizon, toute la fourmilière était dehors, la journée laborieuse recommençait, avec sa dépense continue d'énergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n'avait encore éprouvé si nettement la sensation du travail nécessaire, réparateur et sauveur. Déjà, lors de sa visite à l'usine Grandidier, et plus tard, quand lui-même avait senti le besoin d'une besogne, il s'était bien dit que la loi du monde devait être là. Mais, après l'abominable nuit, ce sang versé, ce travailleur égorgé, dans la folie de son rêve, quelle compensation, quelle espérance, à voir ainsi le soleil reparaître et l'éternel travail reprendre sa tâche! Si écrasant qu'il fût, si monstrueux de répartition injuste, n'était-ce pas le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur?

Tout d'un coup, comme les deux frères gravissaient le flanc raide de la butte, ils aperçurent, en face d'eux, au-dessus d'eux, la basilique du Sacré-Cœur, souveraine et triomphale. Ce n'était plus une apparition lunaire, le songe de la domination, dressé devant le Paris nocturne. Le soleil la baignait d'une splendeur, elle était en or, et orgueilleuse, et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard de Salvat, parut soudain conclure, prendre une décision dernière. Et il la regarda de ses yeux brûlants, il la condamna.

II

Le mariage était pour midi; et, depuis une demi-heure, les invités avaient envahi l'église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte à deux battants, laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d'arbustes, les marches recouvertes d'un large tapis, la foule curieuse, entassée sur la place, et jusque dans la rue Royale.

Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:

—Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.

—Comment les nomme-t-on, ces trois-là? demanda le journaliste.

—La duchesse de Boisemont et ses deux filles.

—Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.

En effet, tous les mondes se trouvaient réunis là, un peu gênés d'abord de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils étaient assistés des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des témoins disait à lui seul ce mélange étonnant: pour Gérard, le général de Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances, président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'être le témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d'insolence. Et, comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction nuptiale devait être donnée par monseigneur Marina, évêque de Persépolis, l'agent de la politique du pape en France, l'apôtre du ralliement, de la république conquise au catholicisme.

—Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C'est un symbole, ce mariage. L'apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit:

—D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coupé la tête, hier matin.

Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, confidentiellement:

—Vous savez que ça n'a pas été commode... Vous avez lu, ce matin, l'ignoble article de Sanier?

—Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.

Et, à demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continuèrent. Chez les Duvillard, la mère n'avait fini par donner son amant à sa fille que dans les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'était livré aussi douloureux, la comtesse n'avait consenti, révoltée, que pour sauver son fils du danger où elle le savait depuis l'enfance, si touchante d'abnégation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à celle qu'il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin, avait contée dans la Voix du Peuple, sous des pseudonymes transparents; et il avait trouvé même moyen d'ajouter à l'ordure, mal renseigné comme toujours, l'esprit tourné au mensonge, ayant besoin que l'égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente, charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné. Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forcé de laisser dormir l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales privés, il salissait et détroussait les familles.

Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné dans sa redingote douteuse.

—Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce convenu, passera-t-il?

Duvillard avait eu l'idée d'utiliser Chaigneux, toujours à vendre, toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l'avait donné à celle-ci, qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forçait à battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une publicité triomphale. Sa fille aînée n'était pas mariée encore, jamais ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras; et c'était l'enfer, il finissait par être battu, s'il n'apportait pas un billet de mille francs, le premier de chaque mois.

—Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour le Globe. Il m'a demandé si je me fichais de l'austérité bien connue de son journal.

Chaigneux devint blême. C'était un article fait d'avance, au point de vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la Comédie, dans Polyeucte. Le journaliste, pour lui être agréable, le lui avait même communiqué; de sorte que, ravie, elle comptait bien maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.

—Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le député lamentable. Il faut absolument que cet article passe.

—Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au patron... Tenez! il est là-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction publique, Dauvergne.

—Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu'il occupe la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis à Duvillard.

Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après l'engagement de l'actrice.

—Le ministère Silviane... Il doit bien ça à sa marraine.

Mais la petite princesse de Harth, qui arrivait en coup de vent, tomba au milieu des trois hommes.

—Vous savez que je n'ai pas de place, cria-t-elle.

Dutheil crut qu'il s'agissait de trouver là une chaise, bien placée.

—Ne comptez pas sur moi, j'y renonce. Je viens d'avoir toutes les peines du monde à caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.

—Eh! je parle de la représentation de ce soir... Mon bon Dutheil; il faut absolument que vous me fassiez donner un petit coin, dans une loge. J'en mourrai, c'est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable, notre délicieuse amie.

Depuis la veille, depuis qu'elle avait mis Silviane à sa porte, après l'exécution de Salvat, elle professait pour elle une admiration fougueuse.

—Vous ne trouverez plus une seule place, madame, déclara Chaigneux, important. Nous avons tout donné, on vient de m'offrir trois cents francs d'un fauteuil.

—C'est exact, on s'est arraché les moindres strapontins, reprit Dutheil. Et je suis désolé, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul pourrait vous prendre dans sa loge. Il m'a dit qu'il m'y réservait une place. Mais je crois bien que nous n'y sommes encore que trois, en comptant son fils... Demandez donc tout à l'heure à Hyacinthe qu'il vous fasse inviter.

Rosemonde, tombée aux bras de l'aimable député, un soir qu'Hyacinthe l'avait rendue malade d'ennui, sentit bien l'intention ironique. Elle ne s'en écria pas moins, enchantée:

—Tiens, c'est vrai! Hyacinthe ne peut pas me refuser ça... Merci du renseignement, mon petit Dutheil. Vous êtes gentil, vous, parce que vous arrangez les choses gaiement, même les choses tristes... Et n'oubliez pas que vous m'avez promis de m'apprendre la politique. Oh! la politique, mon cher, je sens que jamais rien ne m'aura passionnée comme la politique!

Elle les quitta, bouscula le monde, finit quand même par s'installer au premier rang.

—La bonne toquée! murmura Massot, l'air amusé.

Puis, comme Chaigneux se précipitait à la rencontre du juge d'instruction Amadieu, pour lui demander obséquieusement s'il avait bien reçu son fauteuil, le journaliste se pencha à l'oreille du député.

—A propos, cher ami, est-ce vrai, ce prochain lancement que Duvillard ferait de son fameux Chemin de fer transsaharien? Une gigantesque entreprise, des centaines de millions et des centaines de millions, cette fois... Hier soir, au journal, Fonsègue haussait les épaules, disait que c'était fou, qu'il n'y croyait pas.

Dutheil cligna de l'œil, plaisanta.

—Affaire dans le sac, mon bon Fonsègue baisera les pieds du patron avant quarante-huit heures.

Et, guilleret, il laissa entendre quelle manne dorée allait de nouveau tomber sur la presse, sur les amis fidèles, sur tous les hommes de bonne volonté. Quand l'orage est passé, l'oiseau secoue ses ailes. Et il se montrait pimpant et jaseur, dans la joyeuse certitude du cadeau attendu, comme si jamais la fâcheuse affaire des Chemins de fer africains ne l'avait bouleversé et blêmi d'épouvante.

—Fichtre! dit Massot, devenu sérieux, c'est alors mieux qu'un triomphe, ici, c'est encore la promesse d'une moisson nouvelle. Je ne m'étonne plus si l'on s'écrase!

A ce moment, les orgues éclatèrent puissamment en un chant de glorieux accueil. C'était le cortège qui faisait enfin son entrée dans l'église. Il y avait eu, dehors, pendant qu'il montait pompeusement les marches, sous le clair soleil, un long brouhaha parmi la foule, dont le flot, entassé jusque sur la chaussée de la rue Royale, entravait la circulation des fiacres et des omnibus. Et, maintenant, il pénétrait sous les hautes voûtes retentissantes, il s'avançait vers le maître-autel embrasé de cierges, entre les deux masses serrées des assistants, les hommes en redingote, les femmes en toilettes claires. Tous s'étaient mis debout, les faces se tendaient avec des sourires, brûlantes de curiosité.

D'abord, derrière le suisse magnifique, ce fut Camille au bras de son père, le baron Duvillard, qui avait son grand air superbe des jours de victoire. Elle, voilée d'un admirable point d'Alençon, que retenait le diadème de fleurs d'oranger, vêtue d'une robe de mousseline de soie plissée, sur un dessous de satin blanc, était si heureuse, si éclatante d'avoir vaincu, qu'elle en devenait presque jolie, redressée, laissant voir à peine son épaule gauche plus haute que la droite. Puis, Gérard suivait, donnant le bras à sa mère, la comtesse de Quinsac, lui très bel homme, très correct, ayant l'air qu'il devait avoir, elle d'une noblesse et d'une dignité impassibles, dans sa robe de soie bleu paon, brodée de perles d'acier et d'or. Mais on attendait Eve surtout, les têtes s'allongèrent, quand elle parut au bras du général de Bozonnet, un des témoins, le plus proche parent du marié. Elle avait une robe de taffetas vieux rose, garnie de valenciennes, d'un prix inestimable, et jamais elle n'avait paru plus jeune, plus délicieusement blonde. Pourtant, ses yeux disaient ses larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire; et il y avait, dans la grâce dolente de toute sa personne, comme un veuvage, le don pitoyable qu'elle avait fait de l'être aimé. Monferrand, le marquis de Morigny, le banquier Louvard, les trois autres témoins, venaient ensuite, donnant le bras à des dames de la famille. Monferrand surtout, très gai, très à l'aise, plaisantant sans majesté avec la dame qu'il accompagnait, une petite brune de mine évaporée, produisit une sensation considérable. Et il y avait encore dans le cortège, interminable et solennel, le frère de la mariée, Hyacinthe, dont on remarqua particulièrement l'habit, de forme inconnue, les pans plissés à gros plis symétriques.

Lorsque les fiancés eurent pris place devant les prie-Dieu qui les attendaient, et que les deux familles et les témoins se furent installés derrière, dans les grands fauteuils de velours rouge, à bois doré, la cérémonie se déroula avec une extraordinaire pompe. Le curé de la Madeleine lui-même officiait, des chanteurs de l'Opéra s'étaient joints à la maîtrise, pour la grand'messe chantée, que les orgues accompagnaient d'un continuel chant de gloire. Tout le luxe, toute la magnificence possible, mondaine et religieuse, était déployée, comme si l'on avait voulu faire de ce mariage, ainsi exalté, une fête publique, une victoire, une date marquant l'apogée d'une classe. Et il n'y avait pas jusqu'à l'impudence et à la bravade du monstrueux drame intime, connu de tous, affiché de la sorte, qui n'ajoutât à la cérémonie un éclat d'abominable grandeur. Mais on la sentit surtout, cette grandeur d'insolente domination, quand monseigneur Martha parut, en simple surplis, avec l'étole, pour la bénédiction. Grand, frais et rose, il souriait à demi, de son air de souveraineté aimable; et ce fut avec une onction auguste qu'il prononça les paroles sacramentelles, en pontife heureux de réconcilier les deux grands empires dont il unissait les héritiers. On attendait curieusement son allocution aux mariés. Il y fut vraiment merveilleux, il y triompha lui-même. N'était-ce pas dans cette église qu'il avait baptisé la mère, cette Eve blonde si belle encore, cette Juive convertie par lui à la foi catholique, au milieu des larmes d'attendrissement de toute la haute société de Paris? N'était-ce pas là encore qu'il avait fait ses trois fameuses conférences sur l'esprit nouveau, d'où dataient, selon lui, la déroute de la science, le réveil du spiritualisme chrétien, la politique de ralliement qui devait aboutir à la conquête de la république? Et il lui était bien permis, par de fines allusions, de se féliciter de son œuvre, en mariant un fils pauvre de la vieille aristocratie aux cinq millions de cette héritière bourgeoise, en laquelle triomphaient les vainqueurs de 89, aujourd'hui maîtres du pouvoir. Seul, le quatrième état, le peuple, dupé, volé, n'était pas de la fête. Monseigneur Martha scellait en ces conjoints la nouvelle alliance, il réalisait la politique du pape, la sourde poussée de l'opportunisme jésuite, épousant la démocratie, le pouvoir et l'argent, pour s'en emparer. Dans sa péroraison, il se tourna vers Monferrand qui souriait, il sembla s'adresser à lui, en souhaitant aux époux une vie chrétienne d'humilité et d'obéissance, tout entière vécue dans la crainte de Dieu, dont il évoquait la main, la poigne de fer, comme celle du gendarme chargé de maintenir la paix du monde. Personne n'ignorait l'entente diplomatique de l'évêque et du ministre, quelque pacte secret, où tous deux satisfaisaient leur passion autoritaire, leur besoin d'envahissement et de royauté; et, lorsque l'assistance s'aperçut que Monferrand souriait de son air de bonhomie un peu narquoise, elle eut, elle aussi, des sourires.

—Ah! murmura Massot qui était resté près de Dutheil, si le vieux Justus Steinberger voyait sa petite-fille épouser le dernier des Quinsac, comme il s'amuserait!

—Mais, mon cher, répondit le député, c'est très bien, ces mariages. La mode y est. Les Juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il en faut une, autrement nous sommes débordés par le peuple.

Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger aurait faite, en écoutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve, qu'il avait cessé de voir, s'intéressait à ce qu'elle disait, à ce qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus que jamais en elle une arme de vengeance et de défaite, parmi ces chrétiens dont on accusait sa race de rêver la destruction. Si, en la donnant pour femme à Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi qu'il l'avait espéré, sans doute s'en consolait-il en constatant l'extraordinaire fortune de son sang, mêlé à celui de ses durs maîtres d'autrefois, qu'il achevait de gâter. N'était-ce pas là cette définitive conquête juive, dont on parlait?

Un dernier chant triomphal des orgues termina la cérémonie. Les deux familles et les témoins passèrent dans la sacristie, où furent signés les actes. Et le grand défilé de félicitations commença.

Dans la haute salle, lambrissée de chêne, un peu obscure, les deux mariés étaient enfin réunis, côte à côte. Et quel rayonnement de joie, chez Camille, que ce fût fait, qu'elle eût triomphé, en épousant ce grand nom, ce bel homme, arraché avec tant de peine des bras de toutes, de sa mère elle-même! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient à pleine bouche, avec des mots d'extase. Gérard, lui, qui la dépassait de toutes les épaules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus chétive, acceptait les poignées de main, les rendait, souriait, en prince Charmant, heureux de s'être laissé aimer, d'avoir fait tout ce bonheur, par bonté et faiblesse. Et, sur une même ligne, les deux familles formaient deux groupes, restés distincts, au milieu de la cohue qui les assiégeait, qui passait devant elles, les bras tendus, indéfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son peuple, tandis que, par un effort suprême, voulant finir en enchanteresse, Eve trouvait l'énergie d'être délicieuse, de répondre à tous les hommages, à peine frémissante des larmes dont son cœur éclatait. Puis, c'était, de l'autre côté des époux, madame de Quinsac entre le général de Bozonnet et le marquis de Morigny, très digne, un peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tête, ne donnant sa petite main sèche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien; et, noyée dans cette marée de figures inconnues, elle échangeait avec le marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par trop vaseux, roulant des têtes qui suaient tous les crimes de l'argent. Pendant près d'une demi-heure, ce flot coula, les poignées de main tombèrent drues comme grêle, les mariés et les deux familles en eurent les bras rompus.

Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant, s'égayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entouré. Massot fit remarquer à Dutheil avec quel empressement l'avocat général Lehmann s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitôt, le juge d'instruction Amadieu fût également là; et M. de Larombardière, le vice-président à la Cour, un boudeur pourtant, un des fidèles du salon de la comtesse, arriva lui-même. C'était la magistrature forcément flatteuse et obéissante, inféodée au pouvoir maître de l'avancement, qui nomme et qui destitue. On prétendait que Lehmann, dans l'affaire des Chemins de fer africains, avait rendu des services à Monferrand, en faisant disparaître certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si Parisien, n'était-ce pas à lui qu'on devait la tête de Salvat?

—Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quêter des remerciements, pour leur guillotiné d'hier. Monferrand lui doit un beau cierge, à ce misérable, qui, une première fois, avec sa bombe, a empêché la chute du ministère, et qui, plus tard, lui a fait donner la présidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne assez forte pour étrangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand d'un côté et ce Salvat de l'autre! Ça devait finir par une tête coupée, on en avait besoin d'une... Tenez! écoutez-les, ils en causent.

En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre tout-puissant, étaient questionnés par des dames amies, dont le compte rendu des journaux avait enfiévré la curiosité. Et Amadieu, ayant par devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière importance, résolu à détruire ce qu'il appelait la légende de la mort héroïque de Salvat. Selon lui, ce scélérat n'avait eu aucun vrai courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si étranglé d'épouvante, qu'il était mort avant d'arriver sous le couteau.

—Ah! ça, c'est la vérité, cria Dutheil. J'y étais.

Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.

—Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!

Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur, s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux, dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre, il déclinait de jour en jour, frappé au cœur par l'ingratitude du pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi, répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.

A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien. N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel, au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds, averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance. N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.

Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue, tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et l'ignoble article de Sanier, que la Voix du Peuple avait publié le matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas. Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.

Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à demi-voix:

—Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.

Mais Fonsègue était sceptique.

—Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.

Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.

Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux ministres, il assista à un racolage de Chaigneux, qui continuait, au travers de la sacristie, son recrutement pour la représentation du soir. Il célébrait Silviane, fouettait les curiosités, annonçait un succès énorme. Et, s'étant approché de Dauvergne, sa longue échine pliée en deux:

—Mon cher ministre, j'ai une requête à vous présenter de la part d'une belle dame, dont la victoire ne sera pas complète, ce soir, si vous ne daignez y joindre votre suffrage.

Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient derrière un binocle, l'écoutait d'un air de bienveillance. Il réussissait beaucoup à l'Instruction publique, bien qu'il ignorât tout de l'Université. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il n'était point sans tact ni malice, il donnait des fêtes où sa jeune et délicieuse femme excellait, il passait pour un ami éclairé des écrivains et des artistes. Et l'engagement de Silviane à la Comédie, son œuvre jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coulé tout autre ministre, l'avait, par une singulière aventure, rendu populaire. On trouvait cela inattendu, amusant.

Lorsqu'il eut compris que Chaigneux désirait simplement être certain qu'il occuperait, le soir, sa loge à la Comédie, il redoubla d'amabilité.

—Mais certainement, mon cher député, je serai là. Quand on a une si charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.

Monferrand, qui écoutait d'une oreille, se tourna soudain.

—Et dites-lui que je compte bien y être aussi, et qu'elle aura de la sorte deux amis de plus dans la salle.

Duvillard, ravi, les yeux brillant d'émotion et de gratitude, s'inclina, comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une grâce inoubliable.

Ce fut alors, après avoir lui-même profondément remercié, que Chaigneux aperçut Fonsègue. Il se précipita, il l'emmena un peu à l'écart.

—Ah! mon cher collègue, il faut absolument que cette affaire s'arrange. Je la considère comme d'une importance capitale.

—Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.

—Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrément, le directeur du Globe déclara qu'il ne passerait pas. Il défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges, donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux, salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais le Globe, c'était sacré.

Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.

—Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

—Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir paraître dans le Globe, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.

—Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer. La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur le passage des grands troupeaux.

La petite princesse de Harth, attardée on ne savait où, on ne savait à quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve elle-même, garda la main de Gérard dans les deux siennes, en lui faisant d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperçu Hyacinthe, elle s'en empara, l'emmena dans un coin.

—Dites donc, vous, j'ai quelque chose à vous demander.

Hyacinthe, ce jour-là, était muet. Le mariage de sa sœur lui semblait une cérémonie méprisable, d'une vulgarité sans nom. Encore une, encore un, qui acceptaient cette sale et grossière loi des sexes, éternisant l'absurdité humaine du monde. Aussi avait-il décidé d'y assister en silence, d'un air de hautaine désapprobation.

Inquiet, il regarda Rosemonde, car il était heureux d'avoir rompu, il craignit quelque caprice qui la lui ramenât. Pour la première fois de la journée, il desserra les lèvres.

—Comme camarade, ma chère, tout ce qu'il vous plaira.

Elle s'était mise à rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle n'assistait pas au début de Silviane, dont elle était l'amie, l'admiratrice passionnée; et elle le supplia d'obtenir de son père qu'il la prît avec eux dans sa loge, où elle savait qu'il y avait une place.

Lui-même, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une esthétique rare et symbolique, cette Silviane qui le débarrasserait de Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infécond. Il était, au nom de la beauté, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.

—C'est chose convenue, ma chère, je vais prévenir papa, il y aura une place pour vous.

Et le défilé, enfin, s'étant ralenti, la sacristie s'étant vidée un peu, les mariés et les deux familles purent s'échapper, parmi la foule bourdonnante, lente à s'écouler, qui s'attardait, stationnait, afin de les saluer et de les dévisager encore.

Gérard et Camille, tout de suite après le lunch, devaient partir pour une propriété que Duvillard possédait dans l'Eure. Et ce lunch, servi à deux pas de la Madeleine, dans le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, fut une nouvelle magnificence. Au premier étage, la salle à manger était transformée en un buffet d'une abondance et d'une somptuosité merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et argent, toutes les luxueuses pièces, portes ouvertes, permettaient un grand déploiement de réception. Bien qu'on eût dit que les amis des deux familles, les intimes seuls, étaient invités, il y eut là plus de trois cents personnes. Les ministres s'étaient excusés, alléguant l'écrasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les magistrats, les députés, tout un flot du fleuve qui avait coulé dans la sacristie. Et les plus dépaysés, parmi ces affamés se ruant à la curée prochaine, étaient certainement les quelques invités de madame de Quinsac, que le général de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient installée sur un canapé du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient pas.

Eve, rompue de fatigue, à bout de force physique et morale, s'était assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs avait changé en un grand bouquet de roses. Elle serait tombée, le parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore, elle se faisait belle et charmante, dès qu'un invité s'approchait. Un secours inespéré lui vint, lorsqu'elle aperçut monseigneur Martha, qui avait bien voulu honorer le lunch de sa présence. Il prit un fauteuil près d'elle, se mit à causer de son air de caresse, avec une gaieté aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse vainement combattue qui ravageait cette pauvre âme, car il se montra paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve inconsolable qui renonce au monde, elle donnait à entendre que Dieu seul pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'Œuvre des Invalides du travail, et elle déclara qu'elle était résolue à prendre très au sérieux son rôle de présidente, qu'elle s'y vouerait tout entière désormais.

—Monseigneur, à ce sujet, permettez-moi même de vous demander un conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai songé à prendre un prêtre que j'admire, un véritable saint, monsieur l'abbé Pierre Froment.

L'évêque, devenu grave, restait embarrassé, lorsque la petite princesse, qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec son impétuosité ordinaire.

—L'abbé Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chère, je l'ai rencontré en veston, en pantalon, et l'on m'a raconté qu'il pédalait au Bois avec une créature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons rencontré?

Le député s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleversée, Eve joignait les mains.

—Est-ce possible? une telle flamme de charité, une foi et une passion d'apôtre!

Enfin, monseigneur intervint.

—Oui, oui, l'Eglise est frappée parfois de grandes tristesses. J'ai su la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru même devoir lui écrire, et il a laissé ma lettre sans réponse. J'aurais tant voulu éviter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous ne pouvons toujours vaincre, et l'archevêché a, ces jours-ci, prononcé l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.

Ce fut un désastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur demander des détails, rêvant de cette créature qui avait osé détourner un prêtre. Quelque fille impudique sûrement, une de ces détraquées, folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son propre malheur.

Elle murmura, avec un geste qui prenait à témoin son grand luxe, les roses embaumées où elle baignait, la foule de ses invités qui se ruaient au buffet:

—Ah! décidément, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur personne.

A ce même moment, Camille, sur le point de partir avec Gérard, se trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frère Hyacinthe l'y rejoignit.

—Ah! mon petit, te voilà!... Dépêche-toi, si tu veux m'embrasser. Je file, et bien heureuse.

Il l'embrassa. Puis, doctement:

—Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me dégoûte.

Elle se contenta de le regarder avec un mépris tranquille. Il continua.

—Ton Gérard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le reprendra, dès que vous reviendrez.

Ses joues blêmirent, ses yeux s'embrasèrent. Et, marchant sur son frère, les poings serrés:

—Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!

C'était de leur mère qu'ils parlaient.

—Ecoute, mon petit, je la tuerai plutôt. Ah! non, qu'elle ne compte pas sur cette saleté, parce que l'homme qui est à moi, vois-tu, je le garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes méchancetés, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et qu'une bête!

Il avait reculé, comme si une vipère dressait sa mince tête, aiguë et noire; et il préféra battre en retraite, ayant toujours tremblé devant elle.

Alors, pendant que les derniers invités s'acharnaient, achevaient de dévaster le buffet, les adieux se firent, les mariés prirent congé, pour monter dans la voiture qui devait les conduire à la gare. Le général de Bozonnet s'était mis, dans un groupe, à dire une fois de plus sa désespérance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il fallut que le marquis de Morigny le ramenât, au moment où la comtesse de Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si émue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe s'était lancé à la recherche de son père, qu'on ne trouvait nulle part. Il finit par le découvrir, dans une embrasure de fenêtre, en grande conférence avec Chaigneux effondré, qu'il malmenait violemment, furieux d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsègue; car, si l'article ne passait pas, Silviane était capable de s'en prendre à lui seul et de l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front, pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, là-bas, des jours agréables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, près de laquelle monseigneur Martha était resté, souriant. Elle se montra d'une bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volonté d'être belle jusqu'au bout une force dernière, qui lui permit d'être gaie et maternelle.

Elle avait pris la main un peu frémissante et gênée de Gérard, elle osa la garder un instant dans la sienne, très bonne, vraiment héroïque de renoncement.

—Au revoir, Gérard, portez-vous bien, soyez heureux.

Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues, tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente sympathie.

—Au revoir, ma fille.

—Au revoir, ma mère.

Mais les voix tremblaient, les regards s'étaient croisés avec des lueurs de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette rage de la voir belle toujours, désirable encore, malgré les années et les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait à jamais son amour! Le mutuel pardon était impossible, elles s'exécreraient jusque dans la tombe de famille, où elles dormiraient côte à côte, un jour.

Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister à la représentation de Polyeucte. Elle était lasse, elle voulait se coucher de bonne heure; et, la tête dans l'oreiller, elle pleura la nuit entière. La loge, une avant-scène de balcon, ne fut donc occupée que par le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.

Dès neuf heures, la salle était pleine, cette bourdonnante et éclatante salle des grandes solennités dramatiques. Tout le Paris qui avait défilé le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait là, avec la même fièvre de curiosité, le même désir d'imprévu, d'extraordinaire; et l'on reconnaissait les mêmes têtes, les mêmes sourires, des femmes qui se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous étaient fidèles au rendez-vous, épaules nues, boutonnière fleurie, en une splendeur éblouissante de fête. Fonsègue occupait la loge du Globe, avec deux ménages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des habitués fidèles de la Comédie, ainsi que le général de Bozonnet et l'avocat général Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec son mufle de gros homme apoplectique, était beaucoup regardé, à cause de son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gardé pour lui qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait à tous les étages, soufflant une dernière fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans l'avant-scène qui faisait face à celle de Duvillard, les deux ministres, Monferrand et Dauvergne, parurent, un frémissement léger courut, les sourires se firent plus intimes et plus amusés, car personne n'ignorait la part qu'ils venaient prendre au succès de la débutante.

Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait déclaré que le début de Silviane, d'une catin notoire, à la Comédie-Française, et dans ce rôle de Pauline, d'une si haute noblesse morale, était un véritable défi à la pudeur publique. Cette extravagante fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulevé la presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par s'y faire, accourait là, n'ayant plus que son unique besoin d'être distrait. Avant qu'on levât la toile, dans l'air même de la salle, on le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins, prêt à battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.

Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte, chastement drapée, elle étonna la salle par le pur ovale de sa figure de vierge, à la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immaculée. Puis, surtout, la façon dont elle avait compris le rôle stupéfia d'abord, charma ensuite. Dès ses confidences à Stratonice, dès le récit du songe, elle fit de Pauline une figure mystique envolée dans le rêve, une sorte de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les nuages, aurait emportée en croupe. Cela était parfaitement inepte, contre toute raison et contre toute vérité. On sembla ne s'y intéresser que davantage, cédant à la mode, mais sans doute excité plus encore par le contraste, entre ce lis ingénu et la fille aux goûts infâmes. Dès ce moment, le succès grandit d'acte en acte, au second pendant son explication avec Sévère, au troisième dans sa scène avec Félix, pour aboutir, au quatrième, à la scène avec Polyeucte, puis à la scène avec Sévère, d'une noblesse tragique si poignante. Un léger coup de sifflet, dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne, comme le racontèrent les journaux, donnèrent le signal des applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains, moitié par amusement, moitié par ironie peut-être, faisant aussi cette fête au faste de Duvillard et à la forte poigne de ce ministère Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.

Dans l'avant-scène du baron, c'était une passion, une bousculade.

—Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que je vous ai amené à souper un soir, est furieux. Il s'entête à dire que Pauline est une petite bourgeoise, touchée à la fin seulement par le miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en sainte vierge.

—Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, ça fera du bruit... L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans le Globe.

Mais, à ce sujet, les nouvelles n'étaient pas bonnes. Chaigneux, qui avait relancé Fonsègue, déclarait que celui-ci hésitait encore, malgré le succès, qu'il trouvait idiot. Le baron se fâcha.

—Allez dire à Fonsègue que je veux et que je me souviendrai.

Dans le fond de l'avant-scène, Rosemonde délirait d'enthousiasme.

—Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi à la loge de Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.

—Mais nous allons tous y aller, s'écria Duvillard, qui avait entendu.

Les couloirs débordaient, on s'écrasait jusque sur la scène. Puis, un obstacle se présenta, la porte de la loge était fermée; et, lorsque le baron frappa, une habilleuse répondit que madame priait ces messieurs d'attendre.

—Oh! moi, une femme, ça ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, ça ne fait rien non plus.

Silviane, à demi nue, se faisait essuyer les épaules et la gorge, tant elle avait chaud. Exaltée, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles causèrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embrasé du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'étroite pièce était pleine. Et, au milieu des mots brûlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe entendit qu'elles promettaient de se revoir à la sortie, et que Silviane finissait par inviter Rosemonde à venir prendre une tasse de thé chez elle. Il eut un sourire complaisant, en disant à l'actrice:

—Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas? Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple, vous rentrerez ensemble.

—Ah! que vous êtes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.

La porte fut ouverte, les hommes entrèrent, se répandirent en félicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquième acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane déclama le fameux: «Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée», avec un élancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'était pas plus âme. Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernière à cette vierge de théâtre qui jouait si bien les catins à la ville, selon le mot de Sanier.

Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde à la voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le jeune homme attendit. Et il sembla tout égayé, lorsque son père, qui arrivait avec Silviane, fut arrêté par un geste de celle-ci, comme il voulait monter à son tour.

—Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.

La petite mine rieuse de Rosemonde était apparue, au fond du coupé. Il demeura béant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes. Lui qui, depuis tant de jours, travaillait à rentrer en grâce!

—Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à Silviane.

Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé beaucoup du fameux Transsaharien.

Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour qui la femme était une bête impure et basse.

—Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras demain matin, elle t'ouvrira sûrement.

Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense, l'agonie d'un monde.

III

Depuis l'exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule connue de lui seul, des manipulations d'une délicatesse extrême, pour lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des siens, il restait très doux, s'efforçait de sourire. Mais il avait toujours l'air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui adressait la parole.

Pierre, alors, s'imagina que son frère avait trop compté sur l'héroïsme de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable. N'était-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait, à mesure que devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage? Et il osa, un soir, s'en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.

Aux premiers mots, Guillaume l'arrêta, dans un cri de tendresse.

—Marie! ah! mon petit frère, je l'aime trop, je t'aime trop, pour regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.

Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d'une gaieté charmante. Au dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hâte ni gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire joyeusement tout ce qu'elle désirait: une chambre rouge, tendue d'andrinople à vingt sous le mètre; des meubles de sapin verni, qui lui feraient croire qu'elle était à la campagne; enfin, un tapis par terre, parce qu'un tapis était pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et il riait avec elle, l'air amusé et paternel, tandis que Pierre, que cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'était trompé.

Seulement, dès le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et l'inquiétude de Pierre recommença, lorsqu'il eut remarqué que jamais Mère-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et si grave silence. N'osant agir près d'elle, il eut d'abord l'idée vaine de faire causer les trois grands fils; car ni Thomas, ni François, ni Antoine, ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les jours chacun à sa tâche, d'une sérénité souriante, respectant, adorant le père, simplement. Vivant à son côté, ils ne lui posaient aucune question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu'il faisait ne pouvait être que juste et bon, prêts à le faire avec lui, sans examen, au moindre appel. Mais, évidemment, il les écartait de tout péril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mère-Grand seule était sa confidente, celle qu'il consultait, qu'il écoutait peut-être. Aussi Pierre, renonçant à rien deviner par les enfants, ne se préoccupa-t-il plus que de la gravité rigide où il la voyait, surtout lorsqu'il crut avoir surpris de fréquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa chambre, là-haut, près du logement de Marie. Ils s'y enfermaient, ils devaient s'y livrer à des besognes longues, pendant lesquelles la chambre semblait morte, sans un souffle.

Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite valise d'apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la confidence de son frère, cette poudre dont une livre aurait fait sauter une cathédrale, cet engin destructeur qu'il voulait donner à la France guerrière, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire d'elle ensuite l'initiatrice, la libératrice. Et il se rappela que Mère-Grand était seule avec lui dans le secret, qu'elle avait longtemps couché sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant, déménageait-il ainsi la quantité de poudre qu'il fabriquait depuis quelque temps? Un soupçon, une peur sourde lui donna la force de demander brusquement à son frère:

—Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici? Si des choses t'embarrassent, tu sais que tu peux tout déposer chez moi, où personne n'ira fouiller.

Etonné, Guillaume le regarda fixement.

—Oui... J'ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent, depuis qu'ils ont guillotiné ce malheureux, dans la terreur où ils sont qu'un désespéré ne le venge. Et puis, ce n'est guère prudent de garder ici des matières d'une telle puissance de destruction. Je préfère les mettre en lieu sûr... A Neuilly, ah! non, petit frère, ce n'est pas un cadeau pour toi!

Il parlait d'un air calme, il avait eu à peine un tressaillement léger.

—Alors, reprit Pierre, tout est prêt, tu vas remettre prochainement ton engin au ministre de la Guerre?

Une hésitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le point de mentir. Puis, tranquillement:

—Non, j'y ai renoncé. J'ai une autre idée.

Et cela était dit d'un air de décision si redoutable, que Pierre n'osa l'interroger davantage, lui demander quelle était cette autre idée. Mais, à partir de cette minute, une attente inquiète le laissa frissonnant, il sentit d'heure en heure, dans le haut silence de Mère-Grand, dans le visage de plus en plus héroïque et affranchi de Guillaume, naître là, et grandir, et déborder sur Paris entier, l'énorme et terrifiante chose.

Un après-midi que Thomas devait se rendre à l'usine Grandidier, on apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d'être frappé d'une nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant chez le pauvre homme, qu'il estimait, pour voir si l'on ne pourrait pas lui être de quelque secours. Pierre voulut l'accompagner. Tous deux partirent, vers quatre heures.

Dans l'unique pièce que les Toussaint habitaient, où ils mangeaient et où ils couchaient, les deux visiteurs trouvèrent le mécanicien assis près de la table, sur une chaise basse, l'air foudroyé. C'était une hémiplégie, qui, en paralysant tout le côté droit, le bras et la jambe, lui avait aussi envahi la face, à ce point que la parole était abolie. Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incompréhensibles. La bouche se tordait à droite, tout le bon visage rond, à la peau tannée, aux yeux clairs, s'était contracté en un masque effrayant d'angoisse. L'homme était terrassé à cinquante ans, la barbe inculte et blanche comme celle d'un vieillard, les membres noueux mangés par le travail, désormais morts à toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient le tour de la chambre, allaient de l'un à l'autre; tandis que madame Toussaint, toujours grasse, même lorsqu'elle ne mangeait pas à sa faim, restée active et de tête solide dans son malheur, s'empressait autour de lui.

—Toussaint, c'est une bonne visite, c'est monsieur Thomas qui vient te voir, avec monsieur l'abbé...

Elle se reprit tranquillement:

—Avec monsieur Pierre, son oncle... Tu vois bien qu'on ne t'abandonne pas encore.

Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n'amena que deux grosses larmes dans ses yeux; et il regardait les nouveaux venus d'un air d'indicible détresse, les mâchoires tremblantes.

—Ne t'émotionne donc pas, reprit la femme. Le médecin a dit que ça ne te valait rien.

En entrant, Pierre avait remarqué que deux personnes se levaient, se retiraient un peu à l'écart. Et il eut la surprise de reconnaître madame Théodore et la petite Céline, toutes les deux proprement vêtues, l'air à leur aise. Elles étaient venues voir, l'une son frère, l'autre son oncle, en apprenant l'accident, avec le bon cœur de tristes créatures qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient à l'abri de la misère noire, et Pierre se rappela ce qu'on lui avait conté, l'extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette, après l'exécution du père, les dons nombreux, toute une lutte de générosité à qui l'adopterait, enfin l'adoption par un ancien ami de Salvat qui l'avait fait rentrer à l'école, en attendant de la mettre en apprentissage, pendant que madame Théodore elle-même était placée comme garde-malade, dans une maison de santé. C'était, pour elles deux, le salut.

Comme Pierre s'approchait pour embrasser la petite Céline, madame Théodore dit à celle-ci de bien remercier encore monsieur l'abbé. Elle continuait à l'appeler respectueusement ainsi.

—C'est vous, monsieur l'abbé, qui nous avez porté bonheur. Ça ne s'oublie pas, je lui répète toujours de ne pas oublier votre nom dans ses prières.

—Alors, mon enfant, vous retournez à l'école?

—Oh! oui, monsieur l'abbé, je suis bien contente! Et puis, nous ne manquons plus de rien.

Une émotion l'étrangla, elle bégaya dans un sanglot:

—Ah! si ce pauvre papa nous voyait!

Madame Théodore prenait poliment congé de madame Toussaint.

—Eh bien, adieu! nous nous en allons. C'est triste tout de même, ce qui vous arrive, et nous avons voulu vous dire la peine que ça nous fait. L'ennui, quand le malheur s'en mêle, c'est qu'avec du courage on ne réussit quand même à rien... Céline, viens embrasser ton oncle... Mon pauvre frère, je te souhaite de retrouver tes deux jambes le plus tôt possible.

Elles baisèrent le paralytique sur les joues, elles s'en allèrent. Et Toussaint, qui avait écouté, qui avait regardé, les suivit de ses yeux si vifs, si intelligents encore, comme brûlé du regret et du désir de cette vie, de cette activité où elles retournaient.

Malgré sa belle humeur coutumière, madame Toussaint fut mordue d'une pensée jalouse.

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