LIVRE QUATRIÈME (continued 2)
Reading edition
—Vous serez ici pour le déjeuner? demanda Guillaume, que cette escapade amusait et qui regardait en souriant son frère, tout en noir aussi, bas de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.
—Oh! certainement, répondit Marie. Il est à peine huit heures, nous avons bien le temps. D'ailleurs, mettez-vous à table, nous rentrerons toujours.
Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s'imaginait qu'il était avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette envolée à deux, par le tiède soleil printanier. Les costumes presque identiques, dans la liberté d'allures qu'ils permettaient, aidaient sans doute à cette fraternité joyeuse, d'une tranquille bonhomie. Mais c'était encore autre chose, la santé du grand air, l'allégresse de l'exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres, et bien portants, en pleine nature.
Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs du lycée.
—Oh! mon ami, vous n'avez pas idée, à Fénelon, des belles parties de barres! Nous attachions, comme ça, nos jupes avec des ficelles, pour mieux courir; car on n'osait pas encore nous laisser mettre des culottes, telle que je suis là. Et c'étaient des cris, des galops, des poussées, et nos cheveux s'envolaient, et nous étions rouges!... Bah! ça ne m'empêchait pas de travailler, au contraire! Une fois à l'étude, nous luttions, ainsi qu'en récréation, nous nous battions à qui en saurait davantage et serait la première de la classe.
Elle en riait encore de bon cœur, tandis que Pierre la regardait émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau de feutre noir qu'une longue épingle d'argent fixait dans l'épais chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient sa nuque fraîche, qui restait d'une délicatesse d'enfance. Et jamais il ne l'avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la poitrine large, mais d'une finesse, d'une grâce charmantes. Quand elle riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche et son menton qu'elle avait un peu forts, s'éclairaient d'une infinie bonté.
—Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu'il y a des femmes qui s'entêtent à garder leur jupe pour monter à bicyclette!
Et, comme il déclarait qu'elle était très bien, dans son costume, sans intention galante d'ailleurs, uniquement désireux de constater le fait:
—Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien, voilà tout... Mais comprenez-vous ça? des femmes qui ont une occasion unique de se mettre à leur aise, de voler comme l'oiseau, les jambes enfin dégagées de leur prison, et qui refusent! Si elles croient être plus belles, avec des jupes écourtées d'écolières, elles se trompent! Et quant à la pudeur, il me semble qu'on doit montrer plus aisément ses mollets que ses épaules.
Elle eut un geste de passion gamine.
—Et puis, est-ce qu'on pense à tout ça, lorsqu'on roule?... Il n'y a que la culotte, la jupe est hérétique.
A son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée par l'extraordinaire changement qui s'était produit en lui, depuis le jour où, pour la première fois, elle l'avait vu, si sombre, dans sa longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d'angoisse. Derrière, on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a balayé la cendre. Et c'était, maintenant, comme une résurrection, le visage s'éclairait, le grand front avait repris une sérénité d'espoir, tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse confiante, dans son éternelle faim d'aimer, de se donner et de vivre. Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.
—Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.
Elle répondit avec franchise:
—Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si mauvaise mine! Je vous ai cru malade.
—Je l'étais, dit-il simplement.
Mais le train s'arrêtait à Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement jusqu'à la porte de Maisons, encombrée de charrettes, les jours de marché.
—Je prends la tête, n'est-ce pas? cria gaiement Marie, puisque les voitures vous inquiètent encore.
Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s'il la suivait. A chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de leurs machines, qui toutes deux sortaient de l'usine Grandidier. C'étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être avaient-elles l'aspect un peu lourd, mais elles étaient d'une solidité et d'une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la route, disait-elle.
—Ah! voici la forêt. C'est fini de monter, et vous allez voir les belles avenues. On y roule comme sur du velours.
Pierre était venu se mettre près d'elle, tous deux filaient côte à côte, du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.
—Me voici d'aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par vous faire honneur.
—Je n'en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce jeu-là... Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette pour une femme!
—Comment cela?
—Oh! j'ai là-dessus mes idées... Si, un jour, j'ai une fille, je la mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire dans la vie.
—Une éducation par l'expérience.
—Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute initiative, on n'exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte qu'elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l'idée des obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et lâchez-la-moi sur les routes: il faudra bien qu'elle ouvre les yeux, pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon sens, quand un coude se présentera. Une voiture arrive au galop, un danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu'elle se décide, qu'elle donne son coup de guidon d'une main ferme et sage, si elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n'y a-t-il pas là un continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite et de défense?
Il s'était mis à rire.
—Vous vous porterez toutes trop bien.
—Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d'abord se porter le mieux possible, pour être bon et heureux... Mais j'entends que celles qui éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés, prendre le meilleur parti, d'une intelligence ouverte, honnête et solide... Toute l'éducation est là, savoir et vouloir.
—Alors, l'émancipation de la femme par la bicyclette.
—Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel chemin parcouru déjà: la culotte qui délivre les jambes, les sorties en commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s'en aller à travers champs, à travers bois, sans qu'on s'en étonne. Et là est surtout l'heureuse conquête, les bains d'air et de clarté qu'on va prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et cette force, et cette gaieté neuves, qu'on se remet à puiser en elle!... Regardez, regardez! n'est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines! et comme cela vous purifie, vous calme et vous encourage!
La forêt, en effet, déserte en semaine, était d'une douceur infinie, avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil. L'astre, encore oblique, n'éclairait qu'un côté de la route, dorant les hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l'autre côté, dans l'ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de s'en aller ainsi, d'un vol d'hirondelle qui rase le sol, par cette royale avenue, dans la fraîcheur de l'air, dans le souffle des herbes et des feuilles, dont l'odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient à peine au sol, des ailes leur étaient poussées qui les emmenaient d'un même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses parfums.
Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s'arrêter. Trop de monde s'y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs des coins vierges, d'un repos charmant. Puis, dans la pente, vers Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leur machine s'emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse, l'enivrante sensation de l'équilibre dans le coup de foudre où l'on roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d'un éventail qu'on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour l'horizon, pour l'infini, là-bas, qui toujours se recule. C'est l'espoir sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l'espace. Et rien n'est d'une exaltation meilleure, les cœurs bondissent en plein ciel.
—Vous savez, cria-t-elle, nous n'allons pas à Poissy, nous tournons à gauche.
Ils prirent le chemin d'Achères aux Loges, qui se rétrécissait et montait, d'une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes pluies. Mais l'effort n'était-il pas un plaisir?
—Vous vous y ferez, c'est amusant de vaincre l'obstacle... Moi, je déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée qui se présente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c'est l'imprévu, c'est l'autre chose qui vous fouette et vous réveille... Et puis, c'est si bon d'être fort, d'aller malgré la pluie, le vent et les côtes!
Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.
—Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de France?
—Non, non! nous sommes arrivés. Hein? ça ne vous déplaira pas de vous reposer un peu... Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir jusqu'ici, pour s'asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité et de fraîcheur?
Légèrement, elle sauta de machine, puis s'engagea dans un sentier, où elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux bicyclettes appuyées contre des troncs d'arbres, ils se trouvèrent au milieu d'une étroite clairière. C'était en effet le nid de feuilles le plus exquis qu'on pût rêver. La forêt est là d'une beauté, d'une grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait l'éternelle jeunesse, les feuillages étaient d'une légèreté candide, toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d'or. Un souffle de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des odeurs puissantes de la terre.
—On n'a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s'asseyant au pied d'un jeune chêne, auquel elle s'adossa. La vérité est qu'en juillet les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s'en va... On ne peut pas toujours être belle.
—Moi, je n'ai pas froid, déclara Pierre qui s'était assis à ses pieds, en s'épongeant le front.
Elle s'égaya, lui dit qu'elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs. Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à causer comme deux enfants, comme deux camarades, s'amusant de gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde. Elle s'inquiétait de sa santé, voulait qu'il ne restât pas à l'ombre, puisqu'il avait si chaud; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva d'une araignée, d'une grosse araignée noire, qui s'était pris les pattes parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bête, d'avoir ainsi peur des araignées! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en restait pâle et tremblante. Un silence s'était fait, ils se regardaient l'un l'autre avec un sourire; et ils s'aimaient bien au milieu de ce bois si tendre, d'une amitié émue que tous les deux croyaient fraternelle, elle heureuse de s'être intéressée à lui, lui reconnaissant de la guérison, de la santé qu'elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se baissaient pas, leurs mains n'eurent pas même un frôlement en fouillant les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands chênes qui les entouraient. Quand elle l'eut empêché de tuer l'araignée, la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie n'embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que ce qu'elle avait résolu de faire.
—Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez nous.
Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et ils repartirent d'un bon train, passèrent devant les Loges, arrivèrent à Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le Château. Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux accouplés, planant d'un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la course, ils reprenaient leur conversation, très à l'aise, très intimes, comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.
Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain à Paris, Pierre s'aperçut que les joues de Marie s'empourpraient d'une brusque rougeur. Deux dames occupaient avec eux le compartiment.
—Tiens! c'est vous maintenant qui avez chaud.
Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entière s'enflamma de plus en plus.
—Je n'ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir ainsi, sans cause aucune?
Il comprit, c'était une de ces floraisons involontaires de son cœur de vierge, montant à ses joues, et dont elle était si contrariée. Sans cause, elle le disait. Il battait à son insu même, ce cœur, qui, là-bas, dans la solitude de la forêt, dormait innocent.
A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait, Guillaume s'était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants. Aussi préférait-il attendre qu'il fût seul, sans danger pour autrui, sans crainte d'être distrait lui-même. Pourtant, ce matin-là, ses trois fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave, ne comptait pas, car elle ne quittait guère sa place, vivant à l'aise dans le péril; et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec toutes leurs terrifiantes menaces.
Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un coup d'œil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents encore et ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin visage d'autrefois, mais séché et jauni, devenu d'une sévérité douce. D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et dirigeant, n'ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raison, de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce qu'elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait son âme de justice et d'héroïsme.
Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse, s'activant dans la maison dont elle était l'absolue maîtresse, suivant de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume, Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée, indiscutée. Avait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que personne autour d'elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine où l'on aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.
—Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin, finit-elle par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?
Il la regarda d'un air souriant.
—Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui était si heureuse d'aller en forêt, par ce beau soleil.
Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frères restaient plongés dans leur besogne.
—Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois à terminer! Je l'aurais accompagnée si volontiers.
—Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est très prudent.
Pendant un instant encore, Mère-Grand l'examina, puis elle reprit sa couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et les vieux, venait de son long dévouement, de son intelligence et de sa bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu'elle s'était faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les préjugés, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait. Et, comme elle s'était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite, elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu'elle avait étudié d'abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait reconnu digne. Elle n'aimait pas à donner les raisons profondes qui la décidaient. Après des journées de silence, elle s'était contentée, un soir, de dire à Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frère.
Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s'écria:
—Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.
Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.
—Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mère-Grand. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
—Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d'elle, dit Guillaume. Je suis plus inquiet pour Pierre.
De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.
—Elle l'aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble.
—Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrés.
Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria que c'étaient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lâcha son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.
Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement de coudre, sans songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l'appareil, la fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'était trompé, il devint tout d'un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation, venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une seconde à l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il devait être déjà trop tard, le brave qui ferait cela serait broyé.
Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir avancer, toute sa chair révoltée par l'effroi de l'anéantissement. Il grelottait, il bégayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaçait de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.
—Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini, fini...
La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.
—Quoi donc? qu'avez-vous?
Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu'elle regarda vers le fourneau et sentit l'épouvantable danger.
—Eh bien! mais, c'est très simple... Il n'y a qu'à fermer le robinet, n'est-ce pas?
Et, sans hâte, de l'air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main légère, qui ne tremblait même pas.
—Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait vous-même?
Il l'avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et, quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant devant l'appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir, frissonnant encore et désespéré.
—Pourquoi je ne l'ai pas fermé?... Mais parce que j'ai eu peur.
A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade, causant, riant, rapportant avec eux l'allégresse du clair soleil; et les trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'était battu avec une vache et qu'il avait pédalé au travers d'un champ d'avoine. La vue du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.
—Mes enfants, je viens d'être lâche... Ah! c'est curieux, la lâcheté, une sensation que je ne connaissais pas.
Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle façon tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d'une mort certaine. Elle eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'était pas si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands garçons, et ils vinrent l'embrasser l'un après l'autre, avec une ferveur dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s'était jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et d'attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait, voulait qu'on n'exagérât rien et qu'on fût toujours raisonnable.
—Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous l'avez toujours été pour nous.
A table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'était ainsi découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l'existence? Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire gaiement, avec une pointe de tendresse émue:
—Je crois bien, Marie, que c'est votre pensée qui me rend lâche. Si je suis moins brave, c'est que j'ai désormais quelque chose de précieux à risquer. J'ai charge de bonheur... Tout à l'heure, quand j'ai cru que nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre qui m'a glacé et paralysé.
Gentiment, Marie s'était elle-même mise à rire. Les allusions à leur prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d'un air d'affection heureuse.
—Six semaines encore, dit-elle simplement.
Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait en souriant, lui aussi.
—C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J'ai bien fait alors d'empêcher la maison de sauter.
A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et le déjeuner s'acheva très joyeusement.
L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le cœur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait, le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en mourir.
Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait. Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui l'homme, le travailleur, l'amant et le père.
Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce cœur ingénu, ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice humaine, d'amour vivant et de fécondité!
Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un couteau lui entrait dans le cœur. Pas une seconde il n'hésita: s'il devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner de son cœur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!
Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit. Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre. On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair, il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il porterait le deuil de sa virilité.
Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi? Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en sœur bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se vaincre et de sourire à leur bonheur.
IV
Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement, que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, où personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir entrer son frère Guillaume.
—Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens te chercher pour que tu assistes avec moi à l'affaire de Salvat, qu'on juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine à m'assurer deux places... Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne heure.
Lui-même paraissait soucieux, préoccupé, hanté d'une inquiétude qui l'assombrissait; et, comme son frère se hâtait de s'habiller, il l'interrogea.
—Est-ce que tu as quelque chose à nous reprocher?
—Mais rien! Quelle idée as-tu là?
—Alors, pourquoi cesses-tu de venir? On te voyait chaque jour, et tout d'un coup tu disparais.
Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.
—J'ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes idées noires me reprenaient, je n'avais que faire d'aller vous attrister tous.
Guillaume eut un geste brusque.
—Si tu crois que ton absence nous égaye!... Marie, toujours si bien portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu'elle a dû garder la chambre. Hier encore, elle était toute mal à l'aise, énervée, silencieuse. Nous avons passé une mauvaise journée.
Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyauté, où le soupçon né en lui et qu'il ne voulait pas dire, apparaissait clairement.
Bouleversé par l'émoi de Marie, épouvanté à l'idée de se trahir, Pierre réussit à mentir cette fois, en répondant d'une voix tranquille:
—Oui, elle n'était déjà pas très bien, le jour où nous sommes allés à bicyclette... Moi, je t'assure que j'ai eu beaucoup d'occupation. J'allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.
Un instant encore, Guillaume le regarda; puis, convaincu sans doute, ou remettant à plus tard de savoir la vérité, il causa affectueusement d'autre chose; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui, il gardait pourtant un tel frisson de détresse pressentie, de douleur inavouée, peut-être inconsciente, que son frère le questionna à son tour.
—Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle sérénité ordinaire.
—Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade... Seulement, ma belle sérénité me paraît compromise. C'est cette affaire de Salvat qui me jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enragé, avec leur monstrueuse injustice, à écraser tous ce misérable.
Dès lors, il ne parla plus que de Salvat, s'y entêta, s'y passionna, comme désireux de trouver dans l'affaire du jour, une explication à toutes ses révoltes, à toutes ses souffrances. En déjeunant, vers dix heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit combien il était touché du silence gardé par Salvat, et sur la nature de la poudre employée pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques journées de travail faites chez lui. C'était à ce silence qu'il devait de n'avoir pas été inquiété et de n'être pas même cité parmi les témoins. Pris d'attendrissement, il revint sur son invention, l'engin formidable qui devait assurer la toute-puissance à la France initiatrice et libératrice. Désormais, les résultats de ses dix dernières années de recherches étaient hors de tout danger, prêts et décisifs, pouvant être livrés dès le lendemain au gouvernement français. Et, en dehors de certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l'indignité du monde financier et du monde politique, il n'attendait plus que d'avoir épousé Marie, pour l'associer, par une galanterie touchante, à ce don magnifique de la paix universelle, qu'il se croyait à la veille de faire au monde.
C'était par Bertheroy que Guillaume s'était assuré deux places, très difficilement. Et, lorsque, dès l'ouverture des portes, à onze heures précises, Pierre et lui se présentèrent, ils crurent bien qu'ils n'entreraient pas. Toutes les grilles étaient closes, des barrières fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais désert, comme si la magistrature eût redouté une invasion d'anarchistes, armés de bombes. On retrouvait là le frisson d'épouvante noire qui, depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frères durent parlementer à chaque porte, à chaque barrière, gardées militairement. Et, quand ils pénétrèrent enfin dans la salle des Assises, elle était pleine déjà, toute bondée et débordante d'un public entassé, qui consentait à s'y étouffer une heure avant l'entrée de la Cour, et qui se résignait à n'en point bouger de sept ou huit heures peut-être, car le bruit courait qu'on voulait se débarrasser de l'affaire en une seule audience. Dans la partie si étroite, réservée au public debout, s'écrasait une masse compacte de curieux, montés au hasard de la rue, parmi lesquels des compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant réussi à se glisser; dans l'autre compartiment, où l'on parque les témoins, sur les bancs de chêne, se tenaient les invités, ceux qu'on avait fait entrer par faveur, trop nombreux, serrés, assis presque les uns sur les genoux des autres; et, dans le prétoire, envahissant la place libre, jusque derrière la Cour, des chaises étaient rangées comme au spectacle, occupées par le beau monde privilégié, des hommes politiques, des journalistes, des dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit bonheur, dans tous les coins.
Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, car il s'était imaginé toute une pompe, toute une majesté. Ce temple de la justice des hommes lui apparut petit, morne, d'une propreté douteuse. L'estrade sur laquelle siégeait la Cour, était si basse, qu'il voyait à peine les fauteuils du président et des deux assesseurs. Puis, c'était le vieux chêne prodigué, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonnée au plafond de chêne encore. Les sept fenêtres, mesquines et haut percées, garnies de maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blême, qui la coupait en deux, d'une ligne nette: d'un côté, l'accusé et son avocat, à leurs bancs, sous la froide lumière; de l'autre, dans l'ombre, le jury, isolé, clôturé en son étroit compartiment; et il y avait là comme un symbole du juge anonyme, inconnu, en face de l'accusé mis à nu, fouillé jusqu'à l'âme. Au fond de cette sévérité triste, on distinguait confusément, dominant le tribunal, le Christ peint, qui s'alourdissait derrière une sorte de fumée grise. Seul, à côté de l'horloge, au-dessus du banc où Salvat allait s'asseoir, un buste de la République, d'un blanc cru de plâtre, éclatait sur le mur sombre.
Guillaume et Pierre ne trouvèrent plus deux places qu'au dernier banc du compartiment des témoins, contre la cloison qui séparait ceux-ci du public debout. Et, comme Guillaume s'asseyait, il aperçut, les coudes appuyés à la rampe de cette cloison, le menton sur ses mains croisées, le petit Victor Mathis, dont les yeux brûlaient, dans sa face pâle, aux lèvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea pas, Guillaume comprit qu'il n'était pas sain d'échanger là des saluts. Et, dès lors, il sentit Victor en arrêt au-dessus de lui, immobile, avec ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui allait se passer.
Pendant ce temps, Pierre venait également de reconnaître, assis devant lui, l'aimable député Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au milieu du brouhaha de la foule, qui causait et riait pour prendre patience, leurs voix sonnaient parmi les plus heureuses, disant leur joie d'être là, à ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle, tous les bancs, toutes les petites cages de bois, le jury, l'accusé, la défense, le procureur de la république, jusqu'au greffier, sans oublier la table à conviction et la barre des témoins. Tout cela était vide, un garçon de service donnait un dernier coup d'œil, des avocats traversaient rapidement. On aurait dit un théâtre dont la scène restait déserte, tandis que les spectateurs, s'écrasant à leurs places, attendaient que la pièce commençât. Et, pour tromper cette attente, la petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance, parmi le flot pressé de toutes ces têtes avides et déjà congestionnées.
—Tiens! là-bas, derrière le tribunal, c'est monsieur Fonsègue, n'est-ce pas? près de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l'autre côté, notre ami, le général de Bozonnet... Le baron Duvillard n'est donc pas là?
—Oh! non, répondit Dutheil, il ne peut guère, il aurait l'air de venir demander vengeance.
Puis, il la questionna à son tour.
—Vous êtes donc fâchée avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier?
D'un léger haussement d'épaules, elle dit combien les poètes commençaient à l'ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait à la politique; et, depuis huit jours, elle trouvait très amusant de se passionner aux alentours de la crise ministérielle. C'était le jeune député d'Angoulême qui l'initiait.
—Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les Duvillard... Vous savez que c'est chose décidée, Gérard épouse Camille. La baronne s'est résignée, et j'ai appris de source certaine que madame de Quinsac elle-même, la mère du jeune homme, a donné son consentement.
Dutheil s'égayait, l'air très renseigné aussi.
—Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement à la Madeleine, oh! un mariage d'une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. La baronne, au fond, est la bonté même, et j'ai toujours dit qu'elle se sacrifierait pour assurer le bonheur de sa fille et de Gérard... En somme, ce mariage arrange tout, remet tout dans l'ordre.
—Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.
—Mais il est ravi, le baron! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste du nouveau ministère, que Dauvergne a l'Instruction publique. Et c'est l'engagement certain de Silviane à la Comédie. Dauvergne n'a été choisi que pour ça.
Il plaisantait. Mais, à ce moment, le petit Massot, qui se querellait avec un huissier, aperçut de loin une place libre à côté de la princesse; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.
—Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'écrase au banc de la presse. Avec ça, j'ai une chronique à faire... Vous êtes la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre très fidèle admirateur.
Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans transition:
—Alors, monsieur le député, c'est donc fait, ce ministère?... Vous y avez mis le temps, mais c'est en vérité un beau ministère, qui émerveille tout le monde.
En effet, les décrets avaient paru à l'Officiel, le matin même. Après de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables embarras, tout d'un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de cause, était rentré en scène; et, en vingt-quatre heures, il avait trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait triomphalement au pouvoir, d'où il était tombé misérablement avec Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intérieur pour aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd, la façon magistrale dont il s'était repêché, avec l'arrestation de Salvat, puis l'extraordinaire campagne menée souterrainement contre Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barré la route à deux reprises, enfin le dénouement en coup de foudre, cette liste toute prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.
—C'est du beau travail, mes compliments! répéta le petit Massot, qui se moquait.
—Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.
—Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que vous en êtes.
Le député sourit, flatté. Aussi l'autre continua-t-il, avec des sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa victoire, l'avait si puissamment aidé. Et de quel cœur Fonsègue avait fait achever, dans le Globe, son vieil ami Barroux devenu encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait, exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur qu'on ne nommait pas. Puis, c'étaient dans l'ombre les millions de Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses, marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-même, résigné aux basses besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête qui l'enterrerait.
Dutheil avait pris un air d'importance.
—Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il est la seule poigne qui puisse nous sauver.
—Je sais, dit Massot goguenard. On m'a même affirmé que, si l'on a tout bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c'est pour rassurer le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière eux, avec sa poigne.
—Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd'hui de salut public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d'assurer notre sécurité sociale, n'ignorent pas que le ministère est avec eux et saura les protéger au besoin.
Un rire aimable de la princesse les interrompit.
—Oh! voyez donc là-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir à côté de monsieur Fonsègue?
—Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas s'embêter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!
Guillaume et Pierre écoutaient, entendaient, sans même le vouloir. Et, chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions politiques causaient un affreux serrement de cœur. Salvat condamné à mort, avant même qu'il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous, n'étant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombée aux drames immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice humaine n'était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n'y avait là que des heureux, des privilégiés, défendant l'édifice en ruine qui les abritait, déployant toute l'énorme force dont ils disposaient encore, pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené là par son rêve violent et fumeux d'une justice autre, supérieure et vengeresse?
Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée, s'installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures bonasses, de gros hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effacé, presque indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce fut la Cour, M. de Larombardière, un des vice-présidents de la Cour d'appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en outrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche, d'aspect d'autant plus austère, qu'il était flanqué de deux assesseurs petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Déjà, au siège du ministère public, M. Lehmann, un des avocats généraux les plus répandus, les plus adroits, un Alsacien aux épaules larges, aux yeux de ruse, s'était assis, ce qui prouvait l'importance considérable qu'on donnait à l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes des gendarmes, soulevant une curiosité si passionnée, que toute la salle se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant que Victor lui avait procurés, et ce fut une surprise pour tous de lui voir ce grand visage décharné, doux et triste, aux rares cheveux roux qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rêveurs et brûlants. Il jeta un regard sur le public, sourit à quelqu'un qu'il reconnaissait, Victor sans doute, peut-être Guillaume. Puis, il ne bougea plus.
Le président attendit le silence, et ce furent alors toutes les formalités des débuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aiguë. L'aspect de la salle avait changé, on écoutait avec une lassitude un peu impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette histoire. Maintenant, plus une place n'était vide, à peine restait-il devant le tribunal l'étroit espace nécessaire pour l'audition des témoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on apercevait à peine, au-dessus des autres têtes, la face longue du président. Beaucoup s'intéressaient au jury, tâchaient de déchiffrer ces visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des yeux l'accusé, s'étonnaient de son air de fatigue et d'indifférence, à ce point qu'il avait à peine répondu aux questions que lui posait à demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air éveillé, frémissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se couvrir de gloire. Et la grosse curiosité, à mesure que l'acte d'accusation se déroulait, devenait surtout la table des pièces à conviction, où se trouvaient exposés des débris de toutes sortes, un éclat arraché de la porte cochère de l'hôtel Duvillard, des plâtras tombés de la voûte, un pavé que la violence de l'explosion avait fendu, d'autres décombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les cœurs, c'était le carton de modiste resté intact, et c'était surtout, dans l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une petite main du trottin, arrachée du poignet, qu'on avait ainsi conservée, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misérable corps, au ventre ouvert par la bombe.
Enfin, Salvat se leva, le président commença l'interrogatoire. Et l'opposition apparut avec une netteté tragique: le jury dans l'ombre anonyme, son opinion déjà faite sous la pression de la terreur publique, siégeant là pour condamner; l'accusé en pleine et vive lumière, seul et lamentable entre les quatre gendarmes, chargé des crimes de la race. Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardière le prit avec lui sur le ton du mépris et du dégoût. Il ne manquait pas d'honnêteté, il était un des derniers représentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait professionnellement les coupables avec une sévérité de dieu biblique. Et la petite infirmité qui désolait sa vie, un zézaiement qui, d'après lui, l'avait seul empêché de développer, dans la magistrature debout, des qualités géniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie féroce, incapable d'intelligente mansuétude. Il y eut des sourires, et il les devinait, lorsque s'éleva sa petite voix grêle et pointue, pour les premières questions. Cette voix si drôle enlevait le peu de majesté qui restait à ces débats, où se disputait la vie d'un homme, dans cette salle bondée de curieux, d'un public peu à peu suffoqué et suant, qui s'éventait et plaisantait. Salvat répondit aux premières questions de son air las et poli. Tandis que le président s'efforçait de l'avilir, lui reprochait avec dureté les antécédents de sa jeunesse misérable, grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuité de madame Théodore et de la petite Céline, lui, tranquillement, disait oui, disait non, en homme qui n'a rien à cacher, qui accepte toute la responsabilité de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les répéta, très calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'hôtel Duvillard pour déposer sa bombe, c'était afin de donner à son acte sa vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers, à leurs petits et à leurs femmes, qui crevaient de faim. Là seulement il s'anima, toutes les misères endurées remontaient en fièvre à son crâne fumeux de demi-savant, où s'étaient amassées pêle-mêle les revendications, les théories, les idées exaspérées de justice absolue et de bonheur universel. Et, dès lors, il apparut ce qu'il était réellement, un sentimental, un rêveur exalté par la souffrance, sobre, orgueilleux et têtu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.
—Mais vous avez fui, cria le président de sa voix de crécelle, ne dites pas que vous donniez votre vie à la cause et que vous étiez prêt au martyre!
C'était le regret désespéré de Salvat, d'avoir cédé, au Bois de Boulogne, à l'effarement, à la rage sourde de l'homme chassé, traqué, qui ne veut pas se laisser prendre. Et il se fâcha.
—Je ne crains pas la mort, on le verra bien... Que tous aient mon courage, et demain votre société pourrie sera balayée, le bonheur enfin naîtra.
Puis, l'interrogatoire s'éternisa sur la fabrication même de la bombe. Avec raison, le président fit remarquer qu'on se trouvait là devant le seul point obscur de l'affaire.
—Ainsi, vous vous entêtez à dire que la poudre employée par vous est de la dynamite? Vous allez entendre tout à l'heure les experts, qui ne sont pas d'accord entre eux, il est vrai, mais qui ont tous conclu à l'emploi d'un autre explosif, qu'ils ne peuvent préciser... Ne nous cachez donc rien, puisque vous vous faites gloire de tout dire.
Brusquement, Salvat s'était calmé; et il ne répondait plus que par monosyllabes, d'une prudence extrême.
—Cherchez, si vous ne me croyez pas... J'ai fabriqué ma bombe tout seul, et dans les conditions que j'ai déjà répétées vingt fois... Vous n'attendez pas, bien sûr, que je livre des noms, que je compromette des camarades!
Et il ne sortit pas de cette déclaration. A la fin seulement, une émotion invincible l'envahit, lorsque le président revint sur la misérable victime, sur le petit trottin, si doux, si blond et si joli, que la destinée féroce avait amené là, pour y trouver une affreuse mort.
—C'est une des vôtres que vous avez frappée, c'est une ouvrière, une pauvre enfant qui aidait sa vieille grand'mère à vivre, avec ses quelques sous de gain.
La voix de Salvat s'étrangla.
—Ça, c'est vraiment la seule chose que je regrette... Certainement que ma bombe n'était pas pour elle; et que tous les travailleurs, que tous les meurt-de-faim se souviennent, si elle a donné son sang, comme je donnerai le mien!
L'interrogatoire s'acheva de la sorte au milieu d'une agitation profonde. Pierre avait senti Guillaume frémir à côté de lui, pendant que l'accusé, si paisiblement, s'obstinait à ne rien dire de l'explosif employé, en acceptant la responsabilité entière de l'acte qui allait lui coûter la tête. Et Guillaume, d'un mouvement irrésistible, s'étant tourné, aperçut le petit Victor Mathis qui ne bougeait pas, les coudes toujours sur la rampe, le menton dans ses mains, écoutant de toute sa passion muette. Mais sa face était plus pâle encore, ses yeux brûlaient comme deux trous ouverts sur l'incendie vengeur dont les flammes ne s'éteindraient plus.
Dans la salle, il y eut un brouhaha de quelques minutes.
—Il est très bien, ce Salvat, déclarait la princesse amusée, il a le regard tendre... Ah! non, mon cher député, ne dites pas de mal de lui. Vous savez que j'ai l'âme anarchiste, moi.
—Je n'en dis aucun mal, répondit Dutheil gaiement. Tenez! pas plus que notre ami Amadieu n'a le droit d'en dire, car vous savez que cette affaire vient de le mettre au pinacle... Jamais on n'a tant parlé de lui, et il adore ça. Le voilà le juge d'instruction le plus mondain, le plus illustre, en passe de faire et d'être tout ce qu'il voudra.
Massot résuma la situation, avec son impudence ironique.
—N'est-ce pas? quand l'anarchie va, tout va... En voilà une bombe qui aura arrangé les affaires de plusieurs gaillards de ma connaissance!... Croyez-vous que mon patron Fonsègue, si empressé là-bas, auprès de sa voisine, ait à s'en plaindre? et croyez-vous que le sieur Sanier, qui se prélasse derrière le président, et qui serait beaucoup mieux entre les quatre gendarmes, ne doit pas une fière chandelle à Salvat, pour l'abominable réclame qu'il a battue sur le dos de ce misérable?... Je ne parle pas des hommes politiques, ni des hommes de finance, ni de tous ceux qui pêchent en eau trouble...
Dutheil l'interrompit.
—Dites donc, il me semble que vous-même avez utilisé suffisamment l'aventure... Votre interview de la petite Céline vous a rapporté gros.
En effet, Massot avait eu l'idée géniale de se mettre à la recherche de madame Théodore et de la fillette, puis de conter sa visite dans le Globe, avec toutes sortes de détails intimes et attendrissants. L'article venait d'avoir un succès prodigieux, les jolies réponses de Céline sur son papa emprisonné touchaient toutes les âmes sensibles, à ce point que des dames en équipage s'étaient rendues chez les deux tristes créatures, que les aumônes affluaient, et que la plus étrange sympathie allait à l'enfant, de la part même des personnes qui exigeaient la tête du père.
—Mais je ne me plains pas de mon petit bénéfice, dit le journaliste. Chacun gagne ce qu'il peut, comme il peut.
A ce moment, Rosemonde reconnut derrière elle Guillaume et Pierre, et son saisissement fut tel, en apercevant ce dernier en veston, qu'elle n'osa point leur parler. Elle se pencha, communiqua sans doute sa surprise à Dutheil et à Massot, car tous deux se tournèrent; mais, par discrétion, eux aussi affectèrent de ne pas voir, de ne pas savoir. La chaleur devenait intolérable, une dame s'était évanouie. Et, de nouveau, la voix zézayante du président obtint le silence.
Salvat était debout, quelques feuilles de papier à la main. Avec peine, il fit comprendre qu'il désirait compléter son interrogatoire, en lisant une déclaration, qu'il avait préparée à l'avance, et dans laquelle il expliquait les raisons de son attentat. Surpris, sourdement indigné, M. de Larombardière hésitait, cherchait à empêcher une telle lecture; puis, comprenant qu'il ne pouvait fermer la bouche de l'accusé, il l'autorisa, d'un geste à la fois irrité et dédaigneux. Et Salvat se mit à lire, en écolier bien sage qui s'applique, ânonnant un peu, se troublant, donnant parfois une force extraordinaire aux mots dont il était visiblement satisfait. C'était le cri de souffrance et de révolte poussé déjà par tant de déshérités, l'affreuse misère d'en bas, l'ouvrier ne pouvant vivre de son travail, toute une classe, la plus nombreuse, la plus digne, mourant de faim, tandis que, d'autre part, les privilégiés, gorgés de richesses, vautrés dans leur assouvissement, refusaient jusqu'aux miettes de leur table, ne voulaient rien rendre de cette fortune volée. Il fallait donc tout leur reprendre, les réveiller de leur égoïsme par des avertissements terribles, leur annoncer à coups de bombe que le jour de la justice était venu. Ce mot de justice, le misérable le lança d'une voix sonnante, qui emplit toute la salle. Mais ce qui émotionna surtout, ce fut, lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa vie, en disant aux jurés qu'il n'attendait d'eux que la mort, l'annonce prophétique, par laquelle il termina, des autres martyrs qui naîtraient de son sang. On pouvait l'envoyer à l'échafaud, il savait que son exemple enfanterait des braves. Après lui, un autre vengeur, et un autre encore, toujours d'autres, jusqu'à ce que la vieille société pourrie ait croulé, pour faire place à la société de justice et de bonheur, dont il était l'apôtre.
A deux reprises, le président, agité d'impatiences, avait tenté de l'interrompre. Mais il lisait toujours, avec sa conscience imperturbable d'illuminé, qui craint de mal dire la phrase importante. Cette lecture, il devait y songer depuis qu'il se trouvait en prison. C'était l'acte décisif de son suicide, il y donnait sa vie contre la gloire d'être mort pour l'humanité. Et, quand il eut fini, il reprit sa place entre les gendarmes, les yeux brillants, les joues roses, d'un air de grande joie intérieure.
Tout de suite, pour détruire l'effet produit, un sourd malaise d'attendrissement et de peur, le président voulut procéder à l'audition des témoins. Ce fut un défilé interminable, d'un intérêt médiocre, aucun n'ayant de révélations à faire. On remarqua la déposition sage de l'usinier Grandidier, qui avait dû congédier Salvat, à la suite de certains faits de propagande anarchiste. Un beau-frère de l'accusé, le mécanicien Toussaint, apparut aussi comme un très brave homme, par la façon dont il présenta les choses du côté favorable, sans mentir. Mais la longue discussion fut surtout entre les experts, qui ne parvinrent pas plus à s'entendre, devant le public, qu'ils ne s'étaient entendus dans leurs rapports; car, si pour eux tous la poudre employée ne paraissait pas être de la dynamite, ils avançaient chacun, sur sa réelle nature, les suppositions les plus extraordinaires et les plus contradictoires. Une consultation de l'illustre savant Bertheroy fut lue ensuite, qui remettait les choses au point, en concluant qu'on devait se trouver devant un explosif nouveau, d'une puissance prodigieuse, dont lui-même ignorait la formule. L'agent Mondésir et le commissaire Dupot vinrent à leur tour raconter la chasse à l'homme, puis l'arrestation si mouvementée, au Bois de Boulogne. Mondésir fut la gaieté de l'audience par les saillies militaires dont il sema son récit. De même que la grand'mère du petit trottin en fut la douleur, le frisson de révolte et de pitié: une pauvre petite vieille, desséchée, cassée, que l'accusation avait eu la cruauté de traîner là, et qui se mit à fondre en larmes, ahurie, sans comprendre ce qu'on lui demandait. Et il n'y eut plus que les témoins à décharge, un défilé ininterrompu de chefs d'atelier, de camarades, de compagnons, qui vinrent tous déclarer que Salvat était un brave homme, un travailleur intelligent et courageux, ne buvant jamais, adorant sa fille, incapable d'une indélicatesse et d'une méchanceté.
Il était déjà quatre heures, lorsque l'audition des témoins fut achevée. Dans la salle brûlante, une lassitude fiévreuse mettait le sang aux visages, tandis qu'une sorte de poussière rousse obscurcissait le jour pâlissant qui tombait des fenêtres. Des femmes s'éventaient, des hommes s'épongeaient le front. Mais la passion du spectacle allumait tous les yeux d'une joie dure. Et personne ne bougeait.
—Ah! soupira Rosemonde, moi qui comptais pouvoir prendre une tasse de thé, chez une amie, à cinq heures! Je vais mourir de faim.
—Nous sommes ici au moins pour jusqu'à sept heures, dit Massot. Je ne vous offre pas d'aller vous chercher un petit pain, on ne me laisserait pas rentrer.
Dutheil n'avait pas cessé de hausser les épaules, pendant que Salvat lisait sa déclaration.
—Hein? est-ce assez enfantin, tout ce qu'il a dit! L'imbécile qui va mourir pour ça!... Des riches et des pauvres, mais il y en aura toujours! Et il est bien certain aussi que, lorsqu'on est pauvre, le seul désir qu'on a est de devenir riche... S'il est sur ce banc aujourd'hui, c'est qu'il a échoué, voilà tout!
Pierre, très ému, s'inquiétait de son frère, pâle, bouleversé, qui se taisait près de lui. Il chercha sa main, la pressa secrètement. Puis, à voix basse:
—Est-ce que tu te sens mal à l'aise? veux-tu que nous nous en allions?
Mais Guillaume répondit d'un serrement discret et affectueux. Il était bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspération qui le soulevait.
M. Lehmann, le procureur général, prit la parole, d'une bouche large et sévère. Malgré sa carrure et son masque têtu de Juif, il était connu pour ses attaches dans tous les camps politiques et sa souplesse à être toujours l'ami des hommes au pouvoir; ce qui expliquait son chemin rapide, la faveur constante dont il était comblé. On le savait l'avocat du gouvernement; et, dès ses premières phrases, en effet, il fit une allusion au nouveau ministère nommé du matin, à l'homme fort chargé de rassurer les bons et de faire trembler les méchants. Puis, il chargea le misérable Salvat avec une véhémence extraordinaire, il reprit toute l'histoire, le montra tel qu'un bandit né pour le crime, un monstre qui devait aboutir au plus lâche des attentats. L'anarchie ensuite fut flagellée, les anarchistes n'étaient qu'une tourbe de vagabonds et de voleurs. On l'avait bien vu, lors du sac de l'hôtel de Harth, cette bande ignoble qui se réclamait justement des apôtres de la doctrine. Voilà où en arrivait l'application des théories, aux maisons dévalisées, souillées, en attendant les grands pillages et les grands massacres. Pendant près de deux heures, il continua de la sorte, dédaigneux de vérité et de logique, ne cherchant qu'à frapper l'imagination, utilisant la terreur qui avait soufflé sur Paris, agitant comme un drapeau sanglant la pauvre petite victime, la jolie enfant, dont il montrait la main pâle, dans le bocal d'esprit-de-vin, avec un geste de pitoyable horreur qui faisait frémir l'assistance. Et il termina, ainsi qu'il avait commencé, en donnant du cœur au jury, en lui disant qu'il pouvait faire son devoir et condamner l'assassin, maintenant que le pouvoir était bien décidé à ne pas reculer devant les menaces.
A son tour, le jeune avocat, chargé de la défense, parla. Et il dit vraiment ce qu'il y avait à dire, avec une justesse, avec une clarté parfaites. Il était d'une autre école, très simple, très uni, passionné seulement de vérité. D'ailleurs, il lui suffit de remettre en son vrai jour l'histoire de Salvat, de le montrer dès l'enfance sous les fatalités sociales, d'expliquer son dernier acte par tout ce qu'il avait souffert, tout ce qui avait germé dans son crâne de rêveur. Son crime n'était-il pas le crime de tous? qui ne se sentait un peu responsable de cette bombe, qu'un ouvrier pauvre, mourant de faim, était allé jeter au seuil de la demeure d'un riche, dont le nom signifiait pour lui l'injuste partage, tant de jouissances d'un côté, tant de privations de l'autre? En nos temps troublés, au milieu des brûlants problèmes remis en question, si l'un de nous perd la tête, veut hâter violemment le bonheur, faut-il donc que nous le supprimions au nom de la justice, alors qu'aucun de nous ne pourrait jurer qu'il n'a pas contribué à sa démence? Longuement, il revint sur le moment historique où se produisait l'affaire, parmi tant de scandales, tant d'écroulements, lorsqu'un monde nouveau naissait si douloureusement de l'ancien, dans une crise terrible de souffrance et de lutte. Et il termina, il supplia les jurés de se montrer humains, de ne pas céder aux passions terrifiées du dehors, de pacifier les classes par un verdict de sagesse, au lieu d'éterniser la guerre, en donnant aux meurt-de-faim un nouveau martyr à venger.
Il était six heures passées, lorsque M. de Larombardière lut au jury les nombreuses questions qui lui étaient posées, de sa petite voix aigre et si drôle. Puis, la Cour se retira, le jury impénétrable remonta dans la salle de ses délibérations, tandis qu'on emmenait l'accusé. Et il n'y eut plus, parmi l'auditoire, qu'une attente tumultueuse, un brouhaha de fébrile impatience. Des dames encore s'étaient évanouies. On avait dû emporter un monsieur, succombant à l'atroce chaleur. Les autres s'entêtaient, pas un ne quitta la place.
—Oh! ça ne va pas être long, dit Massot. Les jurés ont tous apporté la condamnation, dans leur poche. Je les regardais, pendant que ce petit avocat leur disait des choses très bien. On les voyait à peine, et ils avaient, noyées d'ombre, de bonnes têtes somnolentes. Ça devait être intéressant, ce qui se passait au fond de ces crânes là!
—Et vous avez toujours faim? demanda Dutheil à la princesse.
—Oh! je meurs... Jamais je n'aurai le temps de rentrer chez moi. Vous allez me mener manger un gâteau quelque part... N'importe, c'est très passionnant, la vie de cet homme qu'on est en train de jouer ainsi, par oui ou par non.
Pierre avait repris la main de Guillaume, en le sentant si fiévreux, si désespéré. Et ni l'un ni l'autre ne se parlèrent, dans l'infinie détresse qui les envahissait, pour des causes profondes, sans nombre, qu'eux-mêmes n'auraient pu exactement définir. Toute la misère humaine, et leur propre misère, les tendresses, les espoirs, les douleurs dont ils souffraient, leur semblaient être là, à gémir, au travers de cette salle en rumeur, toute frissonnante du drame que l'égoïsme des uns et la lâcheté des autres allaient y dénouer. Peu à peu, le crépuscule l'avait envahie, on trouvait sans doute qu'il était inutile d'allumer les lustres, puisque bientôt l'arrêt serait rendu; et il n'y flottait plus qu'un jour mourant, une grande ombre vague, sous laquelle la cohue entassée se noyait, confuse. Là-bas, derrière le tribunal, les dames en toilettes claires semblaient de pâles visions aux yeux dévorants, tandis que les robes des nombreux avocats faisaient une grande tache de nuit, qui peu à peu mangeait tout l'espace. Le Christ bitumineux avait sombré, et il ne restait que la tache blanche, la tache violente du buste de la République, telle qu'une tête glacée de morte, surgissant des demi-ténèbres.
—Ah! dit Massot, je le savais bien que ce ne serait pas long!
En effet, après une délibération d'un quart d'heure à peine, le jury rentrait, défilait, avec le gros bruit des souliers, le long des bancs de chêne. La Cour reparut. Tout un redoublement d'émotion soulevait la salle, un grand souffle passait, tel qu'un vent d'anxiété agitant les têtes. Des gens s'étaient mis debout, d'autres laissaient échapper de légers cris involontaires. Et le chef du jury, un gros monsieur, à la face rouge et large, dut attendre, avant de prendre la parole.
D'une voix aiguë, un peu bredouillante, il déclara:
—Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la réponse du jury est: sur la question d'assassinat, oui, à la majorité.
La nuit était presque venue, lorsque, de nouveau, Salvat fut introduit. En face du jury, effacé dans l'ombre, il apparut, debout à son tour, le visage éclairé par le dernier rayon tombant des fenêtres. Les juges eux-mêmes disparaissaient, leurs robes rouges semblaient noires. Et quelle vision que ce visage de Salvat écoutant, maigre, décharné, avec ses yeux de rêve, tandis que le greffier lui donnait lecture de la déclaration du jury!
Il comprit, quand le silence retomba, sans qu'il fût question des circonstances atténuantes. Sa physionomie, qui gardait une expression d'enfance, s'éclaira.
—C'est la mort. Merci, messieurs.
Puis, il se retourna vers le public, il tâcha de retrouver, au fond de l'obscurité croissante, les visages amis qu'il savait être là; et, cette fois, Guillaume eut la sensation nette qu'il l'avait reconnu, qu'il lui envoyait encore un salut attendri, toute cette gratitude qu'il lui gardait pour le morceau de pain reçu en un jour de misère. Mais il avait dû saluer aussi Victor Mathis, car, derrière lui, Guillaume vit de nouveau le jeune homme, qui n'avait pas bougé, les yeux dilatés et fixes, la bouche terrible.
Le reste, la dernière question posée, la délibération de la Cour, le jugement rendu, tout fut couvert par la houle qui agitait la salle. Un peu de pitié s'était faite inconsciemment, il y eut quelque stupeur dans la satisfaction qui accueillit l'arrêt de mort.
Salvat, condamné, s'était redressé brusquement. Et, comme les gardes l'emmenaient, il lança d'une voix retentissante, le cri:
—Vive l'anarchie!
Ce cri ne fâcha personne. Le public s'écoulait au milieu d'une sorte de malaise, comme si l'excessive fatigue avait usé les passions. Vraiment, le spectacle était trop long, trop brisant. Et cela faisait du bien de respirer l'air, en sortant de ce cauchemar.
Dans la salle des Pas-Perdus, Guillaume et Pierre passèrent près de Dutheil et de la princesse, que le général de Bozonnet, en train de causer avec Fonsègue, venait d'arrêter. Tous quatre parlaient très haut, se plaignaient de la chaleur, de la faim, tombaient d'accord, en somme, que l'affaire n'avait pas été très intéressante. Du reste, tout allait bien qui finissait bien. Comme le disait Fonsègue, la condamnation à mort de Salvat était une nécessité politique et sociale.
Sur le Pont-Neuf, Guillaume s'accouda un instant, pendant que Pierre, debout, regardait, lui aussi, la grande coulée grise de la Seine, qu'incendiaient les reflets des premiers becs de gaz. Un souffle frais montait du fleuve, c'était l'heure délicieuse où la nuit douce envahit Paris, qui se délasse. Et, sans parler, les deux frères respiraient ce soulagement, ce réconfort. Pierre retrouvait sa blessure, la promesse qu'il avait dû faire de retourner à Montmartre, malgré le tourment qui l'y attendait. Guillaume, lui, sentait renaître son soupçon, cette inquiétude d'avoir vu Marie enfiévrée et changée par un sentiment nouveau, ignoré d'elle-même. Etait-ce donc, pour ces deux hommes qui s'adoraient, des souffrances encore, toujours des luttes, des obstacles au bonheur? Et leurs êtres se remettaient à saigner déjà, sous la tristesse humaine dont les avait comblés le spectacle de la justice, un misérable payant de sa tête les crimes de tous.
Comme ils prenaient le quai, Guillaume reconnut devant eux le petit Victor, qui s'en allait seul, dans l'ombre. Il l'arrêta, il lui parla de sa mère. Mais le jeune homme n'entendit pas; et, de ses lèvres minces, d'une voix sèche et tranchante comme un couteau:
—Ah! c'est du sang qu'ils veulent... Ils peuvent lui couper le cou, il sera vengé.
V
Là-haut, dans l'atelier si clair et si gai d'habitude, les jours qui suivirent parurent assombris, comme si la vaste pièce s'était emplie de tristesse et de silence. Justement, les trois grands fils n'étaient point là: Thomas parti dès le matin à l'usine, pour le petit moteur; François qui ne quittait guère l'Ecole Normale, tout à la préparation de son examen; Antoine pris par un travail chez Jahan, où le retenait la joie de voir sa petite amie Lise s'éveiller à la vie. Et Guillaume n'avait plus avec lui que Mère-Grand, toujours assise près du vitrage, occupée à quelque ouvrage de couture; tandis que Marie, allant et venant par la maison, n'était guère là que pendant les heures où Pierre lui-même s'y trouvait.
Dans ce deuil, tous ne voyaient, chez le père, que la colère sourde, la révolte désespérée où le jetait la condamnation de Salvat. Il s'était emporté, au retour du Palais, il avait dit que, si l'on exécutait ce malheureux, c'était un assassinat social, une provocation à la guerre des classes; et tous s'étaient inclinés devant la douloureuse violence de ce cri, sans discussion. On laissait respectueusement le père aux pensées qui, pendant des heures, le tenaient muet, blêmi, les yeux vagues. Son fourneau de chimiste restait froid, il ne s'occupait plus, du matin au soir, que de revoir longuement les plans et les dossiers de son invention, la poudre nouvelle, le formidable engin de guerre, dont il avait si longtemps rêvé de faire cadeau à la France, pour que, régnant sur les nations, elle put un jour imposer au monde la victoire de la vérité et de la justice. Mais, durant les heures interminables qu'il passait ainsi devant les papiers épars sur sa table, cessant de les voir parfois, les regards perdus au loin, un flot de pensées imprécises passait en lui, des doutes peut-être sur la sagesse de son projet, des craintes que son désir de pacifier les peuples ne les jetât à une guerre exterminatrice, sans fin. Ah! ce grand Paris, qu'il croyait sincèrement être le cerveau du monde, chargé d'enfanter l'avenir, quel spectacle abominable il donnait encore, tant de sottise, tant de honte, tant d'injustice! Etait-il vraiment assez mûr, pour la besogne de salut humain qu'il songeait à lui confier? Et, quand il se remettait à relire, à vérifier les formules, il ne retrouvait sa volonté ancienne, il ne reprenait son projet qu'à la pensée de son prochain mariage, en se disant que les choses étaient réglées depuis trop longtemps, pour qu'il bouleversât maintenant sa vie à vouloir les changer.
Son mariage! n'était-ce pas l'idée qui hantait Guillaume, qui le troublait plus encore que son œuvre de savant, que sa passion de citoyen libertaire? Sous toutes les préoccupations avouées, il y en avait une autre, qu'il ne se confessait pas à lui-même, et qui l'angoissait. Chaque jour, il se répétait que, lorsqu'il aurait épousé Marie, il révélerait le secret de son invention au ministre de la Guerre, il associerait sa jeune femme à sa gloire. Epouser Marie! épouser Marie! cela l'emplissait chaque fois d'une ardente fièvre et d'une inquiétude sourde. S'il se taisait à présent, s'il n'avait plus sa gaieté tranquille, c'était qu'il avait senti émaner d'elle toute une nouvelle vie, qu'il ne lui connaissait pas. Elle devenait certainement autre, il la devinait de plus en plus changée et lointaine. Et, lorsque Pierre se trouvait là, il s'était mis à les observer tous les deux. Pierre venait rarement, gêné, différent lui aussi. Puis, les matins où il arrivait, Marie était comme transformée, la maison semblait s'animer d'une autre âme. Rien pourtant ne se passait entre eux qui ne fût innocent et fraternel. Ils ne paraissaient que bons camarades, sans même un effleurement des doigts, causant sans rougeur. C'était un rayonnement, une vibration qui sortait d'eux, malgré eux, un souffle plus subtil qu'un rayon ou qu'un parfum. Après quelques jours, Guillaume, bouleversé, le cœur saignant, ne put douter davantage. Et il n'avait rien surpris, mais il était convaincu que les deux enfants, comme il les avait si paternellement nommés, s'adoraient.
Un matin qu'il était seul avec Mère-Grand, par une journée superbe, en face de Paris ensoleillé, il tomba dans une rêverie encore plus angoissée que de coutume. Il la regardait fixement, assise à sa place habituelle, tirant l'aiguille sans lunettes, de son air de sérénité royale. Peut-être ne la voyait-il pas. Et elle, de temps à autre, levait les yeux, le regardait aussi, comme si elle eût attendu une confession qui ne venait pas.
Puis, dans l'interminable silence, elle se décida.
—Guillaume, qu'avez-vous donc depuis quelque temps?... Pourquoi ne me dites-vous pas ce que vous avez à me dire?
Il redescendit sur terre, il s'étonna.
—Ce que j'ai à vous dire?
—Oui, je sais la chose que vous savez vous-même, et je pensais que vous en causeriez avec moi, puisque vous voulez bien ne rien faire ici sans me consulter.
Il était devenu très pâle, il se mit à frémir, car il ne se trompait donc pas, puisque Mère-Grand elle-même savait? Causer de cela, c'était donner un corps à ses soupçons, rendre réel et définitif ce qui, jusque-là, pouvait n'exister que dans son idée.
—Mon cher fils, la chose était inévitable. Dès les premiers jours, je l'ai prévue. Et, si je ne vous ai pas averti, c'est que j'ai cru à toute une pensée profonde de votre part... Mais, depuis que je vous vois souffrir, je comprends bien que je me suis trompée.
Et, comme il continuait à la regarder, éperdu, frissonnant:
—Oui, je me suis imaginé que vous pouviez avoir voulu cela, qu'en amenant votre frère vous désiriez sans doute savoir si Marie vous aimait autrement que comme un père... Il y avait une raison si forte, la grande différence des âges, la vie qui finit pour vous et qui commence pour elle... Sans parler de vos travaux, de la mission que vous vous êtes donnée.
Alors, les mains suppliantes, il s'approcha, il s'écria:
—Oh! parlez clairement, dites-moi ce que vous pensez... Je ne comprends pas, mon pauvre cœur est trop meurtri, et je voudrais tant savoir, agir, prendre une décision!... C'est vous que j'aime, que je vénère comme une mère, c'est vous dont je connais la haute raison, dont j'ai toujours suivi les conseils, c'est vous qui avez, prévu cette chose affreuse et qui l'avez laissée se faire, au risque de m'en voir mourir!... Pourquoi, pourquoi, dites?
D'habitude, elle n'aimait guère parler, maîtresse souveraine, soignant et dirigeant la maison, sans avoir à rendre compte de ses actes. Si elle ne disait jamais tout ce qu'elle pensait ni tout ce qu'elle voulait, c'était que, dans la certitude, de son absolue sagesse, le père comme les enfants s'abandonnaient complètement à elle. Et ce côté un peu énigmatique la grandissait encore.
—A quoi bon des paroles, dit-elle doucement, sans cesser de travailler, lorsque les faits parlent?... C'est certain, j'ai approuvé votre projet de mariage en comprenant que Marie devait vous épouser pour rester ici; et puis, il y avait beaucoup d'autres raisons inutiles à dire... Mais l'arrivée de Pierre a tout changé, a remis les choses dans leur ordre naturel. N'est-ce pas meilleur?
Il n'osait toujours comprendre.
—Meilleur, quand j'agonise, quand ma vie est dévastée!
Alors, elle se leva, elle vint à lui, rigide, très haute, dans sa mince robe noire, avec sa pâle face d'austérité et d'énergie.
—Mon fils, vous savez que je vous aime, que je vous veux très grand et très pur... L'autre matin, vous avez eu peur, cette maison a failli sauter. Depuis quelques jours, vous restez sur ces dossiers, sur ces plans, l'air distrait, éperdu, en homme pris de défaillance, qui doute et ne sait plus où il va... Croyez-moi, vous êtes dans un mauvais chemin, il vaut mieux que Pierre épouse Marie, pour eux et pour vous.
—Pour moi, oh! non, non!... Que deviendrai-je, moi?
—Vous, mon fils, vous vous calmerez, vous réfléchirez. Votre rôle est si grave, à la veille de faire connaître votre invention! Il me semble que votre vue s'est troublée et que vous allez mal agir peut-être, en ne tenant pas compte des conditions du problème. Je sens que vous avez autre chose à trouver... Enfin, souffrez s'il le faut, mais restez l'homme d'une idée.
Puis, en le quittant, avec un sourire maternel, afin d'adoucir un peu sa rudesse:
—Vous me forcez à parler bien inutilement, car je suis tranquille, vous êtes trop supérieur, pour ne pas faire en tout la chose unique et juste, que personne autre ne ferait.
Resté seul, Guillaume tomba dans de fiévreuses réflexions. Qu'avait-elle voulu dire, avec ses rares paroles, à demi obscures? Il la savait acquise à ce qui était bon, naturel et nécessaire. Mais elle le poussait à un héroïsme plus haut, elle venait d'éclairer en lui tout le malaise confus où le jetait son ancien projet d'aller confier son secret à un ministre de la Guerre, n'importe lequel, celui du moment. Une hésitation, une répugnance croissantes le soulevaient, tandis qu'il l'entendait répéter de sa voix grave qu'il y avait mieux à faire, autre chose à trouver. Et, brusquement, l'image de Marie passa, tout son triste cœur se déchira, à la pensée qu'on lui demandait de renoncer à elle. Ne plus l'avoir à lui, la donner à un autre, non, non! cela était au-dessus de ses forces humaines. Jamais il n'aurait cet abominable courage, de dédaigner cette dernière joie d'amour qu'il s'était promise!
Pendant deux jours, il lutta, une affreuse lutte, où il revivait les six années que la jeune fille avait déjà vécues près de lui, dans la petite maison heureuse. Elle avait d'abord été comme sa fille adoptive, et plus tard, lorsque l'idée d'un mariage entre eux était née, il s'y était complu avec une allégresse tranquille, un espoir qu'une pareille union ferait du bonheur pour tous, autour de lui. S'il avait refusé de se remarier, c'était dans la crainte d'imposer à ses enfants une nouvelle mère inconnue, et il ne cédait au charme d'aimer encore, de ne plus vivre seul, qu'en trouvant au foyer même cette fleur de jeunesse, cette amie qui voulait bien se donner si raisonnablement, malgré la grande différence des âges. Puis, des mois s'étaient écoulés, des événements graves les avaient forcés à reculer la date, sans qu'il en souffrît trop cruellement. La certitude qu'elle l'attendait, lui avait suffi, dans le pli de patience qu'il avait contracté durant sa vie déjà longue d'acharné travail. Et voilà, brusquement, sous la menace de la perdre, que son cœur, si paisible, se fendait et saignait. Jamais il n'aurait cru que le lien s'était fait si étroit, qu'elle tenait si profondément à sa chair. Chez cet homme qui touchait à la cinquantaine, c'était l'arrachement même de la femme, la dernière aimée et désirée, d'autant plus désirable qu'elle incarnait la jeunesse, dont il ne respirerait jamais plus l'odeur, dont il ne goûterait plus le souffle, s'il la perdait. Un désir fou; mêlé de colère, avait flambé en lui, et il la voulait, sa torture s'exaspérait, à l'idée que quelqu'un était venu la lui prendre.
Seul dans sa chambre, une nuit surtout, il se martyrisa. Pour ne pas éveiller la maison, il étouffait sa peine au fond de son oreiller. Rien n'était plus simple, d'ailleurs: puisque Marie s'était donnée, il la garderait. Il avait sa parole, il la forcerait à la tenir, voilà tout. Au moins, il l'aurait, à lui seul, sans qu'un autre puisse songer à la lui voler. Et, tout d'un coup, l'image de cet autre surgissait, son frère, l'oublié qu'il avait obligé lui-même, par tendresse, à être de la famille. Mais la souffrance était trop vive, il l'aurait chassé, ce frère, il se sentait pris contre lui d'une rage, dont l'atrocité achevait de le rendre fou. Son frère, son petit frère! c'était donc fini de l'aimer, ils allaient s'empoisonner de haine et de violence? Pendant des heures, il délira, il chercha comment supprimer Pierre, pour que ce qui était advenu ne fût pas. Par moments, il se ressaisissait, il s'étonnait d'une telle tempête, dans sa haute raison de savant, dans sa vieille expérience sereine de travailleur. C'était qu'elle soufflait ailleurs en lui, dans l'âme d'enfant qu'il avait gardée, le coin de tendresse et de songe qui subsistait, à côté de l'impitoyable logique, de l'unique croyance aux phénomènes. Son génie même était fait de cette dualité, le chimiste se doublait ainsi d'un rêveur social, affamé de justice, capable de vastes amours. Et la passion l'emportait, il pleurait Marie, comme il aurait pleuré l'écroulement de son rêve, la guerre tuée par la guerre, ce salut de l'humanité auquel il travaillait depuis dix ans.
Puis, dans sa lassitude, une décision le calma. La honte lui venait, de se désespérer de la sorte, sans cause certaine. Il voulait savoir, il questionnerait la jeune fille, elle était assez loyale pour lui répondre franchement. N'était-ce pas la solution digne d'eux? une explication sincère, qui leur permettrait de prendre ensuite un parti. Il s'endormit, il se leva brisé, le matin, mais plus tranquille, comme si tout un travail sourd s'était fait en son cœur, après un tel orage, pendant ses quelques heures de sommeil.
Ce matin-là, justement, Marie était très gaie. La veille, elle avait fait, avec Pierre et Antoine, une longue promenade à bicyclette, du côté de Montmorency, par des chemins atroces, et dont ils étaient revenus furieux et ravis. Lorsque Guillaume l'arrêta dans le petit jardin, elle le traversait en chantonnant, les bras nus, de retour de la buanderie, où s'achevait une lessive.
—Vous avez à me parler, mon ami?
—Oui, chère enfant, il faut bien que nous causions de choses sérieuses.
Elle comprit qu'il s'agissait de leur mariage, elle devint grave. Ce mariage, elle l'avait accepté autrefois comme le seul parti raisonnable qu'elle avait à prendre, sans ignorer rien des devoirs qu'elle contractait. Sans doute, elle épousait un homme d'une vingtaine d'années plus âgé qu'elle. Mais c'était là un cas assez fréquent, qui tournait plutôt bien d'ordinaire. Elle n'aimait personne, elle pouvait se donner. Et elle se donnait dans un élan de gratitude, d'affection, d'une telle douceur, qu'elle crut y sentir la douceur même de l'amour. On était si heureux, autour d'elle, de cette union, dont le lien plus étroit allait resserrer la famille! Toute sa bravoure, toute sa gaieté à vivre, qui étaient son charme, l'avaient comme grisée, à l'idée de faire ainsi du bonheur.
—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle un peu inquiète. Rien de mauvais, je pense.
—Non, non... Simplement quelque chose que j'ai à vous dire.
Il l'emmena sous les deux pruniers, dans le seul coin de verdure qui fût resté. Un banc vermoulu s'y trouvait encore, adossé aux lilas. Et le grand Paris, en face, déroulait la mer sans fin de ses toitures, légères et fraîches sous le soleil matinal.
Tous deux s'étaient assis. Mais, au moment de parler, de la questionner, il éprouvait une brusque gêne, tandis que son pauvre cœur battait violemment, à la voir si jeune, si adorable, avec ses bras nus.
—La date approche, finit-il par dire, c'est pour notre mariage.
Et, à ce mot, comme elle pâlissait légèrement, inconsciemment peut-être, il se sentit glacé lui-même. N'avait-elle pas eu un pli douloureux de la bouche? ses yeux, si francs et si clairs, ne s'étaient-ils pas troublés d'une ombre?
—Oh! nous avons encore du temps devant nous.
Il reprit, d'une voix lente, très affectueuse:
—Sans doute, pourtant il va falloir s'occuper des formalités. Ce sont des ennuis dont il vaut mieux que je vous parle aujourd'hui, pour ne plus avoir à y revenir.
Doucement, il continua, insista sur ce qu'ils allaient avoir à faire, sans la quitter du regard, guettant sur son visage les émotions que l'échéance prochaine pouvait y faire monter. Elle était devenue silencieuse, la face immobile, les mains sur les genoux, ne donnant aucun signe certain de regret ni de peine. Pourtant, elle restait comme accablée, simplement obéissante.
—Ma chère Marie, vous vous taisez... Est-ce que quelque chose vous déplairait?
—A moi, oh! non, non!
—Vous savez que vous pouvez parler franchement. Nous attendrons encore, si vous avez une raison personnelle pour que la date soit de nouveau reculée.
—Mais, mon ami, je n'ai aucune raison. Quelle raison voulez-vous que j'aie? Je vous laisse le maître absolu de tout régler à votre désir.
Un silence se fit. Elle l'avait regardé loyalement en face; mais un petit frémissement agitait ses lèvres, pendant qu'une tristesse ignorée semblait monter d'elle et noyer son visage, d'une clarté et d'une gaieté d'eau vive. Autrefois, n'aurait-elle pas ri et chanté, à l'annonce de cette prochaine fête du mariage?
Alors, Guillaume osa, dans un effort dont sa voix tremblait.
—Ma chère Marie, pardonnez-moi de vous poser une question... Il est temps encore de me rendre votre parole. Etes-vous absolument certaine de m'aimer?
Elle le regarda avec une réelle stupeur, sans comprendre où il voulait en venir. Puis, comme elle semblait attendre pour répondre:
—Descendez dans votre cœur, interrogez-le... Est-ce bien votre vieil ami, n'est-ce pas un autre que vous aimez?
—Moi, moi, Guillaume! Pourquoi me dites-vous cela? Qu'ai-je donc fait qui vous autorise à me le dire?
Et elle était vraiment soulevée de révolte et de franchise, ses beaux yeux sur les siens, tout brûlants de sincérité.
—Il faut pourtant que j'aille jusqu'au bout, reprit-il péniblement, car il s'agit de notre bonheur à tous... Interrogez votre cœur, Marie. Vous aimez mon frère, vous aimez Pierre.
—J'aime Pierre, moi, moi!... Mais oui, je l'aime, je l'aime comme je vous aime tous, je l'aime parce qu'il est devenu nôtre, parce qu'il fait partie maintenant de notre vie et de notre joie!... Quand il est là, je suis heureuse, certes, et je désirerais qu'il y fût toujours. Cela me ravit de le voir, de l'entendre, de sortir avec lui. Dernièrement, j'ai été très chagrine qu'il parût repris de ses humeurs noires... C'est naturel, n'est-ce pas? Je crois n'avoir fait que ce que vous désiriez, et je ne comprends pas en quoi mon affection pour Pierre peut influer sur notre mariage.
Ces paroles qui, d'après elle, auraient dû convaincre Guillaume, achevèrent de l'éclairer douloureusement, tant elle venait de mettre de flamme à se défendre d'aimer le jeune homme.
—Mais, malheureuse, malheureuse, vous vous trahissez sans le vouloir... Cela est bien certain, vous ne m'aimez pas, et c'est mon frère que vous aimez.
Il avait pris ses poignets nus, il les serrait avec une tendresse désespérée, comme pour la forcer à voir clair en elle. Et elle continuait à se débattre, la plus affectueuse et la plus tragique des luttes se prolongea entre eux, lui voulant la convaincre par l'évidence des faits, elle résistant, s'entêtant à ne pas ouvrir les yeux. Vainement, il reprit l'aventure depuis le premier jour, il lui expliqua ce qui s'était passé en elle, d'abord la sourde hostilité, puis la curiosité pour ce garçon extraordinaire, enfin la sympathie, la tendresse, quand elle l'avait vu si misérable, peu à peu guéri par elle de son angoisse. Ils étaient jeunes tous les deux, la bonne nature avait fait le reste. Mais, à chaque preuve, à chaque certitude nouvelle qu'il lui donnait, elle n'était envahie que d'un émoi croissant, un frisson qui la faisait trembler toute, sans vouloir consentir à s'interroger.
—Non, non, je ne l'aime pas... Si je l'aimais, je le saurais, je vous le dirais, car vous me connaissez, je suis incapable de mentir.
Il eut la cruauté d'insister, en chirurgien héroïque qui taille dans sa chair plus encore que dans celle des autres, pour que la vérité se fasse et que le salut de tous soit assuré.
—Marie, ce n'est pas moi que vous aimez. Vous n'avez pour moi que du respect, de la reconnaissance, une tendresse toute filiale. Rappelez-vous vos sentiments, à l'époque où fut arrêté notre mariage. Vous n'aimiez personne alors, vous avez accepté, en fille raisonnable, certaine que je vous rendrai heureuse, trouvant cette union juste et bonne... Et mon frère est venu, et l'amour est né naturellement, et c'est Pierre, Pierre seul que vous aimez d'amour, de l'amour qu'on doit avoir pour un amant, pour un époux.
A bout de résistance, bouleversée devant la clarté qui se faisait en elle, malgré sa volonté, elle s'obstinait à protester éperdument.
—Mais pourquoi vous débattez-vous ainsi, mon enfant? Je ne vous fais aucun reproche. C'est moi qui ai voulu cette chose, en vieux fou que je suis. Ce qui devait être est arrivé, et il est bon sans doute que cela soit... Je ne voulais que savoir la vérité de vous, pour prendre une décision et agir en honnête homme.
Alors, elle fut vaincue, ses larmes jaillirent. Un tel déchirement s'était fait en son être, qu'elle se sentait brisée, terrassée, comme sous le poids d'une vérité nouvelle, ignorée jusque-là.
—Ah! vous êtes méchant de m'avoir ainsi violentée, pour m'obliger à lire en moi. Je vous jure encore que je ne savais pas aimer Pierre de cet amour dont vous parlez. C'est vous qui venez de m'ouvrir le cœur, d'y souffler sur cette flamme qui sommeillait... Et c'est vrai, j'aime Pierre, je l'aime maintenant, comme vous dites. Et nous voilà tous affreusement malheureux, puisque vous l'avez voulu.
Elle sanglotait, et elle lui retira ses poignets, par un brusque sentiment de pudeur. Mais il remarquait qu'aucune rougeur ne lui avait empourpré les joues, ces rougeurs involontaires qui la contrariaient tant. C'était que sa loyauté de vierge ne se trouvait pas en cause, car elle n'avait en effet nulle trahison à se reprocher, lui seul la forçait de naître à l'amour. Un instant, ils se regardèrent à travers leurs larmes: elle, si saine, si forte, la poitrine large, soulevée sous les bonds de son cœur, les bras nus jusqu'aux épaules, des bras de charme et de soutien; lui, si vigoureux encore, avec sa toison drue de cheveux blancs, avec ses moustaches restées noires, qui donnaient à sa physionomie tant d'énergique jeunesse. Et c'était fini, l'irréparable venait de passer, de changer leur existence.
Très noblement, il dit:
—Marie, vous ne m'aimez pas, je vous rends votre parole.
Mais elle refusa, avec une noblesse égale.
—Jamais je ne vous la reprendrai, car je vous l'ai donnée en toute conscience, en toute joie, et je n'ai pas cessé d'avoir pour vous la même tendresse et la même admiration.
Il n'en continua pas moins, de sa voix brisée qui se raffermissait:
—Vous aimez Pierre, c'est Pierre que vous devez épouser.
—Non, je vous appartiens, une heure ne peut défaire ce que des années avaient noué... Encore une fois, je vous jure que, si j'aime Pierre, je l'ignorais ce matin. Et restons où nous en sommes, ne me tourmentez pas davantage, ce serait trop cruel.
D'un geste de femme surprise, frissonnante, qui brusquement se voit nue, elle avait rabattu ses manches, elle les tirait sur ses mains, comme pour se cacher toute. Puis, elle se leva, elle s'éloigna, sans ajouter une parole.
Guillaume resta seul sur le banc, dans le coin de feuillage, en face de Paris immense, que le léger soleil matinal changeait en une ville de rêve, envolée et tremblante. Un poids l'écrasait, il lui semblait que jamais plus il ne pourrait quitter ce banc. Et ce qui demeurait chez lui, comme une blessure ouverte, c'était cette parole de Marie, que, le matin encore, elle ignorait qu'elle aimât Pierre d'amour. Elle l'ignorait, et lui-même l'avait forcée à découvrir cet amour en elle. Il venait de le lui planter solidement au cœur, de l'y augmenter sans doute, en le lui révélant. Quelle misère et quelle souffrance! être ainsi l'ouvrier du mal dont on agonise! Maintenant, il avait une certitude, sa vie sentimentale était finie, tout son pauvre être tendre saignait et s'anéantissait. Mais, dans ce désastre, dans cette désolation de sentir son âge et la nécessité du renoncement, il éprouvait une joie amère d'avoir fait la vérité. C'était une consolation bien rude, bonne seulement pour une âme héroïque, et il y trouvait cependant un âpre réconfort, une sorte de satisfaction hautaine. Dès lors, la pensée du sacrifice le pénétra, s'imposa peu à peu avec une force extraordinaire. Il devait marier ses enfants, cela devint le devoir, la seule sagesse et la seule justice, même le seul bonheur certain de la maison. Quand son cœur révolté bondissait encore et criait d'angoisse, il posait ses deux mains vigoureuses sur sa poitrine, il l'étouffait.
Le lendemain, ce ne fut pas dans le jardin étroit, mais dans le vaste atelier, que Guillaume eut avec Pierre la suprême explication. Et, là encore, s'étendait l'horizon géant de Paris, toute une humanité en travail, la cuve énorme où fermentait le vin de l'avenir. Il s'était arrangé pour se trouver seul avec son frère, il l'attaqua dès l'entrée, allant droit au fait, sans aucune des précautions qu'il avait prises avec Marie.
—Pierre, n'as-tu pas quelque chose à me dire? Pourquoi ne te confies-tu pas à moi?
Tout de suite, ce dernier comprit, et il se mit à trembler, ne trouvant pas une parole, avouant par le désordre, par la supplication éperdue de son visage.
—Tu aimes Marie, pourquoi n'es-tu pas venu loyalement me dire cet amour?
Alors, il se retrouva, il se défendit avec véhémence.
—J'aime Marie, c'est vrai, et je sentais bien que je ne pouvais le cacher, que tu t'en apercevais toi-même... Mais je n'avais pas à te le dire, j'étais sûr de moi, je me serais enfui, avant qu'un seul mot sortît de mes lèvres. Seul, j'en souffrais, oh! tu ne peux savoir de quelle torture, et il est même cruel à toi de me parler de cela, car me voici maintenant forcé de partir... Déjà, j'en ai fait le projet à plusieurs reprises. Si je revenais, c'était par faiblesse sans doute, mais c'était aussi par affection pour vous tous. Qu'importait ma présence! Marie ne courait aucun risque. Elle ne m'aime pas.
Nettement, Guillaume dit:
—Marie t'aime... Je l'ai confessée hier, elle a dû m'avouer qu'elle t'aimait.
Bouleversé, Pierre l'avait saisi aux épaules, le regardait dans les yeux.
—Oh! frère, frère, que dis-tu? pourquoi dis-tu là une chose qui serait pour nous tous un affreux malheur?... J'en aurais moins de joie que de chagrin, de cet amour qui a été mon rêve à jamais irréalisable; car je ne veux pas que tu souffres, toi... Marie est tienne. Elle m'est sacrée comme une sœur. S'il n'y a que ma folie qui puisse vous séparer, elle passera, je saurai la vaincre.