LIVRE QUATRIÈME
Reading edition
I
Par ce doux matin des derniers jours de mars, lorsque Pierre quitta la petite maison de Neuilly, avec son frère Guillaume, pour l'accompagner à Montmartre, il eut un grand serrement de cœur, en songeant qu'il y rentrerait seul, et qu'il y retomberait dans son désastre et dans son néant. Il n'avait point dormi, il était éperdu d'amertume, cachant sa peine, s'efforçant de sourire.
En voyant le ciel si clair et si tendre, les deux frères avaient résolu d'aller à pied, une longue promenade par les boulevards extérieurs. Neuf heures sonnaient. Ce fut charmant, cette conduite ainsi faite au grand frère, qui s'égayait à la pensée de la bonne surprise qu'il réservait aux siens, comme au retour d'un voyage. Il ne les avait point avertis, il s'était contenté, depuis sa disparition, de leur écrire de temps à autre, pour leur donner de ses nouvelles. Et ses trois fils n'étaient pas venus le voir, par prudence, respectant son désir; et la jeune fille qu'il devait épouser, avait elle-même attendu sagement, tranquille et discrète.
En haut, quand ils eurent gravi les pentes ensoleillées de Montmartre, Guillaume, qui avait une clef, entra simplement et doucement. Sur la place du Tertre, si provinciale, si calme, la petite maison semblait dormir, dans une paix profonde. Et Pierre la retrouvait telle qu'il l'avait vue, lors de sa première, de son unique visite, silencieuse, souriante, baignée d'une infinie tendresse. C'était d'abord l'étroit couloir qui traversait le rez-de-chaussée, pour s'ouvrir sur l'immense horizon de Paris. Puis, c'était le jardin réduit à deux pruniers et à un bouquet de lilas, égayés de feuilles maintenant; et il y aperçut, cette fois, trois bicyclettes appuyées contre les pruniers. Enfin, c'était le vaste atelier de travail, si joyeux et si recueilli, où vivait toute la famille, et dont le large vitrail dominait l'océan des toitures.
Guillaume était arrivé jusqu'à l'atelier sans rencontrer personne. Très amusé, il mit un doigt sur ses lèvres.
—Attention! mon petit Pierre. Tu vas voir.
Et, la porte ouverte sans bruit, ils restèrent un instant sur le seuil.
Seuls, les trois fils étaient là. Thomas, près de sa forge, manœuvrant une machine à percer, criblait de trous une petite plaque de cuivre. Dans l'autre coin, devant le vitrage, François et Antoine étaient assis aux deux côtés de leur grande table, l'un enfoncé dans un livre, tandis que l'autre, le burin en main, terminait un bois. Toute une nappe joyeuse de soleil entrait, se jouait parmi l'extraordinaire pêle-mêle de la salle, où s'entassaient tant de besognes, tant d'outils divers, au milieu desquels la table à ouvrage des deux femmes était fleurie d'une grosse touffe de giroflées. Et, dans l'attention absorbée des trois jeunes gens, dans la religieuse paix, on n'entendait que le sifflement léger de la machine, à chaque trou que l'aîné perçait.
Mais, bien que Guillaume, sur le seuil, n'eût pas bougé, il y eut un frisson, un brusque éveil. Les trois fils devinèrent, levèrent la tête en même temps. Et ils eurent le même cri, un élan commun et unique les souleva, les jeta à son cou.
—Le père!
Lui, heureux, les embrassa, d'une solide étreinte. Ce fut tout, il n'y eut ni attendrissement prolongé, ni paroles inutiles. Il semblait être sorti de la veille, revenir après une course qui l'aurait attardé. Il les regardait, avec son sourire, tandis qu'eux trois, les regards dans les siens, souriaient aussi; et cela disait toute l'affection, le don total, à jamais.
—Entre donc, Pierre. Serre-moi la main de ces gaillards.
Le prêtre, gêné, pris d'un singulier malaise, était resté près de la porte. Ses trois neveux lui donnèrent de vigoureuses poignées de main. Puis, ne sachant que faire, se trouvant dépaysé, il finit par s'asseoir à l'écart, devant le vitrage.
—Eh bien! mes petits, et Mère-Grand, et Marie?
La grand'mère venait de monter à sa chambre. Quant à la jeune fille, elle avait eu l'idée d'aller elle-même au marché. C'était une de ses joies, elle prétendait qu'elle seule savait acheter des œufs frais et du beurre qui sentait la noisette. Puis, elle rapportait parfois une gourmandise ou des fleurs, ravie de se montrer si bonne ménagère.
—Alors, tout va bien? reprit Guillaume. Vous êtes contents, le travail marche?
Et il questionna chacun d'un mot, en homme qui rentre tout de suite dans ses habitudes quotidiennes. Thomas, dont la rude et bonne figure s'épanouissait, résuma en deux phrases ses recherches nouvelles pour le petit moteur, certain maintenant, disait-il, d'avoir trouvé. François, enfoncé toujours dans la préparation de son examen, plaisanta, parla de l'énorme matière qu'il avait encore à emménager dans son cerveau. Antoine montra le bois qu'il terminait, sa petite amie Lise, la sœur du sculpteur Jahan, lisant au soleil dans un jardin, toute une floraison de la créature attardée, qu'il avait éveillée à l'intelligence par la tendresse. Et, tout en causant, les trois frères avaient repris leurs places, s'étaient remis au travail, naturellement, par la forte discipline qui avait fait du travail leur vie même.
Guillaume, plein d'aise, donnait un coup d'œil à la besogne de chacun.
—Ah! mes petits, ce que j'ai préparé, ce que j'ai mis au point, moi aussi, pendant que j'étais sur le dos! J'ai même pris pas mal de notes... Nous sommes venus à pied; mais une voiture va m'apporter tout ça, avec les vêtements et le linge que Mère-Grand m'a envoyés... Et quelle joie de retrouver tout ici, de reprendre avec vous la tâche commencée! Ah! je vais en abattre!
Déjà, il était dans son coin, à lui. Entre la forge et le vitrage, il avait toute une large place réservée, son fourneau de chimiste, des vitrines et des planches chargées d'appareils, une longue table dont l'un des bouts lui servait de bureau. Et, déjà, il reprenait possession de cet univers, ses regards s'étaient promenés, heureux de revoir tout en ordre, ses mains furetaient, touchaient les objets, avec la hâte de se remettre, ainsi que ses trois fils, à la besogne.
Mais, en haut du petit escalier qui conduisait aux chambres, Mère-Grand venait de paraître, calme et grave, très droite, dans son éternelle robe noire.
—C'est vous, Guillaume. Voulez-vous monter un instant?
Il monta, il comprit qu'elle désirait le renseigner, le rassurer, en lui disant tout de suite ce qu'elle avait à lui dire sans témoins. C'était le secret redoutable entre eux, l'unique chose que ses fils ne savaient pas, la grande chose qui l'avait torturé d'angoisse, après l'attentat, lorsqu'il l'avait crue en péril d'être sue et divulguée. En haut, dans sa chambre, elle lui rendit des comptes, lui montra, près de son lit, intacte la cachette où étaient les cartouches de la poudre nouvelle et les plans du formidable engin destructeur. Il les y retrouvait tels qu'il les y avait laissés, il eût fallu pour les y toucher qu'on la tuât ou que la maison sautât avec elle. Très simplement, de son air de tranquille héroïsme, elle le remit en possession du terrible dépôt, en lui rendant la clef qu'il lui avait envoyée par Pierre, le lendemain de sa blessure.
—Vous n'étiez pas inquiet, je pense?
Il lui serra les deux mains, avec tendresse et respect.
—Inquiet seulement que la police ne vînt et ne vous brutalisât... Vous êtes la gardienne, ce serait vous qui achèveriez mon œuvre, si je disparaissais.
Pendant ce temps, en bas, Pierre, toujours assis près du vitrage, sentait sa gêne croître. Certes, il n'y avait, dans la maison, qu'une sympathie affectueuse à son égard. Pourquoi donc lui semblait-il que les choses et les êtres eux-mêmes lui restaient hostiles, malgré leur bon vouloir de fraternité? Et il se demandait ce qu'il allait devenir là, parmi ces travailleurs, tous soutenus par une foi, lui qui ne croyait plus à rien, qui ne faisait rien. La vue des trois frères, si ardents, si gais à la besogne, finissait par l'emplir d'une sorte d'irritation mauvaise. Mais l'arrivée de Marie l'acheva.
Elle entra sans le voir, et si joyeuse, et si débordante de vie, avec son panier de provisions au bras. On eût dit que la printanière matinée de soleil entrait avec elle, dans l'éclat de sa jeunesse, la taille souple, la poitrine large. Toute sa face rose, son nez fin, son grand front d'intelligence, son épaisse bouche de bonté, rayonnaient sous les lourds bandeaux de ses cheveux noirs. Et ses yeux bruns riaient, d'une continuelle allégresse de santé et de force.
—Ah! vous savez, vous trois, cria-t-elle, j'en ai acheté, des choses!... Venez voir ça, je n'ai pas voulu déballer mon panier à la cuisine.
Il fallut absolument qu'ils vinssent se grouper autour du panier, qu'elle avait posé sur une table.
—D'abord, du beurre. Sentez un peu si celui-là sent la noisette! On le fait pour moi... Et puis, des œufs. Ils sont pondus d'hier, j'en réponds. Même en voici un qui est du jour... Et puis, des côtelettes. Hein? étonnantes, mes côtelettes! Le boucher les soigne, quand c'est moi... Et puis, un fromage à la crème, mais à la vraie crème, une merveille!... Et puis, ça, c'est la surprise, la gourmandise, des radis, de jolis petits radis roses. Des radis en mars, quel luxe!
Elle triomphait en bonne ménagère qui savait le prix des choses et qui avait suivi, au lycée Fénelon, tout un cours de cuisine et de ménage. Les trois frères, qui s'égayaient avec elle, durent la complimenter.
Mais, tout d'un coup, elle aperçut Pierre.
—Comment, monsieur l'abbé, vous êtes là? Je vous demande pardon, je ne vous avais point vu... Et Guillaume, il va bien? Vous nous apportez de ses nouvelles.
—Mais père est revenu, dit Thomas. Il est là-haut, avec Mère-Grand.
Saisie, elle replaça toutes les provisions dans le panier.
—Guillaume est revenu! Guillaume est revenu!... Et vous ne me le dites pas! et vous me laissez tout déballer!... Ah bien! je suis gentille, moi, à vous vanter mon beurre et mes œufs, lorsque Guillaume est revenu!
Justement, celui-ci descendait de la chambre, avec la grand'mère; et elle courut gaiement, lui tendit les deux joues, pour qu'il y posât deux gros baisers; puis, elle lui mit les mains sur les épaules, le regarda longuement, en lui disant d'une voix un peu tremblante:
—Je suis contente, très contente de vous revoir, Guillaume... Maintenant, je puis le dire, j'ai cru vous perdre, j'ai été très inquiète et très malheureuse.
Et, bien qu'elle continuât de rire, deux larmes parurent dans ses yeux, pendant que lui, très ému aussi, murmurait, en l'embrassant de nouveau:
—Chère Marie... Combien je suis heureux! Je vous retrouve, et si belle, si tendre toujours!
Pierre, qui les regardait, les trouva froids. Il s'était sans doute attendu à plus de larmes, à une étreinte plus passionnée, entre deux fiancés qu'un accident avait séparés si longtemps, à la veille de leur mariage. La disproportion des âges aussi le blessa, bien que son frère lui parût solide et très jeune encore. Ce devait être cette jeune fille qui, décidément, ne lui plaisait guère. Elle était trop bien portante, trop calme. Depuis qu'elle se trouvait là, il sentait augmenter son malaise, son envie de s'en aller et de ne point revenir. Cette sensation de différer d'elle, d'être chez son frère un étranger, devenait en lui une véritable souffrance.
Il se leva, voulut partir, en prétextant une course dans Paris.
—Comment! tu ne restes pas à déjeuner avec nous? s'écria Guillaume, stupéfait. Mais c'était convenu, tu ne vas pas me faire ce chagrin... Maintenant, petit frère, cette maison est la tienne.
Et, tous se récriant, le suppliant, avec une affection véritable, il fut bien forcé de rester et de reprendre sa chaise, où il retomba dans sa gêne silencieuse, regardant, écoutant cette famille qui était la sienne et qu'il sentait si loin de lui.
Onze heures sonnaient à peine. Le travail continua, coupé de gaies causeries, lorsque l'une des deux bonnes fut venue chercher le panier de provisions. Marie lui recommanda de l'appeler pour les œufs à la coque, car elle se piquait d'avoir une recette merveilleuse, une façon de les cuire à point, qui gardait le blanc en un lait crémeux. Et ce fut là l'occasion de quelques plaisanteries de François, qui la taquinait parfois sur toutes les belles choses qu'elle avait apprises au lycée Fénelon, où son père l'avait mise à douze ans, après la mort de sa mère. Mais elle répondait vaillamment, riait à son tour des heures que lui-même perdait à l'Ecole Normale, à propos de chinoiseries pédagogiques.
—Ah! les grands enfants! dit-elle, sans lâcher son travail de broderie, c'est drôle, vous êtes pourtant tous les trois très intelligents, très larges d'esprit, et ça vous offusque un peu, au fond, avouez-le, qu'une fille comme moi ait fait, comme vous autres garçons, ses études dans un lycée? Querelle de sexes, question de rivalité et de concurrence, n'est-ce pas?
Ils protestèrent, jurèrent qu'ils étaient pour la plus large instruction donnée aux filles. Elle le savait bien, et s'amusait à leur rendre leurs taquineries.
—Non, non, sur cette affaire-là, vous êtes très en retard, mes enfants... Je n'ignore pas ce que, dans la bourgeoisie bien pensante, on reproche aux lycées de filles. D'abord, l'instruction y est absolument laïque, ce qui inquiète les familles qui croient, pour les filles, à la nécessité de l'instruction religieuse, comme défense morale. Ensuite, l'instruction s'y démocratise, les élèves y viennent de tous les mondes, la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y rencontrent, y fraternisent, grâce aux bourses qu'on distribue très largement. Enfin, on s'y affranchit du foyer, une place de plus en plus grande y est laissée à l'initiative, et tous ces programmes très chargés, toute cette science qu'on exige aux examens est certainement une émancipation de la jeune fille, une marche à la femme future, à la société future, que vous appelez cependant de tous vos vœux, n'est-ce pas? les enfants.
—Mais sans doute! cria François, mais nous sommes d'accord là-dessus!
Elle eut un joli geste et reprit tranquillement:
—Je plaisante... Vous savez que je suis une simple, moi, et que je n'en demande pas tant que vous. Ah! les revendications, les droits de la femme! C'est bien clair, elle les a tous, elle est l'égale de l'homme, autant que la nature y consent. Et l'unique affaire, la difficulté éternelle est de s'entendre et de s'aimer... Ça ne m'empêche pas d'être très contente de savoir ce que je sais, oh! sans pédanterie aucune, seulement parce que je m'imagine que cela m'a fait bien portante, d'aplomb dans la vie, au moral comme au physique.
Quand on éveillait ainsi ses souvenirs du lycée Fénelon, elle s'y plaisait, les évoquait avec une flamme, où se retrouvaient son ardeur à l'étude, sa turbulence aux récréations, des parties folles avec ses compagnes, les cheveux au vent. Sur les cinq lycées de filles ouverts à Paris, c'était le seul qui fût très fréquenté; et encore n'y avait-il guère là, affrontant les préjugés et les préventions, que des filles de fonctionnaires, surtout des filles de professeurs, se destinant elles-mêmes au professorat. Celles-ci, en quittant le lycée, devaient ensuite aller conquérir leur diplôme définitif à l'Ecole normale de Sèvres. Elle, malgré des études très brillantes, ne s'était senti aucun goût pour ce métier d'institutrice; et, plus tard, à la mort de son père, ruiné, endetté, lorsqu'elle avait pu craindre un instant de se trouver sans ressources sur le pavé de Paris, c'était Guillaume, en la prenant chez lui, qui n'avait pas voulu la laisser courir le cachet. Elle brodait avec un art merveilleux, elle s'obstinait à gagner quelque argent, pour n'en recevoir de personne.
Souriant, Guillaume avait écouté, sans intervenir. Il s'était mis à l'aimer, séduit surtout par sa franchise, sa droiture, ce bel équilibre qui faisait son charme honnête et fort. Elle savait tout. Mais si elle n'avait plus la poésie de la jeune fille ignorante et bêlante, elle y gagnait une réelle probité de cœur et d'esprit, une parfaite innocence au grand jour, sans réserve d'hypocrisie, sans perversité cachée, aiguillonnée par le mystère. Et, dans sa belle santé calme, elle avait gardé une telle pureté d'enfance, que, malgré ses vingt-six ans sonnés, tout le sang de ses veines montait encore parfois à ses joues, en ces ardentes rougeurs dont elle était si désespérée.
—Chère Marie, dit Guillaume, vous voyez bien que les enfants s'amusent, et c'est vous qui avez raison... Vos œufs à la coque sont les meilleurs du monde.
Il avait dit cela avec une affection si tendre, que la jeune fille, sans autre raison, devint pourpre. Elle le sentit, rougit davantage. Et, comme les trois garçons la regardaient malicieusement, elle se fâcha contre elle-même. Puis, se tournant vers Pierre:
—Hein? monsieur l'abbé, est-ce ridicule, une vieille fille, rougir ainsi? Ne dirait-on pas que j'ai commis un crime?... Et, vous savez, c'est pour arriver à me faire rougir, qu'ils me taquinent, ces enfants!... J'ai beau ne pas vouloir, je ne sais d'où ça monte, c'est plus fort que moi.
Mère-Grand, levant les yeux de la chemise qu'elle raccommodait, sans lunettes, dit simplement:
—Va, ma chère, c'est très bien, c'est ton cœur qui monte à tes joues, pour qu'on le voie.
L'heure du déjeuner approchait. On décida qu'on mettrait la table dans l'atelier, ce qui arrivait parfois, lorsqu'on avait un convive. Et ce fut vraiment exquis, dans le clair soleil, cette table dressée avec son linge blanc, ce déjeuner si simple et si fraternel. Les œufs que la jeune fille avait rapportés elle-même de la cuisine, sous une serviette, furent trouvés admirables. On fit également un succès aux radis et au beurre. Puis, après les côtelettes, il n'y eut pour dessert que le fromage à la crème, mais un fromage comme personne n'en avait jamais mangé. Et Paris était là, qui s'étendait sans bornes, d'un bout à l'autre de l'horizon, dans son grondement formidable.
Pierre avait fait effort pour s'égayer. Mais il était bientôt retombé dans son silence. Guillaume, qui venait de voir les trois bicyclettes dehors, questionnait Marie, voulait savoir jusqu'où elle était allée, le matin. François et Antoine l'avaient accompagnée, du côté d'Orgemont. L'ennui, c'était qu'il fallait ensuite remonter les bicyclettes sur la butte. Elle en riait, disait que ça la faisait bien dormir, sans vilains rêves. La bicyclette, pour elle, avait toutes sortes de vertus; et, comme le prêtre la regardait, plein d'effarement, elle promit de lui expliquer un jour ses idées là-dessus. Le pis fut que, dès lors, la bicyclette occupa toute la fin du déjeuner. Thomas s'étendit sur les derniers perfectionnements apportés aux machines qu'on fabriquait à l'usine Grandidier. Lui-même cherchait le fameux appareil tant désiré, qui permettrait, en marche, de changer la multiplication, d'une façon simple et pratique. Et, ensuite, les trois jeunes gens et la jeune fille ne parlèrent plus que des promenades faites, que des promenades à faire, débordants d'exubérance, de toute une joie d'écoliers échappés, avides de plein air.
Mère-Grand, qui présidait les repas avec une sérénité de reine mère, s'était penchée à l'oreille de Guillaume, assis près d'elle. Et Pierre comprit qu'elle lui parlait de son mariage, dont la date fixée à la fin d'avril, allait forcément être reculée. Ce mariage, si raisonnable, qui semblait devoir assurer le bonheur de toute la maison, était un peu son œuvre, ainsi que celle des trois fils; car jamais le père n'aurait cédé à son cœur, si la femme qu'il installait dans la famille, ne s'y était pas trouvée déjà, acceptée, aimée. Et, maintenant, la dernière semaine de juin, pour toutes sortes de raisons, paraissait être une bonne date.
Marie entendit, se tourna gaiement.
—N'est-ce pas, ma chère, demanda Mère-Grand, la fin de juin, c'est très bien?
Pierre s'attendait à voir une rougeur intense envahir les joues de la jeune fille. Mais elle resta très calme, elle avait pour Guillaume une affection profonde, une reconnaissance d'une infinie tendresse, certaine d'ailleurs qu'en l'épousant elle faisait un acte très sage et très bon, pour elle et pour les autres.
—Parfaitement, la fin de juin, répéta-t-elle, c'est très bien.
Les fils, qui avaient compris, se contentèrent de hocher la tête, pour donner, eux aussi, leur assentiment.
Quand on se fut levé de table, Pierre voulut absolument partir. Pourquoi donc souffrait-il ainsi, et de ce déjeuner si cordial dans sa bonhomie, et de cette famille si heureuse d'avoir enfin le père parmi elle, et surtout de cette jeune fille si paisible, si riante à la vie? Elle l'irritait, son malaise était devenu intolérable. De nouveau, il prétexta des courses sans nombre. Puis, il serra les mains des trois garçons qui se tendaient vers lui, serra même celles de Mère-Grand et de Marie, toutes deux amicales, un peu surprises de sa hâte à les quitter. Et Guillaume, après avoir vainement essayé de le retenir, soucieux et attristé, l'accompagna, l'arrêta au milieu du petit jardin, pour le forcer à une explication.
—Voyons, qu'as-tu? pourquoi te sauves-tu?
—Mais je n'ai rien, je t'assure. J'ai quelques affaires pressées, voilà tout.
—Non, laisse ce prétexte, je t'en prie... Personne ici, je pense, ne t'a déplu, ne t'a blessé. Ils t'aimeront tous bientôt, comme je t'aime.
—Je n'en doute pas, je ne me plains de personne... Je n'aurais qu'à me plaindre de moi-même.
Guillaume, dont la douloureuse émotion grandissait, eut un geste désolé.
—Ah! frère, petit frère, que tu me fais de la peine! car, je le vois bien, tu me caches quelque chose. Songe donc que, maintenant, notre fraternité s'est renouée, que nous nous adorons comme autrefois, lorsque j'allais te faire jouer dans ton berceau. Et je te connais, je sais ton désastre et ta torture, puisque tu t'es confessé à moi. Et je ne veux pas que tu souffres, moi! je veux te guérir!
A mesure qu'il l'écoutait dire ces choses, Pierre sentait son pauvre cœur se gonfler. Il ne put retenir ses larmes.
—Si, si, il faut me laisser à ma souffrance. Elle est sans guérison possible. Tu ne peux rien pour moi, je suis en dehors de la nature, je suis un monstre.
—Que dis-tu là? Ne peux-tu rentrer dans la nature, s'il est vrai que tu en sois sorti?... Ce que je ne veux pas, c'est que tu retournes t'enfermer au fond de ta petite maison solitaire, où tu t'affoles à remâcher ton néant. Viens ici passer les journées avec nous, pour que nous te donnions de nouveau le goût de vivre.
Ah! cette petite maison vide qui l'attendait, Pierre en avait à l'avance le frisson glacé, lorsqu'il allait s'y retrouver seul, sans ce frère aimé, avec lequel il venait d'y passer des journées si douces! Dans quelle solitude, dans quel tourment il y retomberait, après ces quelques semaines d'existence à deux, dont il avait déjà pris l'habitude heureuse! Mais sa douleur s'en accrut, tout un aveu jaillit de ses lèvres.
—Vivre ici, vivre avec vous, oh! non, c'est ce qui m'est impossible... Pourquoi me forces-tu à parler, à te dire ce dont j'ai honte et ce que je ne comprends même pas? Depuis ce matin, tu as bien vu que je souffrais d'être ici; et c'est sans doute parce que vous travaillez et que je ne fais rien, parce que vous vous aimez, parce que vous croyez à votre effort, tandis que, moi, je ne sais plus ni aimer ni croire... Je m'y sens déplacé, j'y suis gêné et je vous gêne. Même vous m'irritez, je finirais par vous haïr peut-être. Tu vois bien que plus rien de bon ne reste en moi, que tout a été gâté, saccagé, et que tout est mort, et que l'envie seule et la haine repousseraient... Laisse-moi donc retourner dans mon coin maudit, où le néant achèvera de me prendre. Adieu, frère!
Eperdu de tendresse et de compassion, Guillaume lui saisit les deux bras, le retint.
—Tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes, sans m'avoir formellement promis de revenir. Je ne veux pas te reperdre, maintenant que je sais ce que tu vaux et combien tu souffres... Malgré toi, s'il le faut, je te sauverai, je te guérirai de la torture de ton doute, oh! sans te catéchiser, sans t'imposer aucune croyance, simplement en laissant faire la vie, qui seule peut te rendre la santé et l'espoir... Je t'en supplie, frère, au nom de notre affection, reviens, reviens souvent passer ici la journée. Tu verras que, lorsqu'on s'est donné une tâche, et qu'on travaille en famille, on n'est jamais trop malheureux. Une tâche, n'importe laquelle, et quelque grand amour, la vie acceptée, la vie vécue, aimée!
—A quoi bon? murmura Pierre amèrement. Je n'ai plus de tâche et je ne sais plus aimer.
—Eh bien! je te donnerai une tâche, moi! et dès que l'amour reviendra, au souffle prochain qui le réveillera, tu sauras aimer! Consens, frère, consens!
Puis, le voyant toujours douloureux, têtu dans sa volonté de le quitter et de s'anéantir:
—Ah! je ne te dis pas que les choses de ce monde marchent à souhait, qu'il n'y ait que joie, que vérité et que justice... Ainsi, tu ne saurais croire combien l'aventure de ce misérable Salvat me gonfle de colère et de révolte. Coupable, oh! oui! mais que d'excuses pourtant! et comme on va me le rendre sympathique, si on le charge des crimes de tous, si les bandes politiques se le rejettent, l'utilisent, se servent de lui pour la conquête du pouvoir! Cela m'exaspère, et je ne promets pas d'être plus raisonnable que toi... Mais, voyons, frère, simplement pour me faire plaisir, promets-moi qu'après-demain tu viendras passer la journée avec nous.
Et, comme Pierre encore gardait le silence:
—Je le veux, j'aurais trop de chagrin à penser que tu te martyrises, dans ton trou de bête blessée... Je veux te guérir, je veux te sauver.
Des larmes étaient remontées dans les yeux de Pierre, et il dit avec une infinie détresse:
—Ne me force pas à te promettre... J'essayerai de me vaincre.
Quelle semaine il passa dans la petite maison noire et vide! Pendant sept jours, il s'y ensevelit, rongeant son désespoir de ne plus trouver sans cesse, à son côté, ce grand frère qu'il s'était remis à adorer de toute son âme. Jamais il n'avait senti si affreuse sa solitude, depuis que le doute vidait son cœur. Vingt fois, il fut sur le point de courir à Montmartre, où il sentait confusément qu'étaient l'affection, la vérité, la vie. Mais, chaque fois, un invincible malaise, le malaise éprouvé déjà, fait de peur et de honte, le retint. Lui prêtre, lui châtré, lui rejeté hors de l'amour et des besognes communes, ne trouverait-il pas là que blessures et que souffrances, parmi ces êtres de nature, de liberté et de santé? Et il évoquait les ombres de son père et de sa mère, errantes par les chambres désertes, ces tristes ombres en lutte toujours, même après la mort, qu'il croyait entendre se lamenter, comme si elles le suppliaient de les réconcilier en lui, le jour où il trouverait la paix. Que devait-il faire? rester à pleurer, à se désespérer avec elles deux? Aller là-bas chercher la guérison, qui les coucherait enfin elles-mêmes dans le sommeil du tombeau, heureuses de dormir, maintenant que lui vivait heureux? Et, un matin, au réveil, il lui sembla que son père, souriant, l'envoyait là-bas; tandis que sa mère, consentante, le regardait de ses grands yeux doux, où la tristesse d'avoir fait de lui un mauvais prêtre cédait au besoin de le rendre à l'existence de tous.
Ce jour-là, Pierre ne raisonna pas, prit une voiture, donna l'adresse, pour être sûr de ne pas s'effarer et tourner court, en chemin. Puis, lorsqu'il se retrouva, comme dans un rêve, au milieu du vaste atelier, gaiement reçu par son frère Guillaume et les trois grands fils, qui, délicatement, paraissaient croire qu'il était venu la veille, il assista à une scène imprévue qui le frappa beaucoup et le soulagea.
Marie, à son entrée, était restée assise, l'avait à peine salué, la face pâle, le front barré d'une ride. Et Mère-Grand, l'air grave aussi, dit en la regardant:
—Excusez-la, monsieur l'abbé, elle n'est pas raisonnable... C'est contre nous cinq que vous la voyez en colère.
Guillaume se mit à rire.
—Ah! la têtue!... Tu ne peux pas t'imaginer, Pierre, ce qui se passe dans cette petite caboche-là, lorsqu'on contrarie l'idée qu'elle a de la justice, oh! une idée si haute, si totale, qu'elle ne souffre aucun accommodement... Ainsi, nous causions de ce procès, de ce père qui vient d'être condamné sur le témoignage de son fils, et elle seule soutient qu'il a bien fait, qu'on doit dire la vérité, toujours et quand même... Hein? quel terrible accusateur public elle ferait!
Hors d'elle, exaspérée encore par le sourire de Pierre, qui lui donnait tort, Marie s'emporta.
—Guillaume, vous êtes méchant... Je ne veux pas qu'on rie.
—Mais tu deviens folle, ma chère, s'écria François, pendant que Thomas et Antoine s'égayaient eux aussi. Père et nous ne soutenons là qu'une thèse d'humanité, car nous croyons aimer et respecter la justice autant que toi.
—Il n'y a pas d'humanité, il n'y a que la justice. Ce qui est juste est juste, malgré tout, lors même que le monde devrait crouler.
Puis, comme Guillaume tentait de plaider encore et de la convaincre, elle se leva tout d'un coup, tremblante, éperdue, soulevée par un tel emportement, qu'elle en bégayait.
—Non, non! vous êtes tous des méchants, vous voulez tous me faire de la peine... J'aime mieux monter dans ma chambre.
En vain, Mère-Grand tâcha de la retenir.
—Mon enfant, mon enfant! réfléchis, c'est très vilain, tu en auras un gros regret.
—Non, non! vous n'êtes pas justes, je souffre trop.
Et, violente, elle monta dans sa chambre. Ce fut un désastre, une consternation. De telles scènes se produisaient parfois, mais rarement avec une pareille gravité. Tout de suite, Guillaume se donna tort de l'avoir poussée ainsi, surtout en la plaisantant, car elle ne pouvait tolérer l'ironie. Et il renseigna Pierre, lui raconta que, lorsqu'elle était plus jeune, elle avait eu des crises de colère affreuses, à tomber morte, devant une injustice. Comme elle l'expliquait ensuite, c'était en elle un irrésistible flot qui l'emportait, la faisait délirer. Aujourd'hui encore, elle restait, sur de tels sujets, obstinée et querelleuse. Et elle en rougissait, elle sentait parfaitement que cela, trop souvent, la rendait insupportable, insociable.
En effet, un quart d'heure plus tard, elle descendit d'elle-même, très rouge, mais reconnaissant bravement son tort.
—Hein? suis-je ridicule, suis-je mauvaise, moi qui accuse les autres d'être méchants!... Monsieur l'abbé va avoir une belle idée de moi!
Elle alla embrasser Mère-Grand.
—Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... Oh! François peut rire à présent, et Thomas, et Antoine aussi. Ils ont bien raison, ça ne mérite que ça.
—Ma pauvre Marie! dit tendrement Guillaume, voilà ce que c'est que d'être dans l'absolu... Vous qui êtes en tout si équilibrée, si saine et si sage, parce que vous acceptez le relatif des choses et que vous demandez à la vie uniquement ce qu'elle peut donner, vous perdez toute sagesse et tout équilibre, lorsque vous tombez à cet absolu que vous vous faites de l'idée de justice... Qui de nous ne pèche de la sorte?
Marie, confuse encore, plaisanta.
—Cela fait au moins que je ne suis pas parfaite.
—Ah! certes, tant mieux! et je ne vous en aime que davantage.
C'est ce que Pierre aurait crié volontiers, lui aussi. Cette scène l'avait profondément remué, sans qu'il pût dégager encore tout ce qu'elle éveillait en lui. Son abominable tourment ne venait-il pas de l'absolu où il voulait vivre, cet absolu qu'il avait jusqu'ici demandé aux êtres et aux choses? Il avait cherché la foi totale, il s'était jeté par désespérance dans la négation totale. Et cette hautaine attitude qu'il avait gardée dans l'écroulement de tout, cette réputation de saint prêtre qu'il s'était faite, lorsque le néant seul l'habitait, n'était-ce pas encore un désir mauvais de l'absolu, la simple pose romantique de son aveuglement et de son orgueil? Pendant que son frère tout à l'heure parlait, louant Marie de ne demander à la vie que ce qu'elle pouvait donner, il lui avait semblé que ces paroles venaient à lui comme un conseil et passaient sur sa face comme un souffle frais de nature. Mais cela restait si confus encore, et sa seule joie précise était la colère où il venait de voir cette jeune fille, la faute qui la rapprochait de lui, qui la faisait descendre de la sérénité de perfection, dont il souffrait inconsciemment sans doute. Quel sentiment agissait? il ne s'en rendait même pas compte. Ce jour-là, il causa quelques instants avec elle, et il partit en la trouvant très bonne, très humaine.
Dès le surlendemain, Pierre monta passer l'après-midi dans le grand atelier ensoleillé, en face de Paris. Depuis qu'il avait conscience de son oisiveté, il s'ennuyait beaucoup, il commençait à ne se distraire que là, parmi cette famille qui travaillait si gaiement. Son frère le gronda de n'être pas venu déjeuner, et il promit de revenir le lendemain, assez tôt pour s'asseoir à leur table. Une semaine s'écoula, il n'y avait plus qu'une bonne camaraderie entre Marie et lui, sans trace de ce malaise, de cette hostilité qui les avait d'abord heurtés l'un contre l'autre. L'idée de ce prêtre en soutane ne la gênait d'ailleurs aucunement; car, dans son tranquille athéisme, jamais elle n'avait eu l'idée qu'un prêtre pouvait être un homme à part. Et c'était là maintenant ce qui l'étonnait, ce qui le ravissait, l'accueil fraternel qu'il recevait d'elle, comme s'il eût porté le veston, eu les idées, mené la vie de ses grands neveux, sans que rien le distinguât des autres hommes. Et ce qui le stupéfiait davantage encore, c'était le silence qu'elle gardait sur la question religieuse, l'insouciance profonde, tranquille et heureuse, où elle semblait être du divin et de l'au-delà, ce terrifiant domaine du mystère, au travers duquel lui-même traînait une si douloureuse agonie.
Dès qu'il reparut ainsi tous les deux ou trois jours, elle s'aperçut bien qu'il souffrait. Qu'avait-il donc? Elle le questionna d'un air de bonne amitié; et, comme elle n'en tirait que des réponses évasives, elle sentit là une douleur saignante, honteuse d'elle-même, que le secret où elle s'aggravait rendait inguérissable. Sa pitié de femme s'éveilla, elle se prit d'une affection croissante pour ce grand garçon pâle, aux yeux brûlants de fièvre, que rongeait une torture intérieure dont il ne voulait parler à personne. Sans doute elle questionna Guillaume sur son frère si triste, si désespéré; et il dut lui confier une partie du secret, pour qu'elle l'aidât à le tirer de son tourment, en lui rendant le goût de vivre. Il était si heureux qu'elle le traitât en ami, en frère! Enfin, ce fut Pierre lui-même qui, un soir, comme elle le pressait affectueusement de se confesser à elle, en lui voyant des larmes dans les yeux, devant un morne crépuscule tombant sur Paris, avoua tout d'un coup sa torture, dit quel vide mortel la perte de la foi avait à jamais creusé en lui. Ah! ne plus croire, ne plus aimer, n'être que cendre, ne pas savoir par quelle autre certitude remplacer Dieu absent! Elle le regardait, stupéfaite, béante. Mais il était fou! Et elle le lui dit, dans l'étonnement et la révolte où la jetait un pareil cri de misère. Désespérer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que l'hypothèse du divin croule, et cela lorsque le vaste monde est là, la vie avec son devoir d'être vécue, toutes les créatures et toutes les choses à être aimées et secourues, sans compter l'universelle besogne, la tâche que chacun vient remplir! Il était fou sûrement, et d'une folie noire, dont elle jura de le guérir.
Dès lors, cet extraordinaire garçon, qui d'abord l'avait gênée, puis étonnée, lui causa un grand attendrissement. Elle lui fut très douce, très gaie, le soignant avec des délicatesses adroites d'esprit et de cœur. Ils avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs mères, également pieuses, les avaient élevés dans une religion étroite. Mais ensuite, quels sorts différents, quelles aventures contraires! Tandis que lui, lié par son serment de prêtre, se débattait douloureusement dans son doute, elle, mise au lycée Fénelon, dès la mort de sa mère, y avait grandi loin de tout culte, en un oubli peu à peu total de ses premières impressions religieuses. Et c'était pour lui une continuelle surprise qu'elle eût échappé de la sorte au frisson de l'au-delà, lorsque lui-même en restait ravagé si profondément. Dans leurs causeries, quand il s'étonnait de cela, elle riait à belles dents, disait que l'enfer ne lui avait jamais fait peur, parce qu'elle savait bien qu'il ne pouvait exister, ajoutait qu'elle vivait paisible, sans l'espoir d'aller au ciel, en tâchant de s'accommoder sagement aux nécessités de cette terre. Affaire de tempérament peut-être. Mais affaire d'instruction aussi. Car jamais instruction complète n'était tombée dans une cervelle plus solide, dans un caractère plus droit. Et le miracle, avec toute cette science entassée un peu au hasard, était qu'elle fût restée très femme, très tendre, sans rien de dur ni de viril. Elle n'était que libre, loyale et charmante.
—Ah! mon ami, lui disait-elle, si vous saviez combien il m'est facile d'être heureuse, lorsque les êtres chers ne souffrent pas trop autour de moi! Personnellement, je m'arrange toujours avec la vie, je m'y adapte, je travaille, je me contente quand même. Aussi la douleur ne m'est-elle jamais venue que par les autres, car je ne puis m'empêcher de vouloir que tout le monde soit à peu près heureux; et il y en a qui résistent... Ainsi, moi, j'ai longtemps été pauvre, sans cesser d'être gaie. Je ne désire rien, que les choses qui ne s'achètent pas. La misère n'en est pas moins la grande abomination, la révoltante injustice qui me jette hors de moi. Je comprends que tout ait croulé pour vous, lorsque la charité vous a semblé insuffisante et dérisoire. Pourtant, elle soulage, donner est si doux! Et puis, un jour, par la raison, par le travail, par le bon fonctionnement de la vie elle-même, il faudra bien que la justice règne... Hein? c'est moi qui prêche. Ah! que j'en ai peu le goût! Ce serait si ridicule que je voulusse vous guérir, avec mes phrases de grande fille savante! Mais c'est vrai, cependant, que je songe à vous tirer de votre maladie noire, et pour cela je ne vous demande que de venir vivre le plus possible chez nous. Vous n'ignorez pas que c'est le cher désir de Guillaume. Nous vous aimerons tous si fort, vous nous verrez tous si tendrement unis, si joyeux à la commune besogne, que vous rentrerez dans la vérité, en vous remettant avec nous à l'école de la bonne nature... Vivez, travaillez, aimez, espérez!
Pierre souriait et revenait maintenant presque tous les jours. Elle était si affectueuse, lorsqu'elle le sermonnait gentiment ainsi, de son air de sagesse! Et, comme elle le disait, il faisait si tendre dans le vaste atelier, cela sentait si bon la joie d'être ensemble, de se donner ensemble à la même œuvre de santé et de vérité! Honteux de ne rien faire, ayant le besoin d'occuper ses doigts et sa pensée, il s'était d'abord intéressé aux bois que gravait Antoine. Pourquoi n'aurait-il pas essayé, lui aussi? Mais il s'inquiéta, ne se sentit pas le don, la volonté de l'art; et, comme l'amas de livres, le travail purement intellectuel de François le rebutaient, au sortir du gouffre d'erreurs où la discussion des textes l'avait noyé, il se trouva porté vers le travail manuel de Thomas, se passionnant pour la mécanique, dont la précision et la netteté satisfaisaient sa soif ardente de certitude. Il se mit aux ordres du jeune homme, tira le soufflet de la forge, lui tint sur l'enclume la pièce à forger. Et, parfois, il servait lui aussi de préparateur à son frère, il passait un grand tablier bleu sur sa soutane, pour l'aider dans ses expériences. Alors, il fit partie de l'atelier, il n'y eut là qu'un travailleur de plus.
Vers les premiers jours d'avril, un après-midi que tous étaient au travail, Marie, qui brodait près de la table à ouvrage, en face de Mère-Grand, leva les yeux sur Paris, s'exclama d'admiration.
—Oh! voyez donc Paris dans cette pluie de soleil!
Pierre s'approcha du vitrage. C'était le même effet qu'il avait vu déjà, lors de sa première visite. Le soleil oblique, qui descendait derrière de minces nuages de pourpre, criblait la ville d'une grêle de rayons, rebondissant de toutes parts sur l'immensité sans fin des toitures. Et l'on aurait dit quelque semeur géant, caché dans la gloire de l'astre, qui, à colossales poignées, lançait ces grains d'or, d'un bout de l'horizon à l'autre.
Il dit tout haut son rêve.
—C'est Paris ensemencé par le soleil, et voyez quelle terre de labour, que la charrue a creusée en tous sens, ces maisons brunes pareilles à des mottes de terre, ces rues profondes et droites comme des sillons.
Marie s'égaya, se passionna.
—Oui, oui! c'est vrai... Le soleil ensemence Paris. Tenez! regardez de quel geste souverain il jette le blé de santé et de lumière, là-bas, jusqu'aux lointains faubourgs! Et même, c'est singulier, les quartiers riches, à l'ouest, sont comme noyés d'une brume roussâtre, tandis que le bon grain s'en va tomber, en poussière blonde, sur la rive gauche et sur les quartiers populeux de l'est... C'est là, n'est-ce pas? que doit lever la moisson.
Tous s'étaient approchés et souriaient complaisamment du symbole. En effet, à mesure que le soleil s'abaissait derrière le lacis des nuages, il semblait que le semeur de l'éternelle vie lançait sa flamme d'un geste volontaire, à cette place, puis à cette autre, dans un balancement rythmique qui choisissait les quartiers de labeur et d'effort. Là-bas, une brûlante poignée de semence tomba sur le quartier des Ecoles. Puis, là-bas, une autre poignée éclatante alla fertiliser le quartier des ateliers et des usines.
—Ah! la moisson! reprit Guillaume gaiement, qu'elle pousse donc vite, dans cette bonne terre de notre grand Paris, retournée par tant de révolutions, engraissée par le sang de tant de travailleurs! Il n'est que cette terre-là au monde pour que l'idée y germe, y fleurisse... Oui, oui! Pierre a raison, c'est le soleil qui ensemence Paris du monde futur, qui ne poussera que de lui.
Et Thomas, et François, et Antoine, rangés derrière leur père, exprimèrent la même certitude, d'un hochement de tête; pendant que Mère-Grand, de son air grave, les yeux au loin, semblait voir resplendir l'avenir.
—Un rêve, et dans combien de siècles! murmura Pierre, repris de frisson. Ce n'est pas pour nous.
—Eh bien! ce sera pour les autres! s'écria Marie. Est-ce que cela ne suffit pas?
Ce beau cri remua profondément Pierre. Et, tout d'un coup, il eut le souvenir d'une autre Marie, l'adorable Marie de sa jeunesse, cette Marie de Guersaint, guérie à Lourdes, et dont la perte avait à jamais vidé son cœur. Est-ce que la Marie nouvelle qui lui souriait là, d'un charme si calme et si fort, allait guérir l'ancienne blessure? Il revivait, depuis qu'elle était son amie.
Et, devant eux, à longs gestes, de la vivante poussière d'or de ses rayons, le soleil ensemençait Paris, pour la grande moisson future de justice et de vérité.
II
Un soir, à la fin d'une bonne journée de travail, comme Pierre aidait Thomas, il s'embarrassa dans la jupe de sa soutane, et manqua de tomber.
Marie, qui avait eu un léger cri d'inquiétude, lui dit:
—Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?
Et elle disait cela sans intention aucune, simplement parce qu'elle trouvait cette robe trop lourde, embarrassante pour certains travaux.
Mais le mot, si droit, si net, s'enfonça dans l'esprit de Pierre, et n'en sortit plus. D'abord, il n'en fut que frappé. Puis, la nuit venue, dès qu'il fut seul dans sa petite maison de Neuilly, il sentit le mot qui le gênait, qui peu à peu lui causait une souffrance, une fièvre intolérable. «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» En effet, il aurait dû l'ôter, quelle était donc la raison qui, jusque-là, l'avait empêché d'ôter cette robe si pesante, si douloureuse à ses épaules? Et l'affreux débat commença, il passa une nuit terrible, sans pouvoir dormir, à revivre toutes ses tortures anciennes.
Cela, pourtant, semblait si facile, de quitter le costume, puisqu'il ne remplissait plus la fonction. Depuis quelque temps, il avait cessé de dire sa messe, et c'était la vraie rupture, l'abandon décisif du sacerdoce. Mais, cette messe, il pouvait la dire de nouveau. Tandis que le jour où il ôterait la soutane, il sentait bien qu'il se dénuderait, qu'il sortirait de la prêtrise, pour ne plus jamais y rentrer. Et c'était donc l'irrévocable décision à prendre. Pendant des heures, il marcha au travers de sa chambre, dans l'angoisse de la lutte.
Ah! le beau rêve qu'il avait fait, de grandir farouche et solitaire! Ne plus croire, mais veiller quand même en prêtre chaste et loyal sur la croyance des autres! Ne pas descendre au parjure, ne pas tomber à la bassesse équivoque du renégat, continuer à être le ministre de l'illusion divine, dans la détresse même de son néant! C'était ainsi qu'il avait fini par être adoré comme un saint, lui qui niait tout, vide tel qu'un sépulcre, dont le vent a balayé la cendre. Et voilà que le scrupule de ce mensonge le prenait, un malaise qu'il n'avait pas encore senti, la pensée qu'il agirait mal, s'il continuait à ne pas mettre d'accord ses idées et sa vie. Tout son être en était déchiré.
Le débat se posait très nettement. De quel droit restait-il prêtre d'une religion à laquelle il ne croyait plus? La simple honnêteté ne lui commandait-elle pas de sortir d'une Eglise, où il niait que Dieu pût se trouver? Les dogmes n'étaient pour lui que d'enfantines erreurs, et il s'obstinait à les enseigner comme autant de vérités éternelles, toute une vilaine besogne, dont sa conscience maintenant s'effarait. En vain, il tâchait de retrouver le brûlant état d'esprit, le besoin de charité et de martyre qui l'avait fait s'offrir en holocauste, dans la pensée qu'il acceptait de souffrir du doute, de sa vie ravagée et perdue, pourvu qu'il pût encore apporter aux humbles le soulagement de l'espoir. Sans doute la vérité, la nature l'avaient déjà trop repris, il n'était plus que blessé par ce rôle d'apostolat mensonger, il ne se sentait plus l'affreux courage d'appeler Jésus du geste sur les fidèles à genoux, lorsqu'il savait bien que Jésus ne descendrait pas. Et tout croulait, son attitude de pasteur sublime, ce don suprême qu'il faisait de lui, en s'obstinant dans la règle et en donnant pour la foi jusqu'à sa torture de l'avoir perdue.
Que pensait Marie de son long mensonge? Et le mot revenait: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» Il en avait la conscience meurtrie. Elle devait l'en mépriser, elle si droite, si loyale. En elle, il résumait tous les blâmes épars, toutes les sourdes critiques que sa conduite soulevait. Il suffisait maintenant qu'elle lui donnât tort, pour qu'il se sentît coupable. Et, cependant, elle ne lui avait jamais témoigné d'un mot sa désapprobation. Si elle le désapprouvait, elle ne se croyait pas le droit sans doute d'intervenir dans une lutte de conscience. Le beau calme qu'elle montrait, généreux et sain, l'étonnait toujours. Lui que la hantise de l'inconnu, l'obsession du lendemain de la mort traînaient dans une continuelle agonie! Pendant des journées entières, il l'avait étudiée, suivie des yeux, sans jamais la surprendre en état de doute et de détresse. Cela venait, disait-elle, de ce qu'elle mettait à vivre toute sa joie, tout son effort, tout son devoir, de sorte que vivre lui suffisait, sans qu'elle eût le temps de se terrifier et de se paralyser avec des chimères. Il l'ôterait donc, cette soutane qui l'accablait et le brûlait, puisqu'elle lui avait demandé de son air si tranquille et si fort pourquoi il ne l'ôtait pas.
Mais, vers le matin, comme il s'était enfin jeté sur son lit, en se croyant calmé après avoir pris une décision, il fut remis debout par un étouffement brusque, un recommencement de l'abominable angoisse. Non, non! il ne pouvait l'ôter, cette robe qui s'était collée à sa chair! La peau viendrait avec le drap, tout son être en serait arraché. Est-ce que la prêtrise n'était pas indélébile, marquant le prêtre à jamais, le parquant à l'écart du troupeau? Même s'il arrachait la robe avec la peau, le prêtre resterait, objet de scandale et de honte, rayé de la vie commune, maladroit et impuissant. Alors, à quoi bon? puisque la geôle demeurait close et que, dehors, la vie laborieuse et féconde, au grand soleil, n'était plus faite pour lui. L'impuissance! l'impuissance! il s'en croyait frappé, au fond des os, jusqu'aux moelles. Et il ne put se décider, il ne retourna que le surlendemain à Montmartre, sans avoir pris un parti, retombé dans son tourment.
D'ailleurs, la maison heureuse s'était enfiévrée, Guillaume lui-même cédait à un trouble grandissant, préoccupé par l'affaire Salvat, pris d'une passion que les journaux, chaque matin, irritaient. L'attitude muette et digne de Salvat, déclarant qu'il n'avait pas de complice, avouant tout, mais gardant le silence, dès qu'il craignait de compromettre quelqu'un, l'avait profondément touché. L'instruction était bien secrète; seulement, le juge Amadieu, qui s'en trouvait chargé, la menait avec un éclat extraordinaire, toute la presse était encombrée de sa personne et de ses rapports avec l'accusé, des notes, des conversations, des indiscrétions. Heure par heure, grâce aux aveux tranquilles de celui-ci, il avait pu reconstruire l'histoire de l'attentat, ne gardant des doutes que sur la nature de la poudre employée et sur la fabrication de la bombe elle-même. Si Salvat, comme il l'affirmait, avait à la rigueur pu charger la bombe chez un ami, il devait mentir, quand il contait que la poudre était simplement de la dynamite, provenant de cartouches volées par des compagnons, car les experts affirmaient que jamais la dynamite n'aurait produit les effets constatés. Il y avait là un coin de mystère qui prolongeait l'instruction, et les journaux en abusaient pour publier quotidiennement les histoires les plus folles, les informations les plus saugrenues, dont les titres retentissants faisaient monter la vente.
Guillaume, chaque matin, y trouvait donc un sujet d'irritation croissante. Malgré son mépris pour Sanier, il ne pouvait s'empêcher d'acheter la Voix du Peuple, comme attiré par le flot de boue qui en débordait, s'exaspérant, frémissant d'indignation. Du reste, les autres journaux, le Globe lui-même, si correct, publiaient des renseignements sans preuve, en tiraient en style plus neutre des réflexions et des jugements d'une révoltante injustice. La besogne de la presse semblait être de salir Salvat, afin de dégrader en sa personne l'anarchie; et sa vie entière était ainsi devenue une longue abomination: voleur à dix ans, lorsque, triste enfant abandonné, il battait les rues; plus tard, mauvais soldat, mauvais ouvrier, puni au régiment pour insubordination, chassé des ateliers qu'il troublait par sa propagande; plus tard, sans patrie, louche aventurier en Amérique, où l'on donnait à entendre qu'il avait commis toutes sortes de crimes ignorés; sans compter son immoralité profonde, son concubinage dès sa rentrée en France, cette belle-sœur qui avait gardé sa fillette abandonnée, et qu'il avait prise pour femme, sous les yeux mêmes de l'enfant. Les tares étaient ainsi étalées, grossies, en dehors des causes qui les avaient produites, de l'excuse du milieu où elles s'étaient aggravées. Et quelle révolte d'humanité et de justice chez Guillaume, qui connaissait le vrai Salvat, ce tendre et ce mystique, cet esprit chimérique et passionné, jeté dans la vie sans défense, écrasé toujours, exaspéré par l'acharnée misère, aboutissant au rêve de faire renaître l'âge d'or, en détruisant le vieux monde!
Le pis était que tout accablait Salvat, depuis qu'il se trouvait au secret, entre les mains absolues de l'ambitieux et mondain Amadieu. Guillaume savait par son fils Thomas que l'accusé ne pouvait compter sur aucun soutien, parmi ses anciens camarades de l'usine Grandidier. L'usine recommençait à prospérer, se relevait chaque jour davantage, grâce à la fabrication des bicyclettes; et l'on disait que Grandidier n'attendait que le petit moteur, dont Thomas cherchait la solution, pour se lancer dans la fabrication en grand des voitures automobiles. Mais, justement, rendu prudent par ces premiers succès, qui payaient à peine des années d'effort, il s'était fait sévère, avait congédié quelques ouvriers entachés d'anarchisme, ne voulant pas que la déplorable affaire de Salvat, autrefois embauché chez lui, jetât un soupçon défavorable sur sa maison. Et, s'il avait gardé Toussaint et son fils Charles, le premier beau-frère de l'accusé, le second soupçonné d'être sympathique à celui-ci, c'était que tous deux travaillaient là depuis vingt ans. Il fallait bien vivre. Toussaint, qui s'était remis péniblement au travail, après son accident, se proposait, s'il était appelé comme témoin à décharge, de ne donner sur son beau-frère que les quelques renseignements privés, tout ce qu'il savait du mariage avec sa sœur.
Un soir que Thomas revenait de l'usine, où il retournait de temps à autre, pour expérimenter son moteur, il conta qu'il avait vu madame Grandidier, la triste jeune femme, devenue folle à la suite d'une fièvre puerpérale, causée par la perte d'un enfant, et que son mari, obstinément, tendrement, gardait près de lui, dans le grand pavillon qu'il occupait à côté de l'usine. Jamais il n'avait voulu la mettre dans une maison de santé, malgré les crises affreuses parfois, malgré sa douloureuse vie quotidienne avec cette grande enfant si triste et si douce. Les persiennes restaient toujours closes, et c'était une extraordinaire surprise qu'une des fenêtres fût ouverte et que la recluse s'en approchât, dans le clair soleil de cette précoce journée de printemps. Elle n'y demeura qu'un instant, vision blanche et rapide, toute blonde et jolie, souriante. Déjà une servante refermait la fenêtre, le pavillon retombait à son silence de mort. On disait, dans l'usine, qu'il n'y avait pas eu de crise depuis près d'un mois, et que de là venait l'air de force et de contentement du patron, la main ferme, un peu rude, dont il assurait la prospérité croissante de sa maison.
—Il n'est point mauvais, conclut Thomas, mais il désire se faire respecter, dans la terrible lutte de concurrence qu'il soutient. Il dit qu'à notre époque, lorsque le capital et le salariat menacent de s'exterminer l'un l'autre, le salariat doit encore s'estimer heureux, s'il veut continuer à manger, que le capital tombe entre des mains actives et sages... Et, s'il condamne Salvat sans pitié, c'est qu'il croit à la nécessité d'un exemple.
Ce jour-là, en sortant de l'usine, dans ce quartier de la rue Marcadet, qui est comme une ruche bourdonnante de travail, le jeune homme avait fait une navrante rencontre. Madame Théodore et la petite Céline s'en allaient, après avoir essuyé un refus de la part de Toussaint, qui n'avait même pu leur donner dix sous. Depuis l'arrestation de Salvat, la femme et l'enfant, abandonnées, suspectées, chassées de leur misérable logement, ne mangeaient plus, vivaient errantes, au hasard de l'aumône. Jamais détresse pareille ne s'était abattue sur de pauvres êtres sans défense.
—Père, je leur ai dit de monter jusqu'ici. J'ai pensé qu'on pourrait payer un mois à leur propriétaire, pour qu'elles rentrent chez elles... Tiens! les voici sans doute.
Guillaume avait écouté en frémissant, fâché contre lui-même de n'avoir pas songé à ces deux tristes créatures. C'était l'abominable, l'éternelle histoire: l'homme disparu, la femme et l'enfant au pavé, à la faim. La justice qui frappe l'homme, atteint derrière et tue les innocents.
Très humble et craintive, madame Théodore entra, de son air effaré de malchanceuse que la vie ne se lassait pas d'accabler. Elle devenait presque aveugle, la petite Céline devait la conduire. Et celle-ci, dans sa robe en loques, avait toujours sa mince figure blonde, intelligente et fine, qu'un rire de jeunesse égayait quand même par moments.
Pierre était là, avec Marie, très touchés tous les deux. Il y avait aussi, aidant Mère-Grand à faire les raccommodages de la maison, madame Mathis, la mère du petit Victor, qui consentait à aller ainsi en journée, dans quelques familles, ce qui lui permettait de donner parfois une pièce de vingt francs à son fils. Mais Guillaume seul interrogea madame Théodore.
—Ah! monsieur, bégaya-t-elle, qui aurait jamais cru Salvat capable d'une pareille affaire, lui si bon, si humain? C'est pourtant vrai, puisque lui-même a tout conté au juge... Moi, je disais à tout le monde qu'il était en Belgique. Je n'en étais pas bien certaine, et j'aime mieux qu'il ne soit pas revenu nous voir, parce que, si on l'avait arrêté chez nous, ça m'aurait fait une trop grosse peine... Enfin, maintenant qu'ils le tiennent, ils vont le condamner à mort, c'est sûr.
Céline, qui avait regardé autour d'elle, intéressée, se lamenta brusquement, avec de grosses larmes dans les yeux.
—Oh! non, oh! non, maman, ils ne lui feront pas du mal!
Guillaume l'embrassa, continua ses questions.
—Que vous dirai-je? monsieur, la petite est encore incapable de travailler, moi je n'ai plus d'yeux, on ne veut plus même me prendre pour faire des ménages. Alors, c'est tout simple, on crève de faim... Sans doute, je ne suis pas sans famille, j'ai une sœur très bien mariée, à un employé, monsieur Chrétiennot, que vous connaissez peut-être. Seulement, il est un peu fier, et pour éviter des scènes à ma sœur, je ne vais plus la voir, d'autant plus qu'elle est désespérée en ce moment d'être retombée enceinte, ce qui est une vraie catastrophe dans un petit ménage, quand on a déjà deux filles... Et voilà pourquoi je n'ai guère que Toussaint, mon frère, à qui je puisse m'adresser. Madame Toussaint n'est pas méchante, mais elle n'est pourtant plus la même, depuis qu'elle passe sa vie à craindre que son mari n'ait une seconde attaque. La première a emporté leurs économies, que deviendrait-elle, s'il lui restait sur les bras, paralysé? Avec ça, elle est menacée d'une autre charge, car vous devez savoir que son fils Charles a eu la sottise de faire un enfant à la bonne d'un marchand de vin, qui, naturellement, s'est envolée, en lui laissant le gamin... Ça se comprend qu'ils soient gênés eux-mêmes. Je ne leur en veux pas. Ils m'ont déjà prêté des pièces de dix sous, ils ne peuvent pas m'en prêter toujours.
Molle, résignée, elle continuait, ne se plaignait que pour Céline, car c'était à fendre le cœur, une petite fille si futée, qui faisait tant de progrès à l'école communale et qui se trouvait réduite à battre le pavé comme une pauvresse. D'ailleurs, elle sentait bien qu'on s'écartait d'elles deux, maintenant, à cause de Salvat. Les Toussaint ne voulaient pas se compromettre dans une pareille histoire, et Charles seul avait dit qu'il comprenait qu'on perdît la tête, un beau jour, jusqu'à faire sauter les bourgeois, tant ils se conduisaient d'une façon dégoûtante.
—Moi, je ne dis rien, monsieur, parce que je ne suis qu'une pauvre femme. Et, tout de même, si vous voulez savoir ce que je pense, je pense que Salvat aurait mieux fait de ne pas faire ce qu'il a fait, parce que c'est nous deux, la petite et moi, qui en sommes les vraies punies... Voyez-vous, ça n'entre pas dans ma cervelle, la petite d'un condamné à mort...
Mais, de nouveau, Céline l'interrompit, en se jetant à son cou.
—Oh! maman, oh! maman, ne dis pas ça, je t'en prie! Ça ne peut pas être vrai, ça me fait trop de peine.
Pierre et Marie avaient échangé un regard d'infinie pitié, tandis que Mère-Grand se levait pour monter visiter ses armoires, ayant eu l'idée de donner un peu de linge et quelques vieux vêtements à ces deux misérables créatures. Guillaume, ému jusqu'aux larmes, révolté contre un monde où pouvaient se produire de telles infortunes, glissa son aumône dans la petite main de la fillette, en promettant à madame Théodore d'aller s'entendre avec son propriétaire, afin qu'il leur rendît leur chambre.
—Ah! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison de dire que vous étiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui n'est pas un méchant, puisque vous l'avez employé pendant quelques jours... Maintenant qu'il est en prison, tout le monde parle de lui comme d'un bandit, et ça me fend le cœur.
Puis, se tournant vers madame Mathis, qui avait continué de coudre, effacée et discrète, de l'air d'une honnête bourgeoise que toutes ces choses ne devaient point regarder:
—Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils, monsieur Victor, qui est venu souvent causer chez nous... N'ayez pas peur, ce n'est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne. Mais, si monsieur Victor pouvait parler, il n'y a que lui qui expliquerait bien les idées de Salvat.
Stupéfaite, madame Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie existence et des vraies pensées de son fils, elle restait saisie, confusément terrifiée, à l'idée d'un lien possible entre lui et de telles gens. D'ailleurs, elle n'en voulut rien croire.
—Oh! vous devez vous tromper... Victor m'a dit qu'il ne venait presque jamais plus à Montmartre, toujours en voyage pour du travail.
Au son inquiet et frémissant de la voix, madame Théodore comprit qu'elle n'aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires; et, tout de suite, humblement, elle s'effaça.
—Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser. Peut-être bien que je me trompe.
Doucement, madame Mathis s'était remise à coudre, comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où, seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah! son cher fils adoré, il avait beau la négliger beaucoup, elle n'espérait plus qu'en lui, il restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la comblerait un jour!
Mère-Grand redescendit, chargée d'un paquet de hardes et de linge, et ce fut avec des remerciements sans fin que madame Théodore et la petite Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front barré de rides.
Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il eut la surprise d'assister à une visite d'une autre sorte. Un coup de vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c'était la petite princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid, suivait.
—C'est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu m'amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour vous.
Elle se tournait, saluait à l'aise, très gracieusement, Pierre et Marie, François et Antoine, qui se trouvaient là.
—Oh! la Norvège, cher maître, vous n'avez pas idée d'une telle virginité! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d'idéal, nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands renoncements.
La vérité était qu'elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir à se mettre au régime lacté que lui imposait son jeune amant. Ce voyage de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces et des neiges, était sans doute d'une élégance rare, qui disait bien la distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des baisers d'âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il s'obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle s'exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre. De sorte qu'ils tombèrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et qu'ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu'elle était venue chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité. A quoi bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée de France aurait suffi? Et, dès le lendemain, n'étant plus assez purs, ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve, ils reprirent le bateau.
Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pâmée au sujet de la Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable. Et elle s'écria:
—A propos, vous savez ce qui m'attendait, à mon retour. J'ai trouvé mon hôtel dévalisé, oh! complètement. Un saccage dont vous n'avez pas l'idée, et une saleté immonde!... Tout de suite nous avons reconnu la signature, nous avons pensé aux petits amis de Bergaz.
Guillaume, la veille, avait lu qu'une bande de jeunes anarchistes s'était introduite, en fracturant la baie d'un sous-sol, dans le petit hôtel de la princesse de Harth, laissé désert, sans un serviteur, sans un gardien. Les aimables bandits ne s'étaient pas contentés de tout déménager, jusqu'aux gros meubles, mais ils avaient dû vivre là deux jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des provisions apportées du dehors, souillant les pièces, laissant des traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle était rentrée là dedans, plus émerveillée que fâchée de l'aventure, s'était tout de suite souvenue de la soirée passée au Cabinet des Horreurs avec Bergaz et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d'elle-même son départ pour la Norvège. Ceux-ci, en effet, venaient d'être arrêtés; mais Bergaz était en fuite. Elle ne s'étonnait pas trop, avertie déjà, n'ignorant pas que, parmi le monde très mêlé qu'elle recevait, en passionnée d'étrangetés internationales, se trouvaient de terribles messieurs. Janzen lui avait confié certaines histoires malpropres qu'on attribuait à Bergaz et à sa bande. Cette fois, il n'hésitait pas, il racontait tout haut que Bergaz, après Raphanel, s'était vendu à la police, et que le coup partait de celle-ci, désireuse de salir à jamais l'anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles ordures. Et la preuve n'en était-elle pas dans ce fait que la police l'avait laissé fuir?
—J'ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagéraient... En ce moment, pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant d'abominations!
—Oh! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n'ont pu tout dire, c'était trop sale... J'en ai été quitte pour descendre à l'hôtel. J'y suis beaucoup mieux, ça commençait à m'ennuyer d'être chez moi... N'importe, l'anarchie n'est guère propre, je n'ose plus dire que j'en suis.
Elle riait, et elle sauta brusquement à un autre caprice, elle voulut que le maître lui parlât de ses derniers travaux, sans doute pour prouver qu'elle était capable de le comprendre. Mais l'histoire de Bergaz l'avait rendu soucieux, il se renferma dans des généralités, en ne se montrant plus que d'une politesse assez froide.
Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec François et Antoine, qu'il avait eus pour condisciples au lycée Condorcet. Il n'était venu avec la princesse qu'à contre-cœur, inquiet de la corvée; et il cédait uniquement à la sourde peur qu'il avait d'elle, depuis qu'elle le battait. Cette petite maison d'un chimiste réprouvé l'emplissait de dédain. Il crut devoir exagérer encore sa supériorité, devant d'anciens camarades qu'il retrouvait dans la basse ornière commune, au travail comme tout le monde.
—Ah! c'est vrai, dit-il à François en train de prendre des notes dans un livre, tu es entré à l'Ecole Normale, tu prépares un examen, je crois... Moi, que veux-tu? l'idée d'un collier quelconque me fait horreur. Je deviens stupide, dès qu'il s'agit d'un examen, d'un concours. L'infini est la seule route possible... Et puis, la science, entre nous, quelle duperie, quel rétrécissement de l'horizon! Autant vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s'ouvrent sur l'invisible. Il en sait davantage.
François, ironique parfois, se plut à lui donner raison.
—Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j'ai la misère d'être dévoré par le besoin de savoir. C'est déplorable, je passe mes jours à me casser la tête sur des livres... Oh! je n'en saurai jamais beaucoup, c'est certain; et voilà peut-être la raison pour laquelle je m'efforce d'en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme la paresse, une façon de passer la vie, ah! moins élégante sûrement, car tu dois professer qu'il est moins esthétique.
—Moins esthétique, c'est cela même, reprit Hyacinthe. La beauté n'est jamais que dans l'inexprimé, toute vie qui se réalise tombe à l'abjection.
Cependant, si simple qu'il fût sous l'énormité géniale de ses prétentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine, qui était resté assis devant le bois qu'il gravait, un portrait de Lise lisant, toujours abandonné et repris toujours, dans son désir d'y mettre le réveil de l'enfant à l'intelligence, à la vie.
—Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j'ai renoncé aux vers, à un poème sur la fin de la Femme, tellement les mots me semblaient grossiers, encombrants, salissants, des pavés pour des maçons, j'ai eu l'idée de me mettre aussi au dessin, à la gravure peut-être... Mais où est-il le dessin qui dira le mystère, l'au-delà, le seul monde qui existe et qui importe, n'est-ce pas? Avec quel crayon l'obtenir, sur quelle planche le rendre? Il faudrait quelque chose d'impalpable, qui n'existât pas, qui suggérât seulement l'essence des choses et des êtres.
—Pourtant, ce n'est que par la matérialité de ses moyens, dit un peu brutalement Antoine, que l'art peut rendre ce que tu appelles l'essence des choses et des êtres, et ce qui n'est en somme que leur signification totale, celle du moins que nous leur prêtons... Rendre la vie, ah! là est ma grande passion, et il n'y a pas d'autre mystère que celui de la vie, au fond des êtres, derrière les choses... Quand ma planche vit, je suis content, j'ai créé.
Une moue d'Hyacinthe dit son dégoût de la fécondité. La belle affaire! le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et rare, c'était l'idée insexuée existant par elle-même. Il voulut expliquer cela, s'embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapportée de Norvège, que l'art et la littérature étaient finis en France, tués par la bassesse et par l'abus même de la production.
—C'est évident, conclut gaiement François, ne rien faire c'est avoir déjà du talent.
Pierre et Marie regardaient, écoutaient, restaient gênés de l'étrangeté de cette invasion, dans l'atelier si grave et si calme d'habitude. La petite princesse fut pourtant très aimable, s'approcha de la jeune fille, admira la merveilleuse finesse d'une broderie qu'elle terminait. Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume, sur un album qu'Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture. Il lui obéissait avec un visible ennui, tous deux déjà las l'un de l'autre; mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle s'amusait encore à le terroriser; et, quand elle l'emmena, après avoir déclaré au maître que ce jour demeurerait pour elle une date mémorable, elle les fit tous sourire, en disant:
—Ah! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lycée... N'est-ce pas que c'est un bon petit garçon, et qui serait même gentil, s'il voulait bien être comme tout le monde?
Le jour même, Janzen et Bache vinrent passer la soirée chez Guillaume. Les réunions intimes de Neuilly continuaient à Montmartre, une fois par semaine. Pierre, ces jours-là, ne s'en allait que très tard; et l'on causait sans fin dans l'atelier, ouvert sur le Paris nocturne, étincelant de gaz, dès que les deux femmes et les trois grands fils étaient montés se coucher. Théophile Morin arriva vers dix heures, retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne pédagogique, sans nul intérêt, qui parfois lui prenait ses nuits.
—Mais c'est une folle! s'écria Janzen, dès que Guillaume leur eut conté la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis lié avec elle, j'avais espéré l'utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue, si hardie!... Ah! oui, elle n'est que la plus détraquée des femmes, simplement en quête d'émotions nouvelles.
Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutumée, du mystère dont il s'enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa rupture avec celle qu'il appelait autrefois la petite reine de l'anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si mêlées, devaient lui avoir semblé des outils tout-puissants de propagande et de victoire.
—Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé est un coup de la police... On a voulu, à la veille du procès de Salvat, achever de perdre l'anarchie dans l'idée des bourgeois.
Guillaume devint attentif.
—Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de filet, arrêté Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un peu connu Bergaz, c'est un pillard.
Sa voix s'était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.
—Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine espérance d'une société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l'hôtel de Harth m'a désolé.
Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.
—Bah! affaire d'atavisme, ce sont les siècles d'éducation et de croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c'est que Bergaz a choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat.
Il s'obstinait à son explication, dans sa haine de la police, peut-être aussi à la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait fréquenté. Son existence de sans-patrie, promenée au travers de l'Europe en un rêve sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonçant à discuter, se contenta de dire:
—Ah! ce misérable Salvat, tout l'accable, tout l'écrasera!... Vous ne sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son aventure. C'est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de vérité, que les événements de chaque jour aggravent, exaspèrent. Un fou assurément! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr dévoyé! Et le voilà la victime désignée, chargée des crimes d'un peuple, payant pour nous tous!
Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier maître, Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose, ne se souvenait que de son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu'au jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et, quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire: il haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l'avenir, en décrétant l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre, pourtant, mécontents de la république bourgeoise, si lente aux réformes, trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses s'efforçaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir.
—Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis trois semaines bientôt! Tous les appétits s'y montrent à nu, c'est un spectacle écœurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que le président a dû prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon à l'Elysée?
—Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus... A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.
La crise ministérielle, en effet, s'était éternisée. Très correctement, obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé le ministère Barroux, le président de la république avait mandé Vignon, le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait semblé que c'était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de toutes sortes avaient surgi, Vignon s'était débattu pendant dix jours au milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse, craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait dû prévenir le président qu'il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci avait fait venir d'autres députés, s'informant, questionnant, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un d'assez brave pour tenter l'expérience à son tour; et les mêmes faits s'étaient produits, d'abord le projet d'une liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé Vignon, venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute une bande d'invisibles complices s'employaient à faire avorter les combinaisons, dans un intérêt caché. C'étaient, de partout, et de plus en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies, incompatibilités, défections, créées dans l'ombre par des mains expertes, grâce à l'emploi de toutes les pressions imaginables, les menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées. Et il avait fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui, cette fois, s'étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète, paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.
—Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne m'ôtera de l'idée que c'est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au profit de quel monsieur, ah! ça, je l'ignore. Mais soyez convaincus qu'il s'agit, avant tout, d'étouffer l'affaire des Chemins de fer africains... Si Monferrand n'était pas trop compromis, je flairerais là un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme le Globe, qui, du matin au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec une sympathie respectueuse? C'est un symptôme grave, car Fonsègue n'a pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre? Il s'y trame sûrement quelque malpropreté.
—Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous les partis, excepté du sien! Est-il assez dupe, avec son idée qu'il lui suffira d'user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera le chef?
Au nom de Mège, tous s'étaient récriés, mis d'accord par leur commune haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'apôtre du collectivisme d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait simplement en bourgeois réactionnaire, qu'il faudrait balayer un des premiers. Et c'était là leur passion à tous, ils se montraient justes parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n'avaient aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d'accord sur toutes choses.
La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la politique à la presse, s'égarant, se passionnant, à propos des dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot boueux, dans un débordement d'égout. Et Guillaume, qui s'était mis, selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente rêverie, pour s'écrier:
—Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientôt plus ni une chose, ni un être, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi, et l'on est éclaboussé... N'a-t-il pas raconté hier que, lorsqu'on a arrêté Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses clefs et des porte-monnaie, volés à des promeneurs!... Salvat toujours! Salvat, le sujet inépuisable d'articles, le nom imprimé qui suffit à tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille où se défont et se font les ministères! Tous l'exploitent et tous l'égorgent.
Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensité braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer les lèvres. Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d'un même effort fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne, semé d'étoiles, étincelant comme un ciel d'été, restait lui aussi la grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante d'étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir s'enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de l'horizon?
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.
—Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte n'est qu'en toi, tu peux te vaincre, tandis qu'on ne peut vaincre le monde, lorsque c'est de lui qu'on souffre, et de ses méchancetés, et de ses injustices!... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, même dans les larmes, et tu seras calmé.
Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère, un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore il n'avait senti à ce point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu'il s'était résigné à porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu'il venait de voir et d'entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l'inutile et folle agitation des autres, le besoin d'une humanité meilleure s'obstinant au milieu des contradictions et des défaillances, lui avait-il fait sentir plus profondément la nécessité d'une vie loyale, vécue normalement au plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu'il avait fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu'il n'était pas, sans être pris d'un frisson de honte, la conscience trouble, agité du malaise d'avoir si longtemps menti. Et c'était chose décidée, il ne mentirait pas davantage, même par charité, pour donner aux autres la divine illusion. Mais quel arrachement que d'ôter cette soutane qu'il croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s'il l'arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes!
Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture. La vie voudrait-elle de lui encore, n'avait-il pas été marqué pour rester éternellement à part? Il croyait sentir son serment dans sa chair, tel qu'un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon? s'il ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe! Ne plus pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d'une terreur dont il craignait d'être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans l'angoisse, simplement par loyauté.
Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon et en veston de couleur sombre. Mère-Grand et les trois fils n'eurent ni un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n'était-il pas naturel? Ils l'accueillirent de leur air tranquille de tous les jours, peut-être même avec plus d'affection, pour lui éviter le premier embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait là son œuvre. La guérison venait, comme il l'avait espéré, par lui, chez lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait entrer à larges flots.
Marie, elle aussi, avait levé les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait tout ce que son mot si logique: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» lui avait fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail, qu'il eût ôté sa soutane.
—Pierre, venez donc voir... Je m'amusais justement, lorsque vous êtes arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers l'est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d'or, des milliers de vaisseaux d'or qui partent de l'océan de Paris, pour aller instruire et pacifier la terre.
III
Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait à son nouveau costume, n'y pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l'abbé Rose devant la basilique du Sacré-Cœur.
Le vieux prêtre, saisi d'abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu, lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés de larmes:
—O mon fils, vous voilà tombé à l'affreuse misère que je redoutais pour vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu s'était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au cœur d'une plus cruelle blessure!
Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un chantier.
Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme, dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
—Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon pauvre cœur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait. C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté, qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et sans honneur.
—Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez, reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.
Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même de la basilique, se passionna.
—La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des siècles.
Et il lui rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de Charonne, lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s'il recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans raison ni but. Maintenant, surveillé, soupçonné, n'était-il pas comme submergé par la misère toujours montante, sachant qu'il ne donnerait jamais assez, même s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus demain? Il était impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui l'écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer:
—Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours, donner quand même. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous gênent, restez-en à l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charité.
Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d'esprit, qui n'était que tendresse, incapable de le suivre.
—L'expérience est faite, le salut humain n'est pas possible par la charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C'est le cri, peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux mille ans que l'Evangile avorte. Jésus n'a rien racheté, la souffrance de l'humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile n'est plus qu'un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.
C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient avoir d'humain et d'éternel, quel danger encore dans l'application de préceptes immuables aux sociétés de tous les temps! Pas une société ne vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jésus est destructeur de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu. Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la terre n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances, que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police, de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément. Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est le vieux rêve sémite de l'Evangile que balaye la claire raison latine, appuyée sur la science moderne.
—Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave la marche de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra son évolution que le jour où elle l'abolira, en mettant l'Evangile au rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.
L'abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.
—Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous savais bouleversé par le doute, mais je vous croyais si patient, si capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement et de résignation. Que s'est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui donc vous a changé?
Etonné, Pierre l'écoutait.
—Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y a là qu'un résultat, un dénouement inévitable... Qui donc aurait agi sur moi, puisque personne n'est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je m'interroge? Je suis le même, le même assurément.
Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que rien, en lui, ne fût survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne répondait nettement, il ne trouvait décidément rien. Ce n'était qu'un réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d'ouvrir les bras assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses. Et un vent d'allégresse le soulevait, l'emportait.
L'abbé Rose, bien qu'il fût de cœur trop innocent pour comprendre, hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette défection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir monseigneur Martha, pour se confesser à lui, dans l'espoir qu'un prêtre de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de l'Eglise, c'était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice, rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l'abbé Rose, alors, désespéré, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la basilique qui se dressait près d'eux, dans sa masse géante, inachevée, carrée et trapue, en attendant le dôme qui la couronnerait.
—C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la quittez en parjure et en sacrilège.
Pierre, lui aussi, s'était levé. Et ce fut dans une exaltation de santé et de force qu'il répondit:
—Non, non! j'en sors par ma libre volonté, comme on sort d'un caveau pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n'est pas là, il n'y a là qu'un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal édifice qu'on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.
Puis, voyant les yeux du vieux prêtre se remplir de nouvelles larmes, éperdu lui-même de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.
—Adieu! adieu!
Mais l'abbé Rose l'avait déjà pris dans ses bras, le baisait comme la brebis révoltée, qui reste la plus chère.
—Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui ont faim! Vous avez beau croire que la charité a fait banqueroute, est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres?
Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux, avait, en quelques leçons, appris d'eux à monter à bicyclette, pour les accompagner dans leurs promenades matinales; et, deux fois déjà, il les avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d'Enghien, par des routes durement pavées. Un matin que la jeune fille s'était promis de le mener jusqu'à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire, petite veste de même étoffe, sur une chemisette de soie écrue, et la matinée d'avril était si claire, si douce, qu'elle s'écria gaiement:
—Ah! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux!... Je veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle route, parmi de beaux arbres.
Mais, comme il n'était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu'ils iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu'à Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d'où ils reviendraient également par le chemin de fer.