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Paris

LIVRE QUATRIÈME (continued 3)

Reading edition

—Marie t'aime, répéta Guillaume de son air doux et têtu. Je ne te reproche rien, je sais parfaitement que tu as lutté, que tu ne t'es pas trahi près d'elle, ni par un mot, ni même par un regard... Elle-même, hier, ignorait encore qu'elle t'aimait, et j'ai dû lui ouvrir les yeux. Que veux-tu? c'est simplement un fait que je constate: elle t'aime.

Cette fois, Pierre, frémissant, eut un geste à la fois de terreur et d'exaltation, comme s'il lui tombait du ciel quelque divin prodige, longtemps souhaité, et dont la venue l'anéantissait.

—Allons, c'est bien, tout est fini... Embrassons-nous, frère, et je pars.

—Tu pars? pourquoi?... Tu vas rester avec nous. Rien n'est plus simple, tu aimes Marie, et elle t'aime. Je te la donne.

Il eut un grand cri, il leva ses mains éperdues, dans un geste de ravissement épouvanté.

—Tu me donnes Marie, toi, frère! toi qui l'attends depuis des mois, toi qui l'adores!... Oh! non, oh! non, cela m'écraserait trop, cela me terrifierait, vois-tu, comme si tu me donnais ton cœur lui-même, ton cœur saignant, arraché de ta poitrine... Non, non! je ne veux pas de ton sacrifice.

—Mais puisque Marie n'a pour moi que de la gratitude et de l'affection, puisque c'est toi qu'elle aime d'amour, veux-tu donc que j'abuse de l'engagement qu'elle a pris, inconsciente, et que je la force à un mariage où je ne l'aurais pas tout entière?... Et je me trompe, ce n'est pas moi qui te la donne, c'est elle qui s'est donnée, sans que je me reconnaisse le droit d'empêcher ce don.

—Non, non! jamais je n'accepterai, jamais je ne te causerai cette douleur... Embrasse-moi, frère, je pars!

Alors, Guillaume le saisit, le força de s'asseoir près de lui, sur un vieux canapé, qui se trouvait au coin du vitrage. Et il grondait, il finissait par se fâcher, avec un sourire de bonhomie souffrante.

—Voyons, nous n'allons pas nous battre, tu ne vas pas m'obliger à t'attacher, pour que tu restes ici?... Je sais bien ce que je fais, que diable! J'ai réfléchi avant d'en causer avec toi. Sans doute, je ne te dirai pas que j'ai la joie dans l'âme. Oh! d'abord, j'ai cru que j'en mourrais, je t'aurais voulu au fond de la terre. Et puis, quoi? il m'a bien fallu être raisonnable, j'ai compris que les choses s'étaient arrangées le mieux du monde, dans leur ordre naturel.

Pierre, à bout de résistance, s'était mis à pleurer doucement, entre ses mains jointes.

—Frère, petit frère, ne te fais pas de la peine, ni pour moi, ni pour toi... Te rappelles-tu les heureuses journées que nous avons passées ensemble, dans la petite maison de Neuilly, lorsque nous nous y sommes retrouvés, dernièrement? Toute notre tendresse ancienne refleurissait en nous, et nous restions des heures, la main dans la main, à nous souvenir, à nous aimer... Et quelle terrible confession tu m'as faite un soir, ton incroyance, ta torture, le néant où tu roulais! Aussi, je n'ai plus souhaité que de te guérir, je t'ai conseillé de travailler, d'aimer, de croire à la vie, convaincu que la vie seule te rendrait la paix et la santé... C'est pourquoi, ensuite, je t'ai amené ici, parmi nous. Tu luttais pour ne pas revenir, c'est moi qui t'ai retenu. Quand tu as repris goût à l'existence, que tu es redevenu simplement un homme et un travailleur, j'ai été si heureux! J'aurais donné de mon sang pour que la cure fût complète... Eh bien! c'est fait à cette heure, je t'ai donné tout ce que j'avais, puisque Marie elle-même t'est nécessaire et qu'elle seule te sauvera.

Et, comme Pierre allait tenter de protester encore:

—Ne dis pas non. Cela est tellement vrai que, si elle n'achève pas l'œuvre commencée par moi, tout ce que j'ai fait est vain: tu retombes à ta misère, à ta négation, au tourment de ta vie manquée. Il te la faut. Veux-tu donc que je ne sache plus t'aimer, qu'après avoir désiré si ardemment ton retour à la vie, je te refuse le souffle, l'âme même, celle qui refera de toi un homme? Je vous aime assez tous les deux pour consentir à ce que vous vous aimiez. C'est encore de l'amour, petit frère, que de donner son amour... Et puis, je le répète, la bonne nature sait bien ce qu'elle fait. L'instinct est sûr, car il va toujours à l'utile, au vrai. J'aurais été un triste mari, il vaut mieux que je m'en tienne à ma besogne de vieux savant. Tandis qu'avec toi, qui es jeune, c'est l'avenir, c'est l'enfant, la vie féconde et heureuse.

Pierre fut agité d'un frisson, repris de cette peur de l'impuissance qu'il avait toujours eue. Est-ce que la prêtrise ne l'avait pas retranché des vivants? est-ce que sa virilité d'homme ne s'était pas flétrie, dans sa longue chasteté?

—La vie féconde et heureuse, répéta-t-il tout bas, en suis-je digne, en suis-je capable encore?... Ah! si tu savais mon trouble et ma peine, à l'idée que je ne la mérite peut-être pas, cette adorable créature, dont tu me fais si tendrement le royal cadeau! Tu vaux mieux que moi, tu aurais été pour elle un plus large cœur, un cerveau plus solide, peut-être un homme plus réellement jeune et puissant... Il en est temps encore, frère, ne me la donne pas, garde-la pour toi, si elle doit être avec toi plus heureuse, et plus féconde, et plus souverainement aimée... Réfléchis, moi je suis défaillant de doute. Son bonheur, à elle, seul importe. Qu'elle soit à celui qui l'aimera le mieux.

Une émotion indicible s'était emparée des deux hommes. Alors, en entendant ces paroles brisées, cet amour qui tremblait de n'être pas assez fort, la volonté de Guillaume, un instant, vacilla. Son cœur se déchirait affreusement, il laissa échapper une plainte désespérée, balbutiante:

—Ah! Marie que j'aime tant, Marie que j'aurais faite si heureuse!

Eperdument, Pierre se souleva, cria:

—Tu vois bien que tu l'adores toujours et que tu ne peux renoncer à elle... Laisse-moi partir! laisse-moi partir!

Mais, déjà, Guillaume le tenait à bras le corps, le serrait de toute sa fraternité, dont son renoncement augmentait encore la passion.

—Reste!... Ce n'est pas moi qui viens de parler, c'est l'autre, celui qui va mourir, celui qui est mort. Je te jure, par notre mère, par notre père, que mon sacrifice est consommé, et que je ne puis plus souffrir que d'elle et de toi, si vous me refusez de me devoir le bonheur.

Et les deux hommes en larmes s'étreignirent, restèrent aux bras l'un de l'autre. Déjà, ils avaient eu de ces étreintes, mais jamais leurs deux cœurs ne s'étaient confondus à ce point. C'était l'aîné qui donnait de sa vie au plus jeune, et c'était le plus jeune qui lui rendait, de la sienne, tout ce qu'il y pouvait trouver de pur et de passionnément tendre. L'instant leur parut infini et délicieux. Toute la misère, toute la douleur du monde avaient disparu, il ne restait plus que leur amour embrasé qui faisait de l'amour à jamais, comme le soleil fait de la lumière. Et cette minute-là compensa toutes leurs larmes passées et futures, tandis que l'immense Paris, à l'horizon, travaillait à l'avenir inconnu, dans le grondement de sa formidable cuve.

A cet instant, Marie entra. Et ce fut très simple. Guillaume se détacha des bras de son frère, l'amena, les força de se donner la main. D'abord, elle eut un geste encore de refus, s'entêtant dans sa loyauté à ne pas reprendre sa parole. Mais que dire, en face de ces deux hommes en larmes, qu'elle venait de trouver au cou l'un de l'autre, confondus en une si étroite fraternité? Est-ce que ces larmes, est-ce que cette étreinte n'emportaient pas les raisons ordinaires, les arguments qu'elle tenait prêts? La gêne même de la situation disparut, il lui sembla qu'elle s'était déjà longuement expliquée avec Pierre, qu'ils étaient d'accord pour accepter ce don de l'amour que Guillaume leur faisait d'un cœur si héroïque. Le vent du sublime soufflait, et rien ne leur paraissait plus naturel que cette extraordinaire scène. Pourtant, elle restait muette, elle n'osait dire sa réponse, les regardant l'un et l'autre de ses grands yeux tendres, qui, eux aussi, s'emplissaient de larmes.

Et ce fut Guillaume qui eut l'inspiration de courir, d'appeler, du bas du petit escalier conduisant aux chambres.

—Mère-Grand! Mère-Grand! descendez, descendez vite, on a besoin de vous!

Puis, quand elle fut là, dans sa robe noire, mince et pâle, avec son grand air sage de reine mère, toujours obéie:

—Dites donc à ces deux enfants qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de se marier ensemble. Dites-leur que nous en avons causé, vous et moi, et que c'est votre avis, votre volonté.

Elle eut, tranquillement, une petite approbation du menton.

—C'est vrai, les choses seront beaucoup plus raisonnables de la sorte.

Alors, Marie se jeta dans ses bras. Elle consentait, elle s'abandonnait à ces forces supérieures, aux puissances de la vie qui venaient de changer son existence. Tout de suite, Guillaume voulut qu'on fixât la date du mariage et qu'on s'inquiétât de préparer, en haut, un logement pour le jeune ménage. Et, comme Pierre le regardait avec une dernière inquiétude, et parlait de voyager, en craignant qu'il ne fût mal guéri et que leur présence ne le fît souffrir:

—Non, non! je vous garde. Si je vous marie, c'est pour vous avoir là tous les deux... Ne vous tourmentez pas de moi. J'ai tant de travail! Je travaillerai.

Le soir, lorsque Thomas et François apprirent la nouvelle, ils ne semblèrent pas trop surpris. Ils avaient sans doute senti venir ce dénouement. Et ils s'inclinèrent, ils ne se permirent pas un mot, du moment que leur père lui-même leur annonçait sa décision, de son air de sérénité habituelle. Mais Antoine, tout frémissant de l'amour de la femme, le regarda avec des yeux de doute et d'angoisse, ce père qui venait d'avoir le courage de s'arracher ainsi le cœur. Est-ce que, vraiment, il ne se mourait pas de son sacrifice? Il l'embrassa passionnément, et ses deux frères, émus à leur tour, le baisèrent aussi de toute leur âme. Lui, divinement, s'était mis à sourire, les yeux humides, sous cette caresse de ses trois grands fils. Et, après sa victoire sur son horrible tourment, rien ne lui fut d'une plus délicieuse douceur.

Mais, ce soir-là, une émotion l'attendait encore. Comme le jour allait tomber, et qu'il s'était remis, devant le vitrage, sur sa grande table, à vérifier, à classer les dossiers et les plans de son invention, il eut la surprise de voir entrer Bertheroy, son maître et son ami. Parfois, de loin en loin, l'illustre chimiste venait ainsi le voir; et il sentait tout l'honneur d'une pareille visite, de la part d'un vieillard de soixante-dix ans, d'une gloire comblée de titres et d'emplois, chamarré de décorations. D'autant plus que ce savant officiel, membre de l'Institut, montrait quelque courage à se risquer chez un déclassé, un réprouvé tel que lui. Cette fois, pourtant, il devina tout de suite qu'une curiosité l'amenait. Aussi resta-t-il fort gêné, n'osant pas faire disparaître les papiers et les plans, étalés sur la table.

—N'ayez pas peur, lui dit gaiement Bertheroy, très fin sous son air négligé et un peu rude, je ne viens pas vous voler vos secrets... Laissez tout ça, je vous promets de ne rien lire.

Et, franchement, il mit la conversation sur les explosifs, qu'il continuait à étudier, lui aussi, avec passion. Il avait fait des découvertes nouvelles, qu'il ne cachait pas. D'une façon incidente, il parla même de la consultation qu'on lui avait demandée, dans l'affaire Salvat. Son rêve était de trouver un détonant d'une puissance prodigieuse, pour tenter ensuite de le domestiquer, de le réduire au simple rôle de force obéissante. Et il souriait, il conclut avec intention:

—Je ne sais où ce fou avait pris la formule de sa poudre. Mais si vous, un jour, vous la trouviez, cette formule, dites-vous donc que l'avenir est là peut-être, dans l'emploi des explosifs comme force motrice.

Puis, brusquement:

—A propos, ce Salvat, on l'exécutera après-demain matin. J'ai un ami au ministère de la Justice qui vient de me le dire.

Guillaume, jusque-là, l'avait écouté avec une sorte de défiance amusée. Et, tout d'un coup, l'annonce de cette exécution de Salvat le souleva de colère et de révolte. Depuis plusieurs jours, il la savait pourtant inévitable, malgré les tardives sympathies qui affluaient de toutes parts autour du condamné.

—Ce sera un assassinat, cria-t-il avec véhémence.

Bertheroy eut un petit geste de tolérance.

—Que voulez-vous? il y a une société, elle se défend quand on l'attaque... Et puis, vraiment, ces anarchistes sont trop bêtes, lorsqu'ils s'imaginent qu'ils vont modifier le monde, avec leurs pétards. Vous savez mon opinion, la science seule est révolutionnaire, la science suffira à faire non seulement de la vérité, mais aussi de la justice, si la justice est jamais possible ici-bas... C'est pourquoi, mon enfant, je vis si tolérant et si calme.

De nouveau, Guillaume voyait se dresser ce révolutionnaire singulier, certain qu'il travaillait, au fond de son laboratoire, à la ruine de la vieille et abominable société actuelle, avec son Dieu, ses dogmes, ses lois, mais trop désireux, de son repos, trop dédaigneux des faits inutiles pour se mêler aux événements de la rue, préférant vivre tranquille, renté, récompensé, en paix avec le gouvernement, quel qu'il fût, tout en prévoyant et en préparant le formidable enfantement de demain.

Il eut un geste vers Paris, sur lequel un soleil de victoire se couchait, et il dit encore:

—L'entendez-vous gronder?... C'est nous qui entretenons la flamme, qui mettons toujours du combustible sous la chaudière. Pas une heure, la science n'interrompt son travail, et elle fait Paris, qui fera l'avenir, espérons-le... Le reste n'est rien.

Guillaume ne l'écoutait plus, songeait à Salvat, songeait à cet engin terrible qu'il avait inventé, qui demain détruirait des villes. Une pensée nouvelle naissait, grandissait en lui. Et il venait de dénouer le dernier lien, il avait fait autour de lui tout le bonheur qu'il pouvait faire. Ah! retrouver son courage, être son maître, tirer au moins du sacrifice de son cœur la joie hautaine d'être libre, de donner sa vie, s'il jugeait nécessaire de la donner!

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