LIVRE DEUXIÈME (continued 2)
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L'autre ne sourcilla pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle le gardait pour elle.
—Eh bien! et vous, ma chère, vous ne trouvez donc pas à vous occuper?
—Oh! moi, comment voulez-vous que je fasse, avec mes pauvres yeux? La couture n'est plus possible.
—Ça, c'est vrai. Une ouvrière, ça se rouille. Ainsi moi, quand Toussaint a été cloué là, j'ai voulu me remettre à la lingerie, mon ancien métier. Ah bien! oui, je gâchais tout, je n'avançais pas... Il n'y a encore que les ménages qu'on peut toujours faire. Pourquoi ne faites-vous pas des ménages?
—J'en cherche, je n'en trouve pas.
Peu à peu, pourtant, madame Toussaint revenait à son bon cœur, s'attendrissait, devant cet air de grande misère. Et elle la fit asseoir, elle lui dit que, si Toussaint rentrait avec une avance, elle lui donnerait quelque chose. Puis, elle entama des histoires, succombant à son péché de bavardage, dès qu'il y avait là quelqu'un pour l'écouter. Mais l'histoire inévitable où elle retombait, qui la passionnait, qu'elle recommençait sans fin, était celle de son fils Charles, de la bonne du marchand de vin d'en face avec laquelle il avait eu la bêtise de coucher, et de l'enfant qu'il venait d'en avoir. Autrefois, Charles, avant de partir pour le service, était l'ouvrier le plus laborieux, le fils le plus tendre, rapportant toute sa paye. Certes, il restait travailleur et bon garçon; mais, tout de même, le service militaire, en le dégourdissant, l'avait dégoûté un peu du travail. Ce n'était pas qu'il le regrettât, car il parlait de la caserne comme d'une prison, tout en étant aussi crâne qu'un autre. Seulement, l'outil lui avait semblé lourd, lorsqu'il s'était agi de le reprendre.
—Alors, ma chère, Charles a beau être toujours gentil, il ne peut plus rien faire pour nous... Je le savais pas pressé de se marier, à cause de la charge. Avec cela, très prudent avec les filles. Et il a fallu cette bêtise d'un moment, cette Eugénie qui le servait, lorsqu'il entrait boire un verre en face... Naturellement que ce n'était pas pour l'épouser, bien qu'il lui ait porté des oranges, lorsqu'elle est allée accoucher à l'hôpital. Une sale traînée, qui a déjà disparu avec un autre homme... Seulement, le bébé reste. Charles l'a pris pour lui, l'a envoyé en nourrice, et il paye les mois. Une vraie ruine, des frais qui n'en finissent plus. Enfin, tous les malheurs nous sont tombés à la fois sur la tête.
Madame Toussaint parlait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'elle s'interrompit brusquement, en voyant madame Théodore toute pâlie par l'attente.
—Hein? vous vous impatientez. C'est que Toussaint ne rentrera pas de sitôt. Voulez-vous que nous allions jusqu'à l'usine? Je saurai bien s'il doit rapporter quelque chose.
Elles se décidèrent à descendre, elles s'arrêtèrent encore pendant près d'un quart d'heure, au bas de l'escalier, pour causer avec une voisine, qui venait de perdre un enfant. Et elles sortaient enfin de la maison, lorsqu'un appel les arrêta.
—Maman! maman!
C'était la petite Céline, ravie, chaussée de souliers neufs, mordant dans une brioche.
—Maman, c'est monsieur l'abbé de l'autre jour, qui veut te parler... Vois donc, il m'a acheté tout ça!
Madame Théodore, en voyant les souliers et la brioche, avait compris. Et elle se mit à trembler, à bégayer des remerciements, lorsque Pierre, qui marchait derrière la petite, l'aborda. Vivement, madame Toussaint s'était approchée, se présentant elle-même, mais ne demandant rien, contente au contraire de l'aubaine pour sa belle-sœur, plus malheureuse qu'elle. Quand elle vit le prêtre glisser dix francs dans la main de celle-ci, elle lui expliqua qu'elle aurait bien volontiers prêté quelque chose, mais qu'elle ne le pouvait pas; et elle entama les histoires de l'attaque de Toussaint et de la malchance de Charles.
—Dis donc, maman, interrompit Céline, l'usine où papa travaillait, c'est bien là, dans la rue? Monsieur l'abbé va y faire une commission.
—L'usine Grandidier, reprit madame Toussaint, justement nous y allions, nous pouvons bien y conduire monsieur l'abbé.
C'était à une centaine de pas. Pendant que les deux femmes et l'enfant l'accompagnaient, Pierre ralentit sa marche, désireux de faire causer madame Théodore sur Salvat, ainsi qu'il se l'était promis. Mais tout de suite elle devint prudente. Elle ne l'avait pas revu, il devait être en Belgique avec un camarade, pour du travail. Et le prêtre crut sentir que Salvat n'avait point osé revenir rue des Saules, dans l'ébranlement de son attentat, où tout sombrait, le passé de travail et d'espoir, le présent avec l'enfant et la femme.
—Tenez! monsieur l'abbé, voici l'usine, dit madame Toussaint. Ma belle-sœur ne va plus avoir à attendre, puisque vous avez eu la bonté de venir à son aide... Merci bien pour elle et pour nous.
Madame Théodore et Céline aussi remerciaient, toutes les deux sur le trottoir avec madame Toussaint, au milieu de la bousculade des passants, dans l'éternelle boue grasse de ce quartier populeux, s'attardant à regarder Pierre entrer, et causant encore, et disant qu'il y avait tout de même des prêtres bien aimables.
L'usine Grandidier occupait là tout un vaste terrain. Sur la rue, il n'y avait qu'un bâtiment de briques, aux étroites fenêtres, flanqué d'un vaste portail, d'où l'on voyait la cour profonde. Puis, c'était une succession de corps de logis, d'ateliers, de hangars intérieurs, des toitures sans nombre, que dominaient les deux hautes cheminées des générateurs. Dès l'entrée, on entendait le ronflement et la trépidation des machines, la sourde clameur du travail, toute une activité chaude, remuante, assourdissante, dont le sol lui-même était ébranlé. Des eaux noircies ruisselaient, des jets de vapeur blanche, sur un toit, sortaient par un tuyau mince, en un souffle strident et régulier, tel que la respiration même de l'énorme ruche en besogne.
Maintenant, l'usine fabriquait surtout des bicyclettes. Lorsque Grandidier, qui sortait de l'Ecole des arts et métiers, de Châlons, l'avait prise, elle périclitait, mal gérée, s'attardant à la fabrication des petits moteurs, à l'aide d'un outillage vieilli. Devinant l'avenir, il s'était fait commanditer par son frère aîné, un des administrateurs des grands magasins du Bon Marché, en s'engageant à lui fournir des bicyclettes excellentes à cent cinquante francs. Et toute une affaire considérable était en train, le Bon Marché lançait la machine populaire, la Lisette, le cyclisme pour tous, comme disaient les annonces. Mais Grandidier luttait encore, n'avait pas victoire gagnée, car l'outillage neuf venait de l'endetter terriblement. Chaque mois, c'était un effort, un perfectionnement, une simplification réalisant une économie. Il était sans cesse en éveil, et il rêvait maintenant de se remettre aux petits moteurs, flairant de nouveau le prochain triomphe des voitures-automobiles.
Pierre, qui avait demandé si M. Thomas Froment était là, fut conduit par un vieil ouvrier dans un petit atelier de planches, et il y trouva le jeune homme en tenue de travail, vêtu du bourgeron du mécanicien, les mains noires de limaille. Il ajustait une pièce, personne n'aurait soupçonné, chez ce colosse de vingt-trois ans, si attentif et si vaillant à la dure besogne, le brillant élève du lycée Condorcet, où les trois frères avaient laissé le nom de Froment célèbre, dans les fastes du palmarès. Mais lui, en serviteur étroit de son père, ne voulait être que le bras qui forge, le travail manuel qui réalise. Et il était un sobre, un patient, un muet, et il n'avait pas même de maîtresse, disant que, lorsqu'il rencontrerait une bonne femme, plus tard, il l'épouserait.
Dès qu'il aperçut Pierre, il frémit d'inquiétude, lâcha tout, s'élança.
—Père ne va pas plus mal?
—Non, non... Il a lu dans les journaux cette histoire du poinçon trouvé rue Godot-de-Mauroy, et il s'est inquiété, en songeant qu'une perquisition de police pouvait avoir lieu ici.
Rassuré, Thomas eut un sourire.
—Dites-lui qu'il dorme tranquille. D'abord, malheureusement, je ne tiens pas notre petit moteur, tel que je le veux. Puis, il n'est pas encore monté, j'ai gardé des pièces chez nous, personne ici ne sait même au juste ce que j'y viens faire. La police peut perquisitionner, elle ne verra rien, notre secret ne court aucun risque.
Pierre promit de répéter à Guillaume ces paroles textuelles, afin de lui enlever toute crainte. Ensuite, lorsqu'il essaya de sonder Thomas, pour savoir où en étaient les choses, et ce qu'on pensait à l'usine de la trouvaille du poinçon, et si Salvat commençait à y être soupçonné, il le trouva muet de nouveau, répondant par des monosyllabes. La police n'était donc pas venue? Non. Mais les ouvriers avaient bien prononcé le nom de Salvat? Oui, naturellement, à cause de ses idées anarchistes, connues de tous. Et Grandidier, le patron, qu'avait-il dit, à son retour de chez le juge d'instruction? Il ne savait pas, il ne l'avait pas revu.
—Tenez! le voici... Le pauvre homme, sa femme a dû avoir une crise encore, ce matin!
C'était une histoire lamentable, que Pierre tenait déjà de Guillaume. Grandidier, qui avait épousé par amour une jeune fille d'une grande beauté, la gardait folle depuis cinq ans, à la suite de la perte d'un petit garçon et d'une fièvre puerpérale. Il n'avait pu se résigner à la mettre dans une maison de santé, il vivait enfermé avec elle au fond d'un pavillon, dont les fenêtres, sur la cour de l'usine, restaient toujours closes. Jamais on ne la voyait, jamais il ne parlait d'elle à personne. On disait qu'elle était comme une enfant, sans méchanceté aucune, très douce et très triste, belle encore, avec une royale chevelure blonde. Mais, parfois, elle avait des crises terribles, et il devait lutter, la tenir pendant des heures entre ses deux bras, pour qu'elle ne se brisât pas le crâne contre les murs. On entendait des cris affreux, puis tout retombait à un silence de mort.
Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans, à la figure énergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les yeux clairs, entra dans le petit atelier où Thomas travaillait. Il aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilité chez lui l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir à sa guise, mettait à sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant occupé de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-même, il montrait la plus grande discrétion, il attendait, sans le questionner.
Thomas présenta le prêtre.
—Mon oncle, monsieur l'abbé Pierre Froment, qui est venu me serrer la main.
Il y eut un échange de politesses. Puis, Grandidier, la face voilée de cette tristesse qui le faisait passer pour sévère et dur, voulut réagir, se montrer gai.
—Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas conté ma séance avec le juge d'instruction. Je suis bien noté, sans cela nous aurions eu ici tous les argousins de la Préfecture... Il voulait que je lui expliquasse la présence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinçon marqué à mon chiffre. Et j'ai bien vu que son idée était que l'auteur de l'attentat avait dû travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pensé à Salvat. Mais je ne dénonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai répondu simplement sur Salvat qu'il était resté près de trois mois à l'usine, l'automne dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un petit homme blond, très soigné, l'air mondain, qui frétille dans cette affaire, avec des yeux de chat.
—N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.
—Oui, c'est cela même, un homme certainement ravi du cadeau que ces bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.
Angoissé, le prêtre écoutait. C'était ce que redoutait son frère, la bonne piste trouvée enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda Thomas, pour voir s'il s'inquiétait, lui aussi. Mais, soit que le jeune homme ignorât le lien qui nouait Salvat à son père, soit qu'il eût sur lui-même un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce juge.
Alors, comme Grandidier était allé regarder la pièce que terminait Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, où ronflaient des tours, où des machines à percer retombaient avec les coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient d'un vol continu, toute une activité chaude s'agitait, dans l'odeur moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussières épandues, y peinait encore; mais c'était pourtant la fin de la journée, le dernier effort de la tâche. Et trois ouvriers étant venus à une fontaine, près de lui, pour se laver les mains, le prêtre les entendit qui causaient.
Surtout, il s'intéressa, dès qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge, en nommer un autre Toussaint, et le troisième, Charles. C'étaient le père et le fils. Toussaint, un homme gros, carré des épaules, les bras noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrêtait à la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail, hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche; et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attardait en des gestes ralentis. Vivant portrait de son père, Charles, le visage plein, barré d'épaisses moustaches noires, était dans toute la force de ses vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'hôtel Duvillard, et du poinçon qu'on avait trouvé, et de Salvat que tous maintenant soupçonnaient.
—Il n'y a qu'un bandit pour faire un coup pareil, dit Toussaint. Leur anarchie, ça me révolte, je n'en suis pas. Mais, tout de même, que les bourgeois s'arrangent, si on les fait sauter. Ça les regarde, ils l'ont voulu.
Et il y avait, au fond de cette indifférence, tout un long passé de misère et d'injustice, le vieil homme las de lutter, n'espérant plus en rien, prêt à laisser crouler ce monde où la faim menaçait sa vieillesse de travailleur fourbu.
—Vous savez, moi, reprit Charles, je les ai entendus qui causaient, les anarchistes, et, vrai! ils disent des choses très justes, très raisonnables... Enfin, père, voilà que tu travailles depuis plus de trente ans, est-ce que ce n'est pas une abomination ce qui vient de t'arriver, la menace de crever comme un vieux cheval qu'on abat, à la moindre maladie. Et, dame! ça me fait songer à moi, je me dis que ce ne sera pas drôle, de finir comme ça... Que le tonnerre de Dieu m'emporte! on est tenté d'en être, de leur grand chambardement, si ça doit faire le bonheur de tout le monde.
Certes, il n'avait pas la flamme, il n'en venait là que dans l'impatience de mieux vivre, déclassé déjà par la caserne, ayant rapporté du service obligatoire une idée d'égalité, de lutte pour la vie, un besoin de se faire sa légitime part de jouissance. C'était le pas fatal fait d'une génération à une autre, le père dupé dans son espoir de république fraternelle, devenu sceptique et méprisant, le fils en train d'aller à la foi nouvelle, acquis peu à peu aux violences, après l'apparente faillite de la liberté.
Mais, comme le grand rouge, un brave homme, se fâchait, criant que, si Salvat avait fait le coup, il fallait le prendre et l'envoyer à la guillotine, tout de suite, sans même le juger, Toussaint finit par être de son avis.
—Oui, oui, il a beau avoir épousé une de mes sœurs, je l'abandonne... Ça m'étonnerait pourtant de sa part, car vous savez qu'il n'est pas méchant, il ne tuerait pas une mouche.
—Que voulez-vous? fit remarquer Charles, quand on vous pousse à bout, on devient enragé.
Tous les trois s'étaient lavés à grande eau, et Toussaint, qui venait d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une avance. Justement, Grandidier, après avoir serré cordialement la main de Pierre, s'avança de lui-même au-devant du vieil ouvrier, qu'il estimait. Il l'écouta, se décida à lui donner un mot sur une carte pour le caissier. Mais il était très réfractaire au système des avances, les ouvriers ne l'aimaient point, le disaient rude, malgré sa réelle bonté, parce qu'il croyait devoir énergiquement défendre sa situation de patron, sans pouvoir céder en rien, sous peine de ruine. Quand la concurrence était si âpre, quand le système capitaliste nécessitait une si terrible lutte de toutes les heures, comment admettre les réclamations du salariat, même légitimes?
Et Pierre, en partant, après s'être de nouveau entendu avec Thomas sur les réponses qu'il rapportait à son frère, eut une brusque pitié, lorsqu'il vit dans la cour Grandidier, sa tournée faite, retourner au pavillon clos, où l'attendait l'affreuse tristesse du drame de son cœur. Quelle secrète et inguérissable désespérance, cet homme dans le combat de la vie, défendant sa fortune, fondant sa maison au milieu de la furieuse bataille entre le capital et le salariat, et ne trouvant à son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa femme folle, sa femme adorée, redevenue enfant, morte à l'amour! Même les jours où il triomphait, il avait en rentrant cette irrémédiable défaite. En était-il donc un plus malheureux, plus à plaindre, parmi les pauvres qui mouraient de faim, parmi les tristes ouvriers, les vaincus du travail qui l'exécraient et l'enviaient?
Lorsque Pierre se retrouva dans la rue, il eut l'étonnement de voir encore là les deux femmes, madame Toussaint et madame Théodore, avec la petite Céline. Les pieds dans la boue, telles que des épaves battues par l'éternel flot des passants, elles n'avaient pas bougé, elles causaient sans fin, bavardes et dolentes, endormant leur misère sous ce déluge de commérages. Et, quand, suivi de Charles, Toussaint sortit, heureux de l'avance obtenue, il les trouva là toujours, il dit à madame Théodore l'histoire du poinçon, l'idée qu'il avait, avec tous les camarades, que Salvat pouvait bien avoir fait le coup. Mais celle-ci, devenue très pâle, se récria, sans laisser deviner ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait au fond.
—Je vous répète que je ne l'ai plus revu. Pour sûr, il doit être en Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-même qu'il est trop bon et qu'il ne tuerait pas une mouche!
En revenant à Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrière du quartier, le bourdonnement de l'usine, toute cette activité débordante de ruche. Et, pour la première fois, sous l'empire du tourment où il était, la nécessité du travail lui apparaissait une fatalité qui se révélait aussi comme une santé et une force. Là, il découvrait enfin un terrain solide, l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la première lueur d'une foi nouvelle? Mais quelle dérision! le travail incertain, sans espoir, le travail aboutissant à l'éternelle injustice! et la misère alors guettant toujours l'ouvrier, l'étranglant au moindre chômage, le jetant à la borne comme un chien crevé, dès que venait la vieillesse!
A Neuilly, près du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassuré encore sur les complications que pouvait amener la blessure.
—Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans une émotion, dans une fièvre désastreuse. Il faut vous calmer, mon cher enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!
Puis, quelques minutes après, comme il partait, il dit avec son bon sourire:
—Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer, à propos de cette bombe de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait tout! J'ai répondu à celui-là qu'il serait bien aimable de me renseigner lui-même sur la poudre employée... Et, à ce propos, je fais demain, à mon laboratoire, une leçon sur les explosifs. Il y aura quelques personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte à Guillaume, ça l'intéressera.
Pierre, sur un regard de son frère, accepta. Puis, lorsqu'ils furent tous deux seuls, et qu'il lui eut conté son après-midi, Salvat soupçonné, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut repris d'une fièvre intense, la tête dans l'oreiller, les yeux clos, bégayant en une sorte de cauchemar:
—Allons, c'est la fin... Salvat arrêté, Salvat questionné... Ah! tant de travail, tant d'espoir qui croule!
IV
Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences, exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.
Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.
Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque. Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs, dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux aussi d'avoir des nouvelles de son père.
Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement, avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent. Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts, l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres, sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir, aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre. L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les explosifs, en les employant à des œuvres imbéciles de vengeance et de désastre, tandis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde, lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les serviteurs obéissants de l'homme.
Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine, sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi, lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant de partir ensemble, dit-il avec intention:
—Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si admirables idées.
Le vieux savant se contenta de sourire.
—Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que moi là-dessus.
Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de quelques pas faits en silence:
—Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!
—Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond, je crois bien qu'il est libéré de tout.
Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.
—Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres, trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et clair.
Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait. Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues promenades dans le jardin du Luxembourg.
Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.
—Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes, il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité, sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale, inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux du petit Jésus de la crèche.
François s'était mis à rire.
—Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.
—J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes, aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire par exemple aux miracles de Lourdes.
Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra. Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur, dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi. Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!
François s'était remis à sourire.
—Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à l'Ecole... Vous ne semblez connaître que les Normaliens de la section des lettres, vous changeriez sûrement d'avis, si vous connaissiez les Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires, il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir, et qu'ils sont hantés, eux aussi, par l'idée de la fameuse banqueroute de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu'ils ont, aux néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l'air du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité scientifique soit mal portée, sans grâce, d'une brutalité inacceptable pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l'esprit nouveau.
—Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagère, il est une tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vérité et la justice!
Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en plus étonné, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'était dressée, et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforçant de reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu'il pouvait en faire sien, pour les détruire. C'était la suprême lutte, tout le poison versé à la jeunesse partait de là, il n'ignorait pas les efforts faits dans les établissements religieux, afin d'aider à cette renaissance du mysticisme, avec l'espoir fou de hâter la déroute de la science. On disait que monseigneur Martha était tout puissant à l'Université catholique et qu'il répétait à ses intimes qu'il faudrait trois générations d'élèves bien pensants et dociles, avant que l'Église redevint la maîtresse souveraine de la France.
—Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, répéta François. Il s'y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des sceptiques, d'une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout, bien qu'ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie de cuistres émancipés, ravagés par l'esprit critique, incapables de créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu'un génie barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme, l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent guère. Ils n'en sont pas à faire une religion de la science, ils restent très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle de l'enquête, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des connaissances humaines. Ils n'ont pas bronché, ils demeurent des positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont mis leur foi dans l'observation et dans l'expérience, pour la conquête définitive du monde.
Lui-même s'animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et ensoleillées du jardin.
—Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connaît? Cela nous fait rire, lorsque nous voyons toutes sortes d'apôtres se la disputer, la tirer à eux, la déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C'est cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances. Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle. Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui se taisent, enfermés dans leur tâche! Et de ceux-là, j'en connais beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n'en ont rejeté aucun des espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus d'équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science: ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science n'a enflammé plus de cœurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes. Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothèques, qu'on change profondément le sol social, alors seulement on pourra craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux cœurs faibles, aux cerveaux étroits!
Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrêta pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua très correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.
—Comment! te voilà dans notre vieux quartier, en province?
—Mon cher, je vais là-bas, derrière l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme le doigt, et qui n'est plus qu'une âme, sans l'ignoble bassesse des formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et c'est grand, et c'est écrasant, une esthétique, une religion!
François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son air laborieux d'androgyne.
—Et toi? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit poème bientôt.
—Oh! mon cher, créer me répugne tant! Un vers me coûte des semaines... Oui, j'ai un petit poème, la Fin de la Femme. Et tu vois bien que je ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j'admire Jonas, qui croit encore à la nécessité de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art si grossier, si matériel. Mais, en poésie, ah! grand Dieu! en a-t-on abusé, de la Femme! N'est-il pas temps vraiment de l'en chasser, pour nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l'ont souillé? C'est tellement sale, la fécondité, la maternité, et le reste! Si nous étions tous assez purs, assez distingués, pour ne plus en toucher une seule, par dégoût, et si toutes mouraient infécondes, n'est-ce pas? ce serait au moins finir proprement.
Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s'en alla, avec un léger dandinement des hanches, heureux de l'effet produit.
—Vous le connaissez donc? demanda Pierre.
—Il a été mon condisciple à Condorcet, j'ai fait toutes mes classes avec lui. Oh! un type si drôle, un cancre qui étalait les millions du père Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les mépriser, posant pour le révolutionnaire, parlant d'allumer au feu de sa cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer, Nietzsche, Tolstoï et Ibsen réunis! Et vous voyez ce qu'il est devenu, un malade et un farceur!
—Terrible symptôme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des heureux, des privilégiés, qui, par ennui, par lassitude, par contagion de la fureur destructive, se mettent à faire la besogne des démolisseurs!
François avait repris sa marche, descendant vers le bassin, où des enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.
—Celui-ci n'est qu'un grotesque... Et comment voulez-vous que leur mysticisme, que le réveil du spiritualisme, allégué par les doctrinaires qui ont lancé la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris au sérieux, lorsqu'il aboutit, en une si brève évolution, à de telles insanités dans les arts et dans les lettres? Quelques années d'influence ont suffi, voici le satanisme, l'occultisme, toutes les aberrations qui fleurissent; sans parler de Gomorrhe et de Sodome réconciliées, dit-on, avec la Rome nouvelle. Aux fruits, l'arbre n'est-il pas jugé? et, au lieu d'une renaissance, d'un profond mouvement social ramenant le passé, n'est-il pas évident que nous assistons simplement à une réaction transitoire, que bien des causes expliquent? Le vieux monde ne veut pas mourir, il se débat dans une convulsion dernière, il semble ressusciter pour une heure, avant d'être emporté par le fleuve débordé des connaissances humaines, dont le flot grossit toujours. Et là est l'avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui travaille, celle qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend pas... Mais, tenez! prêtez l'oreille, et peut-être l'entendrez-vous, car nous sommes ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure n'est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchés sur la table de travail, le livre lu, la page écrite, la vérité conquise chaque jour davantage.
D'un geste large, au delà du jardin du Luxembourg, François indiquait les institutions, les lycées, les Ecoles supérieures, les Facultés de droit et de médecine, l'Institut avec ses cinq Académies, les bibliothèques et les musées sans nombre, tout ce domaine du travail intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense. Et Pierre, ému, ébranlé dans sa négation, crut entendre en effet monter des classes, des amphithéâtres, des laboratoires, des salles de lecture, des simples chambres d'étude, le grand murmure sourd du travail de toutes ces intelligences en branle. Ce n'était pas la trépidation saccadée, essoufflée, la clameur grondante des usines ouvrières, où le travail manuel peine et s'irrite. Mais, ici, le soupir était aussi las, l'effort aussi meurtrier, la fatigue aussi féconde. Etait-ce donc vrai que la jeunesse intellectuelle était toujours dans sa forge silencieuse, ne renonçant à aucune espérance, n'abandonnant aucune conquête, forgeant la vérité et la justice de demain, en pleine liberté d'esprit, avec les marteaux invincibles de l'observation et de l'expérience?
François venait de lever les yeux, pour regarder l'heure, à l'horloge du Palais.
—Je vais à Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?
Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu'il passerait par le Musée du Louvre, où il voulait prendre son frère Antoine. Sous le clair après-midi, les salles du Musée de peinture, presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu'on y arrivait du fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait guère là que les copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d'après Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le passionnait, chez ces Primitifs, ce n'était pas le mysticisme, l'envolement d'idéal, que la mode veut y voir; c'était au contraire, et très justement, une sincérité de réalistes ingénus, leur respect et leur modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu'ils mettaient à la traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d'acharné travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d'eux la sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu'ils doivent à leur candeur d'honnêtes artistes.
Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail avait mise dans les pâles yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme échauffée, enfiévrée; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la conquête de la vérité et de la beauté. A dix-huit ans, son histoire était toute là: un dégoût, en troisième, des études classiques; une passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le lycée, où il ne faisait rien de bon; puis, des journées passées à se chercher, à dégager en lui l'originalité profonde, dont l'impérieuse conscience venait de parler si haut. Il avait essayé de la gravure sur cuivre, de l'eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur bois, et il s'y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie par les procédés industriels. N'était-ce pas tout un art à restaurer, à élargir? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d'être le cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des effets nouveaux, d'une grande intensité de vision et d'accent. Pour obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait déjà fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance et de vie, des réalités copiées, des scènes de l'existence quotidienne, mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.
—Est-ce que tu veux graver ça? lui demanda François, pendant qu'il remettait la copie du Mantegna dans son carton.
—Oh! non, ce n'est là qu'un bain d'innocence, une bonne leçon pour apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente aujourd'hui.
Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens, jusqu'à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d'une sympathie grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s'abandonna, parla de son rêve d'art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de tendresse et de dévouement.
—La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on peut dire que, sans elle, il n'y a pas d'évocation complète. Pourtant, c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi définitive; et je m'imagine même que je le ferai d'une façon plus sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche! Voyez ce grand Paris que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l'accent d'éternité n'est que dans la simple candeur de l'artiste, très humble et très croyant devant la nature toujours belle. J'ai déjà quelques figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d'abord! Je n'indique d'ailleurs au crayon que l'ébauche, le burin peut ensuite avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un, à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois, dont les dessins gravés par un autre seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des doigts que du cerveau, lorsqu'on est un créateur d'êtres.
Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine, enfiévré de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan, qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Cœur. Et, sur une réponse négative:
—Montez donc un instant, c'est un garçon de grand avenir. Vous verrez la maquette d'un ange qu'on lui a refusée.
François, lui aussi, se mit à faire l'éloge de cet ange, ce qui décida le prêtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un hangar, assez vaste pour y exécuter l'ange colossal qui lui était commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d'une blouse, surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc de pierre, d'où l'ange allait naître. C'était un fort garçon de trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par l'Ecole, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de continuels ennuis.
—Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevêché n'a pas voulu... Tenez, le voilà!
La figure, haute d'un mètre, et dont l'argile séchait déjà, avait un envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d'un désir éperdu d'infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d'un éphèbe, mince et robuste, à la tête noyée d'allégresse, comme emporté dans le ravissement du plein ciel.
—Ils l'ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille? Puis, quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu et de le copier, en l'abîmant... Moi, en faisant celui-ci, je tâchais de m'imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette saleté-là. Il faut bien vivre.
De la main, il avait désigné l'autre maquette, celle dont les praticiens commençaient l'exécution, un ange correct aux ailes d'oie symétriques, avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l'extase niaise que la tradition impose.
—Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la banalité la plus écœurante. On ne croit plus, on bâtit des églises comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à faire pleurer. C'est que le génie n'est que la floraison du sol social, le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon père, venu à Paris pour s'établir marbrier, en haut de la rue de la Roquette. J'ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s'est passée parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l'idée me vienne de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi? que va devenir l'art dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté? Il faut bien aller à la foi nouvelle, et c'est la foi à la vie, au travail, à la fécondité, à tout ce qui besogne et enfante...
Il s'interrompit brusquement, pour s'écrier:
—Dites donc, ma figure de la Fécondité, j'y ai travaillé de nouveau, j'en suis assez content... Venez donc voir ça.
Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu'il avait près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable, d'une raideur d'échelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers, et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce, largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres, d'ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de linges humides. Quand il l'eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes hanches, son ventre d'où devait naître un monde nouveau, sa gorge d'épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteur.
—Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur à son tour de faire des enfants!
Mais, pendant qu'Antoine et François admiraient, Pierre était surtout intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant une petite table, où elle lisait un livre. C'était Lise, la sœur de Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents. Fluette, d'une santé débile, elle avait le plus doux des visages, encadré de cheveux cendrés délicieux, d'une légèreté de fine poussière d'or pâli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard, restée simple, d'une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'était habitué à son innocence, à sa langueur. Très occupé, toujours frémissant, débordant de projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour de lui, à sa guise, ainsi qu'une gamine restée en bas âge, familière et caressante.
Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut félicité Jahan de sa Fécondité, venir s'asseoir près de la jeune fille, pour s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'était noué entre eux. Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre, l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle passait son existence de fille innocente. Et il s'était d'abord intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée; puis, la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il avait conçu passionnément le dessein de l'éveiller à l'intelligence, à la vie, en l'aimant, en étant l'esprit, le cœur qui fécondent. Alors, ce que son frère n'avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d'amour. Déjà il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes les institutrices. Elle l'écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux clairs, dans son visage irrégulier, s'animaient peu à peu d'une flamme heureuse. C'était le miracle de l'amour, la création de la femme, au souffle de l'amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait bien chancelante, d'une si pauvre santé, qu'on tremblait toujours de la voir s'en aller en un léger soupir; et elle ne marchait certes pas encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'était tout de même plus la petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.
Jahan, qui était dans l'émerveillement du miracle commencé, s'approcha des jeunes gens.
—Hein? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit très couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la lecture?
Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire d'infinie reconnaissance.
—Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.
Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin, François s'arrêta devant une maquette qui s'était fendue, en séchant.
—Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une commande pour une Œuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouvé était si banal, que j'ai laissé s'abîmer la terre... Pourtant, je vais voir, il faut que je tâche de reprendre ça.
Dehors, Pierre eut l'idée de remonter jusqu'à la basilique du Sacré-Cœur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abbé Rose. Alors, lui et les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et, comme ils arrivaient en haut, devant l'église, dressant sa forêt d'échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui revenait de l'usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre à un fondeur.
—Ah! je suis content, s'écria-t-il dans une expansion qui le faisait rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais trouver, pour notre petit moteur... Dites au père que ça va bien et qu'il guérisse vite!
D'un mouvement brusque, d'un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux frères, François et Antoine, s'étaient serrés contre lui, étroitement. Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n'ayant plus qu'un cœur, qui battait d'une seule joie, à l'idée que le père serait réjoui, qu'une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout d'un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que s'embrasait leur amour filial.
—Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe, nous serions près de lui.
Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme celui-ci les regardait s'éloigner, dans la direction de la petite maison dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la tête, il ne vit plus, à l'autre bord du ciel, que la masse du Sacré-Cœur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce coin de l'horizon, de son énormité toute neuve.
Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble, qu'il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il s'était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l'air calme, les monuments semblaient des navires à l'ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont la haute mâture luisait à l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore n'avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain: la ville du travail manuel, là-bas, à l'est et au nord, avec le ronflement et les fumées des usines; la ville de l'étude, de l'intellectuel labeur, si calme, d'une si large sérénité, au sud, de l'autre côté du fleuve; tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du centre, où se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l'ouest son entassement de palais, dans l'incendie peu à peu sanglant de l'astre à son coucher.
Et Pierre, alors, du fond de sa négation, du néant où il était tombé par la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue, confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler même l'espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère, l'abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu'il croyait gâtée, retournée à l'erreur, à la pourriture ancienne, venait de se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer l'œuvre des aînés, en conquérant par l'unique science toute vérité et toute justice.
V
Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s'était réfugié chez son frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin. Mais, malgré l'impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux l'inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C'était toujours la même situation, s'éternisant: Salvat maintenant soupçonné, aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il, parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?
Pendant huit jours, la presse ne s'était occupée que du poinçon trouvé sous le porche de l'hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient visité l'usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné des dessins. Certains allaient jusqu'à faire une enquête personnelle, pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait l'impuissance des policiers, et toute une passion s'était rallumée pour cette chasse à l'homme, les journaux débordaient des imaginations les plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. La Voix du Peuple inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait soufflé la démence au travers d'une ville.
Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux, frémissant chaque fois à l'idée qu'il allait apprendre l'arrestation de Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les férocités qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute la tourbe soupçonnée d'anarchie, d'honnêtes ouvriers et des bandits, des illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge d'instruction Amadieu s'efforçait de transformer en une vaste association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait même lu son nom, cité à propos d'une perquisition chez un journaliste révolutionnaire de grand talent, dont il était l'ami. Son cœur bondissait de révolte, mais n'était-il pas prudent de patienter encore, au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure à l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et l'y arrêter, si elle l'y trouvait?
Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement enfermés, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce. Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées. On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit jardin un charme jeune, d'une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume, depuis qu'il avait quitté le lit, s'était installé surtout dans l'ancien laboratoire de leur père, transformé en vaste cabinet de travail. Tous les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient encore, et le fils venait d'y découvrir des études commencées, toute une lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu, c'était grâce à ce travail qu'il supportait patiemment sa réclusion volontaire. Assis de l'autre côté de la grande table, Pierre lisait aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre, se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait toujours! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence. Pourtant, ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie, l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se rencontraient, ils échangeaient un sourire, ils n'éprouvaient pas le besoin de se dire autrement combien ils s'étaient remis à s'aimer. C'était l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu'ils sentaient revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitrée s'ouvrait sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter l'oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande ville.
Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'étonnaient d'entendre un pas continu, au-dessus de leurs têtes. C'était Nicolas Barthès qui s'oubliait là, dans la chambre d'en haut, depuis que Théophile Morin l'avait amené, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte, disait-il, qu'on ne l'aperçût et qu'on ne le reconnût, d'une maison lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fenêtres. Cette hantise de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas, là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l'éternel prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les cachots de France, pour la liberté des autres, n'en ajoutait pas moins, dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le rythme même de tout ce qu'on espérait de bon et de grand, de tout ce qui ne viendrait sans doute jamais.
Les visites étaient rares, qui tiraient les deux frères de leur solitude. Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy venait moins souvent. Le plus assidu restait Théophile Morin, dont le discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir, à la même heure. Il avait pour Barthès le culte qu'on a pour un martyr, bien qu'il ne partageât pas ses idées. Il montait passer une heure près de lui, et sans doute l'un et l'autre parlaient peu, car pas un bruit ne sortait de la chambre. Lorsqu'il s'asseyait un instant dans le laboratoire, avec les deux frères, Pierre était frappé de son air de grande lassitude, les cheveux et la barbe d'un gris de cendre, la face éteinte, usée par le professorat. Et il ne voyait les yeux résignés se rallumer comme des braises, que lorsqu'il lui parlait de l'Italie. Un jour qu'il lui avait nommé Orlando Prada, le grand patriote, son compagnon de victoire, dans la légendaire expédition des Mille, il était resté stupéfait du brusque incendie d'enthousiasme qui faisait flamber son visage mort. Ce n'étaient que des éclairs, le vieux professeur bientôt reparaissait; et l'on ne retrouvait alors en lui que le compatriote et l'ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple étroit d'Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la révolte du pauvre contre le riche, le besoin d'une répartition équitable de la fortune. Mais les temps nouveaux l'effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par tempérament, jusqu'au bout des moyens révolutionnaires. Comte lui avait ensuite donné des certitudes inébranlables dans l'ordre intellectuel, il s'en tenait à la logique, à la claire et décisive méthode du positivisme, hiérarchisant toutes les connaissances, rejetant les inutiles hypothèses métaphysiques, convaincu que par la science seule se résoudrait le problème humain, social et religieux. Seulement, dans sa modestie, dans sa résignation, cette foi restée solide n'allait pas sans une secrète amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement à son but, Comte lui-même avait fini par le plus trouble des mysticismes, les grands savants étaient pris de terreur devant la vérité, les barbares enfin menaçaient le monde d'une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque réactionnaire en politique, résigné d'avance à la venue du dictateur qui remettrait un peu d'ordre, pour que l'instruction de l'humanité s'achevât.
Les autres visiteurs, parfois, étaient Bache et Janzen, qui arrivaient toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s'attardaient, certains soirs, dans le vaste cabinet de travail, à causer avec Guillaume, jusqu'à des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses petits yeux tendres à demi noyés dans la neige des cheveux et de la grande barbe, parlait d'une façon lente, onctueuse, interminable, dès qu'il exposait ses idées. Il ne faisait que saluer courtoisement Saint-Simon, l'initiateur, qui avait posé le premier la loi de la nécessité du travail, à chacun selon ses œuvres. Mais, lorsqu'il en venait à Fourier, sa voix s'attendrissait, il disait toute sa religion. Celui-ci était le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur dont le génie avait jeté la bonne semence du monde futur, en réglementant la société de demain, telle qu'elle s'établirait certainement. La loi d'harmonie était promulguée, les passions libérées enfin et sainement utilisées en allaient être les rouages, le travail rendu attrayant devenait la fonction même de la vie. Rien ne le décourageait: qu'une commune commençât à se transformer en phalanstère, le département entier suivrait bientôt, puis les départements voisins, puis la France. Il acceptait jusqu'à l'œuvre de Cabet, dont l'Icarie n'était point si sotte. Il rappelait la motion qu'il avait faite, en 1871, lorsqu'il siégeait à la Commune, pour que les idées de Fourier fussent appliquées à la République française; et il paraissait convaincu que les troupes de Versailles, en étouffant dans le sang l'idée communaliste, avaient retardé d'un demi-siècle le triomphe du communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il affectait de rire, ce qui ne l'empêchait pas d'être demeuré au fond un spirite impénitent. Depuis qu'il était conseiller municipal, il flottait d'une secte socialiste à une autre, selon qu'elles se rapprochaient plus ou moins de sa foi ancienne. Et il était tout entier dans ce besoin de foi, dans ce tourment du divin, qui, après lui avoir fait chasser Dieu des églises, le lui faisait retrouver dans le pied d'un meuble.
Janzen, lui, était aussi muet que son ami Bache était bavard. Il ne lâchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets, elles coupaient comme des sabres. Ses idées, ses théories en restaient un peu obscures, d'autant plus que sa difficulté à s'exprimer en français, reculait ce qu'il disait dans une sorte de brume. Il était de là-bas, très loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-être, on ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus les frontières son rêve de fraternité sanglante. Lorsque, très froid, sans un geste, avec sa face de Christ pâle et blond, il laissait tomber un de ses mots terribles, qui faisait place nette comme un coup de faux dans un pré, il n'en ressortait guère que la nécessité de raser ainsi les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d'un peuple jeune et meilleur. A chaque opinion de Bache, le travail rendu agréable par des règlements de police, le phalanstère organisé ainsi qu'une caserne, la religion restaurée en un déisme panthéiste ou spirite, il haussait doucement les épaules. A quoi bon de tels enfantillages, des raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul parti honnête était de la jeter à terre, pour reconstruire de toutes pièces, avec des matériaux neufs, la solide maison de demain? Sur la propagande par le fait; par les bombes, il se taisait, il avait un simple geste d'espoir infini. Il l'approuvait évidemment. Dans l'inconnu de son passé, la légende qui faisait de lui un des auteurs de l'attentat de Barcelone, mettait un éclat d'affreuse gloire. Un jour que Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis déjà dans une affaire de vol, l'avait nettement traité de bandit, il s'était contenté de sourire, en disant, de son air tranquille, que le vol n'était qu'une restitution forcée. Et, chez cet homme instruit, affiné, dont la vie de mystère cachait peut-être des crimes, mais pas un acte d'improbité basse, on sentait un théoricien implacable, têtu, résolu à mettre le feu au monde, pour le triomphe de l'idée.
Certains soirs, lorsque Théophile Morin se rencontrait avec Bache et Janzen, et que tous les trois et Guillaume s'oubliaient à causer très tard dans la nuit, Pierre les écoutait désespérément, du coin d'ombre où il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il s'était passionné, les premières fois, en homme qui, meurtri par ses négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s'étaient produites, pour tâcher d'en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis. Mais, dès les premiers pas, à les entendre tous les quatre discuter sans conciliation possible, il s'était rebuté, éperdu de nouveau. Après les échecs de son enquête à Lourdes, à Rome, dans cette troisième expérience qu'il faisait avec Paris, il comprenait bien que c'était tout le cerveau du siècle qui se trouvait en question, les vérités nouvelles, l'évangile attendu, dont la prédication allait changer la face de la terre. Et, brillant de trop de zèle, il passait d'une foi à une autre, rejetant celle-ci, pour en accepter une troisième. D'abord, s'il s'était senti positiviste avec Théophile Morin, évolutionniste et déterministe avec son frère Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l'avait ensuite attendri par son rêve fraternel d'un prochain âge d'or. Il n'était pas jusqu'à Janzen qui ne l'avait ébranlé un instant, si convaincu, d'une fierté si farouche, dans son rêve théorique, de l'individualisme libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n'avait plus vu que les contradictions, les incohérences chaotiques de l'humanité en marche. Ce n'était qu'un amoncellement continu de scories, où il se perdait. Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et, si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code d'enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa place en la déclarant l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en illuminé d'amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi, entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de conflit et d'aveuglement général, que les vérités apportées par eux en commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables. Et de là l'extraordinaire gâchis de l'heure présente, Bache avec Saint-Simon et Fourier, Théophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien à Mège, le député collectiviste, l'exécrant, le foudroyant, lui et le collectivisme d'Etat, comme ils foudroyaient d'ailleurs toutes les sectes socialistes actuelles, sans bien se rendre compte qu'elles étaient pourtant issues de leurs maîtres. Ce qui semblait donner raison au terrible et froid Janzen, quand il déclarait que la maison était irréparable, qu'elle croulait dans la pourriture et dans la démence, et qu'il fallait l'abattre.
Une nuit, après le départ des trois visiteurs, Pierre, resté avec Guillaume, le vit s'assombrir et marcher à pas lents. Sans doute il venait lui-même de sentir l'écroulement de tout. Et il continua de parler, sans même se rendre compte que son frère seul l'écoutait. Il dit son horreur de l'Etat collectiviste de Mège, l'Etat dictateur rétablissant plus étroitement l'antique servage. Toutes les sectes socialistes, qui s'entre-dévoraient, péchaient par l'arbitraire organisation du travail, asservissaient l'individu au profit de la communauté. C'était pourquoi, forcé de concilier les deux grands courants, les droits de la société, les droits de l'individu, il avait fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette anarchie où il rêvait l'individu délivré, évoluant, s'épanouissant, sans contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'était-ce pas la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour? Les minorités oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libéré des facultés et des énergies de chacun, arrivant à l'harmonie dans l'équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de l'humanité en marche. Il imaginait ainsi un peuple sauvé de la tutelle de l'Etat, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son être, s'entendait à son gré avec ses voisins, pour les mille nécessités de l'existence; et de là naissait la société, l'association librement consentie, des centaines d'associations diverses, réglant la vie sociale, toujours variables d'ailleurs, opposées, hostiles même; car le progrès n'était fait que de conflits et de luttes, le monde ne s'était créé que par le combat des forces contraires. Et c'était tout, plus d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au peuple, le légitime propriétaire, qui saurait en jouir justement, logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion. Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarité humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction universelle prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une famille étroite. Beau rêve, rêve très noble et très pur de la liberté totale, de l'homme libre dans la société libre, auquel devait aboutir un esprit supérieur de savant, après avoir parcouru les autres sectes socialistes, toutes entachées de tyrannie. Le rêve anarchique est sûrement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s'abandonner à l'espoir de cette harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur!
Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d'un songe, il regarda Pierre avec quelque effarement, dans la crainte d'en avoir trop dit, de l'avoir blessé. Pierre, ému, un instant conquis, venait de sentir se dresser en lui l'objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi l'harmonie n'avait-elle pas agi aux premiers jours du monde, à la naissance des sociétés? Comment la tyrannie avait-elle triomphé, livrant les peuples aux oppresseurs? Et, si l'on réalisait jamais ce problème insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pouvait promettre que l'humanité, obéissant aux mêmes lois, ne repasserait pas par les mêmes chemins? Elle était en somme aujourd'hui ce que la vie l'avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce qu'elle était. Recommencer, ah! oui! mais pour autre chose! Et cette autre chose était-elle vraiment dans l'homme, n'était-ce pas l'homme lui-même qu'il aurait fallu changer? Certes, repartir d'où l'on en était, pour continuer l'évolution commencée, quelle lenteur et quelle attente! Mais quel danger, quel retard même, si l'on revenait en arrière, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au milieu du chaos des décombres!
—Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bête de te fatiguer avec toutes ces choses qui ne te regardent pas!
Pierre allait se passionner, ouvrir son être, en montrer les affreux combats. Mais une pudeur encore le retint, son frère ne connaissait de lui que le mensonge du prêtre croyant, fidèle à sa foi. Et, sans répondre, il gagna sa chambre.
Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami, par la vieille servante. C'était Salvat. Et cela fut très simple.
—Il a voulu vous voir, expliqua Janzen à Guillaume. Je l'ai rencontré, il m'a supplié de l'amener ici, quand il a su votre blessure et votre inquiétude... Ce n'est guère prudent.
Guillaume, surpris, s'était levé, dans l'émotion que lui causait une pareille démarche; tandis que Pierre, bouleversé par l'entrée de cet homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.
—Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embêtement où je vous ai mis, car je n'oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour que tout le monde me jetait à la porte...
Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond d'une main dans l'autre.
—Alors, j'ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c'est là, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords, puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que vous n'avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que j'avais sur le cœur.
Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait toujours, à travers l'exécrable vision que son entrée venait d'évoquer en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'hôtel Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu'il fût là et qu'il eût les yeux humides?
Guillaume, touché, s'était approché pour serrer la main de l'homme.
—Je sais bien, Salvat, que vous n'êtes pas un méchant. Mais quelle bête et abominable chose vous avez faite, mon garçon!
Doucement, sans se fâcher, Salvat sourit.
—Oh! monsieur Froment, si c'était à refaire, je le referais. Ça, vous savez, c'est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je suis content.
Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se fût désintéressé, en désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'était assis, pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affolée de chien battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d'abord dans son sac à outils, puis sous son veston, et l'hôtel Duvillard dont la porte cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré le seuil, et le Cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe de bourgeois, et l'hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer, comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au fond de la Seine, il l'y avait jeté dans une haine brusque du travail qui n'arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite, l'explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles, où l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard, sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient filer, au moindre péril. Toute une complicité tacite l'avait, jusque-là, sauvé de la police. Fuir à l'étranger? il en avait bien eu l'idée un instant; mais son signalement devait être partout, on le guettait à la frontière, n'était-ce pas hâter son arrestation? Paris, c'était l'océan, nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus ni la volonté, ni l'énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu'on l'y arrêtât, à l'état dernier d'épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule, dans le rêve éveillé qui l'emportait.
—Et votre fille, votre petite Céline, demanda Guillaume, vous êtes-vous risqué à retourner la voir?
Salvat eut un geste vague.
—Non, que voulez-vous? Elle est avec maman Théodore. Des femmes, ça trouve toujours. Et puis, quoi? je suis fini, je ne puis plus rien pour personne. C'est comme si j'étais déjà mort.
Des larmes pourtant montaient à ses yeux.
—Ah! la pauvre petite! Je l'ai embrassée de tout mon cœur avant de partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim, peut-être que je n'aurais jamais eu l'idée de la chose.
Puis, il dit simplement qu'il était prêt à mourir. S'il avait fini par poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c'était qu'il le connaissait bien, qu'il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pères, à la Révolution, avaient dupé le peuple, en prenant pour eux tout le pouvoir et tout l'argent, qu'ils s'entêtaient, aujourd'hui, à garder, sans même vouloir en rendre les miettes. La Révolution, il l'entendait à sa manière, en illettré qui s'était instruit dans les journaux et dans les réunions publiques. Et il parlait de son honnêteté en se tapant du poing sur la poitrine, il n'admettait pas surtout qu'on doutât de son courage, parce qu'il avait fui.
—Je n'ai jamais volé personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux argousins, c'est qu'ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et de m'arrêter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu'ils ont ce poinçon et qu'ils me connaissent. Ça n'empêche qu'il serait bête de leur mâcher la besogne. Mais, si ce n'est pas demain, que ce soit donc après-demain, car je commence à en avoir assez, d'être traqué comme une bête et de ne plus savoir comment je vis.
Curieusement, Janzen avait cessé de feuilleter le livre d'images, pour le regarder. Un dédain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans son français hésitant:
—On se bat, on se défend, on tue les autres et on tâche de ne pas être tué. C'est la guerre.
Cela tomba dans le profond silence. Salvat ne parut pas avoir entendu, et il bégaya sa foi, en une phrase embarrassée de grands mots: le sacrifice de son existence, pour que la misère enfin cessât; l'exemple d'un grand acte donné, avec la certitude que d'autres héros naîtraient de lui, pour continuer la lutte. Et, dans cette foi très sincère, dans son illuminisme de rédempteur, entrait aussi l'orgueil du martyre, la joie d'être un des saints rayonnants et adorés de la naissante Eglise révolutionnaire.
Comme il était venu, il s'en alla. Quand Janzen l'eut repris, il sembla que la nuit qui l'avait amené, le remportait dans son inconnu. Et Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du cabinet, étouffant, en un brusque besoin d'air. La nuit de mars était très douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur mourante de Paris, invisible là-bas, à l'horizon.
Ainsi qu'à son habitude, Guillaume s'était mis à marcher lentement. Puis, il parla, oubliant de nouveau qu'il s'adressait à ce prêtre, qui était son frère.
—Ah! le pauvre être! comme l'on comprend son acte de violence et d'espoir! Tout son passé d'inutile travail, de misère sans cesse accrue, est là qui l'explique. Puis, il y a une contagion de l'idée, les réunions publiques où l'on se grise de mots, les conciliabules entre compagnons dans lesquels la foi s'affirme, l'esprit s'exalte... En voici un, par exemple, que je crois bien connaître. Il est bon ouvrier, sobre, brave. L'injustice l'a toujours exaspéré. Peu à peu, le désir du bonheur de tous l'a jeté hors du réel, dont il a fini par avoir l'horreur. Et comment veut-on qu'il ne vive pas dans le rêve, un rêve de rachat qui tourne à l'incendie et au meurtre?... Là, devant moi, je le regardais, il me semblait voir un des premiers esclaves chrétiens de l'ancienne Rome. Toute l'iniquité de la vieille société païenne, agonisante sous la pourriture de la débauche et de l'argent, pesait à ses épaules, l'écrasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchoté des paroles de délivrance et de rédemption, avec de misérables frères, au milieu des ténèbres. Et la soif du martyre le brûlait, il crachait à la face des Césars, il insultait les dieux, pour que l'ère de Jésus vînt abolir enfin l'esclavage. Et il était prêt à mourir sous la dent des bêtes.
Pierre ne répondit pas tout de suite. Déjà la propagande secrète, la foi militante des anarchistes l'avaient frappé, comme ayant des ressemblances avec celles des sectaires chrétiens, au début. Ceux-là, à l'exemple de ceux-ci, se jettent dans une espérance nouvelle, pour que justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparaît par lassitude de la chair, besoin d'autre chose, d'une foi candide et supérieure. C'était le jeune espoir, arrivant historiquement à son heure, ce rêve du paradis chrétien, ouvrant l'autre vie, avec ses compensations. Aujourd'hui que dix-huit siècles ont épuisé cet espoir, que la longue expérience est faite, l'éternel esclave dupé, l'ouvrier fait le nouveau rêve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l'au-delà est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu'elle soit renouvelée, rajeunie et vivace, dans le sens de la vérité conquise! Il n'y a là que l'éternelle lutte du pauvre et du riche, l'éternelle question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration des misérables est la même, la même affiliation, la même exaltation mystique, la même folie de l'exemple à donner et du sang à répandre.
—Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux être avec ces bandits, ces assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t'ai laissé parler, tu rêvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idéale, où chaque être serait libre dans la liberté de tous les êtres. Seulement, quelle abomination, quel soulèvement de la raison et du cœur, lorsque de la théorie on descend à la propagande, à la mise en pratique! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l'exécrable main qui agit, pour qu'elle tue ainsi les enfants, qu'elle enfonce les portes et qu'elle vide les tiroirs? Est-ce que tu acceptes cette responsabilité, est-ce que l'homme que tu es, ton éducation, ta culture, tout l'atavisme social que tu as derrière toi, ne se révolte pas, à l'idée de voler, de tuer?
Guillaume s'arrêta net, frémissant, devant son frère.
—Voler, tuer, non! non! je ne veux pas! Mais il faut tout dire, bien établir l'histoire de l'heure mauvaise que nous traversons. C'est une démence qui souffle, et la vérité est qu'on a fait le nécessaire pour la provoquer. Aux premiers actes, encore innocents, des anarchistes, la répression a été si dure, la police a si rudement malmené les quelques pauvres diables tombés dans ses mains, que toute une colère a monté peu à peu, pour aboutir aux horribles représailles. Songe donc aux pères battus, jetés en prison, aux mères et aux enfants crevant de faim sur le pavé, aux vengeurs affolés, que laisse derrière lui chaque anarchiste mourant sur l'échafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie anarchiste. Et puis, tiens! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son crime? De nos siècles d'impudence et d'iniquité, de tout ce que les peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent, l'impatience de jouir, le mépris du faible, le monstrueux spectacle que présente notre société en décomposition.
Il s'était remis à marcher lentement, il continua comme s'il eût réfléchi à voix haute.
—Ah! pour en venir où j'en suis, que de réflexions, que de combats! Je n'étais qu'un positiviste, moi, un savant tout à l'observation et à l'expérience, n'acceptant rien en dehors du fait constaté. Scientifiquement, socialement, j'admettais révolution simple et lente, enfantant l'humanité comme l'être humain lui-même est enfanté. Et c'est alors que, dans l'histoire du globe, puis dans celle des sociétés, il m'a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque éruption, qui a marqué chaque phase géologique, chaque période historique. On en arrive ainsi à constater que jamais un pas n'a été fait, un progrès accompli, sans l'aide d'épouvantables catastrophes. Toute marche en avant a sacrifié des milliards d'existences. Notre étroite justice se révolte, nous traitons la nature d'atroce mère, mais si nous n'excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en savants prévenus, lorsqu'il éclate... Et puis, ah! et puis, je suis peut-être un rêveur comme les autres, j'ai mes idées.
Et, d'un grand geste, il avoua le rêveur social qu'il était, à côté du savant scrupuleux, très méthodique, très modeste devant les phénomènes. Son effort constant était de tout ramener à la science, et il avait un grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature, l'égalité, ni même la justice, dont le besoin le hantait, socialement. C'était là son désespoir, de ne pas arriver à mettre d'accord sa logique d'homme de science et son amour d'apôtre chimérique. Dans cette dualité, la haute raison faisait sa tâche à part, tandis que le cœur d'enfant rêvait de bonheur universel, de fraternité entre les peuples, tous heureux, plus d'iniquités, plus de guerre, l'amour seul maître du monde.
Mais Pierre, resté près de la grande baie ouverte, les yeux dans la nuit, vers Paris, d'où montaient les derniers grondements de l'âpre soirée, était envahi du flot débordant de son doute et de son désespoir. C'était trop, ce frère tombé chez lui avec ses croyances de savant et d'apôtre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la pensée contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l'exaspération de son acte de fou. Et, lui, qui les avait tous écoutés jusque-là, muet, sans un geste, qui s'était caché de son frère, réfugié en son mensonge hautain de bon prêtre, se sentit brusquement le cœur soulevé d'une telle amertume, qu'il ne put mentir davantage. Et ce fut dans une débâcle de colère et de douleur que son secret lui échappa.
—Ah! frère, si tu as ton rêve, moi j'ai ma plaie au flanc, qui m'a rongé et m'a laissé vide... Ton anarchie, ton rêve de juste bonheur, auquel Salvat travaille à coups de bombe, mais c'est la démence finale qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas? Le siècle s'achève dans les décombres, voici plus d'un mois que je vous écoute, Fourier a ruiné Saint-Simon, Proudhon et Comte ont démoli Fourier, tous entassent les contradictions et les incohérences, ne laissent qu'un chaos, parmi lequel on n'ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les plus raisonnables conduisent à la dictature, les autres ne sont que des rêveries dangereuses. Et il n'y a plus, au bout d'une telle tempête d'idées, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d'achever le vieux monde, en le réduisant en poudre... Ah! je la prévoyais, je l'attendais, cette catastrophe dernière, ce coup de folie fratricide, l'inévitable lutte des classes, où notre civilisation devait sombrer. Tout l'annonçait, la misère d'en bas, l'égoïsme d'en haut, les craquements de la vieille maison humaine près de crouler sous trop de crimes et trop de douleur. Quand je suis allé à Lourdes, c'était pour voir si le Dieu des simples d'esprit ferait le miracle attendu, rendrait la croyance des premiers âges au peuple révolté d'avoir tant souffert. Et quand je suis allé à Rome, c'était dans la naïve espérance d'y trouver la religion nouvelle, nécessaire à nos démocraties, celle qui pouvait seule pacifier le monde, en le ramenant à la fraternité de l'âge d'or. Mais quelle imbécillité était la mienne! Ici et là, je n'ai fait que toucher le fond du néant. Où je rêvais si ardemment le salut des autres, je n'ai réussi qu'à me perdre moi-même, comme un navire qui coule à pic, dont jamais plus on ne retrouvera une épave. Un lien me rattachait encore aux hommes, la charité, les blessures pansées, soulagées, guéries peut-être à la longue; et cette dernière amarre a été coupée, la charité inutile et dérisoire devant la haute et souveraine justice qui s'impose, que nul ne peut plus retarder à cette heure. C'est fini, je ne suis que cendre, un sépulcre vide, dans mon abominable détresse intérieure. Je ne crois plus à rien, à rien, à rien!
Pierre s'était dressé, les deux bras ouverts, comme pour en laisser tomber l'immense néant de son cœur et de son cerveau. Et Guillaume, bouleversé devant ce farouche négateur, ce nihiliste désespéré, qui se révélait à lui, s'approcha, frémissant.
—Que dis-tu, frère? Toi que je croyais si ferme, si calme en ta croyance! toi le prêtre admirable, le saint que toute cette paroisse adore! Je ne voulais pas même discuter ta foi, et c'est toi qui nies tout, qui ne crois à rien!
Pierre, lentement, élargit de nouveau les bras dans le vide.
—Il n'y a rien, j'ai tâché de tout savoir, et je n'ai trouvé que l'abominable douleur de ce rien qui m'écrase.
—Ah! mon Pierre, mon petit frère, que tu dois souffrir! La religion est-elle donc plus desséchante que la science, puisqu'elle t'a dévasté à ce point, lorsque je suis resté, moi, un vieux fou encore plein de chimères!
Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d'une pitié terrifiée, en face de cette figure de grandeur et d'épouvante, celle du prêtre incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de son mensonge. Et que ce mensonge devait peser à sa conscience, pour qu'il se confessât de la sorte, en une telle débâcle de tout son être! Jamais il ne l'aurait fait un mois plus tôt, dans la sécheresse de son orgueilleuse solitude. Pour parler, il fallait déjà que bien des choses l'eussent remué, sa réconciliation avec son frère, les conversations qu'il entendait chaque soir, ce drame terrible auquel il était mêlé, et ses réflexions sur le travail en lutte contre la misère, et l'espoir sourd que lui remettait au cœur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans l'excès même de sa négation, ne s'indiquait pas le frisson d'une foi nouvelle?
Guillaume dut le comprendre, en le sentant frémir d'une telle tendresse inassouvie, au sortir de son farouche silence, gardé si longtemps. Et il le fit asseoir près de la fenêtre, il s'assit à son côté, sans lui lâcher les mains.
—Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frère! Je ne te quitte plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te connais toi-même. Tu n'as jamais souffert que du combat de ton cœur contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera entre eux, où tu aimeras ce que tu comprendras.
Et, plus bas, avec une tendresse infinie:
—Vois-tu, notre pauvre mère, notre pauvre père, eh bien! ils continuent leur lutte douloureuse en toi. Tu étais trop jeune, tu n'as pu savoir. Moi, je les ai connus si misérables, lui malheureux par elle, qui le traitait en damné, elle souffrant de lui, dont l'irréligion la torturait! Quand il a été mort, foudroyé ici même par une explosion, elle a vu là un châtiment de Dieu, il est resté le spectre coupable rôdant par la maison. Et quel honnête homme il était pourtant, quel bon et grand cœur, quel travailleur éperdu du désir de la vérité, ne voulant que l'amour et le bonheur de tous!... Depuis que nous passons nos soirées ici, je le sens bien qui revient, son ombre nous enveloppe, il s'est réveillé autour de nous, en nous; et, elle aussi, la sainte et douloureuse femme, elle renaît, elle est là toujours, nous baignant de sa tendresse, pleurant, s'obstinant à ne pas comprendre... Ce sont eux qui m'ont retenu si longtemps peut-être, et qui, en ce moment encore, sont présents pour mettre ainsi tes mains dans les miennes.
Pierre, en effet, crut sentir passer, sur lui et sur Guillaume, les souffles de vigilante affection, que ce dernier évoquait. Et c'était tout l'autrefois, toute leur jeunesse refleurie, dont ils jouissaient délicieusement, depuis que la catastrophe les avait enfermés là. La petite maison entière revivait les jours de jadis, rien n'était d'une plus exquise douceur, si triste et si frissonnante d'espoir.
—Tu entends, petit frère? Il faudra bien que tu les réconcilies, car ils ne peuvent se réconcilier qu'en toi. Tu as son front, à lui, d'une solidité inexpugnable de tour, et tu as sa bouche, ses yeux d'irréalisable tendresse, à elle. Tâche donc de les mettre d'accord, en contentant un jour, selon ta raison, cette faim éternelle d'aimer, de te donner et de vivre, que tu te meurs de n'avoir pu satisfaire. Ta misère affreuse n'a pas d'autre cause. Reviens à la vie, aime, donne-toi, sois un homme!