IX
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Hector attendit que la porte se fût refermée, puis, quand il fut seul avec la reine, il lui dit:
—Madame, on a trouvé votre gant dans la mine.
—Je le sais, dit la reine.
—Ce gant, vous l’avez perdu au bal.
—Je le sais encore.
—Un homme l’a ramassé.
La reine lui jeta un regard de mépris:
—C’était vous, n’est-ce pas?
—C’était lord Bothwell.
—Vous mentez!
—Plût à Dieu! murmura Hector; car alors, lord Bothwell ne serait point un lâche et un misérable; lord Bothwell ne menacerait pas l’honneur, le repos de la reine.
La reine sourit avec dédain:
—Est-ce la jalousie qui vous fait parler, monsieur? demanda-t-elle.
Hector porta la main à son cœur:
—Vous me faites mal... madame, murmura-t-il avec douceur.
—Ah! dit-elle froidement; je vous fais mal?
—C’est lord Bothwell qui a assassiné le roi, reprit Hector; doutez-en, peu m’importe! j’ai fait le sacrifice de ma vie, madame, j’ai refusé de fuir tout à l’heure, et ce n’est point ma grâce que je viens chercher ici!
—Qu’y venez-vous donc faire, monsieur?
—Je venais y tuer lord Bothwell.
—Le tuer!
—Oui, madame, car lord Bothwell c’est votre honneur foulé aux pieds, c’est le mépris de l’Europe tombant sur vous, la haine de votre noblesse vous écrasant, vos sujets vous livrant à la reine d’Angleterre, votre implacable ennemie... lord Bothwell, c’est la trahison, la fausseté, le crime, l’infamie... lord Bothwell...
La reine étendit la main:
—Assez, monsieur, assez, murmura-t-elle, je ne vous crois pas!
—Oh! croyez-moi, madame, croyez-moi, reprit-il avec des sanglots dans la voix—au nom de cette tête que j’ai donnée pour vous sauver... au nom de cet amour...
Hector avait à peine prononcé ce mot qu’il se sentit frémir et trembler, et alla s’appuyer au mur, défaillant et pâle.
Ce mot d’amour fit tressaillir la reine; le courroux brilla dans son regard, et elle lui dit avec cette froide cruauté que les femmes seules possèdent:
—Cet amour vous égare, monsieur...
Ce mot, le ton avec lequel il fut dit, le geste qui l’accompagna, produisirent sur Hector l’effet de la foudre, un nuage passa sur ses yeux, son front se mouilla, il pirouetta sur lui-même et s’affaissa sur le sol.
En ce moment la porte s’ouvrit et Bothwell entra avec quatre gardes du corps.
La reine était pâle et oppressée.
A ses yeux, Hector était un assassin—elle ne croyait pas un mot de ce qu’il lui avait dit.
Mais c’était un assassin dont l’amour avait armé le bras; c’était un téméraire qui avait osé l’aimer et que son amour avait rendu criminel.
C’était cet amour encore qui l’amenait ici, qui le faisait calomnier Bothwell...
C’était cet amour qu’elle venait de flageller impitoyablement, et qui le jetait ainsi dans cette douleur morne et désespérée, dans cette prostration morale et physique où elle le voyait.
Elle en eut presque pitié; et sans l’arrivée subite de Bothwell, peut-être lui eût-elle tendu la main pour le relever.
Mais Bothwell entra l’œil étincelant, le sourcil froncé. Bothwell le désigna aux soldats et leur dit:
—Emparez-vous de cet homme!
Ils soulevèrent Hector toujours affaissé sur lui-même; ils le garrottèrent.
Hector n’opposa aucune résistance.
—Madame, dit alors Bothwell, ce misérable vous a offensée, mais pardonnez-lui, il est fou!
—Je lui pardonne, dit la reine avec douceur.
Ces mots galvanisèrent Hector. Il se redressa soudain, jeta un regard chargé de haine sur Bothwell, et voulut s’élancer sur lui.
Mais il était garrotté, et il n’avait plus son poignard.
—Où désirez-vous qu’on le conduise? demanda lord Bothwell.
—Au château de Dunbar, répondit la reine.
Puis, la pitié se faisant jour de nouveau dans son cœur, elle ajouta:
—Si je lui faisais grâce?
Hector frissonna; Bothwell pâlit.
—Y pensez-vous, madame? murmura Bothwell.
—Il est si jeune...
—C’est l’assassin du roi.
La reine tremblait et redevenait femme.
—Madame, lui dit Hector fièrement, je vous ai dit la vérité, vous n’avez point voulu me croire. Je voulais vous sauver, vous êtes sourde! Il faut que je meure, maintenant, car mon sang est nécessaire à votre honneur, et fermera la bouche à ceux qui vous ont calommiée. Madame, je ne vous demande ni pardon, ni pitié, mais regardez bien cet homme...
Et Hector désigna Bothwell du regard.
—Cet homme est un lâche et un assassin! poursuivit-il; cet homme dit vous aimer...
—Taisez-vous! dit impérieusement la reine.
Et la pitié s’en alla une fois encore, son cœur se ferma.
Elle lui tourna le dos et dit à Bothwell:
—Donnez-moi votre bras et appelez mes femmes.
—Montez à cheval! ordonna Bothwell aux gardes, et conduisez sur l’heure ce prisonnier au château de Dunbar. Cet homme est l’assassin du roi, vous en répondez sur votre tête.
La reine s’appuya sur le bras de Bothwell et fit un geste.
A ce geste les gardes entraînèrent Hector qui les suivit sans résistance, murmurant avec désespoir:
—Elle ne me croit pas! elle ne me croit pas!
—Milord, dit la reine a Bothwell, vous m’avez fait ce soir d’étranges aveux...
—Sincères, madame.
—Je veux le croire, mais il faut vous éloigner.
—Partir?
Et Bothwell eut un accent de douleur dans la voix.
—Il le faut.
—Vous voyez bien que j’avais raison, tout à l’heure, quand je voulais m’exiler moi-même. C’est vous, maintenant, qui m’éloignez.
—Allez prendre le commandement des troupes qui sont aux frontières.
—Je m’y ferai tuer, madame.
—Vous ne le ferez pas...
—Pourquoi exigez-vous que je vive?
—Parce qu’on ne meurt pas d’amour.
—Quand on espère, peut-être...
—Eh bien!...
La reine hésita.
—Eh bien? demanda Bothwell.
—Espérez! murmura-t-elle, et partez!
La reine abandonna le bras du lord, et comme si elle eût regretté le mot fatal qui lui échappait, elle s’enfuit.
Bothwell demeura seul, ivre, fasciné, la tête en feu.
Il porta alternativement la main à son front et à son cœur—à son cœur qui éclatait, à son front qui brûlait—et il s’écria enfin, après un moment de silence:
—Le trône est à moi!