XV
Reading edition
Il est nécessaire de revenir sur nos pas pour expliquer cette étrange méprise dont Hector et ses frères venaient d’être victimes, et de nous reporter au moment où Bothwell, après avoir remis le condamné aux mains d’Henry et de Gaëtano, rentra dans son appartement.
Quand la porte se fut refermée, on s’en souvient, le lord appela son valet de chambre et se fit ostensiblement déshabiller et mettre au lit.
Puis il ordonna qu’on l’éveillât à l’heure de l’exécution, et qu’en attendant on le laissât seul.
On avait bien placé sur son guéridon le verre de vin d’Espagne, mais le lord oublia d’y tremper ses lèvres. Il avait bien autre chose en tête, vraiment! car, à peine le valet fut-il parti, qu’il souffla sa lampe, sortit du lit sans bruit, se traîna à pas de loup jusqu’à la porte de la troisième pièce où travaillait son secrétaire et frappa doucement.
Le secrétaire ouvrit et Bothwell entra.
Le secrétaire était un homme d’environ quarante-cinq ans, assez maigre, assez bien pris, et absolument de la même taille que Bothwell.
La tête seule différait; elle était brune de peau et de cheveux, tandis que Bothwell était blond et avait le teint rosé.
—Maître Wilkind, dit le lord en refermant la porte avec précaution, vous êtes ambitieux, n’est-ce pas?
—Certes, milord, répondit Wilkind avec un sourire béat, il fallait l’être, et beaucoup, pour servir Votre Honneur comme je l’ai fait, en mettant moi-même le feu à cette mèche soufrée, qui a dû procurer au feu roi d’Écosse un très vilain quart d’heure.
—Et votre ambition n’est point satisfaite encore?
—Votre Honneur songe à moi, j’en suis sûr.
—Vous voulez faire votre fortune, n’est-ce pas?
—La plus grande possible. Par exemple, si Votre Honneur devient roi d’Écosse, il me semble qu’il pourrait... m’octroyer... un portefeuille...
—Un portefeuille? Oh! oh! maître Wilkind.
—Oh! celui des finances... celui-là seulement.
—Raillez-vous, messire Wilkind?
—Mon Dieu! murmura ingénûment Wilkind, lord Douglas, par exemple, s’il me refusait un portefeuille, me donnerait beaucoup d’or, j’en suis sûr, si je lui faisais quelques confidences...
Bothwell se mordit les lèvres.
—Silence! dit-il, tu seras ministre... Mais si c’était à recommencer, je ferais moi-même mes affaires... Ce secret n’est plus le mien.
—Il est le nôtre, monseigneur. D’ailleurs, vous avez fort bien fait de me confier le soin des poudres. On ne sait pas ce qui eût pu arriver... Une explosion trop prompte, un grain de fumée sur votre visage... il n’y a que les pauvres diables comme moi qui réussissent dans ces sortes d’affaires...
—Assez, dit sèchement Bothwell. Passons aux choses importantes. C’est cette nuit que j’enlève la reine.
—Déjà?
—Sans doute. Mais il y a des précautions à prendre... Les gardes me détestent et ils la défendront à outrance...
—Il y aura donc un combat?
—Sans merci. C’est pour cela que j’ai demandé à la reine, pour la garde du château, les trois compagnies de ses gardes les plus turbulentes, ne lui en laissant qu’une à Glascow.
Wilkind s’inclina.
—Votre Grâce a un génie sans égal, murmura-t-il.
—La reine, poursuivit Bothwell, partira demain avant le jour, en litière, de Glascow pour Stirling. Une trentaine de gardes seulement l’escorteront. Au point du jour, le cortége atteindra la vallée de l’Aigle-Noir, où je me trouverai embusqué avec le régiment d’Écosse-Cavalerie, que j’ai gagné à ma cause et qui m’est tout dévoué. La lutte sera terrible, mais elle sera courte; je ferai la reine prisonnière, je l’emmènerai à Dunbar, je l’y tiendrai enfermée, et alors... comme l’Écosse et l’Europe le sauront, Marie Stuart m’épousera pour mettre, aux yeux de l’Europe et de l’Écosse, son honneur de reine à couvert.
—Admirable! s’écria Wilkind.
—Mais, ajouta Bothwell, les niaiseries, les riens sont d’ordinaire la pierre d’achoppement des grandes entreprises: ces trois compagnies de gardes écossaises que j’ai ici sont bien moins à mes ordres, tout régent d’Écosse que je suis, que je ne suis, moi, leur prisonnier: elles me surveillent, elles m’observent... Si je pars ostensiblement pour me mettre à la tête d’Écosse-Cavalerie, dix hommes me suivront et m’épieront de loin, donneront l’alarme et perdront tout!
—C’est juste, cela, milord.
—C’est pour cela que j’ai pris mes précautions. Tu sais qu’il y a une loi écossaise qui enjoint à tout gouverneur, commandant de forteresse, d’assister, de sa personne, aux exécutions capitales?
—Sans doute, milord.
—C’est précisément pour cela que j’ai donné ordre que le prétendu meurtrier du roi fût exécuté au point du jour; rien que pour cela, entre nous, car l’affaire n’était pas pressée...
—Mais, dit Wilkind, Votre Grâce ne pourra assister à l’exécution puisqu’elle part?
—Non, mais tu y assisteras, toi.
—Moi?
—Sans doute; tu vas te coucher dans mon lit, tu t’envelopperas dans les courtines et tu attendras qu’on t’éveille. Tu ordonneras alors, en déguisant ta voix le plus possible, qu’on te laisse, tu revêtiras mes habits, tu te couvriras de mon manteau de duc et pair d’Écosse, et mon chapeau rabattu sur tes yeux, tu assisteras de la fenêtre à la mort de cet imbécile.
—J’obéirai à Votre Honneur.
—Moi, dit Bothwell, je vais m’esquiver par un escalier secret et un boyau souterrain;—à deux lieues d’ici, je trouverai une escorte d’Écosse-Cavalerie.
—Si Votre Grâce est roi, je serai ministre?
—Foi de lord!
—Ministre des finances?
—Oh! oh! fit le duc, nous sommes donc bien avide?
Wilkind se troubla.
—Non, dit-il, mais j’ai l’esprit mathématique.
—Eh bien! nous verrons... murmura Bothwell en riant. Donne-moi tes habits et ton manteau.
Tandis que le lord endossait les chausses et le pourpoint de son secrétaire, maître Wilkind, déshabillé à son tour, se glissait dans le lit.
—Monseigneur! dit-il à voix basse.
—Que veux-tu?
—Votre Grâce a l’habitude de prendre un verre de vin d’Espagne en se couchant, n’est-ce pas?
—Oui... Eh bien?
—Eh bien! je réfléchis que puisque je joue, à cette heure, le rôle de Votre Grâce, le verre de vin en question ne peut m’être nuisible.
—Il est plein sur mon guéridon... prends-le.
Wilkind, à l’aide du faible rayon de lumière qui passait au travers de la porte entre-bâillée, aperçut le gobelet d’or, le saisit à deux mains et le vida d’un trait. Puis il s’endormit en murmurant:
—Je serai ministre des finances et je ferai ma fortune!
Mais le hatchis aidant, le rêve de Wilkind prit bientôt des proportions moins mesquines; de ministre des finances qu’il était d’abord, il se fit bientôt roi d’Écosse, puis il peupla les caves de ses châteaux royaux d’innombrables trésors, et il arriva enfin à prendre des bains de pistoles et à ferrer ses chevaux avec des lingots.
Nos lecteurs savent le reste, et comment le pauvre diable acheva son rêve, grâce à la hache du bourreau d’Edimbourg.
Tandis que Wilkind s’endormait, Bothwell, revêtu de ses habits, sortait du château et trouvait un cheval tout sellé à une poterne.
Il sauta dessus, le mit au galop et prit la route de Glascow.
A un quart de lieue du château, il quitta la route, se jeta dans un chemin de traverse et entra dans la forêt.
Là, il se dirigea vers la hutte de ce bûcheron qui l’avait deux fois déjà accueilli, lors de ses rencontres avec la reine.
Il y avait nombreuse compagnie dans la hutte: une douzaine de dragons d’Écosse-Cavalerie se chauffaient à l’entour de l’âtre, tandis que leurs chevaux, piaffaient, attachés aux arbres voisins.
Bothwell ne prit point le temps de mettre pied à terre.
—A cheval, messieurs! dit-il.
Les dragons se levèrent aussitôt, mirent le pied à l’étrier, et se rangèrent aux côtés du régent d’Écosse.
Bothwell, escorté par eux, reprit sa route au galop, à travers les hautes futaies de la forêt.
Bientôt à la forêt succéda une petite plaine, puis une vallée étroite et sauvage encaissant un torrent, enfin une seconde forêt plus épaisse et plus sombre que celle de Dunbar.
Bothwell y pénétra sans hésiter, gagna un carrefour et s’y arrêta.
Alors il fit un signe à l’un de ses hommes, qui avait une trompe de chasse sur l’épaule, et le dragon sonna une fanfare. A cette fanfare répondit, dans le lointain, un hallali bruyant.
—Écosse est là! dit Bothwell.
Et il poussa son cheval.
Au bout d’une demi-heure, en effet, le futur mari de la reine atteignait les avant-postes du camp improvisé par le régiment d’Écosse-Cavalerie. Il était alors trois heures du matin, le jour naissait, et c’était à peu près le moment où le malheureux Wilkind recevait cet étrange sacre que vous savez des mains de M. d’Edimbourg.
Sa Majesté la reine d’Écosse était sur pied à deux heures du matin, et le château royal de Glascow, où se sont passées les premières scènes de notre récit, était en émoi dès cette heure matinale.
La reine partait pour Stirling, où elle allait voir son fils, le futur roi d’Écosse et d’Angleterre.
Une litière était prête, une compagnie des gardes à cheval rangée, le pistolet au poing des deux côtés de la litière.
La reine ne descendait point encore, cependant, et demeurait pensive et irrésolue, pâle et frémissante devant la glace où, à l’aide de ses camérières, elle venait de terminer sa toilette de voyage.
—Betsy, dit-elle enfin à la plus jeune de ses femmes, vous ne m’accompagnerez pas...
La jeune lady la regarda avec étonnement:
—Pourquoi cela, madame?
La reine hésita:
—Parce que je ne le veux pas! dit-elle brusquement en détournant la tête.
Puis, comme Betsy semblait, d’un œil effrayé, l’interroger sur cette sévère détermination, elle ajouta:
—Laissez-moi, je veux être seule.
La jeune femme sortit éperdue.
—Pauvre enfant! murmura Marie, pourquoi l’ai-je grondée? Je ne veux pas qu’elle me suive, mais c’est parce que je l’aime, parce qu’il y aura une lutte terrible, du sang versé...
La reine s’arrêta soudain.
—Du sang versé! s’écria-t-elle frissonnante, et c’est moi qui en serai la cause, c’est pour moi... c’est moi qui vais sacrifier mes meilleurs gentilshommes?...
Par un élan de remords, la reine rejeta vivement sur un siége le manteau de fourrure dont elle s’était déjà enveloppée.
—Non, jamais! murmura-t-elle, jamais!...
Mais en ce moment, dans le cœur troublé de la reine une voix s’éleva, celle de son amour,—devant son œil éperdu, une ombre passa, celle de Bothwell...
Et elle étendit la main vers son manteau pour le ressaisir; puis elle hésita, le repoussa de nouveau, le saisit encore...
Une fois encore peut-être, la sueur de l’angoisse et du remords au front, elle allait le repousser, quand la porte s’ouvrit, et le capitaine des gardes entra.
—On attend Votre Majesté, dit-il avec respect.
—Je vous suis, murmura la reine chancelante.
Il lui offrit son bras, elle s’y appuya en tremblant. Pendant le trajet qu’elle eut à faire de son appartement à sa litière, son amour et sa raison se livrèrent une dernière, une suprême lutte... la raison fut vaincue, et avec elle l’humanité, cette vertu des rois. L’amour, ou plutôt l’infâme habileté de Bothwell triomphaient. La litière s’ébranla, les gardes se placèrent aux portières. Ils étaient une trentaine environ, tous armés jusqu’aux dents, la tête haute, la mine fière et vaillante, le poing sur la hanche comme il convient à ces soldats d’élite dont la noble mission est de garder les rois.
Le cortége traversa les rues silencieuses de Glascow, et sortit de la ville.
La reine était seule dans sa litière.
La solitude, unie au silence de la nuit, que troublait seul le pas égal et cadencé des chevaux piétinant sur la terre gelée, vinrent bouleverser de nouveau l’esprit timoré de Marie.
Ses hésitations, ses remords la reprirent plus tenaces et plus implacables; vingt fois elle fut sur le point d’ordonner le retour sous le prétexte futile d’une indisposition; vingt fois elle fut dominée par la passion. Au jour naissant, la litière royale et son escorte s’engagèrent dans la Vallée-Noire.
C’était une gorge étroite et sombre, empruntant sa qualification à deux forêts de sapins étendant leur manteau noir sur les flancs escarpés de deux hautes montagnes qui l’enserraient tout entière.
Un torrent roulait au milieu avec un lugubre et strident fracas. Ce torrent était bordé à droite et à gauche de grandes touffes d’arbousiers et de lianes grimpantes qui entrelaçaient leurs réseaux de l’une à l’autre rive.
Ces touffes gigantesques cachaient une moitié des dragons d’Écosse-Cavalerie.
—Où sommes-nous? demanda la reine, que ce site sauvage impressionnait.
—Dans la Vallée-Noire, répondit un garde.
La reine tressaillit.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, ayez pitié de moi.
Presque au même instant un coup de feu se fit entendre, le garde qui courait en éclaireur tomba, et une escouade de dragons se montra hors du fourré.
La reine acheva de perdre la tête...
Le capitaine des gardes accourut:
—Madame, dit-il, nous sommes enveloppés.
—Par qui? fit elle avec terreur.
—Par le régiment des dragons d’Écosse-Cavalerie.
—Que me veut-il?
—Je n’en sais rien.
—Qui le commande?
—Je l’ignore; et j’attends les ordres de Votre Majesté.
La reine poussa un cri sourd.
—J’ai la tête perdue, murmura-t-elle, rendez-vous, rendez-vous sans coup férir!
Le capitaine des gardes était un gentilhomme français, un vieux soldat trempé aux luttes héroïques, et qui avait suivi en Écosse la jeune veuve du roi de France. A cet ordre de la reine: rendez-vous! il haussa les épaules et répondit:
—Vous savez, madame, que le gentilhomme qui se rend est déshonoré...
Et comme la reine ne répondait pas, et, le front dans ses mains, était en proie aux angoisses du remords et de la terreur, il ajouta:
—Et vous savez aussi, madame, que vos gardes sont tous gentilshommes.
La reine frissonnait et se taisait.
—Gardes! ordonna le capitaine, formez le carré, flamberge au vent, et pistolet au poing!
La manœuvre s’exécuta avec une promptitude admirable, la litière royale fut placée au centre du carré, et les soldats de la reine attendirent, calmes et forts, le choc de l’ennemi.
Alors le capitaine dépêcha l’un deux, avec un mouchoir blanc au bout de son épée, en signe de trêve, et le garde courut ventre à terre jusqu’aux premières lignes des dragons, qui s’étaient lentement rangés en bataille, aux ordres d’un chef inconnu et masqué, et se déployaient dans le milieu et sur les flancs de la vallée.
—Que voulez-vous? demandèrent les dragons au parlementaire.
—Et vous-mêmes? fit le garde.
—Vous interdire le passage.
—Savez-vous qui nous escortons? reprit le garde avec colère.
—Oui, dit un officier;—la reine.
—Eh bien! reprit le garde, puisque vous le savez, retirez-vous!
—Non! dit résolûment l’officier.
Le garde pâlit.
—Comment se nomme ce régiment? fit-il avec dédain.
—Écosse-Cavalerie.
—C’est donc un régiment écossais?
—Oui.
—Alors il est au service de la reine?
—Nous ne le nions pas.
—Eh bien! quand la reine ordonne, ceux qui mangent son pain lui doivent obéir. Arrière!
Nul dragon ne bougea.
—Vous êtes donc rebelles?
—Peut-être...
Le garde n’ajouta pas un mot, il éperonna son cheval, reprit au galop la route qu’il avait suivie, rendit compte de son infructueuse mission et rentra dans le carré.
Alors, comme les dragons continuaient à demeurer immobiles à leur poste, et ne faisaient nullement mine de vouloir attaquer les premiers,—ce furent les gardes qui, malgré leur petit nombre, marchèrent à leur rencontre, laissant la litière en arrière avec cinq d’entre eux pour la garder.
Le choc fut terrible.
Les deux troupes, dédaignant le pistolet, se heurtèrent, l’épée à la main, comme deux murailles d’acier qui marcheraient l’une vers l’autre.
La vallée, nous l’avons dit, était étroite; les dragons, quoique bien supérieurs en nombre, ne pouvaient s’y déployer aisément, et le combat qui s’engagea alors fut semblable à une nouvelle bataille des Thermopyles.
Le capitaine des gardes se fit tuer le premier; mais, avant d’expirer, il dit à celui de ses hommes qui le soutint dans ses bras:
—Cours vers la reine, fais-la rentrer au galop. Ce n’est plus une fuite, c’est une retraite.
Le garde partit. Au lieu de cinq, la reine avait désormais six défenseurs.
Ils entourèrent étroitement la litière, et tandis que leurs camarades se faisaient tuer un à un sans pouvoir entamer cette ligne d’airain que les dragons avaient formée sur les deux rives du torrent, ils rétrogradèrent, lentement d’abord, puis plus vite, et prirent enfin le galop.
Mais aussitôt un gros de dragons d’une vingtaine d’hommes se détacha du premier escadron, ayant à sa tête le personnage masqué qui avait constamment donné des ordres, et se mit à leur poursuite. Un moment ils luttèrent de vitesse, mais enfin les dragons arrivèrent à portée de pistolet et firent feu.
Les gardes, dont aucun ne tomba, ripostèrent.
Six hommes contre vingt!
Et cependant, la lutte qui s’engagea en cet instant dura vingt minutes; sept hommes tombèrent parmi les dragons, un seul garde fut atteint en pleine poitrine et tomba en criant:
—Vive la reine!
Comme au premier engagement, le pistolet fut laissé pour l’épée. Cinq dragons tombèrent encore, deux gardes moururent comme eux, sans reculer d’un pas.
Restaient trois hommes contre huit.
Mais trois hommes lassés, blessés, couverts de sang. La reine s’était évanouie dès le commencement du combat; elle reprit ses sens pendant une seconde et cria aux gardes:
—Rendez-vous; je le veux!
Mais, au lieu d’obéir à la reine, les gardes écoutèrent l’ardent galop de chevaux qui arrivaient sur eux, et la voix tonnante de cinq cavaliers qui leur criaient:
—Ne vous rendez pas!
C’étaient cinq hommes vaillants et forts, dont les épées nues brillaient au soleil levant et dont les yeux flamboyaient comme des épées nues.
Le premier avait une robe de prêtre—le second et le troisième portaient l’uniforme des gardes, les autres étaient vêtus comme de simples gentilshommes.
Est-il besoin de les nommer?
—A la litière! gardez la litière! cria don Paëz aux trois gardes chancelants, et laissez-nous la besogne.
La besogne dont il se chargea avec ses trois frères et Henry fut rude, car vingt autres dragons, passant sur le corps des débris de l’escorte royale, accouraient au secours du chef masqué.
Ce n’était plus contre huit que ces cinq hommes allaient combattre, c’était contre trente!
—Et pourtant ils ne reculèrent point, ils fondirent bravement sur eux, ils entamèrent d’estoc et de taille ce mur d’acier qui s’épaississait de minute en minute.
—Allons! hurla le chef masqué, dépêchons cette canaille et que tout cela finisse!
—Bothwell! exclama Henry.
Il poussa son cheval vers le lord, et lui porta un terrible coup d’épée au visage.
—Traître! s’écria Bothwell en le reconnaissant.
Il évita le coup en baissant la tête, et riposta par un coup de taille qui blessa le jeune garde à l’épaule.
Un flot de dragons les sépara un moment. Ils se cherchèrent des yeux, ils essayèrent de se rejoindre.
—A moi! à moi! s’écria Hector qui, à son tour, reconnut Bothwell.
—Le condamné! hurla Bothwell stupéfait.
Et tandis que don Paëz, Gaëtano et Gontran crevaient en dix secondes la poitrine à dix dragons, les deux ennemis se joignirent et s’attaquèrent avec une animosité telle, que les combattants qui les entouraient s’arrêtèrent comme dans ces luttes que chante Homère, où les deux armées suspendaient la bataille pour voir l’héroïque combat de leurs deux chefs.
Cinq fois l’épée de Bothwell atteignit la poitrine d’Hector, cinq fois Hector riposta et rougit la sienne du sang de Bothwell.
Enfin le lord se dressa sur ses étriers, prit son épée à deux mains et la laissa retomber de tout son poids sur la tête d’Hector.
Hector esquiva le coup, l’épée atteignit son cheval; et l’animal, se cabrant de douleur, renversa son cavalier sous lui.
Bothwell allait mettre pied à terre pour l’achever, quand un autre adversaire se présenta à lui.
C’était Henry.
La lutte recommença, les épées étincelèrent, s’entrechoquèrent, se rougirent à plusieurs reprises, lorsqu’enfin un éclair illumina la pensée de Bothwell, il porta vivement la main gauche à ses fontes, en tira un pistolet et fit feu.
Henry poussa un cri et tomba dans les bras d’Hector qui, s’étant dégagé, revenait implacable sur Bothwell.
—Adieu, frère... murmura-t-il.
Soudain un cri, une voix de femme retentirent. C’était la reine qui s’était jetée pâle, éperdue, hors de la litière et demandait qu’on l’entendît.
Les bras levés retombèrent, les épées rentrèrent dans le fourreau.
La reine jeta un regard consterné sur le champ de bataille... tous les gardes étaient morts, il ne restait plus de ses défenseurs que don Paëz et ses frères, dont le troisième, Hector, était à pied.
—Monsieur, dit la reine à Bothwell, toujours masqué, que me voulez-vous?
—M’assurer de votre personne, madame.
—Si je me fie à votre loyauté, laisserez-vous libres ces gentilshommes qui sont venus à mon secours?
—Oui, dit Bothwell avec joie, et oubliant un moment Hector.
—Je me rends, dit la reine.
Hector jeta un cri terrible et se précipita vers la reine.
—Ne le faites pas! ne le faites pas, madame! s’écria-t-il.
La reine le regarda fixement et recula avec effroi:
—L’assassin du roi! s’écria-t-elle, arrière! misérable!
Hector ne prononça pas un mot, n’exhala aucune plainte;—mais il prit son épée et l’appuya lourdement sur sa poitrine:
—Adieu, madame! murmura-t-il.
Et il allait se tuer sous les yeux de cette femme, à laquelle il avait dévoué sa vie, son honneur, son repos, son passé et son avenir—si un bras vigoureux ne lui eût arraché l’épée des mains.
C’était celui de Gontran, qui le saisit ensuite par les cheveux, le rejeta sur sa selle, et, enfonçant l’éperon aux flancs de son cheval, prit du champ et s’éloigna au galop, criant à don Paëz et à Gaëtano:
—Frères! en avant! nous n’avons plus rien à faire ici.
Don Paëz et Gaëtano n’avaient point attendu ce cri pour le suivre; ils galopèrent bientôt côte à côte, laissant Bothwell, la reine et les dragons stupéfaits de cette brusque retraite.
—Frère, dit alors Hector, laisse-moi en finir; la vie m’est à charge!
—Nous sommes les fils de Penn-Oll, répondit Gontran, et l’enfant n’est point retrouvé! ta vie ne t’appartient pas!...
Les quatre frères coururent le monde pendant dix-huit mois, allant du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est, s’arrêtant dans chaque ville importante et demandant à tous les échos le nom du lieu qui recélait leur enfant.—Recherches vaines!
—L’enfant n’est plus; murmura don Paëz lassé.
—Non! s’écria Gontran avec énergie; non! l’enfant n’est pas mort, j’en jurerais sur ma tête.
—Alors, répondit don Paëz, le hasard seul peut nous le rendre désormais. Confions-nous au hasard, et si dix années s’écoulent sans qu’il ait reparu, il sera inutile de le chercher plus longtemps.
—Soit! murmura Gontran; mais, Dieu aidant, je le retrouverai, moi!
—Et si nous échouons encore, observa à son tour Gaëtano, que ferons-nous?
Ils se regardèrent tous quatre; puis Hector murmura de sa voix mélancolique et grave:
—Le grand-père de l’enfant était le frère aîné de notre père, notre père est donc l’héritier de l’enfant, c’est lui que nous ferons duc.
—Et, demanda don Paëz qui tressaillit soudain, si notre père meurt d’ici-là?
—Eh bien! ce sera l’aîné d’entre nous, toi, don Paëz, qui seras duc de Bretagne.
Un frisson d’orgueil passa dans les veines du Castillan.
—Peut-être monterai-je plus haut, murmura-t-il.
Les trois frères tressaillirent.
—Tu es donc bien ambitieux? firent-ils.
—Moi! répondit don Paëz, je voudrais pouvoir prendre le monde dans ma main et l’y enfermer tout entier.
—Pauvre fou! murmura Gaëtano.
—Appelle-moi sage, plutôt. Il vaut mieux viser loin que près; si l’on n’atteint pas le but, au moins on s’en approche. L’amour, le vin, le jeu, sont des passions d’enfant et de jeune homme! Le souffle de la vingtième année les fait éclore, la première ride du front les emporte.—L’ambition, au contraire, c’est la passion froide et calculée de l’avenir, le mobile de l’âge mûr, la raison suprême, la sagesse réelle de la vie. Broyer sous son pied les vanités puériles et les aspirations de la jeunesse, se faire des hommes et de leurs passions un marchepied, monter toujours, monter sans cesse, guidé par une volonté de fer, et arriver ainsi jusqu’au faîte; alors les hommes et les passions vous paraissent si petits qu’on en lève les épaules de pitié!... Frères, voilà la poésie vraie, le côté réellement prestigieux de la vie!
Les trois frères frissonnèrent d’inquiétude.
—Toi, Hector, dit don Paëz, tu as l’âme ulcérée, parce que tu aimais une reine et que cette reine ne t’aimait pas? Dans quinze ans, tu pleureras sur ton amour tout comme aujourd’hui.
—C’est vrai, interrompit Hector.
—Seulement, ce ne sera point la femme que tu regretteras...
—Et que sera-ce donc?...
—Le trône d’Écosse! dit froidement don Paëz.
Hector, étonné, ne parut point comprendre.
—Écoute, continua don Paëz; qu’était-ce que lord Bothwell?—un grand seigneur d’Écosse, rien de plus! Il n’aimait pas la reine, mais il l’a poursuivie, menacée, et il l’a épousée... il est devenu roi!—Qu’étais-tu, toi?—un gentilhomme n’ayant que la cape et l’épée; mais un gentilhomme issu des ducs de Bretagne, et qui, pour la naissance et le courage égalait au moins Bothwell... Pourquoi, le sort aidant, n’eusses-tu point été roi?
Hector baissa la tête:
—Je ne sais, murmura-t-il, si dans quinze ans je changerai de langage, mais ce que je sais aujourd’hui c’est que le jour où notre frère Gontran m’arracha à l’épée de Bothwell, fut un jour maudit.
—Frère, répondit don Paëz, expose ton front au vent de l’avenir: le temps cicatrise toutes les blessures, celles de l’amour avant les autres. Viens avec moi, je retourne auprès du roi mon maître; ma vie sera la tienne, et si je suis heureux tu le seras.
—Soit, dit Hector, je te suivrai!
—Frères, dit à son tour Gontran, je ne suis, moi, ni amoureux, ni ambitieux, mais ma vie a un but, un but unique;—je veux retrouver l’enfant!—Je vais continuer à marcher vers mon but.
Gontran salua ses frères, mit l’éperon aux flancs de son cheval et partit.
—Moi, fit enfin Gaëtano avec son railleur sourire, j’ai laissé à Naples une contessina que les gens du roi disent aussi belle que la madone; elle a de l’esprit comme le majordome de Satan; le contessino, son vénérable époux, vient de mourir en lui léguant tout son bien, qui se compose d’un palais au bord de la mer et d’un coteau aux flancs du Vésuve, où pousse le lacryma-christi. J’aimerais assez un palais, j’aime plus encore le jus divin du Vésuve; je n’ai nul besoin d’aimer la contessina pour l’épouser.—Frères, adieu!
Et Gaëtano, piquant sa monture, partit à son tour.
Alors don Paëz et Hector se trouvèrent cheminer seuls, et le castillan murmura ce court monologue:
—Cinq ans se sont écoulés depuis mon départ d’Espagne, et l’infante est aujourd’hui dans l’âge où l’on aime. Allons! don Paëz, mon ami, l’heure va sonner où il faudra redresser votre taille galante, avoir de frais rubans au justaucorps, le poing sur la hanche et l’œil fascinateur... Il y va d’une vice-royauté, et vous aurez à lutter contre une douzaine de grands seigneurs, contre un roi; et, de plus, contre un tribunal secret dont les arrêts sont sans appel et qu’on nomme la sainte Hermandad! N’importe;—j’arriverai au but!
Cinq jours après don Paëz était à Madrid.
FIN DES CAVALIERS DE LA NUIT.