XI
Reading edition
—Quand la reine eut entendu ces brutales paroles, poursuivit don Paëz, quand elle eut baissé la tête et gardé un silence plein d’irrésolution et de honte, le cavalier parut comprendre qu’il devait se contenter de cet aveu tacile. Il se leva donc et lui dit en s’inclinant:
—Adieu, madame... au revoir, plutôt.
La reine fit un mouvement, se leva à demi, et peut-être allait-elle encore résister...
Il ne lui en laissa pas le temps, il s’inclina une fois de plus et sortit précipitamment, demandant son cheval au bûcheron.
La reine demeura auprès du foyer, absorbée dans une méditation pénible, remplie d’incertitude et de terreur. Gaëtano était toujours à son poste d’observation, et il eût bien voulu suivre le cavalier qui venait de sauter en selle, si, pour cela, il n’eût fallu sortir de sa retraite improvisée et faire jeter un cri à la reine.
Henry et moi nous nous étions traînés presque au seuil de la hutte; et si nous n’avions point vu le visage du cavalier, si nous n’avions pu surprendre son entretien avec la femme arrivée après lui, du moins soupçonnions-nous une partie de la vérité.
Au moment où il monta à cheval, nous étions à deux pas, dans une broussaille.
Nous ne vîmes point son visage, mais, à sa tournure, Henry tressaillit et murmura:
—Dieu! quel soupçon!...
L’inconnu poussa son cheval et s’éloigna au trot.
Nous le suivîmes en rampant; une coulée d’arbousiers nous protégea bientôt. Alors nous ne rampâmes plus, et nous mîmes à courir.
Il avait toujours sur nous une avance de trente pas. Tout à coup nous rencontrâmes une couche de feuilles sèches qui crièrent sous nos pieds et nous trahirent. Soudain il fit volte-face:
—Qui va là? cria-t-il.
Nous nous étions arrêtés et demeurions immobiles. A tout hasard, il tira un pistolet de ses fontes et fit feu dans notre direction.
La balle siffla au-dessus de nos têtes; mais à la lueur instantanée de la poudre, s’allumant dans les ténèbres, nous aperçûmes enfin son visage et Henry jeta un cri: Bothwell!
Cette exclamation lui parvint, sans doute, car il enfonça l’éperon au flanc de son cheval et le mit au galop.
—Feu! feu! me cria Henry, l’ajustant lui-même.
Quatre coups partirent; mais le cheval continua de faire retentir le sol sous ses ongles de fer et le cavalier répondit à notre décharge par un ricanement.
Presqu’au même instant Gaëtano nous rejoignit:
—L’avez-vous tué? nous demanda-t-il.
—Non, il était trop loin.
—Le connaissez-vous?
—Oui, c’est Bothwell, répondit Henry.
—Eh bien! continua Gaëtano, cette femme qui était avec lui... c’était la reine.
—Je m’en doutais, murmura Henry, elle l’aime.
—Et il doit l’enlever.
—Malédiction! et quand, où, comment?
—Je ne sais pas, il ne l’a pas dit.
—Et... fit Henry tremblant de fureur, elle y consent?
—Oui.
—Oh! cela ne sera point. Je vais courir après elle, je vais...
—Trop tard, répondit Gaëtano, elle est partie.
—Nous allons la poursuivre!
—Et Hector? m’écriai-je, Hector qu’attend l’échafaud, l’abandonnerons-nous?
—C’est juste, dit Henry en baissant la tête, tout pour Hector.
Un ouragan de fureur passa dans la gorge d’Hector, qui, les cheveux hérissés, la sueur au front, écoutait ce dramatique récit:
—Ô triples fous que vous êtes! s’écria-t-il, fous stupides! Eh! que me faisait la vie, que m’importait l’échafaud? C’était après elle qu’il fallait courir; c’était après Bothwell. C’était...
La fureur d’Hector triompha de sa faiblesse:
—Frère, dit-il, frère, je veux sortir!
—Tu sortiras, je te le promets.
—Tout de suite, frère!
—Insensé! murmura don Paëz, la barque où Henry et Gaëtano nous attendent vient de s’éloigner pour ne point éveiller les soupçons des sentinelles... il faut attendre son retour...
—Mais quand reviendra-t-elle, mon Dieu?
—A la nuit.
Hector retrouva toute son agilité première. Il bondit vers la meurtrière, plongea son regard dans le brouillard qui étreignait l’Océan et retomba découragé.
—La nuit est loin, dit-il.
—Patience, frère; elle viendra.
—Oui, murmura-t-il, et pendant ce temps, peut-être, le lâche accomplit son forfait...
Don Paëz frappa du pied avec impatience et ne répondit pas.
—Frère, continua Hector, ne pourrions-nous nous sauver par cette meurtrière?
—La mer est là.
—Ne pourrions-nous gagner une côte à la nage?
—Les sentinelles veillent.
—Frère, l’incertitude et l’angoisse me tuent!
—Frère, répondit don Paëz avec calme, la sagesse humaine est dans un seul mot: Attendre!
—Attendre! attendre! exclama Hector, mais pendant que nous attendons, pendant que j’attends, le misérable accomplit peut-être son crime.
Don Paëz parut réfléchir:
—Je ne crois pas, dit-il; il est peu probable, il est même impossible que Bothwell ait déjà exécuté son plan... Son plan... peut-être n’en a-t-il pas encore? La reine est rentrée à Glascow ce matin seulement. Elle sera fatiguée, elle ne sortira point aujourd’hui.
—Puisses-tu dire vrai! s’écria Hector.
Don Paëz retourna sous la meurtrière. Le jour baissait; le rayon lumineux qui tombait d’aplomb sur la paille du cachot s’affaiblissait graduellement.
—Patience! dit-il, la nuit vient.
La nuit vint en effet, quoique bien lentement au gré des vœux d’Hector.
Le rayon s’éteignit, l’obscurité descendit, opaque, dans la prison.
Alors les deux frères se prirent à écouter la grande voix de la mer qui rugissait sur leurs têtes; ils écoutèrent, anxieux, espérant à chaque minute entendre un cri, un lambeau de chanson, une voix quelconque qui leur révélât la présence de la barque libératrice sous les créneaux de la forteresse...
Mais rien ne leur arriva, rien que les colères saccadées ou les plaintes monotones du flot déferlant sur le roc, rien que les flocons d’écume jaillissant par la meurtrière et glaçant leurs chevelures ruisselantes. Don Paëz commençait à s’impatienter, il trouvait que l’heure marchait trop vite, que la nuit abrégeait son cours avec une rapidité désespérante.
Quant à Hector, il semblait que la prostration qui le dominait entièrement naguère, s’était de nouveau emparée de lui.
Il était là, muet, immobile, son front dans ses mains, les yeux fermés, semblant achever quelque rêve confus et brumeux, évoquer quelque lointain souvenir à demi effacé déjà.
Don Paëz s’élança de nouveau vers la meurtrière.
La nuit était obscure, mais les brouillards s’étaient levés peu à peu, et la lueur phosphorescente qui tremblottait à la cime floconneuse des vagues, eût jeté assez d’éclat pour trahir, aux yeux perçants des sentinelles, la présence d’un homme ou d’une embarcation à la mer. Il était impossible que Henry et Gaëtano osassent se risquer avant une heure avancée de la nuit dans les parages des casemates.
Don Paëz quitta la meurtrière découragé, mais domptant son émotion et ne voulant point accabler de son désespoir son frère si fort abattu déjà.
Tout à coup l’Espagnol frissonna.
Un bruit de pas se faisait entendre au-dessus de sa tête et semblait provenir d’un escalier tournant creusé dans l’épaisseur du roc, lequel reliait le cachot à la plate-forme de la forteresse.
Venir, à cette heure de la nuit, visiter un prisonnier dans son cachot, était chose de sinistre augure.
Don Paëz prêta l’oreille et porta instinctivement la main à la garde de son épée.
Les pas approchaient et devenaient plus distincts... Quelques instants après ils retentirent à la porte, dont les verrous crièrent bientôt sur leurs anneaux.
Don Paëz regarda rapidement autour de lui et chercha un lieu de refuge, une retraite quelconque où il pût dissimuler sa présence.
Malgré la rigueur avec laquelle le prisonnier était traité, on lui avait laissé son manteau, et la paille de son grabat était abondante.
Don Paëz n’eut que le temps de se blottir dans cette paille et d’étendre le manteau sur lui.
Presque aussitôt la porte s’ouvrit et plusieurs hommes entrèrent.
C’était d’abord un homme vêtu de noir, tenant à la main un parchemin déroulé.
Puis deux soldats aux gardes de Sa Majesté paraissant servir d’escorte à cet homme.
Après eux, un autre personnage, égalment vêtu de noir, avec un livre à la main et un surplis blanc.
Enfin, un troisième, vêtu de rouge des pieds à la tête, comme les autres l’étaient de noir, morne et froid comme le Destin, silencieux comme la Fatalité.
Le premier de ces trois hommes était le greffier près les lits de haute-justice—le second, un prêtre—le troisième... le bourreau.