VII
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Hector se plaça de lui-même entre les soldats chargés de conduire le condamné en prison, et il les suivit d’un pas ferme, la tête rejetée en arrière, un sourire calme et fier sur les lèvres.
Il passa devant la reine et s’inclina profondément; la reine y prit garde à peine, la reine ne le daigna point regarder, le frappant d’un double mépris; l’un à l’adresse de l’assassin,—l’autre à celle du soldat assez hardi pour avoir levé les yeux sur elle. L’accusation, le jugement, la condamnation avaient trouvé le jeune homme impassible, presque indifférent; il avait écouté la sentence sans qu’un muscle de son visage tressaillit, il avait refusé la vie que lui offrait Douglas sans qu’une fibre de son cœur vibrât...
Mais ce dédain de la reine l’accabla; il pâlit, chancela et fut contraint de s’appuyer au bras d’un des soldats pour ne point tomber.
On eut dit qu’un premier coup de hache avait entamé son col.
—L’insensé! murmura Douglas qui vit tout... Et il a le courage de ne point s’écrier: Je suis innocent! Je voulais sauver cette femme;—Eh bien! puisque cette femme m’accable, que la vérité se fasse!
Hector sortit lentement et sans jeter un coup d’œil en arrière.
Plus d’un regard de pitié le suivit, plus d’une femme soupira, et crut voir déjà ce fier gentilhomme si simple, si grand, s’agenouiller sur l’échafaud et tendre au bourreau sa belle et noble tête.
Le comte d’Argyle se tourna vers Douglas, et lui dit tout bas:
—A quelle prison voulez-vous qu’on le conduise?
—Dans le château même, répondit Douglas; dans la tour de l’Est.
Le comte donna un ordre qui fut à l’instant exécuté.
Un moment de silence suivit le départ du condamné.
Puis tous les regards se portèrent vers la reine.
La reine, forte de son innocence—irritée d’avoir été accusée, promenait un œil sévère et rempli de dédain autour d’elle.
Au moment où les portes se refermaient sur Hector et les soldats qui l’entraînaient, elle regarda le comte d’Argyle en face et lui dit:
—Suis-je reconnue innocente, monsieur!
—Oui, madame, répondit le comte avec un accent glacé.
—Aucun soupçon ne pèse plus sur moi ni sur le comte de Bothwell?
—Non, madame.
—Ainsi, je suis encore reine d’Écosse?
—Sans doute, madame.
—Et mes sujets ne se trouvent point dégagés de leurs serments de vasselage et de fidélité?
—Je ne le pense pas.
—Alors, dit la reine avec une colère qu’elle s’efforçait en vain de contenir, milords et messieurs, vous tous qui êtes ici, oyez les ordres émanés de notre volonté royale, et apprêtez-vous à les exécuter et à les répandre par tout le royaume. Nous, la reine, ordonnons: Considérant que le comte de Bothwell a été injustement accusé de complicité dans le meurtre du roi notre époux; considérant encore qu’il est de notre devoir de réparer les torts et préjudices faits à nos loyaux et fidèles sujets, nous faisons le lord comte de Bothwell, duc d’Orkney, lui donnant en toute propriété les terres, biens et honneurs attachés à ce titre, et le nommons notre ministre-régent.
La reine avait prononcé ces derniers mots d’une voix vibrante, et elle s’arrêta un moment, continuant à écraser le tribunal tout entier du poids de son regard. Un murmure d’indignation accueillit ces marques de faveur accordées à Bothwell.
Mais la reine, s’enhardissant à ce bruit d’opposition qui se faisait autour d’elle, continua:
—En outre, nous chargeons lord Bothwell, duc d’Orkney, et notre premier ministre, d’enjoindre à lord Darnley, comte de Lenox, à lord Archibald, duc de Douglas, à sir Murray, laird de la Tullibardine, et autres seigneurs qui ont eu l’audace d’élever contre nous, la reine, une accusation mensongère, d’avoir à quitter notre cour dans les vingt-quatre heures, et se retirer chacun dans leurs terres, s’ils ne veulent encourir notre colère royale.
Lord Bothwell, donnez-moi votre bras.
Et la reine faisant un pas en arrière, se retira, dédaigneuse et superbe, l’œil en courroux, le mépris sur les lèvres.
Alors, une explosion de murmures éclata parmi la noblesse, et lord Douglas s’écria:
—Marie Stuart, reine d’Écosse, nous, les représentants de la noblesse écossaise, nous te déclarons la guerre et te retirons nos serments de vasselage et de fidélité.
La reine se retourna:
—Vous êtes ici chez moi, lui dit-elle, et je vous ordonne de vous taire.
Puis elle ajouta:
—Lord Henry Darnley, le roi notre époux ayant été lâchement assassiné, notre bon plaisir est que son assassin ait la tête tranchée.
Douglas fit alors un pas vers la reine et lui dit tout bas:
—Prenez garde, madame, de trop reculer l’exécution.
—Que vous importe! fit-elle avec dédain.
—La lumière pourrait se faire, répondit froidement Douglas, qui se retira à pas lents.
La reine ne comprit point et sortit.
—Maintenant, dit Douglas, je vais sauver ce jeune homme à tout prix et malgré lui.
Le cachot où l’on conduisit Hector était un sombre réduit, privé d’air et de lumière. Une paille humide en jonchait le sol; des murs noirs, sans écho, semblaient y peser de tout leur poids et de toute leur tristesse sur l’âme des prisonniers.
Mourir en plein jour, en plein soleil, devant une marée de peuple qui se racontera, le soir, les minutes de votre heure dernière, après avoir applaudi à l’héroïque courage avec lequel vous avez tendu la tête à la hache du bourreau—tout cela n’était rien pour un homme de la trempe d’Hector. Mais le cachot, c’est-à-dire l’agonie morale qui précède l’agonie physique, cette mort de l’âme qui devance la mort du corps, voilà ce qui épouvante et glace les plus braves.
Hector subit cette torture pendant le reste de la journée. Quand il se retrouva seul, isolé du monde vivant par des portes de fer et des murs qui ne laissaient arriver au dehors ni les cris, ni les sanglots des captifs, il songea à la reine.
A la reine, qui n’avait point deviné son dévoûment; à la reine, qui l’avait accablé de son dédain, qui battrait des mains, sans doute, quand sa tête roulerait du haut de l’échafaud et irait ensanglanter le pavé. Et ce qui l’occupait surtout, ce qui arrêtait la circulation du sang dans ses veines, ce n’était point le mépris, l’ingratitude de celle qu’il aimait—c’étaient les dangers dont il la voyait environnée, les orages qu’il devinait devoir fondre sur elle, du jour où elle livrerait à Bothwell sa confiance, son cœur, les secrets de son âme.
Alors, il se souvint que Douglas lui avait promis une heure de liberté—et il espéra.
Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur mortelle, l’œil attaché sur l’étroite meurtrière au travers de laquelle filtrait un rayon blafard; il attendit, dans une suprême et muette anxiété, que ce rayon, pâlissant peu à peu, finît par s’éteindre et annonçât, en mourant, l’arrivée prochaine de Douglas.
Alors encore, comme un monde de pensées se heurtent d’ordinaire dans le cerveau d’un prisonnier—il se souvint de son récent voyage à la tour de Penn-Oll, du serment qu’il avait fait, de sa mission dans l’avenir, et il se demanda jusqu’à quel point il avait le droit de sacrifier à son amour—passion égoïste, puisque son cœur seul était en jeu—les intérêts de cet enfant qu’il avait juré de replacer sur le trône de ses pères.
Ne devait-il point accepter ce salut que lui offrait Douglas? Irait-il volontairement à la mort, quand il pouvait retourner à la vie?
Hector ne s’était point encore répondu, quand un léger bruit se fit derrière lui et attira son attention. Le rayon de lumière du soupirail s’était évanoui, la nuit était venue et les faibles bruits extérieurs parvenus jusqu’à lui durant la journée, s’éteignaient graduellement.
Il plongea un regard ardent dans l’obscurité et ne vit rien...
Le bruit augmenta et il crut distinguer le grincement assourdi d’une clé dans une serrure invisible.
Il courut à la porte de son cachot...
La porte était close, et le bruit paraissait venir d’une direction opposée.
Bientôt à ce bruit de clés un autre bruit succéda, plus net, plus distinct, celui d’une porte tournant sur ses gonds; en même temps une bouffée d’air moins vicié vint lui rafraîchir le visage...
Un pan de mur s’était entr’ouvert par magie, et de ce pan de mur jaillit une clarté rougeâtre, qui se projeta au milieu des ténèbres du cachot.
Un homme parut, son épée d’une main, une lanterne sourde de l’autre.
L’homme qui entrait, c’était Archibald Douglas lui-même.
Hector étouffa un cri.
—Silence! lui dit Douglas; venez, et pas un mot...
Hector s’inclina et suivit le lord.
Douglas le prit par la main, l’entraîna par cette porte mystérieuse et lui montra un escalier tournant dans l’épaisseur du mur, et conduisant sans doute au premier étage du château.
Le lord gravit la première marche, Hector le suivit.
Ils montèrent ainsi pendant dix minutes, puis Douglas poussa une porte et introduisit le jeune homme dans un corridor si vaste que la clarté de sa lanterne n’en put dissiper entièrement les ténèbres.
—Vous reconnaissez-vous? lui demanda-t-il à voix basse.
—Oui, répondit Hector; c’est la galerie des gardes.
—Et au bout de cette galerie?
—Le corridor du roi.
—Eh bien! reprit Douglas, vous connaissez la chambre rouge, c’est celle qu’occupe Bothwell.
—Bien, dit Hector.
—Maintenant, fit Douglas en hésitant, réfléchissez une minute, une seule. Vous avez joué et perdu votre vie pour sauver la reine, la reine ne vous aime pas...
—Je le sais, murmura Hector d’une voix sombre.
—Elle ignorera votre sacrifice...
—Je le sais encore.
—Et si elle est innocente...
—Elle l’est, milord...
—Soit. En ce cas, elle vous méprisera et regardera votre mort comme une expiation nécessaire et juste.
—Je le sais encore, milord. Mais qu’importe!
—Vous êtes jeune, beau, vaillant; vous entrez dans la vie à peine. La vie est bonne quand on a l’avenir devant soi; l’avenir, horizon inconnu et sans bornes!...
—La vie est un supplice quand on aime... et puis...
—Et puis? fit Douglas.
—Si je ne tue cet homme, la reine est perdue!
—Eh bien! prenez cette dague et cette clé. La première est de fine trempe; elle traverse d’un seul coup quatre souverains d’or... La seconde est graissée et ne vous trahira pas; elle ouvre la chambre rouge... Bothwell l’occupe; il y est à cette heure, car il est minuit. Entrez, tuez-le..
—C’est tout ce que je veux, dit Hector, en prenant l’une et l’autre.
—Et quand ce sera fait, revenez ici.
—Pourquoi, milord?
—Parce que je vous y attends.
—Avez-vous donc encore quelque chose à me dire?
—Je veux vous sauver, fou que vous êtes.
—Moi, je ne le veux pas, milord!
—Mais, triple insensé! vous n’avez donc ni sœur, ni mère, ni famille!
—J’ai un père, murmura Hector.
—Ce père n’a donc pas mis en vous l’espoir et l’orgueil de sa race?
Hector soupira: il se souvint de l’enfant, de son serment, de sa mission et il hésita.
—Voyons, insista Douglas, répondez!
Et, comme il se taisait, le lord continua:
—Je suis proscrit, moi aussi; j’ai accusé la reine, la reine m’a banni. Mes gentilshommes m’attendent, mes chevaux sont prêts, dans une heure nous serons en selle, et je vous conduirai à l’ombre des murs de Douglas, où nul, duc, empereur ou roi, n’osera vous venir chercher...
Hector se taisait toujours.
—Vous avez voulu sauver la reine, n’est-ce pas?
—Oui, mylord.
—Eh bien! elle est sauvée, puisqu’aux yeux du monde vous êtes seul coupable. Cela ne vous suffit-il point? faut-il que votre sang coule?...
Hector hésitait encore à la voix entraînante de Douglas qui lui montrait la vie, le soleil, l’air pur, l’avenir, le prisme étincelant, les bonnes heures de la jeunesse;—il hésitait en se souvenant de son père, du fils de Penn-Oll, de cette jeune femme, mère et veuve éplorée, qui redemandait aux flots son époux, à l’espace son enfant.
Et il craignit de céder.
—Milord, dit-il tout à coup, n’est-ce pas que parmi les seigneurs écossais, il en est qui accusent encore la reine?
—Sans doute, répondit Douglas.
—Même après mes aveux et ma condamnation?
—Comme ils l’accusaient avant.
—Alors il faut que ma tête tombe.
—Folie!
—Non, milord; car si vous me sauvez, si je fuis...
Hector s’arrêta et passa la main sur son front.
—Si vous fuyez? qu’arrivera-t-il donc?
—Il arrivera qu’on répandra le bruit que j’étais un misérable payé par la reine pour faire des aveux, et que la reine m’a fait évader.
Le lord fronça le sourcil et ne répondit pas.
—Vous voyez bien qu’il faut que je meure, milord; mon sang effacera le dernier nuage, le dernier soupçon qui planerait encore sur elle.
Douglas mit la main sur ses yeux, et une larme jaillit au travers de ses doigts.
—Adieu, milord... Merci! murmura Hector faisant un pas vers le corridor du roi.
Tout à coup une brusque pensée l’assaillit; il revint vers le duc, lui prit la main et lui dit avec émotion:
—N’est-ce pas, milord, que lorsque la réprobation universelle pèsera sur ma mémoire et que l’histoire aura inscrit sur ses pages immortelles mon nom à côté du nom des régicides, vous protesterez tout bas, et dans le fond de votre âme, contre l’erreur des hommes et l’erreur de l’histoire?
—Je vous le promets, noble cœur, murmura Douglas d’une voix brisée. Vous êtes le plus héroïque soldat, l’âme la plus grande que j’aie rencontrée jamais.
—Merci! Je ne suis qu’un soldat, vous êtes un grand seigneur; mais vous savez si ma main est loyale; ne la serrerez-vous point?
Douglas étouffa un sanglot et pressa Hector sur son cœur.
—A moi Bothwell, maintenant! s’écria le jeune homme ivre d’enthousiasme.
Et il s’élança vers le corridor du roi, laissant Douglas immobile et consterné.