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Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)

XIII

Reading edition

Hector regarda ses deux frères et Henry avec un étonnement profond.

—Que signifie tout cela? demanda-t-il.

—Tout cela est fort simple, dit Henry à voix basse. Tu sais comment don Paëz est devenu ton aumônier. Il n’est pas très étonnant que l’on m’ait confié ta surveillance, à moi, qui suis garde du corps de la reine, puisque c’est ma compagnie qui fait le service intérieur du château.

—C’est là ce que je ne comprends pas bien.

—Attends donc. On avait aperçu notre barque du haut des remparts; l’éveil donné, il était plus que certain qu’une surveillance active serait exercée toute la nuit. Alors nous laissant aller à la dérive, nous avons disparu derrière un môle, jeté l’ancre dans une crique déserte, abandonné la barque et gagné la forêt où étaient demeurés nos chevaux. A la nuit tombante, nous avons fait notre entrée dans les murs du château, comme des voyageurs harassés qui viennent de loin. Alors encore, je suis allé seul trouver Bothwell et lui ai dit:

—Je suis soldat aux gardes et je reviens de congé; j’ai appris quel forfait avait enlevé à l’Écosse le meilleur des rois et j’ai soif de vengeance.

Et comme Bothwell ouvrait de grands yeux, j’ai ajouté: Mon père, que Dieu fasse paix à son âme! était attaché à la maison de Lenox, il était l’ami, presque le père du roi.

—Eh bien? m’a demandé Bothwell.

—Milord, ai-je répondu, j’ai, pour le meurtrier du roi, une haine si violente, que je voudrais lui pouvoir planter ma dague dans la gorge.

—Cela ne se peut, il mourra de la main du bourreau.

—Hélas! milord, je le sais; mais, au moins, vous ne me refuserez pas une grâce?—Ma compagnie fait le service du château; deux gardes escorteront le condamné au supplice; je demande à être l’un de ces deux gardes, et à son heure dernière,—puisse cette heure sonner bientôt!—je veux cracher à la face du régicide et le souffleter de ma main gantée!

Bothwell me regarda: j’avais imprimé à ma physionomie une expression de colère et de haine dont il fut frappé.

—Il en sera comme vous le désirez, me dit-il.

—Oh! merci, milord! merci, m’écriai-je avec l’accent de la joie.

—L’heure que vous attendez avec impatience, ajouta-t-il, est plus proche que vous ne croyez.

Je tressaillis, il n’y prit garde.

—Cette nuit même, poursuivit-il, le traître mourra du dernier supplice dans une cour intérieure du château.

J’avais eu le temps de dompter mon émotion, j’eus le courage de m’écrier: Dieu soit loué!

—Il est un vieil usage, continua Bothwell, un usage respecté dans le royaume d’Écosse, depuis les siècles les plus reculés: le condamné, aux approches de son supplice, demande un entretien, sans témoins, au gouverneur de sa prison ou au commandant de la citadelle dans laquelle il est enfermé, soit pour faire des révélations, soit pour implorer sa grâce. C’est son droit.

—Je connais cet usage, murmurai-je avec un frisson d’espérance.

—Or, poursuivit Bothwell, le condamné réclamera sans doute ce bénéfice et demandera à être introduit en ma présence. Descendez donc avec un de vos camarades et l’aumônier dans son cachot. Il se confessera, s’il le veut, et puis, vous me l’amènerez ici.

—Vous serez obéi, milord.

—Mais, ajouta encore Bothwell, ce n’est pas tout. Le condamné, accablé de stupeur devant ses juges, n’a pu trouver un mot pour les fléchir. Plus calme dans son cachot, il a employé un détestable moyen de défense, un moyen impie, s’il en fut...

—Quel est-il, milord?

—Ce malheureux aimait la reine, son amour l’a conduit à cet abominable forfait; la jalousie l’a poussé à en commettre un autre non moins grand: il m’a accusé de l’assassinat du roi.

Je fis un geste d’indignation.

—J’espère qu’il a renoncé à cette chance absurde de salut; cependant, comme il était aimé parmi ses camarades des gardes, peut-être, en passant parmi eux, espérera-t-il les soulever en sa faveur...

—Jamais! milord.

—N’importe! écoutez bien l’ordre que je vous donne; s’il prononce un mot, s’il jette un cri, s’il essaie de formuler une accusation...

Bothwell s’arrêta et me regarda:

—Je vous comprends, milord, répondis-je avec enthousiasme. Je le tuerai!

—C’est cela, dit Bothwell, allez!

Je fis un pas pour sortir; sur le seuil, je me retournai:

—Pardon, milord, lui dis-je; j’oubliais de remplir une mission. A une lieue de Dunbar, j’ai rencontré un cavalier italien qui venait de Naples en droite ligne, et portait des lettres de recommandation du roi des Deux-Siciles pour la reine d’Écosse. Il croyait la reine à Dunbar et désirait obtenir son incorporation dans les gardes.

—Très bien, où est-il?

—Dans vos antichambres, milord; il m’a prié de l’introduire auprès de vous.

—Appelez-le.

Gaëtano se présenta, et Bothwell signa sur-le-champ son admission aux gardes écossaises, sans éprouver la moindre défiance. Il lui proposa même de m’assister dans ma descente au cachot du condamné; je refusai, sous le spécieux prétexte que Gaëtano était las d’une longue route; mais, en réalité pour n’éveiller aucun soupçon dans l’esprit de Bothwell. Maintenant, acheva Henry, tu sais comment nous sommes ici.

—Oui, répondit Hector, et je commence à comprendre que si vous ne me sauvez pas, au moins vous m’aurez fourni l’occasion de poignarder Bothwell. Donne-moi ta dague, Henry.

Henry secoua la tête:

—C’est inutile, dit-il.

Il le prit par la main et le conduisit à la croisée. De la croisée on apercevait une cour; dans cette cour brillaient des torches. A la lueur de ces torches, une dizaine d’hommes commandés par l’homme rouge qu’Hector avait vu naguère entrer dans son cachot, étaient occupés à construire un échafaud.

—Vois-tu? dit Henry.

—Oui, c’est mon échafaud.

—Le condamné y doit monter à trois heures du matin.

—Eh bien?

—Eh bien! mon maître, fit Henry avec un ricanement sinistre, ce n’est point toi qui y monteras.

—Et qui donc? demanda Hector tressaillant.

—Le véritable meurtrier du roi, Bothwell!

—Tu es fou, Henry!

—Non, je suis hardi, voilà tout. C’est pour cela, frère, que tu ne poignarderas point Bothwell; c’est pour cela qu’il faut, à tout prix, que tu te contiennes devant lui, et que tu lui demandes ta grâce en suppliant, au lieu de le menacer encore.

—Soit, dit Hector, mais comment opérerez-vous cette substitution?

—Il est neuf heures, poursuivit Henry; Bothwell va venir. Nous te laisserons seul avec lui. A dix heures, il te rendra à notre garde et se mettra au lit, dans la pièce voisine, ordonnant, sans doute, qu’on l’éveille à l’heure de ton supplice.

—Après?

—Bothwell, je le sais de source certaine, boit chaque soir, en se mettant au lit, un verre de vin d’Espagne... Dans celui qu’il prendra ce soir, son valet, gagné par mon or, a versé deux gouttes de la fiole que voici;—cette fiole, nous l’avons achetée à Paris, il y a cinq jours, sur le pont Saint-Michel, dans la boutique de maître René le Florentin, parfumeur et gantier de la reine Catherine de Médicis.

—Du poison?

—Non, mais du hatchis; une pâte noirâtre délayée, un breuvage oriental qui engourdit les membres, trouble la raison et transporte l’esprit dans un monde imaginaire.

—Je commence à comprendre...

—Ah! tu comprends enfin, n’est-ce pas? Tu comprends que les régicides vont à l’échafaud la tête couverte d’un voile noir, et que ce voile ne tombe qu’avec la tête? Tu comprends que dans quatre heures, c’est-à-dire une heure avant le supplice, nous pénétrerons tous quatre dans la chambre du noble lord, que nous te coucherons dans son lit, tandis que nous le couvrirons du voile et des habits du condamné? Tu comprends encore, sans doute, qu’il n’est pas rare de voir l’homme qui va mourir avoir la tête en délire et les membres affaiblis, et qu’on mettra sur le compte de la terreur les mots incohérents, les phrases inachevées, la voix étranglée de cet homme que nous serons obligés de porter sur l’échafaud.

Hector étouffa un rugissement de joie.

—Tu es un homme de génie! murmura-t-il.

—Silence! fit soudain don Paëz, on vient!

Et, en effet, la porte s’ouvrit, et le secrétaire de Bothwell parut sur le seuil.

—Sa Grâce, dit-il, est prête à recevoir le condamné.

—Quand il sera garrotté toutefois, dit Henry.

Et il lia fortement les mains du prisonnier, le fouillant minutieusement pour s’assurer qu’il n’avait aucune arme sur lui.

Hector marcha d’un pas ferme vers le secrétaire de Bothwell et le suivit.

Celui-ci referma la porte et le condamné se trouva en présence de lord Bothwell, duc d’Orkney et régent d’Écosse.

Le duc, vêtu de velours noir des pieds à la tête, portant au cou la chaîne d’or massif des grands dignitaires de la couronne, reçut le condamné debout, comme c’était la coutume;—debout, et le chapeau en tête!

Debout, parce qu’il convient d’être courtois pour ceux qui vont mourir; couvert, parce que l’on ne doit aucun respect à ceux qu’attend le dernier supplice.

—Laissez-nous, dit-il impérieusement à son secrétaire; celui-ci sortit et le condamné demeura seul en face du vrai régicide.

—Monsieur, dit alors Bothwell avec calme, vous usez de votre droit en me demandant audience. Je vous écoute, que voulez-vous?

—Milord, dit Hector à voix basse, vous savez que je ne suis point coupable, vous savez encore, poursuivit-il d’une voix sourde et brève, quel est le vrai meurtrier du roi?

—Est-ce tout ce que vous avez à me dire?

—Pardon, milord. Vous savez encore pourquoi j’ai dédaigné de me défendre, et ce qu’il y a d’héroïsme dans mon silence et mon dévoûment. Milord, j’en appelle à un reste de loyauté qui, peut-être, n’est point éteint chez vous.

Bothwell ricana et ne répondit pas.

—Milord... supplia le condamné.

Bothwell fit un geste d’impatience:

—Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.

—Ma grâce, milord, rien que ma grâce!

Bothwell haussa les épaules:

—Vous aimez la reine, n’est-ce pas? fit-il avec dédain, et vous vous êtes dit coupable pour qu’on ne l’accusât point?

—C’est vrai, murmura Hector.

—Eh bien! si je vous fais grâce, savez-vous ce que l’on dira? On dira que c’était une comédie! et,—continua Bothwell implacable,—que la reine désormais lavée du soupçon, fait grâce au gentilhomme qui s’est dévoué pour elle.

—Mon Dieu! fit Hector, toujours calme dans son rôle.

—En sorte que si la reine a été renvoyée de l’accusation par le lit de justice, elle n’en sera pas moins accusée et condamnée tout bas par les plus chétifs de ses sujets.

Hector poussa un soupir:

—Les paroles que vous venez de prononcer, milord, murmura-t-il avec accablement, sont mon arrêt de mort.

—A moins que vous ne préfériez accuser la reine? ricana lord Bothwell.

Hector lui jeta un regard d’indignation.

—Je n’ai plus rien à ajouter dit-il avec dédain; je me retire, milord.

Bothwell fit un geste d’assentiment, ouvrit la porte, et cria:

—Gardes, assurez-vous de la personne du condamné!

Henry s’avança:

—Votre Grâce peut reposer tranquille, dit-il en s’inclinant. Le condamné attendra-t-il ici l’heure de son supplice?

Bothwell parut réfléchir.

—Soit, fit-il; qu’il s’entretienne avec son confesseur.

Don Paëz, agenouillé et tournant, par précaution, le dos à Bothwell, semblait prier avec recueillement.

Bothwell rentra dans son appartement, appela son valet de chambre et se fit déshabiller.

—Tu m’éveilleras à deux heures et demie, dit-il assez haut pour que les gardes et le condamné l’entendissent; j’assisterai, de ma fenêtre, à l’exécution.

Henry se traîna sans bruit jusqu’à la porte, colla son œil à la serrure, et vit le valet placer un gobelet d’or ciselé sur un guéridon. Ce gobelet contenait le marasquin favori.

Il n’attendit point que Bothwell l’eut vidé, et retournant vers ses compagnons, il leur dit:

—Le traître va s’endormir et ne s’éveillera plus que dans l’éternité!

En ce moment, dix heures sonnaient.

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