V
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La reine au bras de Bothwell, s’était retirée au château de Glascow, et elle y était rentrée presque seule.
Cette nuée de courtisans, cette foule obséquieuse et attentive,—fière tout à l’heure de sa souveraine, orgueilleuse de sa beauté, ivre de ses sourires,—s’était dissipée lentement et avec terreur.
Les uns la croyaient innocente, les autres l’accusaient; tous la voyaient, avec une tristesse profonde, aller se réfugier sous l’épée de Bothwell, et comprenaient vaguement qu’elle se condamnait elle-même par cet acte.
La reine eut le cœur serré en pénétrant dans ces salles tièdes encore du bal et du festin, à travers les croisées desquelles elle avait vu soudain flamboyer les monts et éclater le volcan creusé sous la demeure du roi.
Ces salles, emplies naguère, étaient maintenant désertes; à peine, çà et là, voyait-on accoudé à une cheminée, dans une sombre et pensive attitude, quelque jeune page, fier encore d’un sourire que la reine d’Écosse avait laissé tomber sur lui, et courroucé de l’accusation lancée contre elle comme un défi.
Puis encore c’étaient quelques femmes de service, quelques dames d’honneur, éparses par les salles, errantes à travers les corridors, s’interrogeant à voix basse et d’un air consterné; quelques vieux serviteurs du vieux roi défunt qui avaient vu naître Marie Stuart, l’avaient suivie en France, en étaient revenus avec elle, et qui, à cette heure fatale, se demandaient si l’Écosse était tombée si bas qu’elle accusât sa reine du plus grand des forfaits.
Quant aux courtisans, aux grands seigneurs, bannerets et lords de la plaine ou lairds des montagnes et chefs des clans, ils avaient disparu du château et s’étaient réunis à l’hôtel du comte de Douglas.
Lord Douglas et lord Darnley, père de la victime, étaient devenus, spontanément et sans appel, les chefs tacites d’une insurrection menaçante, dont l’attitude, toute passive encore, avait un caractère plus effrayant, plus redoutable, que celui qu’elle aurait eu les armes à la main.
Au milieu de tous ces seigneurs, dont la voix était unanime à formuler une terrible accusation contre la reine et Bothwell, Hector se trouvait tête nue et sans armes. Mais il avait bien moins l’attitude d’un prisonnier et d’un coupable, que celle d’un champion fort de son innocence, fort de son amour, et qui, à lui tout seul, sauverait celle que tous accusaient.
Du reste, parmi ceux qui l’entouraient, nul ne croyait à son aveu, nul n’était disposé à reconnaître en lui le vrai coupable... Douglas avait répondu de son innocence.
—Mon gentilhomme, lui dit le noble lord, l’entraînant dans une embrasure de croisée, quel jeu jouez-vous?
—Aucun, répondit Hector.
—Vous persistez à vous reconnaître...
—Le seul auteur de la mort du roi.
Un éclair d’admiration passa dans les yeux de Douglas.
—Vous l’aimez donc? fit-il.
Ce que les épées levées sur lui naguère et l’accusation foudroyante de Bothwell n’avaient pu produire, ces simples mots en eurent le pouvoir; Hector pâlit, chancela et faillit se trouver mal.
Douglas le soutint.
—Avouez, lui dit-il tout bas, avouez.
—J’avoue que je suis le meurtrier du roi, répondit Hector se redressant et recouvrant tout son sangfroid.
—Vous êtes un fou! murmura le lord. Mais je vous sauverai malgré vous.
—Sauvez la reine, milord, elle est innocente.
Douglas haussa les épaules.
—Milord, reprit le garde-du-corps avec un accent si convaincu, si sympathique, que Douglas en fut touché, je vous jure que la reine est innocente.
Douglas le regarda:
—Et vous, coupable, n’est-ce pas?
Hector ne répondit point.
—Voyons, continua le noble lord, soyez franc, ouvrez-vous à moi; sur l’honneur et la pureté de mon écusson, si vous avez un secret à me révéler, je garderai ce secret, et nul ne le saura jamais que Dieu, vous et moi.
—Sur votre honneur, milord?
—Sur mon honneur.
—Même si ce secret entraîne ma perte?
Douglas tressaillit.
—Vous êtes un noble et fier jeune homme, murmura-t-il. Soit, je vous le jure.
—Eh bien! écoutez, milord, un homme seul est coupable du meurtre du roi, Bothwell!
—Je le sais, mais la reine est son complice.
—Je vous jure que non, milord.
Et Hector raconta brièvement, mais avec une lucidité parfaite, les faits dont il avait été le témoin, et les paroles surprises par Henry.
—Eh bien! dit Douglas, Bothwell seul sera accusé et condamné.
—Bothwell sera absous, milord.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu’entre le seigneur puissant et l’humble et obscur soldat, les juges n’hésiteront point.
—Mais vous êtes innocent?
—Sans doute, milord.
—Et vous vous défendrez?
—Non, milord.
Douglas recula.
—Pourquoi? demanda-t-il.
—Parce que la reine vient d’absoudre Bothwell en se retirant avec lui, comme elle vient de se condamner s’il est reconnu coupable. Pour que la reine soit pure de tout soupçon, il faut que Bothwell soit absous... Pour qu’il soit absous...
—Il faut que vous soyez coupable, n’est-ce pas?
—Oui, milord.
—Eh bien! fit Douglas avec indignation, périsse Bothwell, périsse l’honneur de la reine, mais vous serez proclamé innocent et je vous défendrai!
—Vous ne le ferez pas, milord.
—Je le ferai, vous dis-je.
—J’ai votre parole. La parole d’un Douglas est sacrée.
Le lord baissa la tête avec désespoir.
—Pauvre insensé! murmura-t-il.
—N’avez-vous jamais aimé, milord? demanda Hector en baissant les yeux.
—Qui n’a aimé? répondit Douglas avec mélancolie.
—Eh bien! alors, vous devez me comprendre... vous devez sentir que je suis placé trop bas et que mon amour monte trop haut pour qu’il me soit permis d’espérer autre chose que la joie immense de dévoûment.
—Quel homme! murmura Douglas.
—Mourir pour sa reine, reprit Hector avec enthousiasme, ce n’est pas un supplice c’est un triomphe! Que me fait le bourreau, la torture et le bûcher, si elle est innocente! si ma mort, à laquelle le peuple applaudira, rend à sa souveraine le respect, l’idolâtrie de ce peuple!
—Votre reine, fit Douglas avec mépris, votre reine que vous dites, que je veux bien croire innocente, a perdu l’amour et la vénération de ses sujets à l’heure même où elle a pris le bras de Bothwell. Les juges l’absoudront, l’opinion ne l’absoudra point.
—Bothwell! murmura Hector frissonnant, Bothwell!...—Milord, reprit-il d’un air sombre, vous êtes le seigneur le plus puissant du royaume d’Écosse, le plus brave, le plus loyal. A votre voix, sous votre main, les portes d’une prison peuvent s’ouvrir...
—Oui, fit Douglas, et je vous sauverai!
Hector hocha tristement la tête:
—Ce n’est point ce que je vous demande, murmura-t-il, je veux une heure de liberté, une seule... pour poignarder Bothwell, et puis... j’irai au supplice la tête haute et le cœur vaillant.
—Vous l’aurez, fit Douglas étouffant un soupir dans sa rude poitrine de soldat.
—Merci!
Ce dialogue avait eu lieu dans une vaste salle emplie de seigneurs.
Tous avaient suivi du regard, ne pouvant l’entendre, la conversation du lord et du soldat; tous étaient convaincus de l’innocence d’Hector, et chacun d’eux cherchait à deviner, dans son attitude et dans ses gestes, le mobile de son étrange conduite.
Tout à coup les portes s’ouvrirent et un héraut d’armes entra.
Il s’inclina trois fois puis se couvrit et cria:
—De par la reine, oyez et faites silence!
Un murmure confus, mêlé d’étonnement et d’indignation, courut parmi la noblesse écossaise. On se demandait jusqu’à quel point cette femme qu’accusait la rumeur publique avait encore le droit de parler en reine.
Cependant la curiosité l’emporta sur tout autre sentiment et le silence s’établit dans la foule.
Le héraut déplia alors un parchemin scellé du grand sceau et lut:
«Nous, Marie Stuart, reine d’Écosse à nos féaux et sujets, nobles, bourgeois et vilains.
»Le soupçon est un stigmate qui ne doit point souiller le front des rois. Notre peuple nous accuse, il faut, et telle est notre royale volonté, que la lumière soit faite à l’instant. Nous avons donc résolu qu’aujourd’hui même, un lit de justice serait tenu par la noblesse de notre royaume et les grands feudataires de notre couronne, à la seule fin de rechercher les coupables du meurtre du roi, notre époux, et de les punir selon la rigueur et la juste sévérité des lois du royaume.
»Nous y comparaîtrons en accusée et, Dieu aidant, nous en sortirons innocentée et reine.
»Le lit de justice sera composé de douze lords du royaume, désignés par la noblesse elle-même; il s’ouvrira dans la salle du trône de notre château royal de Glascow.—Signé: la reine[A].»
[A] Mémoires du laird de Tullibardine.
Un sourd murmure accueillit cette proclamation, et un sentiment d’oppression générale pesa sur cette foule, devenue juge et partie à la fois.
Car la cause de la reine, c’était celle de la noblesse, et la honte d’une condamnation devait nécessairement rejaillir sur elle.
Un seul homme redressa la tête et eut un fier sourire: c’était Hector!
Un autre homme, Douglas, surprit ce sourire et frissonna. Il crut déjà voir le bourreau dépouillant ce beau jeune homme de sa collerette et de son pourpoint, et levant sur lui cette hache qui était au moyen-âge le fatal et dernier privilége de la noblesse.