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Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 2/4)

VIII

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Hector connaissait parfaitement les dispositions intérieures du château.

La reine venait souvent à Glascow avec sa maison militaire, et le jeune garde avait fait faction l’épée à la main dans toutes les salles et dans tous les corridors.

Il gagna sans nulle hésitation ce qu’on nommait le corridor du roi et arriva à la porte de la chambre rouge.

Un filet de lumière glissait au travers des interstices et un bruit de voix étouffées s’en échappait.

Hector retint son haleine et écouta.

Un dialogue animé, brusque, semé d’interruptions, lequel avait lieu entre un homme et une femme, lui arriva par lambeaux.

La voix de femme, Hector la reconnut et chancela: c’était celle de la reine.

La voix de l’homme, il la reconnut aussi, et sa main se raidit comme si elle voulut inscruster chacun de ses doigts dans le manche de son arme.

Bothwell parlait en maître, et d’un ton impérieux...

La reine suppliait.

Hector sentit un ouragan de colère crisper sa gorge, et son cœur bondissant dans sa poitrine, essaya d’en briser les parois.

—Milord, disait la reine avec l’accent de la prière, je ne puis, je ne dois point vous écouter...

—Madame, répondait Bothwell, maudit soit le destin qui m’a jeté sur votre route, car cette destinée nous sauvera ou nous perdra tous deux.

—Je ne vous comprends pas, milord.

—Vous allez me comprendre, madame: je vous aime...

—Oh! taisez-vous! de grâce...

—Je vous aime, continua Bothwell avec chaleur, depuis longtemps... depuis le jour où vous êtes revenue de France... depuis le jour où, dans une réception solennelle des grands feudataires de votre couronne, vous avez laissé tomber sur moi un sourire banal, comme tant d’autres en ont vu s’échapper de vos lèvres.

—Monsieur, dit la reine avec dignité, vous êtes mon sujet!

—Oh! je le sais, madame, mais le roi, celui qui vient de mourir...

—Paix aux morts!

—N’était-il pas votre sujet, avant de devenir votre époux?

—Monsieur... au nom du ciel!...

—Il ne vous aimait pas, cependant, reprit Bothwell avec amertume, moi, je vous aime...

—Taisez-vous!

—Je vous aime d’un ardent et terrible amour, et je ne connais pas, je ne trouverai pas d’obstacle...

—Mais, moi, monsieur, je ne vous aime pas...

Et en prononçant ces mots, la reine trembla si fort qu’Hector en tressaillit.

—Vous m’avez défendue quand on m’accusait, reprit-elle, je suis allée à vous... je vous ai pris le bras, je me suis mise sous votre protection... abuserez-vous de ma confiance?

—Non, madame; mais je vous l’ai dit, je vous aime en insensé, je suis capable de tous les crimes...

La reine recula et attacha sur lord Bothwell un regard éperdu:

—Mon Dieu! s’écria-t-elle, mon Dieu!

Et elle l’envisagea avec terreur.

—Qu’avez-vous, madame, et que vous ai-je donc dit? fit-il avec étonnement.

—Rien, dit-elle; mais ce mot... de crime...

—Eh bien? fit Bothwell.

—Le roi... murmura-t-elle.

Bothwell eut un ricanement de colère.

—Ah! madame, fit-il, je ne croyais pas que vous me pussiez faire pareille injure!

Et l’accent de Bothwell était si indigné que la reine en éprouva une vive douleur et lui tendit spontanément la main.

—Pardonnez-moi, dit-elle, je suis folle!

—C’est vous qui devez me pardonner, madame, répondit Bothwell avec une humilité hypocrite, je vous ai cruellement et indignement offensée...

—Vous? répondit la reine troublée.

—Oui, moi, continua Bothwell dont la voix était caressante et fascinatrice maintenant, autant qu’elle était brusque et emportée naguère, je vous ai parlé de mon amour, je vous ai offensée... pardonnez-moi...

Et Bothwell se mit à genoux et prit les mains de la reine dans les siennes...

Tandis qu’il les approchait de ses lèvres, une larme tomba de ses yeux, et cette larme brûla les mains de Marie, qui les retira vivement et poussa un cri.

Mais ce cri était si alarmé, si vibrant d’effroi, que Bothwell tressaillit d’espérance et comprit que le premier pas était fait, et que la reine venait de trembler pour son propre cœur.

—J’ai été un téméraire et un insensé, madame; un téméraire, car j’ai osé vous parler d’amour, un insensé, car j’ai cru que l’amour d’un grand seigneur comme moi pourrait être écouté d’une reine comme vous. Je me suis figuré, fou que j’étais! que, rois ou ducs, les nobles étaient égaux, et que l’un des gentilshommes les plus riches et les plus nobles du royaume, pouvait, puisque tel était l’usage, en épouser la reine... Je me suis trompé, pardonnez-moi, madame.

Et Bothwell, à genoux, avait une voix fascinatrice et voilée, cachant des sanglots et une douleur intraduisible sous son apparente douceur.

Cette scène avait lieu dans la chambre rouge, à la clarté d’un flambeau, minuit sonné, et le château endormi du faîte à la base.

Bothwell était tête nue, pâle, les cheveux rejetés en arrière, la lèvre douloureusement crispée, les mains jointes et tendues vers la reine.

La reine était debout, adossée au mur, dans un état de perplexité et de terreur impossible à décrire. Ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules, son œil était hagard, ses lèvres frémissaient... elle regardait Bothwell avec un mélange d’effroi et de tendresse.

Car Bothwell ainsi placé, ainsi agenouillé, Bothwell, dont la passion courbait le front, était beau en ce moment, et toute reine qu’elle pût être, Marie était touchée. Elle hésitait, elle commençait à faiblir.

—Madame, reprit Bothwell, vous m’avez fait duc, n’est-ce pas?

—Sans doute, dit la reine.

—Vous m’avez nommé premier ministre?

—En effet, dit-elle encore.

—Eh bien! reprenez ce brevet de duc, reprenez ces lettres de premier ministre, je n’en veux pas!

—Vous... n’en... voulez pas?...

—Non, car je vais partir à l’instant même, je vais me retirer dans mes terres, loin de la cour, loin de vous... Je vais m’imposer un exil volontaire... Je vais essayer de mourir vite... et je réussirai, madame, car je ne vous verrai plus...

Bothwell mit la main sur ses yeux, et la reine vit couler deux grosses larmes au travers de cette main crispée...

—Monsieur, monsieur... fit-elle chancelante, si je vous fais du mal... pardonnez-moi...

—Vous! me faire du mal, murmura-t-il avec un sourd ricanement! Oh! vous ne le croyez pas, vous ne pouvez le croire, madame?

Et Bothwell écarta ses mains et essaya de sourire.

Ce sourire navra le cœur de la reine.

—Monsieur, reprit-elle, vous dites que vous m’aimez, n’est-ce pas?

—Si je vous aime!

—Mais vous ne me l’aviez jamais dit...

—Le pouvais-je, il y a vingt-quatre heures?

—C’est juste, vous êtes loyal.

—Je souffrais, madame, silencieusement et dans l’ombre, vivant de votre sourire et de votre regard, me trouvant sur votre passage pour effleurer votre robe, heureux quand, par hasard, vous daigniez me remarquer... J’étais sur vos pas sans cesse, toujours prêt à tirer l’épée pour vous défendre, car autour de vous se presse une noblesse turbulente, insoumise, qui supporte difficilement le joug d’une femme...

La reine eut un geste d’inquiétude.

—L’avez-vous vue, naguère, continua Bothwell, l’avez-vous vue vous accuser du plus grand des crimes, quand ce crime était l’œuvre d’un misérable obscur?

—Oh! oui, fit la reine pâlissante.

—Eh bien! parmi elle nul ne s’est levé pour vous défendre et venger l’honneur outragé de sa souveraine! Il ne s’est pas trouvé un seul noble d’Écosse...

—Vous vous trompez, milord, murmura la reine émue, il s’est trouvé un grand seigneur, un cœur loyal et fidèle, qui a mis son épée et sa voix à mon service... C’était vous!

Et la reine lui tendit la main.

Bothwell prit cette main qui tremblait, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers.

—Mon Dieu! murmura-t-il avec transport, dites-moi qu’un jour viendra où vous ne refuserez pas mon amour. Madame, dites-le moi... par pitié...

La reine hésitait encore, mais elle allait succomber, quand, soudain, elle jeta un cri d’effroi...

La porte venait de s’ouvrir lentement, et un homme, l’œil étincelant, apparut sur le seuil.

Il était pâle et froid comme une statue—son regard seul vivait et semblait écraser Bothwell.

Bothwell, à sa vue, recula involontairement, et porta la main à son épée.

—Quel est cet homme? s’écria la reine troublée.

Elle ne reconnaissait pas Hector.

—Cet homme, fit Hector en allant vers elle, cet homme, madame, vient vous sauver.

—Le meurtrier du roi! fit Bothwell.

Hector se tourna vers lui avec un dédain suprême.

—Vous savez bien que non, lui dit-il.

—L’assassin! l’assassin chez moi? exclama la reine effrayée.

—Madame, dit Hector avec calme, je supplie humblement Votre Majesté de daigner m’écouter.

—Ne l’écoutez pas! fit Bothwell frémissant; c’est un lâche et un assassin!

Hector ne répondit pas, mais il leva son poignard sur la poitrine de Bothwell et lui dit:

—Si tu ajoutes un mot, je te tue!

La reine poussa un cri et se précipita pour sauver Bothwell.

Hector recula d’un pas, mais n’abandonna point son poignard.

—Madame, reprit-il, je vous ai demandé deux minutes d’entretien, me les accorderez-vous?

La reine fit un geste de mépris.

Hector leva de nouveau son poignard sur la gorge de Bothwell acculé au mur... la reine jeta un nouveau cri.

—Parlez, murmura-t-elle, que me voulez-vous?

—Vous voyez cet homme, madame?

—C’est lord Bothwell.

—Cet homme est le meurtrier du roi!

—Tu mens, assassin! vociféra Bothwell.

—Vous savez bien que non, répondit Hector avec un calme terrible... Madame, continua-t-il, je voudrais être seul avec vous, seul quelques minutes...

La reine eut un mouvement d’effroi.

—Est-ce mon poignard qui vous épouvante? Ne craignez rien, dit-il en jetant le poignard.

Bothwell le ramassa, puis s’adressant à la reine:

—Cet homme est un misérable, mais écoutez-le, je me retire dans la pièce voisine. S’il osait vous insulter, appelez, je serai là pour vous venger.

Et Bothwell sortit.

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