TROISIÈME PARTIE
Reading edition
L’Argan.
Historique.
L. Gentil, maître de conférences à la Sorbonne, le savant explorateur du Maroc, fut tellement frappé, au cours de ses excursions, de l’intérêt de l’Arganier, que, dans son livre qui n’est qu’un simple récit de voyages, très documenté d’ailleurs, il a fait exception pour cet arbre qui joue dans les régions du Haut-Atlas, un rôle remarquable au point de vue de la géographie botanique et qui est d’une réelle importance dans la vie économique de ces pays. Il lui consacre, en effet, plus de vingt pages formant un chapitre spécial ou appendice au volume[115]. Nous le citerons en entier dans cette étude, en faisant remarquer avec l’auteur que si l’Arganier a une influence marquée sur l’existence des populations arabes ou berbères des contrées qu’il recouvre, et bien qu’on en ait souvent parlé, « il mérite encore l’attention parce qu’il est vraisemblablement destiné à un plus grand avenir. »
L’Arganier est très anciennement connu, ainsi que le prouve cette note de l’introduction du Traité des Simples[116] où L. Leclerc dit que, « vers l’année 1219, Ibn el-Beïthar se mit en marche pour l’Orient. Il passa par le Maghreb et dut y voyager à petites journées, vu le grand nombre d’observations qu’il y a faites. » Ici les plantes récoltées sont données avec leurs noms indigènes, c’est-à-dire berbères. Son séjour au Maroc est accusé par la mention de l’Arganier.
Plus loin, on trouve la description du célèbre botaniste arabe : « Arganier (Ardjân), c’est un mot berbère et c’est le nom d’un arbre qui se trouve dans le Maghreb extrême, dans la province du Maroc. Il a des aiguillons très piquants et donne un fruit de la forme d’une petite amande appelée vulgairement « amande berbère. »
Dans le même ouvrage, le savant arabe rapporte que « c’est un fruit qui ressemble à un petit gland de couleur jaune. Sur un de ses côtés il porte une dépression étroite qui ne pénètre pas jusqu’à l’intérieur. Il ressemble intérieurement à une graine de Pin. Il est fourni par un arbre de haute taille du Maghreb extrême. Ce fruit est chaud et resserre le ventre. Son huile est avantageuse contre la surdité chronique et les maux d’oreilles ». Ces phrases sont d’Ibn Rodhouan, citées par Ibn el-Beïthar, qui continue : c’est l’irdjân. Les Berbères du Maghreb l’appellent argân ; il croît au sud de la ville de Maroc, dans les cantons de Hâhâ et de Regrâgâ. Il est très épineux et ses piquants aigus sont un obstacle à la récolte du fruit. On en obtient de l’huile en donnant d’abord le fruit à manger aux chèvres et aux chameaux à l’époque de sa maturité. Ces animaux rendent les noyaux et alors on les recueille, on les casse comme des amandes. On prend la pulpe et on en retire une huile comestible. Chez les gens du pays, c’est une des meilleures huiles et des plus estimées. On la connaît sous la nom d’huile d’ardjân.
Enfin, dans ce même ouvrage, on relève encore la note suivante :
« Huile d’arganier. — On dit que c’est l’huile de herdjân, que les Berbères du Maroc appellent ardjân ou bien encore argân. C’est un arbre de haute taille, épineux, donnant un fruit du volume d’une petite amande et contenant un noyau. Les chèvres et les chameaux mangent ce fruit et rejettent le noyau que l’on recueille, que l’on triture et dont on extrait l’huile pour l’employer dans les préparations alimentaires à Maroc et dans les environs.
« Elle est douce comme l’huile d’olive, au rapport de ceux qui en ont mangé. Un dit aussi que l’huile des nègres est tout autre chose que l’huile d’Arganier, que c’est une huile qui vient du pays des nègres, qu’elle est très échauffante et qu’on l’emploie contre les maladies de nature froide. »
Ce que raconte l’auteur au sujet des chèvres et des chameaux servant de dépulpeurs, et donnant après eux un produit dont on retirera une huile alimentaire pour l’homme avait été déjà rapporté par Venture de Paradis[117].
El Bekry, le géographe arabe, Edrissy puis Schousboe, ancien consul de Danemark à Tanger, confirment le fait, et ce dernier ajoute que les chevaux et les ânes n’en veulent pas manger.
Léon l’Africain, en 1510, fait mention de l’Arganier et la description de l’espèce fut donnée, pour la première fois, par Linné (1737). Il la nomma Sideroxylon spinosum, mais le spécimen, étudié par l’illustre naturaliste n’avait pas de fleur, ce qui peut expliquer la confusion qu’il a faite de cette plante ligneuse avec le « bois de fer » dont il se distingue cependant par un grand nombre de caractères.
Le conseiller d’Etat G. Hoest[118], après un séjour de trois années au Maroc (1766-1768), a publié un très intéressant mémoire sur la Flore du Maghreb, dans lequel il décrit longuement l’Arganier.
Après lui, vinrent Schousboe et Broussonnet ; le premier, consul danois, parcourut l’empire du Maroc en 1791 et 1793, et, pendant un long séjour dans le pays, fit de la botanique le principal objet de ses loisirs ; le second, membre de l’Institut, chercha dans ce pays un refuge contre les terribles évènements politiques de son époque. Il visita Tanger, Salé et Mogador en 1796 et 1798 ; tous deux ont décrit l’Argania.
La description de Broussonnet a été adressée à l’Institut en 1802, mais ne fut jamais publiée[119].
Mais, en revanche, Schousboe publia des renseignements qui furent, jusqu’à ces derniers temps, les seuls d’apparence bien authentique[120].
« L’Argan du Maroc, dit cet auteur, ne se rencontre point dans le nord, mais seulement vers le sud. Les personnes, auprès desquelles j’ai cherché à prendre des renseignements précis, se sont toutes accordées à dire qu’il n’existe qu’entre les deux rivières Tansift et Suz (Oued-Tansift et Oued-Sous), par conséquent entre le 30e et le 32e degré de latitude, où, du reste, il compose la majeure partie des machis (maquis).
« Il fleurit au milieu de juin ; le fruit noue vers la fin du mois suivant ou au commencement d’août ; il continue à croître lentement jusqu’à l’époque des pluies, qui commencent à tomber en septembre. A partir de cette époque, il augmente de volume et à la fin de mars de l’année suivante il est bon à récolter... »
A cette époque, les cultivateurs se rendent dans les maquis d’Argan, traînant à leur suite famille et troupeaux ; « ils secouent le fruit des arbustes et en séparent sur place la pulpe de son noyau. Cette pulpe est évidemment mangée par les chameaux, les chèvres, les moutons et les vaches. L’âne et les mulets, au contraire, la rejettent. Après avoir fait provision des noyaux d’Argan, les Arabes les transportent dans leurs demeures.
« On brise la coque épaisse et ligneuse entre deux pierres pour retirer les amandes, qui sont d’une couleur blanche. Les graines sont torréfiées sur des vaisseaux de fer ou de terre comme le café ; pendant tout le temps de l’opération, on les remue sans cesse avec une baguette afin de les empêcher de brûler. Pour arriver au degré convenable de torréfaction, les graines doivent avoir une couleur brune sans aucune carbonisation extérieure. La fumée qui s’échappe pendant l’opération répand une odeur très désagréable.
« Quand la graine est parfaitement refroidie, à l’aide d’un moulin à main on la réduit en une substance pâteuse qui ressemble à la pâte d’amande, avec cette différence que la couleur est brune. On la place dans un vase pour extraire l’huile, ce qui s’effectue en versant sur elle de l’eau bouillante et en la pressant avec les mains.
« On continue la manipulation jusqu’à ce que la pâte devienne solide ; plus la pâte est dure, mieux on a détaché les parties huileuses, dont on la dépouille presque entièrement à l’aide de l’eau froide. L’huile qui découle est enlevée avec des verres propres. Pour obtenir la bonne qualité et une plus grande abondance d’huile, tout dépend des pressées de la pâte et de la quantité exacte d’eau chaude qu’on verse sur elle. Il est toujours plus prudent de la ménager que de l’employer outre mesure.
« La pâte devenue solide est quelquefois dure comme la pierre, elle est d’une couleur noirâtre et d’un goût amer et désagréable.
« L’huile, abandonnée au repos, devient limpide et sa couleur est brunâtre. Pour l’odeur et la saveur, elle sent le roussi.
« Quand on l’emploie dans la cuisine, sa fumée irrite fortement les poumons et fait tousser. Lorsqu’on l’utilise pour l’assaisonnement des aliments, son goût âcre et vif brûle longtemps le gosier ; les gens riches la mélangent avec de l’eau, ou bien la font bouillir avec un morceau de pain pour enlever cette âcreté. »
De Noé ajoute que le bois d’Arganier est dur, pesant, résistant, et qu’il est recherché pour les travaux de menuiserie et la fabrication des ustensiles de ménage.
Ali Bey el Abbassi[121] rencontra, en 1803, une multitude d’arbres qui, dans le pays, sont appelés « Argan », ce qui par dessus tout lui parut magnifique. Nous extrayons de son récit les passages suivants :
« Cet arbre précieux se multiplie de lui-même, sans avoir besoin de cultiver, en sorte qu’il n’y a autre chose à faire que d’en recueillir le fruit : c’est une espèce d’olive extrêmement grasse, de laquelle on extrait abondamment de l’huile, bonne à tous les usages.
« Il paraît que Linné a mis cette plante, ou dans le genre Rhamnus, ou dans le Sideroxilus ; il la nomme Rhamnus siculus dans son Système et Sideroxilus spinosus dans son Herbier. Le savant botaniste Dryander lui donne le nom de Rhamnus pentaphyllus ; mais M. Schousboe, consul du roi de Danemark à Maroc, qui a examiné les plantes du pays avec beaucoup plus de soin qu’on ne l’avait encore fait, s’est décidé à suivre les botanistes Retz et Wildenow, qui l’ont appelée Elæodendron argan (Célastrinées).
« La description de M. Schousboe est sans doute la plus complète ; il y a seulement quelques petites différences que l’on verra dans ma partie scientifique[122]. L’arbre se trouvait, à mon passage, en pleine fructification. Il est épineux, et sur le fruit se trouve une grande abondance d’une sorte de gluten résineux, dont la chimie pourrait peut-être profiter. Sa pulpe, après l’extraction de l’huile, est un excellent aliment pour les bœufs. Il y en a dans cet endroit un bois de dix à douze journées de chemin, en direction N. et S., où la main de l’homme ne fait autre chose que recueillir les fruits. Ne serait-il pas possible de l’acclimater dans les pays méridionaux de l’Europe ? Cela vaudrait bien, à mon avis l’acquisition d’une province. »
En 1853[123], parut dans la Revue Horticole[124], une notice du vicomte de Noé, qui rapporte que le capitaine de frégate de Maisonneuve envoya, en 1852, au Ministre de la marine « toujours attentif à doter la France des produits exotiques utilisables » des fruits d’Arganier que ce dernier adressa aux jardins botaniques du Midi.
Pour suppléer au manque de renseignements sur la biologie de la plante, de Noé cherche à y suppléer en étudiant le travail de Schousboe, dont nous venons de parler.
En 1854, le sous-directeur du Jardin botanique royal de Kew, sir W. Hooker[125], publia à son tour un article important sur l’Argan, avec deux excellentes planches que nous reproduisons et son article commence par la citation in-extenso d’une lettre de sir Henry Grace, vice-consul à Mogador et datée de nov. 1853, adressée au consul général de Tanger, sir J.-H. Drummond Hay.
Parmi les détails intéressants de cette lettre, il faut citer la mention de différents arbres qui paraissent avoir atteint l’âge de plusieurs siècles et mesurant 26 pieds anglais de circonférence au tronc. L’une des premières branches, qui partent à 3 pieds du sol, est énorme avec 11 pieds de circonférence. Les racines sont grosses et s’étendent à une grande distance de l’arbre, qui dans son ensemble s’étend en couvrant une surface dont la circonférence peut être évaluée à 220 pieds. L’arbre se reproduit de semis, et déjà à partir de 4 ou 5 ans, il porte des fruits que l’on récolte suivant l’exposition, de mai à août.
La méthode de récolte est ici décrite avec soin : « Quand les fruits sont mûrs, on conduit les troupeaux de moutons, de chèvres et de vaches sous les arbres, que l’on bat avec une longue gaule ; ces animaux dévorent les fruits tombés puis sont reconduits à leurs étables et surveillés très sérieusement.
« Dès que l’acte de la rumination commence, ils rejettent les noyaux qui sont recueillis avec soin, et ce n’est que par hasard qu’ils passent par l’estomac. » Mais de grandes quantités de fruits sont également recueillis par les femmes et les enfants et la partie charnue du fruit est enlevée et séchée pour nourrir les animaux pendant la période hivernale.
La fabrication de l’huile se fait comme l’a dit Schousboe et sir H. Grace ajoute que le gâteau qui reste (tourteau), lequel renferme encore beaucoup d’huile, est mangé par les vaches, chèvres et moutons ; il n’a jamais entendu dire qu’il fut employé comme engrais et cependant « il est hors de doute qu’il ne fasse un excellent fumier ». Quelques-uns de ces Arganiers croissent en îlots, mais la plupart sont solitaires.
Grâce au comte de Clarendon, le jardin de Kew put entrer cette même année 1854, en possession de plantes vivantes et de graines fraîches.
Sir W. Hooker rapporte d’ailleurs que cette plante a été cultivée en Hollande en 1697, et il avait été introduit en Angleterre en 1711 par la duchesse de Beaufort ; on la considérait comme une plante de serre chaude. Non content d’en semer à Kew, ce savant en fit parvenir un certain nombre de pieds ou de graines dans différentes colonies anglaises et aux Indes orientales en particulier, pour être plantés dans les régions qui semblaient lui convenir ; nous n’avons pu savoir quel avait été le résultat de ces essais.
Sir W. Hooker passe rapidement en revue l’histoire botanique de la plante et cite particulièrement Dryander qui en parla sous le nom de Rhamnus siculus et montre l’erreur de Linné, qui avait identifié le Sideroxylon spinosum à cette dernière qui n’était autre que le Rhus pentaphyllum de Boccone.
En 1809, Correa de Serra avait publié une description brève de la plante et une monographie du fruit, accompagnée d’une planche[126].
Ce furent Rœmer et Schultes qui ont créé le genre Argania que Ehrlicher et de Candolle ont également admis.
L’exemplaire sur lequel, sir W. Hooker a fait sa description est le premier spécimen fleuri qui ait été vu en Europe (Fig. XXX).
Il a été récolté au Maroc par Broussonet et déposé dans l’herbier du prof. Gouan où ce savant put l’étudier.
En voici la diagnose telle qu’elle est établie actuellement :
Caractères botaniques.
Argania Sideroxylon Rœm et Schult.[127]
Synonymes : Sideroxylon spinosum L., = Rhamnus siculus L., = Rhamnus pentaphyllus L., = Elæodendron Argan Retz.
Caractères génériques. — 5 sépales ovoïdes-arrondis, imbriqués et seulement un peu rondes à la base. Corolle avec un tube court à segments oblongs. 5 étamines à filets courts, d’une hauteur à peu près égale à celle des tubes de la corolle ; 5 staminodes aigus souvent un peu plus longs. Ovaire ovoïde, velu à 2-4 loges, qui se prolonge en un style conique en forme de poinçon. Le fruit est une drupe fusiforme ou ovoïde arrondie, renfermant de 1 à 4 graines. Ces graines sont incluses dans une masse ligneuse très résistante, formant le noyau de la drupe, et entourés d’un tégument parenchymateux très-mince. L’albumen oléagineux renferme des cotylédons plans, ovales, lancéolés, à tigelle courte (Voir fig. XVIII).
Ém. Perrot. Le Karité, etc., 1907.

Fig. XVII. — Morphologie florale et aspect de l’Argania Sideroxylon, R. et Sch. (d’après Hooker).
Ém. Perrot. Le Karité, etc., 1907.

Fig. XVIII. — Fruit et graine de l’Argania Sideroxylon (d’après W. Hooker.)
Il n’en existe qu’une seule espèce qui est :
L’arganier (Argania Sideroxylon, Rœmer et Schultes) ou arbre d’Argan, qui tire son nom du mot arabe ou chleuh, argane.
C’est un arbre toujours vert, dont le port rappelle celui de l’olivier ; sa hauteur ne dépasse généralement pas 6 mètres, elle est le plus souvent moindre ; les branches inférieures partent à un mètre du sol d’un tronc droit, à écorce grise. Les jeunes pousses sont couvertes d’épines.
La feuille est lancéolée, persistante, verte en dessus, plus pâle en dessous comme celle de l’olivier.
L’arbre fleurit en mai-juin.
Le fruit ou argan est vert jaunâtre, veiné de rouge au moment de la maturité, il rappelle par sa forme une grosse olive ; c’est une drupe d’ordinaire monosperme, ovale, glabre, obtuse, quelquefois un peu aiguë ; elle renferme une ou plusieurs graines ovales dont la coque épaisse, dure et très lisse, d’un brun pâle, contient une amande oblongue de couleur blanche.
Il convient encore de dire que l’arganier se reproduit facilement par germination et que les jeunes arbres peuvent porter fruit au bout de trois à cinq ans. Dans son pays d’origine, un mois peut suffire à l’apparition d’une pousse ; des essais de reproduction en serre effectués d’abord par Schousboe à Copenhague, puis par Dalton Hooker en Angleterre, ont pleinement réussi ; mais les tentatives d’acclimatation ont désappointé les coloniaux.
L’arganier est absolument inconnu en dehors du sud-marocain où il ne recouvre qu’une étendue limitée, sur laquelle j’aurai l’occasion d’insister plus loin. On s’accorde à regarder cet arbre et le Sideroxylon Marmulano Lowe, de l’île Madère, comme les représentants d’une famille dont les espèces sont en majeure partie tropicales.
Ces deux essences, qui se trouvent ainsi sur le même parallèle, ne coexistent pas et sont inconnues aux Canaries. Elles montrent, par leur situation géographique, une relation évidente entre deux régions aussi voisines que Madère et la côte du sud du Maroc et marquent les vestiges d’une flore tropicale disparue, qui devait être uniformément répandue à cette latitude.
Histologie.
Tige. — Dans la tige encore jeune, il apparaît un périderme sous-épidermique fournissant une écorce secondaire épaisse qui s’exfolie par lames courtes.
La région périlibérienne est limitée par de petits paquets de fibres et çà et là quelques cellules scléreuses ; le bois et le liber sont normaux, avec des rayons médullaires à une seule assise.
Dans la moelle, légèrement sclérifiée, on remarque de volumineux laticifères à contenu granuleux, se colorant par l’orcanette acétique ou le Soudan-Chloral.
Fig. XIX. — Schéma de la structure de la tige. — p., périderme sous-épidermique ; f., paquets de fibres périlibériens ; lat., laticifères ; B., bois.

Charlier, qui a étudié déjà les laticifères de cette plante, dit que les laticifères sont rares dans le parenchyme cortical, très nombreux, au contraire, dans le liber ; il n’y en a pas dans la moelle. Nous ne sommes pas d’accord, comme le montre notre figure, comparée à la sienne[128].
Le contenu de ces éléments sécréteurs, volumineux dans la moelle, n’est peut-être pas identique, à certains moments de l’année, avec celui des laticifères libériens, mais nous l’avons vu se colorer par les réactifs spéciaux. Charlier affirme le contraire, peut-être n’a-t-il pas eu entre les mains le véritable Argania.
Pétiole et Feuille. — A sa base, au sortir de la tige, le pétiole ne contient qu’une lame vasculaire, recourbée en arc, et vers le milieu de sa course, il se détache des deux pointes de l’arc un faisceau, et c’est cette structure que l’on retrouve dans la nervure médiane et les principales nervures qui sont protégées par des amas collenchymateux assez volumineux.
Fig. XX. — Argania Sideroxylon. — 1, 2, 3, figures schématiques de la structure du pétiole et de la nervure médiane ; 4, coupe du limbe foliaire.

Le limbe a une structure aussi normale que possible : épidermes glabres avec stomates seulement à la face inférieure : mésophylle bifacial avec une assise de cellules palissadiques occupant plus de 1/3 de l’épaisseur totale et un parenchyme très lacuneux.
Les laticifères sont abondants dans la feuille et accompagnent les nervures jusqu’à leur extrémité, la nervure ne formant pas un réseau à mailles régulières comme chez les Butyrospermum.
Pas d’hypoderme, stomates avec 2 cellules annexes petites et parallèles à l’ostiole.
Le Fruit. — Le fruit est une drupe renfermant une graine le plus souvent ; mais il n’est pas rare d’en rencontrer 2 ou même 3, parfaitement développées ou bien inégales.
Fig. XXI. — Aspect et coupe du fruit d’Arganier. — En haut la structure schématique montrant le mésocarpe charnu avec faisceaux et laticifères et la couche interne scléreuse ; à gauche, la coupe d’un jeune fruit indiquant les différentes parties ; a, b, montrant l’aspect des noyaux d’Argan, tels qu’on les rencontre généralement, privés de la pulpe extérieure ; ep., épicarpe, fll., faisceaux conducteurs du carpelle ; mes., tissu charnu du péricarpe avec laticifères lat. ; end. tégument scléreux.

La partie externe du péricarpe est charnue, et renferme, à peu de distance de l’épiderme, une rangée de faisceaux lib.-ligneux à bois central. Les laticifères sont très nombreux.
Le tégument, qui forme l’enveloppe extérieure de la graine, est extrêmement dur, et constitué par un amas de cellules scléreuses très épaissies et à peine cornées.
L’amande comprend extérieurement une enveloppe représentée par des cordons blanchâtres, formant à la surface comme une sorte d’arilles en réseau, qui ne sont autres que des cordons vasculaires (libéro-ligneux), imprimant sur la face supérieure de la feuille cotylédonaire des sillons ou cannelures assez apparentes dans la couche parenchymateuse (i, fig. XXII).
Fig. XXII. — Coupe de la graine d’Argan. — tg, dernière assise du tégument scléreux ; i, couche tégumentaire parenchymateuse avec cordons vasculaires épais, cot, cotylédons avec laticifères, lat.

Répartition géographique[129].
L’Arganier existe à profusion sur une certaine étendue de la côte sud-marocaine et à l’intérieur d’un périmètre que les observations actuelles ne permettent pas encore de délimiter d’une façon définitive.
De plus, les différents voyageurs qui en ont parlé ne se sont pas préoccupés des relations qui peuvent exister entre l’extension de cet arbre et la nature du sol sur lequel il croît ; seul Henry Grace paraît s’être inquiété de ce côté intéressant de l’étude de l’Arganier lorsqu’il dit qu’il pousse sur un sol sableux et sur des collines où l’irrigation est impossible.
Il résulte, des divers récits d’exploration sur le Maroc méridional, que cet arbre paraît s’étendre à toute la région littorale atlantique comprise entre les 29e et 32e degrés de latitude nord ; qu’il s’enfonce à une vingtaine de kilomètres des côtes et forme de petits bois isolés jusqu’à une profondeur de 40 kilomètres, au maximum.
Mes voyages m’ont permis de traverser tout le pays qu’il recouvre, et si je n’ai pas atteint sa limite au sud, du moins ai-je pu la relever vers l’est. Mes recherches géologiques et géographiques me permettent, en outre, de donner une idée assez nette des conditions d’habitat de cette curieuse essence forestière.
On se ferait une idée fausse des forêts d’Arganiers si on les comparait aux bois touffus de nos pays d’Europe ou des régions tropicales. Elles sont composées, à de très rares exceptions près, d’arbres disséminés qui apparaissent, de loin, comme autant de taches noires sur un sol nu. Les plus belles que j’aie vues se trouvent non loin de Mogador, soit à l’Est (El Hanchen), soit au Sud au bord de l’ouad Tidzi, et surtout dans la vallée du Sous, notamment dans la plaine des Houara.
L’Arganier se rencontre, en allant du Nord vers le Sud, dans les importantes tribus des Chiadma, des Haha, des Mtouga et des Ida ou Tanan ; enfin il s’étend à la plus grande partie de la vallée du Sous. Plus au Sud, cet arbre existerait, paraît-il, dans la région littorale du Tazeroualt jusqu’à l’Ouad-Noun ; mais nous n’avons que des renseignements douteux à ce sujet, tandis qu’il résulte des explorations du vicomte de Foucauld que l’essence forestière qui nous occupe ne s’étend pas à l’est, dans l’Anti-Atlas.
Fig. XXIII. — Coupe du noyau d’Argan. — Coupe de la paroi scléreuse du fruit (noyau) à laquelle adhéraient encore des restes du parenchyme mésocarpien E et I avec faisceaux carpellaires fll. — Le tégument scléreux tg, forme une gaine extrêmement dure, au centre de laquelle se trouvent le plus souvent une graine, parfois deux ou même trois, plus ou moins inégalement développées (Voir fig. précédente pour la coupe de l’amande).

Je n’ai que peu de chose à dire des Chiadma, que j’ai vus seulement à l’extrémité méridionale du Djebel Hadid, et dans cette région l’arbre d’argan croît aussi bien sur les dunes et les alluvions quaternaires des vallées que sur les argiles et grès crétacés ou sur les calcaires jurassiques qui forment la voûte des Djebel Hadid et Kourat. Les nombreux voyageurs qui m’ont précédé, s’accordent à dire que l’Arganier se montre au delà, jusqu’à la vallée de l’Ouad-Tensift.
Dans les Haha, il se rencontre un peu partout, du moins à une altitude inférieure à 800 ou 900 mètres. Il pousse indifféremment sur tous les terrains, même sur les dunes quaternaires des environs de Mogador où il ne forme cependant jamais d’importantes forêts parce qu’il y a été souvent détruit par le feu.
Les grès pliocènes offrent également un sol meuble qui convient très bien à son développement, et partout sur ces grès, aussi bien à l’est de Mogador que dans les Ida ou Guerd et les Ida ou Iceurn, il est très abondant.
Au sud de la ville, il est, à partir de Tagouïdert, fréquemment associé au Thuya et il forme de belles forêts, notamment sur les bords de l’Ouad-Tidzi et plus au sud, au delà de l’Asif-Igouzoulen. Dans l’Est, en se dirigeant vers la plaine de Marrakech, on le voit passer sans décroissement brusque des grès tertiaires aux terrains crétacés, sur le Djebel Tamerzakt comme dans les Meskala et jusqu’au Kourimat. Sa limite extrême, dans cette direction, est située au voisinage de Dar Moqaddem Messaoud, soit par 11° 40′ environ de longitude ouest.
Les sédiments crétacés de la côte, dans les Ida ou Troumma et les Aït Ameur, offrent encore un sol propice au développement de cette intéressante essence forestière, et cela quelle que soit la nature des sédiments : argileux, gréseux ou calcaires. Enfin les calcaires qui forment les rides anticlinales du Haut-Atlas occidental sont, de même que ceux du Djebel-Hadid, encore très susceptibles de supporter l’Arganier. Le plateau de Taguent en particulier en est couvert ; mais à peine s’élève-t-on sur ces plissements jurassiques — qui, ainsi que je l’ai fait remarquer, descendent des hauteurs pour s’abaisser graduellement, jusqu’à la côte — qu’on le voit s’effacer rapidement devant le Thuya à gomme sandaraque qui trouve sur ces affleurements calcaires son sol de prédilection.
La même remarque s’applique aux Ida ou Tanan où il croît dans la zone littorale ; tandis qu’il disparaît dans la région montagneuse à partir des altitudes assez élevées et fait place à l’arar partout où émergent les calcaires jurassiques.
Dans les Mtouga, l’Arganier ne s’étend qu’aux régions les plus basses ; des forêts de cet arbre forment le prolongement de celle des Knafa au-delà d’Imi n Takandout et, dans la vallée de l’Ouad Igrounzar, il s’arrête à quelques kilomètres en amont d’Aït Biiout. D’abord développé sur le trias de la vallée de Taghraghra, il se montre partout ici sur les terrains crétacés et sur les calcaires à silex secondaires ou tertiaires.
Mon voyage dans le Sous m’a encore permis quelques remarques intéressantes sur l’extension de cet arbre si curieux. En descendant la vallée de l’Ouad Tagouïrart (haute vallée de l’Ouad Aït Moussi), j’ai constaté qu’il apparaît des Talatirhan, pour devenir de plus en plus abondant en approchant de la Nzala Argana, qui doit son nom aux belles forêts qui l’entourent. Dans cette vallée, il croît indifféremment sur les schistes primaires, les grès et argiles permiens, les terrains crétacés et les alluvions de la rivière ; il s’arrête au-dessous d’Aglou et, à la descente du col des Bibaoun, on le voit s’élever bien haut sur le flanc méridional du Haut-Atlas.
La belle plaine du Sous constitue la région de prédilection de l’Arganier. Partout dans le Mseguina, les Houara, le Ras el Ouad, il règne en maître aux dépens de toute autre végétation. Il atteint même la vallée de l’Ouad Tifnout et, bien que je ne puisse préciser sa limite de ce côté, je puis affirmer qu’il n’existe pas au pied occidental du Djebel Siroua, dans la partie supérieure de l’Ouad Touttal, alors qu’il atteint les environs de Laoulouz.
Dans la plaine de Ras el Ouad et, plus bas, dans les Houara, il forme des forêts interrompues seulement par des clairières qui sont livrées à la culture. Enfin cet arbre se montre au bord de l’Anti-Atlas, et il s’élève assez haut sur le flanc méridional du Haut-Atlas ; les itinéraires que j’ai suivis sur ce versant de la chaîne m’ont permis de l’observer partout, autant sur les schistes siluriens et dévoniens que sur les grès permiens ou sur les sédiments crétacés.
Vers l’est, j’ai constaté qu’il atteint encore le village d’Amzal, mais il se refuse à monter plus haut à cette longitude.
Les lignes qui précèdent font ressortir le grand développement de l’Arganier dans un périmètre assez imparfaitement délimité et relativement restreint.
Il convient de remarquer tout d’abord que cette essence paraît tout à fait indifférente à la nature du sol. Mes recherches ne peuvent laisser subsister de doute à cet égard. Les terrains primaires, secondaires ou tertiaires, aussi bien argileux ou calcaires que siliceux, meubles que compacts, sont susceptibles de lui offrir un sol favorable à son essor. Il faut donc chercher la cause de sa dissémination dans une question climatérique.
Il semble bien, en effet, que la température et l’humidité moyennes de l’atmosphère soient assez uniformes partout où croît l’Arganier. Il serait sans doute prématuré de s’appuyer à ce point de vue sur les rares observations météorologiques faites dans ces contrées ; mais, si l’on rapproche de mes données personnelles celles acquises par les explorateurs qui m’ont précédé, notamment par MM. de Foucault et de Segonzac, on peut se rendre compte que la température et l’état hygrométrique de l’air doivent en quelque sorte se compenser dans toute l’étendue du pays où croît l’Arganier.
Il ne peut vivre qu’au-dessus d’une température déterminée et à la faveur de l’humidité du littoral atlantique.
Quelques remarques le feront mieux comprendre.
A l’est de Mogador, l’Arganier ne dépasse pas le 11° 40′ de longitude ouest, il ne s’éloigne donc pas à plus de 15 kilomètres du littoral et il ne s’élève de ce côté qu’à des altitudes d’environ 400 mètres à Dar Moqaddem Messaoud et de moins de 500 mètres dans le Kourimat. A une faible distance de là, vers le sud, il s’étend plus loin à l’est et atteint une hauteur voisine de 700 mètres ; or, tandis que l’influence de l’Atlantique est, dans le premier cas, contrariée par les collines d’El Hanchen et de Tamerzakt, ici l’humidité de l’Océan peut se faire sentir plus loin grâce au couloir continu de la vallée de l’Ouad Kseb.
Tout le long de la côte, dans les Haha et les Ida ou Tanan, la limite de l’extension de cet arbre est fonction de l’altitude.
En descendant le cours de l’Ouad Aït Moussi, on le voit apparaître à partir de 950 mètres environ, et s’élever vers le col des Bibaoun jusqu’à plus de 1000 mètres. Il semble qu’il y ait là un fait en contradiction avec les précédents parce que nous sommes à environ 80 kilomètres de la côte ; mais il convient de remarquer que la vallée de l’Ouad Aït Moussi est dirigée vers le sud et subit l’influence du climat de la plaine du Sous.
Comme il a déjà été dit, la haute chaîne de l’Atlas délimite nettement deux zones climatériques différentes parce qu’elle offre une barrière presque infranchissable aux vents chauds du désert, et j’ai constaté à la fin de décembre jusqu’à 26° au thermomètre fronde, à El Boura, non loin de Taroudant. Le Sous, contrairement au Haouz, doit participer du climat saharien.
Ainsi s’explique la dissémination de l’Arganier jusqu’à des altitudes élevées dépassant 1300 mètres au-dessous du col des Bibaoun, sur le flanc méridional du Haut-Atlas. On peut voir cet arbre dans la vallée de l’Ouad Mentaga et dans les Aït Yous s’élever sur le revers de la chaîne et subsister jusqu’à Amzal.
C’est encore à ce climat particulier de la vallée du Sous qu’il faut attribuer l’extension vers l’est de cette essence forestière, laquelle se retrouve jusqu’au voisinage de Laoulouz par 10° 30′ environ de longitude ouest, soit à plus de 150 kilomètres de la côte. Et l’une des conséquences climatériques de la puissante barrière du Haut-Atlas sur les régions septentrionales a été de refouler à plus de 100 kilomètres vers l’ouest la limite de l’Arganier.
Usages. — L’Arganier, si intéressant au point de vue botanique, offre partout où il croît une véritable ressource au Marocain, qui tire parti à la fois de son bois, de sa feuille et de son fruit.
Le bois d’Arganier est dur, lourd, compact, rivalisant avec les meilleurs du même genre ; il est très résistant, de couleur jaune. Les indigènes ne l’emploient guère que comme chauffage ; ils en font parfois un charbon excellent, supérieur à celui du chêne vert. Les branches sont trop noueuses pour être couramment employées pour la construction ; ils lui préfèrent des bois blancs comme le Thuya, dont les troncs droits forment des perches facilement utilisables pour les charpentes ou les boiseries grossières des maisons. Les feuilles servent de nourriture aux animaux ruminants, notamment à la chèvre et au chameau. Seuls les équidés (cheval, mulet, âne) se refusent à en manger.
Il est assez curieux de voir le chameau, habitué à brouter les herbes des pâturages africains, faire usage de son long cou pour atteindre les feuilles de l’arbre à sa portée. Et rien n’est plus pittoresque qu’un troupeau de chèvres dans une forêt d’Arganiers : les unes se dressent pour manger les feuilles les plus basses, tandis que d’autres grimpent et se tiennent même sur des branches assez minces pour y prendre leur aliment préféré.
La dent de la chèvre, si funeste à la plupart des végétaux persistants dans les autres pays, laisse également des traces sur l’arbre qui nous occupe et il est facile de reconnaître les forêts livrées à de nombreux troupeaux de ces capridés, par l’aspect rabougri des branches inférieures et des petits sujets. Mais l’Arganier est assez vivace pour résister à l’action destructive de ces animaux.
Si l’on tient compte de l’énorme quantité de peaux de chèvres utilisées dans l’Empire chérifien ou fournies par lui à l’exportation — preuve irréfutable d’une agriculture encore des plus sommaires — on se fait une idée de la ressource appréciable offerte aux indigènes du Maroc sud-occidental par cette essence forestière.
Mais là ne se bornent pas les vertus de l’arbre du Sous. Le fruit est utilisé par eux à deux effets : pour l’alimentation des ruminants et pour la fabrication d’une huile fort estimée, l’huile d’argan. La récolte en est très facile à cause de sa déhiscence ; à partir du mois de mai, en effet, le fruit mûrit, il se dessèche et tombe seul ou sous l’action de la moindre agitation ; il suffirait donc de le recueillir sur le sol après le plus faible coup de vent.
Mais le Marocain possède, au même titre que les Musulmans du Nord de l’Afrique, l’art de réduire au minimum l’activité indispensable à son existence. Il se contente de pousser ses troupeaux dans la forêt, et chameaux, bœufs, vaches, moutons, chèvres, vont deux fois par jour, le matin au moment de la fraîcheur, le soir avant le coucher du soleil, manger les argans dont ils sont très friands. Seuls les Berbères les plus actifs et les plus prévoyants font ramasser par leurs bergers des provisions de ces fruits, qui serviront aux mêmes usages durant l’hiver.
Les animaux ne mangent que l’enveloppe desséchée du fruit de l’Arganier. Tandis que la chèvre et le mouton laissent tomber de leur bouche tout ou partie des noyaux, les chameaux et les bovidés avalent ces derniers et les rejettent intacts à l’étable, en ruminant. C’est surtout là que les femmes et les enfants recueillent avec soin les noix qui vont servir à la fabrication de l’huile si estimée.
Ainsi la Nature, déjà si prodigue à bien des égards envers ce beau pays, l’a non seulement doté d’un arbre précieux pour la nourriture des bestiaux, mais elle a en quelque sorte voulu que ces derniers épargnent à leur maître la peine de récolter lui-même l’un des éléments importants de son alimentation. L’huile d’argan, en effet, constitue, avec le pain, la nourriture exclusive des indigènes pauvres.
La seule étude chimique que nous ayons rencontrée dans la littérature scientifique est due à M. S. Cotton[130], qui communiqua son travail à la Société de pharmacie de Lyon en 1888. Cet auteur croyait l’Arganier répandu dans l’intérieur de l’Afrique, à Madagascar et au Maroc ; nous savons ce qu’il en faut penser.
« Le procédé d’extraction des plus primitifs employés par les indigènes, consiste à broyer l’amande dans un mortier et à jeter la pâte dans l’eau chaude. L’huile qui vient surnager est recueilli directement.
« Jusqu’ici cette huile n’a pu nous parvenir, grâce aux idées protectionistes outrées dont fait preuve en toute chose le gouvernement marocain. »
M. Cotton devait l’échantillon d’huile qui a servi à son étude à l’obligeance du Dr Andrieu, pharmacien à Mogador ; il constate l’amertume très prononcée de l’amande qui la fournit, tandis que l’huile conserve la douceur de l’huile de noisette ; il décrit le fruit et le noyau qui renferme souvent deux amandes, avec indication fréquente d’une troisième avortée, comme nous avons eu l’occasion de le constater fréquemment.
« L’amande, continue M. S. Cotton, est un peu plus grosse que celle de la semence de Courge dont elle présente même la forme. L’arille[131] qui l’enveloppe presque en entier en réseau élégant la sépare de la coque, et quoiqu’elle soit relativement comprimée dans celle-ci au point de prendre parfois une forme triangulaire, elle reste assez libre, grâce à l’arille, pour pouvoir se détacher facilement.
Fig. XXIV. — Noyau de l’Arganier ; a, fruit partiellement brisé montrant à l’intérieur de la coque une amande à la surface de laquelle court un réseau de faisceaux vasculaires très proéminents ; b et c, coupes transversales montrant le développement inégal des embryons.

« Elle contient en abondance une huile fixe, douce, non siccative, se figeant à 0°, s’épaississant au bout de 12 heures par le réactif de Poutet sans se solidifier complètement, ce qui la distingue de l’huile d’olives. Sa densité est de 0,914.
« Indépendamment de la forte proportion d’huile que contient l’amande d’argan, on y trouve en abondance de l’albumine végétale (2 % environ) ; de sorte qu’à l’état frais, cette amande doit être considérée comme un lait végétal. »
Cette observation est parfaitement juste, et cette graine, comme toutes celles des Sapotacées, renferme des laticifères ayant un contenu guttoïde analogue à celui qui gêne la fabrication du produit comestible du Karité.
« Il arrive parfois, continue ce chimiste, si la noix s’est desséchée dans de mauvaises conditions, que cette albumine se détruit par une espèce de fermentation particulière différente de la putréfaction ; l’amande prend alors un aspect de beurre sans acquérir un goût désagréable[132]. On peut jusqu’à un certain point assimiler cette transformation à celle qui se produit dans les cadavres, connue sous le nom de gras de cadavres !
« Les amandes ainsi modifiées donnent une proportion d’huile qui peut atteindre et même dépasser 80 %.
« Le rendement en huile des amandes saines que nous avons trouvé, dans une expérience, de 77 %, n’est jamais tombé au-dessous de 66 %. L’époque de la récolte paraît avoir une certaine influence sur ce rendement, car les amandes les plus mûres sont aussi les plus riches en huile[133].
« Un avantage que présente la coque de ce fruit, c’est que sa dureté et son épaisseur ne permettent pas facilement aux insectes d’y déposer leurs œufs, car il arrive rarement de rencontrer des amandes véreuses ou endommagées par les vers.
« L’amande d’argan a une saveur fortement amère, mais d’une amertume sui generis qui n’a rien de commun avec l’amertume de l’amande amère.
« Le principe amer insoluble dans l’huile, l’éther, le chloroforme, le sulfure de carbone et les essences minérales se dissout, au contraire, facilement dans l’eau et l’alcool à 90°, un peu moins facilement dans l’alcool absolu.
« Nous basant sur ces propriétés, nous sommes arrivé à l’extraire à l’état de pureté par le procédé suivant :
« 1o L’amande, broyée finement, est traitée par l’éther ou un autre dissolvant pour enlever la matière grasse ;
« 2o Le tourteau est repris par l’alcool à 99° à chaud ;
« 3o La solution alcoolique filtrée est additionnée d’éther pur et par fraction assez espacée pour permettre au principe amer d’acquérir une forme cristalline ;
« 4o Au bout de quelques jours, l’alcool éthéré est décanté et les cristaux sont traités par l’alcool absolu bouillant qui les abandonne de nouveau par le refroidissement à l’état de pureté ;
« 5o Ce corps cristallise dans l’alcool en petits prismes brillants très courts, mais jusqu’ici il m’a été impossible de l’obtenir cristallisé dans l’eau, car lorsqu’on veut le recueillir sur un filtre, la simple humidité de l’air lui communique une consistance gommeuse.
« C’est un principe azoté, dont les fonctions chimiques ne paraissent pas bien énergiques. Cependant il forme avec l’acide sulfurique une combinaison définie en très beaux prismes allongés. Cette combinaison nous permettra d’en établir la formule lorsque nous aurons à notre disposition une quantité suffisante de matière première.
« Je lui donnerai le nom d’arganine pour rappeler son origine botanique. »
L’auteur n’a pu, sans doute, mettre son désir à exécution, probablement à cause de l’impossibilité de réapprovisionnement.
Aussi nous allons donner simplement les renseignements de M. Gentil sur l’huile et sa fabrication[134] :
Fabrication de l’huile[135]. — La fabrication de cette huile est des plus simples et des plus primitives. Les noyaux sont cassés entre deux pierres, le plus souvent par des femmes. Les amandes se détachent facilement de leur coque ; elles sont torréfiées comme des grains de café, dans des plats en terre cuite à bords relevés, ou dans des plats de fer, quelquefois aussi sur une pierre plate, que l’on chauffe sur un feu doux. On les amène à une couleur brune et l’on évite leur carbonisation en les remuant constamment avec une palette de bois. Les amandes grillées sont de suite, après refroidissement complet, écrasées dans une meule à bras ; puis on triture à la main, dans une terrine posée sur des cendres chaudes, la pâte ainsi produite en l’arrosant d’un peu d’eau tiède. On pétrit jusqu’à ce qu’elle devienne très dure, et toute l’habileté de l’opérateur consiste à employer peu d’eau.
L’huile surnageante est séparée par décantation et recueillie dans des vases. A l’état brut, elle est d’une couleur brun foncé et d’une saveur âcre désagréable ; en déposant, elle s’éclaircit, mais garde toujours une certaine teinte et un goût fort. Les gens pauvres la consomment ainsi, tandis que les autres la clarifient en la lavant. Ils font, à cet effet, une émulsion dans de l’eau, qui garde, après repos, une partie des impuretés ; ou bien ils font macérer dans cette dernière, soit à chaud, soit à froid, un morceau de pain.
Le tourteau d’argan contribue encore à la nourriture des chameaux, des bovidés, des moutons et des chèvres. Cette fois encore, les équidés se refusent à en manger.
M. Milliau vient tout récemment d’étudier l’Argan et nous pouvons encore, pendant l’impression de ce fascicule, insérer ici les résultats de ses analyses[136] :
« Le péricarpe représente en poids 32,78 % du fruit, la coque 62,78 et l’amande 4,44.
« L’huile représente 51,25 % du poids des amandes et seulement 2,27 % du poids total des fruits.
« A l’analyse chimique, l’huile d’Argan a présenté les caractères suivants :
Densité 918 5
Acide sulfurique jaune
Acide sulfurique + ac. azotique brun-rouge
— après ébullition orange
— après refroidissement —
Vapeurs nitreuses donnant une masse de consistance de miel
Saponification sulfurique (relative) absolue ?
Indice d’iode 98 5
Solidification des acides gras 25 3
Saturation de 5 gr. par la soude 17 7
Argent métallique rien
Nitrate d’argent —
Acide chlorhydrique et sucre —
Acides gras fluides 86 3
concrets 13 7
« Ces caractères sont fort voisins de ceux de l’huile d’olive dont l’huile d’Argan se distingue cependant par la solidification incomplète sous l’action des vapeurs nitreuses et surtout l’indice d’iode notablement plus élevé. La teneur en acides fluides étant sensiblement la même que dans l’olive, il s’ensuit que leur indice d’iode propre (interne) est lui-même plus élevé, ce qui correspond à une richesse plus grande en acides non saturés : linoléique, linolénique.
« L’huile d’Argan donne par saponification un très beau savon dur de couleur un peu jaunâtre, susceptible d’un beau poli, moussant peu et comparable au savon d’huile d’olive par l’ensemble de ses propriétés.
« La fabrication indigène laisse un tourteau résiduel du poids de 300 gr. environ, très altérable et qui est donné comme aliment au bétail.
« L’analyse immédiate de ce tourteau a donné les résultats suivants :
Mat. azotées 32 19
— grasses 19 36
— amylacées 16 33
Cellulose 4 60
Humidité 22 98
Mat. minérales 4 04
« La grande teneur en humidité explique son altérabilité ; une préparation plus soignée en vue de la conservation exigerait une dessication partielle. De même, en ce qui concerne la richesse en matières grasses, des procédés moins primitifs récupéreraient au moins la moitié de l’huile restante. »
Au point de vue des éléments fertilisants, sa composition élémentaire est de :
Azote, 5,15 % ; acide phosphorique 1,20 % ; potasse 0,67 ; ce qui le classe dans les mauvais tourteaux. Il semble à l’auteur que préparé d’après les méthodes européennes et ramené à sa teneur moyenne en humidité et matières grasses, sa composition le rapprocherait du tourteau d’arachides décortiquées et qu’alors sa valeur atteindrait un prix voisin de 12 fr. les 100 kilos, c’est-à-dire proche de celui des meilleurs tourteaux.
Conclusions. — M. Gentil termine ainsi son étude de l’Arganier :
« Au point de vue de son utilisation pratique, il est bien certain que l’agriculture et l’industrie marocaine, des plus primitives, n’ont tiré jusqu’ici qu’un parti minimum des produits de l’Arganier.
« Les forêts étendues de cet arbre si curieux ne seront-elles pas un jour l’objet d’une exploitation active ? Vraisemblablement oui.
« Sans doute il ne faudrait pas s’exagérer les vertus de l’arbre du Sous, mais indépendamment des ressources nutritives qu’offrent sa feuille et son fruit pour la nourriture des animaux, il ne faut pas oublier qu’on n’utilise que très imparfaitement son bois et ses noix.
« Par son bois, il peut fournir un excellent combustible ; et il ne semble pas douteux qu’il prendrait dans la construction et l’ébénisterie une place importante, si l’on appliquait aux forêts d’arganiers les procédés d’exploitation mécanique des pays civilisés.
« Par son fruit, il donne une huile assez bonne qui entre presque exclusivement dans l’alimentation des gens du pays, où elle remplace l’huile d’olive, que l’indigène livre au commerce. Aussi le Sultan interdit-il l’exportation de l’huile d’Argan ; il permet seulement son cabotage d’un port du Maroc à un autre. Il est bien difficile, dans ces conditions, de se faire une idée de la production annuelle, parce que la statistique est extrêmement difficile sinon impossible au pays du Moghreb ; j’ai cependant entendu parler, par des gens compétents, de trois millions de kilogrammes dans les bonnes années. Ce chiffre serait un maximum et l’on aurait vu dans les mauvaises années le prix de l’huile tripler et même quadrupler sans qu’il y ait cependant disette absolue à cause des réserves accumulées dans les silos par un grand nombre de fellah, au moment des récoltes surabondantes.
« Tout serait à faire pour sa fabrication, il faudrait s’appliquer à trouver un moyen de décortication mécanique de la noix et aussi soumettre l’huile à une épuration méthodique. Quoique n’ayant pas un goût aussi fort que l’huile d’olive non épurée, elle renferme des principes vraisemblablement nuisibles, et j’ai souvent entendu parler par les indigènes d’une véritable ivresse produite par une forte absorption d’huile d’Argan.
« Ainsi, à bien des points de vue, l’Arganier est digne d’intérêt, ne serait-ce que par l’huile qu’il est susceptible de donner et qui constitue, pour ainsi dire, l’unique nourriture des Berbères pauvres de son pays d’habitat. Il semble qu’il y ait œuvre utile à faire en améliorant la fabrication et les qualités nutritives de ce produit naturel ».
Il ne nous reste rien à ajouter, si ce n’est que nous faisons actuellement tous nos efforts pour combler les lacunes qui existent encore dans l’état de nos connaissances sur cet arbre singulier, objet de la curiosité des touristes qui touchent à la côte occidentale du Maroc, vers Mogador.
Dès que nous aurons reçu en quantité suffisante[137] des noix et de l’huile, il en sera fait une étude approfondie ; il restera à déterminer les raisons de la répartition géographique si limitée de cet arbre, qui caractérise pour ainsi dire la région du Sous. C’est un exemple très curieux de localisation d’une espèce végétale dans un périmètre restreint où elle se trouve cependant en grande abondance.
Sa limite nous est encore mal connue, et il est peut être à espérer qu’elle pourra s’étendre par la culture et devenir une source de revenus pour un pays où l’olivier ne saurait plus croître, et où ne se rencontre pas encore le Karité, dont la limite nord extrême est le 15e degré de latitude.
Quant aux essais d’acclimatation en Algérie et dans le sud de l’Europe, nous n’en voyons pas l’utilité et nous sommes en cela pleinement d’accord avec M. Rivière qui s’est à plusieurs reprises occupé de la question. L’intérêt de l’Arganier réside dans son exploitation locale, là où ne saurait croître l’olivier.