← Table of contents
Le Karité, l'Argan et quelques autres Sapotacées à graines grasses de l'Afrique

CINQUIÈME PARTIE.

Reading edition

Conclusions.

De ce travail il est nécessaire de tirer un certain nombre de conclusions : les unes d’ordre général, les autres plus spéciales à chaque produit et d’ordre économique.

Disons tout d’abord que, malgré nos efforts, il existe dans cette étude un certain nombre de lacunes d’ordre scientifique qui nous ont obligé à laisser dans l’obscurité quelques points du plus haut intérêt pour l’application. On est étonné de voir aussi combien de notions manquent encore concernant les races ou variétés de Karité, dans lesquelles nous avons déjà cru distinguer avec Chevalier 3 types : 1o type du Soudan nigérien (B. mangifolium) ; 2o type du Dahomey et du Cameroun (B. Poissoni) ; 3o type de la région du Nil (B. niloticum).

Il n’est pas douteux pour nous que les adaptations aux conditions biologiques de milieu n’influent considérablement sur la production des graines, leur grosseur, leur composition, etc., et partant sur leur valeur industrielle !

Des envois nouveaux sont nécessaires qui devront comprendre, avec une quantité notable de graines récoltées dans une région donnée, des échantillons copieux d’herbier avec fleurs et fruits.

Les analyses des laboratoires compétents permettront alors d’être fixés sur la valeur réelle des produits d’origine certaine ; car les contradictions nombreuses que nous avons relevées dans les recherches chimiques proviennent soit d’études faites sur des graines de composition différente, ou plutôt des beurres additionnés de graisses étrangères, comme l’huile de palme.

D’autre part, le fait constant de la stérilité des arbres de la zone limite naturelle de croissance de l’arbre, mérite d’en chercher la cause déterminante et il serait intéressant à ce sujet de tenter des essais de culture dans des régions situées en dehors de l’aire normale de dispersion géographique que nous avons indiquée sur la carte annexée à ce fascicule.

Il serait intéressant de savoir, par exemple, ce que sont devenues les plantations faites par Martret, au jardin de Fort-Sibut, sous les instigations de M. Aug. Chevalier.

Cette absence de renseignements précis que l’on constate pour la plupart des études de ce genre, est vraiment néfaste aux intérêts mêmes de nos colonies. L’apparition sur nos marchés de graines dont il nous est impossible de déterminer l’origine botanique devrait cependant inciter les maisons de commerce à apporter dans leurs essais un peu plus de méthode scientifique.

Les Laboratoires compétents leur fourniraient alors des renseignements très précis qui leur éviteraient des essais inutiles ou qui les aideraient considérablement dans leurs tentatives de mise en valeur des concessions, dont elles ont assumé l’exploitation. L’industrie s’enrichirait peut-être fréquemment de produits dont l’utilisation serait pour elle une véritable source de revenus.

Ceci dit, examinons maintenant quelles sont les conclusions spéciales à chaque plante étudiée qu’il nous est possible d’énumérer, d’après les recherches que nous venons d’exposer.

§ 1. — LE KARITÉ.

Aire d’extension. — Le Karité est un arbre élevé, que l’on rencontre en végétation de parc, depuis la Gambie vers le 16° de longitude à l’Ouest jusque vers le 32° de longitude Est en formant une bande étroite, limitée dans sa région Ouest par les 8° et 15° parallèles environ, et qui s’incline vers l’équateur au fur et à mesure qu’on s’approche du Nil où elle est comprise entre les 5e et 7e degrés de latitude. Au niveau du Chari, son aire d’optimum de croissance est celle que bordent les 7e et 9e parallèles.

Soit une bande de 45 à 47° de longueur (5.000 km. environ) avec une moyenne correspondant, en largeur, à 4 ou 5 degrés de latitude.

Comme on le voit, le Karité ne s’avance jamais jusqu’au littoral ; ce fait explique la difficulté avec laquelle les produits pénètrent jusqu’à nous.

C’est au Togo, au Dahomey et au Lagos, que les régions exploitables de Karité sont le moins éloignées de la mer.

Peuplements. — La question de savoir si le Karité n’est pas cultivé n’a guère d’intérêt économique et d’ailleurs ne paraît guère difficile à résoudre. Le Karité, répandu comme les pommiers dans notre Normandie, est toujours l’objet de quelques soins, de telle sorte qu’en réalité il a dû s’établir des sélections artificielles entraînant la production de races locales nombreuses dont les graines peuvent être assez différentes, tant au point de vue du nombre et du volume qu’à celui de leur constitution chimique.

En certains endroits, les Karités présentent presque une végétation de forêt peu dense, mais ceci est exceptionnel.

Rappelons toutefois qu’il existe à la limite d’apparition du Karité une zone plus ou moins étendue où les arbres restent à peu près complètement stériles, ce qui rend très difficile la détermination des limites de la zone exploitable[150].

Modes d’exploitation. — Si l’on suppose la graine de Karité devenue un produit nécessaire à l’industrie européenne, il y a lieu de se demander comment on devra l’exploiter.

Un fait, à notre avis, prime tout : c’est la manutention considérable, difficile et même pénible qu’exige la préparation du produit.

Il nous semble bien difficile de mettre entre les mains des indigènes, des machines assez compliquées afin d’obtenir une graisse plus pure par des moyens plus rationnels, et, au moins jusqu’au jour où l’installation d’usines sera possible, nous croyons que les industriels devront essayer de tirer profit du Karité en traitant eux-mêmes les graines.

Le pourcentage plus élevé de matière grasse extraite compensera pour une grosse part les frais supplémentaires de transport.

N’oublions pas, pour l’avenir, que le Nil français, comme l’a dit un de nos explorateurs, va mettre bientôt, au service de qui voudra, une puissance mécanique énorme dont sauront profiter bien vite les capitaux.

La préparation de la graisse de Karité est aux mains des indigènes longue et fatigante, et il serait incontestablement très aisé d’en atténuer beaucoup les difficultés. Il suffit de savoir dans quelles conditions la récolte pourra être transportée sans altération trop profonde, et ce problème ne semble pas insoluble un jour prochain.

Le meilleur mode d’exploitation consistera évidemment à expédier en Europe la noix en vrac, décortiquée ou non. Les procédés en vigueur dans nos huileries permettraient sans doute d’extraire la presque totalité de la matière grasse, et le gain obtenu ainsi compenserait dans une très large proportion les frais de frêt supplémentaire.

Cette méthode aurait, en outre, encore un avantage : celui de supprimer les additions frauduleuses de matières étrangères (huile de palme ou autre corps gras), additions que l’examen des analyses publiées fait apparaître comme à peu près certaines et d’un usage courant chez les noirs.

Régions principales de production. — Les régions actuelles de production pour les échanges extérieurs sont la Nigeria, le Togo ; mais la Côte d’Ivoire, le Dahomey et toute la région du Soudan nigérien avoisinant le Nil seront susceptibles d’être mises en exploitation, dès que le rail qui s’avance à grands pas aura franchi la distance qui sépare la côte de la zone productrice.

Au Cameroun, les Karités apparaissent presque toujours stériles vers le 5° de latitude, ils fructifient abondamment entre les 7e et 9e degrés, d’après les renseignements communiqués par le commandant Moll an retour de sa mission de délimitation de la frontière franco-allemande de cette région.

Sous la réserve qu’il pourra supporter les frais encore considérables de transport à la côte, le produit du Karité deviendrait rapidement l’un des plus intéressants de l’exportation de notre colonie du Haut-Sénégal-Niger, et plus tard de la Guinée, quand le chemin de fer dépassera la région de Timbo et atteindra celle du Tinkisso.

La quantité la plus considérable de beurre exporté jusqu’alors a été de 300 tonnes en 1905, venant de Lagos et dirigée vers le Gold Coast pour la consommation indigène.

La Nigeria du Nord (Compagnie du Niger) a également exporté : en 1900, 626 tonnes valant 360.390 fr. ; en 1901, 266 tonnes valant 154.050 fr. ; en 1902, 181 tonnes valant 104.525 fr.

Marseille a reçu quelques petits envois, et nous avons cité celui de 40 tonnes traitées par MM. Rocca, Tassy et de Roux, qui se sont, les premiers, préoccupés en France de cette question.

On nous a dit qu’une certaine quantité était également arrivée à Bordeaux, assez récemment.

Avenir économique de la graisse concrète dite Beurre de Karité. — Il est très difficile d’émettre à ce sujet une opinion indiscutable, car nous ignorons encore à quels usages la graisse de Karité sera destinée par l’industrie.

C’est à peine si des essais sérieux ont été tentés ; il y a lieu de penser que la graisse de Karité pourra dans certaines conditions entrer dans la composition des graisses alimentaires, mais alors concurrencera-t-elle le Coco qui prend de jour en jour une place plus importante ?

La forte teneur en stéarine que les auteurs signalent dans la graisse en fera-t-elle un produit de premier ordre pour l’industrie de la stéarinerie ? Nous l’ignorons. L’étude chimique est encore insuffisante.

Le point de fusion élevé du beurre de Karité le rendra très utile dans tous les cas, où l’on désirera une matière grasse concrète destinée aux pays chauds, et il serait vraiment piquant de voir arriver un jour en Europe, les graisses de Karité en quantité considérable, pour en extraire un corps gras pur, alimentaire, réexpédié sous cette forme dans les régions tropicales, comme produit de consommation courante.

Toutes ces hypothèses sont permises à la condition toutefois que la matière première ne manque pas au premier appel important de l’industrie, que son prix de revient ne reste pas toujours trop élevé, et que la pureté en soit assurée.

Etant donné l’énorme consommation locale et l’apathie du noir, pourra-t-on recueillir une quantité suffisante aux besoins d’une grosse industrie ?

Il n’est pas inutile de faire remarquer que le Karité est un arbre dont la production ne commence sérieusement que vers l’âge de 8 à 10 ans. L’indigène insouciant laisse les feux de brousse lui détruire la plus grande partie des jeunes plants.

Il serait donc de toute nécessité de prendre certaines mesures préventives pour faire respecter les peuplements existants et empêcher la destruction des pieds encore trop peu protégés par leur liège externe pour résister au feu dévastateur.

L’administration du Haut Sénégal-Niger l’a déjà compris en édictant des règlements protecteurs. Nous croyons cela insuffisant et c’est pour cela que nous avons préconisé l’installation de réserves forestières protégées, voisines des futures voies ferrées, et aménagées pour y faire en même temps des essais de culture de lianes caoutchoutifères. Sous ces réserves, nous n’hésitons pas à dire que les applications multiples dont se trouvera susceptible la graisse de Karité, permettent de supposer, et déjà des indices sérieux confirment cette manière de voir, que ce produit deviendra l’objet d’un trafic des plus importants pour notre empire ouest-africain.

Les faibles délais qui s’écouleront maintenant avant que la pénétration du continent noir ne soit un fait accompli, laissent suffisamment de temps aux industriels pour terminer leurs essais et à l’Administration pour édicter les mesures de prévoyance que la situation comporte.

Guttoïde de Karité. — La longue étude que nous avons réservée à ce produit provenant du latex qui s’écoule des blessures faites à l’arbre, paraît absolument concluante. La matière dite « gutta de Karité » est un produit dénué de toute valeur économique. C’est également l’avis de M. G. Bertrand, de l’Institut Pasteur, qui depuis de longues années s’occupe des latex à gutta et à caoutchouc.

Tout au plus, et ceci est loin d’être prouvé, trouvera-t-on quelque jour à utiliser cette matière en mélange avec d’autres, dans certaines industries secondaires. Il était vraiment temps de faire justice des espoirs qu’auraient fait naître certaines affirmations que des expériences scientifiques positives n’étaient jamais venues confirmer.

§ 2. — L’ARGAN.

Bien moins optimistes seront les conclusions qui concernent l’huile d’Argan, car la production restera toujours extrêmement limitée.

De même, la dureté de son noyau est un autre obstacle à l’obtention d’un produit de prix peu élevé. Toutefois, il était nécessaire d’attirer l’attention sur cette huile alimentaire qui provient de régions où ne croît pas l’olivier. L’aire si restreinte de sa dispersion au Maroc occidental est un fait biologique curieux, et il serait intéressant, sinon utile, d’essayer de l’étendre vers le sud. Dans le cas de réussite, on doterait des pays peu privilégiés d’un végétal des plus intéressants.

§ 3. — AUTRES GRAINES GRASSES AFRICAINES DE LA FAMILLE DES SAPOTACÉES.

De cette quatrième partie de ce travail, se dégage un fait digne d’attirer l’attention : c’est la variété des végétaux de cette famille dont la graine est susceptible de fournir une graisse comestible.

La région du Karité n’est pas intéressée à la question, mais il n’en est pas de même de notre colonie du Congo.

L’étude botanique de quelques plantes est faite (Djave, Moâbi), mais il en existe d’autres.

Il importe de déterminer l’aire de végétation des arbres producteurs, leur nombre au milieu des autres essences de la forêt, et de faire l’étude chimique accompagnés d’essais économiques de la matière grasse qu’elles sont susceptibles de fournir.

Il suffira de porter ces faits à la connaissance de l’Administration et des Colons pour que des recherches nouvelles soient entreprises bientôt qui fixeront la valeur industrielle de ces produits.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings