DEUXIÈME PARTIE.
Reading edition
Le Karité (Butyrospermum Parkii Kotschy).
CHAPITRE PREMIER
Historique.
NOMS INDIGÈNES : Sé ou Cé chez les Malinkés, les Bambaras ; Kadé ou Kadena chez les Haoussas ; Tasso dans l’Adamaoua ; Karé ou Karité chez les Sarracolès, Wolofs et Toucouleurs ; Karredié (Foulbés) ; Blankaidié (Sonraïs) ; Lontingué (Senoufos) ; Da (Tousans) ; Iéré (Bobofing) ; Bercona (Banda) ; Kedempo (chez les Kratschi au Togo) ; Krankou (Achantis), Goumbou (Kong), etc., Shea, Shee, Sheabutter (chez les Allemands et les Anglais).
Au fur et à mesure que se fait chaque jour plus aisée la pénétration du continent noir, par l’amélioration des voies navigables et par la construction méthodique de routes et de chemins de fer, des questions économiques nouvelles surgissent dont la solution intéresse au plus haut degré nos colonies africaines.
Parmi les matières premières d’origine végétale qui nous sont signalées dépuis longtemps comme susceptibles d’un certain développement commercial en Europe, il faut citer la Graisse de Karité[5], ce corps gras végétal concret est extrait des semences de l’arbre du même nom, plante de la famille des Sapotacées, dénommée d’abord Vitellaria paradoxa par Gaertner qui n’eut à sa disposition que des graines, puis Bassia Parkii par G. Don et classée plus tard par Kotschy dans le genre nouveau Butyrospermum.
Les récentes Expositions ont attiré tout particulièrement l’attention des industriels sur ce produit et l’extension de son utilisation nous semble très proche. Notre colonie du Dahomey et la région de Hte-Gambie et du Niger sont le plus intéressées à la vulgarisation de ce produit, dont nous allons établir une monographie aussi complète que possible.
La première mention que nous ayons pu retrouver concernant la matière grasse alimentaire du Karité, se trouve dans Léon l’Africain, mais il faut s’adresser, pour trouver une véritable description, au Père Labat[6], qui, dans sa relation du voyage du sieur Brue, s’exprime ainsi :
Les marchands marabous donnèrent au sieur Brue entre autres choses « plusieurs calebasses remplies d’une certaine graisse un peu moins blanche que le suif de mouton et à peu près de la même consistance. Ils l’appellent Bataula dans le pays. Les nègres du bas de la Rivière le nomment Bambouc Toulou c’est-à-dire, Beurre de Bambouc, parce qu’il leur en vient de cette province. Ce Bambouc Toulou est excellent ; on prétend cependant que celui qui vient de la province Guiaoza à 320 lieues à l’est de Galam et sur le Niger est encore meilleur.
« L’arbre qui porte le fruit dont on tire cette graisse est assez grand, ses feuilles sont petites, rudes et en quantité ; quand on les froisse dans les mains, elles rendent une liqueur onctueuse[7] ; le tronc de l’arbre incisé en rend aussi mais en petite quantité ; je n’en sçaurais dire davantage, parce que ces marabous sont plus curieux d’apporter le beurre que de faire la description de l’arbre qui le produit.
« Le fruit est rond, de la grosseur d’une noix verte entière. Il est couvert d’une pellicule grise assez mince, sèche, cassante, peu adhérente à la chair qui le couvre. Lorsqu’on l’en a dépouillé, on trouve une chair blanche tirant tant soit peu sur le rouge, aussi ferme que celle d’un marron d’Inde, onctueux et d’une odeur de vert aromatique, qui renferme un noyau de la grosseur d’une noix muscade dont la coque est fort dure et pleine d’une substance blanche et d’un goût de noisette. Les nègres rompent ce noyau sous la dent et en trouvent l’amande excellente.
« Quant à la chair qui est entre le noyau et l’écorce, après qu’elle est concassée ou pilée grossièrement, on la met dans de l’eau chaude et on recueille la graisse qui vient au-dessus.
« Les nègres se servent de cette graisse comme nous nous servons du beurre ou du saindoux en France, ils la mettent dans leurs pois et souvent la mangent toute seule. Les blancs, qui en ont mangé sur du pain ou qui en ont fait des sausses, n’y trouvent de différence avec le saindoux qu’une légère pointe de vert qui n’est point désagréable et à laquelle on est bientôt accoutumé. Il est même très probable que l’usage de cette graisse serait fort sain.
« Mais on l’employe plus ordinairement et avec un succès merveilleux plus prompt et plus sûr encore que l’huile de Palme à la guérison des rhumatismes, des douleurs froides, des débilités ou engourdissements de nerfs et autres maux de cette nature.
« Il suffit d’en frotter les parties affligées devant le feu afin de faire pénétrer la graisse aussi avant qu’il est possible et puis la couvrir d’un papier brouillard avec un linge doux et bien chaud par dessus. Les chirurgiens français se sont avisez d’y mêler de l’esprit de vin ou de l’eau-de-vie. Les nègres prétendent qu’il vaut mieux boire l’eau-de-vie, que de l’employer à cet usage. Ceux qui auront besoin de ce remède et qui s’en voudront servir pourront éprouver laquelle des deux manières est la meilleure ».
L’arbre qui produit cette graisse de Karité fut rencontré pour la première fois par le célèbre voyageur Mungo Park, le 23 juillet 1796 à Kabba, entre Segou et Sansanding, dans le Haut Sénégal, où il est encore commun de nos jours. Il vit les indigènes occupés[8] « à la récolte des fruits de l’arbre « Shea » avec lequel ils préparent le beurre végétal mentionné. Les arbres poussent en grande abondance dans toute cette partie du Bambara. Ils ne sont pas plantés par les indigènes, mais croissent naturellement dans les bois et dans les terres défrichées pour la culture où tous les arbres sont coupés sauf le Shea.
« L’arbre lui-même ressemble beaucoup au chêne américain et le fruit dont le beurre est préparé par ébullition de l’amande préalablement séchée au soleil qui a quelquefois l’apparence d’une olive d’Espagne.
« L’amande est enveloppée dans une pulpe douceâtre sous une écorce verte et mince ; le beurre a l’avantage de se conserver toute l’année sans sel ; il est blanchâtre, ferme et, à mon goût, d’une saveur exquise, plus exquise que les meilleurs beurres que j’aie jamais goûté de lait de vache.
« La préparation de ces produits semble être un des premiers objets de l’industrie de cette peuplade et des états avoisinants et il constitue un important article du commerce intérieur ».
D’après ses caractères, Mungo Park rapporte l’arbre à la famille des Sapotilliers.
Plus tard Barth[9] rencontra également le Karité pendant une grande partie de ses explorations. Abondant chez les Haoussas, il dit dans la partie de son voyage vers l’Adamaoua (p. 174) :
« Le tasso, dont nous sucions la pulpe comme rafraîchissement, est le fruit de l’arbre à beurre (Bassia Parkii), nommé Kadena dans le Haoussa ; il consiste presque exclusivement en une grosse amande de la grosseur et de la nuance d’une chataigne ; la verte enveloppe en est garnie d’une très mince couche de pulpe jaunâtre, dont le goût est des plus savoureux. Les Marghi en tirent en grande quantité un beurre végétal dont ils se servent comme assaisonnement de leurs mets et même comme médicament. Ce fut là que je revis pour la première fois cet arbre qui avait disparu depuis le Haoussaoua ».
Un peu plus loin il rencontra encore le Kadena près de la chaîne des Wandara ou Mandara ; dans le district de Kofa, les naturels font également beaucoup de beurre végétal. Il se fait rare à l’extrême frontière de l’Adamaoua, et Barth pense que l’arbre à beurre ne doit pas descendre au-dessous du 9e degré vers le sud. Le Baghirmi et le Bornou oriental en sont dépourvus.
En revanche, vers le nord-ouest, il est abondant chez les Foulbés (Foulahs), les Gandos, de même dans le royaume de Macina jusque chez les Sonraï (t. III, p. 243).
Il faut arriver maintenant à J. Schweinfurth pour continuer notre enquête, non que la littérature scientifique soit muette sur le Karité, mais il s’agit d’études spéciales faites en Europe sur le beurre de Karité, et nous en reparlerons au chapitre spécialement réservé à cette matière.
Au pays des Diours (Haut-Nil), Schweinfurth[10] établissant des comparaisons entre les essences forestières de ce district et celles de notre pays dit :
« A première vue quelques-uns des arbres de cette région ressemblent beaucoup à nos chênes, comme le Terminalia, le Bassia ou Butyrospermum. Le fruit de ce dernier consiste en une sorte de noix globuleuse ayant un peu l’aspect d’un marron d’Inde, mais de la grosseur d’un abricot de belle taille et enveloppé d’un brou charnu de couleur verte.
« Cette enveloppe qu’on laisse blettir, ainsi que nous faisons des nèfles et qui devient mangeable, est considérée comme l’un des fruits principaux du pays.
« On extrait de l’amande du Bassia une huile qui, sous le nom de Beurre de Galam, joue un certain rôle dans le commerce de la Gambie. Sa saveur en est désagréable ; sa propriété la plus précieuse est de prendre la consistance du suif à la température de 25°. L’arbre en lui-même est très beau, son écorce rugueuse, tendu régulièrement de façon à présenter des polygones, ajoute à sa ressemblance avec le chêne ».
Schweinfurth a rencontré abondamment cette essence dans le pays des Dinkas, des Bongos, des Niams-Niams.
En 1876, Corre[11] déclare que le Karité ne se rencontre pas au Rio-Nunez, mais se montre seulement à plus de vingt journées de marche au delà du territoire du cercle en plein Fouta.
« Il pourrait bien se faire, ajoute-t-il, qu’il fut aussi moins commun qu’on ne le pense généralement, car ce pays reçoit ce beurre du Fouta. Il règne d’ailleurs, au sujet du Beurre de Galam, une erreur singulière et depuis longtemps trop accréditée par les livres les plus classiques.
« Or, des renseignements très sérieux et très dignes de foi m’ont appris que l’on devait distinguer dans le beurre dit de Galam et de toute la Sénégambie :
« 1o Un beurre végétal, désignés par les Wolofs, sous le nom de Karité, comme tous les autres beurres végétaux. Ce beurre n’est pas préparé en grande quantité et n’est qu’exceptionnellement l’objet d’un commerce assez limité ; il vient du Fouta, sous forme de pains recouverts de feuilles.
« 2o Un beurre animal, préparé dans le pays de Galam mais surtout importé dans ce pays : en outre, par les Maures, en pots de terre, par les Foulahs. Ce beurre est l’objet d’un commerce assez considérable, non seulement dans la Sénégambie où les Wolofs le connaissent sous le nom de diou, mais encore au Rio-Nunez, où les caravanes du Fouta l’apportent dans des vases d’argile cuite, d’une contenance de plusieurs livres. On l’obtient par baratage du lait de vache, puis on le fait fondre sans y ajouter aucun ingrédient. Ce beurre a la consistance, l’aspect grenu, fin, l’onctuosité, le goût délicat de notre graisse d’oie, une couleur un peu jaunâtre, l’odeur butyracée fraîche ; il rancit très difficilement et peut se conserver longtemps dans des bouteilles bien bouchés, sans perdre aucune de ses qualités.
« L’unique graine du Karité que j’ai pu me procurer présentait les caractères suivants : volume d’un œuf de pigeon, forme subglobuleuse ; épiderme dur et corné, d’un brun-sienne assez foncé, brillant et lisse ; sur la face qui correspondait au trophosperme, moins convexe que le reste de la graine, large cicatrice ovale d’un brun mat foncé, légèrement rugueuse, offrant à sa partie supérieure les restes du trousseau fibro-vasculaire d’attache : au-dessus de ce dernier, l’épisperme forme un petit apicule latéralement dirigé.
« Le beurre est retiré de l’amande par expression ».
Baucher[12], pharmacien de la marine en 1883, publie une étude très sérieuse sur ce produit de l’arbre à beurre « qui est attribué par les uns au Lucuma paradoxa et par d’autres au Bassia Parkii, du nom du célèbre explorateur Mungo Park qui, le premier, atteignit la vallée du Niger vers la fin du siècle dernier.
« Le Karité est un arbre de taille moyenne offrant peu d’abri. Il est assez semblable, par le port et l’aspect, au chêne d’Amérique.
Après avoir rappelé que dans le Haut Dahomey le climat est à peu près celui du Soudan avec deux saisons et non quatre : saison sèche de novembre à mai, hivernage juin-octobre, M. François[13] s’exprime ainsi : « Les arbres « Karité » qui poussent à l’état sauvage dans la brousse atteignent quelquefois 10 mètres de hauteur et donnent beaucoup d’ombre. A la saison sèche, ils perdent leurs feuilles. En février-mars, ils se couvrent de fleurs blanches odorantes. Au milieu de juin, les fruits sont mûrs. La pulpe, qui est d’une saveur douce, est comestible : de l’amande ovoïde et brunâtre, on tire une graisse dite « Beurre de Karité »[14] qui est employée dans la cuisine par les noirs, sert aussi à l’éclairage et entre avec de la potasse dans la fabrication du savon indigène. »
Au Togo allemand, il se fait également un commerce important de Karité, ce qui indique que cet arbre y est très abondant.
Chevalier[15] a rencontré les Sés très nombreux au cours de son voyage d’exploration à travers l’Afrique occidentale. A son deuxième voyage, il envoya même des graines à Martret, au jardin de Fort-Sibut, qui à cette époque était en voie de formation. Les graines y germèrent très bien, bien que cette latitude soit à la limite extrême de croissance spontanée de cet arbre, car en Afrique centrale, il ne s’étend guère au-delà du 7e parallèle et ne se rencontre réellement qu’à partir de Fort-Crampel.
Dybowski a également signalé la présence du Karité dans le Haut Congo.
Dans son livre actuellement sous presse sur la mission dans le Chari, le Dr Chevalier parle également du Karité ; nous lui empruntons ce qui suit pour terminer cet historique déjà long :
« Le Butyrospermum du Haut Chari est ordinairement dépourvu de feuilles en novembre et décembre. En janvier, il épanouit ses gros bouquets de fleurs blanches très parfumées fort visitées par les abeilles ; en même temps il développe ses feuilles par petites touffes à l’extrémité des rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une teinte verte et luisante beaucoup plus tard.
« Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes à l’automne, en Normandie, lorsqu’après un coup de vent, les fruits se sont détachés en grand nombre. Du reste, les Karités, Tamariniers et Ficus dans les champs cultivés entourant les villages Saras ne sont pas sans analogie avec les champs de poiriers et de pommiers autour de nos fermes du bocage normand. Ces pommes de Karité, écorchées en tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de fruits mûrs lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la tornade. C’est alors que les femmes et les enfants viennent faire la récolte. Ils recueillent les fruits tombés dans de grands paniers tressés en fibres de palmiers et les rapportent au village où on les étale au soleil sur des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont bientôt triés par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux comme la chair du fruit de l’Avocatier constitue pour eux un régal. Cette pulpe d’un jaune clair est réellement agréable et pour ma part je trouve que les pommes de Karité constituent le plus exquis fruit de table de la brousse africaine, à l’exception, toutefois, du fruit d’une autre Sapotacée, le Synsepalum dulcificum, le plus délicieux dessert de la forêt congolaise.
« Les autres fruits de Karité sont débarrassés de leur pulpe par des lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est alors à nu. Sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron d’Inde.
« Pour extraire la graisse, on enlève la coque et l’amande blanchâtre, formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la surface de l’eau ; on la retire en décantant et on la laisse figer en pains. Pour obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la masse une seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse tomber dans le récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en entraînant toutes les impuretés et surtout en faisant disparaître le goût de rance et l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de Karité vendu sur les marchés soudanais.
« Ainsi traité, le beurre de Karité peut servir à la place du beurre ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens.
« J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.
« L’arbre à beurre d’Afrique (Butyrospermum Parkii), le Karité des Sénégalais, est une des essences les plus caractéristiques de la partie du bassin du Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est surtout entre le 8e et 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien, on le trouve en grande quantité du 11e au 12e parallèle ; l’aire de cette espèce fait donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers l’équateur du centre de l’Afrique. Ce Butyrospermum identique à la plante de la Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part reconnue d’abord par L. Pierre, l’auteur de la Flore forestière de Cochinchine et nommée dans ses notes manuscrites Butyrospermum mangifolium pour le distinguer du B. Parkii, l’espèce commune au Dahomey, au Togo, et chez les Achantis. Dès 1876, Potagos avait signalé la présence de cet arbre dans le pays des Kreich, sur la limite des bassins du Chari et du Nil. En septembre 1892, la mission C. Maistre le rencontrait sur les bords du Gribingui.
« Les Bandas et les Mandjas font peu usage du beurre de Karité et paraissent lui préférer la graisse de termites.
« Au contraire, chez les peuples des fédérations Ndouka et Sara, cette matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour la toilette.
« Tous ces peuples mangeraient leurs pâtés de mil ou leurs légumes, simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre de Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de s’oindre le corps et surtout la chevelure.
« L’odeur nauséeuse que les Européens trouvent aux nègres est due en grande partie aux graisses et huiles rances dont ils s’enduisent constamment et cela ne se pratique pas seulement au centre de l’Afrique, mais chez tous les peuples africains chez lesquels j’ai vécu. Même à Dakar et à Saint-Louis, plus d’une dame métis et plus d’une belle demi-mondaine sénégalaise, qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé l’habitude de s’enduire le corps avec la graisse de Karité et c’est sans doute la raison pour laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de feuilles d’arbres pénètrent si loin des lieux de production. C’est un produit pour la toilette des femmes et même des hommes, au même titre que les pommades parfumées.
« Même dans sa zone de prédilection, le Karité n’existe pas partout. Il manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent certaines Combrétacées, il n’existe pas le long des rivières ni dans les terrains marécageux, il est rare aussi qu’on le rencontre au haut des plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques.
« Il est ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique dans les terrains cultivés avoisinant chaque village. »
Le capitaine A. E. S.[16] dit que le Karité est abondant à l’est et qu’on le soigne à la façon de nos arbres fruitiers sur la rive gauche du Bandama. Les fruits sont beaucoup plus volumineux dans le sud que dans le nord au voisinage du Soudan.
« Il croît spontanément dans les terrains argilo-siliceux, schisteux-ferrugiueux, rocailleux et crevassés qu’on rencontre le plus souvent dans les plaines du Haut-Sénégal lorsqu’on fait route vers le Niger.
« D’une manière générale, on peut dire qu’il existe dans toute la vallée supérieure du Niger, c’est-à-dire dans tous les pays situes à l’est de nos anciennes possessions sénégalaises avant notre pénétration dans le Soudan.
« Il est surtout commun chez les Bambaras et notamment dans le Bélédougou où il joue un rôle très important dans l’alimentation, la médication de ces peuplades du Haut-Fleuve.
« On le signale également dans le Bouré et dans l’est du Fouta Djallon où il est plus connu sous le nom de Karé que sous celui de Karité.
« Il est tout à fait inconnu sur la côte et dans nos comptoirs du sud et même sur tout le parcours du Sénégal compris entre Médine et St-Louis.
« Il faut remonter jusqu’à Boccaria, petit poste situé entre Médine et Bafoulabé pour en rencontrer quelques pieds peu vigoureux et par petits groupes. Il devient de plus en plus répandu à mesure qu’on s’avance vers Kita et très abondant à Bammakou...
« Des renseignements puisés à de bonnes sources nous permettent également d’affirmer qu’il est très commun à Ségou et à Tombouctou[17].
« Comme on le voit, cet arbre pousse sur une étendue de terrain considérable ; et, comme sa culture n’exige aucun soin, on peut faire les supputations les plus favorables sur son avenir. »
C’est également l’avis du commandant Gallieni[18] et de divers autres explorateurs.
« Le Karité, continue Baucher, se reconnaît de loin, à son tronc jaunâtre boursoufflé parcouru de sillons assez profonds. Le système cortical, qui est très développé et de consistance relativement molle, donne par incision, un suc laiteux assez abondant. Les rameaux, en général courts, bosselés et souvent terminés en massue, portent sur toute leur longueur des cicatrices provenant de la chute des premières feuilles. Ces rameaux sont d’un brun-noirâtre extérieurement, tandis qu’ils apparaissent teints de rose ou même de rouge sur une coupe transversale et notamment dans la zone corticale.
« Les feuilles sont groupées à l’extrémité de ces courts rameaux. Elles sont longuement pédonculées, peu adhérentes, oblongues et légèrement ondulées sur les bords ; elles ressemblent assez aux feuilles de noyers. Les fleurs sont également terminales et situées dans le voisinage des feuilles ; elles apparaissent en mars. Les fruits souvent au nombre de 6 ou 8 par rameaux sur les plants vigoureux et en plein rapport ; ils arrivent à complète maturité en juillet et août.
« Ces fruits, de la grosseur d’une de nos grosses prunes de France, sont des sortes de drupes à épicarpe d’un vert-noirâtre à maturité. Le sarcocarpe est charnu, verdâtre, comestible et recherché des indigènes. Il est assez difficile d’en comparer le goût à celui de l’un de nos fruits de France ; cependant, à ce point de vue, il se rapprocherait assez du prunier sauvage.
« Après avoir dépouillé le fruit de cette partie charnue dont l’épaisseur ne dépasse pas 1 cm., on voit apparaître une coque à pellicule mince mais résistante, luisante, d’un jaune brunâtre et ressemblant assez pour les dimensions, la forme et la couleur à un marron de moyenne grosseur.
« Cette coque n’est pas uniformément luisante sur toute sa surface. Elle présente, en effet, une partie chagrinée surmontée à l’une de ses extrémités d’une sorte de revêtement ligneux qui a pu faire émettre un instant l’opinion que ce beurre n’était peut-être qu’un exsudat de la graine. Le poids de cette coque et de la semence qu’elle renferme est d’environ 5 grammes.
« En brisant cette coque indéhiscente, on met à nu la semence oléagineuse de laquelle se retire exclusivement le beurre végétal. Cette semence est blanche, de consistance ferme et légèrement cireuse.
« On ne fait pas de récolte de ce fruit à proprement parler ; mais chaque matin, les femmes et les enfants vont ramasser les fruits tombés pendant la nuit et à la suite des tornades assez fréquentes aux mois de juillet et d’août, époque à laquelle ils entrent en pleine maturité. »
Quelques années plus tard, Heckel, dont tous les efforts scientifiques se sont toujours portés vers l’étude des matières premières originaires de nos colonies, reprenait, en collaboration avec Schlagdenhauffen, l’étude du Karité et signalait l’un des premiers que le latex de cet arbre était susceptible de fournir une sorte de gutta douée de propriétés des plus intéressantes pour certaines catégories d’industries[19].
Après une nouvelle note en 1888[20], Heckel reprend la question et publie, sur l’arbre à Karité et sur la graisse qu’on en retire, un travail d’ensemble assez étendu[21] sur lequel nous aurons à revenir fréquemment dans la suite.
Le même auteur a donné aussi une étude anatomique que nous complèterons sur certains points tout en rectifiant quelques détails ou interprétations histologiques que nos matériaux d’essai nous ont permis d’établir.
A partir de cette époque, les Revues coloniales françaises et étrangères se sont fréquemment occupées du Karité et les faits intéressants seront repris dans cette monographie au moment utile.
Qu’il nous soit permis, toutefois, pour terminer cet historique, de reprendre encore quelques observations faites par les divers explorateurs africains.
A ce point de vue, nous citerons tout d’abord le Dr Rançon qui en 1891-1892 explora la Haute-Gambie, et nous a laissé un livre des plus intéressants sur les productions naturelles de cette région. Si cet auteur a parfois recueilli avec un peu trop de confiance les dires des indigènes, il n’en est pas moins vrai que son ouvrage est de toute nécessité à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire économique de cette région. C’est ainsi que, à propos du Karité, il a délimité ses régions de croissance, et donné de nombreux détails sur sa biologie.
« Le Karité[22], dit-il, est un bel arbre de la famille des Sapotacées. C’est le Butyrospermum Parkii Don. Il est très facile à reconnaître dans la brousse à ses feuilles d’un vert sombre, poussant en touffes verticillées à l’extrémité des rameaux et à ses fruits qui sont connus et fort appréciés non seulement des indigènes mais encore des Européens qui vivent au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à confectionner un beurre végétal apprécié.
« Il existe, au Soudan, deux variétés de Karité : le Mana et le Shee. Cette dernière, de beaucoup la plus commune, a l’écorce noirâtre et profondément fendillée. Son bois est d’un rouge vif à la périphérie et le cœur d’un rouge tendre veiné de blanc et de jaune. Son feuillage est relativement abondant. Ses fleurs sont blanches, portées à l’extrémité d’un long pédoncule et les étamines sont très nombreuses. Le fruit est une drupe dont la pulpe est savoureuse. La graine est ovale et renferme une amande riche en matières grasses. La floraison a lieu du milieu de janvier à la fin de février et les fruits sont mûrs dans les premiers jours de juin ou juillet, selon les régions. Ils tombent quand ils sont arrivés à maturité complète et sous les arbres le sol est jonché de graines. Ces graines rancissent très vite et pour les faire germer, il faut avoir le soin de les recueillir sur le végétal lui-même et de les mettre immédiatement en terre.
« L’écorce du Mana est au contraire blanc grisâtre, le bois moins rouge se rapprochant plutôt du jaune. Son fruit a bien la même forme que celui du Shee, mais la graine, au lieu d’être ovale, est ronde ; enfin « caractère distinctif capital, à l’incision il ne laisse dégoutter aucun suc en quelque saison et quelque circonstance que ce soit[23]. »
Nous trouvons au sujet du Mana, dans les notes de Chevalier, les renseignements suivants, qui confirment entièrement notre manière de voir :
« 7 février 1899. Niana (entre Kouroussa et Siguiri). On rencontre toujours beaucoup de Karités ou Sés. Ils sont actuellement en fleurs, qui sont très odorantes et visitées par de nombreuses abeilles[24] ou bien ils commencent à fleurir et sont toujours dépourvus de feuilles à cette saison.
« Quelques-uns sans fleurs commencent à montrer à l’extrémité des rameaux des petites rosettes terminales de jeunes feuilles d’un rouge-vert tendre. Ces Karités sont d’ordinaire mêlés aux Manas (Lophira alata) actuellement feuillés et portant des fruits dont la maturité est avancée. »
Quoi qu’il en soit, nous reviendrons souvent dans d’autres chapitres sur les renseignements du Dr Rançon, concernant l’utilisation des produits du Karité (pulpe, graisse, matière guttoïde) et aussi la biologie de la plante.
Dans sa relation du voyage du Niger au Golfe de Guinée, Binger[25] parle à son tour du Karité ou Cé et comme il a eu l’occasion de voir lui-même préparer cette graisse avec les fruits il donne les détails ci-dessous :
« L’écorce verte étant enlevée et la chataigne bien séchée, soit à la fumée, soit simplement cuite à l’eau, est décortiquée, lavée à plusieurs eaux et exposée au soleil.
« L’amande est ensuite grillée et réduite en granules de la grosseur d’un pois cassé, qui sont mis de suite sur le feu, dans des pots en terre. On remue jusqu’à ce que ces granules soient fondus et présentent la consistance d’une pâte : cette préparation d’un beau brun dégage une très bonne odeur rappelant le chocolat. Cette pâte est ensuite broyée entre deux pierres afin d’écraser les grumeaux qui pourraient rester ; puis elle est bouillie dans de l’eau.
« On écume la graisse qui nage à la surface et on la triture avec les mains une fois refroidie, puis elle est recuite sans eau pour l’épurer ; quand elle est bien liquide, on la verse dans des calebasses de grosseur variable, suivant le poids du pain que l’on veut obtenir, en avant soin de laisser au fond du chaudron les corps étrangers.
« La graisse refroidie est d’un blanc un peu verdâtre, de la consistance de la cire, on l’emballe dans de grandes feuilles d’arbre et le pain est ficelé à l’aide de fibres d’écorce d’arbre.
« Son goût est nauséabond quand on s’en sert pour la cuisine sans l’épurer. Pour s’en servir utilement, il suffit de jeter un peu d’eau dans la graisse bouillante pour faire disparaître tout mauvais goût.
« Cette graisse est souveraine pour les douleurs rhumatismales et les courbatures, on s’en frictionne les parties malades après l’avoir fait légèrement chauffer. Après de grosses fatigues les noirs ne manquent jamais de l’employer et je me suis toujours bien trouvé de les imiter à ce sujet. »
Au Dahomey, d’après Liotard, l’arbre atteint parfois les proportions gigantesques des gros chênes de France. Il se fait de son beurre, un grand commerce avec la Nigeria anglaise.
CHAPITRE II.
Etude botanique du Karité.
Morphologie externe et interne. Diagnose.
C’est Gærtner[26] qui le premier publia une description du fruit de Karité, mais il n’eut entre les mains que cet organe et il désigna sans autres documents la plante productrice sous le nom de Vitellaria paradoxa que Pierre[27] et Baillon[28] ont admis tous deux.
Robert Brown avait, sans description, proposé celui de Micadania ; G. Don[29] rangea l’espèce découverte par Mungo Park dans le genre Bassia et l’appela Bassia Parkii. Enfin en 1864, Kotschy[30] fit de la plante de Don, le seul type connu d’un genre nouveau pour lequel il composa le nom de Butyrospermum, qui rappelait la principale utilisation de la graine.
C’est ainsi que le Karité reçoit aujourd’hui généralement dans les ouvrages scientifiques la désinence botanique de Butyrospermum Parkii (G. Don) Kostchy[31].
Engler a adopté cette manière de voir dans « die natürl. Pflanzenfamilien IV-I, 138 », et dans sa monographie plus récente des Sapotacées africaines[32].
Une seule espèce est vraiment connue, et nous nous rangerons à l’opinion du Musée de Berlin en ce qui concerne la dénomination scientifique.
Kotschy avait fait de la plante que l’on rencontre dans le bassin du Nil une espèce particulière, que Pierre ramena au rang de variété (Butyrospermum Parkii var. niloticum (Kotschy) Pierre).
Nous avons prié, avant son départ pour un quatrième séjour en Afrique occidentale et centrale, notre ami le Dr Chevalier de revoir à son tour les nombreux échantillons recueillis par lui, afin d’établir les principales variations de l’espèce. Nous allons donc donner ici la diagnose du genre établie par Kotschy et la description du type et de ses variétés d’après Chevalier, qui a eu en mains, outre ses documents personnels, les nombreuses notes manuscrites de J.-B. L. Pierre, le savant monographe des Sapotacées, mort en 1905, au moment où il mettait la main à un ouvrage d’ensemble sur les plantes de cette famille.
Diagnose du Genre BUTYROSPERMUM Kotschy (Benth. et Hook f. Gen. Pl., II, p. 661).
Calice campanulé, avec un tube court ; segments en 2 rangées distinctes, habituellement 8, quelquefois 10. Corolle campanulée, aussi longue que le calice, avec le même nombre de segments, qui sont entiers, oblongs et très imbriqués. Etamines insérées en face des segments de la corolle à leur base ; filaments subulés, glabres ; anthères lancéolées-oblongues ; staminodes, une entre chaque filament, grande, oblongue, pétaloide, fimbriée. Ovaire globuleux, soyeux, 8-10 cavités ; style long, subtile. Baie ellipsoïde, avec un péricarpe mince, ferme ; semence habituellement solitaire par avortement, exalbuminée, avec des cotylédons amygdaloïdes très épais et une radicule courte. Arbres dressés, avec un suc laiteux abondant, feuilles entières, coriaces, pétiolées, stipulées, habituellement réunies à l’extrémité de ramuscules et fleurs en ombelles denses, partant de l’extrémité des ramuscules, avec les feuilles.
Endémique, comprend une espèce certaine et une douteuse. Feuilles longues de 6 à 9 pouces, avec des veines saillantes. 1. B. Parkii : Feuilles longues de 2 à 3 pouces, avec des veines grêles. 2. B. ? Kirkii ?
BUTYROSPERMUM PARKII (G. Don) Kotschy.
Synonymes : Vitellaria paradoxa Gaertn. — Bassia Parkii G. Don. — Mimusops capitata Bak. — Mimusops pachyclada Bak.
Ém. Perrot. Le Karité, etc., 1907.

Fig. I. — Rameau fleuri de Karité. — Butyrospermum Parkii var. mangifolium A. Chev. (Fleurs, fruit et graine).
Description de l’espèce. — Arbre d’une hauteur de 12m à 20m, à tronc atteignant un diamètre de 0m60 à 1m20.
Branches épaisses, courtes, formant par leur ensemble une couronne rameuse rappelant celle du Quercus pedunculata quelquefois elles sont horizontales, tombés, peu ramifiées.
Ecorce épaisse, grisâtre, rouge à l’intérieur, profondément fendillée et divisée en petits prismes quadrangulaires superposés.
Bois très-dur, aubier rougeâtre, duramen jaunâtre, moelle glanduleuse, à la fin rougeâtre.
Deux sortes de rameaux sur l’arbre adulte ; les uns, stériles ou florifères, plus ou moins étalés, sont courts, épais, rendus noueux par les cicatrices foliaires rapprochées, transversalement elliptiques, ne portant des feuilles qu’à leur extrémité, ou dépourvus de feuilles et terminés par une inflorescence (fig. 1). Les autres plus vigoureux sont des rameaux d’élongation assez grèles, à cicatrices foliaires éloignées, à écorce plus mince d’un gris cendré presque lisse ou faiblement fendillée longitudinalement, à aubier noirâtre et à duramen et moelle jaunâtre.
Feuilles alternes de 10 à 35 centimètres de long portées sur un pétiole de 3 cm. 5 à 7 cm. de long, à insertion un peu épaissie, subquadrangulaire, caniculée en dessus, parcouru de fines stries, brun tomenteux, à la fin glabre.
Limbe obtus un peu aigu, à base fréquemment aiguë ou un peu inéquilatérale rarement arrondie, entier, à peine ondulé ; les jeunes feuilles sont presque membraneuses, tomenteuses par la présence d’un duvet brunâtre dense plus pâle en dessous ; adultes, elles sont glabres et coriaces, la nervure médiane est proéminente, aiguë en dessus, très-fortement accusée en dessous ; nervures secondaires au nombre de 20 à 35, alternes ou rarement un peu opposées, bien moins fortes que la nervure médiane, en dessous elles sont saillantes, sensiblement transversales, souvent indivises jusqu’au bord, où elles deviennent ascendantes et s’anastomosent entre elles pour constituer à la marge un bord cartilagineux épaissi.
Fleurs nombreuses, réunies en corymbe arrondi inséré à l’extrémité de gros rameaux courts, elles sont pédicellées, entremêlées d’écailles lancéolées, acuminées, brunâtres. Pédicelle long de 12 à 18mm plus ou moins roux tomenteux.
Calice infère à 8 lobes roussâtres, tomenteux, parfois laineux, à lobes ovales-lancéolés, aigus ou brièvement acuminés, coriaces.
Corolle hypogyne, sub-rotacée, tube de 3mm de long, velu, laineux extérieurement jusqu’à la moitié supérieure entre les lobes : lobes longs de 8mm, larges de 2 à 3mm, ovales lancéolés aigus, parfois munis de quelques dents très-petites. Staminodes au nombre de 6 à 10, imbriqués, à onglet très-court, acuminés, à acumen très-étroit, fimbriés sur les bords.
Etamines au nombre de 8, opposées aux lobes de la corolle et insérées au sommet du tube. Ovaire globuleux un peu déprimé, fortement hérissé, ayant ordinairement 8 loges ou moins par avortement, renfermant chacune un ovule attaché au milieu de l’angle central.
Style cylindrique, couvert à sa partie inférieure de poils hispides, courts, glabre en haut et long de 7mm. Stigmate obtus.
Fruit sphérique ou ellipsoïde, d’un jaune verdâtre à maturité, renfermant de une à trois graines (le plus souvent une).
Butyrospermum Parkii var. mangifolium (Pierre 1884 ms.) A. Chev.
Feuilles linéaires, oblongues, à 20-24 paires de nervures parallèles, longuement pétiolées, complètement glabres à l’état jeune. Pétales atténués, arrondis : staminodes inclus, obtusiuscules, terminés par une seule pointe. Ovaire 5-8 loges (le plus souvent 5 loges). Fruit ovoïde à une ou deux graines.
Hab. Tout le Soudan, depuis le Haut-Sénégal, Moyen-Niger, jusqu’au bassin du Chari. (Chevalier, 727, 6.685, 13.253 et 13.355).
Butyrospermum Parkii var. Poissoni A. Chev.
Feuilles oblongues, très-obtuses au sommet, à 20-24 paires de nervures parallèles, très-saillantes en dessous, souvent brusquement tronquées à la base. Jeunes feuilles légèrement pubescentes, roussâtres. Pétales atténués, arrondis. Staminodes terminés par un long acumen simple. Ovaire 5-8 loges. Fruit arrondi, roussâtre, pubescent à l’état jeune, 1-2 graines.
Hab. Dahomey (Eug. Poisson, no 90, 1903.)
Butyrospermum Parkii var. niloticum (Kotschy) A. Chev.
Diffère du précédent par ses feuilles jeunes fortement tomenteuses, roussâtres sur les deux faces, et le pétiole restant pubescent à un âge avancé. Ovaire 6-10 loges (le plus souvent 6-8), style glabre. Staminodes obovales sub-émarginés ou longuement cuspidés, avec une pointe simple ou trilobée. Fruit ellipsoïde.
Hab. Bahr-el-Ghazal (Schweinfurth, 1289, 2785, 1294.)
Ém. Perrot. Le Karité, etc., 1907.

Fig. II. — Particularités florales du But. Poissoni A. Chev., d’après les dessins inédits de Pierre (les dimensions indiquées sont toutes réduites de 1/10).
En résumé, il existe donc, d’après Chevalier, « une seule espèce actuellement connue, très polymorphe et dans laquelle on peut distinguer, outre le type, trois variétés s’y rattachant par des formes intermédiaires. »
Histologie.
Nous avons dit déjà que Heckel avait donné, dès 1885[33], les principaux caractères histologiques du Butyrospermum, reproduits plus tard dans la Revue des cultures coloniales ; mais nous ne sommes pas toujours d’accord avec les interprétations de cet auteur qui d’ailleurs ont été récemment critiquées par Charlier[34] à propos de son étude de quelques plantes du genre Bassia.
Nous reprendrons donc cette étude d’une façon complète d’autant que ce dernier auteur ne s’est occupé que d’une façon tout à fait incidente du But. Parkii. Pour cela nous nous adresserons surtout aux deux variétés But. mangifolium et B. Poissoni dont Chevalier nous a fourni des échantillons authentiques et nous attirerons l’attention sur les variations assez importantes des caractères anatomiques.
Caractères histologiques. — B. mangifolium A. Chev.
Tige. — Dans les tiges âgées, l’épiderme est exfolié par le fonctionnement d’un périderme externe, donnant naissance à un liège assez épais formé d’éléments à parois minces ; l’écorce secondaire est volumineuse et les éléments récents (ch) sont pour la plupart remplis d’une substance réfringente homogène. Quelques cellules renferment au contraire un produit granuleux et sont très distinctes des précédentes (cg), enfin plus profondément on rencontre des cellules à latex nettement différenciée et se colorant par l’orcanette et le sudan-chloral (lat). Ajoutons que bon nombre de cellules de ce parenchyme secondaire contiennent un cristal prismatique d’oxalate de calcium (fig. III).
Dans la zone interne du parenchyme cortical, les laticifères sont plus nombreux et très volumineux. Le cylindre central est indiqué par des amas irréguliers de sclérenchyme protégeant le liber, qui lui-même renferme des îlots sclérenchymateux de soutien. Les laticifères y sont relativement peu nombreux, et les cellules à cristaux au contraire très abondantes, particulièrement autour des îlots de liber primaire épaissi et écrasé, et autour des amas scléreux périlibériens (fig. III).
Fig. III. — Coupe transversale dans la région corticale de la tige âgée du B. mangifolium. — pe, Périderme externe ; ch, cellules à contenu homogène ; lat, cellules laticifères se colorant par l’orcanette ou le sudan-chloral ; cg, cellules à contenu granuleux ne prenant pas les colorations ci-dessus indiquées. G. = 160 d.

Le bois est normal avec vaisseaux et sclérenchyme ligneux en disposition nettement radiale, formant un anneau complet divisé par des rayons médullaires à une seule rangée de cellules. A la pointe des faisceaux vers la moelle, et séparés d’eux par une bande de parenchyme avec cellules à contenu huileux homogène, ou cellules scléreuses ponctuées (fig. XI), on trouve de larges laticifères, parfois accolés, parfois séparés par une ou plusieurs assises de cellules, de grandeur très irrégulière, souvent recloisonnées et pourvues chacune d’un cristal prismatique d’oxalate de calcium. Le parenchyme médullaire central est assez dense et ne renferme guère de laticifères.
En dehors de cellules à contenu translucide homogène, on doit signaler aussi la présence de cellules à contenu granuleux.
Fig. IV. — Coupe transversale dans la région corticale interne et libérienne de la tige. — Lat, laticifères ; scl, amas scléreux ou fibreux péricycliques ; le, liber écrasé à parois épaissies et cristalligène. G. = 180 d. environ.

Pétiole, feuille. — Au niveau de sa sortie de la tige, le pétiole renferme un système fasciculaire formé d’un arc ligneux à courbure très prononcée, et dont les pointes sont réunies par une lame, qui souvent se soude entièrement, mais parfois reste distincte. Au centre de la région péridesmique correspondant à la moelle de la tige, on remarque un certain nombre de faisceaux criblés ou cribrovasculaires surnuméraires (1, fig. V) caractéristiques : les unes sont en effet composés seulement par des amas de tissu criblé (fl, fig. V) ; dans les autres, il est apparu quelques faisceaux ligneux et parfois même une lame ligneuse mince, et en opposition avec elle, une bande sclérenchymateuse formée par des amas périlibériens rappelant ceux de la tige.
Dans la région moyenne, la structure du pétiole est identique, l’arc ligneux est complet, ou la lame supérieure le plus souvent est disjointe et de plus il s’est séparé, des 2 cornes de l’arc normal, un faisceau de chaque côté, faisceau destiné à fournir les deux premières nervures du limbe foliaire.
En faisant la coupe à une certaine distance de la sortie du tronc, on pourrait croire que le pétiole naît avec trois faisceaux (structure trixylée de Pierre), tandis qu’au contraire il n’existe qu’un seul faisceau originel (structure monoxylée).
Parfois ces deux faisceaux latéraux ne se détachent qu’à la base même du limbe (2, fig. V).
La structure de la nervure médiane de la feuille sera identique. Très proéminente à la face inférieure, elle montre le même système fasciculaire, avec faisceaux cribro-vasculaires surnuméraires péridesmiques, le plus souvent seulement criblés (3, fig. V), et plusieurs faisceaux détachés des cornes de l’arc, pour aller innerver le limbe.
Les laticifères sont, comme dans la tige, particulièrement abondants dans le périderme et on en rencontre aussi quelques-uns dans la zone parenchymateuse entourant la nervure (parenchyme neural).
Le limbe foliaire est parcouru par des nervures nombreuses formant un réseau assez serré et régulier, et accompagnés jusque dans leurs plus extrêmes ramifications par les filets de cellules laticifères qui parfois s’en détachent et se terminent dans le parenchyme lacuneux interfasciculaire en extrémité légèrement renflée (lat, 4, fig. V).
Les épidermes sont très différents, glabres tous deux, au moins à l’âge adulte. Les stomates existent seulement à la face inférieure, ils sont très abondants, mais on n’en rencontre pas au niveau des nervures. Ces stomates sont ceux des Sapotacées, toujours accompagnés de deux cellules annexes parallèles à l’ouverture stomatique (1, 2, fig. VI).
Fig. V. — Pétiole, nervure médiane et limbe foliaire. — lat, laticifère ; scl, sclérenchyme périlibérien ; fcv, faisceaux cribrovasculaires surnuméraires ; fl, faisceaux criblés surnuméraires ; es, épiderme supérieur ; h, hypoderme ; ch, cellules à contenu homogène réfringent ; n, faisceau se rendant aux nervures dans le limbe.

Les cellules de l’épiderme supérieur (ces) sont à parois ondulées et laissent apercevoir, dans une préparation vue de face, le réseau polygonal de l’hypoderme (h) sous-jacent (3, fig. VI).
En effet, le limbe foliaire des Butyrospermum est caractérisé par la présence d’un hypoderme formé d’une ou plusieurs assises de cellules (4, fig. V), dont quelques-unes paraissent contenir une substance réfringente analogue à celle dont nous avons signalé la présence dans les parenchymes cortical, libérien et médullaire de la tige.
Fig. VI. — 1, 2, Epiderme inférieur : ei, avec stomates ; 3, épiderme supérieur dont les cellules, ces, recouvrent mais laissent apercevoir les éléments polygonaux, h, de l’hypoderme ; 4, épiderme du pédoncule floral, ou de l’ovaire, avec poils caractéristiques, p.

Le mésophylle bifacial ne comprend qu’une seule assise de cellules palissadiques occupant un tiers environ de l’épaisseur totale. Quant au reste du parenchyme, il est extrêmement lacuneux, un peu plus dense à la face inférieure, parcouru par une nervation extrêmement riche, et de nombreux laticifères.
Fruit. — N’ayant pas eu à notre disposition de fruit jeune ou mûr, mais frais et bien conservé, nous ne pouvons donner que les indications généralement connues et d’ailleurs suffisantes. La péricarpe est charnu et papyracé et toujours disparu dans les échantillons expédiés commercialement, qui sont constitués par la graine de cette baie, à laquelle reste souvent adhérente une couche parenchymateuse plus ou moins détruite par la dessiccation.
A cet état, la coupe de la paroi du fruit montre une zone externe (E, fig. XI) parenchymateuse, adhérant encore à la bande libéro-ligneuse des faisceaux carpellaires et une zone parenchymateuse interne formé d’éléments allongés dans le sens tangentiel (1, fig. XI) et enfin de tégument séminal (tg) très scléreux qui protège l’amande.
Fig. VII. — Coupe schématique d’un ovaire jeune complet : o, loge ovulaire ; p, revêtement de poils caractéristiques (voir aussi 4, fig. IV).

Adhérant plus ou moins à cette zone scléreuse vient la partie interne du tégument de la graine nettement parenchymateux papyracé dont les cellules sont allongées tangentiellement, il est très mince et entoure les cotylédons, épais, charnus, huileux ; il renferme des faisceaux vasculaires assez développés. Le fruit provient du développement d’un ovaire, qui dans notre cas comptait six loges uni-ovulées (fig. VII) dont une seule se développe et donne l’unique graine.
L’amande est naturellement entièrement parenchymateuse avec un cercle de faisceaux libéro-ligneux et de larges cellules qui deviendront les organes laticifères (lat, fig. VIII).
Notons ici, comme particularité, que l’épiderme de la paroi ovarienne, particulièrement au niveau des loges, est, dans le jeune âge tout au moins, garnie de poils rameux à deux branches très inégales et à parois peu épaissies. Ces mêmes poils se retrouvent, à la quantité près, sur le pédoncule floral (4, fig. VI).
Fig. VIII. — Coupe dans le cotylédon de la graine : e, épiderme ; lat, cellules laticifères ; cot, tissu parenchymateux du cotylédon avec faisceaux vasculaires f. G. = 150 d.

Les recherches effectuées sur des échantillons d’origine très différentes et sur des matériaux rapportés par M. Chevalier, conduisent à des conclusions absolument identiques. Les variations rencontrées sont de trop peu d’importance pour n’être pas accidentelles.
C’est ainsi que parfois chez un échantillon provenant du pays de Snoussi, à feuilles appartenant sans doute à la sous-espèce mangifolium, nous avons trouvé parfois quelques rares poils. Dans une variété, dont les feuilles semblent converger vers le type Parkii vrai, nous avons vu deux assises de cellules palissadiques, mais dans certaines régions seulement.
B. Poissoni (échantillon de A. Chevalier venant de la Gold Coast. — Les différences histologiques constatées permettent de différencier cette variété de la précédente en s’adressant au pétiole et au limbe foliaire. Son aire géographique doit s’étendre de la Côte d’Ivoire, par la Gold Coast, au Dahomey, mais toujours au sud de la zone d’extension de la plante. Les poils rameux à branches très inégales, seulement rencontrées chez le B. mangifolium, sur le pédoncule floral, l’ovaire et les sépales, sont ici assez nombreux sur les deux épidermes et répartis principalement le long des nervures ; dans ces mêmes endroits l’épiderme est dépourvu de stomates (1, fig. X).

Fig. IX. — Pétiole, nervure du B. Poissoni : 1, pétiole ; 2, à la base du limbe ; — n, faisceaux se rendant aux nervures secondaires ; fcs, faisceau vasculaire surnuméraire ; 3, vers les deux tiers supérieurs.

Sur le pétiole et à la région d’attache au limbe, on trouve aussi des poils renflés dont il est impossible de déterminer exactement la forme et la nature sur les échantillons dont nous disposions. Le système fasciculaire se rapproche énormément de celui du B. mangifolium, avec faisceaux surnuméraires péridesmiques de forme très irrégulière (1, 2, fig. IX).
Les cristaux prismatiques d’oxalate de calcium sont très abondants autour des faisceaux et jusque dans l’épiderme, et il est facile de voir sur ce même épiderme la base sclérifiée de l’insertion des poils (i, 2, fig. X).
L’hypoderme est ici simple, nous ne l’avons pas vu dédoublé ; de même le mésophylle ne montre qu’une seule assise très différenciée de cellules palissadiques ; ces deux caractères sont particuliers à cette sous-espèce.
Fig. X. — Limbe du B. Poissoni : 1, Coupe transversale du limbe avec poils en navette ; 2, épiderme vu de face, avec stomates et cellules à parois épaisses i, qui sont la base des poils en navette disparus ; 3, une maille du fin réseau des nervures anastomosées, montrant à travers l’épiderme inférieur un laticifère et sa terminaison libre dans le mésophylle lacuneux sous-épidermique.

* * *
Forme et répartition de l’appareil sécréteur.
L’appareil sécréteur proprement dit est formé, comme on le sait, chez les Sapotacées, par des files de cellules[35], sortes de laticifères renfermant le plus souvent un latex guttoïde, de nature et de composition extrêmement variables avec les espèces. Ces laticifères sont très abondants dans les divers organes du végétal.
Dans la tige, on en rencontre quelques-uns dans le parenchyme cortical, d’autres moins volumineux dans le liber, mais les plus développés sont ceux qui parcourent la moelle, principalement à la périphérie (lat, fig. XI).
Dans le pétiole, les laticifères, petits et en petit nombre dans le liber des faisceaux, sont au contraire volumineux et abondants dans la région péridesmique des nervures, beaucoup d’entre eux accolés intimement aux cordons vasculaires suivent ces derniers jusque dans les plus petites ramifications des nervures (3, fig. X) d’où elles se détachent plus ou moins pour se terminer en extrémité aveugle et renflée au milieu du parenchyme lacuneux ; parfois certaines ramifications s’insinuent entre les cellules palissadiques, pour se terminer presque dans l’hypoderme.
A côté de cet appareil nettement spécialisé, et dont on peut signaler la présence jusque dans l’embryon et le cotylédon, il existe des sécrétions qui doivent jouer un rôle important dans la vie de la plante.
Elles sont situées sur des cellules isolées (ch, fig. XI) et se manifestent sous deux apparences bien distinctes. Les uns renferment une substance réfringente, homogène, ne se colorant ni par l’orcanette, ni par le Soudan ; 2o les autres à contenu granuleux, très différent du précédent.
Nous ne parlerons pas de l’oxalate de calcium, qui se présente toujours cristallisé en prismes ; il est abondant surtout dans la région périphérique du liber, autour des paquets du sclérenchyme péricyclique, et dans la moelle dans la région des laticifères. Dans la feuille, il suit les nervures et se retrouve parfois jusque dans les cellules épidermiques.
Fig. XI. — Région périphérique de la moelle. — t, trachées indiquant la pointe interne des faisceaux libéro-ligneux ; pm, zone parenchymateuse périphérique de la moelle, avec cellules à contenu réfringent homogène ou à cristaux et cellules scléreuses ponctuées ; lat, lames de cellules laticifères souvent anastomosées entre elles ; pm, parenchyme médullaire central avec cellules à contenu granuleux cg et à contenu réfringent ch. G = 320 d. environ.

En résumé, le Karité le plus anciennement connu, c’est-à-dire la variété à feuilles de Manguier, le B. mangifolium présente les caractères histologiques suivants : présence dans la tige d’un périderme vraisemblablement sous-épidermique, fournissant une abondante écorce secondaire et permettant la facile cicatrisation des blessures ; présence d’îlots sclérenchymateux périlibériens et de paquets de fibres dans le liber. Rayons médullaires à une seule assise ; laticifères en files de cellules, dans les divers parenchymes mais plus volumineux dans la région périphérique de la moelle.
Dans le pétiole, on remarque un système fasciculaire particulier formé d’un arc lib.-ligneux très accentué, dont les deux pointes sont réunies plus ou moins par une lame vasculaire supérieure et tout le système étant protégé par des îlots très serrés de sclérenchyme. A l’intérieur du tissu péridesmique, il existe un nombre variable de faisceaux surnuméraires : les uns réduits à un amas libérien, les autres complets, avec bois central représenté le plus souvent par quelques vaisseaux.
Dans toutes les nervures un peu volumineuses, on retrouve ce caractère général.
Le mésophylle est bifacial avec une rangée de cellules palissadiques occupant 1/3 de son épaisseur totale, mais il existe à la face supérieure un hypoderme à une ou rarement plusieurs assises. Les épidermes sont glabres au moins à l’état adulte, et les stomates à deux cellules annexes réparties uniquement à la face inférieure.
La variété B. Poissoni se différencie surtout par la présence de poils sur le limbe foliaire, surtout au dessus des nervures. Ces poils qui n’existent dans la variété précédente que sur l’ovaire, le pédoncule floral et les sépales, sont partout identiques : ils sont formés d’une seule cellule à deux branches, l’une généralement très courte, l’autre au contraire, allongée et leurs parois sont presque toujours relativement minces. La trace des poils tombés se trouve aisément en examinant les épidermes de face, car ils sont nombreux sur les jeunes organes.
De plus l’hypoderme comprend ici toujours une seule assise de cellules jamais dédoublées.
Ajoutons enfin que la complication de structure due à l’apparition des faisceaux surnuméraires péridesmiques est toujours plus grande dans cette variété.
Nous n’avons pas étudié la var. niloticum faute de bons échantillons.
CHAPITRE III.
Biologie du Karité, sa répartition géographique.
Il ne nous semble pas inutile de grouper en un chapitre spécial, les renseignements épars dans les relations de voyages, car ils vont permettre de fixer l’étendue de nos connaissances sur le mode de vie et d’évolution de l’arbre à beurre et sur son aire d’extension géographique.
C’est à l’aide des conclusions de ce chapitre que nous avons pu établir la carte annexée à ce fascicule et fixer, d’une façon aussi précise que cela nous fut possible, l’aire de dispersion du Butyrospermum Parkii, du Sénégal au Nil.
On a vu que le Karité est un arbre qui peut atteindre les dimensions de nos plus gros chênes (15-30 m. de hauteur et jusqu’à 3 m. et plus de diamètre) et qui ne se reproduit spontanément qu’à une certaine distance de la côte, jamais sur le littoral. Les premiers Karités que l’on rencontre dès qu’on approche de la zone où l’espèce est endémique, sont stériles et plus loin, au contraire, ils fleurissent abondamment, quoiqu’il arrive fréquemment, que seuls quelques arbres sont en fleurs au milieu d’autres déjà garnis de leurs feuilles, mais stériles[36].
Le Karité, suivant la région, fleurit de janvier à mars, et les fleurs apparaissent avant les feuilles, les bourgeons foliaires s’épanouissent au sommet des corymbes de fleurs dès l’apparition de ces dernières.
Il est important de signaler également la résistance de cet arbre aux feux de brousse, grâce à la formation de liège sous-épidermique qui protège le liber et la région cambiale contre l’action du feu. Chevalier nous a affirmé que les pieds, mêmes jeunes, résistent très bien à cette action répétée du feu ; on s’explique aisément que cet arbre soit si répandu dans toute la zone soudanienne à l’exclusion de tout autre, sauf toutefois les gommiers dans la région de croissance de ceux-ci.
Dans le Haut-Dahomey, pendant la sécheresse, dit M. François[37], période au cours de laquelle ne tombe pas une goutte d’eau et surtout dès que souffle l’harmattan (vent nord-nord-est), l’œil ne découvre que de vastes étendues desséchées auxquelles l’incendie annuel des grandes herbes noircissant le sol et les arbres ajoute, dans certaines régions, un cachet de désolation navrant : on dirait une terre de mort et de soif ; les arbres souffrent beaucoup de cette sécheresse et des feux de brousse périodiquement allumés par les indigènes et, s’ils ne meurent pas, ils dégénèrent ; seuls résistent à ce traitement les Gommiers et les Karités, qui conservent leur vert feuillage.
On sait aussi que Cazalbou insiste sur l’existence de deux variétés : Ci diona (Karité hâtif) et Ci kosa (Karité tardif), dont les caractères botaniques seraient à peu près identiques.
Chez la première, la graine est plus allongée et plus volumineuse ; chez la deuxième, elle est plus régulièrement ovoïde.
Nous ne possédons aucun autre renseignement technique à ce sujet.
Rançon a dit également que, vers la zone limite ouest et sud, en Casamance et en Guinée, le Karité vivait en concurrence avec le Mana (Lophira alata), qu’il avait d’ailleurs pris pour une espèce différente de Butyrospermum.
Chevalier a remarqué le même fait entre Kouroussa et Siguiri, au début de février, avec cette différence que « les Karités sont à cette époque en fleurs et complètement dépourvus de feuilles. Quelques-uns cependant, sans fleurs, commencent à montrer à l’extrémité des rameaux de petites rosettes terminales de jeunes feuilles d’un vert-tendre.
Il y a lieu d’attirer ici l’attention sur ce fait biologique, à propos duquel nous n’avons trouvé aucun détail précis : c’est que la floraison et par conséquent la fructification paraissent être irrégulières, par conséquent entraînant un rendement irrégulier. Pour le repeuplement et la sélection, il est également nécessaire de noter la lente croissance de l’arbre qui atteint l’âge adulte vers 30 ans, et ne fournit de fruits guère avant l’âge de 12 ou 15 années.
Habitat. — Le Karité demande un sol profond, riche en humus, et ne vient jamais en forêts denses, ni dans les galeries de bordure des rivières. On ne le rencontre pas non plus dans les terrains marécageux ou susceptibles d’être inondés, et il est très rare sur les hauts plateaux ferrugineux comme il ne saurait se développer dans les savanes à sol argileux.
Station préférée. — Bien que s’accomodant très bien des terres profondes, le Butyrospermum croît surtout sur les pentes des collines et des plateaux rocailleux ou sablonneux, autour des villages où il est évidemment en culture[38] à la façon de certains arbres de nos jardins fruitiers.
Ce sont ces vergers qu’il importe tout d’abord de conserver, en obligeant les indigènes à remplacer les arbres qui meurent et à ne pas arracher sans besoin les jeunes ; ces plantations sont nécessaires en outre pour retenir le sol et en empêcher la dessication, par le chevelu des racines.
Résumons, en disant, qu’il faut au Karité un sol meuble, comme les latérites sablonneuses, détritiques, et jamais des terres compactes comme les sols argileux. De plus, les endroits inondés, même pendant très peu de temps ne sauraient lui convenir, et quand on le rencontre dans les grandes plaines basses du Soudan, il existe uniquement autour des villages, sur des emplacements toujours surélevés par rapport au niveau moyen. C’est ainsi que le Karité manque aux environs immédiats de Djenné, inondés pendant une partie de l’année, et qu’il est très abondant non loin de cette ville, dans des endroits toujours émergés.
Remarquons encore que le Karité ne vient jamais au bord de la mer, et on peut dire qu’il n’existe, pour ainsi dire pas, à moins de 200 km. et plus des côtes.
Est-ce une question d’altitude, nous ne saurions là dessus émettre d’hypothèse basée sur des faits d’ordre scientifique et cela nous amène à conclure, comme nous en avons déjà fait la remarque, qu’il serait de tout nécessité d’être renseigné sur la biologie de cet arbre et de ses variétés, surtout si, comme il y a lieu de l’espérer, son exploitation devient une des sources de richesses de notre domaine ouest africain.
Souhaitons que cet appel soit entendu et que les observations recueillies nous apprennent bientôt également quelles sont les causes de la stérilité de nombreux arbres signalée par la plupart des voyageurs et surtout vers la limite de la zone d’extension de l’espèce.
Répartition géographique du Karité.
Pour établir la répartition du Karité, nous prendrons les renseignements fournis par les divers explorateurs, et pour chaque région :
Guinée française. — C’est en Guinée française, presque à la frontière de la Guinée portugaise, que se trouve l’extrême limite ouest d’apparition du Karité. Le Dr Maclaud l’a en effet rencontré près de Kadé, sur le 16e degré de longitude ouest.
De là il s’étend vers le nord suivant une ligne qui regagne assez rapidement le 15e degré sur la Gambie où nous le retrouvons à Damantang, et dans le désert de Tenda ; vers le sud, il contourne les plateaux de Fouta-Djallon où il ne se rencontre que sur le flanc nord (un peu dans le Labé et seulement dans la région ouest) ; il n’existe pas à Timbo, mais seulement plus au nord, de même sa présence n’est pas signalée au Sierra-Leone, ni dans la République de Libéria ; peut-être cependant sera-t-il trouvé dans la région extrême de cette dernière possession à la frontière de notre Guinée, car il est signalé comme assez abondant à Kissidougou et dans le district de Beyla.
Les régions de croissance maximum sont : le pays des Dinguiraï, la région du Haut-Tankisso, celle de Kouroussa sur le Niger, de Kankan, Bissandougou et Beyla, ces dernières sont tributaires des affluents du Haut-Niger.
Sénégal, Haut-Sénégal et Niger. — On sait que Mungo-Park a rencontré le Karité pour la première fois le 23 juillet 1796 entre Ségou et Sansanding sur le Niger, et l’arbre y est encore commun de nos jours. Ce voyageur assignait à la plante comme limite occidentale la ville de Toutaconda, dans le désert de Tenda ; elle est un peu plus reculée, comme on vient de le voir par l’observation du Dr Maclaud.
Rançon l’a rencontré très abondant, surtout dans les plaines de Sillacounda, de Médina-Dentilia, puis aussi aux environs de Diengui, Dikkoy, etc., sur la Haute-Gambie, au 15e degré de longitude ouest ; il est également commun, d’après cet auteur, dans le Badon, chez les Niocolos ; il le signale également comme très répandu dans la steppe soudanienne de la vallée de la Falemé.
Les premiers arbres apparaissent sur le Sénégal entre Médine et Bafoulabé, vers Dinguira, il est très commun chez les Bambaras, dans le Bélédougou, le Fouladou, le Guénié, le Kalari, (Vuillet), jusque dans le Macina où il atteindrait environ et par plages le 16e degré de latitude, sa limite nord extrême, car il n’existe pas à Gamdami au sud de Tombouctou.
Il n’existe pas en revanche dans le Kaarta au nord de Bafoulabé et jusqu’au Baoulé, non plus dans le Nioro.
Les marchés principaux sont donc Kita, Bammako, Sansanding, Ségou, Djenné, Mopti, Say, Zinder-sur-Niger, etc.
Aux environs de Djenné, d’après le colonel Viard, il existerait plus de 160.000 pieds de Karité.
Dans la Haute-Volta, on l’exploite presque partout et sur une grande échelle dans les cercles de Koutiala, Sikasso, Bobo-Dioulasso, les provinces du Mossi (Kipirsi, Gourounsi).
Côte d’Ivoire. — Très abondant au territoire de Kong (Viard), il apparaît chez les Baoulés aussitôt la forêt vierge, un peu au-dessous du 8e parallèle. Les quelques échantillons, stériles pour la plupart, que l’on rencontre dans le Baoulé deviennent plus nombreux vers Bouaké, mais rares encore dans le Djamala, à Bondoukou, à Séguéla, mais dans le district de Touba, Odjenné, à la frontière du Libéria et de la Guinée où nous l’avons signalé comme très abondant, surtout dans les régions de Beyla et Bissandougou.
Le cap. A. E. S.[39] dit que le Karité croît spontanément dans l’est de la Haute Côte d’Ivoire, et qu’il est susceptible d’une certaine culture ; on l’entretient comme un arbre fruitier en France, sur la rive gauche du Bandama.
Togo. — D’après le comte Zech, le Karité n’existe plus au sud de 6° 18 dans la région sud-ouest du Togo et 6° 42 vers le sud-est.
Dahomey. — La limite extrême est ici bien descendue vers le sud, et, peu au nord d’Abomey, le Karité fait son apparition pour être commun à partir de Savalou vers le 8e degré de latitude.
Le Kolatier (Cola acuminata R. Br.) ne dépassant guère le 7e degré, ici comme en général partout ailleurs, sa zone d’extension n’atteint jamais vers le nord, la limite sud du Butyrospermum.
Liotard dit que, dans le Borgou (10° latitude), cet arbre pousse tout seul dans la brousse et y atteint les proportions des plus gros chênes de France ; les marchés principaux sont Péreré, Nikki, Parakou. Borelli ajoute qu’il est commun dès Savalou ; il vit dispersé en îlots à Carnotville, d’après le commandant Toutée, et il serait abondant sur tout le 9e parallèle en allant de Carnotville vers le Niger.
Nigeria. — L’arbre commence à être assez répandu à partir du confluent de la Bénoué, vers Lokodja (col. Viard) et reste très abondant dans la vallée de cet affluent du Niger (Mizon). Au nord, on ne le trouve plus dans le Bornou, cependant à l’ouest Barth le signale à Katsena.
Cameroun. — Rencontré par Barth et signalé par bon nombre d’autres voyageurs dans l’Adamaoua, sa limite doit s’étendre entre les 6e et 11e degrés de latitude.
Congo français. — L’optimum de croissance du Karité nous est donné par Chevalier entre les 8e et 9e degrés de latitude. Dybowski avait signalé sa présence dans le Haut-Congo (Oubanghi), et nous savons que Chevalier considère cette essence comme l’une des plus caractéristiques du bassin du Chari, entre les 7e et 9e parallèles ; très abondant également dans le pays de Snoussi, au bord du Mamoum tout spécialement.
Au nord, dans le Bas-Chari, encore abondant aux monts Niellims, il disparaît dans le Baguirmi, le Bornou. La limite sud extrême est Fort-Crampel, mais toutefois les graines envoyées à Krébedjé (Fort-Sibut) par les soins de Chevalier, ont parfaitement germé dans le jardin botanique qu’il avait créé et que dirigeait avec tant de sollicitude le malheureux Martret, qui y contracta la maladie qui devait l’enlever à son retour en Europe.
Région du Nil. — D’après Schweinfurth, le Karité est abondant au Djour, chez les Bonjos, les Dinkas, il descend jusqu’au dessous du 6e parallèle et devient très rare chez les Niams-Niams. Il est également signalé à Gondokouro sur le Nil blanc ou Bahr-el-Djebel, dans l’enclave de Lado.
C’est là sa limite sud extrême en Afrique tropicale, c’est-à-dire vers le 4e degré de latitude nord.
Barth et le Dr Irwing le signale à Nype-eba, Abbeokuto, dans les pays du Nil, le Madi, Gondokoro, Kosanga, Djour, etc.
En un mot, il est endémique dans toute la zone soudannaise, du Soudan français au Soudan égyptien.
CHAPITRE IV.
Produits du Karité : Fruit, Graine, Latex, Bois.
Le Karité, surtout utile à cause de sa graine grasse, donne aussi à l’alimentation la pulpe de son fruit, à l’industrie le produit coagulé de son latex (fig. XII), à l’indigène son bois, quand il est âgé. Quelques mots sur ces différents produits.
Description du fruit et de la graine. — Le fruit, Ci dé (en mandingue), est une baie charnue ressemblant à une prune de nos pays, ou rappelant également nos abricots, sphérique ou ellipsoïde, jaune verdâtre tirant plus ou moins sur le noir-verdâtre à la maturité, pubescente à l’état jeune dans certaines variétés. Il mesure de 4 à 5 cm. de longueur sur 3,5 à 4,5 de diamètre transversal. Cette drupe est pourvue d’un pédoncule rougeâtre de 25 à 30 mm. A la base du fruit persistent les huit divisions du calice. Ils sont au nombre de 6-8 par rameau sur les plants vigoureux et en plein rapport.
Le péricarpe charnu renferme de 1 à 2[40] graines, et le plus souvent une seule qui est alors ovoïde. Quand il y a deux graines, elles sont aplaties sur la face commune. Elles mesurent, en général, environ 35 mm. sur 25 de largeur, et du poids moyen de 5 grammes.
La coque est très mince, luisante, ligneuse, de couleur variant du jaune brun au châtain ; elle est marquée d’un large hile plus ou moins cordiforme gris et rugueux et renferme une amande riche en latex et en matière grasse. A l’extrémité supérieure du hile, on constate la présence d’un faisceau fibreux, reste du faisceau libéro-ligneux du funicule.
Récolte. — La pleine maturité des fruits se fait vers la mi-juin et les vents des tornades les font tomber en quantité. Les indigènes les ramassent et laissent un certain nombre devenir blets, car ils affectionnent particulièrement la chair des fruits qui est désagréable aussitôt cueillie, mais excellente quelques jours après. Pour cela, ils abandonnent ces fruits dans un trou fait dans le sol, ou dans un vase de terre pendant quelques jours.
Fig. XII. — Graine de Karité, de forme ovoïde (un peu réduite).

Chevalier, nous l’avons vu, n’hésite pas à classer la pulpe du fruit du Karité parmi les meilleurs comestibles ; c’est, dit-il, le meilleur fruit du Soudan, bien qu’il y ait peu à manger dans chaque fruit, la graine occupant la plus grande partie de son volume.
Les uns, disent que la chair est meilleure quand elle est blette, à la façon de nos nèfles ; les autres, que le fruit a la saveur de l’abricot ou de certaines variétés de prunes.
A la vérité, il nous semble que le fruit du Karité n’est véritablement bon à manger, que lorsqu’il est complètement mûr, sinon, il doit être âcre et astringent.
De même, l’amande destinée à la fabrication de la graisse alimentaire devra, autant que possible, parvenir de fruits bien mûrs pour éviter que celle-ci ne renferme des produits secondaires dont la présence enlève évidemment beaucoup à sa qualité.
Mais c’est néanmoins le beurre qui constitue le principal produit de cet arbre.
Ce beurre, obtenu par extraction à l’eau bouillante, a toujours un goût assez prononcé et désagréable qui disparaît, soit par ébullition prolongée, soit en projetant, comme le font les nègres, de l’eau froide dans le corps gras porté à un point voisin de son ébullition.
Cette matière grasse, par la quantité assez considérable d’acide stéarique qu’elle renferme, peut acquérir également une importance assez grande dans l’industrie de la bougie et du savon.
Les fruits destinés à la fabrication du beurre, sont, ou bien séchés au soleil, ou, la plupart du temps, enfouis dans le sol, pour que la fermentation de la pulpe s’opère et mette les noyaux à nu. Les graines sont alors séchées dans des grands vases de terre (canaris) et prêtes pour la torréfaction et la fabrication du beurre.
D’après Heckel[41], les variations de poids des graines du Karité atteignent de 5 à 11 gr. environ, et la proportion du tégument, par rapport à l’amande, est de 1 à 3 environ. Cazalbou donne, pour les 2 variétés, les chiffres suivants :
VARIÉTÉ Proportion du péricarpe % Proportion de l’amande % Nombre de graines au kilo Proportion de beurre par rapport aux graines %
Ci diona 52 48 120 26
Ci kosa 60 40 150 38
La récolte des fruits qui commence ainsi avec l’hivernage dure jusqu’en septembre, tout au moins dans le Haut-Sénégal et le Moyen-Niger.
Ce sont les femmes et les enfants qui, journellement, dans la forêt, surtout après les orages ou les tornades, rapportent au village de grands paniers ou calebasses remplis des fruits que le vent a fait tomber. Ils les serrent dans des trous cylindriques que l’on rencontre, çà et là, dans les villages bambaras, au milieu même des rues et places.
Répétons qu’il est nécessaire de recueillir les fruits bien mûrs, car, si on les cueillait avant la maturité, ils renfermeraient une proportion de latex plus élevée qui enlèverait quelque chose à la qualité et à la quantité du beurre extrait.
Voici, à titre de document, l’étude chimique de la graisse, telle qu’elle fut remise par Schlagdenhauffen à Heckel, et publiée en 1897[42] :
1o La graine râpée est exposée à l’étuve à 111° pendant 4 heures, jusqu’à ce que deux pesées successives n’accusent plus de différences. On obtient, de la sorte, la quantité d’eau d’hydratation ;
2o On l’épuise par l’éther de pétrole pour enlever la matière grasse et l’on cesse de faire fonctionner l’appareil quand le liquide provenant de l’allonge est entièrement décoloré. La solution pétroléique du ballon est jaune paille. Evaporée au bain-marie, elle se colore davantage, mais fournit après refroidissement une masse solide légèrement ambrée. Le poids du corps gras est donc le deuxième résultat de l’analyse ;
3o A cet épuisement par l’éther de pétrole, on en fait suivre un deuxième par l’alcool. Le liquide, fourni par cette opération, est rouge brun et contient du tannin en grande partie ainsi que du sucre réducteur, il ne renferme pas de produits alcaloïdiques.
En effet, les iodures doubles n’y produisent pas de précipité, le phospho-molybdate de sodium et le cyanoferride de fer fournissent, le premier, une coloration bleu vert très foncé, le second, un précipité bleu intense, réactions qui permettent de soupçonner la présence du tannin, et que corroborent les suivantes : réduction immédiate du permanganate de potasse ; réduction lente du nitrate d’argent seul et rapide quand il est additionné d’une trace d’ammoniaque ; réduction immédiate du chlorure d’or et précipité abondant par les sels plombiques. Cet extrait alcoolique, repris par l’eau, traité par l’acétate triplombique, fournit un précipité qui est jeté sur filtre. On ajoute, au liquide de filtration, du sulfate de soude et l’on examine la solution au moyen du réactif de Bareswill. Le précipité rouge indique la présence du sucre.
« Nous n’avons pas cherché, dans ce résidu de l’épuisement par l’alcool, d’autres principes de constitution. Qu’il nous suffise donc d’indiquer que le poids de l’extrait alcoolique comprend du tanin, du sucre et d’autres principes restés indéterminés.
4o En faisant bouillir dans l’eau le résidu de l’opération précédente, on obtient un liquide plus foncé que le précédent. Ce liquide ne renferme ni tannin ni sucre, mais seulement de la gomme et de la matière colorante.
5o Le produit d’épuisement brun, mais ne cédant plus rien à l’eau, est consacré à deux opérations : l’une, pour y décéler la présence de matières albuminoïdes, et l’autre, pour connaître le poids des sels fixes et les matières ligneuses par différence.
« L’ensemble de nos déterminations quantitatives nous permet donc d’établir de la façon suivante la composition immédiate de la graine.
Eau hygroscopique 6 72
Epuisement par l’éther (corps gras) 45 36
— alcool (tannin, sucre, etc.) 12 60
— eau mucilage, mat. col. 13 58
sels fixes 1 82
Traitement par chaux iodée : mat. alb. insolubles 10 25
Incinération : sels fixes 0 18
Ligneux et pertes (par différence) 9 49
100 »
Le rendement obtenu, par les indigènes, en beurre, est très différent ; cela tient à leurs méthodes rudimentaires.
C’est ainsi que Chevalier dit que 36 kg. de fruits ont donné 2 kg. de beurre, soit 1/18 ou 5,5 % ; nous trouvons, d’autre part, que 1 kg. de noix donnent environ 125 gr. de beurre soit 1/8 ou 12,5 %.
D’autre part, Cazalbou donne comme rendement : 5 kg. de fruits = 2 à 2 kg. 400 amandes = 625 à 750 grammes de beurre.
Aucune autre recherche véritablement sérieuse et complète n’a été faite jusqu’alors sur ces graines, et il y a évidemment beaucoup de points obscurs ; en revanche, les publications sur la Graisse ou Beurre de Karité sont assez nombreuses et nous consacrerons un chapitre spécial à son étude.
Il en sera de même pour le latex qui est susceptible de fournir un produit concret, désigné sous le nom de Gutta-Ci ou Gutta de Karité. On avait espéré pouvoir l’utiliser comme produit succédané de la Gutta-percha, se basant évidemment sur la place systématique du Karité dans la même famille végétale des Sapotacées ; la suite de cette étude montrera comment cet espoir a été déçu.
Le Bois de l’arbre est également utilisé par les indigènes : sa densité est de 1,12 ; ils s’en servent comme bois de charpente ou pour en faire du charbon de bois. Il est de couleur rougeâtre, dur et très lourd ; malheureusement il est facilement attaqué par les insectes.
CHAPITRE V.
De la graisse de Karité.
§ 1. — Généralités. — Historique.
Dans l’exposé historique général, nous avons reproduit les notes les plus importantes sur l’utilisation de ce corps gras qui sera sans doute bientôt un produit industriel de grande valeur. Nous allons maintenant passer en revue les recherches dont il a été l’objet.
La première communication, vraiment intéressante, fut faite par Guibourt, en 1825, à l’Académie royale de médecine et de pharmacie[43]. « Le Beurre de Galam, dit-il, est un huile végétale concrète, blanche comme du suif en pain, mais plus onctueuse, venant d’Afrique. Son odeur et sa saveur se rapprochent de celle du Beurre de Cacao. Dissoluble à froid dans l’huile de térébenthine et dans l’éther, elle l’est très peu dans l’alcohol même chaud... ».
On croyait à cette époque que ce produit provenait de l’Elæis guineensis L. ou Palmier Avoira ; mais Guibourt, d’après l’examen de la pulpe sucrée et les indications fournies par Mungo Park, pense, avec Virey, que le Beurre de Bambouck et le Beurre de Galam sont des produits identiques, issus d’un même arbre de la famille des Sapotacées et appartenant au genre Bassia.
Quelques années plus tard, A. Bouchardat[44] a publié des notes de Vauquelin, dans lesquels l’auteur étudie des produits recueillis sur les lieux par Le Prieur et Masson, attachés à la colonie française du Sénégal. La description qu’il donne d’après leurs échantillons, de cet Illipé butyreux semble bien se rapporter au But. Parkii, mais il ne peut faire cesser l’incertitude au sujet de la détermination de l’espèce.
« La graine étant brisée, dit-il, on trouve une amande consistante, d’une saveur astringente et d’une couleur rougeâtre ; au moyen de l’eau bouillante, on en extrait facilement les trois quarts de leur poids d’un produit gras solide, d’une saveur douce et aromatique, ayant quelque chose de la muscade et du cacao et d’une grande blancheur.
« Le liquide dans lequel les graines avaient bouilli avait une couleur rougeâtre, une saveur astringente ; il contenait de l’acide gallique et du tannin.
« Le produit gras se saponifie complètement, se conserve très bien, car du beurre préparé sur les lieux était aussi bon que celui que nous avons extrait. Si la culture de l’arbre qui le produit était facile, l’importation pourrait en être avantageuse.
« M. Masson, chargé du Laboratoire de chimie au Sénégal, a fait quelques essais dans le but de substituer les graines de l’Illipé au Cacao ; il avait joint divers échantillons de ces produits, mais l’usage seul décidera si cet emploi peut être avantageux. Nous avons cru convenable, si ces essais devaient être continués, qu’il serait essentiel de diminuer, par quelque moyen facile, la proportion du principe astringent dont la saveur est trop dominante. »
Il était intéressant de rapporter ces notes écrites au commencement du siècle dernier par ces savants, car la question en resta là pendant plus de cinquante années, malgré les récits toujours favorables des nombreux explorateurs africains, pour être reprise seulement à l’époque de pénétration soudanienne, après 1882.
Dans cet historique, nous ne citerons point les ouvrages classiques ou dictionnaires d’histoire naturelle ou de botanique médicale, qui rééditent tous les mêmes renseignements[45], les mêmes erreurs ; nous continuerons à nous adresser uniquement aux mémoires originaux. Citons toutefois une note de M. Holmes le distingué conservateur du Musée de la Société de pharmacie de Grande-Bretagne qui, en 1879[46], réunit en un article tous les détails qu’il put se procurer, et desquels nous extrayons une analyse de Oudemans disant que le Beurre de Karité est un mélange de 70 % d’acide stéarique et de 30 % d’acide oléique, sans acide palmitique. Pfaff confirme ce détail et dit que le point de fusion est différent suivant les auteurs : Holmes ajoute que, en 1867, l’Angleterre en importait 70 tonnes et en 1878, 300 à 500 tonnes.
C’est donc seulement en 1883, que parut une étude vraiment digne de ce nom, sur la graisse de Karité. Elle est due à Baucher, pharmacien de la marine[47], qui insiste tout d’abord « sur la nécessité d’adopter définitivement l’appellation ci-dessus qui est à peu près la seule employée aujourd’hui au Sénégal ; et, ajoute-t-il, nous ne saurions trop engager à rejeter l’ancienne dénomination de Beurre de Galam, qui peut donner lieu à une confusion regrettable. On désigne en effet aussi sous ce dernier nom un beurre d’origine animale, que les Maures apportent surtout pendant la traite et qui, du reste, sert à peu près aux mêmes usages. »
Cet auteur relate avec soin l’aspect extérieur de l’arbre, qui croît dans les terrains argilo-siliceux, schisteux, ferrugineux, rocailleux et crevassés des plaines du Haut Sénégal vers le Niger.
Après avoir donné les caractères extérieurs de la plante, de ses fleurs et de ses fruits, il ajoute[48] :
« On ne fait pas, à proprement parler, de récolte de ce fruit, mais chaque matin les femmes et les enfants vont ramasser les fruits tombés pendant la nuit et à la suite des tornades assez fréquentes aux mois de juillet et août, époque à laquelle ils entrent en pleine maturité.
« On rejette ceux qui sont incomplètement mûrs ou trop avancés. Les procédés d’extraction en usage pour l’obtention de ce beurre végétal sont assez primitifs, quoique souvent fort longs et laborieux et reposent tous, plus ou moins sur l’emploi de l’eau bouillante ; ce travail est naturellement confié aux femmes, qui y emploient une partie de la saison sèche. »
Il donne ensuite le procédé le plus généralement employé et qui les résume à peu près tous, nous y reviendrons plus tard, de même que sur les caractères et usages du produit.
C’est dans ce même travail qu’on trouve faite en France la première analyse de la graisse de Karité ; elle émane du Comité de l’Exposition permanente des colonies.
Eau 8 20 p. 100
Impuretés 1 80 —
Graisse 0 90 —
Par la saponification on obtient (produit débarrassé de son eau et de ses impuretés) :
Acides gras solides 59 10 %
— liquides 35 40 %
Glycérine à 28° Baumé 9 68
104 18
Cette augmentation de poids est due à la glycérine qui, en se séparant du corps gras, fixe un poids d’eau égal au sien.
Par la saponification, pendant les premiers temps, le produit exhale une odeur agréable semblable à celle du beurre de lait de vache. Les acides gras solubles ont un point de fusion de 49°8. C’est donc à partir de cette époque que l’on est vraiment bien renseigné sur la valeur de cette graisse ; aussi nous allons assister à de nombreux efforts faits en vue de sa vulgarisation, et si aujourd’hui, comme on le verra dans la suite de cette étude, elle n’a pas encore pris dans l’industrie la place à laquelle elle est en droit de prétendre, cela tient uniquement, croyons-nous, aux difficultés de son transport à la côte à des prix abordables.
§ II. — Préparation de la graisse de Karité.
Les procédés d’extraction en usage pour l’obtention de ce beurre végétal sont assez primitifs, car jusqu’alors la préparation du produit qui est à peine exportée est restée entre les mains des indigènes, qui emploient les procédés les plus rudimentaires. Malgré les quelques variations qu’ils présentent avec les différentes peuplades, on peut les résumer ainsi[49] :
Les fruits sont d’abord débarrassés de leur partie pulpeuse en les enfouissant en terre pendant un temps variable, comme cela se pratique pour les cacaos, dits terrés. La fermentation ne tarde pas à laisser en état de liberté les coques protectrices de l’amande[50]. C’est la première phase de l’opération, au début de laquelle on a eu soin de rejeter les fruits incomplètement mûrs ou trop avancés.
La seconde partie consiste dans la dessication complète de ses coques qu’on commence au soleil et qu’on termine généralement dans de petits fours en terre chauffés légèrement, analogues à ceux qu’on rencontre à l’entrée de chaque case bambara.
Lorsqu’elles ont perdu leur humidité, on les sépare mécaniquement de la semence qu’elles contiennent. Cette semence est ensuite légèrement chauffée, puis réduite en pâte, soit à l’aide de pilon, soit à l’aide de pierres. Cette pâte est alors portée dans de l’eau maintenue à l’ébullition. Le corps gras vient nager à la surface et les impuretés gagnent le fond. Après refroidissement, on enlève le beurre et on le bat pour chasser une partie de l’eau emprisonnée dans ce traitement. Il en reste encore néanmoins environ 8 p. 100. On en forme ensuite des pains, de 1-3 kg., qu’on entoure de feuilles et auxquels on donne à peu près la forme et la dimension de nos pains de munition.
« Il est évident, écrit ce même auteur (il y a par conséquent bientôt 25 années) que le procédé qui consisterait à réduire les semences en pâte, dans un mortier chauffé et à exprimer ensuite cette pâte entre deux plaques de fer étamées et préalablement échauffées à l’aide de l’eau bouillante, serait de beaucoup supérieur : mais nulle part il n’est encore employé. »
Rançon[51], donne des renseignements identiques :
Après avoir laissé pourrir les fruits, on retire les noyaux que l’on fait sécher et griller dans un four d’argile. La coque étant enlevée, on pile les amandes, de façon à former une pâte bien homogène. « Cette pâte est plongée dans l’eau froide où on la laisse pendant 24 heures, puis battue, pétrie et tassée en forme de pain, enveloppée de feuilles et bien ficelée. Ces pains sont suspendus dans l’intérieur des cases et peuvent aussi se conserver pendant longtemps. »
Il y a là une erreur ou une omission, comme cela se présente assez fréquemment dans les comptes-rendus de cet observateur ; les pains de Karité sont certainement de la graisse extraite par l’eau bouillante ou par pression, car ils ne renferment pas de débris végétaux comme on en trouverait si la masse était constituée par des pains d’amande broyées, même après malaxage dans l’eau.
Fig. XIII. — Karité. — Triage des noix au Soudan (ces trois figures ont été reproduites d’après des cartes postales envoyées par M. le Dr Conan des troupes coloniales à Dakar).

Heckel,[52] en 1885, reproduit comme nous la méthode de préparation décrite par Baucher, le travail de cet auteur étant absolument digne de foi, comme l’ont confirmé tous les renseignements recueillis dans la suite par les divers explorateurs de la région soudanienne.
Voici maintenant, d’après le comte Zech[53], quelle est la méthode employée au Togo :
« Les graines sont mises à sécher au soleil, jusqu’à ce que la partie intérieure se soit détachée de l’enveloppe, puis l’indigène brise cette enveloppe et enlève le noyau. Pour la préparation du beurre, les indigènes de Kratschi font rôtir les graines dans une sorte de capsule munie de très nombreux petits trous que l’on place au-dessus du feu. Pendant ce rôtissage, on retourne constamment les graines à l’aide d’une sorte de spatule en bois.
Fig. XIV. — Préparation du Beurre de Karité. — Torréfaction et pilonnage des amandes de Karité au Soudan.

« Dans le Djagomba, les indigènes emploient un four cylindrique en terre glaise, à la base duquel se trouve une ouverture pour le foyer ; à l’intérieur, un peu au-dessus de la moitié de la hauteur se trouve un gril constitué par des batonnets de bois séparant la partie supérieure de la partie inférieure ; le feu est allumé dans la partie inférieure pendant que les noix sont amenées dans la partie supérieure.
« Le rôtissage dure jusqu’à ce que la graisse commence à perler à la surface des noyaux ; ceux-ci sont alors pilés dans un mortier de bois et réduits en masse pâteuse. Cette dernière est bouillie dans des chaudrons avec de l’eau et la matière grasse vient nager à la surface où elle est recueillie à l’aide de calebasses. Le beurre de Karité, préparé dans un but commercial, est après refroidissement mis en pains et entouré de feuilles.
Fig. XV. — Fabrication du Beurre de Karité. — Le beurre est décanté et coulé dans des calebasses.

« Cette préparation exige une grande main d’œuvre, par suite une perte considérable de temps et aussi de matières utilisables. Il serait à désirer que l’on puisse introduire une préparation plus rationnelle qui permettrait d’utiliser les résidus qui actuellement sont jetés. »
Le colonel Viard[54] donne une méthode un peu différente. Chaque année, dit-il, la récolte des fruits a lieu en juin aux approches de l’hivernage. Chaque famille indigène se contente de ramasser ou d’abattre les noix qui lui seront nécessaires pendant le cours de l’année. La fabrication du beurre n’est pas spécialisée entre les mains de certains indigènes. Chacun travaille pour soi. La récolte toute entière n’est jamais utilisée en même temps. Les indigènes tiennent à se ménager pour toute l’année la graisse dont ils auront besoin. Cette graisse, en effet, au contact de la chaleur devient rance, il est donc nécessaire de n’en fabriquer qu’au fur et à mesure de la consommation. Pour conserver les noix, les indigènes déposent ces noix avec le péricarpe et les recouvrent de terre. Elles peuvent ainsi se conserver toute l’année.
La préparation du Karité est très simple, mais les moyens rudimentaires employés la rendent longue et pénible. Elle est la même partout.
Les fruits ou amandes sont, après la récolte, débarrassés de leur brou. On les expose ensuite au soleil pendant 2 ou 3 jours, puis on les écrase soit avec un pilon, soit entre deux pierres plates. Les fragments sont séparés des débris d’écale et pilés une première fois. Les femmes sont chargées de ce travail. Ainsi broyée, la matière sébacée est mise à sécher pendant deux jours environ sur des nattes, puis soumise à deux nouveaux passages au pilon séparés par une cuisson dans l’eau jusqu’à ébullition complète.
A la fin de ces opérations, on obtient une sorte de pâte peu compacte, laquelle est versée dans de grandes calebasses remplies au préalable d’un peu d’eau chaude. Cette pâte est ensuite battue vivement à la main. Il se forme une mousse qu’on recueille et qu’on fait bouillir dans une marmite pendant un temps variant de 12 à 24 heures.
Le liquide épais et noirâtre qui s’est déposé au fond des calebasses est traité de la même façon, mais dans un vase séparé.
Après la cuisson, la graisse surnage ; on la recueille en l’écumant avec de petites calebasses à manche et on la verse dans un récipient. La matière sébacée se fige, au fur et à mesure qu’elle refroidit et donne le beurre dit de Karité.
« Le produit obtenu contient certainement beaucoup d’impuretés qu’on pourrait éviter en filtrant la masse graisseuse à l’état liquide. Il serait nécessaire en outre, de ne pas mélanger comme le font les indigènes la matière végétale issue de la mousse et celle provenant des résidus non moussus. La qualité et la pureté sont à des degrés différents dans les deux cas.
« Le travail assez long qu’exige la préparation ainsi faite par les indigènes, l’apathie de ces derniers et leur idée de ne travailler juste que pour satisfaire leurs besoins personnels font qu’ils s’intéressent peu au commerce du Karité : aussi ce produit est-il assez rare sur les marchés et coûte-il assez cher ».
G. Brousseau[55] donne quelques détails complémentaires sur la façon de procéder des indigènes du cercle du Bourgou au Dahomey :
« La récolte se fait en juin. Le fruit est vert, de la grosseur d’un abricot. Les indigènes mangent la peau et la pulpe qui enveloppent la graine de forme ovoïde et de la grosseur d’une châtaigne. On laisse sécher les graines pendant deux mois dans les cases au-dessus des foyers pour les préserver des insectes.
« Au mois d’août, on casse les graines insuffisamment déhiscentes entre deux pierres et l’on enlève la peau de cette graine analogue à une peau de châtaigne. On grille à petit feu les amandes pour les durcir. Ensuite on les brise entre deux roches de granit faisant office de meule. Les femmes, à genoux, penchées en avant, tiennent à deux mains une roche plate qu’elles meuvent sur une autre plus large fixée dans le sol et, avec un mouvement alternatif d’avant en arrière et vice versa, exécutent ce travail très pénible.
« On met la poudre ainsi obtenue qui a l’aspect du café moulu dans des sacs qu’on fait bouillir ensuite dans de grandes jarres pleines d’eau pendant 6 heures. On retire le sac et son contenu bouillant qu’on dépose dans une grande calebasse. On décante avec soin le beurre qui flotte à la surface de l’eau de la jarre et on obtient ainsi un beurre de première expression, comestible (couleur et aspect du beurre ordinaire), qui sert à la cuisson des aliments. Mon cuisinier a pu me faire manger des bifteacks cuits avec ce beurre de première qualité, sans que je m’en aperçoive. On presse et on tord ensuite le sac et son contenu suffisamment refroidis et on obtient un beurre de seconde expression, plus foncé de couleur qui sert à l’éclairage ; on fait même rebouillir le contenu du sac préalablement séché après une première expression pour en obtenir un beurre de troisième expression qui est mélangé avec celui de la deuxième.
« Le beurre de première qualité reste comme provision dans les familles aisées et on le voit assez rarement sur les marchés, c’est ce qui explique que le beurre d’exportation est toujours de qualité inférieure (2e expression) ».
Nous extrayons également du livre de François[56] la note suivante :
« Lorsque le fruit atteint sa maturité, il tombe ; la pulpe ne tarde pas à pourrir et l’amande apparaît. Les amandes sont ramenées et mises à sécher pendant une quinzaine de jours puis battues pour enlever l’écorce. Les amandes sont ensuite broyées et grillées, après quoi elles sont soumises à un nouveau broyage au moyen de deux pierres. On obtient ainsi une masse pâteuse, sur laquelle le beurre perle. Cette pâte est décantée, puis, après avoir été additionnée d’eau, est placée dans une marmite doucement chauffée. Le beurre liquide de couleur brune monte à la surface. En refroidissant, il présente un aspect jaunâtre.
« La valeur de ce beurre de Karité est, sur place, d’environ cinquante centimes. Il pourrait donner lieu, si toutes les amandes étaient recueillies, à un trafic important ».
* * *
En somme, la préparation est des plus primitives, elle se fait par l’intermédiaire de l’eau bouillante après pilonnage grossier. Il est évident qu’il y a aussi une assez grosse quantité de matière grasse non utilisée et restant dans les grumeaux. D’autre part, le point de fusion assez élevé (vers 30°) de la matière rend cette intervention nécessaire, du moins pour les indigènes.
Industriellement, l’extraction à l’aide de plaques chauffées et par tout autre procédé raisonné donnerait sans doute un excellent résultat.
Toutefois, on doit faire remarquer que le grillage que certaines tribus font subir aux amandes a peut-être son utilité, car il ne faut pas oublier que cette graine renferme du latex qui, coagulé par la chaleur, ne saurait souiller la graine obtenue ensuite.
Vuillet et Chevalier nous ont dit que la graine, non complètement mûre, devait renfermer une certaine quantité de matière guttoïde et les essais faits dans l’industrie corroborent cette observation[57].
L’intervention du grillage doit coaguler toutes les matières albuminoïdes et aider considérablement à l’extraction du produit ; mais alors, cette chaleur employée sans méthode n’altère-t-elle pas partiellement la matière grasse ?[58].
Signalons encore les divergences des méthodes signalées. Dans certaines régions, les indigènes recueillent les fruits et les font fermenter pour se débarrasser de la pulpe.
Dans d’autres contrées, les fruits sont séchés et concassés ensuite, parfois même, ils sont enterrés afin de se conserver, pour procéder à l’extraction de la matière grasse au fur et à mesure des besoins.