DEUXIÈME PARTIE. (continued 2)
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Des essais raisonnés sont nécessaires dans nos usines de la métropole, en partant de noix en parfait état de conservation, afin d’obtenir un produit identique avec une méthode rigoureuse.
L’épuration semble assez délicate, sans doute à cause des produits fournis par les laticifères de l’embryon ? D’autre part, les procédés rudimentaires des indigènes laissent évidemment une quantité importante de matière dans les résidus (plus de 10 %) et les traitements successifs et longs à l’eau bouillante altèrent vraisemblablement le produit.
Les avantages d’un traitement rationnel et d’une extraction complète compenseraient peut-être les frais d’envoi supplémentaires et il y aurait vraisemblablement intérêt à faire venir les noix séchées, comme on le fait pour les amandes de palmes ; on doit encore remarquer que la noix est dans le cas du Karité très facile à briser et la coque, par conséquent, aisément séparable.
§ III. — Rendement.
Chevalier écrit dans ses notes que 36 kg. de fruits donnent 2 kg. de beurre, soit 55 gr. par kg. de fruits (5,50 p. 1000 environ) ou bien encore, que 500 gr. de noix rendent 61 à 63 gr. de beurre, soit un peu plus de 12 %.
On voit combien est peu élevée la proportion de beurre extrait, et quelle perte énorme, par rapport à la teneur en matières grasses démontrée par l’analyse chimique.
Cazalbou[59] donne des chiffres un peu différents, car il insiste sur la production des deux variétés du Karité : le Ci Diona (Karité hâtif) et le Ci Kosa (Karité tardif).
Ci Diona : 5 kg. de fruits donnent 2 kg. 400 d’amandes fraîches (120 au kilog.) qui renferment 625 gr. de beurre,
soit 26 %.
Ci Kosa : 5 kg. de fruits donnent 2 kg. d’amandes fraîches (150 au kilog.) fournissant 750 gr. de beurre :
soit 37,5 %.
La variété tardive fournirait ainsi un rendement de 12 % plus considérable. Nous croyons devoir faire ici quelques réserves jusqu’à plus ample informé.
MM. Rocca, Tassy et de Roux ont répondu, à une question posée par nous, que sur les graisses arrivées en coque il y avait une proportion de 33 % de coques environ et 67 % d’amande.
Traitées dans leur laboratoire, ces amandes ont donné :
Humidité Huile
1er échantillon 6.12 50.70
2e échantillon 8.71 46
La teneur en huile, extraite par les procédés de laboratoire, serait donc voisine de 50 % du poids de l’amande. Ce chiffre est, d’ailleurs, confirmé par M. Milliau.
Le rendement en huile dans leur usine, sur un traitement de 40.000 kg. environ, n’est pas supérieur à 36 % ; il restait dans les tourteaux de 9 à 10 % d’huile.
Ces quelques indications montrent qu’il y a encore des progrès à faire pour obtenir le rendement total ; nous sommes heureux, toutefois, de profiter de cette occasion pour remercier vivement ces industriels, dont l’initiative hardie autant qu’éclairée est bien connue, de leur amabilité constante à notre égard. Ils ont été, croyons-nous, les premiers à s’occuper de cette question du Karité et à en triturer une quantité importante, ce qui permettra, sans doute, de fixer un certain nombre de points des plus utiles au point de vue scientifique et au point de vue des débouchés du nouveau produit, soit dans l’industrie, soit dans l’alimentation.
§ IV. — Caractères et composition de la graisse alimentaire de Karité.
Préparée, comme nous venons de le voir, la graisse de Karité se présente dans le commerce sous la forme de pains aplatis ou lenticulaires de poids variable (généralement de 3 à 5 kg. et plus), enroulés de feuilles et encerclés à l’aide de liens végétaux. Elle est de consistance grenue, blanc plus ou moins grisâtre, rappelant l’apparence d’un suif de qualité médiocre ; mal préparée, elle est parfois rougeâtre et de valeur industrielle variable avec l’origine géographique[60]. Nous avons vu, en effet, que les procédés d’extraction des différentes tribus paraissaient assez variables dans les détails, et c’est ainsi que les beurres qui arrivent de la région sud au Sierra Léone, sont plus estimés que ceux qui proviennent du Haut-Sénégal, à Dakar et à St-Louis.
L’odeur, peu développée à froid, et qui, d’ailleurs, souvent n’est autre que celle de la matière rance, devient à la cuisson spéciale et désagréable aux Européens[61]. Déjà, nous avons dit, que les indigènes s’en débarrassent en projetant dans la graisse bouillante des gouttes d’eau froide qui, en se volatisant, entraînent les substances volatiles odorantes.
Bien préparé et enveloppé pour être soustrait à l’action de l’air, le beurre de Karité ne rancit pas et c’est là une des principales qualités qui ont rendu son usage courant dans toute l’Afrique occidentale et centrale.
Sa propriété, de fondre seulement à une température relativement élevée (entre 30 et 35° d’après Baucher), en permet également le facile transport. Ce point de fusion est très variable avec les auteurs, comme beaucoup d’autres chiffres analytiques.
Heckel en a donné, en 1883, l’analyse sommaire suivante :
« Chauffé à 120° C., il donne 0,05 % d’eau et 0,10 de brut obtenu par décantation du beurre fondu. Le brut consiste en poussière et matières ligneuses. Saponifié par l’hydrate de baryte cristallisée, le beurre de Galam donne un déchet de 5,15 %, soit un rendement en acide gras de 94,85 % ; les acides gras ont un point de solidification de 53°. La pression de ces acides gras a fourni, d’une part, 45 % d’acide stéarique et 57 % d’acide oléique, d’autre part[62]. Purifié par l’alcool à 95°, l’acide stéarique a un point de solidification de + 67°. »
Heckel a également obtenu par l’éther sulfurique, 25 % environ du poids total des graines d’une matière grasse d’aspect verdâtre et d’odeur désagréable très différente de celle du produit qui nous arrive d’Afrique.
Bouis, dans le Dictionnaire de Chimie de Wurtz, donne également quelques chiffres assez différents de ceux de Heckel ; la densité du beurre de Karité serait de 0,938.
Enfin, plus récemment, Ferdinand Jean[63] a repris cette question, nous lui empruntons une partie de son mémoire :
« 100 de ces graines de Karité sont constituées par 25 gr. 5 de coques et 71 gr. 5 d’amandes.
« L’analyse de l’amande nous a fourni :
Eau 10,05 p. 100
Matière grasse 35,49 — [64]
Extractif soluble dans l’eau 26,44 dont 3,2 de tannin
Cendres 02,50 p. 100
Matières cellulosiques 22,52 —
« Le tourteau, épuisé de la matière grasse, renferme 1,75 p. 100 d’azote et 1,7 p. 100 de cendres.
« Le beurre extrait des graines de Karité est blanc et fournit une pâte onctueuse, légèrement odorante et à saveur astringente. Il est possible d’épurer ce beurre par un traitement analogue à celui qui est employé pour transformer le coprah en beurre de coco alimentaire, épuration qui donne un déchet moindre qu’avec le coprah, parce que le beurre de Karité ne renferme que des traces d’acides solubles et volatils.
« La matière extraite par l’éther de pétrole des graines de Karité a fourni les indices suivants :
Déviation à l’oléoréfractomètre (temp. 45°, échelle OB) + 22°
Point de fusion 30°
Indice de saponification 175-176 KOH
— de Reicher M.-W. 2,6 N/10
Acides gras volatils solubles (en acide buytrique) 0,211
Acides gras volatils insolubles (en acide butyrique) 1,05
Rapport : acides insolublesacides solubles × 100 = 497.
« A la distillation, d’après le procédé Muntz et Coudon, il se sépare des acides concrets abondants et volumineux, très différents de ceux qu’on observe avec le beurre de Coco.
« Le beurre de Karité, préparé au pays d’origine par pression des amandes broyées avec l’eau, nous a fourni les résultats suivants :
Oléoréfractomètre + 18°
Point de fusion 30°
Titre des acides gras 54°5
Acides libres 0,009 KOH
Indice de saponification 0,175 KOH
Acides volatils (R. M.-W.) 1,19 N/10
Indice d’iode 19,75 p. 100
Acides solubles traces
Acides gras (méthode Renard) 11,09
Point de fusion 67°8
Acides gras des sels de potassium 3,855
Point de fusion 65°4
« Indice Mougnaud :
Acides volatils solubles 2,2
Acides volatils insolubles 0,5
Rapport : acides volatils insolublesacides volatils solubles × 100 = 22,7
« Le beurre de Karité, ne contenant ni acide caprylique, ni acide caproïque, ne fournit pas d’indices argentiques, ce qui le différencie du coco.
Acide gras insoluble (indice Hehner) 91,2 p. 100
Rendement en acides concrets 69,28 —
Rendement en acides liquides 21,92 —
Rendement en glycérine 08,846 —
Saponification ; 100 acides gras 210 de savon dur
« D’après ces données analytiques, on voit qu’une addition de beurre de Karité au beurre de vache a pour effet de reporter à droite la déviation de l’oléoréfractomètre, d’abaisser le chiffre de saponification, l’indice Reichert et l’indice argentique, d’élever l’indice Hehner et d’élever les rapports dans la méthode de Muntz et Coudon et Mougnaud.
« Un beurre fraudé par addition de Karité nous a donné à l’analyse les résultats suivants :
Densité à 100° 865,3
Oléoréfractomètre − 22°
Indice Crismer (alcool à 8195) 96°
Indice de saponification 212 KOH
« Méthode de Muntz et Coudon :
Acides volatils solubles (en acide butyrique) 4,665
Acides volatils insolubles (en acide butyrique) 0,94
Rapport = 20
Dans le remarquable ouvrage de Lewkowitch[65], on lit que la semence renferme 49 à 52 % de matières grasses. Le beurre de Shea (suif de Noungou[66], Burro di Seha) est ferme, de couleur gris-blanchâtre et d’une saveur aromatique particulière.
Les constantes physiques et chimiques oscilleraient, d’après les différents auteurs Valenta, Milliau, Allen, Stohmann, Kassler, Lewkowitch[67], dans les proportions suivantes :
Densité : de 0,859 à 0,953 ; point de fusion : 23° à 30° ; indice de saponification : 178, 192,3 ; indice d’iole : 53,8, 67,2 ; indice de Hehner : 94,76.
De semblables variations existent pour les acides gras et il n’est pas douteux que les divers observateurs se soient trouvés en présence de produits différents, soit par leur origine botanique, leur méthode de préparation, leur degré d’oxydation ou enfin d’adultération par des matières grasses étrangères, car d’après des communications orales qui nous ont été faites de divers côtés, le beurre destiné à l’exportation serait fraudé par les noirs.
L’analyse la plus récente de M. Milliau donnerait les chiffres suivants :
Huile contenue dans l’amande 45-49 %
Poids spécifique 0.928
Saponification sulfurique 28
Indice d’Iode 63
Saturation par la soude (Indice Ferrié) 15,1
Solidification des acides gras 53 à 54°
Rendement en glycérine 9
— acide gras 95,8
Acides gras concrets 80 %
— fluides 11 —
Point de solidification du beurre 26°
Acidité en acide oléique 6,10
Nous ne trouvons nulle part d’autre analyse sur la nature des acides gras qui composent cette graisse végétale et pourtant cela est important. Le point de fusion qui semble en général de 27° à 30°, est chez certains échantillons élevés jusqu’à 36°. Il semble évident qu’on a dû faire subir une épuration ayant pour but d’enlever une partie des glycérides à point de fusion inférieur à 25°. La détermination des caractéristiques telles que le demandent les industriels ne saurait nous satisfaire entièrement.
§ V. — Usages de la graisse de Karité. — Commerce local et général. — Production.
Usages. — Nous avons vu que le principal usage de la graisse de Karité était de servir aux besoins de l’alimentation courante, c’est le beurre végétal du Soudan ; mais il est utilisé pour bien d’autres usages.
C’est en effet la graisse préférée pour s’oindre le corps et c’est le cosmétique par excellence des négresses de la plupart des peuplades de l’ouest et du centre de l’Afrique.
La graisse de Karité est aussi un médicament pour l’usage externe, très employé en friction contre les douleurs rhumatismales.
On conçoit dès lors aisément que les Karités se rencontrent plus abondants aux alentours des villages.
En Europe, le produit n’est pour ainsi dire pas encore utilisé, toutefois, il en est arrive depuis quelque temps une certaine quantité en Angleterre[68], et l’on dit qu’il serait employé dans l’industrie du chocolat pour remplacer le beurre de Cacao, qu’on aurait extrait au préalable pour le vendre séparément. Il constituerait une véritable falsification ; les experts chimistes ont la crainte de le voir bientôt mêlé au beurre de vache, ce qui constituerait pour eux une recherche supplémentaire, la liste des corps gras alimentaires, s’augmentant ainsi d’une nouvelle unité. Mais serait-ce une raison pour le frapper d’ostracisme, comme semblait le vouloir tout récemment un de nos ministres[69].
Cette question des usages européens de la graisse de Karité a préoccupé tous les explorateurs et Galliéni[70] s’exprime ainsi dans les quelques lignes qu’il consacre au beurre de Karité et à l’arbre qui le produit :
« Je crois que ce produit pourrait trouver son emploi en Europe non moins que l’arachide, dont nos bâtiments transportent d’aussi grands stocks dans nos ports de Marseille et de Bordeaux. Il pourrait, je pense, servir non-seulement à la confection des savons, mais aussi à celle des bougies.
« Toujours est-il qu’il existe sur les deux rives du Niger d’immenses forêts de Karité qui n’attendent qu’une exploitation facile et commode, pour être mises en œuvre et fournir un objet d’échange peut-être plus précieux encore que l’arachide. »
L’avenir ne tardera pas à nous dire quel parti tirera l’industrie de cette matière nouvelle, et si, comme il y a lieu de le croire, on arrive à purifier le produit et le rendre agréable aux palais européens, ce beurre de Karité pourra bien, après avoir été raffiné dans la métropole, reprendre le chemin des pays tropicaux à cause de sa consistance ferme à une température où le beurre ordinaire de vache, la margarine, la graisse de Coco alimentaire sont devenus liquides.
Ce sera peut-être la solution du problème qui nous fut posé à diverses reprises par des coloniaux des Antilles :
Trouvez-nous donc une matière alimentaire, agréable, rappelant notre beurre et encore solide aux températures moyennes des régions tropicales ?
Le Karité ne pourrait-il fournir la base d’un mélange de graisses alimentaires répondant à ces désidérata !
La graisse de Karité, par sa consistance, nous paraît très désignée pour entrer dans le domaine des préparations pharmaceutiques à base de corps gras. Elle pourrait donner de la consistance avec de l’onctuosité à certains ingrédients et suppléer le beurre de cacao.
W. Busse[71] propose une autre utilisation : c’est de mêler la graisse de Karité à l’huile de Ricin pour graisser les machines ; cela existerait déjà au Lagos, d’après une communication orale faite à cet auteur par Bernegau.
On sait que l’huile de ricin était en effet très employée en Extrême-Orient dans ce but, mais que récemment la Direction de l’Agriculture constatait le remplacement de cette huile par les graisses minérales, qu’on importait à des prix suffisamment modérés. D’ailleurs le nombre des machines est encore restreint en Afrique, et la consommation serait de ce fait bien faiblement augmentée.
Hambourg et Liverpool ont déjà reçu des quantités importantes de noix et de corps gras, et la demande s’élève sans cesse ; l’avenir économique du produit comme denrée d’exportation ne nous semble guère douteux, comme on va le voir dans ce qui va suivre.
Commerce. — Le commerce intérieur est assez élevé, et donne lieu à des échanges importants entre régions non éloignées. Ce courant s’établit des districts où le Karité abonde vers ceux qui en sont privés pour des raisons biologiques quelconques (terrains inondés, sol argileux compact, terrains détritiques sans humus, plateaux latéritiques stériles, etc.).
Toutefois, le commerce ne s’étend guère au delà de la zone d’extension géographique de l’espèce.
Le colonel Viard évalue approximativement la quantité du beurre de Karité obtenue dans le Soudan nigérien à 350 tonnes de beurre, ou plus de 1.000 tonnes de noix (le rendement moyen du beurre étant de 30 à 35 %).
Ce chiffre, établi en 1899, ne doit évidemment donner aucune idée réelle de la faculté productive du pays, c’est celui de la consommation locale.
Rançon, à propos du Niocolo, dit que le Karité est très abondant et que les indigènes vont vendre le beurre qu’ils ne consomment point, à Mac-Carthy et Yabartenda sur la Gambie.
Il nous semble d’ailleurs que la Gambie pourrait devenir une des voies d’exportation du Karité, tout au moins pour cette région extrême-ouest de la zone soudanienne.
En 1902, au Dahomey, G. Brousseau, administrateur des colonies, écrit à M. le gouverneur Liotard[72] :
« Indépendamment de ce que les Anglais peuvent envoyer en Europe sur le marché de Liverpool, il se fait ici un grand commerce de Karité avec Ibadan, Illorin et toute la Nigéria anglaise qui est à peu près dépourvue de ces produits. L’arbre, beaucoup plus rare ne pousse pas comme ici, en famille. Sur place même, les marchands avisés, font provision de beurre végétal et attendent la saison des pluies, moment où l’imprévoyance des indigènes cause toujours une hausse de prix. Ainsi le Karité, qui valait 0,25 à 0,30 c., en novembre-décembre, vaut en avril, mai, juin et juillet, sur les marchés de Parakou, Péréré et Nikki, 0,50 à 0,60 le kg.
« En somme, tel qu’il est aujourd’hui, le mouvement commercial de ce produit est bien peu en rapport avec la production, qui peut être doublée et triplée, les indigènes exploitant à peu près le quart de la récolte totale.
Nous pourrions citer encore bon nombre d’observations identiques, mais cela deviendrait superflu ; la vérité est ici suffisamment démontrée ; en dehors des noix récoltées pour la fabrication du beurre destinée à la consommation des indigènes, il reste une belle part pour l’exportation et on peut l’évaluer sans crainte à plus de la moitié de la production totale.
Exportation. — Le colonel Viard[73], qui a l’un des premiers étudié ce côté économique de la question, pense que l’exportation ne serait possible « que sur un prix moyen d’achat de 0,15 à 0,20 le kg. » Or, le kg. de beurre vaut couramment 0 fr. 25 le kg. au minimum et peut atteindre 2 fr. et au-delà, dans certaines régions pauvres en Karité.
« Il faudrait obliger, ajoute-t-il, les indigènes à récolter toutes les noix pour obtenir un surcroît dans la fabrication, de laquelle résulterait naturellement cet abaissement de prix prévu. Mais le résultat serait long à obtenir et pour y arriver l’administration serait contrainte à forcer les villages et cantons du Soudan à se libérer de l’impôt en apportant dans les cercles une quantité de beurre égale à la taxe de captation. Les commerçants achèteraient alors directement dans les cercles producteurs le beurre de Karité. Cette manière de faire ne me paraît pas digne d’être encouragée. »
D’après l’estimation faite par F. Jean et M. Duclos, il résulte que le Karité vaudrait en France de 600 à 700 francs la tonne, soit 0,60 à 0,70 le kg.[74].
En achetant 0,20 le kg., le prix de la tonne rendue à Marseille atteindrait 550 fr. environ, sans compter les frais que nécessiterait l’emballage qui devrait ne plus être aussi rudimentaire. L’exploitation ne serait guère rémunératrice, aussi le colonel Viard termine sa très intéressante note en disant :
« Ces considérations suffisent à prouver qu’il ne faut pas chercher à expédier le beurre en France, mais plutôt les fruits. L’industriel achèterait les noix à l’indigène de 8 à 10 fr. les 100 kg. Ce prix serait largement rémunérateur[75] pour l’indigène qui n’aurait qu’à cueillir et à apporter sa récolte sur les marchés. En opérant ainsi, on transportera, il est vrai, un poids mort, mais ce poids peut constituer des tourteaux pour la fumure ou pour la nourriture des bestiaux. L’emballage des noix dans des sacs se fera à peu de frais.
« L’achat des noix attirerait l’attention des indigènes sur l’exploitation du sol et augmenterait la production.
« Quant à modifier les procédés employés au Soudan par les noirs pour extraire le beurre de Karité, il n’y faut pas songer. Ce sont des gens apathiques, ne profitant aucunement des bienfaits que leur apporte la civilisation et s’en tenant toujours à la routine. Si l’on veut exporter le beurre, c’est une usine qu’il faut songer à installer ici. Les résultats produits par le rendement et la fabrication elle-même seront supérieurs. »
G. Brousseau, en 1902, fait des réflexions identiques qui méritent également d’être reproduites[76] :
« Il est évident que, étant donné momentanément le prix de transport, 0 fr. 50 par kg., environ le double du prix d’achat sur place, il sera bon d’attendre que des moyens de communication plus faciles permettent de faire descendre à la côte ce produit encore mal étudié et peu connu.
« Il faut surtout se garder de conclure des expériences faites sur le produit d’exportation, qui n’est pas toujours de première qualité.
« Mais, en attendant les résultats des expériences pratiques pour son utilisation, je suis convaincu qu’il est également facile de réduire et d’améliorer la manipulation par la division du travail au moyen de procédés mécaniques simples.
« Il me semble qu’un broyeur, composé de deux cylindres de fonte remplis de vapeur d’eau, entre lesquels on introduirait des amandes chaudes, résoudrait le problème...
« En résumé, le critérium de la question réside tout entier dans ces trois facteurs :
1o Moyens de communication faciles et peu coûteux ;
2o Utilisation industrielle du produit ;
3o Diminution du prix de revient.
A la Guinée française, M. Cousturier, gouverneur, écrivait à M. le ministre en 1902, à propos du Karité :
« La quantité produite est très minime et il n’est guère possible de l’augmenter d’une façon sérieuse. En outre, le prix de vente local auquel on ne saurait faire renoncer les indigènes puisqu’ils trouvent preneur chez leurs congénères, est prohibitif au point de vue des affaires. Il est, en moyenne, de 1 fr. à 1 fr. 25 le kg.[77]. »
Dans le Haut-Sénégal et Niger, M. Vuillet, répondant à la même enquête, évalue de 50 à 100.000 tonnes la quantité de beurre de Karité produite dans le Soudan nigérien dont la majeure partie est consommée sur place. 10.000 tonnes au moins seraient cependant disponibles pour l’exportation.
Les achats de noix pourraient se faire en juin-juillet et les gros achats de beurre en juillet, août, septembre.
En calculant avec les moyens de communication dont on pouvait disposer en 1902, M. Vuillet montre que la tonne de graisse de Karité reviendrait, à St-Louis, aux environs de 600 fr.
Le comte Zech signale, dans les rapports commerciaux de Hambourg, les « Shea nüsse », noix de Karité, comme ayant une valeur marchande de 12 à 14 fr. les 100 kg. Le nouveau tarif douanier allemand du 25 décembre 1902 accorde la franchise d’entrée aux noix de Karité, parmi les fruits oléagineux, tandis que le beurre est classé parmi les graisses végétales et paie un droit d’entrée de 1 fr. 25 par quintal.
Au Togo, les exportations de la graisse de Karité se font par la Gold-Coast dans la proportion de
ANNÉES Kilogrammes exportés Valeur en francs Prix moyen du kilo Observations — Pays d’importation
1898 03.614 02.815 0.77
1899 13.430 08.916 0.66
1900 10.130 07.421 0.73
1901 10.168 09.464 0.93
1902 09.180 22.950 2.50 Allemagne.
— 19.980 26.950 1.32 Angleterre.
— 11.480 05.951 0.66 Autres pays.
La demande européenne va donc en augmentant sensiblement et il serait intéressant de savoir à quel chiffre s’élève actuellement cette exportation, mais il n’est pas exagéré de l’évaluer à quelques centaines de tonnes, le Togo allemand en fournissant, à lui seul, plus de 40 tonnes.
Ce qui fait dire à M. François dans son livre sur le Dahomey :
« Le Karité vaut, sur le marché, 500 fr. la tonne, soit 575 fr. environ au port d’embarquement. La valeur en France peut être de 800 fr. La différence est faible. L’exemple de ce qui se passe au Togo, où des quantités, chaque année plus considérables, de Karité ont été exportées depuis 1890, nous permet de croire qu’il y a encore place pour un bénéfice. »
D’autre part, l’usage constant que font du beurre les indigènes du Soudan fait que la production est limitée par les nécessités même de cette consommation.
Un fait très curieux s’est même produit qui mérite d’être rapporté ; les exportations de la Nigéria du Nord qui oscillaient autour de 4 à 500 tonnes d’amandes et 200 tonnes de Beurre de 1900 à 1903, furent à peu près milles en 1905.
On accusa les feux de brousse, mais il semble qu’il faille admettre aujourd’hui une raison bien plus plausible : c’est que les caravanes indigènes pouvant actuellement circuler avec facilité dans le Bas-Niger, les produits du Karité de la région soudanaise trouvent dans ces pays un débouché tout naturel.
Tourteau de Karité. — Analyse et usages. — Une question du plus haut intérêt économique était d’être fixé sur les qualités du tourteau ; aussi avons-nous prié la maison Rocca, Tassy et de Roux, dont on connaît la complaisance, de mettre à notre disposition une certaine quantité de tourteau obtenu dans leur fabrication.
Déjà Ferd. Jean a dit que le tourteau épuisé de la matière grasse renferme 1,75 % d’azote et 1,7 % de cendres.
Dans le but d’élucider le point de savoir si ce tourteau serait alimentaire ou tout au moins non toxique pour les animaux, nous avons prié M. Dechambre, professeur de l’Ecole nationale d’agriculture de Grignon, de diriger un certain nombre d’expériences dont nous allons exposer les résultats.
M. Aurousseau, chimiste de la station agronomique de Grignon, a fait du tourteau une étude chimique qui fournit les chiffres suivants :
Humidité 09,500
Azote total 01,445
Matières grasses 17,70
(Extractif à l’éther de pétrole dont 7,90 soluble dans l’alcool absolu : acides gras)
Cellulose non saccharifiable 10,200
Hydrocarbonés (par différence) 53,70
Les proportions des matières réductrices atteignant dans certains cas 78 % après simple épuisement de la matière à l’eau bouillante, il a recherché la nature de ces substances.
Cet épuisement donne :
Substances réductrices 78,80 %
Extrait dans le vide 28 %
— au B. M. 24 %
En précipitant la coction chlorhydrique obtenue en partant du tourteau par le sous-acétate de plomb, on retire du précipité, après cristallisation et purification, de longues aiguilles blanches insolubles dans la plupart des solvants ordinaires des alcaloïdes (alcool, éther), entièrement volatils à la température d’un bec Bunsen.
(La petite quantité obtenue jusqu’à ce jour n’a pas permis à M. Aurousseau une étude plus complète de ce produit, un glucoside vraisemblablement).
La même coction chlorhydrique, non précipitée par le sous-acétate de plomb, donne après concentration un liquide sirupeux à saveur sucrée, dosant 40 gr. de substances réductives par litre.
Les essais sur la valeur nutritive ont été poursuivis pendant plusieurs mois par M. Dechambre et son répétiteur M. Giniéis.
Lapin. — Les lapins ont accepté le tourteau et l’ont consommé sans éprouver de malaises ni de troubles digestifs.
Mouton. — Un premier animal, malgré tous les artifices connus, s’est à peu près refusé à manger le tourteau, tant et si bien qu’après un mois il n’en prenait que quelques grammes par jour et il fallut y renoncer.
Deux autres moutons furent mis en expérience : un berrichon et un solognot.
Poids des moutons au début des essais :
Berrichon 42 kilog.
Solognot 34 —
Les animaux absorbent chacun :
Les 6 premiers jours 50 grammes
— 6 jours suivants 100 —
— 4 — 200 —
— 6 — 250 —
— 7 — 300 —
— 6 — 350 —
— 6 — 400 —
— 5 — 450 —
Ém. Perrot. Le Karité, etc., 1907.

Fig. XVI. — Eléments du tourteau de Karité. — tg, éléments de la couche scléreuse externe ; ti, couche parenchymateuse du tégument ; cot, parenchyme cotylédonaire ; f, débris de faisceaux. (G. = 100 diamètres environ).
Cette quantité peut être considéré comme le maximum que l’on puisse atteindre avec des animaux de poids moyen.
Notons que, pour arriver à ce résultat, il a fallu 46 jours, c’est-à-dire une période d’accoutumance beaucoup plus longue qu’avec les tourteaux ordinairement employés.
Poids vif des animaux à la fin de la période d’essai :
Berrichon 48 kilog., gain 6 kilog.
Solognot 39 — — 5 —
Conclusions. — M. Dechambre conclut de ces essais « que le tourteau de Karité peut être donné au lapin et au mouton. Il n’occasionne pas d’accidents chez ce dernier qui en accepte jusqu’à 450 grammes par jour.
« Mais l’appétence est peu marquée. On tombera certainement dans la pratique sur des animaux qui n’accepteront pas le tourteau et même avec ceux qui ne manifesteront pas de répugnance, la période d’accoutumance sera longue. L’intérêt comme tourteau alimentaire paraît donc assez limité ».
Ces expériences entreprises pour la première fois sur notre désir montrent que, si le tourteau de Mohwra (Illipe latifolia) et celui d’Illipé (I. longifolia) sont tous deux toxiques, malgré les affinités de famille, le tourteau de Karité peut être donné au bétail sans danger.
Evidemment sa faible teneur en azote ne le classe pas parmi les meilleurs résidus de l’industrie des corps gras, mais, en revanche, il contient une proportion très notable de matières grasses et d’hydrates de carbone.
Mélangé à d’autres tourteaux, il peut devenir un adjuvant intéressant, et sa valeur commerciale si faible qu’elle soit, peut s’ajouter au rendement que l’industrie cherchera à tirer de la graine importée.
CHAPITRE VI.
Nécessité d’une protection du Karité pour éviter la diminution dans le nombre des arbres existant actuellement.
Plantations nouvelles. — Réserves-forestières aménagées[78].
Le Karité ou Cé n’appartient point à la végétation dense de la forêt ; mais plutôt à ce que l’on peut appeler la végétation de parcs, les arbres étant toujours assez espacés. Une chose assez curieuse a été remarquée par divers explorateurs et plus particulièrement par M. A. Chevalier, c’est que les peuplements naturels de Karité ne se formeraient plus d’une façon normale, car on ne rencontre presque plus de jeunes pieds. Si l’on considère l’utilisation des produits de l’arbre, il est donc de toute importance de faire intervenir l’homme pour l’avenir de cette production.
Habitat. — Le Karité aime les sols profonds, riches en humus ; il ne se rencontre jamais dans les forêts denses, ni dans les galeries de bordure le long des rivières, non plus dans les terrains marécageux ou inondés régulièrement. Il est très rare sur les plateaux ferrugineux et il n’existe pas dans les savanes à sol argileux.
Sa station préférée est la pente des collines ou plateaux rocailleux ou sablonneux, assez riches en humus ; il s’accomode très bien des terres profondes.
On le rencontre en abondance autour des villages, où il a été évidemment multiplié, mais en général, il y aurait nécessité de veiller à l’entretien de ces vergers, les indigènes ne remplaçant pas toujours, il s’en faut, les pieds qui disparaissent, et les jeunes, issus de germination spontanée autour des vieux sujets, étant arrachés par la culture.
Dans la brousse du Soudan, le Karité ne vient naturellement pas seul, mais on y trouve associées diverses essences forestières intéressantes ; telles sont :
Le Cailcedrat ou Acajou d’Afrique (Khaya senegalensis), le Santal d’Afrique, ou Kino de Gambie (Pterocarpus erinaceus) ; le Mené (Lophira alata), qui fournit un beurre assez estimé, l’Afzelia africana dont le bois est apprécié en ébénisterie et menuiserie ; le Vermendia macroptera, le Neté (Parkia biglobosa), etc. Quelques autres arbres utiles croissent aussi dans ces régions, citons : le Guierr, le Kinkéliba, etc.
Rappelons ici, et pour détruire définitivement une légende accréditée par Rançon, qu’il n’existe qu’une seule espèce et que le Karité est remplacé vers le sud par le Mené, ou faux Karité, dont l’importance en nombre s’élève au fur et à mesure que diminue celle du premier.
La nécessité de reconstitution forestière dans la brousse d’une part, jointe à l’importance commerciale future du Karité, nous ont amené à attirer l’attention du Congrès sur l’intérêt qui s’attacherait à la constitution de réserves forestières aménagées, dans lesquelles cet arbre précieux jouerait l’un des rôles principaux.
Etudiant la question de près et après nous être documenté près de personnes bien renseignées, et dont la compétence ne laissait aucun doute pour nous, voici comment on pourrait poursuivre la réalisation d’un semblable projet.
Choix de l’emplacement. — L’idée de l’établissement d’une semblable réserve étant admise, il importerait de grouper tous les renseignements sur les peuplements actuellement existants de Karité, et choisir une région où ils soient sporadiquement dispersés d’une façon assez régulière pour faciliter l’aménagement futur.
Il nous paraît que cette réserve devrait être limitée par deux rivières, pour diminuer les risques des feux de brousse, et de préférence établie dans l’angle même de ces deux rivières.
Il va sans dire, que cet emplacement devrait se trouver dans des conditions telles, que le transport à la côte soit aisé et le prix de revient des produits, aussi réduit que possible.
Aménagement. — Le terrain choisi pourrait comprendre huit à dix mille hectares, par exemple, que l’on diviserait en secteurs par des allées très larges où l’on abattrait la brousse, toujours pour éviter les feux de brousse, cette plaie de l’Afrique, à qui l’on doit sans aucun doute l’apauvrissement graduel du pays.
Ceci fait, dans le premier secteur, on jalonnerait avec soin, de façon à déterminer les endroits où l’on planterait les graines. On creuserait une fosse peu profonde en y laissant tomber deux à 4 graines fraichement récoltées ; ne pas oublier en effet que celles-ci perdent très rapidement leur pouvoir germinatif.
A la germination, on enlèverait les plants les moins vigoureux en ne laissant subsister qu’un seul d’entre eux.
Des autres pourront être repiqués là où la germination serait nulle.
Il serait bon d’ailleurs d’établir, en outre, une pépinière où l’on pourrait puiser pour le remplacement des jeunes pieds morts.
Tout arbre âgé qui disparaîtrait serait remplacé par un jeune pied planté en changeant un peu l’emplacement.
Les arbres arrivés à l’âge adulte doivent être espacés, étant donné leur mode ordinaire de végétation, d’une distance de 8 mètres environ.
Mode de croissance. — L’accroissement du Karité est lent et il est très difficile d’émettre une opinion ferme à cet égard, car il n’existe guère d’exemple de plantation faite par l’européen.
Toutefois, à son dernier voyage à Paris, sir H. Johnston nous a cité l’exemple d’Aburi dans la Gold-Coast, où des Karités, plantés en 1892 ou 1893, portent déjà des fruits depuis ces années dernières.
On peut estimer à une période de 12 à 15 années le temps nécessaire à l’un de ces arbres pour atteindre l’âge de plein rapport[79].
Association forestière. — Liane à caoutchouc. — Nous ne devons pas perdre de vue qu’une semblable exploitation devrait être rendue plus productive par l’adjonction de végétaux fournissant des produits de toute première valeur, et il était naturel de penser aux lianes à caoutchouc.
Les conditions biologiques de croissance du Karité conviendraient admirablement bien à l’une de ces dernières, la liane Gohine (Landolphia Heudelotii). Aussi, dès que les jeunes arbres auraient 2 mètres de hauteur on sèmerait au pied, une liane dont il serait très facile de conduire la croissance, pour en rendre l’exploitation aisée d’une part, et pour qu’elle ne nuise en rien au développement de l’arbre, d’autre part ; il importerait, par exemple, que la liane ne forme pas au pied de l’arbre un buisson trop touffu qui empêche la récolte des fruits de Karité.
Dès la première année de mise en réserve, il faudrait naturellement semer cette liane au pied des Karités déjà adultes et existant spontanément.
Comme on estime généralement qu’un Landolphia n’est guère exploitable, au point de vue caoutchouc, qu’après 10 à 15 années, on voit que l’espace du temps qui s’écoulerait avant le rendement réel du premier secteur peut-être évalué à 12 années environ.
Mode d’exploitation. — Nous pensons que l’exploitation devrait être affermée aux indigènes, suivant des conditions que le service forestier aurait déterminées et qui peuvent varier avec les régions.
La cueillette doit être faite par les femmes et les enfants, car il ne faut pas songer à exiger le gaulage des arbres ; utiliser les tornades, comme on le fait actuellement, serait préférable.
D’autre part, il est indispensable que le fruit soit bien mûr, car cueilli vert, il ne fournit, dit-on, qu’une quantité très faible de matière grasse. Les fruits non mûrs renfermeraient une quantité considérable de latex ! Ne serait-ce pas simplement l’émulsion des produits de réserve de l’amande, non encore complètement constitués ?
Le problème du concassage dans la colonie, pour l’envoi de l’amande, ou du corps gras brut, ou de l’expédition directe de la noix, sera résolu plus tard et probablement sous peu, dès que les industriels auront fait connaître leur prix d’achat par quantités importantes. Quoi qu’il en soit, au point de vue qui nous occupe tout spécialement, il nous a semblé nécessaire d’exposer notre manière de voir, dont la réalisation ne présente pas de difficultés insurmontables.
Sa longue échéance ne permet guère de demander cet essai qu’à l’administration et au service forestier, aussi avons-nous poussé plus loin nos investigations. Nous avons, en effet, cherché, en nous documentant aux sources les plus autorisées, à établir la dépense qu’occasionnerait l’établissement d’une semblable réserve améliorée et nous pouvons conclure que, grâce à la récolte fournie par les arbres adultes spontanés dans la réserve établie, cette dépense serait vraiment peu élevée et que la forêt reconstituée fournirait à la colonie, quelques 10 ou 12 années après, un revenu véritablement imposant.
Un premier pas dans le sens que nous venons d’indiquer a été fait par M. Ponty, lieutenant-gouverneur du Haut Sénégal et du Niger, sous la forme d’un Arrêté portant interdiction de couper les Karités[80].
Cet arrêté, dont nous n’avons eu connaissance que par le numéro de fin novembre 1906 de l’Agriculture pratique des pays chauds[80], mérite que nous le reproduisions tout entier, car il montre que notre communication au Congrès colonial de Marseille, en septembre dernier, avait sa raison d’être et n’était pas, comme on se plaît à le répéter, une vue de l’esprit d’un « savant de Laboratoire. »
ARRÊTÉ DU 20 JUILLET 1906.
Art. 1. — La coupe des arbres dits « Karité » est interdite sur toute la colonie du Haut-Sénégal-Niger.
Cette interdiction s’applique non seulement aux particuliers, mais aux services publics de la colonie.
Art. 2. — Exceptionnellement, des arrêtés du Lieutenant-gouverneur pourront autoriser la coupe du « Karité » aux conditions suivantes :
Cette autorisation sera accordée pour une durée limitée par l’arrêté. L’arrêté fera connaître l’étendue et les limites du terrain sur lequel le bénéficiaire sera autorisé à couper le Karité. Il imposera au titulaire de l’autorisation l’obligation de procéder à des plantations de la même essence ou de valeur équivalente à celle des bois abattus.
La demande d’autorisation devra faire connaître les motifs de la demande et l’usage auquel seraient destinés les bois à abattre. Ces bois ne pourraient être vendus.
La demande d’autorisation devra être accompagnée d’un rapport favorable de l’Administration du Cercle où seront effectués les coupes.
Art. 3. — Le titulaire de l’autorisation devra se conformer, etc....
W. Ponty.
Nous serions heureux maintenant de voir cet arrêté étendu à la Guinée, à la Côte-d’Ivoire et au Dahomey, en même temps que pourraient être examinées par les autorités compétentes les questions de réserve forestière aménagée, avec secondairement essai de multiplication de lianes à caoutchouc, qui présentent un intérêt bien plus grand que le Lonchocarpus cyanescens. On sait, en effet, que l’introduction sur les marchés mondiaux de l’indigo chimique a amené une grave perturbation dans l’industrie de l’indigo naturel.
Pareil fait ne semble guère vraisemblable, du moins d’ici longtemps en ce qui concerne le caoutchouc et les guttas.
Nous croyons donc fermement à la possibilité d’accroître le trafic de ces régions par la mise en valeur du Karité, et qu’on nous permette de rappeler simplement à ce sujet ce qu’en a dit Rançon, car nous partageons encore sa manière de voir et nous croyons qu’il appartient à l’Administration de prendre toutes les mesures qui doivent aboutir à l’accroissement graduel du nombre de pieds de cette espèce de notre Soudan :
« Il y aurait là, dit Rançon[81], matière à créer une véritable richesse agricole, forestière et commerciale pour le pays. Mais il faudrait que ceux qui s’en occuperaient fissent tout par eux-mêmes, car jamais on n’arrivera à faire cultiver par les noirs aucun autre végétal que ceux qui sont susceptibles de lui donner un rendement immédiat. On n’arrivera jamais à lui faire semer une seule graine de Karité. »
Tous ceux qui connaissent bien le noir africain sont de cet avis ; raison de plus pour conserver ceux qui existent, jeunes et âgés ; pendant ce temps, la demande sera peut-être assez importante pour que l’indigène y trouve une source aisée de revenus, et dès alors l’intervention administrative sera inutile.
CHAPITRE VII.
Le produit guttoïde du Karité (Gutta-Ci).
Les nombreux articles, parfois sensationnels, écrits sur le produit extrait du latex de l’arbre à beurre, vont nous obliger à faire un historique sévère de la question, afin de chercher à en tirer des conclusions définitives. La crainte de la disparition des arbres producteurs de Gutta vraie, ainsi que la valeur commerciale de ce dernier produit, entraînèrent à des recherches de toute nature en vue de trouver un succédané ou tout au moins de signaler un produit qui puisse la suppléer pour bon nombre d’usages.
Il était tout naturel de penser que, dans cette même famille des Sapotacées, il serait peut-être aisé de rencontrer des arbres appartenant à d’autres genres que le genre Palaquium et susceptibles de fournir une drogue de valeur réelle. On sait que divers Mimusops, par exemple, donnent un produit guttoïde, la Balata, susceptible de diverses applications industrielles, et l’idée que les Bassia ou Butyrospermum pourraient, à leur tour, fournir une substance voisine de la gutta, ne tarda pas à se faire jour. C’est Heckel qui, le premier, étudia la question d’un peu près en 1885, et qui, s’appuyant sur l’analyse chimique, conclut hâtivement à la presque similitude du produit du Karité avec la gutta des Palaquium et Payena.
L’exagération de ce savant, qui fut le promoteur des études coloniales en France, est entièrement excusable à l’époque où parut ce travail, car les milieux scientifiques étaient alors, pour ainsi dire, hypnotisés par les cris d’alarme jetés par les botanistes de la région malaise, les voyageurs et aussi les commerçants de l’Europe.
On oublia de même que la nature intime des latex est extrêmement différente d’espèce à espèce et parfois même de variété à variété. Qu’est-ce que le caoutchouc ou la gutta ? Aucune réponse vraiment satisfaisante ne peut encore nous être fournie par la science chimique et les teneurs en gutta, fluavile et albane des matières guttoïdes des Sapotacées ne donnent aucune indication sérieuse sur la valeur industrielle de ces dernières.
Malheureusement nombreux furent les observateurs qui pensèrent que notre Soudan allait fournir en abondance une gutta de qualité excellente, et nous avons vu des administrateurs affirmer des choses analogues dans des rapports officiels ; à notre avis, cela est un peu excessif ; car ceux-ci présentent, par leur répercussion, des inconvénients qu’il serait bon d’éviter. En matière d’économie coloniale, toute erreur entraîne un recul dans l’évolution.
* * *
A notre connaissance, c’est Schweinfurth qui, le premier, attira l’attention sur le produit extrait du latex du Butyrospermum Parkii. « Il découle de cet arbre, dit-il, un suc abondant et laiteux qui a beaucoup de rapport avec la gutta ; en maints endroits, les enfants en font des balles ?
« Fr. Bilder, négociant, établi à Khartoum, apporta à Vienne, en 1861, un quintal de ce produit, mais les frais de transport furent trop élevés. »
Obach[82] dit toutefois que Sir J. Hooker, en 1878, signala la gutta du Karité comme un produit susceptible d’être considéré comme succédané de la Gutta-percha.
Nous n’avons pu retrouver aucune trace de ce qu’il avait pu advenir des 100 kg. de gutta de Karité de Bilder et il faut arriver à Heckel pour entendre, de nouveau, traiter cette question. Dans sa série d’articles du journal « La Nature » et dans deux notes aux comptes-rendus de l’Académie des Sciences[83], après avoir interprété d’une façon plus ou moins exacte les caractères histologiques de la plante et montré la difficulté que présenterait l’extraction du latex, il conclut, d’après les analyses de Schlagdenhauffen, à l’avenir de l’exploitation de la Gutta de Bassia.
« J’ai pu m’en assurer par l’examen de l’emploi d’une certaine quantité de gutta de Karité que j’ai en vitrine, depuis 4 années, au Musée colonial de Marseille. Mais, ce n’est là qu’un inconvénient sans grande importance, car rien n’empêche que l’industrie de la gutta, très occupée en Europe en raison des multiples applications de ce produit, ne le laisse pas longtemps inutilisé dans les magasins... Il restera, du ressort des diverses industries qui emploient la gutta, de décider à quel usage plus particulier la gutta de Karité pourra être plus spécialement affectée, mais tout me fait supposer, en raison des propriétés isolantes de ce produit, que l’industrie des cables en tirerait bon profit. »
Les conclusions de Heckel étaient ici fort prudentes et l’on verra qu’il n’y a rien encore à y ajouter.
Voici l’analyse du produit, transcrite par Heckel[84] :
« Sa densité est de 0,976, tandis que Payen indique 0,975 pour la gutta de l’Isonandra. Elle s’électrise aussi facilement que cette dernière par le frottement et peut dès lors, au même titre, servir de corps isolant. Elle se ramollit dans l’eau chaude de la même façon que la gutta commerciale et devient adhésive comme elle à la température voisine de l’ébullition. Au point de vue chimique, il existe cependant quelque différence, car les deux produits ne se comportent pas d’une manière identique à l’égard des dissolvants. La gutta de Bassia, traitée par l’éther de pétrole, l’éther ordinaire, la térébenthine et l’acide acétique bouillant, cède à ces véhicules moins de principes solubles que la gutta ordinaire ; en outre, les liquides évaporés n’abandonnent pas des produits identiques. Les résidus de la gutta de Bassia sont poisseux tandis que ceux de la gutta commerciale constituent, pour ainsi dire, un vernis sec non adhésif.
« Mais, l’identité est à peu près parfaite au point de vue de la solubilité dans le sulfure de carbone, le chloroforme, la benzine et l’alcool froid ou bouillant. Pour les deux premiers de ces dissolvants, il ne reste qu’un résidu insoluble insignifiant, brun noir, à la condition toutefois qu’on en emploie une quantité suffisante. Pour le pouvoir dissolvant de la benzine, il est également le même : le résidu insoluble est identique dans les deux produits, mais un peu plus prononcé que dans le cas précédent ; pour la solubilité, enfin, dans l’alcool à 95°, elle est égale des deux parts, mais ce dernier dissolvant n’enlève que 7 % des masses mises en expérience. » En résumant les pouvoirs dissolvants des divers véhicules et rapportant à 100 les nombres obtenus, on arrive aux résultats réunis dans le tableau suivant :
Sulfure de carbone Chloroforme Benzine Ether Ether de pétrole Essence de térébenthine Acide acétique bouillant Alcool à 95° bouillant
Gutta commerciale 99.72 98.60 93.20 40.8 34.0 20 19.2 7
Gutta de Bassia 97.92 98.28 92.80 20.1 18.1 08 12.8 7
En appliquant au Bassia les procédés d’analyse dus à Payen, Schlagdenhauffen a obtenu :
Gutta percha brute Gutta de Karité Gutta purifiée par CS²
No 1 No 2 Gutta vraie Gutta de Karité
Gutta 92 91.5 91.5 92 91.5
Albane 06 06.5 05.5 05.8 06
Fluavile 02 02 03 02.2 02.5
L’incinération donne 1,20 % de cendres avec la gutta de Bassia et 1,26 % avec la gutta-percha vraie, et il y a « identité à peu près absolue dans la composition des cendres des deux provenances. De l’ensemble de ces résultats, il est permis de conclure à l’identité de composition chimique des deux guttas et nous en avons déduit que celle de Bassia devrait pouvoir se prêter aux mêmes usages industriels que les guttas ordinaires. »
Un essai fut entrepris à l’imprimerie Berger-Levrault, de Nancy, et le produit fut mis entre les mains d’un ouvrier spécialisé dans la confection des moules pour la fabrication des plaques galvanoplastiques. « Or il résulte de cet essai important que la gutta de Bassia se laisse malaxer dans l’eau avec la même facilité que les échantillons types du commerce, et, en second lieu, que les échantillons obtenus ne le cèdent en rien à ceux que l’on prépare avec les meilleurs guttas de Paris. »
Malgré cette étude, on ne semble guère s’émouvoir et on ne retrouve de traces de recherches que dans un rapport adressé au gouvernement du Soudan, en octobre 1893, par le Dr Coppin lequel d’ailleurs renferme des détails précis sur le mode d’obtention du produit qu’il étudia à Bissandougou[85] : « Nous avons pu extraire nous-mêmes de la gutta de Karité, écrit-il. Le suc de Karité se coagule spontanément après une exposition de quelques heures à l’air ; il se prend en masse et l’on peut en former des boules qui ne sont pas poisseuses.
« Peu de temps après la coagulation, la masse jouit d’une certaine élasticité qu’elle perd en 24 heures ; elle devient dure et prend la consistance de la cire, elle se laisse rayer par l’ongle, le centre est friable ; si l’on plonge une boule durcie, dans l’eau à 50° environ, elle se ramollit et devient malléable ; par le refroidissement, elle reprend sa solidité. En résumé, les boules obtenues avec du Karité nous paraissent ressembler à de la gutta et nous espérons que l’on en pourra tirer parti. »
Cette conclusion était sagement prudente et avait la plus grande importance, puisqu’elle émanait de la première personne qui ait pu sur place s’occuper du produit. Pourquoi ce rapport est-il resté inaperçu ?[86].
Mais sous l’impulsion énergique de Heckel, une mission fut confiée, en 1891, au Dr Rançon, médecin de première classe des colonies, à l’effet de rechercher dans notre domaine africain quelles pourraient être les espèces à latex dont le produit de coagulation serait utilisable aux lieu et place des guttas de Palaquium.
Pendant deux années, cet explorateur parcourut le Soudan où il fit un nombre considérable d’observations qui nous valurent, en 1894, la publication d’un livre remarquable qu’on est étonné d’avoir vu ignoré de M. Vuillet au moment de la rédaction de son petit opuscule sur la gutta de Karité.
Voici comment Rançon s’exprime au sujet de cette drogue[87] :
« Si l’on incise l’écorce du Karité dans toute son épaisseur, la blessure laisse couler un suc blanc laiteux qui, par évaporation, donne de la gutta-percha. Nous avons fait sur place, à ce sujet, les études les plus complètes. Un Karité, arrivé à complet développement, ne donne pas plus de 500 gr. de suc et encore en pratiquant sur toutes les parties de l’arbre et aux époques les plus favorables une dizaine d’incisions.
« Le rendement diffère suivant la saison, les heures du jour où l’on pratique les incisions, l’âge, l’état des végétaux et les régions qu’ils habitent.
« C’est pendant l’hivernage et à l’époque de la floraison que le rendement est le plus considérable, c’est-à-dire de la fin de juin au commencement de février. Pendant la saison sèche, de mars à juin, il ne faut pas compter sur une récolte abondante.
« La quantité de suc obtenue est bien plus faible pendant la journée que le soir, le matin et la nuit.
« L’âge des végétaux influe aussi sensiblement sur le rendement. Il ne faut pas s’attaquer aux arbres trop jeunes, car leur suc contient une proportion d’eau considérable, à tel point qu’il se coagule difficilement. De plus, le produit obtenu n’est pas aussi bon que lorsque le végétal est plus âgé. Il ne convient pas non plus d’inciser des Karités trop âgés, car on n’obtient que des quantités de suc absolument insignifiantes[88]. Il est préférable de n’opérer que sur des végétaux d’âge moyen et arrivés à complet développement. C’est là que l’on aura les meilleurs résultats ; de plus, l’arbre ne souffre nullement de ces incisions, si nombreuses qu’elles puissent être[89].
« Les végétaux sains doivent être préférés à ceux qui sont en mauvais état, et ceux qui vivent sur les plateaux et les versants des collines donnent un rendement plus considérable que ceux qui vivent dans les vallées.
« Le suc ainsi obtenu est d’un blanc laiteux, sirupeux ; il poisse les doigts et les rend collants. On ne peut guère s’en débarrasser que par le raclage. Il se coagule rapidement sous l’action de la chaleur solaire et par évaporation. Ce coagulum n’est autre chose que de la gutta-percha[90]. Si on l’obtient sur l’arbre même, il est d’un brun rougeâtre et, sous une masse épaisse, il prend la couleur noire chocolat très foncée. Cette coloration est due, croyons-nous, aux substances colorantes que renferme en plus l’écorce du végétal.
« Obtenu dans un vase à l’air libre, il se présente, au contraire, sous l’aspect d’une masse de couleur blanchâtre, légèrement teintée en rose ; ou, sous une faible épaisseur, il est absolument opaque. Réduit en boule et pétri, ce coagulum donne au palper la sensation d’un corps gras. Nous croyons, en effet, que la gutta de Karité n’est pas absolument pure et doit contenir des matières grasses en quantité relativement considérable.
« Les indigènes n’extraient pas la gutta de Karité et le suc qu’il donne ne leur sert à rien. Ils n’en connaissent pas les propriétés. »
En 1897, Cazalbou[91], vétérinaire militaire, chef du service des cultures du Soudan français, adressait au lieutenant-gouverneur des échantillons de gutta de Karité qui se ressentaient « du peu d’habileté des indigènes à une première récolte. Sa composition est presque identique à celle de la gutta industrielle ».
Les envois de Cazalbou parvinrent, par l’intermédiaire du gouverneur, aux Chambres de commerce du Hâvre et de Marseille et leurs réponses retournées au gouverneur, lui furent communiquées en juillet de la même année.
Voici d’abord la réponse de la Chambre de commerce du Hâvre[92] :
« J’ai soumis à l’examen d’un courtier de notre place, l’échantillon de latex de Karité que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à la date du 30 avril dernier, et voici les appréciations de cette personne compétente :
« Ce produit est bien semblable à celui importé ici sous le nom de gutta-percha, mais la préparation en est défectueuse et la marchandise reste passablement chargée de corps étrangers.
« Avec un peu plus de soin dans la préparation, je pense que ce produit serait susceptible d’entrer dans la consommation, au même titre que la gutta-percha ».
Celui de la Chambre de commerce de Marseille passa entre les mains de Heckel, qui le soumit à l’examen d’un des manufacturiers de gutta à Marseille (Maison Poncelet).
L’échantillon, trouvé très pur et excellent, présenta toutefois un inconvénient : « excellent pour l’industrie du gutta quand il est de récolte récente, il présente l’inconvénient de se résinifier et de durcir outre mesure après une conservation d’environ une année ».
A cette époque, Jumelle[93] reprit les observations de Heckel, qui furent de mêmes rééditées par Obach[94], dans son livre sur la Gutta.
En 1899, le même Cazalbou reprend la question et s’exprime ainsi :
« Le latex est intéressant en ce qu’il renferme une grosse proportion de gutta.
« L’époque la plus favorable pour l’extraction de cette substance, dont la valeur commerciale augmente sans cesse[95], comprend les mois de décembre et de janvier. La région du Kati renfermant des Karités en abondance, il a été facile de rechercher un procédé opératoire pouvant rendre suffisamment de gutta sans porter atteinte à l’existence de l’arbre producteur.
« Les indigènes (au Soudan français) ne se servant de cette gutta que dans des circonstances bien limitées (confection de marteaux de balafons ou de tams-tams), n’ont pas de méthode d’exploitation.
« Voici le procédé, très simple, auquel nous nous sommes arrêté. Disons auparavant qu’il existe deux variétés de Bassia Parkii dont l’une seule contient de la gutta : c’est la même qui donne surtout les fruits dont on extrait le beurre et qui est des deux la plus vigoureuse.
« L’écorce de la variété à gutta est remarquable par un quadrillé très marqué qui ne fait jamais défaut et intéresse toute l’épaisseur de la substance corticale. Toute la surface du tronc et des branches est recouverte de carrés ou de rectangles plus ou moins irréguliers, dont les côtés varient de deux à cinq centimètres de longueur. Le problème consiste à dénuder quelques plaques carrées, avec le couteau indigène ou mieux avec un levier de fer spécial[96].
« On introduit l’extrémité de ce ciseau (de forme très simple) dans la rainure formant le côté supérieur du carré ou rectangle central, et par un simple jeu de bascule, le carré cortical est détaché et met à nu une plaie constituée par des fibres libériennes d’un rouge vineux. Sur le côté inférieur de ce même carré, on pratique une incision de haut en bas et de dehors en dedans qui fera gouttière et qui recueillera la gutta. On arrive très facilement à pratiquer cette décortication aussi proprement que possible et aussi vite qu’on le désire.
« Le latex s’écoule aussitôt par grosses gouttes blanches du côté supérieur du carré, s’unit en passant sur la plaie à celui qui sort de la surface dénudée et se collecte dans la gouttière inférieure.
« Quand le temps est sec, la dessication du latex est suffisante après 10 à 12 heures ; mais si l’atmosphère est chargée d’humidité, 24 ou 36 heures sont nécessaires. Au bout de ce temps, il existe dans la gouttière pratiquée sur le côté inférieur du carré, une masse plus ou moins agglutinée d’un blanc légèrement violacé, adhérente au doigt ou à n’importe quel objet et qui, par la traction s’étire jusqu’à former un fil des plus ténus, non rétractile.
« On récolte cette gutta de deux façons : on peut l’enrouler autour d’un morceau de bois quelconque, qui devient alors dans la masse, corps étranger, ou on associe dans la bouche les diverses parties de gutta recueillies avec les doigts.
« Ces dix plaies, pratiquées sur le tronc de chaque Karité à hauteur d’homme, n’apportent pas d’influence saisissable dans la vie de l’individu, car la gutta qui reste toujours après la récolte aide puissamment, par sa nature physique, aux phénomènes de cicatrisation. Le Bassia Parkii, avant dix ans, ne donne guère, ni fruits, ni gutta. A quinze ans, son rapport est déjà sensible.
« La gutta ainsi recueillie est une substance d’un gris clair légèrement violacé ; l’action de l’air la brunit assez lentement, elle se dessèche et est alors très dure. Elle se comporte avec les agents physiques (chaleur, électricité, etc.) de la même manière que la gutta industrielle ordinaire.
« Rendement. — Chaque Bassia, ainsi traité, et à l’âge adulte, donne pour les dix plaies opératoires, une moyenne de 150 grammes de gutta. Chaque individu peut être exploité 5 ou 6 années de suite à hauteur d’homme et ensuite dans les régions situées au-dessus. »
Au point de vue de ses propriétés industrielles, conclut Cazalbou, cette gutta peut être employée dans l’industrie des câbles.
« En outre, nous nous en servons dans les mêmes conditions que la gutta industrielle ordinaire, pour le moulage des pieds défectueux de nos animaux domestiques. »
Vuillet[97] écrivit à propos de la gutta de Karité, un petit opuscule, qui n’est autre chose que la publication de son rapport adressé à M. le Délégué du Gouverneur général, le 4 septembre 1900. Il ne renferme guère d’observations originales et ne fait pas avancer d’un pas la question. C’est une compilation incomplète, suivie de considérations personnelles sur la méthode d’extraction et sur le rendement possible d’une exploitation. Nous retiendrons seulement de ce fascicule les passages suivants, renfermant les observations originales de l’auteur :
« L’âge auquel un Karité devient exploitable est assez difficile à déterminer. Comment apprendre l’âge d’un arbre de gens qui ne connaissent pas le leur ? Cependant il résulte de nos recherches qu’un Karité n’est guère exploitable avant sa vingtième année. De 20 à 35 ans, un Karité bien exploité donnerait un minimum de 1 kg. de gutta, poids total qui serait obtenu en le saignant deux années sur trois pendant 15 ans. Nous indiquons ces chiffres approximatifs d’après nos expériences faites dans le Jardin d’essai de Kati, sur des Karités incisés au commencement de l’année 1897 et en janvier 1898, par le vétérinaire Cazalbou et dont il avait tiré 150 gr. de gutta en moyenne par arbre et par année, et d’après l’observation de ces arbres. Les plaies anciennes, faites par un procédé que nous indiquerons plus loin, s’étaient complètement refermées et leur place n’était plus marquée que par un bourrelet de tissu cicatriciel.
« C’est cette méthode d’exploitation par saignées ne mettant pas en danger l’existence de l’arbre et renouvelées deux fois seulement tous les trois ans, que l’on devra adopter si l’on veut tirer parti des Karités soudanais...
« Tout en ménageant les arbres, un ouvrier payé cinquante centimes, au maximum, pourra récolter 0 kg. 500 de gutta par jour. »
M. Vuillet critique le procédé d’extraction de Cazalbou, car la gutta obtenue du latex desséché directement sur l’arbre est de moins bonne qualité que celle obtenue par fermentation du latex, et souvent souillée de débris ligneux et de matières étrangères. Il préconise le procédé suivant, qui donnerait la gutta la plus pure et de la meilleure qualité :
L’ouvrier fait à l’arbre, au moyen d’une daba[98] à lame étroite et bien acérée, des blessures petites et nombreuses, ayant la forme de rectangles à grands côtés verticaux, de 10 centimètres carrés de surface environ. Le nombre des plaies variera avec la grosseur du Karité et sa plus ou moins grande vitalité : on en fera par exemple de 4 à 8, placées par séries de 2 ou 3 sur une même ligne verticale, suivant que le tronc sera allongé ou trapu. Le latex (Ci Mana en mandingue) suinte de suite sur tout le périmètre de la blessure.
« Le noir le rassemble et le recueille avec son doigt, qu’il a mouillé pour empêcher l’adhésion et le fait tomber dans une petite calebasse en passant le doigt sur l’arête vive de l’ouverture.
« Peu de temps après la récolte, le latex entre en fermentation. Il lève et dégage une odeur de lait fraîchement caillé. Au bout de 12-36 heures, il se divise en un caillot rose ayant la consistance du fromage à la crême et en un sérum, de couleur variant du blanc rosé au mauve.
« Le caillot doit être pétri de suite dans l’eau froide ; des femmes peuvent faire ce travail.
« Quand il a été malaxé pendant quelques minutes, il devient nerveux et un peu élastique, mais reste malléable. On l’étend en plaques que l’on lave pour enlever les matières étrangères. Puis on replie, on étend et on nettoie de nouveau ces plaques en répétant l’opération jusqu’à ce que la gutta soit arrivée au degré de pureté voulu.
« Quelques heures après sa préparation la gutta du Karité a perdu sa malléabilité et pris sa consistance véritable.
« La gutta-ci doit être conservée dans de l’eau renouvelée fréquemment. Au contact de l’air elle s’oxyde, devient cassante et sa résistance spécifique diminue ; il en est du reste de même de la gutta-percha. »[99].
Citons maintenant pour mémoire une note de Coviaux, qui raconte[100] que le Karité fournit un caoutchouc (?) qui a été trouvé d’excellente qualité, et arrivons aux recherches de Heim et Dehay[101]. Ces observateurs étudièrent 5 échantillons de gutta-ci à eux remis par M. Milhe-Poutingon, directeur de la « Revue des cultures coloniales », et provenant de la région de Kati au Soudan. Les recherches de Heim et Dehay, très importantes, à cause des conclusions qui en découlent, ont été à peu près ignorées, et il est vraisemblable que cela tient à leur mode de publication dans un recueil très peu répandu ; nous les reproduisons in-extenso.
Pour la facilité des descriptions et de l’étude, Heim et Dehay répartissent arbitrairement leurs 5 échantillons en 3 sortes, désignées par les numéros 1, 2, 3.
Sorte no 1. — La première sorte se présente sous la forme d’une galette de 10 cm. de diamètre, d’une épaisseur de 3 cm., à surface extérieur café au lait, luisante, offrant sur la tranche une couleur plus claire, grisâtre et un aspect nettement stratifié, dû à la superposition des lamelles, adhérentes les unes aux autres, celles-ci présentent dans leur épaisseur d’innombrables alvéoles de petites dimensions, renfermant de fines particules ligneuses et des inclusions aqueuses (ces galettes résultent sans conteste du reploiement sur elle-même d’une plaque mince, au moment où sa coagulation vient de s’effectuer). La surface de section exhale une odeur marquée de fermentation butyrique, elle se dessèche rapidement, à la manière d’une terre argileuse, le produit est dur, cassant, s’effritant à la manière d’une résine.
Sorte no 2. — Ne diffère de la première que par sa couleur d’un brun chocolat et l’alternance sur les tranches de veines brunes et blanches (évidemment dues au noircissement rapide de la surface de la plaque mince de coagulation, avant son reploiement sur elle-même).
Sorte no 3. — Se présente sous une forme très singulière, celle de baguettes aplaties, résultant sans doute de l’étirement manuel du coagulum encore mou ; ces baguettes sont sèches, d’une teinte brun chocolat, striées de lignes alternativement pâles ou foncées, très cassantes, s’effritant, comme les galettes des deux sortes précédentes, avec la plus grande facilité.
Composition, propriétés. — Ces trois sortes ont sensiblement les mêmes caractères de solubilité, à savoir : solubilité presque complète dans la benzine, le chloroforme, le sulfure de carbone, précipitation partielle de ces solutions par l’alcool, insolubilité dans l’éther, solubilité faible dans l’éther de pétrole[102].
Leur composition est la suivante :
II III
Matières solubles dans l’alcool (matières résinoïdes) 53 % 57 % 46 5 %
Matières solubles dans l’eau 1 5 1 7 1 3
Matières minérales (cendres) 0 5 0 6 0 41
Matières guttoïdes proprement dites 45 % 49 7 % 52 3 %
Toutes renferment une assez forte proportion de matières azotées ; car, chauffées en présence d’une lessive concentrée de potasse, elles dégagent assez abondamment du gaz ammoniac. Les matières résinoïdes, extraites par l’alcool, se présentent sous la forme d’une masse cornée, peu colorée, très dure, d’aspect assez analogue à celui de la gélatine sèche et racornie.
Même privées des matières résinoïdes, grâce à un épuisement par l’alcool bouillant, les matières guttoïdes restent encore à froid, dures et cassantes.
Le produit brut, soumis en présence de l’eau à l’action progressive de la chaleur, se ramollit aux environs de 63°, il est alors susceptible de prendre une empreinte, mais sous l’influence du refroidissement, la contraction irrégulière éprouvée par la masse déforme l’image, en même temps que le produit revient à sa dureté primitive et recouvre son caractère de friabilité.
Valeur. — Le produit de coagulation du latex de l’arbre « Ci » du Soudan, préparé dans les mêmes conditions que celui soumis à notre examen est un produit de valeur presque nulle. Son mode de préparation est évidemment défectueux, le latex a subi la coagulation, alors qu’il tenait encore en suspension d’innombrables particules ligneuses, le coagulum n’a été qu’insuffisamment exprimé et séché, la forte proportion d’eau incluse a permis la fermentation des matières hydrocarbonées et azotées et si cette fermentation n’a pas altéré la qualité de la matière guttoïde (fait peu probable à priori), elle contribue dans une large mesure à déprécier la valeur commerciale du produit.
Avant de prononcer contre le guttoïde, fourni par le « Ci », une condamnation sans appel, il y aurait lieu d’étudier la composition du latex et de procéder à des essais périodiques et variés de coagulation, mais il est bien à craindre que le mode de coagulation employé, tout défectueux qu’il puisse être, ne soit pas la vraie cause du peu de valeur du produit obtenu. Dans ce guttoïde (il serait tout à fait abusif de le qualifier de gutta), la proportion de résine n’est pas, en effet, suffisante pour le faire rejeter par l’industrie, mais les propriétés physiques de la matière guttoïde, même privée de résine, sont toutes différentes de celles des vraies guttas. Si un procédé défectueux de coagulation peut être de nature à augmenter la teneur du produit en résine, aux dépens de la matière guttoïde, il n’y a guère d’exemple qu’il puisse modifier les propriétés physiques des carbures d’hydrogène constituant la matière guttoïde.
Heim fait remarquer que ses produits lui semblent différents de celui étudié par Schlagdenhauffen, et cependant, comme il devait en être sûr bientôt, la gutta-Ci est bien identique à la gutta de Karité ou tout au moins les deux désinences commerciales se rapportent bien au produit retiré du même arbre.
Le tableau suivant donne les différences de solubilité de ces deux produits dans les divers solvants usuels[103] :
Chiffres de Heim et Dehay Chiffres de Schlagdenhauffen
Dissolvants no I no II no III
Sulfure de carbone 100 100 100 97 92
Ether 8 17 9 2 11 1 20 1
Chloroforme 100 100 100 92 28
Benzine 100 100 100 92 80
Ether de pétrole 98 99 98 18 1
Térébenthine (essence sans doute ?) 100 100 100 3
Acide acétique 46 43 45 12
Alcool à 95° 53 57 46 5 7
Heim, commentant les résultats, conclut que la valeur du produit étudié est presque nulle. « Il est rigoureusement rejeté par les fabricants de câbles, et les industriels qui font entrer dans leurs mélanges (moules pour galvanos, bacs pour accumulateurs, etc.) une certaine quantité de gutta de qualité inférieure, hésiteraient fort à y incorporer le guttoïde « Ci », en raison de sa nature cassante.
« Nous devons ajouter, continue-t-il, que l’occasion nous a été donnée d’examiner, dans la collection d’une des plus grandes Sociétés françaises s’occupant de l’industrie de la Gutta, des boules d’un produit guttoïde de la grosseur d’une orange, d’une teinte grise, offrant l’aspect de boules de mastic de vitrier sec, cassantes, dures, riches en impuretés, présentant la plus grande analogie avec le produit du Soudan ci-dessus étudié, envoyées il y a deux ans, de l’Afrique occidentale sous la dénomination de « Gutta de Karité » (Bassia Parkii), qui était rejeté au même titre et pour les mêmes raisons que le guttoïde de Ci.
« Nous nous garderons de conclure contre la gutta de Karité, mais nous ne croyons pas excessif de réclamer plus de pudeur de ceux qui affirment sans hésitation dans les rapports administratifs[104] que le Karité fournit un caoutchouc (l’auteur veut sans doute dire gutta) qui a été trouvé d’excellente qualité par ceux qui en ont fait l’essai. Il pourrait y avoir dans ces affirmations une source d’erreurs préjudiciables.
« On semble trop oublier que la cire à cacheter est apte à recevoir et à conserver de fines empreintes et qu’elle n’a rien des propriétés qui font la valeur des vraies guttas. Il serait urgent de fixer par l’étude du latex authentique de Karité la question de l’utilisation possible par l’industrie de son produit de coagulation ».
L’année suivante, en 1902, le même auteur revint sur la question dans une réunion de la section d’Agriculture coloniale à la Société française de colonisation[105]. Il a pu recevoir des échantillons authentiques du produit de coagulation du Karité auquel « il est difficile d’attribuer à ce produit un nom justifié : ce n’est pas une gutta, ce n’est pas une résine ; nous avons adopté, dit-il, pour désigner ce groupe de produits mal définis, provenant de la coagulation du latex de certaines Euphorbiacés et Apocynacées, de beaucoup de Sapotacées, ce nom général de produits guttoïdes, qui rappelle une de leurs propriétés, celle de se ramollir à chaud, de prendre des empreintes, sans posséder cependant les propriétés physiques essentielles de la vraie gutta ».
Les échantillons provenaient de l’arbre producteur du beurre de Karité : l’un expédié à la Société industrielle des téléphones avait été communiqué par M. Yung, ingénieur de cette Société, et s’était résinifié totalement en quelques mois, de telle sorte que la masse était entièrement sèche, friable et pulvérulente ; l’autre relativement frais, provenait de M. Van Cassel, avocat général, et avait été préparé quelques mois auparavant dans la région des sources du Niger ; il avait tous les caractères de la Gutta-Ci, étudiée précédemment par Heim et Dehay.
« C’est une galette présentant l’aspect d’une argile compacte ayant la consistance d’un savon dur et toute pleine de très petites alvéoles remplies d’eau, cette gomme renferme plus de la moitié de son poids sec de substances résinoïdes, et ramollit dans l’eau, aux environs de 50° et est susceptible de prendre une empreinte vers 65°, mais sous l’influence du refroidissement, la contraction irrégulière éprouvée par la masse déforme l’image en même temps que le produit revient à sa dureté primitive et recouvre son caractère initial de friabilité.
« C’est donc, contrairement à ce qui a été dit, une détestable matière première pour l’industrie des moules de galvanoplastie. Même privée, par épuisement, des résines qu’elle contient, la matière guttoïde du Karité présente des propriétés physiques différentes de celles de vraies guttas ».
Enfin un troisième échantillon provenant de M. Lamy-Torhillon, avait été reçu pour essais par ce dernier avec l’indication « Gutta de Karité de la Haute Guinée ».
« Cet échantillon est formé de lanières découpées dans une plaque de gomme encore molle et enroulée sur elle-même, à la manière des lanières constituant nombre de sortes de caoutchouc de la côte occidentale d’Afrique. Cet échantillon, également riche en résine, a servi à faire un essai de fabrication industrielle qui a abouti à sa condamnation sans appel. La prétendue gutta de Karité est dépourvue de toute valeur industrielle.
« Il y a cependant lieu de vérifier si, par une étude approfondie du latex, on ne pourrait pas aboutir à une méthode de coagulation qui fournisse un produit de quelque valeur. C’est chose peu probable ; en tous cas un fait reste acquis : de l’avis des industriels les plus autorisés, auxquels nous l’avons soumis, le guttoïde de Karité, tel qu’il est actuellement préparé, ne peut trouver acquéreur en Europe. Les colons qui pourraient être tentés d’entreprendre, comme le conseillait récemment Vuillet, l’exploitation simultanée des Karités et des lianes volubiles autour de leur tronc (Landolphia et liane indigofère « Caraba », Lonchocarpus cyanescens), feront sagement de tenir compte de ces données positives, qui ne prêtent à aucune discussion. »
Avec ces communications de Heim, nous voici enfin en possession d’un document important, et en pleine contradiction avec les affirmations antérieures ; on aurait pu croire que la question ne reviendrait plus que pour être à nouveau soumise à l’expérimentation industrielle et scientifique, il n’en est rien malheureusement, et en France comme à l’étranger, les recherches de Heim et Dehay n’eurent aucun retentissement et restèrent totalement ignorées. On continua à vivre sur les « on dit » du passé.
C’est ainsi que Ackermann[106], en 1904, publie une note ne renfermant quoi que ce soit d’original, note qui eut un certain retentissement à l’étranger et dans laquelle il attirait l’attention sur les faits signalés par Cazalbou, qui prétendait que les deux variétés hâtive et tardive de Karités fournissaient du latex de qualité très différente et que l’un d’eux seul, pouvait donner une gutta ayant une valeur véritable.
Rappelant les appréciations diverses portées sur cette gutta, il dit :
« Cette incertitude sur la valeur d’un produit qu’on recherche avidement de tous côtés est due soit aux divers procédés de récolte et de préparation qui ont pu être employés, soit surtout à l’ignorance de ce fait qu’il existe deux variétés de Karité, dont il est essentiel de ne pas confondre le latex ».
Il est vraiment regrettable que Ackermann n’appuie son affirmation par aucune observation nouvelle, et pourtant il a vu de nombreux échantillons de Karités dans la région de Kati-Bammako, d’où il revenait à cette époque, et cette région est en effet particulièrement riche en représentants de cette essence forestière !
Comme on l’a vu, la question n’avait guère attiré l’attention de nos voisins de l’Est pourtant si préoccupés de toutes les nouveautés industrielles, et c’est seulement après cette note de Ackermann que Engler[107], l’éminent directeur du Jardin botanique de Berlin, publia à son tour une courte notice sur les moyens de mettre en valeur le Butyrospermum Parkii au Togo. Engler fait un court historique de la question et insiste uniquement sur ce fait que, le Karité étant une plante de la famille des Sapotacées, on a parfaitement raison de faire des recherches dans le sens de l’utilisation du produit de coagulation du latex. Il signale même d’autres arbres du Cameroun, appartenant au genre voisin Omphalocarpum, comme devant également attirer l’attention au sujet de leur latex.
Un nouveau travail, d’ordre chimique, vit le jour cette même année 1904, dans un laboratoire industriel de Berlin, où il fut entrepris sur des échantillons provenant de Bammako, par MM. Marckwald et Frank[108]. L’échantillon était une masse arrondie de 3 cm. environ de diamètre, dont la surface extérieure était colorée en brun par des débris végétaux. La cassure laissait voir de petites perles résineuses, les unes tout à fait blanches, les autres brunâtres, qui, alternant avec des débris ligneux, donnaient à la surface un aspect marbré. Les parties résineuses se laissaient rayer par l’ongle. L’analyse donnait la composition suivante :
Substance guttoïde (Guttaartige S.) 25 20 p. 100
— résinoïde (Harzartige S.) 57 13 —
Parties végétales 5 76 —
— minérales 6 87 —
Eau 5 04 —
Par traitement au chloroforme, suivi d’une filtration et d’évaporation du liquide clair, les chimistes obtinrent un gâteau presque transparent qui, par le frottement, devint opaque.
L’acétone en dissout la plus grande partie, en laissant seulement une substance blanche qui se comportait sensiblement comme la gutta de la gutta-percha.
Cette substance se laisse malaxer dans l’eau chaude, mais redevient dure au froid. Elle se précipite de ses solutions par l’addition d’acétone ou d’alcool.
Ce guttoïde purifié par dissolution et précipitation successives a la composition élémentaire suivante :
Carbone 81 26 p. 100
Hydrogène 10 43 —
Oxygène 8 31 —
Il s’agissait ici d’un produit fortement oxydé, dont le produit d’addition obtenu au peroxyde d’azote par la méthode de Weber se rapproche du nitrosite de Harries (C26 H30 N6 O14).
La résine restée en solution est visqueuse, et si l’on a fait la précipitation du guttoïde par l’alcool ou l’acétone, on peut séparer deux produits résineux : l’un dur, à point de fusion élevé et l’autre de consistance molle et gluante.
Cette résine du Karité, traitée par la potasse alcoolique (principalement la partie dure, à point de fusion élevé), donne une odeur de cannelle assez prononcée.
De leurs recherches, Marckwald et Franck tiennent comme démontré que le latex de Karité renferme une gutta ou tout au moins un produit guttoïde qui se rapproche beaucoup de la gutta.
L’année suivante, le Dr Fendler[109], à son tour, reçut au Laboratoire de pharmacologie du professeur Thoms, à Berlin[110], 6 échantillons de latex et produits guttoïdes, recueillis par les soins du Dr Kersting de la station botanique centrale de Lama, district de Transkara au Togo.
L’échantillon no 1 était coagulé depuis quelque temps et se présentait sous forme d’une plaquette, tel que les naturels le préparent pour fabriquer leur glu avec laquelle ils prennent les petits oiseaux.
Les nos 2, 3, 4, 5, consistaient en latex inclus dans des bouteilles et additionné d’ammoniaque à l’état frais ; le no 5 était coagulé ; enfin le no 6 avait été coagulé et le produit conservé sous l’eau.
Préparation et usages. — Dans ce pays de Transkara, où il n’y a pas de steppes et par conséquent pas de feux de brousse, dit le Dr Kersting, les Karités sont nombreux et superbes.
Leur écorce est déchiquetée, bosselée et couverte même d’excroissances grosses comme le poing. Les indigènes, à l’aide de leur petite hache, font de petites ouvertures grandes environ comme une pièce de 5 marks. Le latex s’écoule et le sécrétat coagulé est recueilli et rassemblé ; les années suivantes on fait les blessures à d’autres endroits, et les plus anciennes se ferment par formation de bourrelets subéreux qui donnent ces excroissances verruqueuses.
Le produit sécrété, coagulé (sécrétat), est ramolli dans l’eau chaude et à cet état il est trituré avec huile de noyaux de palmes ; il conserve alors une consistance visqueuse et sert à la confection de pièges à glu.
Le même sécrétat, ramolli dans l’eau chaude, est employé sans huile pour attacher sur leurs coiffures de danse et de guerre des ornements : fèves rouges, perles, morceaux de fer, etc. La jeunesse enduit de cette matière les extrémités des flèches pour le tir à la cible et pour la chasse des petits oiseaux.
Etude chimique. — La plaquette de matière guttoïde, étiquette no 1 est de couleur brun chocolat, rougeâtre intérieurement et renferme quelques débris végétaux. Elle est dure à la température ordinaire et se pulvérise sous le marteau ; elle est friable et se laisse couper très mal sans suivre la direction imprimée au couteau.
Elle se ramollit et devient gluante à la main, et de petits morceaux peuvent être malaxés. Elle ne s’enfonce pas dans l’eau, devient plastique à 35°, gluante au dessus de 40°, visqueuse et filante vers 50°.
Un échantillon moyen bien choisi, malaxé pour le rendre bien homogène, devient plus lourd que l’eau, prend une couleur rose sale, zébrée en noir par les fragments ligneux.
Après un séjour de plusieurs journées dans l’eau, la substance guttoïde reprend sa dureté et devient à nouveau plus légère que l’eau et la masse ainsi traitée, après un long séjour à l’air, devient brun chocolat, tandis que l’intérieur reste de couleur chair qui, peu à peu, se fonce à son tour.
Un échantillon moyen desséché sur l’acide sulfurique laisse par calcination 6,98 % de cendres.
Les essais de solubilité ont donné les résultats suivants en prenant 5 gr. d’échantillon moyen, séché sur l’acide sulfurique sur lequel on verse 95 gr. d’un des dissolvants et laissé en contact pendant deux jours en agitant de temps à autre et laissant déposer :
Ether : Le liquide au dessus du dépôt est louche. On en prélève une partie qui est pesée et évaporée, puis traitée avec un fort excès d’alcool : il se fait un précipité finement floconneux qui, recueilli et desséché, représente 10,2 % de la substance primitive.
Par évaporation de la liqueur filtrée, on obtient 47 % de résine. Par des traitements identiques on obtient avec :
Ether de Pétrole : Substance précipitable par l’alcool 11.5 %
— — Résine dans le filtratum 49.4
Benzine : Substance précipitable par l’alcool 15.7
— Résine du filtratum 46.2
Chloroforme : par l’alcool 25.6
— Résine 50.44
Tetrachlorure de Carbone : par l’alcool 16.61
— — — Résine 47.2
Par l’alcool absolu on peut dissoudre, avec un semblable traitement, 40 %.
En résumé, c’est le chloroforme le meilleur solvant.
Fendler a fait subir encore à des échantillons des traitements variés sur lesquels nous ne voulons pas nous étendre plus longuement et dont nous allons résumer seulement les points principaux.
Si on chauffe avec précaution, en présence de permanganate de potasse, la substance privée de résine (guttoïde), il apparaît une odeur d’aldéhyde benzoïque, et on peut en extraire un produit cristallisé en aiguilles qui fut identifié à l’acide cinnamique, ce qui n’a rien d’extraordinaire, ce corps entrant en combinaison assez fréquemment dans ce genre de produits naturels.
La substance primitive, épuisée par l’alcool chaud ou froid, reprise par le chloroforme et le filtrat précipité par l’alcool puis desséché dans le vide, donne un résidu guttoïde dont les analyses élémentaires ont fourni les chiffres suivants :
Théorique 1re analyse 2e analyse
(C10) Carbone 88.14 86.98 87.07
(H16) Hydrogène 11.86 10.93 10.98
» oxygène 02.14 01.95
Après purification, Fendler obtient encore les chiffres suivants :
C = 87.29 H = 11.21 O = 1.20
Cette matière n’est donc pas un carbure d’Hydrogène pur, puisqu’elle renferme toujours une proportion non négligeable d’oxygène.
Tels sont les résultats analytiques obtenus en opérant sur la matière commerciale. Les recherches sur les latex des flacons nos 2, 3, 4, 5 ne les infirmeront guère.
Le contenu des flacons, coagulé, donne un caillot de couleur variant du blanc-rosé au rosé clair et un liquide jaune verdâtre. La proportion du caillot était variable : de 8 % dans le no 2, elle atteignit 15 % dans le no 3, et le produit obtenu après ramollissement dans l’eau chaude et maxalage de couleur gris blanchâtre ou rose clair était plus lourd que l’eau, sauf celui du no 5 qui resta plus léger. Le coagulum, conservé sous l’eau, du no 6 était de couleur grisâtre, friable, ne se laissant couper qu’en s’effritant, plastique dans l’eau tiède, mais gluant dans l’eau plus chaude ; il était également plus lourd que l’eau.
L’auteur entreprit alors une série d’expériences comparatives résumées dans des tableaux[111] avec une Gutta vraie pauvre en résine, c’est-à-dire de très bonne qualité et une gutta vraie riche en résine.
Il existe, dans les produits obtenus de ces divers traitements, des différences considérables et la consultation de ces tableaux entraîne véritablement la conviction que le produit du Karité ne saurait en aucune façon être rapproché de la véritable gutta.
Voici d’ailleurs les conclusions résumées de Fendler que nous avons traduites aussi fidèlement que possible :
« D’après les résultats, les échantillons de guttoïde de Karité que j’ai eus à examiner peuvent être regardés comme sans valeur, si on les considère comme succédanés de la gutta. Toutefois, cette manière de voir ne doit aucunement empêcher de poursuivre la question au double point de vue botanique et chimique. »
Il revient, en terminant, sur l’idée des deux espèces de Karité donnant l’une : une gutta de valeur, l’autre un produit sans utilisation possible et qu’il attribue toujours par erreur à Ackermann. Nous savons que cette observation est de Cazalbou, aussi nous terminerons cette étude critique en donnant la parole à ce dernier, dont la robuste foi en l’avenir de la gutta de Karité n’est pas ébranlée.
Dans une note récente[112], après avoir cité la note pessimiste de Heim, Cazalbou dit que, en 1902-1903, à son retour dans la colonie, il étudia à nouveau la récolte et la préparation du produit, car il pensait qu’une telle divergence dans l’appréciation de la gutta de Karité pouvait tenir non seulement au manuel opératoire, mais encore à l’origine même de la substance. On pouvait en effet supposer que les deux variétés de Karité donnaient des guttas différentes.
« L’étude que nous venons de faire récemment (1905) nous a montré que les deux variétés de Karité produisent une gutta sensiblement de même valeur et qu’il importe avant tout de procéder avec soin à la récolte et à la préparation du coagulum. »
Voici les conseils qu’il donne à ce sujet :
« Récolte et préparation de la gutta. — Disons tout de suite que nous n’avons pu extraire la gutta des feuilles de l’arbre par le procédé Ledeboer (traitement par l’eau chaude ou l’eau bouillante).
« Les incisions du tronc et des branches principales se font facilement en soulevant et en arrachant les carrés corticaux si bien dessinés dont il a été parlé dans la partie descriptive de l’espèce.
« On met ainsi à nu un tissu fibreux, rouge vineux, duquel le latex perle aussitôt. Si l’opération se fait en décembre-janvier (à ce moment le latex nous a paru plus riche en substances guttoïdes), la coagulation s’effectue assez vite sous l’influence desséchante de l’alizé qui souffle alors de façon régulière. On peut le recueillir vingt-quatre heures après.
« En se desséchant, la partie fluide qui, dans des vaisseaux laticifères, maintient la gutta en dissolution, reste pour une partie incluse dans le coagulum. Sous l’action de l’air, il peut se produire des fermentations qui nuisent toujours à la qualité commerciale du coagulum.
« Il importe donc d’éliminer aussi complètement que possible cette partie liquide.
« Pour cela, au fur et à mesure que la récolte s’opère, on ramollit les échantillons apportés dans l’eau chaude, aussi chaude que la main peut la supporter. Le produit se ramollit rapidement ; on le malaxe soigneusement et on le débarrasse ainsi facilement des particules ligneuses qu’il est difficile de ne pas enlever du tronc, ainsi que du liquide lactescent à propriétés fermentescibles.
« La gutta reste alors à l’état de pureté.
« On la met ensuite dans l’eau froide où elle prend sa consistance normale.
« Dans cet état, elle est de couleur blanche. Sous l’action de l’air, elle ne tarde pas à prendre une légère teinte brune qui va s’accusant avec le temps ; ainsi qu’il a été dit, elle se résinifie.
« On peut toutefois empêcher cette action en maintenant la gutta à l’ombre et dans l’eau. Ainsi elle reste blanche et conserve toute sa valeur. »[113]
Nous ajouterons que M. Cazalbou nous écrivait, en juillet dernier, avant son départ de la colonie, que des échantillons de coagulum, préparés par lui avec le plus grand soin, avaient été adressées au gouvernement général, qui à son tour les avait fait remettre, aux fins d’analyse, au Jardin colonial de Nogent-sur-Marne où ils doivent être depuis mai 1906. Il y a lieu d’espérer que, sans plus tarder davantage, cet établissement officiel nous dira bientôt dans quel sens la question doit être définitivement résolue.
Conclusions concernant le produit guttoïde ou pseudo-gutta du Karité.
Cet historique, que l’importance du sujet nous incitait à ne pas trop écourter, comporte de nombreux enseignements qu’il ne serait pas inutile de dégager.
Tout d’abord, au point de vue général, il montre combien il est imprudent de s’engager dans une voie économique nouvelle sans s’être préalablement documenté d’une façon satisfaisante, et sans avoir effectué des essais suivant des méthodes rigoureusement scientifiques.
Pour tous les essais de matières premières, la collaboration intime du botaniste et du chimiste est de toute nécessité et l’on reste stupéfait d’avoir encore à le répéter.
L’industriel et ses laboratoires d’essai[114] n’interviennent qu’en seconde ligne, car les « scientifiques » doivent seulement chercher les moyens d’appliquer aux besoins de ceux-ci, la matière présentée à l’étude et dont les essais chimiques techniques font pressentir les qualités économiques.
C’est pour avoir méconnu ces principes généraux que, depuis 1885, sur une analyse sommaire, la question du guttoïde de Karité est restée stationnaire.
Il est vraiment extraordinaire de songer qu’aucune enquête sérieuse n’a encore été faite par les services spéciaux pour déterminer la valeur des espèces ou variétés de cet arbre producteur de deux matières susceptibles d’utilisation, dont la mise en valeur serait du plus haut intérêt commercial pour toutes nos colonies de l’Afrique occidentale.
De même, est-ce que la France manque de laboratoires dans lesquels le produit dont il s’agit aurait pu faire l’objet de recherches spéciales ? Nous ne le croyons pas.
Toujours est-il que jusqu’en 1902, avant les expériences de Heim et Dehay, on ne savait rien de précis.
Depuis lors, il n’est plus douteux que le guttoïde de Karité est un produit de bien médiocre valeur, si on le considère comme succédané de la gutta-percha vraie.
Il restait à ce sujet quelques doutes, car on pouvait espérer encore qu’il existait plusieurs espèces végétales de variétés dont l’une seule fournissait un produit utilisable.
Le doute ne semble plus permis ; malgré les tentatives les plus récentes, nous avouons ne plus avoir confiance, et les recherches de Fendler ne sont point pour nous rendre optimiste.
Peut-être quelque jour trouvera-t-on moyen d’utiliser la matière guttoïde du Karité en mélange avec d’autres produits, nous le souhaitons, mais nous n’y croyons guère.
En tous cas, elle ne sera jamais qu’un produit accessoire et la matière grasse seule, extraite du fruit, reste un produit de première valeur.