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L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha

LIVRE PREMIER

Reading edition

L’Europe occidentale attache un grand prix à l’intégrité de l’Empire ottoman. Elle vient de faire un effort suprême ; elle a prodigué ses trésors et son sang pour sauver cet empire, attaqué par un puissant voisin. La cause si vaillamment défendue a pu trouver dans le principe les opinions partagées. Aujourd’hui, en France et en Angleterre surtout, elle n’est plus envisagée que sous un seul et même aspect. Les sacrifices qu’elle nous a imposés l’ont grandie, nous l’ont rendue chère, et l’ont mise en quelque sorte au-dessus de toute discussion ; seulement il est bien entendu que l’Empire ottoman doit s’aider lui-même, et ce n’est que par une transformation chaque jour plus complète qu’il se mettra en mesure de maîtriser ses destinées, sans avoir à faire de constants appels à l’Europe.

Cette œuvre de transformation a été commencée heureusement depuis près d’un demi-siècle déjà ; elle a été entreprise à la fois au nord et au midi de l’Empire par deux hommes dont les noms seront toujours honorés dans les annales de la Turquie. L’un de ces hommes était le sultan Mahmoud, l’autre le pacha d’Égypte Méhémet-Ali. Quand ils prirent en main simultanément la réforme des institutions de l’Orient, la Turquie et l’Égypte étaient en pleine dissolution. Leurs efforts n’ont pas été infructueux ; on dirait que le vieil arbre veut reverdir. Il y a certainement beaucoup à faire encore pour lui rendre la vigueur, il renferme toujours bien des éléments de corruption et de mort ; mais les héritiers de Mahmoud et de Méhémet-Ali paraissent comprendre l’étendue de la tâche qui leur est confiée : ils semblent décidés à poursuivre l’œuvre réformatrice, et l’Europe ne saurait leur refuser ni ses encouragements ni ses éloges.

Un récent séjour en Égypte nous a permis d’étudier un des aspects de la réforme orientale, celui auquel est attaché le nom de Méhémet-Ali, et dont l’Europe ne s’est peut-être pas assez préoccupée depuis la mort de ce prince. Nous voudrions montrer ce que trois années d’un bon gouvernement peuvent faire pour la prospérité d’un pays obligé à la fois de réformer ses mœurs et ses institutions. La question mériterait à tous égards d’être examinée, quand même nous n’aurions pas à signaler là un des éléments du grand problème de la transformation de la Turquie.

Chaque jour nous voyons grandir l’intérêt qui s’attache à la stabilité et aux progrès de l’Égypte. Ce n’est pas seulement un intérêt politique, c’est quelque chose de plus intime, de plus individuel. En effet, des négociants, des industriels, des hommes exerçant des professions libérales ne cessent de porter leurs capitaux, leur activité, leur expérience dans cette belle vallée du Nil, l’une des plus fertiles du monde. Par suite il existe de tels liens entre nous et cette partie de l’Orient, que sa prospérité est la nôtre, comme sa ruine ou son seul dépérissement serait une calamité pour nous.

Il est donc satisfaisant de savoir que les destinées de l’Égypte sont confiées à un prince animé des intentions les plus libérales, et qui a déjà prouvé par des actes éclatants sa ferme résolution de développer, non-seulement les ressources matérielles du pays, mais encore le génie particulier et le bonheur de son peuple.

La réforme égyptienne a dû embrasser trois ordres de faits : l’administration d’abord, puis le système de la propriété, enfin le développement de la vie intellectuelle et des forces productrices du pays. C’est dans cette triple direction aussi que se sont portées les recherches dont se grouperont ici les principaux résultats.

CHAPITRE PREMIER

ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET JUDICIAIRE.

Le hatti-chérif de 1841, qui assurait à Méhémet-Ali et à ses descendants le gouvernement héréditaire de l’Égypte, a détaché de ce gouvernement les provinces conquises par les armes du chef de la famille, c’est-à-dire l’Arabie et la Syrie. L’Égypte, proprement dite, forme la totalité de l’apanage que les puissances, après le traité de 1840, ont réservé à la famille du vice-roi, sous la souveraineté de la Porte. Toutefois, le même hatti-chérif y a joint certains pays de l’intérieur : la Nubie, le Kordofan, le Sennaar, et autres provinces situées aux environs du point de jonction du Nil bleu et du Nil blanc avec le fleuve qui traverse l’Égypte et qui la féconde. Tel est le territoire sur lequel s’étend aujourd’hui l’autorité du pacha d’Égypte, et que Méhémet-Ali, dans les dernières années de son règne, divisa en soixante-quatre départements, sans comprendre les provinces du Soudan, et abstraction faite du Caire, de Damiette et de Rosette, administrés à part.

La vie d’un monarque est bien courte, surtout quand il s’agit de fonder un empire. Méhémet-Ali n’eût-il fait cependant que conquérir l’hérédité pour ses descendants, c’eût été déjà beaucoup, car il assurait ainsi à l’Égypte la continuité d’un gouvernement qui est identifié à ses destinées, et qui ne peut manquer de prendre intérêt à sa prospérité. Autre chose est une sorte de souveraineté héréditaire, autre chose une succession de gouverneurs qui ne songent qu’à leur intérêt personnel pendant leur court passage à la tête de l’administration d’un pays. L’Égypte, plus qu’aucun autre peut-être, sait ce que vaut le gouvernement des proconsuls.

Malheureusement, une fois l’hérédité obtenue, Méhémet-Ali crut sa tâche accomplie. Dès que les traités de 1841 eurent décidé du sort de l’Égypte et limité le pouvoir du vice-roi, Méhémet-Ali laissa tomber une à une les institutions qu’il avait empruntées à la civilisation occidentale. Avait-il jamais aimé cette civilisation pour elle-même ? L’avait-il jamais adoptée en vue de changer le sort du peuple égyptien, ou seulement pour favoriser ses desseins politiques ? Enfin n’avait-il pas de justes sujets de découragement ? L’Angleterre, en se déclarant contre l’Égypte, n’avait-elle pas déserté la cause de la civilisation et n’en avait-elle pas frappé le véritable représentant en Orient ?

Le successeur immédiat de Méhémet-Ali, son petit-fils, Abbas-Pacha, qui tint le sceptre de l’Égypte comme héritier direct d’Ibrahim-Pacha, à qui cette succession devait d’abord échoir, prit assez peu de souci du bonheur des Égyptiens. Il n’y avait en lui nulle étincelle de la noble ambition de son prédécesseur, nulle trace de son génie ; aussi ne montra-t-il nul désir de favoriser le progrès et d’opérer des réformes. Ce fut un vrai prince de l’ancien Orient. Défiant, sombre, insoucieux des destinées du pays que Dieu avait confié à ses soins, il aimait à se retirer dans le secret de ses palais et à s’isoler au milieu de ses gardes pour vivre de cette vie des despotes ombrageux et voluptueux de l’Orient, où le sang se mêle à l’orgie. Le palais Bar-el-Béda, qu’il a fait construire sur la route de Suez, en plein désert ! un palais sans eau, qui se dresse dans la solitude comme le muet témoin d’une existence inutile, souillée, et d’une mort tragique frappe le voyageur à la fois d’étonnement et d’une sorte de crainte. L’imagination se représente cet édifice hanté par l’esprit inquiet et énervé de son fondateur : un cœur trop peu énergique pour avoir fait beaucoup de mal, un esprit trop rétrograde pour avoir fait aucun bien. Abbas-Pacha était faible toutefois dans ses rapports avec les puissances européennes, et ce fut heureux pour l’Égypte, car les représentants de ces puissances tinrent constamment en échec son hostilité sourde contre la civilisation occidentale. Tutelle utile quand elle s’exerce sur un prince tel qu’Abbas-Pacha, mais qui devient tracassière et funeste quand elle prétend intervenir dans l’administration d’un souverain actif, éclairé et animé d’intentions généreuses comme le vice-roi aujourd’hui régnant.

Mohammed-Saïd, le successeur d’Abbas-Pacha, est né en 1822, neuf ans après Abbas, son neveu. Ce prince a été élevé en Égypte par des professeurs français. Un orientaliste distingué, qui n’a jamais quitté son élève et qui est devenu son secrétaire des commandements, M. Kœnig, a le mérite de l’avoir, non-seulement instruit dans toutes les branches de connaissances qui convenaient à son rang, mais d’avoir encore développé en lui le goût de la civilisation européenne et les sentiments élevés dont il a fait preuve depuis son avénement. A l’époque où M. Kœnig a pris la direction des études du jeune prince, le libéralisme triomphait déjà en Europe. Ce mot, fort élastique, sans doute, qui a couvert la simple conspiration, nous l’entendons dans un sens beaucoup plus large. A notre avis, l’homme vraiment libéral n’est pas celui qui professe certaines doctrines politiques, mais celui qui, « ayant le vrai sentiment de la dignité humaine, porte ce sentiment dans tous ses actes et en fait la règle de ses rapports avec tous ceux de son espèce, dans quelque rang que le hasard les ait placés. »

L’Europe occidentale est libérale. Mais le libéralisme est surtout acquis à notre nation, la première par la vivacité de l’intelligence ; il est admis parmi nous comme ces principes qu’on ne discute pas, à moins de rechercher le paradoxe. L’enfant y est initié par tout ce qui l’entoure ; il grandit et s’instruit au sein d’une atmosphère de libéralisme, si bien qu’il s’en pénètre naturellement.

Mais en Orient, le cours des idées est tout différent. Il faut avoir des facultés peu communes pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à s’élever au-dessus du niveau général des principes admis dans cette société fataliste, organisée pour l’immobilité et soumise pendant si longtemps à la tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un souverain de l’Orient se montre imbu de principes libéraux, il fait preuve d’une grande supériorité d’esprit. Sous ce rapport, Mohammed-Saïd ne le cède à aucun prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses prédécesseurs, sans exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour la civilisation de l’Égypte : non pas cette civilisation superficielle qui consiste dans la transplantation d’institutions exotiques, incomprises par la grande masse de la population, mais dans une amélioration profonde de la condition du peuple !

Méhémet-Ali destinait son fils Saïd à la marine. L’éducation de ce jeune prince comprit donc non-seulement les connaissances générales et l’étude des langues, mais aussi les mathématiques et la navigation, qui lui furent enseignées par le capitaine de vaisseau Houssart. En 1838, un écrivain qui ne pouvait pas prévoir que Mohammed-Saïd régnerait jamais sur l’Égypte et opérerait dès le début de son règne des réformes qui constituent une véritable révolution pacifique accomplie par le souverain au profit des sujets, disait, en parlant de ce prince : « Son éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis l’origine, au commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne heure une aptitude singulière. Entouré à son bord d’enfants de son âge, tous pris dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle sous un rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour condisciples des Égyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et qui furent pendant toutes ses expéditions vaillants et fidèles. »

Mohammed-Saïd n’a pas eu le même avantage que l’illustre souverain à qui M. Mengin le comparait. Ce qu’il y a de plus sensible en Égypte, c’est l’insuffisance du nombre des hommes, assez éclairés et assez intelligents pour seconder un prince tel que lui. Déjà Méhémet-Ali avait eu plus d’une occasion de regretter ce défaut de concours, provenant chez les uns d’un esprit de résistance au moins passive à toute espèce de réforme, chez les autres du manque de capacité. Mohammed-Saïd, à part quelques exceptions remarquables, est à peine mieux partagé, et il est obligé, comme son père, non-seulement de concevoir, mais d’exécuter presque seul le bien qu’il veut faire. Quant aux princes, ils n’ont fait que passer à divers intervalles dans l’administration du pays. Il n’y a qu’une opinion sur les éminentes facultés d’Achmet-Pacha, le successeur désigné de Mohammed-Saïd. Ce prince pourrait porter avec honneur une partie du fardeau de l’empire, mais par des motifs probablement fort respectables, il persiste à se tenir à l’écart. Il en résulte que Mohammed-Saïd gouverne seul ou peu s’en faut. Aussi le verrait-on peut-être succomber à la tâche si son énergie n’était extraordinaire, et s’il n’avait une rare perspicacité et une grande promptitude de résolution.

Tous les matins, Mohammed-Saïd travaille avec ses secrétaires ; il lit tous les rapports, tous les documents, tous les placets qu’on lui adresse. Lorsque la lecture d’une pièce est achevée, le vice-roi prend une décision et indique le sens de la réponse à faire. Dans la journée même cette réponse doit être préparée. Le soir on en lit le projet au pacha. Il lui arrive souvent de modifier le travail, quand sa pensée n’a pas été exactement rendue. La plupart du temps, il donne son approbation et appose son cachet.

Son activité physique est aussi grande que la vivacité de son esprit. On l’a vu tout récemment se transporter de sa personne dans le Soudan pour y réformer le gouvernement du pays. Nous aurons occasion de revenir sur ce voyage et d’en faire connaître les résultats. Ce que nous voulons dire ici, c’est que le vice-roi a supporté avec plus de facilité et de bonne humeur que personne les exercices du corps, la fatigue et les privations, au moins relatives, qui ne peuvent manquer de se faire sentir dans une longue excursion à travers le désert. A chaque instant il fait preuve de cette insouciance que donne la conscience d’une santé robuste et d’une constitution à l’épreuve. Soit qu’il navigue sur le Nil, soit qu’il monte à cheval, le vice-roi est toujours, au milieu des personnes de son entourage, celui qui s’aperçoit le moins de la chaleur, de la fraîcheur, de l’humidité ou de tout autre accident naturel.

Quand il arriva au pouvoir, Saïd-Pacha trouva l’œuvre de civilisation commencée par son père fort compromise et en pleine décadence. Il dut la reprendre en sous-œuvre. Les temps, d’ailleurs, étaient changés. Il ne s’agissait plus de conquérir un royaume, de fonder une dynastie, mais de continuer une grande réforme intérieure. Son attention se porta d’abord sur l’organisation administrative établie par Méhémet-Ali. Sans modifier essentiellement les attributions des fonctionnaires, il s’appliqua à les empêcher d’en faire un mauvais usage. Certes, beaucoup d’abus subsistent en Égypte, mais beaucoup aussi ont été réformés. La pensée qui a dicté ces modifications a été de mettre, autant que possible, le gouvernement suprême, c’est-à-dire le souverain lui-même, en contact avec ses sujets, de manière à les faire profiter directement de ses bonnes intentions.

Le fonctionnaire qui entravait principalement l’action directe du pouvoir central, était le gouverneur de province ou moudyr. A l’exception du droit de vie et de mort qui appartenait au souverain, les moudyrs exerçaient, dans les limites de leur gouvernement, une autorité presque sans bornes et tout arbitraire. La plupart de ces agents supérieurs étaient ignorants, inhumains et corrompus. Leur administration ne tendait qu’à un double but : conserver la faveur du vice-roi, en lui dissimulant les vices de leur administration, et augmenter par tous les moyens leur fortune. La prospérité du pays, le bien-être des habitants, l’assainissement du territoire, l’entretien des canaux, les travaux des routes n’étaient point l’affaire du moudyr ; il ne s’en préoccupait nullement. Fournir les hommes demandés pour le recrutement de l’armée, faire rentrer à tout prix les contributions, c’est à quoi se bornait la sollicitude de ces gouverneurs. Depuis la mort de Méhémet-Ali, cet état de choses ne s’était pas amélioré, bien au contraire. Les moudyrs avaient conservé des traditions de violence, d’oppression et de rapine. Ils étaient démeurés peu accessibles aux idées d’amélioration et de progrès. Mohammed-Saïd était donc exposé à voir ses intentions méconnues, ses ordres éludés, ou exécutés incomplétement et avec répugnance. Il a résolûment rompu cette entrave. La charge de moudyr a été supprimée. Quand l’État n’y aurait gagné que de mettre un terme à des malversations scandaleuses, cette mesure serait parfaitement justifiée.

Plus l’autorité des moudyrs descendait dans la hiérarchie des fonctionnaires, plus devenait pesant l’arbitraire qu’ils exerçaient et que leurs subordonnés assumaient à leur exemple.

En fait d’oppression, la plus élevée est toujours la meilleure ; la tyrannie, qui est en contact journalier avec la population et qui intervient dans les moindres détails de la vie de chacun, est la plus insupportable de toutes. Le cheik-el-beled ou chef de village, étant le dernier des tyrans auxquels obéissait la population, était donc aussi le plus malfaisant.

Sous le règne de Méhémet-Ali tout se faisait par son intermédiaire. Le vice-roi avait-il besoin de soldats ? l’ordre de lever des hommes était transmis par les moudyrs aux chefs des villages, et ceux-ci désignaient sans contrôle et sans appel les fellahs qui devaient marcher pour rejoindre le drapeau. Pouvoir exorbitant dans un pays où la corruption règne comme un fruit naturel d’une longue oppression ! Ceux que le cheik-el-beled désignait pour le service militaire étaient surtout ceux qui ne pouvaient pas payer pour en être exemptés. Il va sans dire que les fils de cheiks échappaient toujours à la nécessité de porter le mousquet !

De même quand il s’agissait de presser le recouvrement des impôts, le cheik-el-beled indiquait ceux qui devaient être principalement poursuivis, ceux qui devaient abandonner au fisc leurs bestiaux, unique propriété du fellah, dernière ressource de la culture de son champ. La cupidité, l’inimitié, toutes les mauvaises passions trouvaient à se satisfaire par l’exercice d’une telle autorité. Les habitants aisés, ceux qui, moyennant finances, savaient se concilier les bonnes grâces du cheik, étaient traités avec le plus d’indulgence. Quand il s’agissait des corvées d’hommes, des emprunts de chevaux, d’ânes, de chameaux, de bestiaux demandés par le gouvernement, le cheik choisissait les hommes ; il disait où l’on devait prendre les animaux. Bref, il était sultan dans son village ; et comment n’aurait-il pas abusé de ce pouvoir absolu ! En Orient l’exercice de l’autorité n’a-t-il pas été tyrannique à tous les degrés de la hiérarchie depuis les temps les plus reculés ! Quelques cheiks se distinguaient sans doute par un esprit de justice au moins relatif ; ils s’intéressaient à la prospérité de leurs villages ; ils prenaient à cœur les intérêts des habitants. Mais c’était le très-petit nombre.

Mohammed-Saïd a réduit ces fonctionnaires au rôle qui leur convient. Pour le recrutement, il a substitué le tour de rôle, réglé d’après les relevés des naissances, à la désignation arbitraire du cheik ; pour les contributions, il a rendu également toute exaction impossible, en faisant établir des registres où chaque contribuable est inscrit pour une somme déterminée ; il a enfin aboli les corvées et enlevé aux cheiks le privilége de vexer le paysan en lui confisquant son cheval, son chameau ou son bœuf, pour le service du gouvernement.

Après avoir ainsi réformé le système administratif dans les provinces, il fallait reconstituer le gouvernement central même sur des bases toutes nouvelles. Le vice-roi a pris un généreux plaisir à limiter lui-même l’exercice de son pouvoir, à faire contrôler publiquement l’usage des revenus de l’Égypte, dont la loi du pays lui attribue la libre et entière disposition.

Il a donc créé un conseil d’État qui discute les décrets d’intérêt général avant qu’ils soient présentés à sa signature ; le pouvoir de cette assemblée est très-réel, et dernièrement encore elle a fait preuve de son indépendance en rejetant un projet qui lui avait été renvoyé par l’ordre du vice-roi, et qui avait pour objet la concession d’un privilége de remorquage sur les canaux intérieurs de l’Égypte.

Mohammed-Saïd a de plus institué un ministère des finances, où fonctionne une comptabilité sérieuse, qui ne souffre ni malversations ni gaspillages[3].

Au demeurant, l’administration générale de l’Égypte se trouve aujourd’hui constituée ainsi :

Trois ministères : le ministère de l’intérieur, le ministère des finances, le ministère de la guerre ;

Un conseil d’État, sous le nom de conseil civil, chargé de l’examen des affaires judiciaires et contentieuses, et de l’élaboration des règlements généraux d’administration.

Des préfets de départements ou maimours ; des chefs de villages ou cheiks-el-beled.

On trouve partout, dans l’organisation nouvelle du système administratif, les traces du désir d’écarter tout intermédiaire nuisible entre le souverain et le peuple. La réforme qu’a subie l’organisation judiciaire en est une preuve. Mohammed-Saïd a voulu faire entrer dans les attributions du gouvernement la nomination des juges qui appartenait auparavant au grand cadi. Avant l’avénement de Saïd-Pacha, le sultan désignait ce chef de la justice en Égypte, et à son tour, celui-ci choisissait les juges qui devaient exercer leurs fonctions sous ses ordres. Comme l’autorité laïque n’a que peu d’action sur les lois civiles et criminelles, puisque le principe de ces lois est dans la religion, il s’ensuivait que le service judiciaire était tout à fait en dehors du gouvernement et échappait complétement à son contrôle.

Le système adopté donnait d’ailleurs naissance à un abus, le même qui vicie la plupart des institutions en Orient : la vénalité. Le grand cadi achetait sa nomination à Constantinople, et, comme conséquence de ce procédé, il vendait les charges judiciaires à ceux qui désiraient les exercer. Souvent, pour rentrer dans leurs avances, les juges s’entendaient avec les plaideurs. Ce genre de corruption a été attaqué comme les autres. Le vice-roi s’est assuré, en s’adressant à Constantinople, le droit de nommer les juges. L’administration de la justice et le choix des magistrats émanent donc directement de lui, et le scandale des transactions financières qui discréditaient ce service a disparu. S’il s’en fait encore entre juges et accusés, du moins elles sont dissimulées et elles exposent le coupable à la sévérité du gouvernement dont il dépend entièrement.

CHAPITRE II

SERVICE MILITAIRE.

L’organisation du service militaire a été l’objet d’une réforme plus complète et plus importante encore. Ici, loin de continuer la tradition de Méhémet-Ali, il s’agissait de réagir contre elle.

L’effectif de l’armée égyptienne, sous Méhémet-Ali, s’élevait à près de cent soixante mille hommes : chiffre exorbitant, car la population du pays s’élève à peine à trois millions d’âmes. Pour l’obtenir, ce prince faisait opérer des levées en masse. Ces recrutements étaient accompagnés de toutes sortes de vexations, de misères et de ruines. Règle générale : dès qu’une levée d’hommes devait être faite dans un village, tous les habitants s’enfuyaient avec leurs enfants. Les uns s’enfonçaient dans le désert ; les autres allaient se cacher dans le dédale souterrain des tombeaux antiques, laissant aux femmes le soin de leur apporter des aliments pendant la nuit.

Des soldats arrivaient. Le cheik-el-beled avait à fournir tant d’hommes. Il fallait qu’il les réunît et les présentât sous peine d’encourir le déplaisir du moudyr et de subir tantôt une peine corporelle, tantôt une amende, mais tout au moins une disgrâce. Il employait donc tous les moyens pour former son contingent.

D’abord on enlevait tous ceux des habitants pauvres qui ne craignaient pas de se montrer, pourvu qu’ils payassent encore de mine et qu’ils ne fussent ni difformes, ni hors d’âge. Ensuite on s’adressait aux mères et aux femmes des fugitifs, et quelquefois par des mauvais traitements on s’efforçait de leur arracher le secret de la retraite de leurs fils et de leurs maris ; enfin on faisait savoir aux déserteurs que s’ils ne répondaient pas à l’appel, on confisquerait les bestiaux appartenant à leur famille. Cette menace, la plus redoutée de toutes, avait d’ordinaire un effet immédiat.

Ainsi que nous l’avons déjà dit : un cultivateur privé des animaux qui labourent son champ et tournent la roue du puits d’arrosage est un homme ruiné et affamé.

Quand le nombre de recrues à fournir se trouvait ainsi complété, les soldats les conduisaient au siége du gouvernement de la province devant le gouverneur qui les faisait examiner par un officier de santé.

Les familles qui perdaient ainsi leurs enfants étaient plongées dans l’affliction. Enrôlés pour un intervalle de temps illimité ; transportés le plus souvent en Arabie et en Syrie ; exposés à une mortalité effrayante, les soldats disparaissaient pour toujours du foyer domestique. Une fois partis, il était bien rare qu’on eût de leurs nouvelles. Derrière eux ils laissaient souvent la misère, car leur travail contribuait à faire vivre la famille. Pour éviter les désertions on les chargeait de liens et d’entraves, et c’était sous bonne escorte, surveillés comme des prisonniers, qu’ils rejoignaient leur drapeau.

Les Égyptiens, en qualité de peuple cultivateur, sont très-casaniers. Ils aiment le champ près duquel ils sont nés, lors même qu’ils en cultiveraient les produits pour un autre ; ils aiment leur misérable hutte de boue, qu’on prendrait pour une ruche et qui est aussi nue, aussi sale, aussi désolée à l’intérieur qu’au dehors ; ils aiment surtout le Nil, et ils ne comprennent pas qu’on puisse vivre heureux loin de ce fleuve nourricier. Quelque dure que fût l’oppression sous laquelle ils gémissaient, alors que l’Égypte, gouvernée par une milice féodale, les mamelucks, était la proie de ces mercenaires belliqueux, peut-être eussent-ils préféré se laisser éternellement fouler par des maîtres ignorants, brutaux et avides, que de prendre les armes pour former une armée nationale.

L’institution du Nizam, c’est-à-dire de l’armée régulière, recrutée parmi les habitants du pays, a plus désolé le paysan que n’auraient fait les plus impitoyables exactions. C’est ce qui prouve une fois de plus, qu’il faut souvent savoir faire le bien des peuples en dépit d’eux-mêmes. Il n’est pas besoin de commentaires pour faire comprendre toute la différence qui existe entre une armée nationale et une armée étrangère. L’une est la condition essentielle de tout affranchissement, de toute indépendance, de toute sécurité, de toute prospérité réelle ; l’autre n’est jamais qu’un instrument d’oppression et d’exploitation, à moins pourtant qu’il ne s’agisse d’une armée civilisatrice comme celle de la France en Algérie.

Il va sans dire qu’il n’y avait rien de pareil en Égypte avant la création du Nizam. L’organisation d’une armée nationale fut donc un service rendu au pays par Méhémet-Ali, une œuvre de sage politique qu’il faut constater, tout en déplorant la violence des moyens employés pour l’accomplir.

La preuve que la création du Nizam a été très-méritoire, c’est qu’Abbas-Pacha, ce prince ombrageux, fanatique et cruel, qui, s’il eût vécu, aurait rouvert les portes de l’Égypte à l’ancienne barbarie orientale, n’avait eu rien de plus pressé, après son avénement, que de s’entourer de soldats étrangers. C’étaient des Albanais pour la plupart : milice sans entrailles, agissant dans les domaines du souverain comme en pays conquis ; pillant le paysan, et exécutant dans les villages les ordres de l’autorité supérieure avec une brutalité intolérable.

Il les avait armés de ces pistolets américains qu’on nomme revolvers. Quand ils paraissaient et qu’on les voyait approcher, avec la résolution sinistre qui convenait à des exécuteurs d’une volonté impitoyable, l’effroi s’emparait de tous les esprits.

Ils étaient déjà au nombre de six mille, quand Abbas-Pacha termina son règne désastreux, et peu à peu ils se seraient substitués à l’armée égyptienne. C’en était fait alors pour longtemps de l’œuvre de régénération commencée par Méhémet-Ali, et de nouveau l’Égypte retombait dans un abîme d’oppression et d’anarchie.

Ce n’eût pas été pourtant avec douze mille Albanais qu’Abbas-Pacha, s’il eût vécu, aurait pu, comme son successeur, prêter un secours efficace au sultan, son suzerain ; qu’il aurait pu défendre Silistrie, Eupatoria, et jeter sur la Turquie, par la bataille de Sinope, ce reflet de gloire et de malheur, qui a déterminé l’Europe occidentale à tirer l’épée contre l’agresseur.

Mohammed-Saïd, en arrivant au pouvoir, s’est proposé pour but de conserver à l’armée son caractère de nationalité ; mais il s’est attaché aussi à réformer les abus que nous avons signalés, soit dans le mode de recrutement, soit dans la durée du temps de service.

A peine avait-il hérité de la vice-royauté, qu’éclata la guerre d’Orient : il fallut non-seulement contribuer à la défense de l’Empire ottoman par des envois de troupes, mais encore organiser une réserve pour assurer la sécurité à l’intérieur. Le pacha, qui n’a cessé de montrer une sollicitude toute particulière pour l’armée, s’occupa d’abord de réformer le régime des subsistances et des hôpitaux ; puis il décida que le temps du service serait court, mais que toute la jeune génération y serait assujettie indistinctement. Sa pensée a été, dès le principe, de faire de l’armée une grande école où, sous l’empire de la règle et de la discipline, les Égyptiens vinssent puiser tour à tour ces notions générales des hommes et des choses qui facilitent la diffusion de la civilisation, et qu’ils n’auraient jamais obtenues dans l’enceinte de leurs villages. Nous autres, qui avons vu l’armée française former, au sein du pays troublé par les rêveries les plus malfaisantes, le ferme rempart de l’ordre, le boulevard de la civilisation, nous comprendrons mieux que personne combien une telle pensée est juste.

Avant tout, cependant, il fallait travailler à vaincre la répugnance des fellahs pour le service militaire. Ce sentiment s’exalte chez eux jusqu’à la terreur : une terreur vraiment puérile et si grande, qu’on serait parfois tenté de croire que la race égyptienne est dénuée de tout courage. On sait pourtant bien qu’elle est brave. Mais tel est l’effet d’une longue oppression qui replie les âmes sur elles-mêmes, leur ôte toute dignité et ne laisse aucune signification au mot de patriotisme.

Mohammed-Saïd s’est appliqué à rendre la condition des soldats non-seulement supportable, mais infiniment meilleure que celle du paysan livré à la culture. Leur ordinaire a été amélioré, et ils sont traités presque avec luxe. Depuis la paix, le service n’a rien de pénible, la discipline rien d’oppressif ; la durée du temps à passer sous les drapeaux ne dépasse pas une année en moyenne. En gardant les jeunes soldats pendant si peu de temps au service, et en les rendant si promptement à leurs familles, le vice-roi travaille à détruire cette idée qu’un homme enrôlé dans l’armée est perdu pour son village et pour ses proches.

En revanche, il exige que ses sujets acceptent ce régime, sans chercher à se soustraire aux obligations qu’il impose. Mohammed-Saïd ne souffre pas les résistances, il dédaigne les réclamations puériles. Tout Égyptien, sans exception, doit le service militaire, les fils des cheiks, comme ceux des simples fellahs ; et le pacha, dont personne ne conteste l’humanité, a su, dans l’occasion, déployer une sévérité intelligente pour briser les résistances.

Nous avons dit que les cheiks, sous Méhémet-Ali, trouvaient toujours moyen d’exempter leurs enfants. Ce privilége avait un double inconvénient : il plaçait des familles, où réside une autorité héréditaire, en dehors du mouvement général imprimé au gouvernement du pays par le souverain ; il les laissait, loin du centre de la civilisation renaissante en Égypte, livrées à l’ignorance, aux préjugés religieux et disposées, sans aucun égard pour le progrès des idées, à faire un usage tyrannique et souvent coupable du pouvoir qui leur était confié ; en outre, il encourageait et justifiait la répugnance des Égyptiens pour le service militaire, en leur montrant cette répugnance partagée par les chefs même de l’administration.

Mohammed-Saïd résolut de réformer cet abus ; car s’il l’avait toléré, tous les avantages de son système de recrutement de l’armée eussent été réduits à néant.

Il fit venir les cheiks ; il leur exposa ses vues, et leur dit :

— Voulez-vous que j’enrôle des Albanais ?

Les cheiks, se rappelant la brutalité et les exactions de ces soldats étrangers, se récrièrent :

— A Dieu ne plaise, répondirent-ils, qu’un tel fléau vienne encore s’abattre sur nos campagnes.

— Eh bien ! reprit le pacha, puisque vous ne voulez pas que le pays soit gardé par des mercenaires, enrôlés au dehors, il faut accepter la charge de le défendre vous-mêmes.

Il leur expliqua ensuite les raisons qu’il avait d’exiger que leurs fils fussent assujettis, comme les autres habitants du pays, à faire le service militaire ; il ajouta qu’à cette condition seule il consentait à ne former en Égypte aucun corps de troupes étrangères.

— Vous voyez, continua-t-il, que les enfants du pays, rangés sous les drapeaux, sont bien traités. Ils ont des vivres en abondance ; je les nourris ; je les habille ; je leur donne un tapis. Sous tous les rapports, leur condition est meilleure que dans leurs propres villages. Il n’y a pas de guerre ; par conséquent les troupes ne quittent pas le pays, et les chances de maladies et de mortalité ne sont pas plus grandes dans l’armée que partout ailleurs. Vous n’avez donc aucune excuse pour désobéir à mes ordres. Allez ! et sachez que je ferai un exemple terrible de ceux d’entre vous qui cacheront leurs enfants.

Les cheiks dirent amen et se retirèrent. Rentrés dans leurs demeures, ils y firent connaître les volontés du vice-roi et témoignèrent l’intention de les exécuter. Cette nouvelle répandit l’alarme dans les gynécées ; car la nature est bien puissante, et même dans ces pays où l’on peut à peine dire que la famille soit constituée, la pensée de se séparer de leurs enfants est insupportable au cœur des mères. La douleur, dans ces contrées méridionales, se répand en cris et en gestes désordonnés. Les femmes, après avoir accablé leurs maris d’injures et leur avoir prodigué les épithètes d’inhumains et de lâches, s’assemblèrent en tumulte et coururent au palais du vice-roi qui était alors au centre du Delta, dans la ville de Tantah.

A son réveil, Mohammed-Saïd entendit des cris confus. Il était alors en traitement pour la guérison d’une ophthalmie et il avait un bandeau sur les yeux. Mais une personne qui était près de lui en ce moment, un Français, s’approcha, d’après son désir, de la fenêtre, et vit la place couverte de ces femmes criant, gesticulant et exhalant, sans crainte ni retenue aucune, leur ressentiment contre le pacha : « Tyran, homme cruel, sans cœur et sans entrailles ! » étaient les moindres des aménités qu’elles adressaient au vice-roi, qui prouva bien en effet toute sa tyrannie en se contentant de rire de leurs vociférations et en disant :

— Ce sont des femmes, il faut les laisser faire. Quand elles auront bien crié, elles se tairont et nous serons débarrassés d’elles.

Le même témoin ajoute qu’une de ces femmes, éprouvant le besoin irrésistible de passer sa colère sur quelqu’un ou quelque chose, avait tortillé son mouchoir en corde et s’en servait pour frapper à coups redoublés sur le mur d’une mosquée, accompagnant chaque coup d’une imprécation à l’adresse du pacha : — Tiens, disait-elle, voilà pour t’apprendre à nous enlever nos enfants ; tiens, méchant ; tiens, mauvais cœur ! et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle fût sans force et sans voix.

Mais toute cette effervescence prit bientôt un autre cours.

La ville de Tantah est voisine du chemin de fer d’Alexandrie au Caire ; c’est un centre de commerce et l’on y a construit une gare. On y conduit ordinairement les recrues qui sont dirigées soit sur Alexandrie, soit sur le Caire, pour y être incorporées dans les régiments.

Une des femmes dont nous parlons, et qui avait assisté à quelques-uns de ces départs, reconnut le chef de station, un Européen, qui passait :

— Voyez, s’écria-t-elle, en le désignant aux autres mégères, voilà celui qui enlève nos enfants sur les voitures de feu.

Ces paroles furent suivies de hourras unanimes. Le troupeau se rua tout entier sur le malheureux Européen. Il eût été mis en pièces comme Orphée par les femmes de la Thrace, s’il n’avait très à propos cherché son salut dans la fuite.

Mais il ne se tira pas si facilement de leurs mains. Elles se précipitaient à sa suite en vociférant, et il détalait devant cette meute aboyante et hurlante avec toute l’agilité que la peur pouvait lui donner. C’eût été un spectacle curieux et tel qu’aucun sportman n’en a jamais vu de pareil ; mais il aurait pu se terminer par une catastrophe, si l’employé n’était parvenu à gagner la porte du palais du vice-roi.

Comme on pénètre très-aisément auprès de Sa Hautesse, il se précipita hors d’haleine jusque dans l’appartement de Mohammed-Saïd, et lui exposa d’une voix entrecoupée sa mésaventure. Le pacha rit beaucoup de son effroi et le plaisanta sur ce que des femmes lui avaient fait si grand’peur.

Du reste la mansuétude de Saïd-Pacha, dans cette occasion, n’était nullement faiblesse ou impuissance. Il avait pu rire des menaces vaines du beau sexe exaspéré, mais il n’était pas disposé à tolérer la désobéissance des hommes. On en eut la preuve, lorsque plusieurs cheiks manquèrent à leur parole en continuant d’exempter par fraude leurs enfants du service. Dès qu’il fut instruit de leur conduite, le vice-roi les fit amener devant lui et les interrogea :

— Connaissiez-vous mes ordres ? leur dit-il. Saviez-vous que vos fils devaient passer sous les drapeaux comme les enfants des autres habitants ?

Ils reconnurent qu’ils le savaient.

— Pourquoi donc avez-vous cherché à les soustraire à cette obligation ? Pourquoi avez-vous violé la loi ?

— Dieu l’a voulu, répondirent-ils.

— Vous avez mérité la mort, reprit le pacha. Votre crime est sans excuse ; si je le laissais impuni, tout le monde croirait pouvoir braver la loi. Avez-vous quelque chose à dire pour votre justification ?

— Que la volonté de Dieu soit faite ! dirent-ils.

Ces réponses et ces aveux si formels ne permettaient pas l’indulgence. Dans ce pays surtout, toute hésitation eût été funeste. Le système de recrutement que le vice-roi avait sagement résolu de mettre en vigueur se trouvait compromis ; les abus renaissaient, et les mesures prises pour diminuer au moins l’antipathie qu’inspire aux habitants le service militaire étaient déjouées.

Saïd-Pacha dont l’humanité est au-dessus de toute contestation, livra les cheiks pris en faute aux exécuteurs. Pourtant il voulut concilier autant que possible sa répugnance à répandre le sang avec une rigueur inévitable. Il se borna au châtiment des deux principaux coupables, jugeant que cet exemple suffirait pour produire son effet.

Préoccupé d’adoucir le sort du soldat, le vice-roi a voulu aussi ramener l’effectif de l’armée égyptienne aux proportions strictement indiquées par les besoins du pays. On sait que d’après le hatti-chérif de 1841, cet effectif a été fixé à 18,000 hommes. Jusqu’à ces derniers temps il avait été constamment dépassé. En reconnaissance des services que l’armée égyptienne a rendus sur le Danube et en Crimée, le sultan, au mois de juin 1856, a même permis de porter le nombre des troupes égyptiennes à trente mille hommes. Mais le vice-roi, loin de profiter de cette autorisation, s’est attaché à diminuer le nombre des soldats sous les armes, tant par esprit d’économie et d’humanité que pour rendre des bras à l’agriculture. Il en est venu, ainsi que nous l’avons déjà dit, à n’avoir plus que douze mille hommes environ en service actif. Autrefois cette force eût été bien insuffisante pour la garde des provinces et surtout pour la répression du brigandage auquel se livraient les Bédouins ; mais aujourd’hui elle répond à toutes les nécessités, grâce à l’établissement du camp retranché de Saïdieh placé entre le Nil et le chemin de fer d’Alexandrie à Suez, et à portée des lignes télégraphiques[4].

La télégraphie électrique fonctionne sur toute l’étendue du parcours d’Alexandrie à Suez, quoiqu’une partie seulement du chemin de fer soit exécutée. Ce service répond à tous les besoins dans l’étendue d’une ligne qui traverse l’Égypte de l’ouest à l’est.

Cette ligne est coupée par une autre qui va du midi au nord en remontant le Nil, et qui est formée par une succession de télégraphes aériens.

La nouvelle des déprédations que les Bédouins pourraient être tentés de commettre serait portée au camp de Saïdieh avec une très-grande rapidité, et soit au moyen de la flottille à vapeur que le vice-roi entretient constamment sur le Nil, soit en se servant du chemin de fer, les forces militaires seraient rendues très-promptement à l’endroit où leur présence deviendrait nécessaire.

Il y a des Arabes nomades par centaines de mille en Égypte ; ils vivent dans le désert, mais sur la lisière des pays cultivés. Habiles au maniement de leurs armes, braves et excellents cavaliers, ils se livraient autrefois au pillage. Leur hardiesse était poussée à ce point qu’ils interceptaient la route du Caire aux Pyramides, et que les voyageurs ne pouvaient aller visiter ces monuments, en vue de la capitale de l’Égypte, sans s’exposer à être dévalisés. Méhémet-Ali entreprit de faire rentrer dans l’ordre ces pillards qu’aucun autre gouvernement n’avait pu dompter avant lui. Un de ses fils, Ismaël, de cette race albanaise, si énergique, si dépourvue de scrupules, qu’en Égypte amis et ennemis redoutent également, fut chargé de réduire les Bédouins. Le prince disposait d’une force armée toujours prête à monter en selle, et dès qu’il apprenait qu’un parti de ces bandits avait fait une razzia dans un village, sur une caravane, ou sur des voyageurs isolés, il partait à toute bride, tombait sur la tribu à laquelle appartenaient les coupables, et la livrait à ses soldats.

Ces exécutions, aussi rapides que terribles, jetèrent l’effroi dans l’âme des Bédouins. Pour la première fois, ils songèrent à la soumission, et bientôt la nécessité leur en fut si bien démontrée qu’ils renoncèrent à des habitudes de brigandage enracinées et transmises de génération en génération depuis des siècles. L’Égypte devint alors ce pays paisible où les crimes sont si rares et où les voyageurs sont partout en sûreté.

Aujourd’hui les Bédouins sont si parfaitement soumis qu’on a cru pouvoir leur confier la police du pays. Leurs tribus sont responsables des crimes commis sur le territoire où elles sont campées et elles sont ainsi les premières intéressées à la tranquillité. Toutefois cet ordre n’est maintenu parmi elles qu’à la condition qu’elles se sentent toujours sous le coup de représailles. Si le gouvernement cessait de leur faire sentir le frein, elles retomberaient bien vite dans leurs anciens écarts, et la sécurité des habitants et des voyageurs serait de nouveau compromise. Une seule fois, depuis son avénement, Saïd-Pacha s’est vu dans l’obligation de réprimer énergiquement des tentatives de déprédation renouvelées par des tribus qui, se méprenant sur le caractère du vice-roi, croyaient pouvoir reprendre leurs anciennes habitudes sans s’exposer au châtiment. Après avoir fait leur coup, les voleurs s’étaient retirés dans le désert. Saïd-Pacha les y a fait poursuivre ; plusieurs ont été pendus ; d’autres incarcérés ; quelques-uns internés dans la zone de terres cultivées, où de brigands qu’ils étaient, ils deviendront des habitants utiles au pays commun et des cultivateurs aisés.

Cet exemple a détrompé ceux qui avaient pris la modération du vice-roi pour un manque d’énergie. Les velléités de pillage ont été promptement étouffées, et l’on trouve partout, en Égypte, la plus complète sécurité pour les voyageurs comme pour les habitants. Certes, nul n’y est plus intéressé que l’étranger qui parcourt le pays pour ses études, ses affaires et son plaisir. Et pourtant il s’est trouvé des correspondants de journaux, particulièrement des Anglais, qui, dans cette circonstance, ont pris parti pour les voleurs contre le souverain, et si leurs doléances avaient obtenu crédit, il n’aurait pas tenu à eux qu’on ne prît un acte de justice des plus nécessaires pour une cruauté, et que la sympathie que méritait le juge ne s’égarât sur les coupables.

Les troupes peu nombreuses qu’entretient le vice-roi sont sans cesse renouvelées par l’incorporation de conscrits et par la libération d’anciens soldats. Les conscrits ne tardent pas à revoir leurs villages ; ils y portent, avec l’habitude de la propreté, de l’ordre et de l’obéissance, l’assurance que les troupes du pacha sont bien traitées, et que le service militaire n’a rien d’effrayant.

On lève chaque année les jeunes gens âgés de seize ans ; c’est l’époque de la vie où les Égyptiens sont le plus agiles, le plus intelligents et le plus vigoureux. Passé l’âge de vingt ans, la chaleur du climat et l’abus des femmes leur ôtent cette vivacité d’intelligence, qui est en Égypte l’apanage de la première jeunesse.

Le nombre des naissances et celui des décès est aujourd’hui connu. Le gouvernement égyptien ne serait parvenu que bien difficilement à obtenir la déclaration spontanée des naissances qui surviennent dans une famille ; mais des femmes sont chargées de passer dans les maisons et d’y faire le relevé des nouveau-nés. Quant aux décès, ils sont constatés par les autorités du village, et avec ce double élément on arrive à dresser des registres de l’état civil, bien imparfaits, sans doute, mais déjà suffisants pour servir de base à la conscription.

Les agents chargés de la levée sont donc munis d’avance de renseignements qui leur manquaient autrefois, et à défaut desquels on commettait impunément des fraudes et des malversations de tout genre.

Les jeunes gens qui ont atteint l’âge requis sont réunis et conduits devant le chef du département, lequel, avec l’assistance d’un médecin, désigne les plus vigoureux pour former le contingent et renvoie les autres dans leurs familles. Parmi ces jeunes recrues, Mohammed-Saïd choisit les mieux découplés et les plus vifs, pour composer le corps qui correspond à nos chasseurs de Vincennes, et qui est armé de carabines à tiges. La plupart des officiers ont puisé leur instruction en France, et le corps entier, ne comprenant que des hommes de choix, fort jeunes en général, par la raison que nous avons dite, offre une réunion de types indigènes très-intéressante. La race égyptienne est remarquable par l’élégance des formes. Les hommes, dans la jeunesse, ont l’œil vif, les mouvements aisés, l’allure légère. Aussi les chasseurs égyptiens sont des soldats qui n’ont point de supérieurs dans tout l’Orient, pour la tenue, la physionomie générale et les qualités militaires.

Mohammed-Saïd aime ces troupes, qui font honneur à son armée, comme tout souverain aime ses soldats d’élite, pour leur utilité, d’abord, et ensuite parce qu’en les voyant, on conçoit plus promptement bonne idée du pays auquel ils appartiennent.

Beaucoup d’entre eux portent des bagues plus ou moins précieuses ; c’est le signe distinctif des cheiks, et ils le gardent jusque dans les rangs de simples soldats, comme symbole de leur noblesse et de l’autorité qu’exercent leurs familles.

Par ordre de la Porte, les troupes égyptiennes ont dû prendre récemment le costume des soldats ottomans.

La nouvelle organisation de l’armée, telle que nous venons de la décrire, complète l’ensemble des réformes que Mohammed-Saïd a opérées dans l’administration politique, judiciaire et militaire depuis son arrivée au pouvoir.

Le peuple égyptien mérite, il faut le dire, la sollicitude dont il est l’objet.

On accuse les fellahs d’Égypte d’être une race légère et cupide. Il y a du vrai dans ce reproche. Mais ces défauts, qu’il ne faut pas d’ailleurs exagérer, sont compensés par des qualités remarquables et tiennent peut-être plus à des circonstances regrettables, à l’influence d’un système oppressif par exemple, qu’au génie national :

Comment s’étonner qu’un fellah cache son argent, simule la misère, lorsqu’il échappe à peine aux actes de corruption administrative et aux malversations qui étaient autrefois de règle parmi tous les fonctionnaires du gouvernement et qui faisaient en quelque sorte partie de leurs émoluments. Certes, quelle que soit la fermeté avec laquelle le vice-roi poursuit ces abus ; quelle que soit l’efficacité des mesures qu’il a prises pour atteindre ce résultat, ce serait trop dire que d’affirmer qu’il n’en reste plus de traces. C’est déjà beaucoup que la corruption ait appris à rougir ou plutôt à craindre, et qu’elle ait cessé de marcher le front levé. Mais on ne transforme pas les hommes aussi rapidement que les choses ; l’influence d’un mauvais régime, qui a duré pendant des milliers d’années, ne s’efface pas en quelques mois. Les fellahs sont restés avides parce qu’ils ont été trop longtemps misérables. Quand on songe que c’était un point d’honneur parmi eux de ne payer leurs contributions qu’après avoir reçu des centaines de coups de bâton ; quand on sait que, tout mutilés sous l’impitoyable courbache, ils gardaient jusqu’à perte de sentiment, entre leurs dents serrées, la pièce d’argent qui eût mis fin à leur torture, on se dit que la tyrannie de leurs anciens maîtres a dû leur imposer de bien cruelles misères pour qu’ils aient fini par attacher tant de prix à l’argent et qu’ils l’aient défendu avec cette résignation stoïque qui est a force des victimes et qui leur donne souvent l’avantage sur leurs bourreaux.

Des voyageurs se sont étonnés de rencontrer peu de dignité chez ce peuple ; sans honte, en effet, les indigènes tendent la main et poursuivent l’étranger de leur demande de backshis ; sans se croire dégradés, ils reçoivent un châtiment corporel et rentrent ensuite dans leur famille qui n’éprouve non plus aucune humiliation. Et comment auraient-ils évité cette dégradation ? Comment des populations foulées, pressurées et méprisées durant un si long intervalle de temps, auraient-elles appris à se respecter elles-mêmes ? Saïd-Pacha travaille honorablement à les relever à leurs propres yeux ! Mais ce n’est pas l’affaire d’un jour.

Si d’ailleurs l’Égyptien est, comme on l’assure, léger et oublieux, il est intelligent ; il a la compréhension vive et prompte ; il est actif pour peu qu’un intérêt sérieux le tire de la nonchalance naturelle aux Orientaux. Sur le champ qu’il cultive, il n’y a pas de travaux si pénibles qui puissent déconcerter sa patience, épuiser sa force vraiment herculéenne. Pendant des journées entière, il abaisse et élève sans relâche, sous un soleil torride, le levier qui fait mouvoir les seaux destinés à l’arrosage. Il faut le voir charger sur ses épaules des fardeaux énormes, et s’avancer ensuite, d’un pas élastique qui contraste avec la lourde marche de nos porteurs en Europe. Et quand il s’agit de remuer la terre, quel peuple pourrait montrer plus de dextérité et de promptitude ! On cite l’aptitude des Russes pour ce genre de travail, mais les Russes auraient-ils opéré le curage du canal Mahmoudiéh avec la célérité des fellahs, et cela sans autre instrument que les mains ?

L’aptitude du paysan égyptien à comprendre et à observer la discipline militaire ; sa solidité et son courage devant l’ennemi ont été prouvés non-seulement par les campagnes d’Arabie et de Syrie, sous Méhémet-Ali, mais encore par les défenses de Silistrie et d’Eupatoria dans le cours de la dernière guerre.

Par ses qualités, comme par ses défauts naturels, abstraction faite de la cupidité qui est un vice artificiel, la population des fellahs d’Égypte a de l’analogie avec nous. Placée dans les mêmes conditions ; tirée de son ignorance, elle nous ressemblerait encore davantage malgré la différence de religion. Les Égyptiens n’ont, d’ailleurs, aucun fanatisme.

La population chrétienne des diverses sectes, en Égypte, s’élève au moins à deux cent soixante mille individus. Il n’y a jamais eu d’intolérance dans ce pays, bien que la religion dominante y ait de fervents adeptes. Mais si les chrétiens n’ont point été persécutés, ils ont été tenus très-longtemps dans une situation d’infériorité et presque d’asservissement. Le gouvernement ne proscrivait pas leur croyance, mais il la regardait comme dégradante et il n’y donnait pas la sanction d’une reconnaissance publique.

Méhémet-Ali ne pouvait qu’être inaccessible à de tels préjugés ; il se servit indistinctement de toutes les capacités qui se révélèrent, sans acception de religion. Toutefois les hauts emplois, sous son règne, furent toujours réservés aux seuls musulmans.

La ligne de démarcation que la religion traçait entre les diverses classes de la population n’a réellement été effacée que depuis l’avénement de Saïd-Pacha.

Quoique bon musulman, ce prince a l’esprit trop élevé pour concevoir une antipathie violente contre aucune croyance, quelque différente qu’elle soit de la sienne. Juifs, Coptes, Arméniens, Grecs, Protestants, Latins sont également libres d’exercer leur culte en Égypte, et ils y élèvent des temples. Au Caire nous avons vu célébrer publiquement l’office divin, d’après le rite catholique, sans trouble, sans gardes, au milieu d’une population gravement curieuse, mais nullement hostile.

L’esprit de tolérance du pacha a éclaté dans une série d’actes qu’il serait trop long de rapporter. Il suffit de dire, par exemple, que son fils est aux soins d’une chrétienne, Anglaise. Il suffit d’ajouter que Mohammed-Saïd a tout récemment accordé des faveurs spéciales aux sœurs de la Charité qui sont établies à Alexandrie où elles se vouent à l’instruction et au soulagement des pauvres.

Enfin il a nommé un chrétien gouverneur du Soudan. C’est une des mesures les plus significatives de son règne. Le choix qu’il a fait est d’ailleurs fort bien justifié. Arakel-Bey est un homme distingué par l’instruction et par l’esprit. Sa nomination est un pas de plus dans une voie de tolérance qui tend à faire profiter le pays de toutes les capacités sans acception de religion. La régénération de l’Empire ottoman est à ce prix.

Ajoutons que Mohammed-Saïd a reconnu le droit aux soldats égyptiens d’exercer publiquement le christianisme. Il leur a garanti toute la protection qui leur est due dans l’accomplissement de leurs devoirs religieux ! C’est encore un moyen de diminuer l’éloignement qu’inspire à la population le service militaire. De même qu’il s’adresse à tous les talents pour travailler au bien du pays, le pacha cherche à faire profiter l’Égypte du courage de tous ses enfants sans exception. Point d’exclusion. C’est la règle en Égypte, et il est désirable qu’elle devienne celle de l’Orient tout entier[5].

CHAPITRE III

CONSTITUTION DE LA PROPRIÉTÉ EN ÉGYPTE.

La réforme opérée par Saïd-Pacha dans le régime de propriété et de culture des terres a toute l’importance d’une révolution sociale. A notre avis, il n’y a pas d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un peuple que la propriété. Le désir d’acquérir, celui de conserver et d’améliorer le bien acquis est un des plus puissants mobiles de l’activité humaine. En Égypte, pays tout agricole, l’ambition de posséder de la terre doit être ou deviendra certainement très-actif.

Pourquoi les États où le servage existe n’arrivent-ils jamais à toute la prospérité que leur promet souvent la richesse de leur sol ? Pourquoi les pays cultivés par les esclaves ne jouissent-ils jamais d’une complète sécurité, et pourquoi la moralité de la population y est-elle généralement inférieure ?... C’est que ces institutions forcent la nature qui proteste au fond de tous les cœurs.

Si c’est un sentiment très-développé chez l’homme que sa prédilection pour tout ce qui lui appartient ; son indifférence pour ce qui est possédé par autrui n’est pas moins grande : ni peines, ni fatigues ne coûtent à un propriétaire pour faire fructifier son champ ; mais lorsqu’il s’agit de cultiver celui d’un autre tout soin devient pénible. Jusque dans les plus froides régions du Nord où la rigueur de la température fait à l’homme une loi tout hygiénique du mouvement et du travail, les populations réduites en servage se font remarquer par leur apathie. A plus forte raison en Orient, où le climat invite à la paresse, les peuples sont-ils difficilement assujettis à un labeur ardent et assidu, à moins que l’intérêt ne les stimule.

Pour qu’une société se perfectionne, pour qu’elle marche vers le progrès d’un pas calme et soutenu, il faut la placer sur ses bases naturelles et la délivrer des institutions qui violentent tous ses instincts.

Malheureusement l’Égypte, au temps de Méhémet-Ali, n’était pas en état de supporter une réforme aussi profonde. Le peuple, par toutes les raisons que nous avons dites, était étranger à tous les sentiments qui dirigent les sociétés mieux ordonnées et plus avancées en civilisation. Il ne serait pas venu à l’idée du souverain, malgré son génie, de demander aux Égyptiens autre chose que leur obéissance, car ils n’étaient réellement pas capables de comprendre ses vues et de s’y associer. S’il entrait dans sa pensée qu’ils pourraient s’élever un jour au-dessus de la condition abjecte où les pouvoirs précédents les avaient réduits, ce n’était que dans un avenir très-éloigné. Or Méhémet-Ali ne voulait pas, il ne pouvait pas attendre qu’une révolution se fît dans leurs sentiments. Il avait besoin d’appliquer à ses desseins les inventions modernes et ne se préoccupait nullement qu’on en comprît ou qu’on n’en comprît pas autour de lui l’utilité. Qu’on réfléchisse à la longueur du temps qui s’est écoulé pendant le travail de formation des sociétés modernes ! L’édifice n’a pas été bâti d’une seule pièce. Chaque année une nouvelle pierre y a été apportée. Mais combien il en a fallu pour arriver jusqu’au faîte !

Le souverain, qui avait pris en main les destinées de l’Égypte, se voyait donc obligé, par les événements, d’approprier sans transition à son pays tous les progrès que les nations les plus avancées de l’Europe ont mis des siècles à réaliser.

Fondateur de dynastie, poussé par la guerre dans une carrière politique dont il était impossible de prévoir le but et le terme, Méhémet-Ali n’avait pas le loisir de s’arrêter à l’œuvre de la transformation de son peuple. Loin de lui accorder la jouissance du droit de propriété, il accapara toutes les propriétés particulières, si bien que pendant la plus grande partie de son règne, le vice-roi fut le seul et unique propriétaire en Égypte.

A vrai dire, Méhémet-Ali n’avait pas eu beaucoup à faire pour en arriver là. De temps immémorial les Égyptiens ont été attachés à la glèbe, pour nous servir d’une expression qui s’applique à notre moyen âge.

Les Pharaons étaient non-seulement souverains mais propriétaires de l’Égypte. La Genèse en fait foi, et des historiens de l’antiquité confirment le fait.

Notre cadre ne comporte pas des recherches approfondies sur l’état de la propriété en Égypte depuis les temps anciens jusqu’au règne de Méhémet-Ali. Il suffit que nous rappelions que les gouvernements successifs de ce pays ont toujours maintenu le régime établi dès la plus haute antiquité.

Nous ne pouvons mieux faire que citer, à ce sujet, un extrait des lettres de M. Barthélemy Saint-Hilaire. « La Genèse atteste de la manière la plus formelle que l’habile politique de Joseph acquit au Pharaon qu’il servait, toutes les terres d’Égypte en deux années. La première année, il acheta pour du pain tout le bétail des habitants que décimait la famine ; la seconde il les acheta eux-mêmes avec tous leurs champs. La Bible dit, en propres termes, que les Égyptiens vinrent dire à Joseph : « Nous serons les esclaves de Pharaon et nos terres seront à lui. Donne-nous aussi de quoi semer, afin que nous vivions et que la terre ne soit point désolée. » La terre fut donc tout entière à Pharaon, sauf les propriétés des sacrificateurs, auxquels une portion avait été assignée, et qui n’eurent pas besoin de vendre leurs champs, parce qu’ils vivaient sans doute sur les rations que le roi leur concédait. Joseph donna de la farine aux pauvres cultivateurs à condition qu’ils payeraient au Pharaon un cinquième de leur récolte. »

Ainsi, dès le temps de Joseph, c’est-à-dire deux mille ans environ avant l’ère chrétienne, la propriété territoriale est abolie en Égypte, et c’est l’État seul qui possède le sol, le peuple n’en est que l’usufruitier.

« Le témoignage d’Hérodote, quatre siècles et demi avant l’ère chrétienne, et celui de Diodore de Sicile, au temps d’Auguste, sont tout à fait d’accord avec la Bible. Les conquérants grecs et romains respectèrent ce monopole de l’État qu’ils n’avaient aucun intérêt à changer ; et l’islamisme, qui érigeait partout en dogme religieux la souveraineté universelle et absolue du chef des croyants, l’aurait établi, s’il ne l’eût été dès les temps les plus reculés. Les mameluks n’eurent garde de toucher à un principe dont ils profitaient ; et quand le sultan Sélim, tout en conquérant l’Égypte en 1517, les en laissa les maîtres réels, il fut bien entendu que le successeur de Méhémet, établi à Constantinople, était le propriétaire exclusif et incommutable de tout le pays, et que tous ceux qui exploitaient directement le sol n’étaient que des délégués. »

Par le fait, ce droit supérieur de propriété n’était pas absolument sans exception. A l’époque de la conquête française, les mameluks étaient considérés comme propriétaires des terres qu’ils faisaient cultiver à leur profit. Même après la destruction de cette redoutable milice, quand Méhémet-Ali se vit seul maître du pays, les mosquées restèrent propriétaires d’une dotation en terres, provenant de legs pieux et destinée à des aumônes, à l’entretien des édifices religieux, des citernes, des écoles publiques. Les cheiks possédaient également une petite partie du sol.

Ce fut pendant son séjour en Arabie que Méhémet-Ali donna l’ordre au kiaya-bey, ou lieutenant qu’il avait laissé en Égypte, de s’emparer de toutes les terres qui appartenaient aux particuliers. Celui-ci obéit, et le 1er février 1814, ce qui restait encore de propriétés foncières entre les mains des établissements ou des individus fut réuni au domaine du vice-roi. En échange des titres, Méhémet-Ali devait donner l’équivalent des revenus de la propriété. Cet engagement fut-il exactement tenu ? Nous n’oserions en répondre.

Dans la poursuite de ses vastes desseins, Méhémet-Ali ne s’arrêtait guère d’ailleurs à écouter les réclamations même justes de quelques individus lésés, quand elles pouvaient lui faire obstacle. Ce n’était pas par suite d’une vulgaire avidité que ce prince ajoutait ainsi quelques milliers de feddans de terre à ses immenses domaines. Son système de monopole commercial, qu’il croyait sans doute le plus propre à accroître les revenus de l’Égypte, se liait à un système de culture que le vice-roi se réservait de diriger lui-même et qui comprenait la totalité du sol. Selon les besoins du commerce qu’il savait prévoir, Méhémet-Ali décidait quelle culture serait spécialement développée chaque année. Tantôt c’était le coton, tantôt l’indigo, tantôt le riz. Des zones entières de terrain étaient dévolues par le vice-roi à tel ou tel produit, selon des nécessités dont lui seul se rendait compte. Une si vaste exploitation pouvait-elle être entravée par le libre arbitre de quelques habitants qui, possédant des îlots de terrain enclavés dans les propriétés du souverain, auraient protesté contre ses décisions en cultivant des champs de maïs au milieu de territoires plantés en coton ?

Unique cultivateur, unique vendeur des produits naturels de l’Égypte, Méhémet-Ali devait forcément être aussi l’unique propriétaire du sol. En cela, d’ailleurs, il n’innovait rien, puisqu’il se substituait purement et simplement aux droits du sultan, lequel était désintéressé par le payement d’un tribut.

Quand Mohammed-Saïd arriva au pouvoir, voici quelle était la condition du paysan égyptien. Établi sur des terres qui ne lui appartenaient pas, il se livrait à un genre de culture qu’il n’avait pas choisi et recueillait des récoltes dont il ne pouvait pas disposer. Quand cette récolte était faite, le produit en était porté dans des magasins, où il était examiné et pesé. Une partie servait à acquitter la contribution foncière à laquelle était soumis chaque cultivateur, comme s’il eût été propriétaire de son champ ; le reste était acheté par le gouvernement qui se chargeait de faire seul le commerce extérieur.

Dans un pays où les agents de l’État eussent été généralement fidèles, un tel système, si monstrueux qu’il paraisse, eût laissé du moins quelque latitude au paysan pour subsister, acquérir des bestiaux, et peut-être même faire des épargnes. Mais, il faut le répéter : dans tout l’Orient, ce qu’on rencontre le moins, c’est le désintéressement. La fraude s’opérait sur une large échelle par tous les intermédiaires qui se trouvaient entre le souverain et le cultivateur. Tous les produits que ce dernier apportait dans les magasins de l’État étaient dépréciés par l’agent chargé de les recevoir. On trompait le cultivateur par une fausse évaluation de la qualité et du prix courant de la denrée ; on le trompait encore sur le poids. Il y avait deux sortes de poids : les uns à l’entrée des produits dans les magasins, les autres à la sortie. Les premiers servaient à peser la récolte présentée, les autres à peser les marchandises qu’on livrait en payement de la partie de cette récolte achetée par l’administration : car le gouvernement payait en nature, et c’était un excellent moyen d’écouler à très-haut prix les produits très-inférieurs des manufactures que Méhémet-Ali cherchait à créer.

Il n’y eut donc jamais un pays où la suppression de la propriété fût plus complète. Non-seulement le fellah ne possédait point de terres, mais il n’avait pas la libre disposition des produits qu’il récoltait ; il n’était pas autorisé à les vendre à son gré ; il ne lui était pas permis d’en fixer le prix et d’en demander le payement en espèces.

Comment, avec un tel système, pouvait-on espérer de stimuler la nonchalance habituelle des habitants et d’exciter leur émulation ! Quel intérêt avaient-ils à étendre leurs cultures, à améliorer leurs champs, à les arroser, à les défendre, selon les cas, contre l’inondation ! Méhémet-Ali ne s’en préoccupait pas. Son but était la grandeur du pays, et il y subordonnait le bonheur des habitants.

Saïd-Pacha, sachant que l’un ne va pas sans l’autre, s’est efforcé d’abord de rendre meilleure la condition de son peuple par l’établissement d’un régime transitoire qui doit conduire à la constitution de la propriété particulière en Égypte. Chose qui ne s’était pas vue depuis l’origine de l’histoire : l’Égypte compte aujourd’hui presque autant de quasi-propriétaires qu’elle a de cultivateurs.

Dans chaque village, le vice-roi a fait faire une distribution des terres à ceux qui les cultivaient ; s’il ne leur a pas abandonné le fonds avec toutes les conséquences que nous attribuons à la propriété en Europe, il leur en livre la surface pour en user selon leur intérêt et à leur gré. Cette distribution a été consignée sur des registres qui font titres pour les cultivateurs. Leurs droits sont si bien établis et reconnus, qu’ils comportent celui d’aliéner ou d’acquérir. Chaque jour la vente et l’achat des terrains donnent lieu à des transactions très-nombreuses. Ce n’est pas exactement encore la propriété ; c’est au moins le droit d’user de la terre, droit exclusif pour le cultivateur et garanti tant que celui-ci paye ses contributions.

Il va sans dire que cette propriété de la terre, toute imparfaite qu’elle soit, entraîne la propriété des produits.

En parlant plus loin de la liberté que Saïd-Pacha a rendue au commerce, nous aurons occasion de publier quelques détails sur la manière dont les fellahs disposent aujourd’hui de leurs récoltes ; mais d’abord nous avons à exposer les mesures que le vice-roi a prises pour régulariser la perception de l’impôt. En effet, Saïd-Pacha, en accordant à son peuple la propriété des terres, n’aurait rien fait s’il n’avait, en même temps, dégrevé cette propriété de l’hypothèque que le gouvernement pouvait conserver sur elle, comme créancier des contributions arriérées dont le montant était énorme.

CHAPITRE IV

RÉGIME DES IMPOTS.

Le mode de payement des contributions nécessitait une prompte révision. Au temps de Méhémet-Ali, la contribution se payait en nature sur le produit des récoltes ; on sait comment l’impôt se trouvait considérablement augmenté par les fraudes de toute espèce qui se commettaient au détriment des cultivateurs, souvent sans l’aveu du gouvernement et au profit des agents intermédiaires.

Ce n’eût été rien encore si le fellah, ruiné par ces abus, ne se fût pas endetté ; mais loin de là ! les villages, à bien peu d’exceptions près, étaient arriérés dans le payement des contributions, à ce point qu’il leur eût été impossible de s’acquitter jamais, et que chaque année, au contraire, s’augmentait le montant de la créance de l’État. Mille causes tendaient à jeter le cultivateur dans la misère. La guerre était une des principales ; elle enlevait les bras les plus jeunes et les plus robustes ; souvent elle ne laissait que des forces insuffisantes pour la culture et pour le travail si important et si pénible de l’arrosage. Les terres étaient négligées, elles tombaient en friche ; mais l’État ne devait rien perdre. L’impôt était établi, non par individu, mais par village ; les habitants étaient solidaires les uns des autres ; et quand un d’entre eux devenait insolvable, la charge de ses contributions retombait sur les voisins.

Ainsi personne ne savait d’avance le montant de la somme dont il pourrait être redevable avant la fin de l’année.

Le chef du village, le cheik-el-beled, qui avait mission de faire rentrer l’impôt, épuisait, il est vrai, d’ordinaire, tous les moyens en son pouvoir pour obliger les vrais débiteurs à payer. Avec ou sans récolte, ils étaient forcés d’acquitter leur quote-part ; on vendait leur bétail, on les soumettait aux châtiments corporels, parfois à la prison. Pour y échapper le fellah, quand il avait vu disparaître ses dernières ressources, s’esquivait nuitamment. Un grand nombre trouvaient un refuge en Syrie, avant la conquête de ce pays par Méhémet-Ali ; ce fut même une des causes, ou plutôt un des prétextes d’une rupture définitive, alors que le pacha d’Égypte, ayant réclamé l’extradition de ses sujets fugitifs et n’ayant pas obtenu de réponse favorable, fit dire qu’il irait les chercher lui-même.

Des villages entiers se trouvaient dans la même situation que les particuliers ; l’impossibilité de payer l’impôt avec l’arriéré les conduisait à la ruine.

L’ordre de faire rentrer les contributions était expédié d’Alexandrie, du Caire ou de la ville d’Arabie qu’occupait le vice-roi. Le gouvernement transmettait l’injonction au fonctionnaire placé immédiatement après lui dans la hiérarchie de l’administration provinciale, elle arrivait par cette dernière entremise au cheik-el-beled. Chacune de ces autorités était responsable de l’exécution des ordres devant son supérieur immédiat ; les gouverneurs généraux, qui avaient le plus d’arriéré dans leurs gouvernements, tombaient en défaveur et étaient souvent remplacés.

Donc le cheik-el-beled assemblait les habitants de son village, accompagné du seraph, ou receveur ; il faisait connaître à ses administrés que le gouvernement avait besoin d’argent, et il leur demandait de spécifier la somme qu’ils pouvaient donner. Vainement la plupart des contribuables faisaient-ils observer qu’ils avaient acquitté leurs taxes. On leur répondait que le village était encore débiteur de la contribution des terrains en friche, délaissés par les pauvres et les fugitifs. D’ailleurs, l’arriéré n’existait-il pas ? L’arriéré, véritable tonneau des Danaïdes, gouffre sans fond et toujours béant. Bref, on en venait vite à la menace.

Les anciens se consultaient ; on supputait les ressources de chacun ; on offrait une somme. Le cheik-el-beled rejetait bien loin cette proposition comme insuffisante, et le débat ne se terminait que lorsque les anciens avaient doublé, triplé leur offre. Pour fournir cette contribution, les habitants aisés s’étaient appauvris à leur tour. Et pourtant il s’en fallait de beaucoup qu’ils eussent réussi à satisfaire le fisc et à libérer le village. Trop souvent une partie des sommes ainsi obtenues au moyen de l’intimidation était détournée en route et n’entrait pas dans les caisses du pacha !

Aussi la dette devenait de jour en jour plus considérable. Par suite, les habitants étaient exposés à des demandes continuelles pour lesquelles on ne consultait que les besoins du trésor et nullement les finances des contribuables et les besoins de la culture.

Les villages, placés sans cesse sous la menace de nouvelles poursuites ; incapables de se libérer ; volés par les fonctionnaires de tout ordre ; successivement appauvris, en arrivaient à se dépeupler. Puis un jour que le chef de canton transmettait au cheik-el-beled une nouvelle demande d’argent, il ne se trouvait plus dans le village que quelques femmes, quelques vieillards et un bien petit nombre de cultivateurs valides, tous hors d’état de satisfaire aux demandes du trésor. Alors le cheik-el-beled, terrifié de sa responsabilité, pressentant la disgrâce, le châtiment et la confiscation, profitait à son tour de la nuit pour disparaître ; combien de centres de population sont ainsi tombés après la dispersion de la plupart de leurs habitants !

Non pas que tous fussent réduits à une telle extrémité. Il y en avait de plus favorisés. Mais la plaie de l’arriéré qui faisait périr les uns, n’épargnait pas complétement les autres, et la dette des départements, à la mort de Méhémet-Ali, était montée à un chiffre énorme.

On sait que cette situation ne fut pas améliorée sous le règne d’Abbas Pacha.

Mais le premier soin de Mohammed-Saïd, à son avénement, fut d’apporter à ce mal extrême un remède radical.

Il fit d’abord table rase de tout le passé. Il accorda remise entière aux villages de tout l’arriéré des contributions. Et il ne s’en tint pas là. Son but étant de rendre plus prospère la condition du peuple, de régulariser la perception des impôts et d’encourager l’agriculture, il renonça au monopole, et, par conséquent, aux contributions en nature, chacun devant avoir désormais la faculté de vendre ses produits à son gré, c’est-à-dire de les échanger contre de l’argent. Mohammed-Saïd décréta le payement des impôts en numéraire. Cette révolution économique était fondamentale. La possession de l’argent est un commencement d’émancipation. Quand cesse, chez un peuple en servage, le mode barbare d’échanges en nature, on peut dire que ce peuple a fait un grand pas dans la voie de la civilisation. Quand il s’y joint le droit de propriété, la faculté d’acheter et de vendre librement, la possibilité de s’enrichir, on peut dire que ce même peuple est mis hors de page ! Il dépend de lui de prendre parmi les nations civilisées le rang qui convient à son caractère et à ses aptitudes.

Toutefois il y avait à ménager une transition. Ce n’était pas après de longues années d’un régime tout différent que les cultivateurs égyptiens pouvaient se trouver immédiatement en mesure de profiter du bienfait qui leur était accordé. La plupart, même parmi ceux qui jouissaient d’une aisance comparative, n’avaient pas d’argent. Avant qu’ils ne se fussent procuré du numéraire pour acquitter l’impôt, il fallait qu’un intervalle de temps se fût écoulé pendant lequel ils eussent produit une récolte, qu’ils l’eussent vendue et qu’ils en eussent obtenu le payement.

Saïd-Pacha, qui, dans tous ses actes, montre la plus grande sincérité et qui se dirige, non d’après le désir d’obtenir des applaudissements de l’étranger, mais en vue d’assurer à la population un bien-être véritable, avait prévu la difficulté, et il y avait, d’avance, porté remède. D’après ses ordres, des délais ou même des remises d’impôt pendant une année ont été accordés aux villages qui n’étaient pas en état de se mettre immédiatement au niveau du régime nouvellement inauguré.

Depuis lors, la contribution rentre régulièrement et sans peine dans les caisses publiques. La population regnicole est généralement industrieuse et économe. Elle a bien vite compris les avantages que le souverain lui faisait ; elle s’est mise sur-le-champ en mesure d’en profiter. Nous dirons plus loin, en parlant du commerce, quelles opérations lucratives on voit faire aujourd’hui à des fellahs à peine vêtus. Quant à l’impôt, on ne l’a jamais payé avec autant de facilité.

Le prince s’est montré d’ailleurs administrateur plein de prévoyance. Abandon d’arriéré, remise d’impôts, dégrèvements de toutes sortes seront bien vite compensés et au delà par l’augmentation des cultures. La régularité des recettes donne déjà au gouvernement la certitude d’un revenu sur lequel il n’était pas possible de compter, à l’époque de désordre et de déficit qui résultaient des malversations et de l’arriéré. Les malversations, du moins en cette matière, ne sont plus praticables puisque le montant total des recettes à opérer est connu et que la rentrée en doit être faite aux époques fixées. Quant à l’arriéré, il n’y en a plus. D’un autre côté, les terres qui étaient tombées en friche sont remises en culture ; la population ne cherche plus dans l’émigration un refuge contre des exactions qui étaient inévitables avec le précédent système.

La perception a été réglée, autant que possible, d’après le mode usité en France ; le cheik-el-beled reste à peu près étranger à ce service qui se fait au moyen de receveurs. Les cotes étant établies par avance et personnelles à chaque cultivateur, l’intermédiaire du chef de village est devenu inutile ; les taxes se payent mensuellement, et, de la sorte, les retards ne sont jamais assez considérables pour grever les cultivateurs d’un arriéré dont ils ne puissent aisément se délivrer. Du reste s’il arrivait que par suite de maladies, de négligence, d’épizootie ou autrement, tel ou tel habitant d’un village fût hors d’état de payer sa contribution dans l’année, il pourrait vendre sa portion de terre, et il ne manque pas, en ce moment, de gens en Égypte qui ont de l’argent pour s’agrandir. Inutile d’ajouter que les champs auxquels le bienfait de l’inondation a été refusé soit parce que la crue du Nil a été insuffisante, soit pour toute autre cause, obtiennent un dégrèvement. C’était un droit acquis également sous d’autres régimes, mais qui n’a pas toujours été suffisamment respecté.

En résumé, l’arriéré que Saïd-Pacha a sacrifié, et sacrifié sans réserve aucune, puisqu’il a jeté au feu tous les papiers qui y étaient relatifs, s’élevait à quatre-vingts millions de piastres ; c’était le sixième à peu près de ce que produisait annuellement le Myry ou impôt foncier sous Méhémet-Ali.

Cependant là ne s’est pas bornée la générosité de ce gouvernement réformateur. Dans l’intérêt de la liberté commerciale, il a aboli les octrois et les douanes intérieures. Ces impôts étaient une autre forme de vexation et une nouvelle entrave pour l’industrie des habitants.

Nous n’avons pas les éléments nécessaires pour établir ici ce que rapportaient à Méhémet-Ali et à son successeur Abbas les douanes intérieures, car le produit de celles d’Alexandrie, de Damiette et de Suez se trouve mêlé à celui des douanes du Caire, de Boulak, de Deraouy près d’Assouan dans les comptes que nous avons pu consulter. Ce que nous savons, c’est que la douane de Deraouy, qui était aussi la plus pernicieuse puisque son produit principal était le droit sur les nègres esclaves qu’on amenait de l’intérieur, donnait autrefois un revenu moyen de 250 bourses, ou 125 mille piastres. L’abolition de l’esclavage avait été décrétée par Méhémet-Ali. Mais cette mesure philanthropique n’avait jamais reçu d’exécution sérieuse. Le Pacha l’avait adoptée pour se conformer à l’opinion régnante en Europe ; c’était pure complaisance de sa part, et il n’avait pas eu l’intention de pousser les égards jusqu’à cesser de faire des esclaves parmi les populations nègres pour le recrutement de son armée, et pour le service des particuliers.

Mohammed-Saïd, agissant sous l’influence d’une éducation différente, n’a pas attendu que l’Europe lui demandât de faire cesser l’esclavage pour l’abolir complétement. A son avénement il a donné la liberté à tous ses sujets sans exception, et il n’y a plus en Égypte que des esclaves volontaires, c’est-à-dire ceux ou celles qui, attachant plus de prix au bien-être qu’à l’indépendance, se gardent bien de revendiquer leur liberté.

Depuis la suppression de l’esclavage et de la traite, la douane de Deraouy est tombée d’elle-même. D’autres douanes intérieures ont été supprimées. Le revenu qu’elles produisaient n’était d’ailleurs pas très-considérable.

Les octrois avaient plus d’importance. On devait payer un douzième ad valorem à l’entrée des villes. Cette taxe, déjà très-forte, était de beaucoup augmentée par la manière dont on la percevait. Le gouvernement la cédait à des apaltateurs, sorte de fermiers généraux qui se chargeaient d’en opérer le recouvrement. Leur avidité était grande et presque sans frein. On ne payait pas le droit à la porte des villes, au moment où la marchandise reconnue, les quantités vérifiées, la somme à prélever déterminée, l’importateur est encore libre de se soustraire à un impôt qui lui paraît trop élevé, en renonçant à franchir l’entrée. On acquittait les taxes à l’intérieur, alors que la marchandise, ayant franchi l’enceinte d’une ville et ne pouvant plus échapper au droit, se trouvait à la merci de l’apaltateur. Tous les genres de fraude et d’arbitraire étaient employés pour tirer du contribuable beaucoup plus qu’il ne devait. En réalité, les marchandises, au lieu du douzième, payaient le quart et même le tiers de leur valeur.

Les apaltateurs s’enrichissaient ; l’impôt, tout exorbitant et vexatoire qu’on l’avait rendu, ne produisait que fort peu ; le commerce était entravé.

Il fallait, ou bien réformer le système de perception, et Saïd l’essaya d’abord, ou supprimer l’impôt même. C’est à ce dernier parti que le vice-roi s’est définitivement arrêté.

CHAPITRE V

ÉTABLISSEMENT DE LA LIBERTÉ DU COMMERCE.

En changeant le mode de recouvrement de l’impôt, en substituant la perception en argent à la perception en nature, le vice-roi décrétait, par le fait, l’abolition du monopole qu’avait exercé Méhémet-Ali, et l’affranchissement de la culture et du commerce. Du moment qu’on exigeait de l’habitant le payement de ses contributions en espèces, il fallait de toute nécessité le laisser libre d’échanger ses produits contre de l’argent.

Dans la pensée de Saïd-Pacha, les deux réformes étaient la conséquence l’une de l’autre. Il les a opérées simultanément.

Nous ne reviendrons pas sur les abus du monopole tel que l’avait organisé Méhémet-Ali. Ce système a été souvent exposé, et nous-mêmes en avons rappelé les principaux traits. Le pacha en tirait un revenu considérable. Mais il entraînait la ruine infaillible des cultivateurs ; il eût fini même par les condamner à la famine, si les fellahs n’avaient pas été habitués à une grande frugalité et si leurs besoins n’avaient pas été très-faciles à satisfaire. Un paysan égyptien peut vivre sans dépenser plus de dix centimes par jour. La prodigieuse fertilité du sol, l’étendue des terres cultivables, contribuaient d’ailleurs à maintenir à flot les cultivateurs les plus industrieux. Mais il est incontestable que, sous un pareil régime, la population ne pouvait qu’être très-misérable.

Quant au but principal que poursuivait le souverain, et qui était de faire rendre à l’Égypte autant de produits agricoles qu’elle en pouvait donner, eu égard à la population, il était complétement atteint.

En effet, des terres laissées jusqu’alors sans culture étaient ensemencées ; des produits négligés sous le gouvernement des mameluks reparaissaient sur les marchés ; le cultivateur, n’importe sous l’empire de quelle influence, recommençait à travailler au delà de ce qu’il fallait pour suffire aux besoins de chaque jour. L’Europe apprenait à compter sur l’Égypte pour compléter ses approvisionnements en blés, graine de lin, sésame, cotons, indigos, etc. Le gouvernement du pays voyait ses revenus s’accroître énormément. L’Égypte reprenait sa place dans le monde. Les gouvernements tournaient les yeux de ce côté quand ils avaient à calculer les chances de renaissance et de durée de l’empire d’Orient.

Ce fut l’âge d’or des négociants européens établis à Alexandrie. Ceux qui surent se mettre bien en cour firent des bénéfices énormes en achetant au pacha les marchandises à un prix déjà fort avantageux pour celui-ci, mais bien inférieur encore à leur valeur sur les marchés d’Angleterre, de France et d’Autriche. D’après ce que nous avons dit du mode de perception des impôts et d’évaluation des récoltes versées par les cultivateurs dans les magasins du gouvernement, on comprend que des produits, livrés ainsi à vil prix, pouvaient supporter deux ventes : celle du pacha aux spéculateurs ; celle des spéculateurs au commerce d’Europe, et laisser encore, aux uns et aux autres, un bénéfice considérable.

Les choses allèrent ainsi jusqu’en 1838.

A cette époque un traité fut signé entre les puissances européennes et l’Empire ottoman. D’après ce traité, il fut convenu que désormais, chacun pourrait trafiquer librement dans toutes les possessions relevant de la puissance turque, à la condition de payer un droit de sortie qui fut fixé à 12 pour 100 de la valeur. Cette convention s’étendait implicitement à l’Égypte et ne tendait à rien moins qu’au renversement complet du système de monopole en vigueur dans les États de Méhémet-Ali.

Mais le vieux pacha n’était pas homme à renoncer si vite à un régime qui enrichissait son gouvernement. Précisément, à cette époque, il préparait son armée pour le grand coup qu’elle devait frapper en Syrie, sous la conduite d’Ibrahim. Ce n’était donc pas le moment de compromettre les finances du pays, ou du moins de les diminuer.

Il tourna la difficulté. Il allégua que les fellahs n’ayant pas d’argent pour payer les contributions, il se trouvait obligé de continuer à percevoir l’impôt en nature. Ce mode de payement le mettait dans l’obligation de continuer à recevoir les produits dans les magasins et à les vendre ; mais il fit une concession à l’esprit du traité, en cessant de céder ces produits à l’amiable. Il les mit à l’enchère.

Cette concession n’était qu’apparente ; le pacha continuait à s’entendre avec des négociants ; il leur vendait pour un prix, fixé à l’avance, les produits dont il disposait. On n’en faisait pas moins un simulacre d’enchères publiques. Les négociants qui avaient fait leurs conventions avec le vice-roi et qui avaient le mot d’ordre, poussaient les enchères assez haut pour écarter tous les concurrents. Les produits leur étaient donc adjugés ; mais le prix restait tel qu’il avait été réglé entre eux et le pacha. Méhémet-Ali croyait disposer ainsi de cette partie de ses ressources de la manière la plus avantageuse ; il évitait les hasards de l’adjudication publique tout en ayant l’air de la subir.

Abbas-Pacha aimait le monopole au moins autant que son grand-père ; mais sa politique était plus vulgaire et plus timide. Il rusait aussi, mais avec moins d’adresse et moins d’audace. Il aurait volontiers pressuré son peuple comme au temps des mamelucks et fait renaître tous les abus que Méhémet-Ali avait détruits, mais il ne l’osait qu’à demi de peur de léser d’une manière trop criante et trop dangereuse les intérêts européens qui sont engagés en Égypte et qu’un souverain malintentionné rencontrerait actuellement comme un obstacle à ses desseins.

D’ailleurs, dès qu’un pays commence à prospérer, dès que l’activité productrice s’y est développée, n’importe par quel moyen, la liberté d’acheter et de vendre lui devient aussi nécessaire que l’air aux plantes, la pente aux fleuves. Cette loi est d’autant plus forte que la puissance commerciale de ce pays est plus grande. L’Angleterre en fournit un éclatant exemple, puisque, ayant commencé par mettre son industrie et son commerce sous la tutelle d’un système protecteur des plus rigoureux, elle en est arrivée au libre échange.

En Égypte, sous Abbas-Pacha, l’édifice du monopole n’étant plus surveillé avec la même vigilance et la même autorité que sous le gouvernement de son prédécesseur, le commerce s’agita dans ses entraves ; il profita de toutes les issues ouvertes dans ses murs lézardées pour chercher l’air et la lumière. Le traité de 1838 l’y aida puissamment.

Ainsi, malgré l’élévation de l’impôt, malgré les exactions subalternes, des cultivateurs trouvaient le moyen de produire un surplus d’objets d’exportation qui donnait matière à des transactions libres et directes.

Des négociants grecs, français et autres, commençaient à expédier des agents dans l’intérieur avec mission d’acheter cet excédant aux habitants et de l’envoyer à Alexandrie. C’était la naissance d’un commerce qui a pris aujourd’hui une grande extension.

Ces opérations ne furent jamais vues d’un bon œil par le successeur immédiat de Méhémet-Ali. Il les contrariait sous main, mais n’osait les interdire, car l’Europe s’y trouvait mêlée. Des ordres secrets gênaient tous les mouvements des agents commerciaux envoyés dans l’intérieur du pays. Ainsi les gouverneurs défendaient de louer des embarcations pour le transport sur le Nil des produits achetés aux habitants.

Saïd-Pacha, loin d’imiter la conduite de son prédécesseur, est entré franchement dans la voie de l’émancipation du commerce égyptien. Il a levé toutes les barrières qui pouvaient entraver le développement des transactions. Le régime qu’il a établi peut être exposé en peu de mots :

Liberté de cultiver les produits que chaque propriétaire, chaque paysan juge devoir donner le plus de bénéfice ;

Liberté de vendre sa récolte à tout acquéreur, d’en fixer le prix et d’exiger la contre-valeur en espèces ;

Liberté de transporter les produits par tous les moyens et par toutes les voies ;

Abolition des douanes intérieures, qui entravaient et surchargeaient de frais la circulation des marchandises.

Ce régime, sincèrement adopté et maintenu avec toute la loyauté et la fermeté nécessaires, a donné des résultats déjà très-remarquables.

Depuis 1838, le commerce extérieur d’Alexandrie a suivi une progression constante. L’augmentation a été de 15 pour 100 en 1838, de 41 pour 100 en 1839, de 78 pour 100 en 1840.

En 1841, le mouvement commercial du port d’Alexandrie, entrée et sortie, était de 81,173,050 de francs.

Dix ans plus tard, il s’élève à près de 103,000,000 de francs. En 1852, il a atteint 121,000,000 de francs ; en 1854, 123,261,964 de francs ; en 1855, 168,301,886 de francs ; en 1856, 183,901,913 de francs.

Ces résultats, déjà fort satisfaisants, ne sont rien auprès de ce qu’on a le droit d’attendre d’une terre aussi fertile que l’Égypte, pour peu qu’on continue à laisser les cultivateurs libres de produire et libres d’exporter comme aujourd’hui. Dans cet admirable pays, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le reste va de soi.

L’activité commerciale a pris en Égypte un tel développement qu’il y aurait déjà lieu d’en arrêter les excès. La spéculation, sur la place d’Alexandrie, a les allures fiévreuses qui la caractérisent dans quelques grandes villes de l’Europe. Là, comme sur notre continent, des fortunes s’élèvent et disparaissent avec une rapidité féerique. On achète sur parole des produits dont on ne prend jamais livraison et qu’on cherche à revendre avec bénéfice.

Ce bouillonnement à la surface n’empêche pas que le fleuve ne coule à pleins bords avec calme et profondeur. Ce que le commerce fait pénétrer chaque jour de bien-être dans l’intérieur de l’Égypte, ce qu’il y répand d’aisance est incalculable. Il y sème aussi des idées d’ordre, de travail ; il y encourage les progrès de la culture. Les premiers personnages de l’Égypte se livrent avec ardeur aux exploitations agricoles, et, à leur tête, on doit citer l’héritier présomptif du vice-roi, Achmet-Pacha.

La transformation est si grande, que le commerce intérieur passe déjà dans les mains des habitants du pays qui finiront par en disposer entièrement. Leur connaissance parfaite de la langue et des usages locaux, leur sobriété, leur économie sévère, rendent leur concurrence écrasante pour les agents des négociants européens.

Aujourd’hui, la plupart des barques chargées de grain, de coton et autres denrées qu’on voit passer sur le canal Mahmoudiéh, à destination d’Alexandrie, sont frétées et même conduites par des habitants qui ont acquis directement ces produits des cultivateurs dans l’intérieur de l’Égypte, et qui les livrent aux négociants européens d’Alexandrie avec un bénéfice notable. Ces achats sont toujours payés comptant, en espèces. Des échanges opérés dans de telles conditions sont nécessairement très-profitables aux habitants. Pendant mon séjour à Alexandrie, au mois de décembre 1856, un des négociants les mieux placés de cette ville me disait qu’il venait de faire compter, en échange de marchandises, quatre cents guinées en or, ou dix mille francs, à l’une de ces femmes indigènes qui marchent pieds nus et sont misérablement vêtues d’une blouse de coton teinte en bleu.

Le vice-roi, en assurant de telles ressources au peuple placé sous son autorité, a mérité non-seulement la reconnaissance de ses sujets, mais aussi l’estime de l’Europe. Il n’a, d’ailleurs, laissé subsister aucune trace du système qu’il s’était proposé de changer ; il l’a réformé dans toutes ses ramifications.

Considérant que la liberté et la rapidité de la circulation sont essentielles au développement de la production et du commerce, il avait aboli, comme nous l’avons dit, toutes les douanes intérieures. Il a continué son œuvre en supprimant un autre genre de monopole également très-nuisible. C’est celui dont la navigation de la mer Rouge était devenue l’objet.

Autrefois le gouvernement égyptien avait établi à Suez une règle, d’après laquelle les bateaux ne pouvaient sortir du port que par ordre de numéros. Tant que le numéro 1 n’avait pas terminé son chargement, ou n’était pas prêt à partir, le numéro 2 était obligé d’attendre, et ainsi de suite. Les expéditeurs de marchandises pour la mer Rouge, pour peu que l’envoi en fût urgent, étaient donc obligés d’en passer par toutes les conditions qu’il plaisait au patron du bateau, portant le numéro 1, de leur imposer.

Ainsi les marchandises avaient à supporter soit un fret excessif, soit des retards ruineux.

Mohammed-Saïd a supprimé ce règlement barbare. Maintenant on charge les bateaux à fret quand on peut ; on les expédie quand on veut : les règlements du port n’ont rien qui puisse ralentir les mouvements de la navigation, et le fret, livré à la libre concurrence, a diminué sensiblement.

Ce prince a donc adopté, en économie politique, le principe diamétralement opposé à celui que son père avait établi et maintenu pendant toute la durée de son administration. Est-ce à dire que sa conduite comporte le blâme de celle qu’a suivie Méhémet-Ali ? Nullement. Saïd-Pacha ne fait, à notre avis, que compléter avec discernement l’œuvre du fondateur de sa race. Quand celui-ci a pris en main l’administration de l’Égypte ; ruinée et découragée, il a compris que la liberté serait une nourriture trop forte, un air trop vif pour l’agriculture et le commerce agonisants ; il les a soignés en malades qui périssaient s’ils étaient abandonnés à la seule opération de la nature.

La guérison a été complète en très-peu de temps. Le corps était sain. L’agriculture sur les bords du Nil, ayant été, dès l’antiquité, pratiquée avec intelligence et avec fruit ; le commerce ne demandant qu’à naître dans un pays où la production est infiniment plus abondante que la consommation, l’Égypte a pu être soustraite au régime restrictif qui lui avait été imposé, non-seulement sans danger, mais avec un grand profit.

S’il est vrai que Méhémet-Ali ait utilisé, dans un intérêt purement financier et pour alimenter la guerre, le monopole qu’il avait établi, il n’est pas moins certain que ce monopole a tendu à la régénération de l’industrie agricole en Égypte. Saïd-Pacha n’a donc fait que réaliser les vues d’avenir de son père, en donnant à cette industrie le plus grand essor possible par l’établissement du nouveau régime commercial.

Pour comprendre que telle était la vraie manière d’exécuter les desseins paternels, pour saisir le moment où l’abolition du monopole était devenue nécessaire, pour aborder sans hésitation cette grande épreuve, il fallait avoir la pénétration d’esprit et de désir du bien qui ont manqué complétement à Abbas-Pacha, mais dont, au contraire, le vice-roi actuel a donné des preuves réitérées.

CHAPITRE VI

INSTRUCTION PUBLIQUE.

L’œuvre réformatrice qui a donné à l’Égypte un meilleur système d’administration et de propriété se complète par les mesures destinées à développer les aptitudes diverses de la population égyptienne, soit en cultivant son esprit, soit en ouvrant à son activité la carrière des grands travaux industriels.

Quel système d’instruction publique fallait-il adopter ? Question délicate que l’expérience seule pourra résoudre.

Il est plus facile de civiliser la barbarie complète que de substituer les principes d’une civilisation supérieure à une civilisation imparfaite qui a pour elle l’autorité des âges et l’appui de la religion. Par exemple, l’œuvre des missionnaires est assez féconde parmi les peuplades de l’Océanie ; mais elle est très-ingrate au sein de l’empire chinois, et le zèle des sociétés bibliques n’a jamais pu l’exercer avec quelques chances de succès sur les millions de sujets anglais qui peuplent les Indes orientales.

Méhémet-Ali, qui avait senti la nécessité de faire de larges emprunts à notre organisation sociale, s’était donné une tâche très-difficile, parce qu’il avait à réformer un ordre de choses raisonné, consacré par la tradition et l’usage ; mal réglé sans doute, mais constitué d’après un certain ordre d’idées parfaitement arrêtées. Sa mission était d’autant plus épineuse que notre civilisation est fille du christianisme, et, par conséquent, faite pour blesser bien des préjugés musulmans.

Méhémet-Ali a réussi en partie. Il a changé les œuvres, il n’a pas pu modifier les idées. Tout ce qu’on pouvait obtenir de l’obéissance extérieure, il l’a obtenu ; mais les esprits sont restés rebelles ; les volontés se sont senties opprimées. Il a vaincu la révolte que la population avait tentée pour s’opposer à la création d’une armée régulière ; il s’est défait, par le sabre, de prétoriens redoutables ; il a façonné ses troupes à la discipline de nos armées ; il a créé des fonderies, des arsenaux, des manutentions ; il a fait exécuter des travaux de toute sorte, et, jusque dans son administration civile, il a établi des formes tout européennes ; mais il n’a jamais pu changer le fond des âmes, détourner le cours des idées, et les mettre en harmonie avec les institutions qu’il importait d’Occident. Toutes ses réformes ont eu pour instruments des étrangers, et il est resté, pendant tout son glorieux règne, presque le seul musulman de son empire qui eût l’intelligence profonde de la supériorité de nos lumières.

D’autres tentatives de réformes ont échoué de la façon la plus signalée ; ce sont celles qui s’adressaient à l’esprit des populations. Des établissements nombreux d’instruction publique ont été créés ; un système d’éducation a été organisé ; les branches les plus variées des connaissances humaines ont été enseignées ; on a réuni des élèves, auditeurs attentifs en apparence, mais dont l’esprit était bien loin. Tous ces efforts n’ont rien produit. C’était une semence exotique, jetée sur un terrain mal préparé. Elle n’a pas fructifié. Les familles ont considéré l’obligation d’envoyer les enfants aux écoles, à peu près du même œil qu’elles envisageaient la nécessité de les envoyer à l’armée. On en a vu qui mutilaient les enfants, dans l’espoir qu’ils seraient ensuite regardés par le gouvernement comme impropres à entrer dans les établissements d’instruction publique. Et pourtant les élèves y étaient bien logés, bien nourris et même payés !

Notes in this chapter

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