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L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha

INTRODUCTION

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[Décoration]
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QUELQUES MOTS SUR LE PASSÉ DE L’ÉGYPTE

Avant de parler de l’état actuel de l’Égypte, nous croyons qu’il n’est pas hors de propos de jeter un rapide coup d’œil sur son passé. Nous n’avons pas la prétention, comme on se l’imagine bien, de faire ici une histoire dont les hiéroglyphes, qu’on commence à déchiffrer d’hier, nous conservent et nous cachent encore les principaux documents. Mais sans se faire historien, on peut rappeler quelques souvenirs utiles. Il faut qu’on se dise toujours, quand on s’occupe de l’Égypte de Méhémet-Ali et de Mohammed-Saïd, que c’est aussi le pays dont l’antiquité vénérable a devancé de plusieurs milliers d’années l’antiquité même de la Grèce ; et que ce pays a subi, depuis qu’il a perdu son indépendance originelle, huit ou dix conquêtes successives.

Nous passerons très-légèrement sur tous ces faits, où nous ne viserons même pas à rien dire de nouveau ; nous insisterons un peu davantage sur les temps modernes, et notamment sur les événements de 1840 ; mais nous trouvons ce résumé indispensable, et nous le commençons sans un plus long préambule.

Il paraît bien, si l’on en croit toutes les traditions indigènes et étrangères, que les premiers habitants de l’Égypte, descendus probablement de l’Éthiopie, occupèrent la Thébaïde (haute Égypte), qui fut d’abord gouvernée par les dieux du premier, du second et du troisième ordre, c’est-à-dire en leur nom, par les prêtres de ces divinités.

La fondation de This, de Thèbes, d’Éléphantine, date de l’administration de ces grands-prêtres. C’est à la même époque que remonte, chez les Égyptiens, l’introduction de l’agriculture, des cérémonies religieuses, de l’écriture, de la musique et de l’astronomie, dont la tradition populaire attribue l’invention à Osiris et à Isis.

Ménès, le Misraïm de la Bible, originaire de This, substitua le pouvoir royal au gouvernement théocratique. C’est le premier roi connu de la première des vingt-six dynasties qui régnèrent sur l’Égypte, jusqu’à l’invasion des Perses. Ménès gouverna la province de Thèbes, la seule partie du sol égyptien qui ne fût pas alors couverte par les eaux du Nil ou de la mer. Il détourna le cours du fleuve et convertit en terre ferme un vaste emplacement où il jeta les premiers fondements de Memphis.

Il est jusqu’à présent bien impossible de fixer une date précise au règne de Ménès. Quelques savants le font remonter à l’an 3867 avant Jésus-Christ ; d’autres pensent que ce premier roi régna 2450 ans avant notre ère, c’est-à-dire plus d’un siècle avant qu’Assur et Nemrod, mentionnés par la Bible, n’eussent fondé Babylone et Ninive.

Une longue suite de rois succéda à Ménès, et la civilisation se développa de siècle en siècle. C’est sous la troisième dynastie, d’après Champollion, que furent bâties les pyramides encore existantes de Dakschour et de Sakkarah, les plus anciens monuments du monde connu. Les pyramides de Gizeh sont les tombeaux des trois premiers rois de la cinquième dynastie, nommés Souphi Ier, Sensaouphi et Miankhéri, le Mycérinus des Grecs. Seize dynasties ou familles se succédèrent les unes aux autres ; les unes continuèrent à gouverner Thèbes et les nomes de This, d’Éléphantine et de Memphis ; les autres dominèrent sur les principautés nouvelles qui s’élevèrent dans la basse Égypte, à Diospolis et à Tanis. Ces dernières principautés prirent naissance à mesure que le Delta fut conquis sur la mer, rehaussé et converti en terre ferme par les dépôts du Nil et par les travaux des rois, imitateurs de Ménès. Au nombre des successeurs de ce prince, on trouve huit rois éthiopiens, ce qui prouve les nombreux rapports qui existèrent dans les temps anciens entre l’Éthiopie et l’Égypte.

L’Égypte était déjà puissante et forte ; elle exécutait même de grandes entreprises militaires au dehors.

Des peuples barbares, qui étaient nomades ou pasteurs, firent plus tard une invasion en Égypte, s’en emparèrent, et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage. Une partie de ces barbares s’établirent dans l’Égypte après l’avoir soumise, et fondèrent la dynastie des rois-pasteurs (17e). C’est sous le quatrième de ces chefs étrangers, qui prirent le titre de Pharaons, nom attribué depuis lors à tous les rois d’Égypte, que Joseph, fils de Jacob, devint premier ministre, et attira en Égypte, dans la terre de Gessen, la famille de son père, destinée à devenir la souche de la nation juive.

Cette terre de Gessen est ce qui s’appelle aujourd’hui l’Ouadée-Toumilat.

Avec le temps, diverses parties de l’Égypte supérieure parvinrent à s’affranchir du joug des étrangers ; et à la tête de cette résistance parurent des princes descendants des rois égyptiens que les barbares avaient détrônés. Après des guerres sanglantes, les Pharaons thébains réussirent à chasser les pasteurs de la moyenne Égypte et du Delta, reconstituèrent sous leur autorité l’Égypte entière, et fondèrent la dix-huitième dynastie, qui marque l’ère la plus brillante dans l’histoire de l’Égypte.

C’est à cette époque que se rapportent les plus beaux des grands monuments qui subsistent encore aujourd’hui à Thèbes.

Aménophis III envahit l’Abyssinie et le Sennaar.

Sous Sésostris le Grand (Rhamsès), ainsi que l’attestent les inscriptions hiéroglyphiques, le royaume d’Égypte dominait, comme sujets ou tributaires, l’Abyssinie, la Nubie, le Sennaar, le Soudan, la Syrie, l’Arabie, l’empire de Babylone et de Ninive, une grande partie de l’Asie Mineure et des îles de l’Archipel, parmi lesquelles Chypre et plusieurs provinces de la Perse. En même temps, Sésostris affranchit, dit-on, le peuple jusque-là esclave, et donna à chacun de ses sujets une portion de terre à la charge d’une redevance annuelle.

« Alors, dit Champollion dans un Mémoire historique remis par ce savant égyptologue à Méhémet-Ali, existaient des communications suivies et régulières entre l’empire égyptien et celui de l’Inde. Le commerce avait une grande activité entre ces deux puissances, et les découvertes qu’on fait journellement dans les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en bois de l’Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de l’Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que l’antique Égypte entretenait avec l’Inde, à une époque où tous les peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore tout à fait barbares. Il est impossible d’ailleurs d’expliquer le nombre et la magnificence des anciens monuments d’Égypte, sans trouver dans l’antique prospérité commerciale de ce pays la principale source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce, avant que Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmor (Palmyre) et Bagdad, villes toutes du voisinage de l’Égypte, héritassent successivement de ce bel et important privilége.

Quant à l’état intérieur de l’Égypte à cette grande époque, tout prouve que la politique, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut degré d’avancement.

Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements, administrés par des fonctionnaires, de divers degrés, d’après un code complet de lois écrites.

« La population s’élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept au plus. Une partie de cette population spécialement vouée à l’étude des sciences et au progrès des arts, était chargée en outre des cérémonies du culte, de l’administration de la justice, de l’établissement et de la levée des impôts, invariablement fixés d’après la nature et l’étendue de chaque portion de propriété mesurée d’avance, et de toutes les branches de l’administration civile. C’était la partie instruite et savante de la nation : on la nommait la Caste sacerdotale. Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées par des membres de la famille royale.

« Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C’est dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l’État, et qui formaient la Caste militaire, que s’opéraient les conscriptions et les levées de soldats ; elles entretenaient régulièrement l’armée égyptienne sur le pied de cent quatre-vingt mille hommes. La première, mais la plus petite des divisions de cette armée était exercée à combattre sur des chars à deux chevaux ; c’était la cavalerie de l’époque, la cavalerie proprement dite n’existait pas alors en Égypte. Le reste formait des corps de fantassins de différentes armes, savoir : les soldats de ligne, armés d’une cuirasse, d’un bouclier, d’une lance et de l’épée ; et les troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manœuvres régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par compagnies ; leurs évolutions s’exécutaient au son du tambour et de la trompette.

« Le roi déléguait pour l’ordinaire le commandement des différents corps à des princes de sa famille.

« La troisième classe de la population formait la caste agricole. Ses membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme propriétaires, soit comme fermiers. Les produits leur appartenaient en propre et on prélevait seulement une portion destinée à l’entretien du roi, et à l’entretien des castes sacerdotale et militaire. Cela formait le principal et le plus certain des revenus de l’État.

« D’après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au moins de 6 à 700 millions de notre monnaie.

« Les artisans, les ouvriers de toute espèce et les marchands composaient la quatrième classe de la nation : c’était la caste industrielle, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi par ses travaux à la richesse et aux charges de l’État.

« Les travaux de cette caste élevèrent l’Égypte à son plus haut point de prospérité. Tous les genres d’industrie furent en effet pratiqués par les anciens Égyptiens ; et leur commerce avec les autres nations plus ou moins avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris un grand développement.

« L’Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que l’industrie de l’Inde et de l’Europe exécute aujourd’hui de plus parfait. Les métaux, dont l’Égypte ne renferme aucune mine, mais qu’elle tirait des pays tributaires ou d’échanges avantageux avec les nations indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets de luxe et de parure recherchés à l’envi par tous les peuples voisins. Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie et d’émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de papyrus ou papier formé des pellicules intérieures d’une plante qui a cessé d’exister depuis quelques siècles en Égypte. Les anciens Arabes la nommaient Berd ; elle croisait principalement dans les terrains marécageux, et sa culture était une source de richesses pour ceux qui habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaleh ou Tannis.

« Les Égyptiens n’avaient point un système monétaire semblable au nôtre. Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention ; mais, pour les transactions considérables, on payait en anneaux d’or pur, d’un certain poids et d’un certain diamètre, ou en anneaux d’argent d’un titre et d’un poids également fixes.

« Quant à l’état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions essentielles nous manquent encore. L’Égypte avait une marine militaire composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un certain essor, quoiqu’il soit à peu près certain que le commerce et la navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un petit peuple tributaire de l’Égypte, et dont les principales villes furent Sour, Saïde, Beyrouth et Acre.

« Le bien-être intérieur de l’Égypte était fondé sur le vaste développement de son agriculture et de son industrie. On découvre à chaque instant dans les tombeaux de Thèbes et de Sakkarah des objets d’un travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation ancienne ni moderne n’a porté plus loin que les vieux Égyptiens la grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration.

« Telle fut l’Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité date de l’époque des derniers rois de la dix-huitième dynastie, à laquelle appartient Rhamsès le Grand ou Sésostris. Les sages et nombreuses institutions de ce souverain, terrible à ses ennemis, doux et modéré envers ses sujets, en assurèrent la durée.

« Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent en grande partie ses conquêtes ; le quatrième d’entre eux, nommé Rhamsès-Méiamoum, prince guerrier et ambitieux, les étendit encore davantage. Son règne entier fut une suite d’entreprises heureuses contre les nations les plus puissantes de l’Asie. Ce roi bâtit le beau palais de Médinet-Habou à Thèbes, sur les murailles duquel on voit encore sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les batailles qu’il a livrées sur terre ou sur mer, le siége et la prise de plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses lointaines expéditions.

« Ce conquérant paraît avoir perfectionné la marine militaire de son époque.

« Les Pharaons qui régnèrent après lui, firent jouir l’Égypte d’un long repos. Pendant ces temps d’une tranquillité profonde, l’Égypte, tout en laissant s’assoupir l’esprit guerrier et conquérant qui l’avait animée sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie. Mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause des progrès de la civilisation qui s’étaient effectués dans plusieurs de ces contrées par leur liaison même avec l’Égypte, celle-ci ne pouvant plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces militaires excessif et hors de toute proportion.

« Un nouveau monde politique s’était en effet formé autour de l’Égypte. Les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone. Ceux-ci visant à dépouiller l’Égypte d’importantes branches de commerce, lui disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du commerce des deux puissances rivales, passaient d’un parti à un autre suivant l’intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue ; il ne s’agissait de rien moins que de l’existence commerciale de l’un ou l’autre de ces puissants empires.

« Les expéditions militaires du Pharaon Chéchonk Ier, et celles de son fils Osorkon Ier, qui parcoururent l’Asie occidentale, maintinrent, pendant quelque temps, la suprématie de l’Égypte. Elle eût pu jouir longtemps du fruit de ces victoires, si une invasion des Éthiopiens, ou Abyssins, n’eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts furent inutiles. Sabacon, roi des Éthiopiens, s’empara de la Nubie, et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les peuples barbares de l’Afrique. L’Égypte succomba, après une lutte dans laquelle périt son Pharaon Bok-Hor, le Bocchoris des Grecs. »

Tel est le brillant tableau tracé par Champollion. Il en a tiré tous les détails des monuments égyptiens. Ce sont les hiéroglyphes, interprétés par lui, qui ont fourni tous ces renseignements incontestables. L’histoire doit en admettre la parfaite authenticité ; et les découvertes que chaque jour amène ne font que confirmer tout ce qu’a dit Champollion.

Nous continuons notre récit et nous passons à des temps moins heureux pour l’Égypte.

Le roi Sabacon fonda la vingt-cinquième dynastie (éthiopienne), qui dura cinquante ans.

Une révolution fomentée par un prêtre, Séthos, chassa ces étrangers. Le pays fut divisé pendant quelque temps, jusqu’à Psamméticus Ier, de la vingt-sixième dynastie appelée Saïte, parce qu’elle était originaire de la ville de Saïs. Ce prince régna glorieusement de l’an 656 à l’an 617 avant Jésus-Christ. Il ouvrit les portes de l’Égypte aux marchands étrangers, et particulièrement aux Grecs.

Mais il mécontenta la caste militaire, en grande partie composée d’Égyptiens du sud ou Éthiopiens, qui se retirèrent en Éthiopie.

Néchao ou Néchos, fils de Psamméticus, expédia, selon Hérodote, une flotte pour faire le tour de l’Afrique, et reprit les travaux du canal de communication, dès longtemps commencé, entre la Méditerranée et la mer Rouge.

Amasis, courtisan couronné par les soldats égyptiens en révolte, gouverna pendant quarante-deux ans. Son règne fut heureux et paisible ; le commerce reprit un grand essor, et les richesses affluaient en Égypte. Ce n’est pas qu’elle fût forte par elle-même, ni qu’elle eût reconquis par les armes son influence au dehors ; mais, dans ce temps-là, les rois de Babylone cessaient de menacer l’Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul chef, Cyrus, qui attaqua l’Assyrie et en fit graduellement la conquête, terminée par la prise et l’asservissement de Babylone.

Dès ce moment, Amasis prévit la fin prochaine de la monarchie égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de l’armée nationale presque désorganisée par l’inhabileté de ses prédécesseurs. Sous l’un d’eux, la presque totalité de la caste militaire, plus de cent mille soldats égyptiens, jaloux des priviléges accordés à des milices grecques, avaient quitté leurs garnisons, et, abandonnant leur patrie, avaient passé les cataractes pour aller se fixer en Éthiopie.

Amasis mourut au moment où les armées de la Perse s’ébranlaient pour envahir l’Égypte. Sous la conduite de Cambyse, fils de Cyrus (525), elles se présentèrent devant Péluse, clef de l’Égypte. Là se livra une grande bataille. Les Égyptiens firent preuve de beaucoup de courage ; mais, accablés par le nombre, ils furent vaincus. Cette journée mit fin à l’indépendance de l’Égypte. Vainqueur à Péluse, Cambyse prit Memphis, entra dans Thèbes, dont il mutila les monuments ; il poursuivit sa marche victorieuse jusqu’à ce que les sables du désert d’Ammon, probablement celui de Korosko, eussent englouti son armée, qu’il avait eu l’imprudence d’y lancer.

Les rois de Perse livrèrent l’Égypte au gouvernement des Satrapes. Pendant cette période, les arts dégénérèrent ; les traditions scientifiques se perdirent ; les campagnes, écrasées d’impôts, se dépeuplèrent ; les villes devinrent désertes.

Cette ère de désordre dura jusqu’à l’invasion grecque, en 331 avant Jésus-Christ. Alexandre parut comme un sauveur en Égypte, et fonda la ville d’Alexandrie, destinée à une si grande fortune. A la mort d’Alexandre, et quand son vaste empire fut partagé entre ses généraux, l’Égypte échut à Ptolémée, fils de Lagus, fondateur de la dynastie des Lagides (31e). La conquête grecque est déjà la troisième au moins après celle des Perses et celle des Pasteurs.

La fin des Ptolémées est marquée par une série presque continue de rivalités haineuses entre des branches collatérales, d’intrigues nouées à Rome, dénouées à Alexandrie, de guerres sans issue, de complots et de meurtres. Vers les dernières années de cette période, l’influence grecque s’efface devant celle du peuple romain. Les proconsuls commencent à y paraître. C’est sous la fameuse Cléopâtre qu’eut lieu ce changement. Tour à tour la protégée de César et d’Antoine, Cléopâtre avait, sur l’ordre de César, enlevé la couronne à son frère Ptolémée-Denys ; et par le poison elle s’était débarrassée d’un autre frère, son associé au trône et son mari comme le premier. Restée souveraine maîtresse de l’Égypte, sous la protection du triumvir, elle fut accusée quelques années plus tard, par Antoine, d’avoir fourni des secours aux meurtriers de César. Mais elle parvint à séduire son juge. Antoine, captivé par la beauté de cette princesse, sacrifia à son amour l’empire du monde. C’est dans le but de lui plaire qu’il répudia sa femme Octavie, sœur d’Octave, qui prit les armes pour venger cet affront. Vaincu à Actium, Antoine se réfugia en Égypte ; et, ne conservant plus d’espoir de sauver une cause si honteusement perdue, il se perça de son épée. Cléopâtre suivit son exemple en se donnant la mort, pour échapper au triomphe et à la vengeance d’Octave. Avec cette princesse finit la dynastie des Lagides, et le royaume de Ptolémée fut réduit en province romaine.

Sous la dynastie des Ptolémées, l’Égypte eut la gloire de devenir l’asile et le centre des lettres et des sciences, qui s’éteignaient peu à peu en Grèce, et que Rome n’avait point encore recueillies. L’école dite d’Alexandrie tient une place brillante dans les annales de l’esprit humain ; elle a produit plusieurs hommes de génie et une foule de savants, d’astronomes, de mathématiciens, de grammairiens, de poëtes, d’orateurs, de philosophes, etc., etc.

Politiquement, l’Égypte n’a guère d’autre histoire pendant six siècles que celle de la maîtresse du monde. Quand l’empire romain fut divisé, elle devint une annexe de l’empire d’Orient, et releva de Constantinople.

Mais, avec l’introduction du christianisme, un double pouvoir s’y établit, celui du préfet de Rome ou de Byzance et celui du patriarche. Souvent ces deux pouvoirs luttaient ensemble. L’esprit du temps était tout entier à la controverse religieuse, et l’Égypte prit une part plus active qu’aucun autre pays à ces querelles de dogmes et de rites. Elle avait eu son école d’où était sortie la version de la Bible, dite des Septante ; elle eut sa Thébaïde qui se peupla d’anachorètes fervents et nombreux. Cet état dura jusqu’au règne d’Héraclius (610-641), qui devait terminer pour l’Égypte la période de l’occupation romaine.

Mahomet venait de paraître, et, avec lui, cette propagande irrésistible qui allait répandre l’islamisme sur l’Orient presque tout entier.

L’Égypte était depuis longtemps fatiguée de la domination byzantine. Partagée entre deux factions, sa population se composait de Coptes[1] ou Jacobites, et de Grecs ou Melchites. Aussi, lorsque Amrou, lieutenant du calife Omar, prince des fidèles, deuxième successeur du prophète, vint envahir ce pays à la tête d’une armée nombreuse, l’an 639 de J.-C., il ne rencontra qu’une faible résistance. A peine assiégée, l’ancienne Memphis se rendit. Les Coptes, pour se venger des Grecs Melchites, s’empressèrent d’en ouvrir les portes. La Babylone d’Égypte capitula. Il ne restait plus qu’Alexandrie, ville littorale et par conséquent plus grecque que copte. Le patrice, qui commandait la place pour l’empereur Héraclius, ne se rendit qu’après une résistance de quatorze mois, dans laquelle 20,000 hommes périrent.

Alexandrie conquise livrait toute l’Égypte aux califes. Amrou y fut leur premier représentant. Il organisa le pays ruiné par les taxes exorbitantes des empereurs d’Orient, fonda la ville de Fostat (Vieux Caire), et creusa de nouveau l’ancien canal des Pharaons, communiquant du Nil à la mer Rouge.

Le calife Omar avait écrit à Amrou : « Amrou, fais-moi de l’Égypte une peinture assez exacte pour que je me figure voir de mes propres yeux cette belle contrée. »

Amrou lui répondit :

« O prince des fidèles, imagine un désert aride et une campagne magnifique au milieu de deux montagnes, dont l’une a la forme d’une colline de sable, et l’autre, du ventre d’un cheval étique, vu du dos d’un chameau. Voilà l’Égypte ! Toutes ses productions et toutes ses richesses, depuis Assouan jusqu’à Memphis et à la mer, viennent d’un fleuve béni qui coule avec majesté au milieu du pays. Le moment de la crue et de la retraite des eaux y est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune. Il y a une époque de l’année où toutes les sources de l’univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les assujettit envers lui. Alors, les eaux augmentent, sortent de leur lit et couvrent toute la surface de l’Égypte pour déposer un limon productif. Il n’y a plus de communication d’un village à l’autre que par le moyen de barques légères aussi nombreuses que les feuilles du palmier. Lorsque arrive enfin le moment où ses eaux cessent d’être nécessaires à la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que la nature lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu’il a caché dans le sein de la terre. Un peuple protégé du ciel, et qui, comme l’abeille, ne semble destiné qu’à travailler pour les autres sans profiter lui-même du prix de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre et y dépose des semences, dont il attend la fécondité de la clémence de cet être qui fait croître et mûrir les moissons. Le germe se développe, la tige s’élève, l’épi se forme par le secours d’une rosée qui supplée aux pluies et qui entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante récolte succède tout à coup la stérilité. C’est ainsi, ô prince des fidèles, que l’Égypte offre tour à tour l’image d’un désert poudreux, d’une plaine liquide et argentée, d’un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte et ondoyante, d’un parterre orné de fleurs variées et d’un guéret couvert de moissons jaunissantes. Béni soit le créateur de tant de merveilles ! Trois choses, ô prince des fidèles, contribuent essentiellement à la prospérité de l’Égypte : la première, de ne point adopter légèrement des projets inventés par l’avidité fiscale et tendant à accroître l’impôt ; la seconde, d’employer le tiers des revenus à l’entretien des canaux, des ponts et des digues ; la troisième, de ne lever l’impôt qu’en nature sur les fruits que la terre produit. Salut ! »

Pendant toute la domination arabe, le pays fut régi par une administration analogue à celle que les Romains y avaient organisée. Les chefs de l’islamisme envoyaient en Égypte des lieutenants, espèce de proconsuls, avec une garde prétorienne ; et, dans la crainte qu’une longue jouissance ne leur inspirât des pensées d’usurpation, ils avaient soin de changer souvent les représentants de leur autorité. Des mutations si fréquentes livraient le pays à des vicissitudes continuelles. L’Égypte eut des centaines de gouverneurs sous la dynastie des Ommiades, qui garda pendant un siècle à peu près la souveraineté de l’islamisme. Les Abassides, maîtres à leur tour, ne procédèrent pas autrement.

Achmet-ben-Touloun fut envoyé en Égypte l’an 254 de l’hégire, 868 de Jésus-Christ, comme suppléant de son beau-père Bakbak, qui s’était fait investir du titre de gouverneur. Il fortifia le vieux Caire, ouvrit le canal d’Alexandrie, créa une armée indigène et se rendit maître de tout le pays sans permettre qu’on vînt le remplacer. Après avoir gouverné l’Égypte pendant dix-sept ans, il laissa le pouvoir à son fils. Mais, au bout de vingt-deux ans, sa postérité s’étant éteinte, l’Égypte releva de nouveau de l’empire des Abassides. Elle leur fut bientôt enlevée par les Califes Fatimites, qui se prétendaient les véritables chefs de l’islamisme, comme descendant en ligne directe du Prophète, par sa fille Fatime dont ils tiraient leur nom. Déjà maître d’une grande partie du littoral africain, un de ces califes, Moezz-el-Dyn-Illah, envoya sur les bords du Nil une armée commandée par Djouhar, qui soumit presque sans résistance tout le pays.

Les nouveaux souverains organisèrent l’état financier de l’Égypte. On répartit les impôts avec plus d’équité, on fixa les redevances territoriales à un taux modéré. En même temps, l’an 359 de l’hégire, 970 de Jésus-Christ, Djouhar traça le plan d’une nouvelle ville qui devait porter le nom de Masr-el-Kahirah (la ville victorieuse), que l’on appelle en Europe : Le Caire. Un palais y fut bâti pour le calife Moezz-el-Dyn-Illah, qui vint l’habiter.

A Moezz succéda son fils El-Azz-Bin-Illah, qui suivit les traces de son père ; puis, Hakim le Fou, qui eut la prétention de se faire reconnaître comme Dieu ; il périt assassiné.

Ses successeurs étaient à la merci des deux milices, l’une turque, l’autre éthiopienne, qui se disputaient le pouvoir. Enfin, les Éthiopiens ayant été exterminés, la milice turque demeura la maîtresse absolue de l’empire.

L’état d’abjection et de misère où était tombée l’Égypte ne cessa que par l’intervention du gouverneur de Syrie, Bedr-el-Gemaly qui vint y rétablir l’ordre.

C’est alors que commencèrent les croisades, l’an 511 de l’hégire.

Nour-ed-Dyn, prince puissant de Syrie, intervint dans les affaires de l’Égypte, et son armée s’y rencontra avec celle d’Amaury Ier, chef des croisés. Au lieu de combattre, on transigea. L’Égypte resta à Salah-ed-Dyn (Saladin) qui s’y déclara indépendant et fonda la dynastie des Ayoubites. Le dernier des Fatimites, El-Aded, fut dépossédé sans le moindre obstacle ; et, après une scission religieuse entre les Abassides et les Fatimites, l’islamisme revint à l’unité de croyance.

Quand Saladin s’attribua l’autorité souveraine, son maître Nour-ed-Dyn était tenu en échec par toutes les forces des croisés. Après la conquête de l’Égypte, il enleva aux croisés les places de la Syrie, qu’il réunit à sa couronne avec une partie de la Mésopotamie ; il y ajouta l’Arabie. Rentré au Caire, il fit bâtir sur le Mokatan un palais et une forteresse.

A la mort de Saladin, son empire fut partagé entre ses trois fils. L’Égypte échut à Malek-el-Asyr, auquel succédèrent Malek-el-Adel, Seyfer-ed-Dyn et Malek-el-Hamel. Ce fut sous ce roi que les croisés parurent pour la première fois devant Damiette, dont ils s’emparèrent sans pouvoir la garder.

A Malek-el-Hamel succéda Malek-el-Salek. Sous son règne, le roi saint Louis arriva en 1248 devant les bouches du Nil avec 50,000 guerriers. Accouru pour défendre ses États, El-Salek périt dans une sanglante bataille et laissa la couronne à son fils Touran-Chah. Dans une seconde bataille où périrent, dit-on, 30,000 chrétiens, 20,000 furent faits prisonniers avec le roi saint Louis. Quelques jours après sa victoire, Touran-Chah, à l’issue d’un banquet, fut massacré par les chefs de son armée. Avec lui s’éteignit la dynastie des Ayoubites.

Alors commença, sous le nom de dynastie des Mameluks-Bahrites, le règne de la milice qui naguère veillait à la garde des sultans.

Cette dynastie finit en 1384, lorsque l’émir Barboub, chef de la milice circassienne, s’empara du pouvoir. La dynastie des Circassiens ne fit guère que continuer la dynastie des Bahrites. Ce furent toujours des émirs turbulents qui se disputèrent le pouvoir à chaque vacance, et le plus souvent provoquèrent les vacances par des moyens sanglants. L’un d’eux, Kayt-Bey, avait donné asile au prince Zizim, compétiteur de Bajazet II, ce qui attira sur l’Égypte la convoitise des souverains turcs. L’Égypte eut bientôt à se défendre contre les forces de Sélim, successeur de Bajazet en 1517 (923 de l’hégire). Sélim défit les Circassiens et entra dans le Caire en conquérant. Dès ce jour, le royaume égyptien ne forma plus qu’une province de l’Empire Ottoman.

Sélim fit de l’Égypte un pachalik. L’autorité du pacha s’y trouvait balancée et contrôlée par celle d’un chef militaire qui commandait la force armée. Il serait trop long de suivre l’interminable nomenclature des pachas égyptiens, hommes sans importance pour la plupart, et cherchant par toutes les voies à s’indemniser des présents magnifiques que leur avait coûté leur investiture. A mesure que l’on se rapproche de notre temps, on voit peu à peu s’effacer l’influence administrative de ces souverains de passage. Ce ne sont plus que des automates aux ordres des beys, chefs des milices, et surtout du cheik-el-beled, le plus puissant d’entre eux.

L’un des cheiks, en 1771 (1185 de l’hégire), Aly-Bey, osa s’affranchir des beys mameluks et désobéir à la Porte, à laquelle il tint tête les armes à la main. Il battit monnaie à son coin et se fit nommer par le shérif de la Mecque sultan d’Égypte.

Il avait en même temps recherché l’alliance des Vénitiens et des Russes. La trahison d’un de ses généraux, Abou-Dahad, dont il avait été le bienfaiteur, vint mettre un terme tragique à son pouvoir. Abou-Dahad le fit assassiner. A ce cheik succédèrent Ibrahim-Bey et Mourad-Bey, dont le nom devait devenir fameux dans l’histoire de l’expédition française.

La misère et le désordre de l’Égypte allaient toujours croissant. Les beys commettaient des exactions odieuses, non-seulement sur les Égyptiens, mais même sur les étrangers. Les avanies qu’ils firent subir au commerce français attirèrent sur eux les réclamations de la France républicaine. Des pétitions collectives et un mémoire furent adressés dès l’an III (1795) au Directoire par le consul de France au Caire, M. Magallon. De retour à Paris, après le traité de Campo-Formio, le général Bonaparte eut connaissance de ces plaintes ; une campagne en Égypte le séduisit ; il la demanda au Directoire, la fit décréter et l’exécuta[2].

Nous ne raconterons pas, bien entendu, cette campagne que tout le monde connaît ; mais il est indispensable d’en rappeler les événements principaux.

L’armée française partit de Toulon au mois de mai 1798, sans savoir où son général la conduisait ; elle enleva Malte et détruisit l’ordre des chevaliers qui la possédait depuis des siècles. Elle débarqua sur la plage d’Alexandrie au commencement de juillet et prit la ville. Bonaparte battit l’avant-garde des mameluks à Chebreis, détruisit leur flottille du Nil, s’avança vers le Caire, et gagna, le 29 juillet 1798, la fameuse bataille des Pyramides. Le lendemain, le Caire ouvrait ses portes. Pendant que l’armée de terre accomplissait sa tâche avec bonheur, l’amiral français Brueys, moins heureux, mais non moins vaillant, fut surpris dans la baie d’Aboukir par l’amiral Nelson. Brueys périt sur son banc de commandement. Malgré la bravoure de nos marins, l’escadre fut anéantie.

Cet événement désastreux n’arrêta pas le général Bonaparte dans sa conquête, qu’il chercha à consolider par l’organisation du pays. Il usa de politique à l’égard du représentant de la Porte. Il ménagea avec un grand soin les préjugés religieux des Musulmans. La prière continua à se dire dans les mosquées. Les imans, les muphtis, les cheiks conservèrent leurs priviléges, et il établit des rapports avec le shérif de la Mecque, qui répondait aux avances du conquérant. Il organisa le gouvernement des indigènes par les indigènes, et dota le pays d’un divan, espèce de représentation nationale dans laquelle figuraient les notabilités du Caire et des provinces. Un système d’impôts, perçus comme auparavant, à l’aide des coptes, complétait ce commencement d’organisation. Les restes des milices des mameluks furent battus à Salakieh et rejetés au delà de l’isthme de Suez, pendant que le général Desaix, après plusieurs combats, refoulait au delà de la première cataracte les troupes ralliées par Mourad-Bey. L’Égypte était soumise tout entière. Mais l’Angleterre ne pouvait pas se contenter du succès remporté à Aboukir. Sa diplomatie fit tous ses efforts à Constantinople pour que le sultan envoyât une armée en Égypte, avec l’assurance d’être aidé par les forces navales de l’Angleterre et par des subsides en argent.

La déclaration de guerre contre la France commença par l’emprisonnement aux Sept-Tours du chargé d’affaires de France en Turquie et des résidents français. Des émissaires furent envoyés en Égypte et provoquèrent la révolte du Caire, qui fut bientôt comprimée.

A la nouvelle des armements qui se préparaient dans l’empire, le général Bonaparte n’attendit pas d’être attaqué. Il se porta sur la Syrie ; mais après le siége infructueux de Saint-Jean-d’Acre, défendu du côté de la mer par l’escadre de l’amiral sir Sidney Smith, le général manquant de tous les moyens nécessaires pour continuer le siége avec une armée décimée par la peste, fit une admirable retraite dans laquelle brillèrent son énergie et la constance des soldats français. La petite armée de Bonaparte revint camper, le 14 juin 1799, aux portes du Caire, qu’elle avait quitté le 10 février.

Pendant la campagne, l’Égypte s’était tenue tranquille. On apprit bientôt le débarquement d’une armée turque à Aboukir ; le général Bonaparte y courut, et, le 25 juillet 1799, tailla en pièces cette armée, jeta dans la mer ou fit prisonniers quinze mille hommes, et retourna au Caire.

Pendant ce temps, de graves événements se passaient en France. L’Italie était perdue ; les frontières étaient menacées. Napoléon pouvait seul réparer ces désastres ; il partit avec Desaix, laissant le commandement à un homme capable de le suppléer, à Kléber.

Une seconde armée turque, sous le commandement du grand visir, crut trouver le moment favorable pour envahir l’Égypte ; elle était à Héliopolis, lorsque Kléber marcha contre elle, et avec douze mille hommes en battit soixante mille. Après cette victoire, il s’occupa activement de mettre à exécution les plans d’administration de son devancier. Kléber succomba bientôt, comme on sait, sous le poignard d’un assassin venu de la Syrie ; et le commandement passa au général Menou, qui, par ses irrésolutions, n’ayant pas su s’opposer au débarquement d’une armée anglaise, ni la rejeter hors du pays, se laissa bloquer dans Alexandrie ; il fit une capitulation qui lui permit de retourner en France avec ses soldats. La campagne française en Égypte finit le 15 octobre 1801 ; elle avait duré trois ans et trois mois. Elle a laissé pour résultats positifs, avec les admirables travaux des savants qui accompagnaient l’expédition, les germes d’une renaissance égyptienne.

La politique de la France, qui à l’avenir devait renoncer à toute idée de conquête en Égypte, consistait désormais à favoriser cette renaissance dans l’intérêt de sa tranquillité et de l’équilibre du monde, la meilleure garantie de la sécurité de l’Empire ottoman. Ce rôle, pratiqué depuis cinquante ans, a été prophétiquement tracé par Napoléon Ier, qui en recevant, en 1802, des mains de l’ingénieur Lepère le fameux mémoire du canal des deux mers, prononça ces mémorables paroles : « La chose est grande ; ce ne sera pas moi maintenant qui pourrai l’accomplir ; mais le gouvernement turc trouvera peut-être un jour sa conservation et sa gloire dans l’exécution de ce projet. »

Après le départ des Français, le champ restait libre aux mamelucks d’une part, aux Turcs de l’autre, et aux Anglais ; mais entre eux survint un quatrième champion qui devait rester maître du terrain.

Méhémet-Ali était né à la Cavale en Roumélie (Macédoine), l’an 1182 de l’hégire (1769), et il aimait à dire qu’il avait le même âge que Napoléon, et qu’il était originaire du pays d’Alexandre. Son caractère, à la fois résolu et politique, l’appelait au commandement ; et quand il n’était encore que le chef d’une centaine d’Albanais au service du pacha du Caire, M. Mathieu de Lesseps, le premier agent français envoyé en Égypte après la paix d’Amiens, écrivait à son gouvernement que « le bimbachi Méhémet-Ali lui semblait, parmi tous les chefs du pays, le seul capable de vaincre l’anarchie qui désolait et ruinait l’Égypte. » Il paraît certain que cette opinion, communiquée au colonel Sébastiani, ambassadeur à Constantinople, contribua à faire investir Méhémet-Ali du pachalik de l’Égypte.

Une tentative de débarquement fut faite, en 1807, sur la côte est d’Alexandrie, par les Anglais, qu’avaient appelés les mamelucks ; mais l’activité et l’énergie de Méhémet-Ali, secondé en cette circonstance par M. Drovetti, consul général de France et officier supérieur de la marine française, obligèrent les troupes débarquées à rejoindre leurs navires.

La lutte de Méhémet-Ali contre les mamelucks dura jusqu’en 1811. Convaincu alors que l’un des deux partis devait exterminer l’autre, il résolut de se défaire de ses ennemis, ce qu’il exécuta dans le mois de moharran 1226, février 1811.

Plus tard, sur l’invitation du sultan, Méhémet-Ali se rendit avec des troupes en Arabie, vainquit les Wahabites, ces protestants du mahométisme, qui avaient conquis les villes saintes, et il envoya à Constantinople leur chef Abdallah, qui y fut décapité. De retour en Égypte, il appliqua son génie puissant à l’organiser du mieux qu’il put. Il encouragea l’agriculture, les sciences, les arts ; enrégimenta des nègres et des fellahs ; les façonna à la discipline et à la tactique européenne ; fit la conquête de la haute Nubie, du Sennaar, du Kordofan et de l’Éthiopie, jusqu’aux frontières de l’Abyssinie. Il continuait ses réformes quand la Porte lui ordonna, en 1825, de soumettre les Grecs révoltés.

Le canon de Navarin arrêta Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet-Ali, dans sa conquête, qui n’était d’ailleurs d’aucun profit ni pour Méhémet-Ali, ni pour l’Égypte. L’émancipation de la Grèce devait au contraire enrichir Alexandrie par le développement du commerce et de la marine hellénique.

La Porte avait promis à Méhémet-Ali, en compensation de ses efforts pour soutenir son autorité en Arabie et en Grèce, le gouvernement du district d’Acre, dont le pacha inquiétait souvent l’administration égyptienne. Non-seulement ces promesses furent éludées, mais encore lorsque Méhémet-Ali se plaignit formellement des difficultés que ne cessait de lui susciter Abdallah, pacha d’Acre, lequel avait osé appeler les Égyptiens à la révolte et à la désertion, il ne reçut aucune satisfaction. Dans la crainte que cette conduite ne fût le résultat d’un plan combiné pour se débarrasser de lui, Méhémet-Ali résolut de se faire justice lui-même.

Six mille déserteurs égyptiens étaient déjà à la solde d’Abdallah qui refusait de les rendre. Méhémet-Ali lui écrivit qu’il irait les prendre « avec un homme de plus. » Il tint parole.

Ibrahim-Pacha fut nommé généralissime de l’armée d’invasion, composée de soixante mille hommes.

Le 2 novembre 1831, les troupes égyptiennes se mirent en mouvement, se dirigeant sur El-Arish, rendez-vous général de l’armée ; elles marchèrent de là sur Gaza et Jaffa, s’emparèrent de ces villes et mirent le siége devant Saint-Jean-d’Acre. La place fut investie le 26 novembre, et le 27 mai 1832 elle fut emportée d’assaut après plusieurs tentatives infructueuses. Quatorze cents Égyptiens périrent sur la brèche, et la garnison turque, réduite à 400 hommes, sortit avec les honneurs de la guerre. Abdallah fut embarqué pour Alexandrie, où il reçut de Méhémet-Ali l’accueil le plus généreux et le plus distingué.

Dans le même temps, la guerre et la pacification du Hedjaz se poursuivaient au profit de la Porte, et les prières continuaient à se dire dans toutes les mosquées au nom du sultan.

Dès qu’il avait eu connaissance de l’entrée des troupes du vice-roi en Syrie, le sultan avait dépêché un de ses premiers officiers à Alexandrie pour demander les motifs de cette invasion. Le vice-roi allégua ses griefs contre Abdallah-Pacha et ses plaintes restées sans résultat. La France intervint la première et fit tous ses efforts pour amener une conciliation. M. Mimaut engagea Méhémet-Ali à entrer en accommodement avec la Porte. Cet honorable représentant de la France, qui jouissait à juste titre de la confiance du vice-roi, avait dignement suivi les traces de ses prédécesseurs en contribuant à conduire l’Égypte dans les voies de la civilisation et du progrès. De son côté, M. de Varennes, chargé d’affaires de France à Constantinople, engagea le sultan à faire la paix au prix de certaines concessions. Méhémet-Ali se montrait disposé à conclure un arrangement ; mais il prétendait que les frais de la guerre et les précédents sacrifices ne devaient pas être perdus pour lui ; il demandait l’investiture des pachaliks de la Syrie.

Les lenteurs habituelles du divan empêchaient qu’il ne suivît la marche des événements. Les choses en étaient là, lorsque le canon de Saint-Jean-d’Acre vint frapper les échos du sérail. Méhémet-Ali fut proclamé rebelle.

Une armée turque de soixante mille hommes s’avançait par l’Asie Mineure vers les frontières de la Syrie, et une escadre de vingt-cinq voiles, mouillée aux Dardanelles, reçut l’ordre de lever l’ancre. Après la prise de Saint-Jean-d’Acre, Ibrahim s’était porté sur Damas, où il entra sans coup férir ; il y laissa garnison comme il l’avait fait dans les villes principales des pays conquis, et il marcha sur Homs. Là il rencontra trente mille hommes formant l’avant-garde de l’armée ottomane. Les troupes égyptiennes étaient en nombre à peu près égal. La bataille eut lieu le 8 juillet 1832. La victoire resta aux Égyptiens, mieux organisés, mieux armés et mieux disciplinés. Des militaires français, débris des armées de la république et de l’empire, avaient instruit leurs régiments, et combattaient avec eux. Les Turcs perdirent deux mille tués et deux mille cinq cents prisonniers, seize pièces d’artillerie et toutes leurs munitions, tandis que les Égyptiens n’eurent que cent deux hommes tués et cent soixante-deux blessés. Ibrahim s’empara d’Homs et se porta sur Alep. Les pachas vaincus à Homs se réunirent à leur général en chef, Husseyn-Pacha, qui se trouvait à Alep ; mais Husseyn-Pacha, dont les troupes désertaient et se débandaient, abandonna la ville et alla camper dans le défilé de Beylan-Boghosi.

Le vice-roi protestait toujours de sa soumission à la Porte et de son désir de faire la paix. Ibrahim néanmoins marchait en avant. D’Alep il arriva aux défilés de Beylan. L’artillerie turque dominait les deux routes ; mais les batteries mobiles des Égyptiens la démontèrent en moins d’une heure. Deux régiments fondirent sur les Turcs à la baïonnette, et emportèrent toutes les hauteurs. Au coucher du soleil, l’armée de Husseyn-Pacha avait disparu ; Ibrahim envoya de la cavalerie à sa poursuite jusqu’à Adana, d’où elle ramena dix-neuf cents prisonniers.

Pendant ce temps, les deux flottes turque et égyptienne faisaient à la suite l’une de l’autre le tour de l’île de Chypre, pour se rencontrer ou plutôt peut-être pour s’éviter, l’amiral turc ayant, dit-on, fait savoir qu’il ne désirait pas en venir aux mains. La flotte égyptienne était forte de vingt-sept voiles, dont douze vaisseaux de quatre-vingts à cent canons, de construction récente, bien armés, bien équipés et bien commandés.

Enfin, l’escadre turque fit voile pour Marmorizza, où vint la bloquer l’escadre égyptienne. Méhémet-Ali répugnait d’ailleurs à détruire la marine de l’Empire. Ceux qui ont vécu alors dans son intimité savent combien était loin de sa pensée l’idée qu’on lui a si gratuitement prêtée de fonder un empire arabe. Il n’avait d’autre ambition que de créer au midi de l’Empire une force capable de compenser l’affaiblissement graduel des provinces du Nord, d’empêcher ou au moins de retarder une décadence qui déjà paraissait imminente, et d’être le soutien de son suzerain.

Aux étrangers qui lui faisaient compliment des victoires des Arabes sur les Turcs, il répondait que c’étaient les officiers plus que les soldats qui gagnaient les batailles, et que les officiers étaient Turcs comme lui-même.

Ces particularités, dont nous garantissons l’authenticité, nous paraissent dignes d’être recueillies par l’histoire ; elles serviront encore aujourd’hui à mieux faire apprécier la situation respective de l’Égypte et de la Turquie, sujet de tant de débats dans des temps peu éloignés de nous. M. Thiers a été l’un des hommes d’État qui avaient le mieux compris cette situation ; la justice veut qu’on le reconnaisse. Les accusations les plus contradictoires, nous le savons, ont été dirigées contre lui, en 1840, à l’occasion de sa politique orientale ; mais il est aussi peu exact de dire qu’il a abandonné Méhémet-Ali que de lui reprocher d’avoir voulu affaiblir l’Empire ottoman. Les seules instructions données par lui, après la paix de Kutayé, à M. Ferdinand de Lesseps, qui allait remplacer M. Mimaut, furent celles-ci : « Dites à Méhémet-Ali que nous ferons un nouveau Navarin du premier qui bougera. » Ces paroles, fidèlement rapportées au vice-roi d’Égypte, montraient la bonne foi du gouvernement français. Les événements que nous allons rapporter en sont une preuve encore plus évidente. Mais nous avons anticipé sur le récit des faits historiques ; nous y revenons.

A la suite de la bataille de Beylan, une sorte de trêve tacite avait suspendu les hostilités. Maître de la Syrie, Méhémet-Ali semblait avoir obtenu tout ce qu’il avait demandé et ne pas vouloir aller au delà. On négociait ; la France continuait son rôle de médiatrice ; la Porte parlait aussi de paix ; mais déjà l’on remarquait que la politique anglaise poussait aux armements qui se faisaient avec activité.

Husseyn-Pacha, le vaincu de Homs, qui, au départ de Constantinople, avait été investi du gouvernement de l’Égypte et de la Crète, fut privé de son commandement et remplacé par Reschid-Pacha, ancien séraskier de Roumélie, nommé grand vizir, et auquel on confia une nouvelle armée.

Ibrahim s’était avancé vers les plaines de l’Anatolie ; c’est là qu’il rencontra Reschid-Pacha. Les deux armées se mirent en bataille le 21 décembre 1832. L’atmosphère était chargée d’un épais brouillard. On était près de la ville de Koniah. Le grand vizir avait sous ses ordres soixante mille hommes ; Ibrahim-Pacha n’en comptait pas vingt mille. Un corps de Bédouins, envoyé en observation par Ibrahim-Pacha, s’empara, au commencement de la bataille, de Reschid-Pacha et l’amena à Ibrahim, qui s’empressa de descendre de cheval, de baiser le bas de sa robe et de lui faire rendre les honneurs militaires par son armée. Dès que la nouvelle de la prise du grand vizir se répandit parmi les troupes turques, elles commencèrent à céder le terrain ; bientôt leur déroute fut complète. Elles abandonnèrent vingt pièces de canon et leurs bagages. On s’était battu pendant six heures ; il n’y eut que cinq cents hommes de tués parmi les Turcs, et deux cents parmi les Égyptiens. La bataille de Koniah fut le dernier épisode de la campagne de Syrie. Ibrahim-Pacha n’était plus qu’à six journées du Bosphore ; il n’avait plus d’armée turque à combattre, et toutes les populations se déclaraient en sa faveur. Certes l’occasion eût été belle si Méhémet-Ali avait eu l’intention de détrôner le sultan ; mais il en eût considéré la seule pensée comme un sacrilége. Il céda sans peine aux conseils de la diplomatie. M. le général Mourawief, envoyé russe, M. le baron de Prokesh, envoyé autrichien, et M. le comte de Bois-le-Comte, ministre plénipotentiaire de France, venu à Alexandrie pour appuyer le résident français, négocièrent eux-mêmes avec Méhémet-Ali, et lui communiquèrent les instructions pressantes de leurs cours. En même temps, l’intervention de M. de Varennes qui se rendait de sa personne de Constantinople au quartier général d’Ibrahim-Pacha, amena le vice-roi à donner l’ordre à son fils de s’arrêter et de cesser les hostilités. Quelques jours après le départ des trois envoyés extraordinaires, satisfaits du succès de leur mission, une frégate turque ayant à bord Khalil-Pacha, muni des pleins pouvoirs de la Porte, mouillait dans le port d’Alexandrie.

Tandis qu’on négociait, les Russes avaient débarqué à Constantinople et campaient sous les murs de la capitale. De nouvelles troupes venaient sans cesse grossir le nombre des premières. Les Russes ne devaient remettre les pieds dans leurs vaisseaux que lorsque Ibrahim-Pacha aurait repassé le Taurus. La France pressait la conclusion du traité entre le sultan et Méhémet-Ali.

Le vice-roi accéda aux propositions du sultan, déclarées justes par les puissances. Il se reconnut le vassal de la Porte et s’engagea, en gardant la Syrie, à payer annuellement ce qu’avaient payé jusque-là les pachas de cette province. La paix conclue sur ces bases le 14 mai 1833, 24 Iul-Hadjé 1248, fut appelée la paix de Kutayé, du nom du lieu où se trouvait le quartier général d’Ibrahim-Pacha au moment où le traité fut signé.

Le vice-roi donna le gouvernement général de la Syrie à Chérif-Pacha, dont la résidence fut établie à Damas. Mais l’organisation du pays restait toujours confiée au généralissime Ibrahim-Pacha. Des ordres sévères furent expédiés aux gouverneurs et aux cheiks, afin qu’ils fussent impitoyables pour tout individu qui chercherait à inquiéter les routes et pour tous ceux qui tenteraient de se faire justice eux-mêmes. L’impôt fut établi uniformément ; nul ne pouvait s’y soustraire ; enfin des levées furent faites pour incorporer les Syriens dans l’armée. Cette mesure provoqua des révoltes partielles qui furent d’abord réprimées, mais qui laissèrent des germes de mécontentement fort habilement exploités plus tard par les ennemis de l’administration égyptienne.

Méhémet-Ali s’attacha à exécuter fidèlement la convention de Kutayé, et il mettait une grande exactitude à acquitter son tribut.

Cependant le cabinet de Londres continuait à agir auprès du sultan pour l’engager à revenir sur les concessions qu’il avait faites et pour le pousser à diriger de nouvelles forces contre l’armée égyptienne. Lord Ponsomby, dans un mémorandum adressé à la Porte le 3 mars 1836, s’exprimait en ces termes : « Méhémet-Ali a provoqué lui-même la nécessité où est le sultan de lui faire la guerre ; il doit être débusqué du terrain menaçant sur lequel il s’est placé. »

Il ajoutait plus loin qu’en un tel état de choses l’Angleterre disait à Méhémet-Ali :

« Si le succès est pour vous dans la guerre contre le sultan, l’Angleterre ne vous permettra de recueillir aucun fruit de ce succès.... L’Angleterre vous forcera à vous arrêter court dans votre carrière.... L’Angleterre peut à sa volonté briser et détruire jusqu’au dernier vestige de votre pouvoir, et vous renvoyer nu dans le désert. »

Ce ne fut toutefois qu’en 1839 que ces conseils belliqueux furent suivis. Une armée ottomane, commandée par Hafiz-Pacha, s’avança sur la Syrie. Ibrahim-Pacha se porta à sa rencontre et la défit complétement, le 24 juin 1839, dans la bataille de Nézib, où le major général Soliman-Pacha (le colonel Sèves) joua, comme dans les précédentes batailles de Syrie, un rôle fort important. Cent soixante-deux bouches à feu, les approvisionnements et munitions tombèrent au pouvoir du vainqueur. Douze mille prisonniers furent ramassés ou vinrent se rendre ; vingt-cinq mille fusils furent trouvés sur le champ de bataille ; enfin plus de quatre mille Osmanlis furent tués ou blessés.

Dans l’armée d’Ibrahim, il n’y eut que douze cents hommes hors de combat.

On lit dans une narration écrite par un officier français, le baron d’Armagnac, que trois jours après la bataille de Nézib, un aide-de-camp du maréchal duc de Dalmatie, M. le capitaine Callier, vint remettre à Ibrahim un ordre de Méhémet-Ali qui enjoignait à son fils de suspendre les hostilités. Si M. Callier fût arrivé quarante-huit heures plus tôt, ajoute M. d’Armagnac, la bataille de Nézib n’eût pas eu lieu.

Des négociations s’établirent entre la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse.

La dépêche suivante, adressée, le 6 avril 1840, au gouvernement français par M. Cochelet, consul général de France à Alexandrie, et lue à la Chambre des députés par M. Thiers, le 26 novembre, est un témoignage de la politique loyale de la France. « La correspondance que j’avais préparée d’avance et que vous recevrez en même temps que cette dépêche, répond en partie aux instructions que vous me donnez. Vous jugerez par son contenu que l’invitation que vous me faites de ne pas conseiller au vice-roi un arrangement direct avec la Porte, afin qu’un semblable conseil ne nous place pas vis-à-vis de l’Angleterre dans un état d’antagonisme qu’il est bon d’éviter, se trouve complétement d’accord avec la situation des choses, qui démontre que toutes les chances d’un arrangement direct semblent avoir été épuisées par Méhémet-Ali lui-même. Enfin, après la lettre du 21 février à Kosrew-Pacha, la remise qui en a été faite aux agents des grandes puissances, et le silence de la Porte sur ce qui a été écrit, on ne peut exiger du vice-roi qu’il prenne l’initiative d’une nouvelle démarche. Il paraît donc bien décidé à ne plus en faire d’aucune espèce et à attendre maintenant les propositions qui lui seront faites. »

Au traité du 15 juillet 1840, qui prétendait décider la question sans le concours de la France, notre ambassadeur à Londres répondit dans un mémorandum du 24 juillet que : « La France, jugeant la question au point de vue général, avait considéré comme mal conçus tous les projets qui avaient pour but d’arracher à Méhémet-Ali, par la force des armes, les portions de la Syrie qu’il occupe actuellement. La France ne croit pas une telle politique bonne pour le sultan ni pour l’équilibre européen ; car on affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait aider puissamment à la défense commune. »

Enfin dans une note du 28 octobre, communiquée aux puissances, le président du conseil des ministres de France disait : « La France se croit obligée de déclarer aux puissances qui ont signé le protocole du 17 septembre que la déchéance du vice-roi mise à exécution serait à ses yeux une atteinte à l’équilibre général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée la question des limites qui doivent séparer les possessions du sultan et du vice-roi d’Égypte ; mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l’existence de Méhémet-Ali comme prince vassal de l’Empire. Quelle que soit la limite territoriale qui les séparera par suite des événements de la guerre, leur double existence est nécessaire à l’Europe, et la France ne saurait admettre la suppression de l’un ou de l’autre. »

Le cabinet de Paris s’attachait surtout à la question de l’hérédité de l’Égypte, et il annonçait explicitement qu’il interviendrait par les armes si cette hérédité n’était pas accordée. En un mot, il faisait de l’hérédité et de la conservation de l’Égypte dans la famille de Méhémet-Ali un cas de guerre.

Le débarquement de troupes anglaises sur la côte de Syrie, la prise de Beyrout et de Saint-Jean-d’Acre, la révolte des montagnards, du Liban contre l’armée égyptienne, forcèrent Ibrahim-Pacha à évacuer la Syrie et à rentrer en Égypte. Les négociations se poursuivirent de nouveau entre les grandes puissances, avec l’accession de la France. Un premier hatti-shérif du Grand Seigneur, en date du 18 février 1841, accordant l’hérédité du gouvernement de l’Égypte à des conditions trop vagues, ne fut pas accepté par la France, qui y voyait tout un avenir de nouvelles difficultés. Ainsi, il y était dit : « Lorsque le gouvernement de l’Égypte sera vacant, il sera confié à celui de vos enfants mâles que je choisirai, et le même mode de succession s’appliquera aux enfants mâles de ce dernier et ainsi de suite. »

Un second hatti-shérif, du 1er juin 1841, accepté cette fois et garanti par les cinq grandes puissances de l’Europe, établit que : « Quand le gouvernement de l’Égypte serait vacant, il passerait du fils aîné au fils aîné dans la ligne directe et masculine des fils et descendants de Méhémet-Ali. »

Le vice-roi d’Égypte ne se laissa point abattre par la diminution de sa puissance extérieure. Il comprit que l’Égypte, dont la prospérité était désormais liée à celle de sa famille, devait concentrer tous ses efforts et toutes ses ressources sur elle-même, dans son propre intérêt et dans l’intérêt commun de l’Empire. Il consacra à cette politique la fin de sa carrière, en se montrant le vassal dévoué du sultan, et il la légua à ses successeurs. Les événements de la dernière guerre ont démontré que l’œuvre de Méhémet-Ali était un des principaux éléments de vitalité de l’Empire ottoman. La France a le droit de se féliciter d’y avoir contribué ; ni l’Égypte ni la Turquie ne doivent l’oublier.

Nous nous arrêtons ici ; on sait de reste ce qu’a été l’Égypte depuis la mort de Méhémet-Ali (1849), qu’avait précédée celle d’Ibrahim-Pacha. Abbas-Pacha, fils d’Ibrahim, succéda à Méhémet-Ali, et régna cinq ans. Mohammed-Saïd, fils de Méhémet-Ali, le vice-roi actuel, a hérité du pouvoir au mois de juillet 1854.

Ce rapide aperçu du passé de l’Égypte, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, pourra du moins servir à rappeler le souvenir des épreuves diverses par lesquelles a passé ce grand et illustre pays. Il a été, comme on le voit, le berceau de la civilisation, ou plutôt il était civilisé longtemps avant que la plupart des autres peuples eussent même apparu sur la scène du monde. Les prodigieux monuments qui couvrent le sol, et qui gardent encore en partie le secret qui leur a été confié, dans des temps ignorés de l’histoire, suffisent pour attester d’une manière incontestable que l’Égypte a été glorieuse et puissante à une époque où l’Europe n’était pas née. Plus tard, durant les règnes des Ptolémées, l’Égypte, sous une influence étrangère, a tenu encore une noble place ; elle en est déchue sous les Arabes, et elle ne s’est pas relevée sous la domination ottomane. Mais, de nos jours, le génie de Méhémet-Ali a tenté pour elle une renaissance dont les péripéties se sont développées sous nos yeux depuis près d’un demi-siècle. A deux mille ans des Ptolémées, à trois ou quatre mille ans des Pharaons, Méhémet-Ali a renoué la grande tradition des uns et des autres, sous une forme différente, mais au fond avec des intentions identiques. La famille de Méhémet-Ali tient à honneur de marcher sur ses traces et de poursuivre ses réformes. C’est à l’Europe civilisée et chrétienne d’aider l’Égypte dans ces louables efforts ; et le livre que nous soumettons aujourd’hui au public n’a pas d’autre but que de faire mieux connaître la situation présente d’un pays qui a tant de droits à notre reconnaissance et à nos sympathiques encouragements. Il nous avait devancés dès longtemps dans la carrière ; c’est à nous aujourd’hui de l’y soutenir, en lui rendant autant qu’il dépend de nous tout ce qu’il a fait jadis pour le monde.

L’ÉGYPTE CONTEMPORAINE

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