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L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha

LIVRE PREMIER (continued 2)

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Est-ce à dire que Méhémet-Ali ait eu tort de chercher à répandre l’instruction parmi ses sujets ? A Dieu ne plaise qu’on nous prête une telle pensée. Il n’y a pas eu, dans toute la vie de ce souverain, un seul acte plus digne d’éloges et qui montre mieux la haute portée de son esprit. Mais la transformation qu’il voulait opérer ne pouvait être achevée en quelques années. Une telle œuvre, pour être menée à bien, demande à être poursuivie pendant plusieurs générations. Les idées nouvelles sont lentes à éclore, surtout chez les musulmans, et elles exigent une longue incubation. La prompte dissolution des écoles organisées sous Méhémet-Ali en est un nouvel exemple. Délaissées par Abbas-Pacha, elles tombèrent d’elles-mêmes et à l’avénement de Mohammed-Saïd, elles étaient dans un tel état de décadence et de désordre que le nouveau souverain jugea plus sage de les supprimer complétement que d’en essayer la réorganisation impossible.

Il n’a pas abandonné pourtant le projet de continuer l’exécution des grands desseins de son père, et il a sur lui cet avantage que le temps a déjà fait son œuvre, qu’il a détruit ou diminué bien des préjugés et qu’il a rendu acceptables par la population des idées actuellement acclimatées en Égypte. C’est une nouvelle raison de constater la sagesse de la disposition des traités par laquelle un pouvoir héréditaire a été constitué dans ce pays. Il en est de la régénération d’un peuple comme de la création d’une flotte, c’est une affaire de constance et de suite. La tradition y vaut mieux que le génie même.

Le système adopté par Méhémet-Ali, d’ailleurs, était fort bien conçu et il en reste encore aujourd’hui des traces.

Il avait nommé un ministre de l’instruction publique et constitué, sous la présidence de ce haut fonctionnaire, un conseil de l’enseignement. Il avait divisé les écoles en trois groupes : les écoles primaires où l’on enseignait les éléments de la langue orale et l’arithmétique ; — les écoles préparatoires où l’on apprenait la langue turque ; les mathématiques élémentaires, la géographie, l’histoire, le dessin ; — les écoles spéciales, qui étaient celles : du génie, dite polytechnique ; d’artillerie ; de cavalerie ; d’infanterie ; de médecine ; de médecine vétérinaire ; d’agriculture ; de langues ; de musique militaire ; d’arts et métiers.

Dans la plupart de ces derniers établissements l’enseignement comprenait les éléments de la langue française.

Plusieurs des écoles fondées par Méhémet-Ali étaient nées sous l’empire de circonstances exceptionnelles ; mais on ne pouvait raisonnablement les maintenir après les luttes auxquelles vint mettre fin le hatti-chérif de 1841. Le souverain, qui entretenait une armée de cent soixante mille hommes, avait à préparer tous les moyens de conduire, d’approvisionner et de soigner une réunion d’hommes si considérable. Tandis qu’on recrutait des soldats dans le pays, on élevait des officiers dans les écoles ; on y formait des médecins.

C’eût été folie que d’entretenir à grands frais de telles institutions lorsque l’armée avait été réduite à douze mille soldats. Mohammed-Saïd n’a donc pas songé à relever de leur ruine des établissements purement militaires, tels que l’école de génie, l’école d’artillerie, l’école d’infanterie. Le vice-roi a remplacé ces établissements par deux écoles spéciales : l’école d’état-major et l’école militaire, qui suffiront amplement au besoin de l’armée sagement diminuée.

Il n’en était pas de même de l’école de médecine, fondée par Clot-Bey, et qui avec le temps peut doter l’Égypte d’un corps de médecins indigènes, procédant d’une manière régulière d’après les méthodes usitées en Europe. Quant aux médecins européens établis dans le pays, leur science ne profite guère qu’à leurs compatriotes ou à l’aristocratie ; car ils ne peuvent avoir aucun accès auprès de la masse des habitants dont ils ignorent le langage, dont ils froissent involontairement les usages et à qui ils inspirent, en qualité de chrétiens, une défiance, pour ne pas pas dire une répugnance, difficile à vaincre.

L’école de médecine fut fondée sous Méhémet-Ali, en 1827, à l’hôpital d’Abouzabel, et transférée ensuite au Caire.

Cet établissement ne fut pas très-heureux à sa naissance ; il excita beaucoup de répugnance religieuse, beaucoup de jalousies ; on prétendit que l’enseignement y était mal dirigé et infructueux.

Certes, des élèves rassemblés un peu au hasard ne pouvaient pas, du premier coup, former des officiers de santé très-capables. Tels qu’ils étaient, ils valaient déjà beaucoup mieux sans doute que les opérateurs et médicastres ignorants du pays qui exerçaient avant eux l’art de guérir de la manière la plus barbare. Une telle institution ne pouvait évidemment qu’être défectueuse au début, mais elle avait un grand avenir et méritait qu’on l’encourageât et qu’on en assurât le maintien.

Méhémet-Ali, après les désappointements de 1840, eut un mouvement d’humeur contre l’Europe. Les coups de canon tirés contre ses troupes lui semblèrent impolitiques et inintelligents. Ils faisaient brèche à l’édifice de civilisation qu’il avait construit avec des matériaux empruntés à l’Occident. Dans son esprit, c’était comme si les quatre puissances liguées contre l’Égypte eussent tiré ces coups de canon contre elles-mêmes et contre l’influence croissante de leurs idées en Orient.

Après la conclusion de la paix, il laissa tomber au milieu de l’indifférence publique la plupart des établissements d’instruction, et l’école de médecine fut du nombre, Mohammed-Saïd, parmi les centres d’enseignement qu’il reconstitua, mit cette école au premier rang et s’empressa de la réorganiser.

Le 10 septembre 1856 la réouverture de cet utile établissement a été faite en présence du ministre de l’intérieur, des cheïks-ul-islâm et des ulémas, dont l’adhésion est certes fort importante. L’École de médecine est située sur les bords du Nil, à peu de distance du Caire, dans un lieu vaste et charmant. Là doivent être réunis les divers hôpitaux, un grand jardin botanique et un jardin d’acclimatation pour les plantes exotiques.

Les élèves sont entretenus aux frais du gouvernement ; ils ont une solde et sont soumis au régime de nos colléges. Des professeurs de mérite, européens et égyptiens, sont chargés de l’enseignement. Les élèves ne restent pas libres, comme en France, de suivre ou de ne pas suivre les cours, d’en profiter ou de n’en pas profiter ; ils sont constamment placés sous l’active surveillance des maîtres, soit dans les amphithéâtres, soit dans les hôpitaux, soit à l’étude. Chaque jour, le devoir leur est imposé de rédiger les leçons qu’ils ont reçues[6].

Former des officiers pour commander son armée, instruire des Égyptiens dans la pratique de l’art de guérir, voilà ce que le vice-roi a jugé le plus urgent. L’étude des lettres lui a paru devoir être réservée pour l’élite des jeunes gens de ses États. Il n’a pas jugé utile d’y appeler les sujets en masse. Il avait le souvenir des tentatives avortées de son père.

Il existe toujours, au Caire notamment, des écoles secondaires fréquentées par un nombre restreint de jeunes gens appartenant à l’aristocratie du pays. Mais le vice-roi n’a pas jugé utile encore de donner de grands développements à ces institutions et de les multiplier.

La meilleure éducation que son peuple puisse recevoir, quant à présent, est celle que lui a ménagée un bon gouvernement par les réformes dont nous avons parlé.

Ce n’est pas à dire que cet état de choses doive durer indéfiniment ; la création d’écoles primaires un peu mieux conduites que celles des mosquées serait surtout opportune.

On aime à croire que le vice-roi n’a pas entendu se priver des lumières et des secours qu’assurerait à son gouvernement un corps de jeunes gens spécialement instruits dans les sciences, les arts et même les lettres. Ainsi s’expliquent le maintien et la réorganisation de l’école égyptienne de Paris.

Le gouvernement égyptien continue d’envoyer en France un certain nombre de jeunes gens qui viennent y puiser, non-seulement des connaissances spéciales et pratiques, mais surtout ces notions générales qui préparent à l’étude de toutes les sciences, à l’exercice de toutes les fonctions publiques.

Le projet de créer ce que l’on a appelé la mission égyptienne, c’est-à-dire une école spéciale de jeunes Égyptiens, à Paris, a été conçu par le vénérable M. Jomard. Cette suggestion ayant été accueillie avec faveur par Méhémet-Ali, quarante élèves furent envoyés en France et débarquèrent à Marseille en 1826. Ils furent bientôt suivis de nouveaux condisciples.

Deux ans après, le directeur de la mission égyptienne, rendant compte des travaux accomplis, énumérait les diverses catégories d’études auxquelles s’adonnaient par ses soins les élèves.

Les uns apprenaient l’administration militaire ou l’administration civile ; les autres le génie, l’artillerie, la chimie et la médecine. Ceux-ci, qu’on destinait à la navigation, étudiaient la géométrie, la trigonométrie, en attendant leur admission à une école de marine ; ceux-là apprenaient la géométrie, la statique et la physique, pour étudier ensuite la mécanique et l’hydraulique. A d’autres on apprenait le dessin et la typographie ; quelques-uns se livraient à l’étude de l’agriculture ou à celle des mines et de l’histoire naturelle : tous apprenaient le français, les mathématiques, l’histoire et la géographie.

L’idée d’appeler des Égyptiens en France, c’est-à-dire de soustraire ces jeunes esprits à l’influence d’une société énervée, ignorante, pour les transplanter au centre des lumières, était par elle-même excellente et ne pouvait manquer d’avoir les meilleurs résultats ; mais c’était encore une de ces réformes auxquelles il faut laisser le temps de mûrir.

On a vu bien souvent des fils d’Africains ou d’Asiatiques, élevés en France ou en Angleterre, n’avoir rien de plus pressé, à leur retour, que d’oublier toutes les notions de civilisation et de reprendre les usages de leur pays natal. De même les jeunes Égyptiens, après avoir passé quelques années à la rude école de l’activité européenne, ne tardaient pas à se laisser engourdir dans l’atmosphère orientale. N’étaient-ils pas excusables, d’ailleurs ! Lorsqu’on se sent plongé au sein d’une société nonchalante et voluptueuse, lorsqu’on est retombé sous l’empire d’un code de morale sensuelle, lorsqu’autour de soi tout invite au fatalisme, au far-niente, il est bien difficile de maintenir son âme en révolte contre des traditions, des usages universellement adoptés.

On assure que le gouvernement de Méhémet-Ali eut un tort : ce fut de ne pas tenir compte des spécialités. Tel élève, qui avait étudié la marine, fut employé dans l’armée de terre ; tel autre, qui avait étudié l’administration, fut occupé à traduire des ouvrages militaires. Les agriculteurs furent accueillis avec peu de sympathie. On dut se demander si le gouvernement égyptien avait bien compris le programme des études tracé par M. Jomard, et qui avait été approuvé comme il méritait certainement de l’être.

Il en résulta que la mission ne profita pas sensiblement à l’Égypte. Les élèves, déclassés dans leur pays, employés à des travaux auxquels ils ne s’étaient pas cru destinés, ne pouvaient manquer de céder à l’entraînement général, de modeler leur conduite sur celle de tous les autres fonctionnaires, d’oublier tout ce qu’ils avaient vu, tout ce qu’ils avaient appris, tout ce qu’ils avaient pensé.

Pourtant le germe d’une civilisation supérieure est resté dans leur esprit ; il s’est étendu avec le nombre des élèves que le gouvernement n’a pas cessé d’envoyer en France, malgré l’insuffisance des résultats de cette mission fort coûteuse. Il est impossible qu’à la longue l’administration du pays n’en tire pas quelque profit. L’École égyptienne compte encore à Paris vingt élèves. Le vice-roi vient de les placer sous la direction d’un conseil d’études qui est très-capable de leur donner une impulsion féconde.

Le séjour de Paris n’est pas exclusivement favorable à l’étude des sciences, des arts et de la littérature ; il a des distractions et des séductions très-fortes. Ce n’est pas précisément pour s’initier aux amusements de la ville, la plus gaie du monde, que la mission égyptienne est entretenue à Paris.

Aussi Mohammed-Saïd vient de pourvoir, comme nous l’avons dit, à la réforme de cette institution. Le conseil d’études qu’il vient de former à Paris se compose de MM. Jomard, président ; Barthélemy Saint-Hilaire, membre de l’Institut, vice-président ; Yvon-Villarceaux, membre du bureau des longitudes, astronome à l’Observatoire de Paris ; Barbet, chef d’institution ; J. Lemercier, administrateur de la mission égyptienne.

C’est ainsi que le vice-roi, tout en conservant celles des créations de son père qui sont compatibles avec l’état de paix et le degré d’avancement du pays dans la voie de la civilisation, ne néglige aucune occasion de les améliorer et de les rendre véritablement fructueuses.

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