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L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Saïd Pacha

APPENDICE

Reading edition

L’ISTHME DE SUEZ[16] PAR M. F. DE LESSEPS

CONFÉRENCE DE LA SALLE BARTHÉLEMY

L’accueil que je reçois de vous me met à l’aise, car vraiment j’étais très-embarrassé pour me présenter dans cette enceinte après les hommes éminents que vous avez entendus, surtout après le discours que vient de prononcer mon honorable ami, M. Wolowski ; je n’ai pas, en lui succédant, la prétention de le remplacer.

Je commencerai par vous faire une courte description de l’isthme de Suez.

L’isthme de Suez est une langue de terre qui joint les deux continents de l’Afrique et de l’Asie, et sépare la Méditerranée de la mer Rouge par un espace de cent vingt kilomètres, environ trente lieues. Les deux points extrêmes au sud et au nord sont : le golfe de Suez et le golfe de Péluse. Le golfe de Péluse s’étend de l’est à l’ouest, du cap Cassius à la pointe de Damiette. Le golfe de Suez s’avance entre l’Arabie et l’Égypte. A l’occident de l’isthme et sur la Méditerranée se succèdent les côtes maritimes de l’Égypte, de Tripoli, de Tunis, de l’Algérie et du Maroc. En face de Péluse se développent les industrieux et populeux rivages de l’Europe méridionale, les côtes de France, d’Italie, le golfe Adriatique, Trieste, Venise, les îles de l’Archipel ; au nord, Constantinople et la mer Noire ; à l’est, la côte de Syrie.

Au sud de Suez, à droite, les côtes d’Égypte et d’Abyssinie, le détroit de Bab-el-Mandeb, à cinq cent soixante lieues de Suez ; les côtes du Zanzibar, la prolongation de la côte orientale d’Afrique, Madagascar en face. Sur la gauche, en regardant toujours le sud, à partir de Suez, nous avons le mont Sinaï, le golfe d’Acaba, l’Arabie Pétrée et l’Arabie Heureuse ; en tournant le détroit de Bab-el-Mandeb, vers l’orient, Aden, la suite des côtes d’Arabie, le golfe Persique, les Indes ; plus loin encore, la Chine et la Cochinchine, les Philippines, etc.

L’isthme de Suez est à soixante-quinze lieues d’Alexandrie, à six cent quarante de Marseille, à quatre cent quarante de Trieste, à trois cent quatre-vingt de Constantinople.

Le point d’ouverture du canal maritime sur la Méditerranée a été choisi à une égale distance des anciennes bouches Tanitique et Pélusiaque sur la déclivité de la côte. Cette position garantit l’entrée du canal des vents régnants du nord-ouest, arrêtés par la pointe avancée du cap de Damiette.

Le cordon littoral n’a qu’une largeur de quarante à cinquante mètres. De l’autre côté de ce cordon, intérieurement, se trouve le lac Menzaleh, qui a cinquante lieues de tour. En faisant face à l’isthme, on a, à gauche, les ruines de Péluse, à droite, les ruines d’une des plus anciennes villes du monde, la ville de Tsan, dont la Bible fait mention (l’Avaris des Grecs), et non loin de là, Taphnés (ou Daphné), où, d’après le prophète Élie, existaient des briqueteries, près d’un palais des Pharaons.

Le lac Menzaleh est traversé aujourd’hui par le canal maritime dans une longueur de quarante-quatre kilomètres ; à la suite se trouvent des bassins qui portent le nom de lacs Ballah. L’extrémité sud de ces bassins est au soixante-deuxième kilomètre à partir de Port-Saïd.

Là commencent les dunes de Ferdane et le plateau d’El-Guisr, sur une étendue de quinze kilomètres, dont la partie la plus élevée est de dix-neuf mètres au-dessus du niveau de la mer.

Après le plateau d’El-Guisr se présente le bassin de Timsah, entouré de dunes ; il est destiné à servir de port intérieur pour la grande navigation qui passera par le canal maritime. A l’occident de ces lacs commence une dépression longitudinale se dirigeant vers l’Égypte. Cette vallée était l’ancienne terre de Gessen, dont les terrains nous ont été concédés, et qui commence aujourd’hui à être fécondée par le canal d’eau douce.

En revenant vers le lac Timsah, et si l’on se dirige vers le sud, on rencontre, sur la ligne choisie pour le canal maritime, le plateau du Serapeum, moins élevé que celui d’El-Guisr, puisque sa hauteur moyenne n’atteint pas six à sept mètres au-dessus du niveau de la mer.

A la suite du Serapeum s’étend le vaste bassin des lacs Amers, occupant une superficie de trois cent trente millions de mètres carrés, ou vingt-cinq lieues de tour. Le canal traversera ce bassin, qui a déjà la profondeur voulue pour le tirant d’eau des plus grands bâtiments. Entre le bassin des lacs Amers et Suez, il existe une plaine de vingt kilomètres qui n’est au-dessus du niveau de la mer que d’un mètre, dans la partie la plus élevée, le reste étant à peu près au niveau de la mer.

Après vous avoir fait cette courte description géographique de l’isthme de Suez, je crois qu’il ne sera pas sans intérêt pour vous d’entendre quelques mots sur l’histoire de cette terre célèbre. Cette histoire est très-peu connue, puisqu’elle n’a jamais été faite. C’est la Bible qui nous donne les premiers renseignements sur les événements qui s’y sont passés.

Abraham a traversé l’isthme. Il est venu en Égypte, à Memphis, où existaient déjà depuis longtemps les plus grands monuments du monde. Après Abraham, Jacob, venant de Syrie, a traversé l’isthme en face du lac Timsah, et est arrivé à Ramsès, où il s’est établi avec soixante-dix personnes, quatre cent trente ans avant Moïse qui a été sauvé des eaux du Nil. Quelques géographes ont placé le berceau de Moïse en face de Memphis, où le Nil est très-profond et très-rapide. Il y a ici des mères, et je leur demande si jamais une mère aurait exposé son fils, là où le courant l’aurait emporté ? Moïse a dû être exposé dans la branche Tanitique, près du lac Menzaleh, non loin de nos travaux, et devant l’ancienne ville de Tsan voisine de la vallée de Gessen. Les récentes découvertes de M. Mariette ont constaté que c’était la résidence des rois pasteurs, appelés Hycsos. Le nom de Sos signifie, en langue éthiopienne, pasteur, et je pense que Suez vient de Sos. Ainsi la terre de Gessen, qui en hébreu veut dire : terre des pâturages, ne serait que la traduction de Sos.

Moïse a donc été sauvé sur une des branches du Nil, prise pour le Nil. Aujourd’hui encore, les Arabes, comme la Bible, appellent Nil toutes les branches du Nil, tous les grands canaux qui dérivent de ce fleuve. Ainsi, lorsque la Bible dit que Moïse a été sauvé du Nil, ce passage s’accorde parfaitement avec les dernières découvertes, qui constatent que la capitale où résidaient les Pharaons était Tsan, plus tard Tanis et Avaris, située à peu près à dix lieues de Port-Saïd, entrée de notre canal sur la Méditerranée. Au pied des ruines de cette ville coule l’ancienne branche Tanitique, qui maintenant se jette dans le lac Menzaleh, au lieu de se jeter dans la mer, son embouchure ayant été oblitérée. On voit sur ses bords, près de Tsan, comme autrefois, des roseaux nombreux, et l’on comprend que c’est dans cet endroit que le berceau de Moïse a dû être arrêté, ainsi que le dit la Bible, dont les descriptions sont toujours parfaitement exactes.

Les recherches de M. Mariette ont amené la découverte d’une allée de sphinx, sur lesquels on a reconnu le nom du roi qui régnait à l’époque où Joseph, le fils de Jacob, était premier ministre.

Les figures de ces sphinx n’ont aucun rapport avec celles qu’on trouve dans les autres parties de l’Égypte ; elles ressemblent aux pêcheurs actuels du lac Menzaleh, qui seraient alors les descendants des anciens conquérants Hycsos, dont l’histoire n’avait encore pu mentionner l’origine. Ils appartiennent évidemment à la race assyrienne.

La Bible raconte les visites que Moïse faisait souvent, avec son frère Aaron, dans le palais du roi ; et, en effet, il pouvait s’y rendre facilement, car pour aller à Tsan il n’avait qu’une journée de marche, tandis que, pour aller à Memphis, il lui aurait fallu trois ou quatre jours.

Lorsque Moïse quitta l’Égypte, quatre cent trente ans après l’arrivée de Jacob, il partit de la ville de Ramsès, où étaient établies des briqueteries dans lesquelles les Hébreux étaient employés. Ceux-ci se plaignaient amèrement du grand nombre de briques qu’on leur imposait pour les constructions de l’Égypte, et surtout de ce qu’un nouvel intendant des Pharaons les obligeait à fournir la paille qui entrait dans la fabrication de ces briques. Je ne savais pas autrefois, ni vous, sans doute, ce que la paille avait de commun avec les briques ; mais j’ai vu depuis, que la paille entre pour un quart dans les briques que font encore aujourd’hui les Égyptiens.

Ainsi, le motif attribué par la Bible au départ des Hébreux a été l’obligation de faire des briques et de fournir la paille ! Le lieu d’où partit Moïse, avec son peuple, était Ramsès. On y trouve encore une statue en granit avec l’inscription de Ramsès. La Bible dit que la première étape de la caravane de Moïse, après Ramsès, fut Socoth. Socoth, en hébreu, veut dire tente. Ce même endroit s’appelle aujourd’hui, en arabe, Oumriam (la mère des tentes).

La troisième station du peuple de Moïse était Etham, dans le désert. Etham a conservé son nom. La tribu qui vient quelquefois faire paître ses troupeaux dans cet endroit s’appelle la tribu des Ethamis.

La Bible dit que d’Etham Moïse revint en arrière. Il alla camper à Pi-Hahiroth, entre Migdol et la mer, vis-à-vis de Bahal-Thsephon. Pi-Hahiroth, en hébreu, veut dire : baie des roseaux. Aujourd’hui les Arabes appellent cet endroit Oued-Bet-El-Bouze, qui veut dire aussi : baie des roseaux, ou vallée des roseaux ; cette vallée, où il y a toujours des roseaux, est voisine du lac Timsah.

Moïse a donc passé au lac Timsah, où arrivaient les dernières lagunes de la mer Rouge. Le bassin des lacs Amers était un golfe, comme aujourd’hui le golfe de Suez. Dieu, pour favoriser Moïse, envoya une tempête effroyable qui empêcha l’armée du Pharaon de le poursuivre. Moïse profita de la nuit et de la marée basse pour traverser les lagunes qui avaient et ont encore deux à trois lieues de largeur. Lorsque, la tempête ayant cessé, Pharaon arriva avec son armée, la mer avait grossi et elle l’engloutit.

Moïse erra dans le désert, de l’autre côté du lac Timsah, pendant trois jours, et s’arrêta à une source qu’il appela Mara, c’est-à-dire puits amer, parce que l’eau y était très-amère. Dieu lui inspira l’idée d’y jeter des plantes qui rendirent l’eau potable. Cet usage s’est conservé jusqu’à nos jours. Des chefs arabes m’ont raconté que lorsqu’ils voulaient boire cette eau, ou la faire boire à leurs bestiaux, ils y mettaient une espèce d’épine-vinette qui croît dans le désert, et a la propriété d’absorber les matières salines et alcalines de l’eau. Il est intéressant de voir ainsi l’étude des lieux confirmer les croyances religieuses que chacun de nous conserve dans son cœur. Je suis bien aise de rappeler ces souvenirs dans une réunion où il y a beaucoup de catholiques, puisqu’elle a pour objet la cause polonaise. Je suis catholique croyant, et en même temps j’aime les nationalités qui veulent s’affranchir du joug de l’étranger, surtout celle dont la cause nous réunit, et qui fait battre et palpiter tant de cœurs nobles et généreux.

On ne peut toucher à l’histoire du monde sans rencontrer l’isthme de Suez.

La sainte famille, fuyant la persécution d’Hérode, traversa l’isthme ; elle s’arrêta non loin du lac Timsah, dans un endroit où j’ai eu le bonheur de faire élever une chapelle catholique consacrée à sainte Marie, que les Arabes appellent Setti-Mariam, et qu’ils ont eux-mêmes en vénération. Elle est desservie par un chapelain français et visitée par tous les voyageurs.

La sainte famille a donc traversé l’isthme, et Jésus enfant séjourna près de l’endroit où Moïse avait été sauvé des eaux. Je n’ai vu faire nulle part ce rapprochement.

Nos plus anciens souvenirs religieux prennent naissance dans cette contrée, où s’ouvrira bientôt la grande voie du commerce qui servira de lien entre tous les peuples.

Les Perses ont livré des batailles dans les plaines de Péluse ; Alexandre a foulé le sol de l’isthme ; César a débarqué sur la plage de Péluse, et y a remporté une victoire éclatante ; Pompée y mourut assassiné.

L’isthme de Suez a vu Cléopâtre, la dernière reine de la dynastie des Ptolémées. L’histoire rapporte qu’après la bataille d’Actium, Antoine trouva cette princesse occupée à faire passer sa flotte pardessus l’isthme, pour la faire entrer dans la mer Rouge. C’était peut-être pendant la saison des basses eaux du Nil, et l’ancien canal se trouvait à sec.

L’empereur Adrien fit réparer le canal des Pharaons. Amrou, le célèbre lieutenant du calife Omar, le rétablit ; plus tard, le jeune général Bonaparte se rendit du Caire à Suez après la bataille des Pyramides. En explorant le littoral, il faillit être enseveli dans les flots de la mer Rouge, et n’échappa à ce danger que grâce à la vitesse de son cheval. Accompagné de Berthollet, de Monge, de Costaz, de Jomard, et de tous ces savants dont les travaux nous ont servi à étudier et à mettre en œuvre notre entreprise, il parcourut tout l’isthme, et le premier découvrit le lit de l’ancien canal, en disant : « Messieurs, nous sommes en plein canal des Pharaons. » Il a passé devant le lac Timsah, et est retourné en Égypte par la vallée de Gessen et notre Ouady.

Je vais maintenant vous parler de nos travaux. — Il y a une question qu’on a beaucoup agitée dans ces derniers temps, c’est la question du travail dans l’isthme. Quand la Compagnie du canal de Suez a été constituée, voici quel était l’état des travailleurs égyptiens. Il était absolument comme au temps de la construction des pyramides. On enlevait les populations des villages, on leur liait les mains, souvent on leur mettait la corde au cou. Elles apportaient leurs vivres et même quelquefois les matériaux de construction. On ne les payait pas ; le travail s’exécutait à l’aide du fouet incitateur, suivant le système dont on voit la représentation sur les monuments de la vieille Égypte. Les grands travaux ainsi exécutés entraînaient à des pertes d’hommes effroyables. De nos jours, le canal de Mahmoudieh, qui a été construit, il y a quarante ans, par cent mille fellahs, a coûté la vie à trente mille hommes dans l’espace de six mois. Hérodote raconte que, lorsque le roi Nécos voulut essayer de faire un canal entre les deux mers, on avait amené dans l’isthme une population considérable, et qu’il périt quatre-vingt mille hommes. Récemment, quand on a fait le chemin de fer entre Alexandrie et Suez, surtout entre le Caire et Suez, il en a péri plus de mille dans une seule journée. On avait amené ces hommes par masses, à la demande des agents anglais, qui, pressés de voir passer la malle des Indes, poussaient, sans aucune considération, le gouvernement à réunir le plus grand nombre de travailleurs possible. Un jour, on manque d’eau ; les wagons qui devaient l’amener n’avaient pu arriver. Le lendemain, on les annonce, les hommes se pressent sur ces wagons ; il y a une mêlée terrible dans laquelle un grand nombre de malheureux périssent.

Voilà, messieurs, l’état dans lequel nous avons trouvé le travail en Égypte.

Mohammed-Saïd, prince libéral, a eu une pensée qui seule suffirait à illustrer un règne. Jusqu’à lui, les terres avaient été possédées par le gouvernement. Mohammed-Saïd les a distribuées aux fellahs, en convertissant l’obligation de donner une partie des récoltes au gouvernement, en un impôt en argent, payable par douzièmes. C’est ainsi qu’il a répandu le bien-être et la prospérité dans le pays. Mais il avait cru nécessaire de conserver pour les travaux de canalisation, dans un pays qui ne vit que par les irrigations, le travail obligatoire. On pense généralement que le Nil déborde, c’est une erreur, il ne déborde pas. Il coulerait paisiblement dans son lit, si la main des hommes n’avait ouvert, le long des berges, des canaux qui, lorsque l’eau monte à une certaine hauteur, permettent d’irriguer les terrains. Il était nécessaire, à cause de la configuration du pays, d’obliger les populations à travailler à la réparation des canaux, sans lesquels elles n’auraient pas pu exister. Ainsi le vice-roi, en donnant les terres aux fellahs, en les rendant propriétaires, avait conservé le droit de leur imposer les travaux d’utilité publique, surtout les travaux de canalisation. Dans les fréquentes conversations que j’ai eues avec ce prince pendant sept ans, et lorsque nous avons fait ensemble, en 1856, une convention par laquelle il s’engageait à nous fournir le nombre d’hommes désigné par nos ingénieurs, pour exécuter le canal de Suez, il avait désiré fixer de la manière la plus humaine le travail des fellahs, en leur faisant distribuer en abondance l’eau, dont la privation avait autrefois causé tant de maux aux travailleurs de l’Égypte, en leur fournissant des abris et des soins médicaux. Nous avons exécuté les dispositions concertées avec lui, et nous avons dans l’isthme non-seulement des médecins dévoués, mais encore ces bonnes sœurs de charité qui, en Orient comme partout, font plus que toutes les propagandes du monde, parce que leur propagande, à elles, c’est la propagande pratique de la charité, du dévouement et du bien.

Nous avons là des sœurs de charité qui, nuit et jour, se dévouent au soin des malades. Assurément, jamais les fellahs n’ont été mieux traités que dans l’isthme, et le vice-roi nous disait bien souvent : « Il faut commencer par payer ces hommes ; il faut qu’ils sachent que le travail, pour lequel ils n’ont jamais eu de rémunération, leur sera payé. J’aurais contre moi tous les grands du pays et tous les propriétaires, si, dès à présent, j’affranchissais les fellahs, et je n’aurais aucun moyen de maintenir l’existence de l’Égypte, si je les affranchissais immédiatement de toute espèce de travail obligatoire. Eh bien, je commence par établir avec vous les conditions de leur payement. Du moment qu’ils pourront rapporter dans leurs villages un petit pécule, le travail deviendra en Égypte un attrait, ce qu’il n’a jamais été. »

Nous avons fidèlement accompli les engagements que nous avions contractés. Avant la mort de Mohammed-Saïd, nous avions inauguré un système qui, je l’espère, aura pour conséquence d’affranchir complétement une population misérable et esclave depuis des milliers d’années. Mohammed-Saïd faisait recruter nos ouvriers parmi les contingents militaires. A cet effet, il avait diminué son armée. Jusqu’à lui, il y avait eu en Égypte une armée de soixante mille hommes ; du temps de Méhémet-Ali, elle s’était élevée à cent mille hommes, sur une population de cinq millions d’habitants. Il l’avait, dès le début de son règne, fixée à trente mille hommes, plus tard, il la réduisit à dix mille, afin de pouvoir envoyer vingt mille hommes sur les travaux de l’isthme, sans nuire à l’agriculture.

Vous voyez, messieurs, l’injustice et l’ignorance de ceux qui nous accusent de vouloir le maintien du travail forcé et de l’esclavage. Pourquoi faut-il qu’il se soit trouvé des Français pour accuser un prince généreux, et notre Société, qui a tant fait pour l’humanité !

Eh bien ! ce fait d’avoir engagé des hommes qui étaient appelés au recrutement militaire, pour les faire travailler à l’isthme, a été le commencement de l’émancipation, à tel point qu’aujourd’hui même (il est vrai que c’est pour nous faire la guerre, mais enfin le mal sert quelquefois au bien, et il faut en remercier la Providence) on est arrivé, en Égypte, à proclamer ce principe qu’on devra désormais recruter pour les travaux de la paix les hommes qu’on recrute dans d’autres pays pour les travaux de la guerre.

Voilà le résultat auquel nous sommes arrivés, et je suis heureux d’y avoir contribué pour ma faible part, par l’entreprise qui, je le vois, excite vos sympathies et réunit vos suffrages.

Nous arrivons aux travaux de l’isthme, que nos ingénieurs, nos entrepreneurs et nos ouvriers exécutent vigoureusement. A Port-Saïd, où il n’existait qu’une simple plage, un bourrelet de sable de quelques mètres quelquefois envahi par l’eau de la mer, nous avons une ville qui a déjà cinq mille âmes, nous avons creusé un port intérieur, nous avons formé le terre-plein de la ville, nous avons élevé des habitations, nous avons des forges, un arsenal, des dragues qui se montent en grande quantité, des engins considérables, nous avons enfin une ville où l’on trouve déjà toutes les ressources de la civilisation. La population est composée de Grecs, de Dalmates, de Français, d’Italiens, de citoyens de toutes les parties du monde. Songer à organiser méthodiquement et à l’avance cette population, c’eût été perdre son temps. Beaucoup de personnes m’avaient conseillé d’étudier et de faire des règlements. On m’avait exposé une foule de doctrines. Je n’ai jamais aimé les doctrines avant la pratique.

Nos travailleurs vivent suivant leurs religions : les Orientaux, suivant la loi musulmane, les étrangers suivant la loi de leurs pays. Il était fort difficile, dans un désert si éloigné du monde civilisé, de savoir ce que deviendraient ces populations composées de gens qui n’avaient peut-être pas tous des antécédents irréprochables.

Un Parisien qui était chargé de diriger quinze cents Grecs, avait, un jour de payement, mis de l’or sur sa table ; cet or, dont vient de si bien parler M. Wolowski, dans son discours sur l’établissement de la monnaie, fut une cause de désordre. Ces Grecs, en le voyant, n’avaient pu s’empêcher de se jeter dessus comme sur une proie. N’ayant aucune police, aucune autorité à invoquer, mon Parisien passa là-dessus ; mais, grâce à son énergie et à l’autorité personnelle qu’il a su conquérir, il est parvenu à maintenir ces quinze cents hommes sous ses ordres et à se faire restituer ces sommes détournées. S’il y a des pierres à enlever, un travail difficile à faire, on envoie l’escouade des Grecs, qui est très-intelligente et qui s’est très-bien conduite depuis ce méfait.

Eh bien, cet exemple m’a prouvé que dans une population de travailleurs il ne faut que deux choses : expulser celui qui ne veut pas travailler, laisser partir celui qui n’a pas envie de rester. J’ai suivi le principe de la liberté, et depuis cinq ans nous n’avons pas eu à nous en plaindre.

Mais il faut remarquer que nous avons placé au milieu des agglomérations de travailleurs des ministres de leur religion, des popes pour les Grecs, des imans pour les musulmans, des prêtres pour les chrétiens. C’est ainsi que mon ancien professeur de philosophie a été nommé curé à Ismaïlia, et pratique la philosophie dans l’isthme, tout en prêchant les saints dogmes de notre religion.

Nous avons maintenu les populations qui sont venues à nous, sans un commissaire de police, sans un gendarme, sans un sergent de ville. J’ai souvent voyagé seul, ou avec un simple domestique arabe, la nuit comme le jour, et jamais je n’ai eu la moindre crainte, ni couru le moindre danger. Tout le monde vit là dans la plus parfaite harmonie.

Je vois ici à côté de moi un ingénieur qui arrive de l’isthme, qui vient de parcourir tout le pays, et je crois qu’il est d’accord avec moi, sur la sécurité qui existe au milieu du désert sans autorité d’aucune espèce. Seulement, il y a le travail, car là où il n’y a pas le travail, on ne peut vivre en sécurité.

Une fois que la ville de Port-Saïd a été fondée, nous avons commencé, après y avoir établi des ateliers, à exécuter de grands travaux dans le lac Menzaleh. Le lac Menzaleh a quarante-quatre kilomètres de Port-Saïd à Kantara. Il était très-difficile, au milieu des inondations de ce lac, qui laisse des dépôts de limon, de pratiquer un chenal suffisant pour y introduire des dragues. Il y a des endroits où l’eau est si peu profonde, qu’elle ne peut même pas porter un radeau.

Il fallait que les hommes vinssent s’enfoncer dans la vase, et que, ramassant la boue avec leurs mains, la serrant contre leur poitrine, ils la portassent à droite et à gauche pour former des bourrelets. De cette boue remuée sous le ciel brûlant de l’Égypte s’exhalait une odeur d’hydrogène sulfuré insupportable ; mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que la salure des eaux du lac est telle, que ses émanations n’ont pas été dangereuses pour la santé des hommes. Nous avons eu le bonheur de ne pas avoir plus de malades que dans les autres localités. — J’ai souvent passé des journées, même en plein été, au milieu de ces travaux et je n’en ai pas souffert. Du reste, les pêcheurs du lac Menzaleh, population saine et vigoureuse, sont accoutumés à placer les filets de pêche et à pousser leurs barques dans les bas-fonds en marchant dans le lac avec de l’eau jusqu’à la ceinture. La Bible dit que le lac Menzaleh était le vivier des Pharaons.

Je dois avouer que le premier chenal à travers le lac Menzaleh était pour moi le point le plus difficile de notre travail, et c’est là que je craignais, non pas l’impossibilité, mais d’immenses obstacles ; et lorsque, dans les journaux anglais, on disait que nous tentions un travail impossible, et qu’on parlait de la navigation de la mer Rouge, des sables, et de tant d’autres objections, dont je montrerai tout à l’heure le peu de valeur, on ne songeait pas à nous opposer ce qui était l’objet constant de nos préoccupations, le passage à travers le lac Menzaleh, qui n’aurait pu être exécuté sous un climat autre que celui de l’Égypte, parce que, si cette masse molle n’avait pas été séchée par le soleil aussitôt que placée en forme de digue, il n’y avait aucun moyen connu dans l’art de l’ingénieur pour triompher de ce formidable obstacle. Là était la vraie difficulté de l’entreprise, et personne ne songeait à nous attaquer sur ce point.

Au fur et à mesure qu’on parvenait à former de chaque côté de l’étroit chenal de simples bourrelets, on faisait glisser au milieu un radeau plat, et avec des nattes de roseaux, on construisait une sorte d’abri où les ouvriers passaient la nuit. Une tempête survenant, le bourrelet était quelquefois détruit, et la besogne était à recommencer. Nous n’avons pas employé les contingents à ce premier travail, mais des hommes libres et de bonne volonté. Nous avons marché peu à peu, avec beaucoup de peine, et là où nous avons débuté par un chenal de trois à quatre mètres seulement, nous sommes parvenus à en creuser aujourd’hui un de soixante mètres avec l’aide de nos dragues et à élever de chaque côté des berges parfaitement solides.

Nous venons de passer, avec un entrepreneur écossais, un marché pour approfondir ce chenal jusqu’à huit mètres au-dessous du niveau de la mer. L’homme que nous avons choisi, a participé à l’un des plus grands travaux de draguages qui aient été exécutés dans le monde, celui de la Clyde à Glascow. Cette ville, qui comptait autrefois trente mille âmes, en a aujourd’hui cinq cent mille. Il y a trente ans, la Clyde était presque à sec, puisque les habitants la traversaient, ayant de l’eau jusqu’à la cheville, et aujourd’hui, les plus gros bâtiments qui font les voyages d’Amérique, y naviguent en toute liberté. Le Persia, l’un des plus grands bâtiments connus, y a été construit et lancé. Nous avons fait avec notre entrepreneur, M. Aiton, un traité pour l’enlèvement de vingt-deux millions de mètres cubes.

Nous avons fait également un traité pour les jetées de Port-Saïd. Ce sont des jetées en blocs artificiels. Nous avions décidé d’abord que nous les ferions avec des pierres prises dans l’isthme, mais il aurait fallu pour l’exploitation de la carrière, un grand nombre de contingents. Nous avons fait ce dernier traité avec MM. Dussaud frères, qui ont exécuté les ports de Marseille, de Cherbourg et d’Alger. Ainsi notre travail est assuré pour Port-Saïd et pour le draguage des lacs Menzaleh et Ballah, jusqu’au pied du plateau d’El-Guisr. Là, nous avons déjà enlevé cinq millions de mètres cubes en huit mois de temps, avec dix-huit mille hommes des contingents. Pour terminer cette partie du canal maritime, il reste à enlever dix millions de mètres. Nous avons donné ce travail à un entrepreneur français, M. Couvreux.

Au sud du lac Timsah se trouve le plateau du Sérapéum ; puis, les lacs amers, où il y a peu de chose à faire ; ensuite on traverse une plaine de vingt kilomètres pour se rendre à Suez. Nous avons tous les jours des propositions nouvelles de gens sérieux, ayant des capitaux, qui ont été dans l’isthme étudier les travaux dont ils demandent à se charger. Tous nos marchés sont faits ou à la veille de l’être ; tout est organisé, tout marche, pour faire ouvrir le canal maritime à la grande navigation d’ici à quatre ans.

Rien ne peut plus empêcher maintenant l’exécution d’une œuvre qu’on disait impossible, et qui devait emporter trois ou quatre fois le capital de la Compagnie. La chose était pourtant bien simple. Il ne fallait que des hommes de courage et d’action ; nous avons trouvé ces hommes, et tous les jours, nous triomphons d’obstacles réputés impossibles : le concours que vous nous apportez contribue beaucoup à nous en faire triompher. Oui, messieurs, la sympathie ardente et constante de l’opinion publique, dont vous êtes ici les représentants, est un des grands faits qui conduiront infailliblement au succès de notre entreprise.

Maintenant, je vais vous parler des objections que chacun de vous a entendu soulever ; je n’en dissimulerai aucune.

On nous dit : Comment ferez-vous pour votre entrée dans la Méditerranée ? Vous êtes sur une plage qui s’incline insensiblement avec très-peu de profondeur. Vous avez des boues, le vieux mot égyptien Zin, le mot grec Péluse, le mot arabe Tineh, noms qui ont été donnés successivement à cet endroit, tous veulent dire boue.

Des articles de journaux, publiés il y a huit à neuf ans, prétendaient que le golfe de Péluse était une mer de boue, et que les bâtiments seraient arrêtés dans leur marche par des « bancs de vase voyageuse. » Des hommes très-distingués, et que j’estime beaucoup, ont imprimé cela dans la Revue des Deux Mondes.

Messieurs, si les anciens ont appelé Péluse, Zin ou Tineh, synonymes de boue, l’endroit où est situé Péluse, c’est en effet parce que les terrains qui l’environnent sont plus bas que le niveau du Nil, et que l’eau qui y séjourne forme de la boue ; mais cette boue est en dedans du cordon du littoral. La prétendue mer de boue n’existe donc pas. Au dehors, l’eau de la mer est limpide, et le sable de la plage aussi blanc que celui de nos côtes de France.

S’il n’y a pas de boue de ce côté, que devions-nous craindre ? Nous devions craindre, lorsqu’on ouvrirait un chenal pour faire communiquer la mer avec le lac Menzaleh, les lames de fond, qui exercent leur action jusqu’à une profondeur de quatre à cinq mètres, qui remuent et agitent les galets ou les sables, car les sables ont commencé par être des galets détachés des rochers par la fureur des vagues. A sept ou huit mètres, le fond de la mer n’a plus de sable, mais une vase éternelle. Arrivés près de la plage depuis des siècles, avant les temps historiques, peut-être même avant l’existence de l’homme, les galets roulés par les flots ont produit ces sables, qui, poussés par la lame sur la plage, séchés par le soleil et emportés par les vents, ont formé les dunes qu’on aperçoit sur presque toutes les côtes du monde.

On pouvait donc craindre que ces sables, remués par les lames de fond, et poussés dans la direction des vents régnants, ne finissent par encombrer le chenal creusé par la drague. Mais les ingénieurs ont trouvé un moyen très-simple d’empêcher l’encombrement d’un chenal creusé sous l’eau de la mer. C’est de faire construire de chaque côté du chenal des jetées qui s’avancent dans la mer, de manière à atteindre le fond de la vase éternelle. Le sable, ramené près du rivage, ne disparaît point par ce moyen, mais il s’emmagasine dans l’angle formé, d’un côté, par le rivage, de l’autre, par la jetée. Il est évident que, lorsque les sables sont poussés à Port-Saïd par les vents régnants du nord-ouest, c’est du côté de Damiette qu’ils arrivent ; aussi c’est de ce côté qu’on fait la jetée la plus longue ; et si par hasard, au bout de plusieurs siècles, les sables parvenaient jusqu’à la tête de la jetée, nos arrière-petits-neveux en seraient quittes pour faire allonger la jetée de cent à cent cinquante mètres, comme je l’ai vu faire à Barcelone, où tous les quinze ou vingt ans on allonge de quelques mètres la jetée, pour lutter, non pas contre les sables, mais contre les galets.

Nos ingénieurs sont certains d’empêcher les inconvénients du mouvement des sables. Nous n’avons jamais nié ce mouvement, mais nous avons trouvé le moyen de l’arrêter.

Le travail que nous faisons eût été impossible, il y a cinquante ans, parce que les dragues n’existaient pas ; nous avons aujourd’hui des dragues puissantes. Nous en avons fait construire par l’honorable maison Ernest Gouin et par les forges et chantiers de la Méditerranée, qui enlèveront mille mètres en dix heures. J’en ai vu, ces jours derniers, fonctionner une sur la Loire ; elle a enlevé deux mille mètres en dix heures. Il est vrai qu’elle n’avait à enlever que des sables légers, mais nous sommes sûrs que chacune de nos grandes dragues enlèvera dans l’isthme ses mille mètres en dix heures, c’est-à-dire que cent dragues pourront enlever cent mille mètres en une journée. Nous n’aurons donc pas de difficulté à enlever les cinquante à soixante millions de mètres cubes qui nous restent à extraire.

La question des sables dans le canal maritime écartée, il reste la question des sables voyageurs dans l’isthme. Ces sables, nous dit-on, encombreront la tranchée que vous faites dans l’isthme, lorsque les vents souffleront violemment.

La nature nous a indiqué ce qu’il y avait à faire pour se préserver des sables voyageant sur terre. Autour des trois grands bassins qui forment la plus grande partie de la ligne de notre canal, il s’est formé, dès les temps les plus reculés, des végétations ; et à l’abri de ces végétations, des sables sont venus s’accumuler et former des dunes qui suffisent à empêcher les sables portés par le vent d’encombrer les parties basses. Ces sables ne s’élèvent pas généralement à plus de trente à quarante centimètres ; quand ceux qui sont plus légers s’élèvent davantage, ils sont poussés en l’air et vont couvrir les immenses dunes qui forment la frontière naturelle de l’Égypte et de la Syrie ; là, assurément, il eût été impossible de creuser le canal. Nos ingénieurs, suivant l’exemple de la nature, ont commencé par élever des palissades dans les endroits où l’on était obligé de creuser la tranchée. Les terres qu’ils ont enlevées ont formé ensuite un obstacle naturel à l’envahissement des sables, et certainement, lorsque nous aurons entassé d’une part dix millions de mètres cubes sur le plateau d’El-Guisr, à peu prés autant sur le plateau du Sérapéum, il se formera de véritables montagnes, qui empêcheront toute espèce d’apport de ces sables voyageurs poussés par les deux ou trois tempêtes qui règnent chaque année dans l’isthme, dans les seuls endroits où l’on pouvait les redouter. Nous n’avons donc rien à craindre du mouvement des sables soulevés sur le sol de l’isthme.

Reste la difficulté de la navigation dans la mer Rouge. A ce sujet, on prétend que les bâtiments y trouveront une navigation dangereuse, parce que la mer est étroite. Mais nous avons des mers plus étroites encore, où les bâtiments naviguent sans difficulté. Le golfe Adriatique, la Manche, sont moins larges que la mer Rouge, qui a cinq cent soixante lieues de long et dix ou douze lieues de largeur dans les endroits où elle est le plus étroite, et cinquante lieues dans les endroits les plus larges. Elle a de plus des nuits fort claires, ce qui aide beaucoup à la navigation.

Sous les tropiques, où est située la mer Rouge, les nuits sont magnifiques. Si l’on y a toujours navigué avec des barques non pontées, c’est que l’on n’y craint pas les tempêtes. Il y a des vents variables près des côtes, comme dans tous les golfes, des vents du matin et du soir.

Avant l’adoption de la navigation à vapeur, qui est récente, puisqu’elle ne date pas de plus de trente ans, on ne naviguait qu’à la voile. Eh bien ! dans l’antiquité, on a vu les flottes de Salomon dans la mer Rouge ; on y a vu dans les temps modernes celles des Vénitiens et des Portugais, qui y ont navigué fort à l’aise, et qui s’y sont livré des combats.

Lorsqu’en 1828, le parlement anglais fit une enquête pour savoir si un bâtiment à vapeur pourrait naviguer dans la mer Rouge, il se trouva des marins, surtout des hommes politiques, qui prétendirent que les steamers ne pourraient pas franchir le détroit de Bab-el-Mandeb contre les moussons.

Il y a, dans le pays voisin, un grand ministre, au sujet duquel j’ai dit, dans une autre enceinte, qu’il avait l’hydrophobie de la mer Rouge. Cet homme d’État ne désire pas qu’on aille aux Indes par cette voie. Afin d’empêcher l’établissement de la navigation à vapeur dans la mer Rouge, on disait que les bâtiments à voiles pouvaient seuls franchir les moussons. Aujourd’hui, on soutient tout le contraire, et l’on déclare, en Angleterre, que les bateaux à vapeur seuls peuvent naviguer facilement dans la mer Rouge. C’est ainsi que raisonnent toujours les adversaires d’une entreprise nouvelle, qui dérange les vieilles combinaisons.

Pendant soixante-dix ans, les expéditions maritimes du Portugal qui furent envoyées pour doubler le cap de Bonne-Espérance échouèrent. Savez-vous pourquoi ? C’est qu’avant d’atteindre le but, les marins se révoltaient et demandaient à retourner à Lisbonne, parce les Vénitiens avaient fait courir le bruit qu’on deviendrait nègre en passant la ligne. Vasco de Gama, qui avait fait prêter serment à son équipage, dans un sanctuaire de la Vierge, de ne pas se laisser effrayer par la crainte de passer du blanc au noir, ne trouva pas d’autre moyen de prévenir une révolte générale, que de faire mettre aux fers une partie de ses hommes. Ces pauvres gens, se voyant brunir après plusieurs mois de navigation, demandaient à grands cris à retourner en Portugal. Vasco saisit lui-même le gouvernail, en faisant croire qu’il retournait en Portugal, et doubla le cap loin de la vue de terre ; c’est ainsi que le cap de Bonne-Espérance a été doublé pour la première fois.

Nous avons cherché à imiter cet exemple, nous avons marché résolûment vers notre but, sans craindre les obstacles, et nous remercions la Providence de nous avoir suscité toutes les difficultés qui ont mûri notre œuvre, l’ont popularisée, et nous ont acquis, le concours de tous les hommes d’intelligence et de cœur.

Notes in this chapter

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