SECONDE PARTIE.
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SOCIÉTÉ SOUS L'EMPIRE.
J'ai parlé de M. de Cherval. Son portrait, déjà tracé par moi, ne peut l'être assez souvent; car je l'aime et le respecte comme un père. Son esprit est profond, mais on ne s'en aperçoit pas dans un salon; il conte alors, il cause, et toujours les autres se taisent pour l'écouter. Cela est encore aujourd'hui, et pourtant il a tout à l'heure quatre-vingt-trois ans!
M. de Sainte-Foix était un homme spirituel, un homme du monde, ayant d'excellentes manières et contant des choses du temps passé avec un charme sans pareil, et cela sans prendre l'état de conteur; il avait l'air de céder à une instance. J'avais toujours un nouveau plaisir à l'écouter.
M. de Montrond était aussi un habitué du soir chez moi. Son esprit est connu de tout le monde; ce qui l'est moins, c'est la grande instruction et même la science qui accompagnent cet esprit. Son caractère est un type qui a formé de mauvais modèles, tandis que l'original était inimitable... Il connaissait le monde entier... voyait la bonne et la mauvaise compagnie indifféremment, n'ayant jamais dans l'une le ton de l'autre, et préférant d'ailleurs la bonne, où il passait sa vie. Spirituel autant qu'on peut l'être, il possède le talent assez rare de se moquer des gens tout en les faisant rire. D'une bravoure reconnue, insoucieux de fâcher ou d'être agréable, à moins que ses affections ne soient engagées dans la question, il a une façon de dire qui n'est qu'à lui, et rappelle le genre que devait avoir M. de Grammont... il a cette assurance à la fois insolente et polie qui faisait répondre par M. de Grammont à Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents:
Eh! sire, qui est-ce qui a des dents?...
Et il lui en montrait trente-deux magnifiques.
L'existence de M. de Montrond, sur laquelle beaucoup de gens ont dit des bêtises, comme cela arrive toujours quand on raisonne sur ce qu'on ne sait pas, est beaucoup moins mystérieuse qu'on ne le croit. Il a de l'ambition sans but, ce qui est funeste toujours, mais surtout à l'époque où M. de Montrond marquait dans le monde; il possède d'excellentes qualités... et le prouve en ayant de longues et fidèles amitiés; il est dévoué aux gens qu'il aime: après cela, le nombre en est petit, je le sais, mais la chose alors en est plus certaine. Je l'ai vu fort souvent, non-seulement à Paris, mais à la campagne, aux eaux, dans cette intimité enfin où l'homme ne se masque qu'un jour et se dévoile le lendemain; il donne aux pauvres... Il est bon maître, et tient à honneur seulement de se montrer méchant et frivole, sans être ni l'un ni l'autre, chose à laquelle il a réussi.
M. de Montrond ne contait jamais: il était en cela le contraire de M. de Sainte-Foix; lorsqu'il avait cependant quelque bonne chose à dire, alors il s'y prenait de telle manière, qu'il faisait autrement qu'un autre et si différemment, il mettait, par exemple, tant de sérieux à dire l'aventure la plus bouffonne, qu'il fallait renoncer à la raconter après lui. Beau joueur en perdant, mais seulement sous le rapport de l'argent, car il était insupportable au whist, qu'il y gagnât ou qu'il y perdît, il était continuellement au moment de se faire une querelle, qu'il aurait au reste parfaitement soutenue.
Enfin, j'ai beaucoup vu M. de Montrond, et crois le connaître assez pour dire que ce qui est pour presque tout le monde est surtout vrai pour lui: c'est qu'il est mal jugé...
Un fait positif, c'est qu'il a des amis qui lui sont attachés depuis quarante ans... Dire et vouloir persuader qu'il est bon, je ne l'entreprendrai pas, non plus que d'indiquer sa conversation comme un cours de morale; mais un homme qui est fidèle à ses affections, quel que soit le vent qui souffle sur elles, n'est pas non plus un méchant homme. Le mal des jugements portés sur des personnages très-connus vient particulièrement de la légèreté avec laquelle on recueille des traditions, sans même s'inquiéter si elles sont plus ou moins fidèles.
M. de Saint-Aulaire, aujourd'hui notre ambassadeur à Vienne, venait aussi chez moi... il était de la maison de l'Empereur, et je l'avais connu avant mon mariage, chez ma mère, où il allait habituellement. Son esprit charmant et doux, ses bonnes manières, sa façon piquante de raconter, sa distraction ensuite parfaitement réelle, lui donnaient un charme tout particulier. Il discutait avec une extrême mesure, et jamais en disputant. Il n'était pas comme beaucoup de littérateurs que je connais, qui, à peine dans la carrière, jugent et tranchent sur les plus belles renommées, et se croient Lamartine ou bien Victor Hugo pour avoir fait des vers... Quant à M. de Saint-Aulaire, il était sociable au-delà de tout ce que je vois maintenant.
Mais un homme qui était pour moi plus qu'un homme aimable, car son cœur et son esprit étaient tous deux dans ce que son affection me témoignait, c'était M. de Narbonne!
Si jamais un portrait écrit fut difficile à faire, c'est celui de M. de Narbonne; il y avait dans sa nature, dans son langage, un charme qui échappait à l'analyse. Il était spirituel naturellement, instruit sans pédanterie, parlant et connaissant à fond plusieurs langues, s'occupant d'études sérieuses sur la guerre et l'administration; d'une bonté de cœur, d'une jeunesse d'âme bien méritoires chez un homme qui avait passé sa vie à la cour, et avait été élevé par une mère tout entière dans ces menées d'intrigues de coteries qui faisaient la vie des gens de Versailles. M. de Narbonne devait être un autre homme; mais sa nature était d'élite, et ces natures-là, loin de se corrompre, se retrempent au milieu du mal... Sans doute il était léger dans beaucoup d'habitudes de la vie, mais jamais, rien de sérieux n'était froissé par lui... Madame de Staël, qui lui avait sauvé la vie en 1792, était pour lui l'objet d'un culte sacré. Il est des affections, disait-il, dont le souvenir est une chose sainte... Il adorait ses enfants, et sa mère était pour lui ce que devait être une mère de l'époque de la sienne, c'est-à-dire qu'il était toujours dans une attitude respectueuse, qui pourtant n'avait rien de ridicule à son âge, et sa mère elle-même était bien ce qu'il fallait pour porter ce nom de duchesse de Narbonne!... Cette vieille femme de la cour de Louis XV, dame d'honneur de Mesdames, qui avait survécu à son temps et à ses maîtres..., ce débris de l'époque de madame Dubarry, je l'ai vue encore bien fraîche de pensées et de souvenirs.
J'ai dit que M. de Narbonne contait peu; son esprit n'allait pas à ce genre de conversation; il ne l'aimait pas: aussi appelait-il M. de Sainte-Foix la sultane Scheherazade. Quant à lui, lorsqu'il contait, on ne s'en doutait pas... C'était un peu M. de Talleyrand, mais lorsque celui-ci était de bonne humeur. Pour M. de Narbonne, il était toujours égal, toujours bon pour ses amis, les écoutant, répondant à leurs chagrins, lorsque lui-même quelquefois était accablé d'ennuis... La perte d'un tel ami devait être et fut en effet douloureusement sentie par moi. L'amie en souffrit par le cœur, la maîtresse de maison ne le remplaça jamais!...
J'ai parlé du cardinal Maury; il était d'une immense ressource dans un salon comme le mien, malgré les inconvénients de sa brusquerie; le cardinal trouvait aussi en moi beaucoup de reconnaissance pour la préférence qu'il m'accordait; il n'allait aussi régulièrement que chez moi...
Un autre homme bien spirituel, qui venait aussi souvent chez moi, et n'était pas aussi connu alors qu'il l'a été depuis, c'est M. de Planard... il avait déjà fait à cette époque la Nièce supposée... Il était fort timide, mais fort aimable... il jouait la comédie chez moi à Neuilly, et il excellait avec Millin dans les charades en action.
M. Alexandre de Girardin était plus qu'un habitué chez moi; c'était un ami. C'était un homme redouté plus qu'il n'était méchant; on craignait son esprit très-fin et surtout très-clairvoyant pour discerner aussitôt les ridicules; mais excepté cette triste partie de nous-mêmes, je ne l'ai jamais entendu attaquer personne sérieusement; il est au contraire fort dévoué aux amitiés saintes, et depuis plus de trente ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé digne d'être mon ami, et je ne dis pas la même chose de beaucoup de gens qui ont la prétention de l'être. M. le comte de Girardin fut longtemps fort à la mode à Paris, où cette mode ne donne guère son sceptre facilement... Il était fort jeune, mais déjà son esprit se montrait tel qu'il est, et malgré son apparente légèreté, il joignait à cet esprit, non-seulement du monde, mais plus sérieux qu'on ne le croit, un cœur parfait pour ses amis. Sa mère avait en lui le fils le plus respectueux et le plus tendre. Au milieu de ses succès les plus bruyants et certes les mieux faits pour tourner une jeune tête, il ne manquait jamais un seul jour d'aller voir sa mère à l'issue de son dîner, qui avait lieu pour elle à cinq heures précises. M. Alexandre de Girardin demeurait auprès d'elle pendant une heure et souvent plus: quelquefois madame T.....n venait le chercher avant l'heure fixée... Il la laissait attendre:
—Va donc, mon fils, lui disait sa mère en souriant.
—Non, non, répondait-il avec une grâce charmante, je ne veux pas perdre un de mes bons moments.
L'homme qui agit ainsi à vingt-cinq ans et dans l'âge des plus fougueuses passions n'est jamais, en aucun temps, autre chose qu'un homme digne d'être estimé, autant qu'aimé de ses amis.
Il contribuait aussi grandement à l'agrément de nos bonnes soirées, lorsque les éternels voyages de l'Empereur permettaient à tout ce qui portait une épée de demeurer à Paris quelques mois.
En remontant aux premiers temps de l'Empire, on trouve une époque assez remarquable, c'est l'établissement de la société et de l'étiquette. Les princesses l'apprenaient, et l'apprenaient vite; quelques-unes furent même tout près de l'impertinence. L'Empereur le sut, et fut très-sévère avec ses sœurs... mais bientôt il eut, lui aussi, une lutte à soutenir avec elles. La princesse Borghèse n'avait que le duché de Guastalla!...—Qu'est-ce que Guastalla, mon bon petit frère? demandait-elle gentiment à l'Empereur. Est-ce une belle grande ville, avec un beau palais et des sujets?...
—Guastalla est un village... un bourg, répondait assez durement l'Empereur, dans les États de Parme et de Plaisance...
—Un village! un bourg! s'écria la princesse en se redressant de sa hauteur sur sa chaise longue... un village!... la date buona, fratello!... et que voulez-vous que j'en fasse?...
—Ce que tu voudras...
—Comment! ce que je voudrai!... Et elle se mit à pleurer.
—C'est un imbécile.
—C'est vrai... mais qu'est-ce que ça fait?...
L'Empereur leva les épaules... la princesse pleurait à sanglots... L'Empereur l'aimait, et au fond elle n'était pas méchante... et puis elle était si câline!... si habile à émouvoir!... si belle en pleurant!...
Le résultat de cette attaque fut qu'on donna le pauvre peuple piémontais à gouverner au prince Camille.
Lorsque les autres sœurs virent que les larmes et les scènes avaient du succès, l'Empereur n'en manqua pas, et n'eut plus un moment de repos. La grande-duchesse de Berg voulut la couronne royale, et même un beau royaume, et la princesse Élisa un empire. Tout allait par hiérarchie selon elles, et pas un droit n'était oublié... L'Empereur écouta longtemps en silence, se contentant de ne pas répondre; mais la princesse Élisa n'était pas belle en pleurant, et la grande-duchesse de Berg n'était rien moins que douce: aussi l'Empereur finit-il par se fâcher, et ce fut alors qu'un jour il dit, en frappant du pied:
—Pardieu! ces femmes-là sont étranges! on dirait, en vérité, que nous partageons l'héritage du feu roi notre père!...
Lavalette était aussi, et dans tous les temps, un habitué de ma maison; il était fort aimable et racontait à ravir. Ce fut lui qui, en sortant de chez l'Empereur, nous rapporta ce mot qu'il avait entendu...
Une femme que je voyais très-souvent et avec un charme toujours nouveau, c'était la duchesse de Raguse. Nous étions liées aussi intimement que deux femmes peuvent l'être, et je l'aimais autant qu'on peut aimer une amie... Charmante, gaie, vive, spirituelle, très-instruite, naturelle et possédant tous les avantages d'une haute position dans le monde social, jusqu'à une grande fortune, ce qui la double encore... la duchesse de Raguse était, à cette époque, la plus chère de mes amies, et toutes les fois que j'entendais annoncer son nom, il me faisait le même effet que celui de M. de Narbonne: l'amie était heureuse, la maîtresse de maison contente.
L'esprit de la duchesse de Raguse est d'une nature remarquablement attachante lorsqu'on en a la clef; non pas qu'elle soit difficile à trouver, la duchesse est trop naturelle pour cela; mais elle est peu facile à contenter, et dès que les gens ne lui plaisent pas, elle devient silencieuse et se met à bâiller. Mais qu'elle soit au milieu de gens qui lui conviennent ou qu'elle aime, alors son esprit a des éclats, des jets d'une lumière non-seulement brillante, mais chaleureuse; elle est à toutes les questions; elle comprend tout ce qui se dit... Que de journées délicieuses j'ai passées avec elle!... seules toutes deux, à Viry, dans une maison dont elle a fait un paradis!... C'est là qu'il la fallait entendre et voir!...
Elle était de ma grande intimité. Son mari était le frère d'armes que M. d'Abrantès aimait le mieux et le plus; ils avaient été élevés ensemble au collége de Châtillon-sur-Seine, et depuis, cette liaison d'enfance avait pris des forces dans la fraternité d'armes qu'ils contractèrent à l'armée d'Italie, où tous deux étaient aides-de-camp du général en chef.
Un homme que je n'ai pas encore nommé, et qui était, à cette époque, l'homme le plus remarquable, peut-être, de la Cour impériale, et qui était de ma société intime, c'est M. le comte de Forbin!... Jolie tournure, figure agréable, esprit charmant, talents distingués, naissance honorable et belle, caractère facile, manières exquises de politesse et de bon goût... M. de Forbin possédait tous ces avantages à un degré fort éminent; il était aussi un de mes habitués. Il y a bien de la tristesse dans ce souvenir!...
J'étais établie au Raincy après le départ de l'Empereur pour l'Allemagne, lorsque M. d'Abrantès me dit qu'il fallait me disposer à recevoir les princesses et l'Impératrice, mais chacune séparément, pour que les honneurs fussent faciles à rendre; et il avait raison, car, malgré la hiérarchie toute naturelle, il fallait toujours que les princesses, surtout la princesse Pauline, fussent en première ligne.
L'Impératrice et la Reine Hortense vinrent les premières. L'Impératrice avait avec elle madame de Rémusat, madame de Lavalette, madame d'Arberg et M. de Beaumont. La Reine avait madame de Brock, et je ne me rappelle plus le nom du chambellan.
L'Impératrice fut charmante. La Reine Hortense chanta, on fit de la musique, on causa; on eut enfin une journée aussi agréable que si l'étiquette ne s'en fût pas mêlée, et pourtant on ne s'en écarta pas d'une ligne. Madame d'Arberg était là.
En parlant des dames du palais, il en est plusieurs dont je n'ai pas ajouté les noms, parce qu'elles ont pour moi une spécialité d'affection ou de toute autre chose qui me fait retrouver une place plus convenable pour les peindre et en donner une idée.
Madame d'Arberg est d'une famille noble parmi les nobles dans cette Allemagne, pays du blason et des généalogies. Mais quelle que fût son origine, elle avait cette marque de la vraie noblesse, qui consiste à ne la pas vanter en même temps qu'elle porte à la révolte lorsqu'on la veut attaquer. Madame d'Arberg avait été admirablement belle, grande, bien faite, d'une noble tournure; elle avait de la distinction jusque dans les plis de son manteau de cour; et quoique sa fortune la privât de mettre d'aussi beaux diamants que beaucoup de femmes qui l'écrasaient ou qui croyaient l'écraser de leur titre de nouvelle duchesse, elle avait l'air aussi imposant que pas une de celles qui l'entouraient.
J'aimais madame d'Arberg: elle-même avait pour moi de l'amitié, et j'ai toujours compris comment elle avait eu des répulsions dans ce pays de cour, où elle primait trop naturellement pour ne pas trouver des antipathies dans celles qui voulaient avoir le premier jour ce que donnent et amènent les siècles.
—Eh bien! nous ne chasserons pas.—Mais que ferons-nous?—Nous causerons.
Ce n'était pas le côté de sa personne qu'il fallait admirer que la conversation, surtout quand elle entreprenait de nous réciter Pétrarque, le tout en mon honneur, disait-elle, parce que je me nomme Laure.
—J'ai bien peur, madame, que ce froid-là ne vous soit nuisible, lui dit M. d'Abrantès.
Le fait réel, c'est que nous avions peur qu'elle ne s'ennuyât et ne prît en effet quelque nouvelle douleur dans une longue promenade en calèche dans les bois déjà dépouillés du Raincy.
Enfin il n'y eut pas moyen de l'en empêcher; nous lui donnâmes à déjeuner avec une douzaine de personnes qu'elle désigna. Dans le nombre était M. de Forbin, qui venait d'être nommé son chambellan.
C'est ici le lieu de rappeler les noms des personnes qui composaient quelques-unes des maisons impériales, en femmes seulement; je nommerai les hommes plus tard dans la maison de l'Empereur.
Maison de l'Impératrice.
Madame de La Rochefoucault, dame d'honneur.
Madame de Lavalette, dame d'atours.
Madame de Rémusat, Dames du Palais.
Madame la duchesse de Bassano,
Madame Duchâtel,
Madame d'Arberg,
Madame de Mortemart,
Madame de Montmorency,
Madame de Marescot,
Madame de Bouillé,
Madame Octave de Ségur,
Madame de Chevreuse,
Madame Philippe de Ségur,
Madame de Luçay,
Madame la maréchale Ney,
Madame la maréchale Lannes,
Madame la duchesse de Rovigo,
Madame de Lauriston,
Madame de Vaux,
Madame de Montalivet,
Mademoiselle d'Arberg (depuis madame la comtesse Klein);
Madame de Colbert (Auguste);
Madame de Serrant (mademoiselle de Vaudreuil);
Madame Gazani, lectrice.
Maison de madame Mère.
Dame d'honneur.
Madame la baronne de Fontanges (la créole, mais point l'amie de madame de Montesson).
Dames pour accompagner.
Madame la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie;
Madame la duchesse d'Abrantès;
Madame la princesse d'Eckmühl;
Madame la baronne de Saint-Sauveur (fille du prince Masserano).
Madame la comtesse de Laborde-Méréville;
Madame la comtesse de Fleurien;
Madame la comtesse Dupuis;
Madame de Saint-Pern;
Madame de Rochefort;
Madame de Bressieux.
Madame de Chantereine, lectrice, succédant à mademoiselle de Launay[153].
Chambellans: MM. de Brissac et de Laville.
Écuyers: MM. de Beaumont, sénateur, général Destrées et vicomte d'Arlincourt.
Premier aumônier: M. l'évêque de Verceil.
Aumôniers ordinaires: MM.
La maison de la princesse Pauline était montée plus magnifiquement qu'aucune autre. L'Empereur lui avait donné un jouet pour l'empêcher de pleurer: elle avait des pages, ce qu'aucune de ses sœurs n'avait à Paris, à moins qu'elles ne fussent reines. Cette quantité de dames et d'officiers dans la maison venait de ce que le prince Camille était gouverneur-général par-delà les Alpes.
Cette maison de la princesse Borghèse n'était connue de nous qu'en ce qui concernait la France. Deux seules femmes furent connues à Paris, l'une, madame de Cavour, parce qu'elle vint y faire son service, et l'autre, madame de Mathis, par l'amour que l'Empereur eut pour elle. Le reste nous était presque étranger.
Mais, en revanche, quelques-unes des dames françaises attachées à la princesse étaient fort aimées et fort répandues dans la société de l'Empire. De ce nombre, je dois citer la marquise de Bréhan; elle était liée avec moi, et venait habituellement dans ma maison. C'est une femme non-seulement spirituelle, mais instruite plus qu'une femme ne l'est ordinairement. Sûre en amitié, solide dans ses affections, madame de Bréhan est une de ces amies qu'on pleure à jamais quand on les perd, mais qu'on est aussi bien heureuse d'avoir comme moi depuis tant d'années.
Maison de la reine Hortense.
Madame la comtesse de Viry, dame d'honneur;
Madame la baronne de Broc, dame pour accompagner;
Madame la comtesse d'Arguzon, dame pour accompagner;
Madame la comtesse Mollien, dame pour accompagner;
Madame la duchesse de Villeneuve, dame pour accompagner;
Mademoiselle Cochelet, lectrice;
M. de Boucheporn, chambellan;
M. de Villeneuve, chambellan;
Madame de Boubers, gouvernante des jeunes princes;
Madame de Boucheporn, sous-gouvernante;
Madame de Mornay, sous-gouvernante;
Monsieur l'abbé Bertrand, aumônier;
M. , second aumônier.
Maison de la princesse Joseph.
Maison de la grande-duchesse de Berg.
Madame de Beauharnais, dame d'honneur;
Madame Adélaïde de La Grange, dame pour accompagner (plus tard madame de Curnieux);
Madame la comtesse de Saint-Martin, dame pour accompagner;
Madame de Colbert (Alphonse), dame pour accompagner;
Madame la baronne Lambert, dame pour accompagner;
Madame , dame pour accompagner;
Madame Michel, lectrice;
M. d'Aligre, chambellan;
M. de Cambis, écuyer.
On voit que les maisons des princesses étaient formées de manière à donner de l'âme et de la gaieté à une cour qui ne demandait que des fêtes. Et, pour des fêtes, que faut-il?... Il faut de la jeunesse, de la fortune et de la beauté; avec cela, une cour sera la plus brillante de l'univers.
J'ai raconté plus haut les déjeûners donnés à Madame Mère et à l'impératrice Joséphine. La grande-duchesse de Berg, qui alors était en grande coquetterie avec M. d'Abrantès, voulut à son tour venir au Raincy. C'était comme un pélerinage que chacun voulait faire; la grande-duchesse de Berg y vint donc aussi, accompagnée de madame Lambert et de madame Adélaïde de La Grange, ainsi que de M. de Cambis, son premier écuyer. Le grand-duc, pendant ce temps-là, se battait tant qu'il pouvait à Iéna et autres lieux.
L'hiver fut terrible; malgré la rigueur du froid les chasses eurent lieu: je ne pouvais les suivre à cheval, étant dans un commencement de grossesse; mais je suivais en voiture découverte. C'était la même chose pour voir la chasse et même pour le daim, pauvre bête, qui s'en vint se faire prendre un jour jusque dans ma calèche, mais non pour autre chose qu'il m'importait beaucoup de connaître... La chasse eut un plein succès; la princesse dîna au Raincy et y passa la soirée. Nicolo Isouard y était; on fit de la musique; Nicolo et moi, nous chantâmes le beau duo de la Camilla de Fioraventi, et puis Nicolo chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée le pauvre Hylas!... Cette particularité de la romance d'Hylas, qu'une autre personne se rappellera sans doute comme je me la rappelle, lui prouvera que j'ai une excellente mémoire.
L'hiver fut brillant. Tous les ministres donnaient des bals et des fêtes superbes: le ministre de la Marine, surtout, se distingua des autres, en ce que son local était le plus magnifique de toute la troupe ministérielle. Quelles que fussent les inquiétudes de l'Impératrice, elle venait toujours à ces fêtes avec le front serein: il lui fallait parler à M. de Metternich, dont certes le cabinet, pour être forcément fidèle, n'en était pas plus ami; à M. le ministre de Wurtemberg, qui était, ainsi que celui de Bavière, dans la même position; à tout le corps diplomatique enfin, qui était notre ennemi, ou bien tellement lié à nos intérêts, que ceux qui nous étaient fidèles devaient craindre une défaite pour la France. Cela n'empêchait pas M. de Metternich de valser avec la grande-duchesse de Berg, M. de Cetto de donner sa charmante fille pour faire une nymphe dans un quadrille, et le ministre de Wurtemberg de faire la partie de l'Impératrice. Pour le gros Decrès, il circulait dans sa longue galerie, où il y avait de bien jolies femmes, mais aussi bien mauvaise compagnie: ce qui arriva, au reste, le même soir le prouvera.
—Où nous menez-vous donc? dit l'une des jeunes femmes; on n'y voit goutte.
Ils étaient en effet dans un corridor fort sombre, d'où l'on n'entendait déjà plus qu'imparfaitement le bruit de la fête... Le silence et l'obscurité régnaient dans cette partie de la maison... Le conducteur des jeunes femmes paraissait connaître admirablement tous les détours de cette vaste maison... Enfin, un bruit singulier se fit entendre...: c'était comme de la musique, mais barbare, dissonante, et tellement bizarre, que les femmes s'arrêtèrent pour écouter.
Ce n'était ni plus ni moins que le maître du lieu..., mais débarrassé des insignes de sa grandeur et tout simplement en habit de ville...; mais il n'était pas seul, et avait pour lui tenir compagnie trois fort jolies femmes dont la toilette de bal prouvait qu'elles venaient de la fête.
—Qu'est-ce que c'est donc que cette romance que vous chantiez à tue-tête? dit madame de M... au ministre.... Je croyais que vous ne faisiez de la musique qu'avec votre porte-voix, vous autres gens de mer?...
—Ah! c'est... c'est ma chanson de haut-bord!... Je la chantais à Madame.
—Ah! c'est joliment joli, dit la madame..., et... Madame de T... se retourna à demi et lança un de ces coups d'œil impertinemment aristocratiques sur la madame, dont la langue se tint coi tout aussitôt... Madame de M... se leva et fit signe à ses compagnes.
—Dites-moi où nous pouvons trouver à manger, mon cher amiral, dit-elle au ministre, qui paraissait assez honteux de la descente faite par l'ennemi. Cependant, il comprit qu'il ne devait pas augmenter le ridicule de l'histoire, qui serait sûrement contée, et sonnant avec violence, il fit accourir deux ou trois valets de chambre auxquels il intima l'ordre de servir ces trois dames (les jeunes gens les attendaient dans le corridor). Decrès comprenait très-bien que ces dames n'étaient pas seules, mais il était loin de se douter que des officiers de son état-major fussent de la partie. Quand les dames quittèrent la chambre, la hardiesse lui revint.
—Voulez-vous entendre ma chanson? dit-il à madame de M...
—Non, non, s'écria-t-elle en se bouchant les oreilles.
—Vraiment! dit-il fort ironiquement; ah! vous venez à quatre heures du matin chercher un vieux libertin comme moi dans son antre, et vous vous en iriez comme vous y êtes venue? cela ne se peut pas.
Et il entonna d'une voix de Stentor le premier couplet... Les dames se sauvèrent aussi rapidement qu'elles le purent, y voyant à peine; mais leurs conducteurs les attendaient, et dans la crainte eux-mêmes d'être aperçus, ils les entraînèrent, mais pas assez promptement pour que leurs oreilles ne fussent frappées désagréablement par le poëme du dithyrambe ministériel.
C'était, au reste, l'homme le plus cynique et le plus dépourvu de toute retenue... Il avait de l'esprit cependant. Ses collègues ne le plaçaient pas très-haut; ses inférieurs le détestaient, et ses supérieurs n'en faisaient rien qu'un ministre premier commis.
Je voyais aussi beaucoup la maréchale Ney. Elle me plaisait par tout le charme de douceur qu'il y avait dans elle; son esprit était ce que je veux trouver dans une femme: il était fin et doux; elle y joignait des talents charmants. Enfin elle était une femme des plus agréables à avoir non-seulement dans son salon, mais dans son intimité. Je la préférais à sa sœur; elle était bien plus naturelle que madame de Broc.
Le jour de Saint-Joseph, je donnais également une fête d'enfants à ma fille, mais bien moins nombreuse, à laquelle elle invitait seulement ses jeunes amies; nous dansions ensuite comme le 6 janvier, et nous nous amusions beaucoup plus que lorsque nous allions au bal chez le ministre de la Guerre ou de la Marine. C'était aussi la fête de l'Impératrice; et ma fille allait ordinairement la lui souhaiter.
La maréchale Ney donnait aussi des bals d'enfants et des bals déguisés. Un jour de carnaval de l'une des années précédentes, elle en donna un charmant auquel furent invités mes enfants. Je devais m'y rendre aussi, et après le départ de nos enfants nous devions jouer des charades en action.
Arrivés dans un salon plus gai que les pièces précédentes, mes enfants y trouvèrent deux valets de chambre qui demandèrent à mademoiselle Podewin quel nom il fallait annoncer.
—Mesdemoiselles Junot, répondit-elle, stupéfaite de cette solennité pour des enfants, et presque effrayée du silence singulier de cette maison.
—Mesdemoiselles Junot!... dit le valet de chambre, d'une voix retentissante, en ouvrant les deux battants d'une vaste pièce très-éclairée cette fois. Mais ce ne fut qu'une raison pour ajouter à la stupéfaction de mademoiselle Podewin, et à la frayeur de mes petites filles.
Dans ce salon, meublé d'un velours cramoisi à crépines d'or et magnifiquement orné, étaient plusieurs hommes vêtus de noir, au visage sévère et presque tous vieux et laids, pour dire le mot, excepté l'un d'eux, mais dont la figure avait tellement la volonté d'être caduque, malgré l'âge de son possesseur, qu'il ne tenait qu'à lui de passer pour vieux s'il en avait eu envie dès cette époque... Une grande table ronde était au milieu de l'appartement; elle était couverte de papiers, et plusieurs hommes tout noirs écrivaient... D'un côté de la cheminée, était une femme qui avait dû être fort belle et dans laquelle on retrouvait encore des restes frappants de beauté; près d'elle, et comme une apparition fantastique au milieu de cette cohorte d'hommes sombres et sérieux, était une jeune fille vêtue de blanc, blonde, blanche comme un lis et jolie comme un ange... Elle voulait être sérieuse pour se conformer, on le voyait, au décorum d'une circonstance inaccoutumée. Toutefois, sa bouche de rose fut la première qui sourit à la vue du groupe qui vint tout à coup se jeter au milieu de la grave cérémonie... Devant la cheminée était un vieillard de taille moyenne, mais dont le dos était voûté, portant l'habit ecclésiastique et décoré de plusieurs ordres. Sur un petit manteau de taffetas noir était sur son dos une grande plaque qui disait qu'il était chanoine de Munster. Enfin mes filles étaient tout simplement chez le prince primat!... Il logeait alors dans l'hôtel du prince Eugène, qui était, comme on sait, contigu à celui de la maréchale Ney, et ce même jour il mariait, c'est-à-dire fiançait son neveu, M. le duc Dalberg, à la jolie mademoiselle de Brignolé.
On sait comme le prince primat était excellent, et surtout poli et affectueux. Je le connaissais beaucoup, et il venait assez souvent chez moi; mais il n'était nullement connu de mes enfants, qui, à cette époque de leur vie, ne descendaient chez moi que lorsqu'il n'y avait personne: c'était dans la journée et le soir après dîner pour remonter à huit heures chez elles; mais aussitôt que le prince entendit prononcer mon nom, il s'avança vers mes enfants, accueillit parfaitement la pauvre miss Podewin, toute troublée de son aventure: car tout cela s'était succédé bien plus promptement que je ne mets de temps à l'écrire, et dans son phlegme anglais, qui ne se démentait jamais, elle ne comprenait rien à tout cela.
—Monsieur, où donc est le général Jacquot?...
Or il faut savoir que ce général Jacquot était un énorme singe, avec lequel, pour le dire en passant, le primat avait un air de famille très-prononcé.
—Qu'est-ce donc que le général Jacquot? dit le prince en se retournant vers plusieurs ecclésiastiques de sa cour, dont plusieurs, grands chanoines des premiers chapitres d'Allemagne, ne badaudaient pas souvent sur les boulevards...
—C'est un singe fort savant, répondit gravement un petit homme ayant les cheveux coupés en brosse tout autour de sa tête, et une petite figure dans laquelle on trouvait, ce qu'il avait en effet, prodigieusement d'esprit. C'était le futur M. le duc Dalberg, neveu du prince primat grand-duc de Francfort...
Ceux qui ont connu le prince primat doivent se rappeler sa bonté et son aimable accueil, chaque fois qu'on se trouvait avec lui... Il fut parfait pour mes petits masques, mais avec une telle recherche, que je lui en témoignai ma reconnaissance dès le lendemain matin. On s'expliqua: mademoiselle Podewin acheva d'éclaircir ce que disaient mes filles, dont l'une demandait des masques, entre autres, le grand sauvage, parce que les enfants qui se voyaient le plus souvent dans les intervalles de leurs petites fêtes se confiaient leurs déguisements, et celui du grand sauvage était celui du prince Achille Murat, que mes filles voyaient très-souvent, ainsi que ses deux sœurs: les confidences avaient eu lieu, et Joséphine demandait le grand sauvage; Constance s'en tenait au général Jacquot... Mais la voiture avait été renvoyée... et celles des personnes présentes ne devaient aussi, comme celle de mes filles, revenir les prendre que plus tard. Le prince voulait faire mettre ses chevaux, lorsque le duc Dalberg leva toutes les difficultés. Il donna l'ordre à deux valets de pied de prendre mes deux petites dans leurs bras et de les transporter dans la maison voisine, qui était celle de la maréchale Ney... et les deux enfants partirent toutes joyeuses et chargées de bonbons qu'elles n'osaient pas manger de peur de gâter leur belle toilette...
Elles firent beaucoup d'effet en entrant dans la fête. J'en étais fort inquiète... Je venais d'arriver à l'instant et ne pouvais m'expliquer la cause de leur absence, lorsque je les vis entrer, et miss Podewin me dit le motif de leur retard. L'aventure courut bientôt dans tous les salons et amusa autant que le singe savant et le général Jacquot...
Cette soirée chez la maréchale Ney fut charmante: les enfants furent heureux d'abord, et nous le fûmes de leur joie, de leur délire même, car il y avait des moments où ils trépignaient avec une sorte de frénésie lorsqu'Olivier faisait le tour du sac fermé ou des trois bobines... ou bien encore de l'anneau, dans une boîte à double fond et à bascule... Mais enfin, après avoir soupé, ils étaient allés se coucher. Après leur départ:—Que ferons-nous? dirent les jeunes mères; il n'est que onze heures...
Grandcourt était un petit homme qui, disait-on, n'avait pas d'inconvénient, et à qui j'en trouvais souvent. Il était raconteur, sot et pas mal glorieux.—De quoi? Je n'en sais rien. Il avait une grosse tête, un gros ventre et des jambes courtes; il allait partout; se disait amoureux de toutes les femmes jolies et jeunes, avec cette figure que je viens de vous dire, et soixante ans par-dessus.
Ce fut lui que nous chargeâmes du rôle de nourrice: on lui fit des appas avec deux oreillers, et il remplit très-convenablement son emploi.
Le poupon, ce fut le comte de Palfy, noble hongrois de haute naissance certes, et tenant à Paris un grand état; il y était fort à la mode, nous donnait des fêtes où nous nous amusions beaucoup, et se mit dans le monde élégant malgré quelques ridicules assez fortement prononcés qu'il avait: l'un des plus grands était l'état qu'il avait pris d'être un mangeur de cœurs des plus affamés, et de parler de ses bonnes fortunes un peu comme le chasseur de l'ours. Au résumé, il avait de l'esprit cependant, et M. de Metternich, qui se connaissait en hommes, m'en avait parlé avec une autre opinion que celle qui dirigeait le monde. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, et avait une sorte de beauté: tout cela fit merveille dans le pouls-pont.
M. de Palfy me rappelle une circonstance assez plaisante qui lui est relative. On faisait encore quelquefois des mystifications; la mode en avait été fort active, et de temps à autre elle revenait encore. Un jour, à Neuilly, je demandai à M. de Metternich s'il ne trouverait pas mauvais qu'on plaisantât un peu avec M. le comte de Palfy; j'étais bien sûre de sa réponse, mais je n'aurais à cet égard rien voulu faire sans sa permission. Il me la donna grandement, parce qu'il était bien sûr que je ne ferais rien que de convenable. Je fis donc venir le gros Musson, qui était encore bien spirituel et bien amusant; nous le plaçâmes à côté du comte de Palfy. Au bout d'un quart d'heure je le vis me regarder et me faire signe d'une manière très-significative,... je ne savais ce qui se passait à l'autre bout de la table; enfin je compris que Musson ne trouvait rien à dire au comte de Palfy... Cette idée s'empara alors de moi sous un aspect si bouffon, que je ne pus m'empêcher de la communiquer à M. de Metternich. Elle le frappa comme moi, et aussitôt nous voilà à rire, et bien autrement que si Musson avait parlé. En effet, quoi de plus comique que vingt-cinq personnes réunies autour d'une table pour entendre un homme qui se trouve muet!... et qui est le mystifié au lieu d'être le mystificateur. Jamais je n'ai ri d'aussi bon cœur.
Nous nous amusions beaucoup à Neuilly; la proximité de Paris permettait de venir me voir à tous mes amis, même ceux qui n'avaient pas de chevaux. J'avais tous les jours vingt personnes à dîner, et quarante le soir, les jours d'opéra exceptés. On savait que j'allais au spectacle; je n'y allais pas toujours cependant; mais lorsque j'y allais, je revenais exactement le soir à Neuilly.
Notre été fut très-brillant à Neuilly; nous jouâmes la comédie; il y venait encore plus de monde, ainsi que je l'ai dit, qu'au Raincy, en raison de la proximité de Paris. Un jour le maire de Surênes vint me prier de couronner la rosière: c'était une institution faite par madame des Bassyns, dans une affreuse circonstance de sa vie. Elle était en calèche et traversait Surênes en descendant d'une maison qu'elle habitait sur le haut de la montagne. Sa fille, âgée, je crois, de cinq ou six ans, était appuyée contre la portière de la calèche; elle s'ouvre: l'enfant tombe sous la roue, qui l'écrase sous les yeux de sa mère. La malheureuse femme, insensée de désespoir, serait morte sur la place sans les secours, les consolations de toutes les femmes de Surênes; une aussi immense douleur fut comprise par elles; toutes étaient mères, toutes avaient un cœur... Elles étaient bonnes, et leurs soins parvinrent à émousser la pointe trop aiguë du malheur qui frappait une mère... Revenue à elle-même après bien des mois, où sa raison fut presque égarée, madame des Bassyns sentit alors la reconnaissance qu'elle devait à ces femmes qui n'avaient pas eu peur de ce qui souvent effraie, la douleur d'une étrangère.
—Que puis-je faire pour cette commune? dit-elle un jour au maire.
—Leur rendre leur rosière, répondit-il.
Et madame des Bassyns fonda alors une rosière, puisque l'ancienne fondation n'existait plus. Voilà quelle était l'origine de cette rosière. J'acceptai en annonçant que je doublerais la dot, et que ce serait ma fille aînée qui couronnerait la rosière...
Ce fut une grande fête, non-seulement au château de Neuilly, chez moi, mais dans la commune de Surênes. Tout le pays était en émoi, et au château il y avait plus de deux cents personnes, car j'avais engagé tout ce que je connaissais, pour que la quête, que devaient faire madame Lallemant et madame la baronne de Montgardé, fût abondante. L'effet ne manqua pas... Elles eurent presque toute la quête en or, et firent deux mille francs... La cérémonie eût été superbe dans cette petite église, mais les rosières étaient aussi par trop laides; presque toutes étaient vigneronnes, et leurs bras étaient noirs comme ceux d'une négresse, le visage à l'avenant... Celle qui eut la couronne était plus jolie que les autres. Le lendemain de la cérémonie, elle vint dîner au château avec M. le maire; j'avais aussi invité le fiancé, mais il ne put venir:—Parce que, voyez-vous, me dit la rosière, il avait un mal de reins qui lui est tombé dans le talon.
Ceux qui connaissent le jargon, car c'est une langue à part, des paysannes des environs de Paris, sauront, peut-être, ce qu'elle voulait dire...
Sa parure était incroyable: elle portait son grand cordon bleu par-dessus un déshabillé de basin blanc, ayant des demi-manches qui tranchaient victorieusement sur des bras d'un pain d'épice parfait... Son bonnet, très-empesé, avec une fort belle valencienne, était surmonté par sa couronne, chef-d'œuvre de Nattier, et que ma fille avait offerte; la bonne rosière avait, je crois, dormi avec et ne l'avait pas quittée depuis le moment où l'archevêque in partibus de je ne sais plus quelle ville de Palestine l'avait bénite. On pourrait faire un portrait de cette jeune fille; mais faire comprendre le comique de sa tournure, c'est impossible.
En 1821, j'allai m'établir à Versailles. Je fis faire quelques réparations à la maison que j'occupai au Petit-Montreuil; un jour on me dit que la femme du serrurier qui avait travaillé pour moi demandait à me parler. Je la fis entrer; c'était une femme de bonne mine, encore jolie, et toutes les fois qu'on voyait sa main, on pouvait juger que la femme du serrurier ne mettait pas les mains à la forge.
—Madame la duchesse ne me reconnaît pas? me dit cette femme fort émue. Je la regardai... rien.—Non, lui dis-je, je ne vous ai même, je crois, jamais vue.
—Oh! madame!...
Et cette femme se met à pleurer.
—Je suis de Surênes!...
C'était ma rosière!...
Les maux de reins et de talon étaient tous deux partis; mais la dot et la fiancée, toutes deux restées, et le fiancé exempté de la conscription, à l'aide du mal de talon et du mal de reins... Ils s'étaient mariés, et M. Lebœuf était, en 1821, maître serrurier, très-achalandé, grande rue de Montreuil, vis-à-vis de l'église, à Versailles; leur établissement était bon, et je crois que ma seconde dot n'y avait pas nui.
Allons, enfants! de l'activité, du zèle, etc.
Un jour Michaud lui demanda si c'était une gageure?—Si vous avez parié de mal jouer, vous avez gagné.
—Ce n'est pas de vous cela, dit Millin tout gonflé de colère, et quand je veux prendre une leçon dans Saint-Simon, je le lis à moi seul.
—Saint-Simon? dit Michaud étonné. Qu'est-ce que celui-là?... Ce que j'ai dit, je l'ai pris en moi.
—Hum!... hum!... marmottait Millin... parce qu'il fait rire quand il joue, il croit qu'il peut me faire enrager ici comme un damné...
À partir du jour de la citation involontaire de Michaud, Millin se révolta, non pas en ne voulant plus jouer, comme j'ai vu faire à des gens de mauvaise humeur et mal appris; mais, à la première répétition, il s'avança jusque sur la tête du souffleur, et dit avec un sérieux d'autant plus comique qu'il était vrai:
—Je ne veux pas qu'on me corrige mon rôle, je le veux jouer comme je l'AI CRÉÉ!... Ceux qui ne le trouvent pas bien... tant pis pour eux, ajouta-t-il en lançant un regard furieux sur Michaud.
Or, il faut savoir qu'ils étaient tous deux très-liés, et même amis intimes: aussi la paix revenait-elle entre eux à peine étaient-ils sortis du théâtre... Mais sur la scène le rôle de Millin était de nouveau le sujet d'une querelle... et ce rôle avait quatre-vingt-trois mots: nous les avions comptés.
M. de Planard était un homme fort jeune à cette époque et n'ayant encore fait qu'une pièce, mais qui déjà avait donné l'idée de son charmant talent: c'était la Nièce supposée... Il allait faire une pièce pour notre théâtre, avec un rôle pour moi... C'était le sujet d'une nouvelle de madame de Genlis: Nourmahal ou le Règne de vingt-quatre heures. Ce rôle, dans lequel on peut développer beaucoup de moyens, serait charmant à jouer pour une jeune femme ayant des talents. Les événements de Portugal, où le duc d'Abrantès faisait alors le beau traité de Cintra, empêchèrent la continuation de nos représentations.
Mais les alarmes furent courtes, car la gloire n'avait jamais abandonné nos aigles; nous étions toujours les maîtres de l'Europe, et l'orage ne grondait pas encore, s'il se faisait pressentir.
La vie habituelle, quelque changée qu'elle fût dans la haute société par les événements de la révolution de 1793, commençait donc à reprendre sa gaieté et ses coutumes même, quoique différemment mises en action, parce que les localités n'étaient plus les mêmes, et qu'on ne pouvait plus agir dans une maison à l'anglaise comme dans un vieux château de l'Auvergne ou du Dauphiné. Mais l'esprit français, ainsi que l'esprit de bonne société, trouve toujours à faire sa volonté quand il en a une déterminée, et l'on sait que chez nous celle de s'amuser est, à tous les âges, la plus enracinée de toutes. En voici la preuve dans une aventure très-plaisante qui arriva en 1810 ou 1811, et qui fit un grand bruit alors.
On sait combien les maisons de campagne sont nombreuses dans toute la partie du pays qui entoure la forêt de Sénart et même au-delà; c'est comme une chartreuse: les maisons, sans avoir la prétention d'être des châteaux, sont cependant assez grandes pour prendre le nom de maisons de campagne. Ce sont de ces maisons que je veux parler... Plusieurs familles amies se trouvaient habiter ces maisons, assez rapprochées pour faciliter des réunions fréquentes. L'une d'elles était à Rouvres, près de Montgeron, et appartenait à madame de Fontenille: elle l'habitait l'été avec son fils et sa fille, jeune personne vive, spirituelle et parfaitement aimable, un vrai trésor pour une société française, où la gaieté et la franchise sont habituellement la base de ce qui s'y fait et se dit.
La conversation de madame de Travanet était surtout amusante; elle avait une sorte de naïveté qui, à son âge, donnait beaucoup de piquant sans être ridicule à tout ce qu'elle disait. Comme on savait qu'elle était vraie et que ce qu'elle disait et faisait n'était pas de la manière, on en riait avec elle, et elle ne s'en fâchait jamais.
On était un soir réuni chez madame de Fontenille, et la conversation avait pour sujet l'enlèvement d'une jeune personne très-connue.
—Mon Dieu, dit madame de Travanet, combien je regrette de n'avoir jamais été enlevée!...
Chacun se récria.
—Pourquoi non? dit-elle tout tranquillement; chacune de vous le voudrait peut-être autant que moi pour la raison qui me le fait désirer. Je voudrais connaître les émotions qui vous agitent dans un pareil moment; ce doit être très-curieux!
Et la voilà qui, poursuivant son idée, et la retournant de cent manières, conclut à ce qu'elle regrette véritablement de n'avoir pas été enlevée.
MADAME DE TRAVANET, naïvement.
Non, je vous jure!
Comment! pas même une fois!...
MADAME DE TRAVANET.
Pas une seule!... On doit faire une si drôle de figure!... Que peut-on dire?
M. AMÉDÉE DE FONTENILLE.
Ce n'est pas vous, madame, qui seriez embarrassée dans un pareil moment...
MADAME DE TRAVANET.
Oh, maintenant!... maintenant ne parlons plus de tout cela...
On ne continua pas plus longtemps la conversation sur ce sujet; mais rien n'en fut perdu pour toutes ces personnes désireuses de tout amusement et voulant ne laisser échapper aucune occasion convenable de se divertir...
Mademoiselle de Fontenille, la plus vive de toute la société, imagina sur l'heure même un projet dont l'exécution devait être admirable.
—Comme ils sont heureux! disait-elle à madame de Fontenille... Toute la conspiration fut ourdie dans le plus profond mystère, et cependant bien des conférences eurent lieu. Des demi-répétitions furent faites, et pour tout cela il fallait des courses à Montgeron, chez M. de Folleville, à Crosne, chez la duchesse de Brancas... Mademoiselle de Fontenille n'était plus un moment en place: elle était en course dès le matin; son frère, Amédée de Fontenille, était comme elle aimable et actif, et toujours prêt à rire.
Enfin tout fut terminé à la joie des conspirateurs, qui voyaient arriver avec bonheur le jour de l'exécution de leur plan; il avait été bien discuté, bien mûri; les rôles distribués, les lieux reconnus... Enfin tout était prêt et subordonné seulement au temps qu'il ferait; on fixa le jour, sauf cette seule exception.
Une dame de Rouvres dont j'ai oublié le nom fut chargée, et pour cause, de madame de Travanet. Cette dame connaissait admirablement les détours de la forêt, et il le fallait pour ce qui allait suivre.
Madame de Travanet, appuyée sur son bras, était la première en avant de toute la troupe. Les jeunes personnes causaient tout en ramassant des fleurs; elles paraissaient rire de tout ce qu'elles voyaient sans donner le moindre soupçon même à la plus méfiante personne. Aussi madame de Travanet n'en eut-elle pas même l'ombre; elle causait vivement sur un sujet qui l'intéressait avec cette dame qui, pendant qu'elles marchaient, la conduisait vers le lieu du rendez-vous général, qui était dans le lieu le plus désert de la forêt, et le plus sauvage.
—Mon Dieu! pardonnez-moi de vous interrompre, dit tout à coup madame de ***, mais je crains que nous ne nous soyons égarées!
—Eh bien! il faut chercher notre route, dit madame de Travanet; il fait encore jour et nous pouvons très-bien retrouver notre chemin.
—Ce n'est pas sûr..., mais en tout cas laissez-moi faire; je connais le pays. Je connais la forêt de Sénart comme mon jardin: ainsi n'ayez aucune crainte, prenez mon bras et laissez-vous conduire.
Madame de Travanet passa son bras sous celui de madame de *** et s'en alla toujours cheminant avec elle:—Je ne sais pas pourquoi je ne lui ai pas demandé, disait plus tard madame de Travanet, très-drôlement, pourquoi elle nous avait laissé perdre comme le Petit Poucet puisqu'elle connaissait la forêt de Sénart comme son jardin...
Cependant le jour baissait... La forêt, loin de s'éclaircir devant elles, devenait plus épaisse et plus sombre... Madame de Travanet était fatiguée... bientôt elle eut peur. Madame de *** convint enfin qu'elle s'était trompée et que maintenant elle reconnaissait qu'elles étaient au milieu de la forêt, dans le plus épais du fourré, et qu'à moins d'une rencontre impossible, elles devaient passer la nuit dans le bois.
—Passer la nuit dans le bois! s'écrie madame de Travanet toute tremblante à cette seule pensée...
—Mais que faire?
—Je ne sais; mais tout au monde plutôt que de passer la nuit ici... Il fait froid d'ailleurs...; je suis déjà gelée... Voyons, tâchons encore de retrouver notre route.
—Mais on n'y voit plus!...
—Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
Pendant toutes les plaintes de madame de Travanet, la nuit s'était encore épaissie... on n'y voyait pas à dix pas de soi... Tout à coup on entendit du bruit.
—Ah! mon Dieu, qu'est cela? dit madame de Travanet tremblante en se serrant contre madame de ****...
—Ce sont des chevaux... une voiture!... des lumières!... Ah, nous sommes sauvées!
En effet, dans une large route de la forêt, on voyait s'avancer une fort belle voiture attelée de quatre chevaux, et entourée de plusieurs hommes dont l'habillement bizarre et fantastique renouvela la terreur de madame de Travanet, aussitôt que la lumière de plusieurs torches, que portaient quelques nègres qui suivaient la cavalcade, lui permit de distinguer les individus qui la composaient, et dont une partie était masquée... La peur de madame de Travanet était au comble...
—Que veulent donc ces gens-là, ma chère? disait-elle à madame de ***; comme ils vont lentement... on dirait qu'ils cherchent!...
En effet, quelques-uns des hommes qui entouraient la voiture se détachaient souvent pour entrer sous le fourré et regarder s'ils y voyaient quelqu'un... et là ils soulevaient chaque branche comme s'ils cherchaient une mouche.
Dans ce moment, la voiture et sa suite entrèrent dans la clairière. Madame de Travanet entraîna madame de ***, qui se laissa faire, dans un taillis, où elles se blottirent du mieux qu'elles purent...
Celui qui était à la tête de la troupe, magnifiquement habillé en Turc et si bien emmoustaché qu'on l'aurait pris pour Mahomet II, s'adressa à deux hommes qui étaient près de lui, et leur fit une question que les deux femmes ne purent entendre; mais la réponse fut claire et précise...
—Je vous assure sur ma tête, monseigneur, qu'elle est dans la forêt avec une amie. Elles se sont égarées... et sont même de ce côté, j'en suis sûr... Eh! tenez, les voilà!...
Et l'homme dirigeant une longue lance vers le fourré où madame de Travanet s'était cru bien à l'abri, il la montra au monseigneur, qui, en l'apercevant, fit une exclamation de joie. Madame de Travanet, confondue de tout ce qu'elle voyait, pensa un moment perdre la raison; mais son extrême terreur la soutint...
—Ces gens-là me croient riche, et je vais bien les attraper, dit-elle, quand ils vont voir qu'il n'y a que dix francs dans mon sac!... Mais il est donc bien misérable, ce Grand-Turc, que ses ambassadeurs fassent dévaliser sur la grande route... Dans l'ancien régime, ma chère, ces coquins de païens-là auraient été pendus!...
Pendant ce colloque avec madame de ***, madame de Travanet, conduite respectueusement par deux Turcs, dont l'un était le duc d'Esclignac, et l'autre M. de Folleville, arrivait au milieu de la clairière, où elle trouva la belle voiture arrêtée, le marche-pied baissé, et tout préparé pour se remettre en marche... Madame de Travanet tendit alors sa bourse aux Turcs... elle ne savait comment les nommer, a-t-elle avoué ensuite:
—Messieurs, dit-elle en leur donnant sa bourse, bien fâchée assurément qu'il n'y en ait pas davantage...; si j'avais su faire votre aimable rencontre, certainement j'aurais peut-être mis...
—Comment, madame, nous prenez-vous donc pour des brigands?
—Moi, monsieur!... à Dieu ne plaise, certainement!... mais que voulez-vous que je pense en me voyant retenue malgré moi?
—Eh! quoi, madame, dit alors le Turc magnifiquement habillé, qui paraissait le chef de la troupe, ne vous vient-il aucune autre pensée en nous voyant autour de vous, remplis d'un respect profond, et n'étant que des messagers de bonheur, de paix et d'amour?...
MADAME DE TRAVANET.
D'amour! à moi!... Mais c'est une mauvaise plaisanterie, messieurs les Turcs!... savez-vous bien que j'ai cinquante-huit ans?
Et tout de suite se penchant à l'oreille de madame de ***, elle lui dit rapidement: Je n'en ai que cinquante-quatre...; mais il est bon d'effrayer ces coquins-là... Malgré tout, ils sont polis, ajouta-t-elle, comme par manière de dire.
LE TURC.
Votre âge, madame, n'est pas un obstacle qui arrêtera mon glorieux maître!... il vous a vue, madame, il vous aime, et veut vous plaire. Il m'a dit son amour, car je connais toutes ses pensées. Je les approuve, et j'ai cherché le moyen de satisfaire la passion moi-même de mon glorieux Sultan, et de vous donner à lui.
MADAME DE TRAVANET posant un pied sur le marche-pied de la voiture et le retirant aussitôt. Elle fait cette manœuvre deux ou trois fois.
Mais, monsieur, ayez donc quelque pitié d'une pauvre femme qui ne peut répondre à l'amour de monsieur votre maître... laissez-moi retourner à Rouvres, je vous en prie... je veux m'en aller...
LE TURC.
Je causerais la mort de mon glorieux Sultan, madame, et... peut-être la mienne... car il a non-seulement la passion violente, mais brutale... et je courrais risque. (Il fait un signe avec son poignard.) Alors vous comprenez?... voudriez-vous donc avoir l'excessive complaisance de monter dans cette voiture... ou je serais forcé..., à mon inexprimable regret, de vous y mettre de force.
MADAME DE TRAVANET.
Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
MADAME DE ***, bas à son oreille.
Allons, allons, ma chère, montez dans cette voiture! que voulez-vous faire?... toute résistance est inutile...
MADAME DE TRAVANET.
Hélas! je ne le vois que trop... (Au Turc.) Monsieur, je suis résignée...
Elle dit ce mot si drôlement, que le Turc, qui n'était autre que mademoiselle de Fontenille, pensa éclater sous son masque. On mit les deux dames dans la voiture de la duchesse de Brancas, et les chevaux l'emportèrent rapidement au travers de la forêt.
Le second acte de cette comédie devait se jouer dans un vieux château situé dans la forêt de Sénart, et appelé le château des Bergeries. Ce château, encore entier sous quelques rapports, n'était pourtant plus habité, ou ne l'était plus en effet que par un vieux concierge et sa femme. Le propriétaire l'avait bien destiné à être abattu, mais sa condamnation n'avait été prononcée que pour l'année suivante, et M. de Folleville, qui le connaissait, en avait reçu la permission d'y faire ce qu'il voudrait pour la mystification qu'on préparait à madame de Travanet. Ce château des Bergeries était une des fabriques les plus heureuses qu'on pût trouver sous sa main pour servir de théâtre à des scènes comme celle qu'on jouait. Mais pour faire juger à quel point on avait compté sur la peur de madame de Travanet, il faut dire qu'elle connaissait ce château, où elle avait été cent fois; car il était le but de presque toutes les promenades des personnes qui étaient dans les environs de la forêt de Sénart, et surtout de celles de Rouvres. Ce fut donc vers le château des Bergeries que la troupe turque dirigea sa course.
Lorsque la portière fut refermée et que les deux amies furent seules, madame de Travanet donna cours alors à toute son inquiétude.—Que veulent-ils faire de moi? répétait-elle.
—Vous épouser... vous emmener à Constantinople... il a nommé le Sultan...
—Bah! ils nomment toujours ainsi leur maître!... N'allez-vous pas croire à présent que le Grand-Turc est amoureux de moi!... la belle sultane que je ferais!... Mais, grand Dieu! quel peut être cet homme?
—Écoutez donc, ma chère, il y a ici un nouvel ambassadeur d'Asker-khan, le grand chah de Perse... c'est peut-être lui!...
—Asker... hein! comment dites-vous?
—Asker-khan... c'est l'empereur de Perse.
—Mais, ma chère amie, la peur vous trouble la cervelle. Je ne suis jamais allée en Perse.
—Ma chère amie, vous m'effrayez beaucoup... vous feriez mieux de garder vos histoires pour un autre jour... voulez-vous?...
Mais tandis qu'on l'effrayait dans la voiture, il arrivait une étrange chose au-dehors. C'est que la nuit était si noire, que les gens s'étaient égarés, et ne retrouvaient plus la route du vieux château où ils devaient passer le reste de la nuit.
—Que faire? dit mademoiselle de Fontenille; quel malheur! nous ne pouvons plus continuer notre pièce qui va si bien... et d'autant mieux que notre amie n'a pas froid, et qu'elle est tranquillement dans une bonne voiture.
—Ah! tranquillement, dit le duc d'Esclignac, c'est autre chose: car elle n'est pas brave; mais si elle ne l'est pas maintenant où elle n'a rien à craindre, que devait-elle éprouver lorsqu'elle était jeune et jolie?
—Il a raison, dit Amédée de Fontenille; mais savez-vous ce que je crains, moi, c'est que nous ne soyons rencontrés par de la gendarmerie ou par des gardes-chasses... savez-vous bien que nous serions tous arrêtés, et, en vérité, dans nos costumes, nous ferions une triste figure en entrant à Essonne!...
—Ah! mon Dieu, les gendarmes! dit sa sœur... et que leur dirions-nous?... prendraient-ils de l'argent?
—Non, certes, je ne le pense pas! et s'ils en prenaient, je les ferais punir. Mais les gardes de la forêt sont à craindre plus encore que les gendarmes.
Mademoiselle de Fontenille, très-effrayée par ce que son frère lui disait, se remit en quête de plus belle pour retrouver un carrefour qui devait les mettre dans la bonne route... Rien n'était plus comique que de voir en ce moment vingt personnes rassemblées pour en effrayer une seule, l'être plus qu'elle... Mademoiselle de Fontenille fit rallumer une des torches qu'on avait éteintes pour ne pas attirer l'attention, et bientôt, en effet, on retrouva le carrefour qui indiquait la route à suivre; la voiture y roula aussitôt rapidement, et, au bout d'un quart d'heure, ils furent arrivés au terme de leur course, ayant joué le premier acte de leur drame burlesque.
Rien de ce que nous lisons dans les romans de madame Radcliffe, si parfaitement traduits par madame Victorine de Chastenay, n'avait été omis au château des Bergeries. Il est vrai qu'il y prêtait lui-même étonnamment, et que le concierge à lui seul, avec sa lanterne, son énorme trousseau de clefs avec lequel il vint ouvrir une grille rouillée et criant sur ses gonds, suffisait pour effrayer... Au moment où la voiture entra dans une cour remplie de hautes herbes qui empêchaient presque les roues de tourner, deux chiens hurlèrent plaintivement... Madame de Travanet tressaillit.
—Ah ça, dit-elle, ceci passe la plaisanterie... je ne veux pas être une héroïne de roman, moi! je ne suis ni Amanda, ni Rosalba, ni Fernanda: c'est odieux, tout cela... et fort ennuyeux!
À ce moment où la voiture s'arrêtait au bas d'un vieux bâtiment ruiné dont les murs tenaient à peine... le vieux concierge, son bonnet de laine à la main, conduisait respectueusement madame de Travanet et madame de ***, par un escalier étroit et tournant, dans un appartement où il y avait un bon feu et assez de lumières pour qu'elles pussent juger du délabrement du lieu où elles se trouvaient... le concierge les laissa seules. Alors madame de Travanet recommença ses doléances sur son ennui et son inquiétude, et surtout le motif pour lequel elle avait été enlevée.
—Mais par amour!... ma chère, ne soyez pas si incrédule.
—On a la foi quand on a l'espérance, ma très-chère amie, dit madame de Travanet en riant... À mon âge, on ne me ferait plus que la charité en fait d'amour... et en quoi que ce soit je n'aime pas ce qui se fait par un sentiment de pitié: il n'a rien de noble, et encore moins rien de tendre.
—Mais votre esprit... vos talents...
—Mes talents, mon esprit, me feront des amis, parce que je les emploierai à leur amusement ou à leur bonheur...
—Enfin, ma chère, voyez ce que nous a compté l'autre jour madame de Genlis... À Berlin, un jeune homme de vingt-sept ans était amoureux d'elle, et voulait l'épouser.
—Eh bien! si elle y avait consenti, c'est elle qui eût été folle.
Dans le même moment, la porte du fond s'ouvrit avec fracas, et le Turc magnifique qui avait parlé à madame de Travanet dans la forêt entra dans la chambre. La pauvre femme, qui ne l'avait vu que masqué, faillit mourir de peur en voyant devant elle un homme d'une taille immense ayant des moustaches comme jamais elle n'en avait vu...
—Quelle effroyable tête! se disait-elle en elle-même; quel géant!...
Ce géant était mademoiselle de Fontenille!
Elle salua profondément à l'orientale, en mettant une main sur sa tête et l'autre sur son cœur, et remit une lettre à madame de Travanet, sentant l'essence de rose à en parfumer le vieux château pour dix ans... puis elle se retira toujours à reculons... pour mieux observer le respect et le décorum envers la sultane favorite, observa madame de ***.
Aussitôt que le Turc fut sorti de l'appartement, madame de Travanet ne sachant pas ce que tout cela devenait, car les choses commençaient à se brouiller dans sa tête, ouvrit la lettre avec précipitation, espérant au moins y trouver une explication.
Mais c'était une déclaration en forme adressée à madame de Travanet. On lui disait qu'on était à ses pieds; son esclave le plus soumis et... sollicitant sa main. La lettre était signée Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir...
Les expressions les plus brûlantes n'y étaient pas épargnées... Habed-il-Roumann Schahabaham Badvildinn Dal-Ilcha-Bekir n'osait pas se présenter à madame de Travanet sans son consentement, qu'il espérait, au reste... Mais pour qu'elle pût se prononcer avec plus de certitude, il la prévenait qu'il avait fait placer dans la chambre qu'elle occupait son portrait fait à deux âges différents, afin qu'elle pût juger de ce qu'il avait été et de ce qu'il était aujourd'hui.
En achevant la lecture de cette lettre, madame de Travanet ne put s'empêcher de regarder autour de la chambre, dont les murs lézardés ne laissaient voir aucune trace de ce qu'elle y cherchait. Enfin, près de la haute et antique cheminée, elle aperçut deux dessins au crayon noir, dont l'un représentait une très-belle tête de jeune Turc... Madame de Travanet s'arrêta devant ce dessin.
—Savez-vous qu'il a été très-beau, ce Turc, ma chère? dit-elle à madame de ***.
MADAME DE ***
Oui, sans doute!... c'est dommage que son nom soit si long!...
MADAME DE TRAVANET, regardant toujours le portrait.
Qu'est-ce que cela fait?... et puis ce n'est pas un nom seul, c'est une suite de noms... c'est l'usage chez eux...
MADAME DE ***.
Ah! mon Dieu, regardez donc cette horrible figure.
Madame de Travanet se retourne vivement, et voit en effet, de l'autre côté de la cheminée, le pendant de la jeunesse du Turc... il était hideux!... On avait exprès chargé la laideur, et, dans le fait, la figure était horrible. Au bas était écrit: Tel que je suis maintenant...
—Vraiment, dit madame de Travanet, il nous la donne bonne! et moi aussi j'ai été jeune et belle: je pourrais m'en aller en quête d'un mari, en montrant mon visage de vingt-cinq ans; mais lorsque celui de cinquante-cinq se montrerait à son tour, on serait en droit de me dire que je suis une impertinente. Après tout, je suis fâchée pour lui qu'il soit changé de cette façon-là, car il était bien beau. Et elle retournait toujours au portrait du jeune Turc, qui était tout simplement la figure du jeune Turc mourant de Girodet, auquel on avait seulement ôté l'expression souffrante. Oui, répétait-elle, c'est vraiment dommage.
En ce moment, on entendit un prélude dans la pièce voisine. Ah! ah! dit madame de ***, on veut vous donner une sérénade... mais je crois qu'un bon souper et un bon lit nous feraient plus de bien que toutes les musiques du monde... Madame de Travanet, dont jamais l'aimable caractère ne se démentait, fut au contraire tout à coup ranimée par cette musique... elle quitta le portrait, et vint écouter de plus près... Qu'on juge de ce qu'elle dut éprouver lorsqu'elle entendit des voix bien connues et aimées chanter en chœur et en partie la romance si célèbre de Pauvre Jacques!
—Ah! s'écria-t-elle, ce sont nos amis!... Les portes de l'appartement s'ouvrirent alors avec grand bruit, et tous les acteurs, les actrices, entrèrent en foule, et pressèrent madame de Travanet dans leurs bras, en lui demandant pardon du tour qu'on lui avait joué. Non-seulement elle le pardonna, mais elle fut la première à en rire... Elle regarda alors sans frayeur mademoiselle de Fontenille, dont les terribles moustaches l'avaient si fort effrayée.
—Et maintenant, lui dit Amédée de Fontenille en lui présentant une grande pelisse pour la préserver de l'air froid de la nuit, retournons à Rouvres, pour y faire réveillon, et puis ensuite nous irons nous coucher...
... On riait encore dans le monde de cette histoire, lorsque le récit d'une autre aventure détruisit la gaieté qu'avait inspirée celle de la forêt de Sénart. Elle est d'un haut intérêt: la voici dans tous ses détails... Comme les personnages dont il est question dans cette histoire sont pour la plupart existants et à Paris, je ne puis donc les désigner que par une lettre initiale.
La comtesse de M*** était une femme bien née, riche, ayant une bonne maison et la volonté de la faire trouver agréable; avec tous ces moyens on a ce qu'on veut à Paris. Aussi, quoiqu'elle ne fût plus jeune, madame de M*** avait un salon fort sociable, et sa maison était une de celles où un étranger se faisait toujours présenter...
Madame de M*** avait un frère plus riche qu'elle, et vivant dans ses terres. Son opinion était fort exagérée. Il avait fait partie de l'armée de Condé, et rentré en France, il fut assez heureux pour retrouver toute sa fortune qui lui fut rendue; M. de P*** ne cachait aucunement son opinion, prétendant que l'Empereur ne l'en estimait que mieux de savoir confesser sa vraie croyance. M. de P*** n'avait qu'une fille, qui devait hériter non-seulement de sa belle fortune, mais aussi de celle de sa tante.
M. de P*** mourut des suites d'une chute de cheval à la chasse; il n'eut que le temps de recommander sa fille à sa sœur, et de dire à mademoiselle de R*** que son dernier vœu était qu'elle demeurât fidèle à leur opinion sainte.
Mademoiselle Amélie de P*** avait dix-sept ans au moment où elle perdit son père. Elle était jolie sans être pourtant une personne très-remarquable. Elle était habituellement sérieuse, et son rare sourire frappait harmonieusement lorsqu'on le voyait éclairer son visage; sa taille était grande, svelte, sa tournure distinguée, et tout son ensemble enfin formait et présentait une personne agréable et dont tous les hommes auraient certes désiré l'amour, s'ils n'eussent été repoussés par une froideur qui annonçait que son cœur se donnerait difficilement.
Aussitôt que madame de M*** fut instruite de la mort de son frère, elle partit de Paris et alla chercher sa nièce dans le château qu'elle habitait. Elle la trouva accablée de son malheur et peu disposée à partager les plaisirs de la maison bruyante de sa tante. Son deuil était une excuse pour les premiers mois, mais enfin il fallut changer une façon de vivre qui blessait une parente que son père lui avait ordonné de considérer comme une mère... et dès qu'elle eut pris le demi-deuil, Amélie descendit chez sa tante.
Ce fut un événement dans le salon de madame de M***, le jour où sa nièce y fit son entrée... Les jeunes personnes la regardèrent avec envie, les mères avec humeur, et les hommes avec l'espérance de lui plaire... On pense bien que les rangs devaient être pressés, car Amélie était une héritière comme on n'en voit pas beaucoup... elle était riche, noble, jeune et belle...
La comtesse de M*** s'attacha bientôt à sa nièce et l'aima d'une affection de mère. La jeune fille y répondit avec son âme qui était aimante et même passionnée, malgré l'apparence de froideur qui semblait l'envelopper.
—Amélie, lui dit un jour sa tante, il faut te marier.
—Pourquoi, ma tante? est-ce donc une condition expresse attachée au nom de femme que de prendre un mari? Je suis heureuse comme je suis, laissez-moi rêver la vie... Mon Dieu, le réveil ne viendra que trop tôt!... d'ailleurs je ne veux pas vous quitter!...
Et puis elle se penchait sur les mains de la comtesse, les baisait, et la comtesse, l'embrassant à son tour, disait:
—En vérité, tu as raison, mon enfant... Je ne sais pas comment je pourrais me séparer de toi!...
Mais les prétendants ne se découragèrent pas, et lorsqu'ils surent que la tante et la nièce ne voulaient pas se séparer, ils déclarèrent qu'ils demeureraient chez madame de M***, si elle le voulait.
Amélie recevait froidement tous ces hommages, et sans qu'il parût qu'un seul même l'eût touchée... Elle était toujours aussi sérieuse... Sa figure mélancolique ne s'animait d'aucune pensée intérieure à l'approche de ses prétendants... On était alors en 1809, et Amélie avait dix-huit ans.
Un jour madame de M*** parut occupée d'un grand intérêt... Elle, qui ne sortait jamais, demeurait des journées entières hors de chez elle; et sa nièce, sa fille pour mieux dire, ne sut ce qui l'avait autant intéressée que lorsque la réussite eut couronné l'œuvre... La comtesse de M***, parente éloignée de Barras, avait eu le crédit de sauver après la terreur un homme qui devait tout redouter d'une réaction, car cet homme était Fouché. Contre l'ordinaire des méchants, il en avait été reconnaissant... et lorsque madame de M*** lui demandait un service, il le lui rendait avec autant de bonne grâce que cet homme pouvait en mettre à quelque chose. Cette fois madame de M*** dit à Fouché que ce qu'elle lui demandait était sans doute difficile, mais qu'elle serait ensuite des mois et même des années sans avoir recours à son obligeance, s'il lui accordait ce qu'elle sollicitait de lui.
Le service en effet était éminent: il s'agissait de faire rentrer un homme qui, sur la liste des émigrés en 1793, n'avait en 1800 fait aucune des diligences pour se mettre en règle, ne voulant pas rentrer en France à cette époque. Mais depuis, les choses avaient pris un autre aspect. Il voyait que la puissance de Napoléon s'affermissait de jour en jour, et chaque jour aussi le besoin de revoir sa patrie se faisait sentir plus vif et plus pressant.
«Je sens qu'on peut vivre quelque temps loin de sa patrie, ma vieille amie, écrivait-il à la comtesse de M***; mais il faut s'en rapprocher pour mourir. On sent le besoin de fermer ses yeux là où ils se sont ouverts... Que je vous doive ce bonheur, et il sera double pour moi.»
C'était pour cet ami de sa jeunesse, ce frère de ses vieux jours, que la comtesse insistait aussi vivement auprès de Fouché. Enfin ses vives instances eurent un entier succès, et son ami revit la France.
Le marquis de R***, aussitôt qu'il fut arrivé à Paris, accourut chez son amie devenue sa bienfaitrice... Ils furent bien heureux de se revoir, et cette joie fut pure des deux côtés: car celle qui obligeait vit qu'on était vraiment reconnaissant, et on est alors si heureux d'avoir pu réussir!...
—Mais je ne serai complètement satisfait que lorsque vous aurez obtenu pour mon fils adoptif la même faveur que pour moi, dit le marquis à son amie.
Et il lui raconta qu'après le désastre de Quiberon, il avait recueilli le fils d'un cousin avec lequel il était intimement lié, et là, sur le champ de bataille même, à son cousin mourant, il avait juré de servir de père à son fils... L'enfant avait entendu le serment, et Dieu l'avait reçu..., car le père avait été martyr pour une cause sainte.
—Quel âge a donc votre fils adoptif? demanda la comtesse.
—Vingt-huit ans.
—Eh quoi! son père l'emmenait aussi jeune pour l'exposer aux chances d'une bataille?
Le marquis sourit avec une expression presque triste:—Vous ne connaissez pas Henri, répondit-il.... vous ne savez pas quelle âme ardente il y a dans cet être que moi-même je ne connais pas encore, bien que je sois cependant ce qu'il aime le plus au monde après son pays..., car la France est pour lui la mère qu'il a perdue... C'est donc lui qui a voulu suivre son père lorsque le duc de C*** vint chercher la mort à Quiberon... Si vous voulez que ma joie soit entière, obtenez que Henri soit rappelé comme moi.
La comtesse revit Fouché; elle pressa de nouveau, et la grâce du jeune homme fut ajoutée à celle de son père adoptif...
La nouvelle lui en fut aussitôt transmise, et peu de jours après il était à Paris.
Henri de C*** ne se fit pas d'abord présenter chez la comtesse...; elle en fut surprise, et ne put s'empêcher d'en faire un reproche au marquis de R***.
—Que voulez-vous? lui dit son ami; j'ai assez vu votre nièce pour être convaincu que lui plaire est une entreprise dans laquelle il est fort difficile de réussir... Elle est jolie, riche; mon fils adoptif n'a qu'une fortune médiocre; elle pourrait croire qu'il vient ici pour se faire aimer d'elle. Henri n'a aucune prétention; mais il est si beau... si remarquable, qu'il pourrait certes bien en avoir, et...
—Et pourquoi, dit vivement la comtesse, ne ferions-nous pas un mariage qui rapprocherait nos deux familles encore plus qu'elles ne le sont?... Amélie n'a jamais aimé, elle ne veut même pas se marier...; mais votre fils peut lui plaire, mon ami, et combien je serais heureuse s'il lui était réservé de fondre la glace de ce cœur que rien encore n'a pu toucher!...
Le marquis parla à son fils adoptif de cette présentation; le jeune homme s'y refusa.
—Madame de M*** ne peut voir une offense dans mon refus, dit Henri; j'ai pour elle une profonde reconnaissance, mais je hais le monde et ne vais nulle part.
Le marquis insista: ce fut d'abord en vain... Henri semblait redouter d'entrer dans cette maison... Était-ce un pressentiment!... Enfin, vaincu par les sollicitations réitérées de son père, il consentit à l'y accompagner, et un soir où le marquis savait trouver ces dames seules, il conduisit Henri à l'hôtel de M***.
Henri de C*** devait produire une vive impression sur les personnes qui le voyaient pour la première fois, depuis qu'il avait atteint ce degré d'une beauté mélancolique et mâle qui lui donnait un aspect tout à fait remarquable. Sa taille était élevée et élégante; sa tournure, d'une distinction de bonne compagnie, si rare à rencontrer, car il ne faut pas confondre l'extraordinaire avec la distinction... Sa figure était belle aussi; mais c'était surtout par son expression qu'elle plaisait. En voyant cette physionomie pâle, au regard prolongé et pensif, au sourire triste et presque toujours railleur, comme s'il eût voulu se punir lui-même de cette apparence de gaieté, on se disait que cet homme avait beaucoup souffert, et un sentiment attractif portait aussitôt vers lui...; mais lorsque ensuite on fixait ses yeux sur les siens, lorsqu'on voyait flamboyer son regard au récit d'une action généreuse et résolue; lorsque, repoussant les boucles blondes et naturelles de sa chevelure, il découvrait un front où siégeaient de profondes pensées, on se disait aussi que cet homme avait une destinée mystérieuse dont les intérêts étaient forts et puissants.
Henri parlait peu; mais son silence n'était jamais l'expression du dédain. On voyait que sa vie était grandement remplie, et que son silence n'était qu'un refuge dans ses propres pensées.
Son père le présenta à la comtesse, puis à Amélie. Il témoigna convenablement sa reconnaissance à la comtesse, causa peu, mais dans ce qu'il dit laissa voir un esprit et des connaissances auxquels Amélie n'était pas habituée... Elle fut touchée de cette nouvelle impression qu'elle recevait et en eut de la reconnaissance. Elle fut aussi plus affectueuse pour Henri. En lui parlant, sa voix devenait plus douce; on voyait qu'elle craignait de s'avancer et de heurter avec maladresse un homme souvent frappé et jusqu'à la douleur...
Henri, accueilli avec amitié et confiance dans la maison de la comtesse, y fut bientôt attiré par un charme qu'il ne chercha plus à éviter... Amélie s'habitua tellement à le voir, que lorsque par hasard une journée s'écoulait sans que Henri eût paru à l'hôtel de M***, elle était triste et ne pouvait dormir; Henri avait également pris l'habitude de passer ses soirées auprès d'Amélie et de sa tante... Il leur faisait la lecture des ouvrages nouveaux qui paraissaient; puis il racontait, tandis que les femmes travaillaient, les horreurs des guerres vendéennes et ce massacre de Quiberon!... mais alors il changeait de nature: il devenait un lion... Sa longue et blonde chevelure frémissait sous l'impression qu'il recevait de ses propres paroles... Il peignait d'abord, il décrivait, et puis ensuite sa voix se montait à un degré d'énergie qui faisait trembler ceux qui écoutaient le malheureux enfant recevant le dernier soupir et la bénédiction d'un père au milieu de ses frères égorgés, et lui-même au moment d'être un glorieux martyr de plus dans cette sanglante journée.
Lorsque Henri parlait de cette funeste affaire, il oubliait la vie... il oubliait tout... Alors Amélie le regardait avec une expression qu'il fut quelque temps à ne pas comprendre d'abord; mais lorsqu'enfin, les yeux remplis de larmes, et suivant le regard de feu du noble jeune homme, elle ne chercha plus à cacher ce qu'elle éprouvait, alors Henri vit qu'il était aimé... Son premier mouvement fut de lever les mains et les yeux au ciel, et de remercier Dieu d'avoir envoyé à lui un noble cœur pour comprendre et consoler le sien... Il sortit de sa poitrine un objet qu'il y tenait soigneusement caché; et s'agenouillant ensuite, il pria longtemps; tout à coup une pensée vint troubler sa religieuse méditation.—Eh quoi, dit-il, je me réjouis d'être aimé! mais ai-je le droit de chercher l'amour et ses joies? non, je me dois à d'autres soins!.. Cependant!..
Et il retombait accablé sous une foule de pensées qui l'oppressaient et lui donnaient une douleur poignante qui troublait ses idées et lui ravissait toute force et toute ardeur.
Amélie était allée auprès de sa tante.—J'aime Henri de C***, lui avait-elle dit, et je ne puis être heureuse qu'avec lui...
Sa tante l'embrassa avec effusion, et lui apprit alors que, depuis longtemps, cette union était son vœu le plus cher, ainsi que celui du marquis.
Le même jour, la comtesse envoya chercher son vieil ami.—Tout va bien, lui dit-elle; Amélie aime Henri, et je crois que leur affection est mutuelle: ainsi donc nous ne ferons qu'une même famille.
Le marquis la regarda tristement et ne répondit rien. Il lui donna seulement une lettre à lire. Elle était de Henri...
—Je pars pour la Normandie, mon père, écrivait-il. Je me suis aperçu que mes affaires souffraient de cette oisiveté dans laquelle je vis depuis quelque temps... Je pars pour visiter plusieurs des propriétés qui m'ont été rendues. Écrivez-moi à C***, poste restante.
En apprenant le départ subit de Henri, Amélie ressentit une douleur inconnue... elle résista d'abord, mais enfin elle succomba et fut plusieurs semaines dans un état alarmant... Jamais elle n'avait mis en doute l'amour de Henri, et perdre en même temps l'illusion de cet amour et la réalité de sa présence, c'était trop pour une femme qui n'avait de force que pour aimer. Cette force avait longtemps sommeillé; mais aussi, à son réveil, elle était puissante et gigantesque, et ne trouvait plus maintenant d'aliment que dans sa douleur.
Ne recevant aucune nouvelle de Henri, son père se décida enfin à lui annoncer le danger de mademoiselle de P...
—Reviens aussitôt, lui disait son père; tu as peut-être tué une femme comme jamais tu n'en trouveras une pour l'approcher de ton cœur!
Trois jours après Henri était à Paris...
En le voyant, le marquis n'eut pas la force de lui adresser un reproche. Sa pâleur avait redoublé et son abattement était profond. On voyait que les jours et les nuits s'étaient aussi succédé pour lui dans les souffrances et peut-être même les pleurs... Il ne répondit rien à ce que lui dit son père, et se contenta de demander à avoir un entretien avec Amélie lorsqu'elle serait en état de le supporter...
En apprenant le retour de Henri, mademoiselle de P... comprit que l'affection qu'elle avait pour lui était un saint et solennel amour... Une joie si pure inonda son âme, qu'elle ne put douter alors que Dieu lui avait envoyé Henri pour qu'il fût son époux...
—Je sens que je ne puis vivre sans lui, dit-elle à sa tante, et ma vie est désormais attachée à la sienne.
Lorsqu'ils se revirent, ils sourirent tristement à la vue du changement qui s'était opéré en eux dans les jours qui les avaient séparés... Amélie fut celle qui ressentit le plus de joie de ce moment, cependant mutuellement souhaité... Henri était grave et même sévère en abordant Amélie. Il comprit que cette femme mourrait s'il la repoussait, et pourtant, bien qu'il l'aimât, une force mystérieuse les séparait l'un de l'autre.
—Amélie, lui dit Henri en s'asseyant près d'elle et prenant dans les siennes sa main froide et humide, Amélie, on veut nous unir. Je vous aime et vous m'aimez, et pourtant je crains que nous ne puissions être l'un à l'autre.
Amélie s'écria: Pourquoi être aussi cruel avec moi?... ne me parlez pas ainsi.
—Écoutez-moi, Amélie, poursuivit Henri; il faut alors que nous nous entendions, et que nous tirions de notre affection une consolation pour tous deux. Vous m'aimez, et je vous aime aussi; mais cet amour, quelle joie peut-il vous donner? Je suis malheureux, voyez-vous; et m'aimer c'est vouloir s'associer à mon malheur... En aurez-vous le courage?
Amélie leva les mains et les yeux au ciel... Henri poursuivit:
—Écoutez, Amélie, cet instant est solennel; dites-moi si vous vous sentez la force d'être la compagne d'un homme qui a souffert et doit souffrir encore?
Amélie se leva et dit d'un accent assuré:—Je jure que je serai votre épouse avec joie et bonheur...
Henri la serra contre son cœur, et c'est ainsi qu'ils furent fiancés. Alors Amélie le prit par la main, et ils allèrent trouver la comtesse.
—Bénissez vos enfants, lui dit sa nièce, en tombant à genoux devant elle.
Le mariage eut lieu peu de jours après: il fut célébré dans une terre appartenant à Amélie, située à quelques lieues de Paris; mais il n'y eut aucune fête: Henri le demanda comme une grâce à sa fiancée; elle le lui accorda sans peine: et en effet, que lui importait le monde et son bruit? pour elle, la véritable fête était dans l'acte qui l'unissait à celui qu'elle aimait.
Ils demeurèrent donc dans une entière solitude pendant les quinze premiers jours de leur mariage; au bout de ce temps, qui fut pour Amélie un rêve qui lui montrait le ciel, Henri reprit l'air sombre, la physionomie morne qu'il avait constamment, et qu'on avait pu attribuer jadis à un amour qui craignait un refus. Silencieux, absorbé dans de sombres pensées, il finit par donner à sa femme une sorte de terreur vague, mais instinctive, qui, remplaçant un bonheur et des joies jusqu'alors inconnus, fut pour elle une douleur également grande; elle comprit le malheur sans savoir comment le parer, et cet état finit par lui devenir insupportable.
—Qu'avez-vous, Henri? lui dit-elle un soir que, rentrés après une longue promenade dans laquelle il n'avait répondu que par des monosyllabes à tout ce qu'elle lui disait, il marchait toujours en silence dans le salon, les bras croisés sur sa poitrine, et comme perdu dans un monde de pensées étrangères à ce qui l'entourait...
—Moi! répondit-il en tressaillant... mais je n'ai rien... que du bonheur, Amélie... et vous le savez bien!...
Amélie ne répondit pas, mais deux larmes roulèrent lentement sur ses joues: c'était son cœur qui avait parlé. Henri alla à elle, et la prenant dans ses bras il lui dit avec un accent de profonde tristesse:
—Je te l'ai dit, Amélie... il y a du malheur à m'aimer. Tu l'as voulu cependant, et cette persistance m'a attaché à toi... et voilà maintenant, que le temps de prouver que tu ne crains pas d'aimer celui qui souffre est venu, tu parais le redouter?
—Ah! je jure d'être heureuse, même de souffrir pour toi!... Mais que je sache du moins ce qui t'occupe... Pourquoi nos pensées ne sont-elles pas communes? Pourquoi ne pas m'ouvrir ce cœur, qui est maintenant mon bien?... Pourquoi?...
—Amélie, tu ne peux rien savoir, du moins pour ce moment, de ce qui m'occupe au point, je l'avoue, de me faire oublier quelquefois que je suis près de toi. Mais je t'aime... je n'aime que toi... C'est une vérité du cœur... crois-la...
Amélie secoua lentement la tête, et résistant à la pression des bras de son mari, qui la retenait contre lui, elle s'éloigna blessée dans l'âme du refus de Henri... Son caractère, doux et bon dans l'habitude de la vie, était soupçonneux et jaloux dès que l'affection se trouvait engagée... L'amitié même ne pouvait jamais la rassurer; elle craignait toujours de n'être pas assez aimée... Ce sentiment avait une source qui devait le faire excuser, mais il rendait malheureux ceux qu'elle aimait: la méfiance est si pénible!... Une justification, qu'elle soit ou non facile, est toujours le sujet d'un reproche, même tacitement exprimé lorsqu'on craint de le faire à haute voix...
La comtesse et le marquis étaient retournés à Paris, et avaient laissé le jeune couple aux joies des premiers jours d'un premier et légitime amour... Ils étaient donc seuls, et personne ne pouvait se mettre entre eux et ce nuage qui venait de s'élever... Amélie retourna dans son appartement après la conversation qu'on vient de rapporter, et là, pleurant avec angoisse, elle laissa venir à elle les plus pénibles pensées; pour la première fois elle eut la terrible crainte d'avoir été épousée pour sa fortune!... Henri en aimait peut-être une autre avant de la connaître!... Lorsque son imagination lui présentait cette image, elle devenait froide et pâle et se sentait mourir... D'autres fois elle pensait que Henri avait peut-être perdu cette femme qu'il avait aimée... Mais qu'elle fût morte ou vivante, Amélie en était jalouse...: avec une âme comme la sienne, la tombe n'était pas un refuge... Cette idée lui parut la plus vraisemblable... et elle la caressa comme la moins douloureuse; elle essuya ses yeux, et descendit pour rejoindre Henri.
Elle le trouva sous la colonnade qui formait la façade de la maison du côté du parc; il était debout, appuyé contre une des colonnes et regardant, peut-être sans le voir, le magnifique paysage, éclairé par la lune, qui se déployait au loin devant lui... C'était cependant une vue magique, car le pays qu'il avait sous les yeux était cette vallée de Montmorency que nous laissons, simples que nous sommes, pour aller au loin chercher ce qui ne la vaut pas... Henri avait en ce moment les yeux attachés sur le lac d'Enghien, qu'il voyait à sa gauche, et sur lequel voguaient plusieurs barques qui portaient sans doute des heureux du monde; car il parvenait jusqu'à lui, dans le calme du soir, des sons d'une harmonieuse musique et des paroles joyeuses... Ce contraste lui était probablement pénible, car Amélie le trouva plus sombre qu'une heure avant. Son front était fortement plissé, et ses lèvres serrées et contractées semblaient retenir une imprécation...
Dans une âme jalouse tout éveille un soupçon; Amélie ne vit dans ce qu'elle remarquait qu'un souvenir rappelé... Henri était allé à Venise... ces barques, ces chants, cette belle nuit, cette lune aussi radieuse que dans le beau ciel de l'Italie... Amélie traduisit ainsi ce qu'elle voyait... En ce moment Henri l'aperçut, et l'attirant à lui il la baisa au front:
—Pourquoi m'as-tu quitté? lui demanda-t-il avec cet accent qui s'adresse toujours au cœur... Reste auprès de moi... J'aime à te voir et à t'entendre au milieu de ces joies mystérieuses d'une belle nuit d'été dans un pays enchanté... Reste... ainsi... toujours!... Et il la rapprochait de lui... et il baisait doucement ses yeux, ses cheveux et son front... et elle, alors oubliant tout, elle laissait tomber sa tête sur la poitrine de son mari, et n'avait plus ni doutes, ni soupçons, ni rien de ce qui lui déchirait le cœur... Elle regardait avec orgueil et amour son Henri, qui, dans cet instant surtout, lui paraissait plus beau que jamais elle ne l'avait vu... Entièrement vêtu de noir, sa belle taille se déployait admirablement sur la colonne blanche sur laquelle il s'appuyait dans une attitude toute gracieuse... Amélie en était fière... Tout à coup une réflexion qu'elle ne put repousser se présenta à elle:
—Henri, lui dit-elle, pourquoi portez-vous toujours le deuil?... Depuis que je vous connais, jamais je ne vous ai vu autrement vêtu qu'en noir!... vous ne l'avez même pas quitté le jour de notre mariage.
À cette question, Henri parut entièrement bouleversé!... Sa pâleur habituelle redoubla... ses mains se contractèrent et repoussèrent Amélie, qu'auparavant elles serraient avec amour sur son cœur...
—Oui, s'écria-t-il avec violence, je porte le deuil et le porterai LONGTEMPS!... TOUJOURS... PEUT-ÊTRE!... C'est un vœu!... un vœu terrible écrit avec du sang et enregistré par Satan, car c'est de la vengeance qu'il me faut... et une vengeance plus grande, s'il est possible, que l'injure...
Et repoussant Amélie qui, les mains jointes, était devant lui terrifiée de sa colère, il descendit rapidement le perron et s'enfonça dans le bois, d'où il ne revint que fort avant dans la nuit.
À dater de ce jour, les deux époux éprouvèrent un changement réel et fâcheux dans leur vie intérieure. Henri avait évidemment un secret, tenant à sa vie passée et présente, qu'il défendait contre la jalousie curieuse d'Amélie: la chose était visible.—Un jour, tandis qu'ils étaient à dîner, on remit une lettre à Henri... Amélie vit d'abord qu'elle était apportée par un messager; car l'heure de la poste était passée, ainsi que celle de l'arrivée d'une voiture de paysan qui chaque jour apportait de Paris les commissions et les lettres... Henri lut cette lettre avec une émotion visible... il la relut plusieurs fois... et réfléchit ensuite profondément.
—Monsieur le comte répond-il? demanda le valet de chambre...
—Dites seulement que c'est BIEN..., dit Henri.
Il plia la lettre, la mit dans l'une des poches de son gilet, et continua la conversation pendant le reste du dîner avec une aisance qui voulait être naturelle, mais qui était évidemment contrainte. Amélie était plus qu'inquiétée par sa jalousie cette fois, et, en effet, il y avait motif.
À peine le dîner fut-il terminé que Henri prit son chapeau, embrassa Amélie et s'élança dans le parc, en se dirigeant vers une partie qui donnait sur une route assez déserte.
L'instinct de la jalousie chez une femme est rarement trompeur, pour son malheur et celui de l'homme qu'elle aime... Amélie savait que de ce côté Henri ne pouvait sortir du parc que pour aller à Enghien, et il n'avait pas de clef... C'était donc du côté de la route qui bordait le parc qu'il fallait aller... mais à quel endroit?... le parc était grand... Amélie jeta un chapeau sur sa tête et courut dans la direction qu'elle avait vu prendre à son mari...
—Peut-être parleront-ils, se dit-elle avec un sourire qui rendait tout ce qu'elle souffrait... et je les entendrai...
Arrivée dans la partie du parc qui touchait à la route, elle écouta... rien... rien que le bruit qu'elle-même produisait en écrasant les feuilles sèches sous ses pieds... rien que le bruit des battements de son cœur... Tout à coup elle s'arrête... elle a entendu des voix près d'elle... elle écarte des branches... et elle aperçoit à quelques pas d'elle son mari appuyé sur le chaperon ou le parapet d'un mur à hauteur d'appui, donnant sur la route dont il a été parlé, et disant adieu de la main et de la voix, mais parlant bas, à un homme d'une belle tournure et dont la figure était vivement agitée... Cet homme répondit affectueusement à l'adieu de Henri; puis, ramenant son manteau autour de lui, il s'éloigna rapidement... Henri, après l'avoir conduit de l'œil, quitta le mur et rentra dans le parc... Tout redevint silencieux et solitaire, et Amélie demeura seule, livrée à ses réflexions.
Elles étaient étranges. Quel était cet homme?... un messager sans doute... cependant ce n'était pas un domestique... C'était donc un ami? mais alors pourquoi Henri a-t-il été si peu de temps avec lui?... Amélie ne savait que résoudre... Dans ce moment, ce qu'elle craint, c'est que son mari ne la surprenne l'épiant... elle court rapidement en suivant le mur dans une autre direction, et se trouve enfin dans la partie du parc tout opposée à celle qu'avait suivie Henri. Plus tranquille alors sur les suites de sa démarche, Amélie revint lentement au château sans rencontrer son mari, qu'elle trouva assis dans le salon et profondément occupé devant une carte d'Europe. Lorsqu'elle entra, il l'appela de la main et l'embrassa avec une tendresse qui lui donna une vive émotion...
—Tu m'aimes donc? lui dit elle, en passant sa main dans la belle et blonde chevelure de Henri... et le regardant avec cet amour que les femmes seules ressentent et expriment...
—Enfant! est-ce que tu en doutes jamais?...
Et comme il voyait qu'elle gardait le silence:
—Amélie, si je savais que tu doutasses de moi un seul instant, je partirais à l'heure même, et tu ne me reverrais jamais.
Elle se jeta dans ses bras et le serra convulsivement contre elle.
—Notre union est une union consacrée devant Dieu, Amélie... La femme qui soupçonne son amant le fait avec raison, elle craint ce qui peut lui arriver...: l'abandon!... mais, à moins d'avoir une preuve positive, la femme qui soupçonne son mari lui fait tort dans son honneur et dans sa foi... Retiens bien cette parole, Amélie!...
Plusieurs jours s'écoulèrent... Henri paraissait moins accablé depuis l'entrevue du parc... Lorsque le mois de juillet fut à sa fin, le jeune ménage retourna à Paris. La comtesse, accoutumée à voir journellement Amélie, ne pouvait se faire à cette solitude. Amélie le comprit, et puis ensuite elle retournait avec Henri, et partout où elle était avec lui elle était bien.
L'intérieur de cette famille était heureux, du moins en apparence; il y avait bien quelques peines, mais elles étaient pour Amélie, et quelquefois pour sa tante lorsque la conversation venait à se porter sur l'Empereur; alors la colère de Henri ne reconnaissait de bornes que celles imposées par le respect qu'il devait à la comtesse, dont l'attachement pour Napoléon était proportionné à sa reconnaissance: aussi jamais ne souffrit-elle une parole contre lui dans son salon, alors un des plus brillants de Paris.
—Il m'a rendu ma fortune, disait-elle, et a été le bienfaiteur des miens; je l'aime enfin; et d'ailleurs toute la France l'aime comme moi... Nous l'aimons tous, et nous l'avons prouvé en le proclamant le 2 décembre 1804.
Le respect arrêtait la réponse de Henri sur ses lèvres: non-seulement il adorait ses princes, mais c'était avec un saint amour!... et ce qui n'était pas EUX était son ennemi!... Henri alors quittait le salon et se retirait chez lui... Amélie allait le joindre... Elle admirait Napoléon, mais elle ne l'aimait pas, et ce demi-rapport d'opinion avait été un attrait de plus pour Henri... il était de ces hommes qui n'ont qu'un jour pour éclairer leur opinion politique, et qui ont dormi pendant les quarante années de révolution qui viennent de s'écouler; et pourtant Henri de C*** était un homme de talent et d'esprit.