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Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3)

PREMIÈRE PARTIE Le Pays

Reading edition

CHAPITRE PREMIER[1]

Limites

Etendue et population. — La colonie du Haut-Sénégal-Niger, Territoire Militaire compris, a comme limites politiques et administratives : au Nord, les territoires sahariens relevant du Gouvernement Général de l’Algérie ; à l’Est, le Territoire du Tchad, faisant partie du Gouvernement Général de l’Afrique Equatoriale Française ; au Sud, et de l’Est à l’Ouest, la colonie anglaise de la Northern Nigeria, la colonie française du Dahomey, la colonie allemande du Togo, la colonie anglaise de la Gold Coast, les colonies françaises de la Côte d’Ivoire et de la Guinée ; à l’Ouest les colonie et territoire français du Sénégal et de la Mauritanie.

L’ensemble représente une superficie approximative de 3 millions de kilomètres carrés, peuplée de 5.600.000 habitants environ.

Mais une portion notable de cette superficie, environ 1.200.000 kilomètres carrés, se compose des terrains en partie arides et désertiques qui forment le Territoire Militaire du Niger, peuplé de 800.000 habitants.

Le territoire civil de la colonie, ou Haut-Sénégal-Niger proprement dit, a donc une superficie de 1.800.000 kilomètres carrés environ, soit plus du triple de la superficie de la France, et compte à peu près 4.800.000 habitants, c’est-à-dire une moyenne de 2 habitants et demi (exactement 2,66) par kilomètre carré.

Ainsi réduite à la partie qui, seule, fait l’objet du présent volume, la colonie du Haut-Sénégal-Niger correspond à peu près à l’ensemble des territoires que, par suite d’une longue habitude, on appelle encore communément le Soudan Français.

Ses limites géographiques restent imprécises du côté du Nord-Ouest, du Nord et du Nord-Est, en raison de la nature désertique de ces régions et de la vie plus ou moins nomade que mènent leurs habitants ; on peut toutefois assigner à ses marches sahariennes, comme confins extrêmes, les points de Tichit au Nord-Ouest, de Taodéni au Nord et de Tessalit (en face et à hauteur de Timiaouine) au Nord-Est : par le premier de ces points, le Haut-Sénégal-Niger touche à la zone d’influence de la Mauritanie, par le second à la zone de pénétration algérienne et par le troisième à la zone d’action saharienne du Territoire Militaire du Niger. Mais en réalité la zone d’administration directe de la colonie ne dépasse guère à l’Ouest le 17° parallèle de latitude nord, soit approximativement la ligne Kiffa-Oualata, tandis qu’à l’Est elle s’étend un peu au Nord du 19° parallèle, soit à la ligne Araouâne-Bou-Djebiha. Au Nord de cette ligne brisée Kiffa-Oualata-Araouâne-Bou-Djebiha, nous exerçons surtout un rôle de police et de surveillance et nous ne possédons pas de postes fixes ni d’établissements permanents.

Limite avec la Mauritanie. — La limite entre le Haut-Sénégal-Niger et la Mauritanie, prise à hauteur de Tichit, est formée d’abord par l’extrême pointe que pousse, entre Tichit et Tidjikja, la région sablonneuse du Djouf, puis par une ligne suivant à peu près le bord oriental des hauteurs qui encerclent le plateau du Tagant, pour contourner ensuite vers l’Ouest la partie méridionale de ces hauteurs jusqu’aux monts Assaba, point de départ de la vallée du Gorgol-Noir.

De ce point, la limite, tournant assez brusquement vers le Sud-Est, va rejoindre vers Fété-Dioullé, au Sud-Ouest de Kiffa, la vallée connue sous les noms de Tartafout, Bakhambora et Karakoro, et la suit depuis Fété-Dioullé jusqu’à son confluent avec le Sénégal, près et en amont du village de Kabou, entre Ambidédi et Bakel.

La limite avec la Mauritanie est ensuite constituée par le Sénégal lui-même, depuis l’embouchure du Karakoro jusqu’à celle de la Falémé ; à partir de ce dernier point, le Sénégal abandonne complètement le Haut-Sénégal-Niger pour donner sa rive droite à la Mauritanie et sa rive gauche à la colonie du Sénégal.

Limite avec le Sénégal. — La limite entre le Sénégal et le Haut-Sénégal-Niger est constituée par la Falémé[2], depuis son embouchure dans le Sénégal, jusqu’au point, situé un peu en amont de Satadougou, où cette rivière est formée par la réunion de la Balinko et de la Koundako. A partir de ce point, c’est la Guinée qui succède au Sénégal comme colonie limitrophe du Haut-Sénégal-Niger.

Limite avec la Guinée. — La limite entre la Guinée et le Haut-Sénégal-Niger est constituée : d’abord par la Balinko ou haute Falémé occidentale, puis par son affluent la Kassaya jusqu’aux collines d’où sort cette dernière ; ensuite, se dirigeant d’une façon générale vers l’Est, par les collines en question, puis par la Dialako, qui en sort également, jusqu’à son confluent avec la Koundako ou haute Falémé orientale. La limite descend alors le cours de la Koundako jusqu’au point où cette rivière reçoit la Kolounko, puis elle remonte le cours de la Kolounko depuis son embouchure jusqu’au mont Sagou, où la Kolounko prend sa source ; la frontière franchit alors le mont Sagou, descend le ruisseau Koroko depuis le versant oriental de la montagne jusqu’au Bafing ou haut Sénégal occidental, descend le Bafing sur 26 kilomètres environ jusqu’au point où il reçoit la Fariko, puis quitte ce fleuve pour se diriger approximativement vers l’Est en décrivant une courbe infléchie vers le Sud qui sépare le cercle de Kita (H.-S.-N.) des cercles de Dinguiray et de Siguiri (Guinée) et qui aboutit au Bakhoy ou haut Sénégal oriental à peu près à hauteur et à l’Ouest de Niagassola. La limite descend le Bakhoy vers le Nord sur 30 à 40 kilomètres, puis le quitte pour se diriger vers l’Est et ensuite vers le Sud, de façon à décrire une sorte d’arc de cercle autour de Niagassola, pour se continuer dans une direction à peu près Sud-Sud-Est jusqu’à ce qu’elle atteigne le Niger à une cinquantaine de kilomètres en aval de Siguiri. La frontière traverse alors le Niger et se dirige vers le Sud-Est jusqu’à la rencontre de la Sankarani et remonte ensuite cet affluent du Niger, en se dirigeant vers le Sud-Sud-Ouest, sur 60 kilomètres environ ; puis elle quitte cette rivière pour se continuer par une ligne en zigzags d’une direction générale Sud-Est (Est-Nord-Est, puis Sud-Sud-Ouest, puis Sud-Est), jusqu’à ce qu’elle atteigne, sur le cours supérieur de la rivière Ouassouloubalé et à 15 kilomètres environ au Nord-Ouest de Maninian, le point de jonction des trois cercles de Bougouni (H.-S.-N.), Kankan (Guinée) et Touba (Côte d’Ivoire).

Limite avec la Côte d’Ivoire. — La limite du Haut-Sénégal-Niger, partant du point précédemment défini, se dirige d’abord vers le Nord-Est jusqu’à la rencontre du Baoulé ou haut Bani occidental, le traverse, continue dans la direction de l’Est jusqu’au Dékou ou Dégou, franchit ce cours d’eau, se dirige vers le Sud-Est jusqu’à la rencontre du Banigbê (appelé aussi Banifing), traverse cette rivière, gagne vers l’Est le Bafing, descend vers le Nord le cours du Bafing pendant 15 kilomètres environ, puis le quitte pour se diriger sensiblement vers l’Est, en passant au Nord de Tengréla, jusqu’au Bagoé ou mieux Bagbê ou haut Bani oriental. Ensuite elle remonte le Bagbê vers le Sud pendant une quarantaine de kilomètres, le quitte pour se diriger sensiblement vers l’Est-Nord-Est, en passant au Nord de Tiorhotiéri et de Toungboro, jusqu’à la rencontre d’une rivière appelée Bani dont elle descend le cours jusqu’à son confluent avec la Léraba ou haute Comoé occidentale, puis descend la Léraba elle-même pendant une centaine de kilomètres jusqu’au parallèle 9° 25′ environ de latitude Nord, point le plus méridional de la colonie. Elle se dirige ensuite vers le Nord-Est, puis vers l’Est, jusqu’en un point situé entre Gagouli ou Galgouli au Nord et Yologo au Sud, point d’où, par une direction générale Sud-Est, elle gagne la Volta Noire entre Kpéré au Nord et Tantama au Sud, par 9° 30′ environ de latitude Nord.

Limite avec la Gold Coast. — A partir de ce point, la frontière devient commune au Haut-Sénégal-Niger et à la colonie anglaise de la Gold Coast. Elle remonte d’abord le thalweg de la Volta Noire vers le Nord jusqu’au 11° de latitude Nord, puis se dirige vers l’Est en suivant à peu près ce parallèle jusqu’à la rencontre de la Volta Rouge ; ensuite elle descend le thalweg de la Volta Rouge vers le Sud-Sud-Est pendant une dizaine de kilomètres pour se diriger après vers le Nord-Est jusqu’à la rencontre de la Volta Blanche ; puis elle descend ce dernier fleuve pendant quelques kilomètres pour remonter ensuite son affluent, la rivière de Tenkodogo, jusqu’à hauteur de Badima, au Sud-Sud-Est de Bitou, se diriger de là vers l’Est-Sud-Est sur une quinzaine de kilomètres et rencontrer alors le point où la frontière de la Gold Coast fait place à celle de la colonie allemande du Togo.

Limite avec le Togo. — La limite entre le Haut-Sénégal-Niger et le Togo suit une direction approximativement Est-Sud-Est, sur une longueur de 125 kilomètres environ, et atteint le 11° de latitude Nord à 16 kilomètres au Nord-Est du point où le Pendjari, en se réunissant avec le Pépiénou ou Yanga, forme l’Oti. De là, elle se dirige vers le Sud-Sud-Ouest jusqu’à la rencontre du ruisseau Nambi-Kouna, par 10° 48′ environ de latitude Nord.

Limite avec le Dahomey. — C’est le Dahomey qui, à partir de ce point, devient limitrophe du Haut-Sénégal-Niger. La frontière se dirige d’abord vers le Sud-Est jusqu’au sommet sud des monts Pangou, puis de là vers l’Est-Nord-Est jusqu’au point où le ruisseau Bourpoudabonga sort du massif de l’Atakora, par 10° 40′ environ de latitude Nord. Ensuite elle longe ce très long massif presque rectiligne, dans une direction générale Nord-Est, jusqu’à la rencontre de l’affluent du Niger appelé Mékrou, qu’elle atteint par 11° 30′ environ de latitude Nord et à proximité du méridien de Paris ; puis elle descend le Mékrou, dans une direction générale Nord-Est, jusqu’à son embouchure dans le Niger.

Limite avec le Territoire Militaire du Niger. — A partir de l’embouchure du Mékrou, qui se trouve à hauteur du village de Boumba, le Niger constitue la limite entre le Territoire Militaire et la colonie proprement dite du Haut-Sénégal-Niger, depuis le 1er janvier 1911. Cette limite remonte le thalweg du fleuve jusqu’en un point situé à peu près sur le 17° de latitude Nord et approximativement à moitié chemin entre Bourem et Bamba. En ce point, la limite quitte le Niger pour suivre une direction sensiblement Nord-Nord-Est jusqu’au 18° de latitude Nord, puis Nord-Est depuis ce parallèle jusqu’en un lieu sis entre Tessalit à l’Ouest et Timiaouine à l’Est par 20° 40′ environ de latitude Nord, de façon à laisser au Territoire Militaire la vallée du Tilemsi et l’Adrar des Iforhass et à la colonie civile le territoire des Kounta de Mabrouk.

Limite avec l’Algérie. — A partir de la région de Tessalit-Timiaouine, c’est l’Algérie qui devient limitrophe du Haut-Sénégal-Niger. La limite, tout à fait approximative, passe entre le Tanezrouft au Nord et l’Adrar Timetrhine au Sud, puis entre l’Erg-ech-Châche au Nord et, au Sud, les hauteurs (Djebel-el-Haricha) qui dominent Taodéni, laissant au Haut-Sénégal-Niger ce dernier point (22° 40′ 19″ latitude Nord et 6° 12′ 49″ longitude Ouest), ainsi que l’emplacement probable des anciennes mines de sel de Teghazza, situé à 120 kilomètres environ au Nord-Nord-Ouest de Taodéni. La limite se dirige ensuite vers le Nord-Ouest, dans la direction du Cap Noun, rencontrant en un point imprécis du Djouf, connu sous le nom d’Erg Moughtir, la limite de la zone d’extension de la Mauritanie.

Cercles frontières. — Pour compléter cette description des limites du Haut-Sénégal-Niger, il me reste à donner la liste des cercles qui sont en bordure de cette vaste frontière. Ces cercles ou circonscriptions sont, en partant de Tichit et en suivant la même direction que ci-dessus : la résidence de Kiffa, limitrophe de la Mauritanie (cercles du Tagant et du Gorgol) ; le cercle de Kayes, limitrophe de la Mauritanie (cercle du Gorgol) et du Sénégal (cercles de Bakel et de Kédougou ou de la Haute-Gambie) ; le cercle de Bafoulabé, limitrophe du Sénégal (cercle de Kédougou) ; le cercle de Satadougou, limitrophe du Sénégal (cercle de Kédougou) et de la Guinée (cercles de Yambéring, Tougué et Dinguiray) ; les cercles de Kita et de Bamako, limitrophes de la Guinée (cercles de Dinguiray et de Siguiri) ; le cercle de Bougouni, limitrophe de la Guinée (cercles de Siguiri et de Kankan) et de la Côte d’Ivoire (cercles de Touba et de Korhogo) ; le cercle de Bobo-Dioulasso, limitrophe de la Côte d’Ivoire (cercles de Korhogo et de Kong) ; le cercle de Gaoua, limitrophe de la Côte d’Ivoire (cercle de Bondoukou) et de la Gold Coast ; le cercle de Ouagadougou, limitrophe de la Gold Coast et du Togo ; le cercle de Fada-n-Gourma, limitrophe du Togo et du Dahomey (cercles de Djougou-Kouandé et de Kandi) ; le cercle de Say, limitrophe du Dahomey (cercle de Kandi) et du Territoire Militaire (cercle de Niamey) ; les cercles de Dori, de Hombori ou du Gourma et de Tombouctou-nomades, limitrophes du Territoire Militaire (cercles de Niamey et de Gao) ; enfin les cercles de Tombouctou-nomades, de Niafounké ou de l’Issa-Ber, de Sokolo, de Goumbou et de Nioro ont vers le Nord une zone d’influence, d’action ou d’extension qui va rejoindre la limite de l’Algérie.

Sur les 29 cercles ou circonscriptions de la colonie, 10 seulement ne se trouvent pas en bordure des frontières : Tombouctou-sédentaires[3], Mopti, Bandiagara, Dienné, Ouahigouya, Koury, San, Ségou, Koutiala et Sikasso[4].

CHAPITRE II[5]

Hydrographie.

Hydrographie rétrospective. — Avant de passer à l’étude du régime hydrographique du Haut-Sénégal-Niger, il peut être intéressant de voir ce que l’antiquité et le moyen-âge connaissaient ou croyaient connaître des fleuves soudanais et comment, de ces notions fausses ou imparfaites, on est arrivé — assez récemment — à une appréciation satisfaisante de la réalité. Ce coup d’œil rétrospectif aurait pu trouver sa place au chapitre de l’exploration du Soudan Français, mais, en raison de l’importance capitale, pour la connaissance géographique d’un pays, des données que l’on possède sur le régime des eaux de ce pays, j’ai trouvé préférable de placer ici cet aperçu.

Il est vraisemblable que l’embouchure du Sénégal fut découverte dès le VIe siècle avant J.-C., vers 570, par le navigateur carthaginois Hannon, lorsque, ayant franchi le détroit de Gibraltar, il fit voile vers le Sud et s’avança jusqu’aux environs du Sierra-Leone actuel. Malheureusement l’original de son récit de voyage, qui aurait été rédigé par lui en langue punique et conservé à Carthage, ne nous est jamais parvenu ; nous ne le connaissons que par une traduction grecque qu’en auraient faite à Carthage des savants dont le nom ne nous a pas été révélé. C’est ainsi que les renseignements fournis par le plus ancien voyage accompli sur les côtes occidentales d’Afrique n’ont commencé à être utilisés que deux siècles environ après ce voyage lui-même[6] et que leur authenticité demeure forcément douteuse. Cependant, quelle que soit la limite extrême que l’on assigne à l’exploration maritime de Hannon, il est fort probable, si les documents utilisés par Ptolémée et les autres géographes grecs n’étaient pas apocryphes, que l’amiral carthaginois fit relâche à l’embouchure du Sénégal et que c’est ce fleuve auquel il donna le nom de Chretes ou Khritis.

Un peu plus tard, vers 550 avant J.-C., des Phéniciens, sur l’ordre du roi d’Egypte Néchao ou Néko II, s’embarquèrent sur la Mer Rouge, firent route vers le Sud, et, trois ans après leur départ, revinrent en Egypte par le détroit de Gibraltar et la Méditerranée : si ce premier périple de l’Afrique, que nous a fait connaître Hérodote, a été réellement exécuté, il est possible que les Phéniciens qui l’ont accompli aient, eux aussi, reconnu l’embouchure du Sénégal ; mais leur voyage en tout cas n’a pas laissé de traces dans les connaissances géographiques de leurs contemporains.

L’historien grec Hérodote, qui vécut de 484 à 410 environ avant J.-C. et qui voyagea en Egypte, en Cyrénaïque et en Libye, nous parle aussi d’un autre voyage dont il aurait été le contemporain, puisqu’il aurait été exécuté sous Xerxès, lequel régna de 485 à 465 avant J.-C. Un parent de ce roi, nommé Sataspe, condamné à mort pour avoir violé une jeune fille, aurait obtenu sa grâce par l’intermédiaire de sa mère, sœur de Darius, à condition de faire le tour de l’Afrique. Il partit d’Egypte sur un vaisseau, franchit les colonnes d’Hercule (détroit de Gibraltar), puis fit route vers le Sud pendant plusieurs mois, vit un pays dont les habitants se vêtaient de feuilles de palmier et auxquels il enleva du bétail pour se ravitailler, puis, effrayé de la longueur du chemin qui lui restait à faire, il revint en Egypte par le même chemin qu’il avait suivi à l’aller. Xerxès, estimant qu’il n’avait pas rempli les conditions imposées, le fit crucifier[7]. La circonstance des feuilles de palmier est de nature à nous faire croire que ce Sataspe atteignit au moins le cap Vert, mais c’est là tout ce qu’il est permis de conjecturer de ce voyage.

Hérodote d’ailleurs ne nous parle pas du Sénégal ; mais on a prétendu qu’il avait, le premier, révélé l’existence du Niger. A vrai dire, rien n’est plus douteux. Sans doute il est permis de supposer à la rigueur que c’est du Niger qu’il entend parler lorsqu’il décrit le Cinyps, « pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé » et qui « peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé : aussi — continue Hérodote — ne ressemble-t-il en rien au reste de la Libye. C’est une terre noire et arrosée de plusieurs sources : elle n’a rien à craindre de la sécheresse et, les pluies excessives ne faisant que l’abreuver, elle n’en souffre aucun dommage. Il pleut en effet dans cette partie de la Libye »[8]. Cette description pourrait assurément s’appliquer à la vallée du Niger, mais comme Hérodote ne nous donne aucune indication sur la situation du Cinyps, sinon qu’il faisait partie de la « Libye », et comme il donne ce nom de Libye à toute la région située à l’Ouest de la Cyrénaïque, depuis la Méditerranée jusqu’aux limites du monde alors connu, il est bien difficile d’affirmer que son Cinyps doive être identifié avec notre Niger.

Ailleurs[9] le même auteur raconte la fameuse équipée des Nasamons dans des termes qui ont fait supposer parfois que le Niger avait été le terme de ce singulier voyage. Voici cette histoire, telle qu’Hérodote l’apprit de quelques Cyrénéens qui, eux-mêmes, l’avaient entendu raconter par le roi Etéarque, lorsqu’ils étaient allés dans son pays pour consulter l’oracle d’Ammon. Cinq jeunes Nasamons[10] de bonne famille avaient fait le pari de traverser les déserts de Libye ; partis avec des provisions d’eau et de vivres, ils franchirent d’abord les pays habités de la Libye septentrionale, puis une région remplie de bêtes féroces, et ensuite, se dirigeant vers l’Ouest, des contrées désertes, sans eau et très sablonneuses. Après avoir marché longtemps, ils arrivèrent à une plaine où se trouvaient des arbres et apaisèrent leur faim et leur soif en dévorant les fruits de ces arbres. Des hommes noirs, d’une taille au-dessous de la moyenne, se montrèrent alors, se saisirent des Nasamons et les emmenèrent, à travers un pays marécageux, jusqu’à une ville dont tous les habitants étaient comme eux de couleur noire et de faible stature et que bordait une grande rivière coulant de l’Ouest à l’Est, infestée de crocodiles ; les Noirs ne comprenaient pas la langue des Nasamons et réciproquement. Sans doute ne se montrèrent-ils pas trop cruels pour les voyageurs méditerranéens, car ceux-ci purent revenir dans leur pays et raconter leurs aventures.

A mon avis (et à supposer que les cinq jeunes Nasamons n’aient pas abusé de la crédulité de leurs compatriotes), la rivière dont il est parlé ne saurait être identifiée avec le Niger. S’il s’agissait de ce fleuve, les voyageurs l’auraient atteint au sommet de sa boucle, puisqu’ils trouvèrent la « grande rivière » immédiatement en sortant du désert, et il est peu vraisemblable qu’un peuple de nains ait jamais existé dans la région de Tombouctou à Gao. Il me paraîtrait plus logique d’adopter la conclusion d’Hérodote lui-même, d’après laquelle le fleuve visité par les Nasamons ne serait autre que le haut Nil ou tout au moins l’une de ses branches : le Bahr-el-Ghazal par exemple, au voisinage duquel la présence de marécages et de Noirs de petite taille serait très explicable. Il resterait, il est vrai, à démontrer comment les jeunes voyageurs auraient pu atteindre le Bahr-el-Ghazal en marchant « vers l’Ouest » ; mais il convient de se rappeler qu’Hérodote nous dit que les Nasamons étaient en relations fréquentes avec Aoudjila, d’où l’on peut déduire que les cinq jeunes gens, s’aventurant vers des pays inconnus, commencèrent par se rendre à cette oasis et continuèrent leur voyage dans la même direction, c’est-à-dire vers le Sud. Il ne faut pas oublier en effet que le récit n’est arrivé aux oreilles d’Hérodote que par une suite d’intermédiaires : les points relatifs aux nains et à la rivière, qui sont les points saillants de l’histoire, ont pu se transmettre sans altération, tandis qu’il est fort possible que la direction générale du voyage ait été modifiée par la tradition. D’autre part il est juste d’observer qu’Hérodote, supposant que le Nil traversait toute la Libye avant d’arroser l’Egypte, identifiait implicitement son cours supérieur avec notre Niger moyen.

Delafosse Planche III

Fig. 5. — Koulouba, le palais du Gouverneur (pendant la construction).

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les langues

Fig. 6. — Vue générale actuelle du palais du Gouverneur, à Koulouba.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les langues

Et c’est là surtout ce qui est intéressant au point de vue de l’idée que pouvaient se faire les anciens du régime hydrographique du Soudan : pour Hérodote, le Sud de la Libye était traversé par un grand fleuve allant de l’Ouest à l’Est qui, arrivé en Nubie, devenait le Nil. Et c’est cette idée, plus ou moins modifiée, qui sera admise par tous les géographes, jusqu’à une époque relativement récente.

Cependant le philosophe grec Aristote, qui vivait un siècle après Hérodote (384 à 322 avant J.-C.), adopte une autre théorie qui, elle aussi, aura plus tard de nombreux partisans, entre autres Léon l’Africain : pour lui, d’une source commune située quelque part au centre du Soudan, partaient deux grands fleuves ; l’un, se dirigeant vers l’Est, puis vers le Nord, pour se jeter dans la Méditerranée, était le Nil ; l’autre, coulant de l’Est à l’Ouest, allait se jeter dans l’Océan Atlantique, correspondant ainsi au Sénégal. Ce second fleuve est appelé Krémétès par Aristote, et dans ce nom on pourrait à la rigueur retrouver le Chrétès de Hannon. Du Niger ou d’un fleuve correspondant au Niger, il n’est pas question dans Aristote, qui le confondait par conséquent, soit avec le Nil, soit plutôt, renversant son cours, avec le Krémétès ou Sénégal.

L’historien grec Polybe exécuta vers 130 av. J.-C., sur l’ordre de Scipion Emilien, une reconnaissance nautique le long de la côte occidentale du Maghreb. Au-delà du fleuve Darat (Oued Draa), il rencontra le cap Barce (sans doute le cap Juby), puis plus au Sud le fleuve Palsus (peut-être la Saguiet-el-Hamra) et, plus au sud encore, le fleuve Bambotus, qui abondait en crocodiles et en hippopotames et qu’on a cru pouvoir, à cause de cela, identifier avec le Sénégal.

Vers 110 avant J.-C., un Grec, connu sous le nom d’Eudoxe de Cyzique, équipa trois vaisseaux et partit de la Méditerranée par Gadès et le détroit de Gibraltar, avec l’intention de renouveler, en sens inverse, le périple accompli sous Néko II. Mais, à quelque distance des colonnes d’Hercule, il perdit l’un de ses bâtiments et, devant les murmures de son équipage, dut revenir sur ses pas. Plus tard il organisa une seconde expédition qui fut sans doute aussi malheureuse mais dont, en tout cas, on a toujours ignoré le résultat. Nous devons la mention de ces tentatives à Strabon, à Pomponius Mela et à Pline l’Ancien.

En somme, après Aristote, il nous faut arriver au naturaliste latin Pline l’Ancien (23 à 79 après J.-C.) pour trouver des informations nouvelles sur les fleuves du Soudan. Ces informations sont d’ailleurs peu explicites et assez confuses, mais elles sont cependant intéressantes parce que c’est à elles que le Niger doit son nom actuel. En effet, Pline situe dans le sud de la Libye un fleuve qu’il appelle Nigris et qui, très probablement, correspondait dans son esprit avec notre Niger. Ailleurs, en racontant l’expédition de Suétonius Paullinus dans le sud marocain, laquelle eut lieu en 41 après J.-C., Pline nous dit qu’à quelques milles au Sud des monts Dyrin, c’est-à-dire de l’Atlas, dans un désert de sable noir, le général romain découvrit une rivière appelée Ger (prononcez « Guer ») : cette rivière était très vraisemblablement le Guir de nos cartes, lequel sort de la région de Bou-Denib et se dirige vers le Touat sous les noms successifs de Saoura et Oued Messaoud ; mais Pline crut pouvoir identifier le Ger découvert par Suétonius Paullinus avec un fleuve qu’il connaissait d’après ce qu’en avait dit peu avant lui le roi de Numidie Juba II, lequel vécut de 25 avant J.-C. à 22 après J.-C. Les informateurs de Juba appelaient ce fleuve Niger (prononcez « Niguer ») ; ils le faisaient sortir d’un lac appelé Nilis, situé non loin de l’Atlantique, d’où il coulait vers l’Est, pour se perdre ensuite sous terre et reparaître, très au delà, sortant d’une source appelée Nigris ; ensuite, prenant le nom d’Astapus, constituait l’une des branches du Nil.

Assurément, la rivière rencontrée par Suétonius Paullinus n’était pas notre Niger, ni, très probablement, le Niger de Juba. Mais la théorie de Pline devient facile à comprendre si l’on se reporte à celle développée plus tard par Ptolémée et si l’on conjecture que Pline identifiait le Ger de Suétonius Paullinus avec un cours d’eau relativement voisin du Guir et de cours analogue, au moins à ses débuts, c’est-à-dire avec l’une des branches de l’Oued Ziz : actuellement, après avoir arrosé le Tafilelt, cette rivière semble aller se perdre au Sud de cette province, dans les sables de l’Erg Iguidi, à hauteur du Gourara ; mais elle a pu, autrefois, se continuer jusqu’à la dépression du Faguibine par une série d’oueds temporaires dont on retrouve aujourd’hui les traces, avec, il est vrai, de nombreuses solutions de continuité dues sans doute à l’envahissement sablonneux de l’Iguidi, du Moughtir et du Djouf. Il ne paraît pas absurde en tout cas de supposer qu’à une époque lointaine le Niger possédait une branche saharienne, d’une direction générale Nord-Sud, qui naissait dans l’Atlas au Nord du Tafilelt, non loin des sources du Guir, passait à l’Ouest de Taodéni et d’Araouâne et venait, aux environs de l’emplacement actuel de Tombouctou, mais plutôt à l’Ouest de cet emplacement, se joindre à la branche soudanaise venant des montagnes de Guinée[11]. Il est fort possible que ce soit le cours supérieur de cet hypothétique Niger saharien, quelque chose comme l’Oued Ziz actuel, que Pline ait confondu avec le Ger de Suétonius Paullinus et qu’il ait cherché à identifier d’autre part avec le Niger du roi berbère Juba.

En ce qui concerne ce roi, il est permis de supposer que, par ses compatriotes sahariens, il avait une certaine connaissance du Niger proprement dit ou tout au moins de son existence ; les renseignements qu’il a donnés et qu’a utilisés Pline s’accordent avec les croyances anciennes sur le régime fluvial du Soudan : son lac Nilis pouvait correspondre à la région lacustre allant du Débo au Faguibine, à partir de laquelle en effet le Niger coule vers l’Est ; le cours inférieur du fleuve étant sans doute totalement inconnu des Numides, Juba supposait que, à peu près vers le Gao actuel, les eaux du Niger se perdaient sous terre, hypothèse que justifiait la connaissance qu’il avait probablement de plusieurs oueds sahariens à cours souterrain, tels que l’Oued Rirh ; peut-être aussi avait-il une vague notion de l’existence du Tilemsi et le prenait-il pour un épanchement des eaux du Niger dans les terres. Son Nigris, point de réapparition superficielle du fleuve, pouvait correspondre au Tchad, d’où, suivant la croyance générale, il faisait sortir l’une des branches supérieures du Nil sous le nom d’Astapus.

Ce qui en tout cas mérite d’être retenu des indications fournies par Pline et ce qui en effet a été retenu, c’est le nom de Niger donné à un fleuve important et quelque peu mystérieux qui arrosait les terres inconnues situées au delà de la Libye désertique. Ce nom est parvenu jusqu’à nous et nous l’appliquons à un fleuve qui peut ne pas appartenir au bassin entrevu par Suétonius Paullinus ni à celui soupçonné par Juba, mais qui en tout cas est bien, par l’une au moins de ses parties, le fleuve qu’avait deviné Pline.

Ce qu’il y a de plus remarquable dans toute cette affaire, c’est que cette appellation de « Niger » pouvait s’appliquer parfaitement à la rivière rencontrée près de l’Atlas par le général romain et qu’elle s’applique mieux encore au fleuve aujourd’hui bien connu qui passe près de Tombouctou et arrose Gao. En langue berbère en effet, la syllabe gher ou ghir est un radical exprimant l’idée d’« eau mouvante » et désignant soit la mer soit un fleuve, comme en arabe le mot bahr : c’est ainsi que, actuellement encore, le nom de Ghir (Guir) est donné à la rivière d’Igli et que les Oulmidden appellent le fleuve de Gao egheriou-n-igheriouan ou gher-n-igheren, c’est-à-dire « le fleuve des fleuves », expression qui peut très bien, de la part d’un voyageur ignorant le berbère, être traduite par « le fleuve Niger ». Et, quel que soit le degré d’exactitude des informations recueillies par Pline, c’est bien là l’étymologie du nom du Niger, qui n’a aucun rapport avec la couleur de peau de ses riverains, de même que les dérivés Nigrites, Nigritæ et Nigritia, qu’en ont tirés les Grecs et les Latins, voulaient dire simplement « les gens du Niger, la région du Niger » : ce n’est qu’à une époque récente (XVIe siècle) que l’ignorance de certains cartographes a fait de « Nigritie » le synonyme de « Soudan », c’est-à-dire de « pays des Nègres », et que des ethnologues aussi mal informés ont inventé une « race nigritique » opposable à la race blanche ; en réalité les Nigrites des anciens étaient des « Nigériens », comprenant des Berbères blancs aussi bien que des Nègres, et « Nigritie » est l’équivalent absolu du nom de Nigeria donné par les Anglais à leur colonie riveraine du Niger[12].

Le mathématicien et géographe grec Ptolémée, qui vivait un siècle après Pline l’Ancien et qui composa sa géographie vers 150 après J.-C., d’après des documents antérieurs et en particulier d’après ceux de Pline et de Martin de Tyr, nous a donné une description relativement étendue du cours du Niger. Il cite un certain nombre de villes voisines ou riveraines de ce fleuve et donne même la position astronomique de l’une d’elles, qu’il appelle Thamondakana. Malheureusement les latitudes et les longitudes de Ptolémée, obtenues à l’aide de l’évaluation des distances par journées de marche, sont rarement exactes, surtout lorsqu’il s’agit de pays éloignés de sa base d’opérations et sur lesquels il ne possédait que peu de renseignements, et c’était le cas des pays nigériens.

Ptolémée distingue nettement le Nigher ou Nighir du Gher ou Ghir, mais il semble bien que son Niger, au moins dans sa partie supérieure, était celui de Pline interprétant à sa manière Suétonius Paullinus, c’est-à-dire l’Oued Ziz : il fait en effet sortir l’une de ses branches septentrionales du mont Sagapola, d’où il fait naître également le Subus, c’est-à-dire le Sebou qui passe à Fez, et l’autre du mont Usargala, près duquel il place aussi la source du Ghir, lequel était sans doute le vrai Ger de Suétonius Paullinus et très probablement notre Oued Guir actuel[13]. Ces deux branches septentrionales correspondraient bien avec les deux principales branches de l’Oued Ziz.

D’autre part, il faisait sortir la branche maîtresse de son Niger du mont Mandros, qu’il donne également comme source au Salathos qui représente probablement le Tensift ou fleuve de Marrakech et au Massa (Masatat de Pline) qui sans doute est le Sous actuel. Cela laisserait supposer que le Niger de Ptolémée était formé par la réunion de l’Oued Ziz avec le Dadès, ou branche supérieure du Dara ou Oued Draa, ce qui est évidemment impossible. Mais il ne convient pas d’accorder une trop grande confiance aux renseignements de Ptolémée, même pour ce qui regarde la région voisine de la Méditerranée : ne fait-il pas en effet sortir du même mont Usargala le Nighir (admettons que ce Nighir soit l’Oued Ziz), le Ghir et le Bagradas, alors que ce dernier fleuve est sans doute le Bedjerda ou Medjerda, qui se jette dans le golfe de Tunis et qui prend sa source dans l’Aurès à près de mille kilomètres de l’Atlas Marocain ? Ne nous dit-il pas d’autre part que le Dara ou Oued Draa de nos cartes, qu’il appelle Daras ou Darados, sort d’un mont Kaphas voisin de ses monts Sagapola et Usargala et situé comme eux dans l’Atlas Marocain, ce qui est exact, et ailleurs que le même fleuve est une émanation de son Nighir ?

Quoi qu’il en soit, ce Nighir ou Niger, une fois formé par la réunion des trois branches sorties de l’Atlas Marocain, se dirigeait vers le Sud, dans la direction d’un mont Thala (?) et allait aboutir à un lac Nigritique qui pourrait très bien correspondre à la région lacustre actuelle de Tombouctou (le Nilis de Pline) ; de là, il coulait vers l’Est pour aller former le lac Libyque (sans doute le Nigris de Pline, c’est-à-dire probablement le lac Tchad). Nous retrouvons encore ici la théorie faisant couler le Niger vers le Tchad, et ensuite vers le Nil.

Quant aux villes de la vallée nigérienne citées par Ptolémée, il semble bien, comme l’a soutenu Vivien de Saint-Martin[14], qu’elles appartenaient pour la plupart, non pas au Soudan, mais au Sahara ou en tout cas au pays berbère. Berlioux[15] a voulu retrouver dans les noms donnés par Ptolémée des noms actuels de villes ou de pays soudanais, mais ses identifications me semblent bien hasardées, par exemple celle de Velegia avec « Oulmidden » et celle de Panagra avec « Demâgherim » ! Tout au plus peut-on rapprocher le Tagama de Ptolémée, qui d’après lui était une ville située sur la rive nord du Niger, du nom des « Tagama » ou « Teggama », tribu berbère citée par les auteurs arabes et que nous retrouvons aujourd’hui, sous le double nom de « Tagama » et de « Kel-Haoussa », sur la rive gauche du Niger dans la région de Tombouctou.

Quant à son Thamondakana, la longitude et la latitude qu’il en donne (17° de latitude nord et 23° de longitude est en partant des Canaries) correspondraient à peu près à celles de l’ancienne ville saharienne de Tadmekket ou Es-Souk, située au Nord de Gao ; mais nous avons vu avec quelle méfiance il convenait d’accepter les positions de Ptolémée. Qu’était sa Nighira Metropolis, située comme Velegia et Tagama sur la rive nord du Nighir ? Il serait bien difficile de le déterminer, à moins qu’on veuille l’identifier avec l’antique Ghâna, dont nous parlerons plus loin et qui se trouvait dans les environs du Néma actuel, non loin de Oualata, et au Nord-Ouest de la région lacustre du Débo et du Faguibine ou lac Nigritique de Ptolémée.

En ce qui concerne sa ville de Panagra, qu’il place aussi sur la rive nord du Nighir (alors qu’il place Thamondakana sur la rive sud), peut-être serait-il permis de la rapprocher du pays de Ouangara dont nous ont parlé les auteurs arabes et qui représentait pour les plus anciens d’entre eux, très vraisemblablement, les régions comprises entre la Falémé et le Niger et dont les districts aurifères du Bambouk et du Bouré ont fait la célébrité. Nous retrouvons encore ce nom, sous les formes Gbangara, Gouangara, Gangara et Gangaran, appliqué de nos jours à l’une des provinces de ce pays. Vers la fin du Moyen-Age, le nom fut donné indistinctement à tous les sujets de l’empire de Mali, lequel avait pris possession de ces mines d’or d’ailleurs voisines de son territoire primitif (le Manding actuel) ; plus tard encore, on s’en servit plus spécialement pour désigner ceux des sujets de l’empire qui habitaient son extrême nord, c’est-à-dire les Soninké, qui avaient plus de contact que les autres avec les voyageurs venus du Maghreb. Il n’est pas téméraire de supposer que Ptolémée avait eu connaissance des mines d’or du Ouangara, puisque, vers 80 après J.-C., Julius Maternus s’était avancé du Fezzan jusque dans l’Aïr, pour obéir à l’ordre que lui avait donné l’empereur Domitien de rechercher les mines d’or déjà fameuses du pays des Noirs. Il n’est pas invraisemblable non plus de penser que Ptolémée situait ces mines plus au nord qu’elles ne sont en réalité, les plaçant sur la rive septentrionale du Sénégal au lieu de les mettre sur la rive méridionale, et qu’il faisait du fleuve qui arrose le Ouangara (le Sénégal) une simple dérivation du Niger : la même théorie a été adoptée plus tard par les géographes arabes et européens. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.

L’ébauche rudimentaire de géographie soudanaise qu’avaient esquissée les savants grecs et latins demeura durant huit siècles en l’état où l’avait laissée Ptolémée, et il nous faut arriver aux Arabes pour la voir se développer et se préciser, dans des limites d’ailleurs restreintes. Au Xe siècle après J.-C., Ibn-Haoukal accomplit un voyage à la frontière septentrionale du pays des Noirs et vit une partie du cours moyen du Niger, qu’il baptisa du nom de Nil, supposant qu’il coulait vers l’Est jusqu’en Nubie et qu’il se confondait là avec le fleuve d’Egypte, ainsi que l’avaient supposé Pline et Ptolémée. Bekri, qui vivait au XIe siècle et qui, grâce sans doute à l’excellence des documents qu’il put utiliser, est certainement de tous les géographes arabes le meilleur et le plus exact en ce qui concerne le nord du Soudan, nous donne, le premier, des informations sur le cours du Sénégal et complète celles d’Ibn-Haoukal relatives au Niger ; malheureusement il confond ces deux fleuves sous le nom unique de Nil, bien qu’il les distingue cependant implicitement en faisant couler dans l’Atlantique le Nil de Tekrour et en faisant couler vers l’Est le Nil de Ras-el-Ma. Edrissi, qui vivait au siècle suivant, n’a guère fait que reproduire les indications de Bekri, avec beaucoup moins d’exactitude et de précision ; dans son ouvrage aussi il n’est question que du Nil, tantôt coulant de l’Est à l’Ouest dans la région de Tekrour et se jetant dans l’Atlantique (Sénégal), tantôt coulant de l’Ouest à l’Est dans la région de Gao (Niger), pour aller se confondre en Nubie avec le Nil d’Egypte.

Le fameux géographe Yakout (XIIIe siècle) s’en tient également à l’appellation de Nil pour le Sénégal, le Niger et le vrai Nil ; mais il semble cependant avoir eu le pressentiment que le Nil de Gao (Niger) n’était pas le même fleuve que le Nil d’Egypte, qu’il fait sortir des « monts de la Lune ». Ibn-Saïd, qui mourut en 1286, fait délibérément un même bassin fluvial du Niger, du lac Tchad et du Nil, et englobe le tout sous le sempiternel nom de Nil ; Aboulféda fait de même au début du XIVe siècle : ces deux géographes semblent avoir ignoré le Sénégal. Il en est de même du célèbre voyageur Ibn-Batouta qui, vers 1352, visita une partie du haut Niger un peu en amont de Ségou et décrivit le cours de ce fleuve en aval jusqu’au Noupé : pour lui aussi, ce fleuve était le Nil et, du Noupé, il le fait aller à Dongola.

A l’époque où Ibn-Batouta accomplissait son voyage, des navigateurs normands, espagnols et italiens avaient commencé déjà à longer la côte occidentale d’Afrique et avaient redécouvert, environ deux mille ans après l’amiral carthaginois Hannon, l’embouchure du Sénégal : ce sont eux qui donnèrent à ce fleuve le nom qu’il porte encore. On dit communément que cette appellation lui vient de ce que les Berbères Zenaga ou Sanaga habitaient sa rive nord, mais il se pourrait fort bien que cette étymologie soit inexacte et que le Sénégal ait reçu son nom du pays que traverse son cours inférieur : ce pays est appelé Senegana ou Sangana par Bekri, qui semble appliquer ce terme à une région ou à une tribu occupant à peu près le territoire que se partagent aujourd’hui les Maures Trarza et les Ouolofs, c’est-à-dire à cheval sur le bas Sénégal. Ce nom de Senegana n’a assurément rien à faire avec celui des Zenaga : d’abord parce que l’orthographe adoptée par Bekri pour les deux mots est complètement différente ; ensuite parce que les Maures ont conservé de nos jours encore ce terme, sous la forme Isongân, pour désigner la rive ouolove du bas Sénégal, et qu’ils prononcent et écrivent de façon très distincte ce dernier mot d’une part et le nom des Zenaga de l’autre ; enfin parce qu’il est plus que probable que, au temps de Bekri, les Zenaga venaient seulement de se porter jusqu’au Sénégal, que les Noirs étaient encore beaucoup plus nombreux que les Berbères sur la rive nord et que les Senegana ou gens du Senegana étaient — Bekri le dit explicitement — des Nègres et non pas des Berbères.

Lors des voyages de navigation accomplis à hauteur du Cap Vert dans la première moitié du XIVe siècle, il est probable que les Zenaga étaient répandus déjà dans le pays actuel des Trarza, mais il devait y avoir encore beaucoup de Noirs au nord du Sénégal, et il n’est même pas invraisemblable de supposer que ces Noirs possédaient le territoire et peut-être exerçaient l’hégémonie politique. En tout cas le Senegana ou Isongân devait comprendre alors les deux rives du bas fleuve et c’est probablement le nom de ce pays qui fut donné par les premiers navigateurs européens au fleuve qui le traversait.

Sur l’une des premières cartes que nous possédions de cette région, le portulan des Médicis de 1351, le fleuve Sénégal figure sous le nom de Senegany[16]. Les cartes postérieures adoptèrent en général l’orthographe Senega, Sanaga ou Çanaga ; ce n’est qu’au XVIIIe siècle, semble-t-il, que l’on commença à employer l’orthographe « Sénégal »[17]. Mais il est à remarquer que, jusqu’au XVIe siècle, presque toutes les cartes portent deux orthographes différentes pour le nom des Zenaga et celui du fleuve Sénégal : c’est ainsi que Denis Fernandez (1446) appelle les premiers Assenages et le second Sanaga, que Cadamosto (1455) appelle les premiers Azanaghes et le second Senega et parle d’un royaume de Senega qui était le Djolof, que la carte de Thevet (1575) porte un royaume des Zanhaga à hauteur du cap Blanc et plus au sud un royaume de Sénéga bordé au nord par un fleuve Sénéga arrosant une ville de même nom, que la carte de Livio Sanuto (1588) indique les Zanhagæ populi et le Çanaga fluvius. Marmol (fin du XVIe siècle) nous dit bien que l’on a appelé momentanément le fleuve arrosant le royaume de Gualata (Oualata) « rivière des Sénègues » (c’est-à-dire des Zenaga), mais il entendait sans doute par là le Niger et non le Sénégal ; en tout cas il nous apprend que le bas-fleuve — ici, c’est bien du Sénégal qu’il s’agit — était appelé Senedec par les Sénègues (Zenaga) et Senega par les Portugais parce qu’un navigateur de cette nation — il s’agit de Lancelot du Lac, qui visita le Sénégal en 1447 — avait donné au fleuve le nom d’un royaume avec le prince duquel il avait trafiqué tout d’abord[18] : les habitants de ce royaume, des Ouolofs sans doute, appelaient eux-mêmes ce fleuve Ovidech. Marmol ajoute que la langue des Ouolofs était le zungay et Moore, dans ses Travels in Africa (1737), appelle les Ouolofs Zanguay. Il semble permis de conclure de tout cela que le nom du Sénégal vient, plutôt que de celui des Zenaga, du mot Senegana ou Senegan, qui désignait autrefois les Ouolofs et leur pays et qui désigne encore de nos jours, au moins parmi les Maures, la partie de la vallée du Sénégal habitée par les Ouolofs.

Cadamosto, qui visita en 1455 et 1457 la côte du Sénégal, fait de ce fleuve, du Niger et du Nil un même cours d’eau sortant de l’intérieur du continent et envoyant une branche vers l’Egypte et une autre (le Niger) vers l’Atlantique, où elle se déversait par deux canaux, le Sénégal et la Gambie. Le voyageur arabe Hassan-ibn-Mohammed, plus connu sous le nom de Léon l’Africain, qui écrivit son récit vers 1520, partage à peu près la même opinion : il place la source du Niger dans un grand lac situé dans le désert de Séou (probablement le Tchad, qui avoisine le pays des Arabes Shoa) et le fait couler vers l’Ouest jusqu’à ce qu’il atteigne l’Océan, le confondant ainsi avec le Sénégal ; il ajoute que ce fleuve dérive d’un bras du Nil qui, après avoir passé sous terre, est venu former le lac d’où sortirait le Niger. Ramusio (1550) établit, d’après les indications fournies par Léon, une carte sur laquelle le Niger, à hauteur de Tombouctou, commence à former un delta dont les bras principaux sont le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande. Joao de Barros (1552-53) continue la même tradition, réduisant seulement le delta au Senega et à la Gamber. Forlani de Vérone (1562) et Ortelius (1570) adoptent à peu près le même système : la mappemonde d’Ortelius fait déverser le Niger dans l’Océan par le Sénégal et le Rio-Grande. Thevet (1575) reproduit sur sa Table d’Afrique les indications de Ramusio et donne trois bouches au Niger : le Sénégal, la Gambie et le Rio-Grande ; la principale nouveauté de sa carte consiste dans la traduction naïve qu’il a faite du mot « Niger » : il inscrit délibérément Noir Fl. Quant à Marmol, qui s’inspire surtout de Barros dans sa Descripcion general de Africa parue de 1573 à 1599, il en tient pour le delta formé du Sénégal et de la Gambie ; il nous apprend d’autre part que son « Niger-Sénégal » porte, de Tombouctou à l’Océan, les noms successifs de Oued-Nichar (rivière Niger) chez les Arabes, Yça ou Iza chez les gens de « Tombut », Zimbala ou Zimbale chez les gens habitant à l’Est du « Tocror », Colle chez les « Saragoles », Maye chez les « Turcorons » ou « Tucorons » ou « Tucorols », Dengueh chez les « lalofes » ou « Gelofes » et Senedec chez les « Sénègues », l’appellation Senega étant donnée par les Portugais à l’extrémité de son cours inférieur ; il ajoute que le confluent du « fleuve blanc » (Bakhoy) et du « fleuve rouge » (Baoulé) est appelé Busitemba par les « Saragoles »[19].

Livio Sanuto (1588) s’écarte de ses prédécesseurs en énumérant trois fleuves à peu près parallèles coulant de l’Est à l’Ouest et se jetant dans l’Atlantique, avec sources, cours et embouchures distincts ; ces fleuves sont, du Nord au Sud : le Çanaga, qui d’ailleurs représente à la fois le moyen Niger et le Sénégal, la Gambia et enfin le Niger, qui en réalité correspond au Rio-Grande.

A la fin du XVIIe siècle, le géographe hollandais Dapper confondait encore en un seul fleuve le Niger et le Sénégal et lui attribuait un cours Est-Ouest avec delta multiple. Il identifie à la légère le Sanaga avec le Daras de Ptolémée — lequel était le Dara ou Oued-Draa, comme je l’ai dit plus haut — et reproduit les indications de Marmol sur l’origine du nom donné au Sénégal par les Portugais, ainsi que sur les différentes appellations de ce fleuve et du Niger le long de leur parcours, ajoutant seulement que le mot Zimbala est usité chez les Baganes, c’est-à-dire sans doute les Mandé du Bagana ou Baghena.

Quatre ans après que l’ouvrage de Dapper avait été traduit en français, en 1690, le sieur La Courbe, inspecteur général de la Compagnie du Sénégal, poussait une reconnaissance jusqu’aux chûtes du Félou (près et en amont de Médine) et affirmait, le premier, que le Sénégal et le Niger ne pouvaient être un seul et même fleuve.

Cependant les géographes furent quelque temps encore avant d’admettre la vérité : Guillaume Delisle partagea d’abord l’erreur ancienne et, dans ses cartes publiées de 1700 à 1707, confondit, lui aussi, le Sénégal avec le Niger ; mais en 1722, il attribua un bassin distinct à chacun des quatre fleuves auxquels il donna les noms de Sénégal, Gambie, Rio-Grande et Niger. Enfin d’Anville, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, revint à la théorie des grands géographes arabes et fit couler le Niger vers l’Est, réalisant d’ailleurs sur les arabes un réel progrès, puisqu’il distinguait nettement son bassin de celui du Sénégal ; mais il ignorait encore le cours inférieur du Niger et le faisait se terminer dans l’intérieur du Soudan.

Ce n’est qu’en 1830 que le problème de l’embouchure du Niger fut définitivement résolu. Mungo-Park, lorsqu’il partit en 1795 pour son premier voyage, était persuadé que le Niger allait se jeter dans le Congo ; il ne put alors le descendre que jusqu’à quelque distance en aval de Sansanding et fit en 1805 une nouvelle tentative qui se termina, l’année suivante, par sa mort et celle de ses derniers compagnons dans les rapides de Boussa, en sorte que le bas Niger avait encore gardé son secret. D’autre part Mungo-Park, en accréditant, sur la foi de renseignements erronés, la légende des montagnes de Kong, contribua à perpétuer l’ignorance dans laquelle on était de l’hydrographie de la Boucle du Niger et en particulier du cours supérieur de la Volta, ignorance qui ne prit fin qu’en 1889 avec l’exploration de M. Binger. Cependant en 1817 James Riby, devançant les découvertes ultérieures, affirmait que le Niger, après avoir décrit l’arc de cercle que l’on connaissait déjà, venait se jeter dans le golfe de Guinée. L’année suivante Mollien, sans reconnaître précisément l’emplacement exact des sources du Sénégal et de la Gambie, donnait de bonnes indications sur la région d’où sortent les hauts affluents de ces deux fleuves et détruisait définitivement la légende des communications de ces fleuves entre eux ou de l’un d’eux avec le Niger. Quatre ans plus tard (1822), Gordon Laing indiquait la place approximative des sources du Niger. Peu après (1824), Denham, Clapperton et Oudney démontraient que le Niger et le Tchad constituaient deux bassins entièrement différents. Enfin, en 1830, Richard Lander, ancien domestique de Clapperton, qui avait déjà atteint Boussa en 1826 avec son maître, peu avant la mort de ce dernier à Sokoto, gagnait le fleuve à ce même point de Boussa qui avait été le terminus malheureux du voyage de Mungo-Park, et le descendait en pirogue jusqu’au golfe de Bénin : le cours entier du grand fleuve soudanais, au moins dans ses grandes lignes, était définitivement connu, dix-huit siècles après que Pline en avait parlé pour la première fois. Il ne demeurait à déterminer que l’emplacement exact de ses sources, dont l’une des principales — celle du Tembiko — fut découverte le 30 octobre 1879 par Zweifel et Moustier, agents de l’armateur C.-A. Verminck de Marseille.

Restait la Volta, à laquelle, en raison de la croyance à la fameuse chaîne des montagnes de Kong, on n’accordait qu’une étendue fort restreinte. C’est seulement en 1889 que, revenant en France après sa superbe exploration, M. Binger révélait l’inexistence de cette chaîne et donnait, sur le cours supérieur et l’importance de la Volta, des indications très précises que les voyageurs qui le suivirent n’eurent qu’à compléter[20].

Bassin de la Comoé. — Les cours d’eau qui arrosent le Haut-Sénégal-Niger appartiennent tous aux bassins de quatre fleuves, d’importance très diverse, qui sont, par ordre de longueur, le Niger, la Volta, le Sénégal et la Comoé[21].

La Comoé n’a, en ce qui concerne sa branche principale, qu’une longueur totale de 750 kilomètres environ ; ce fleuve n’intéresse que médiocrement le Haut-Sénégal-Niger, car il ne l’arrose que par la partie supérieure de ses branches extrêmes, la Léraba (fleuve de Léra) ou haute Comoé occidentale et la Komonoba (fleuve des Komono) ou haute Comoé orientale, et quelques-uns de leurs affluents ; ces branches ou affluents, souvent à sec ou presque durant une partie de l’année, ne sont jamais navigables, même pour des pirogues, et, loin de concourir à la fertilité du pays qu’ils arrosent, ils le rendent au contraire en partie inhabitable en raison des vastes marécages, inutilisables et malsains, dont ils se trouvent bordés à la saison des hautes eaux. On sait d’ailleurs que le cours inférieur de la Comoé est lui-même impropre à la navigation, étant coupé fréquemment, jusqu’à 60 kilomètres environ en amont de son embouchure, par des rapides que les plus petits vapeurs et souvent même les pirogues ne peuvent franchir, et se trouvant privé d’accès du côté de la mer par suite de la barre de Grand-Bassam.

Notons, à titre documentaire, que la Léraba et la Komonoba ou Baoulé prennent toutes les deux leur source, à peu de distance l’une de l’autre, dans le pays des Tagba ou Tagoua (cercle de Bobo-Dioulasso), entre Sifarasso et Ouorodara, à peu près à hauteur de Bobo-Dioulasso et à l’Ouest de cette ville.

Bassin du Sénégal. — Tout autre est le Sénégal : non seulement ce fleuve, depuis la plus reculée de ses sources — celle du Bafing — jusqu’à son embouchure, mesure environ 1.500 kilomètres de long, c’est-à-dire le double de la Comoé, mais sa largeur, son débit d’eau, sa profondeur relative même aux plus basses eaux dans la partie inférieure de son cours, ses rives nettement délimitées qui se prêtent peu aux débordements, la possibilité pour les navires — quoique non continue et souvent malaisée — de franchir la barre de Saint-Louis et de passer directement de l’Océan sur le fleuve, enfin et surtout les 700 kilomètres de Saint-Louis à Kayes navigables en toute saison pour des chalands, cinq mois de l’année pour des vapeurs calant 1 m. 30 et deux à trois mois pour des navires de fort tonnage à 4 mètres de tirant d’eau, font du Sénégal une précieuse voie de transport pour la colonie du Haut-Sénégal-Niger. Bien que les irrégularités de la navigation ne donnent pas entière satisfaction et que l’on se trouve forcé de doubler, en quelque sorte, le Sénégal, par la voie ferrée en construction de Kayes à Thiès-Dakar, il n’en est pas moins vrai que le Sénégal a été jusqu’ici la seule voie d’accès vers le Soudan Français et qu’il demeurera toujours, même après l’achèvement du Thiès-Kayes, une excellente et économique voie de transport durant une partie de l’année.

Le Sénégal proprement dit est formé à Bafoulabé (rencontre des deux fleuves) par la réunion du Bafing (fleuve noir) et du Bakhoy ou Badié ou encore Bagoué (fleuve blanc) ; ce dernier lui-même doit son importance à son affluent le Baoulé (fleuve rouge), qu’il reçoit entre Toukoto et Badoumbé. Le Bafing prend sa source en Guinée, non loin de Timbo et du col de Koumi, dans le même massif d’où sort le Tinkisso, l’une des branches du haut Niger. Le Bakhoy naît également dans la Guinée, à quelque distance au Nord-Ouest de Siguiri. Quant au Baoulé, son bassin est tout entier compris dans le Haut-Sénégal-Niger : il est formé à l’origine par plusieurs ruisseaux qui prennent leur source dans les collines longeant le Niger entre Kangaba et Bamako et dont l’un sort de Kati, à douze kilomètres seulement du Niger, ce qui indique combien est étroite la zone séparant le haut bassin du Sénégal de la haute vallée du Niger.

Le Sénégal ne devient navigable qu’en aval de Kayes, après avoir reçu sur sa rive droite un affluent assez important, le Kolembiné (rivière noire), qui provient de la région des mares avoisinant Nioro. Un peu au-delà d’Ambidédi, un autre affluent vient aussi se jeter sur sa rive droite : c’est le marigot de Karakoro, qui sert de limite entre le Haut-Sénégal-Niger et la Mauritanie. Enfin, un peu avant d’arriver à Bakel et au moment où il quitte le Haut-Sénégal-Niger, le Sénégal reçoit, sur sa rive gauche cette fois, un très important affluent, la Falémé, qui prend sa source sur la frontière de la Guinée, non loin de la source de la Gambie, et sert de limite au Haut-Sénégal-Niger depuis son cours supérieur jusqu’à son embouchure, à l’exception d’une faible portion de son cours inférieur, à hauteur de Tamboura et de Sénoudébou, où ses deux rives appartiennent à la colonie du Sénégal.

Bassin de la Volta. — La Volta est un peu plus longue que le Sénégal, puisqu’on compte plus de 1.600 kilomètres depuis la source extrême de la Volta Noire jusqu’à l’embouchure du fleuve dans le golfe de Guinée. Mais elle présente, en ce qui concerne le Haut-Sénégal-Niger, un intérêt bien moindre que le Sénégal : d’abord son embouchure est située dans une colonie anglaise (Gold-Coast) et son cours inférieur est tout entier en pays étranger, tantôt coulant à travers la colonie anglaise, tantôt servant de limite entre celle-ci et la colonie allemande du Togo ; ensuite son embouchure est à peu près dans la même situation que celle de la Comoé, c’est-à-dire obstruée par une barre infranchissable aux navires ; enfin le bief inférieur, où des embarcations d’un certain tonnage peuvent circuler, ne commence qu’après que le fleuve a pénétré en Gold-Coast, près du confluent de la Volta Noire et de la Volta Blanche. A la vérité, on peut utiliser une partie de la Volta Noire coulant en territoire français, depuis Koury jusqu’au confluent du Bougouriba et même à la rigueur jusqu’à la rencontre du 10° de latitude nord (environ 350 kilomètres), pour la navigation à l’aide de chalands plats de 2 à 5 tonnes ; mais ces transports, sans issue vers le Sud ni le Nord, ne peuvent présenter qu’un intérêt purement local et ils ne seraient appelés à quelque développement qu’au cas où la Volta Noire serait réunie, soit au Bani par une voie ferrée de Koury à San, soit au prolongement futur des chemins de fer de la Côte d’Ivoire, de la Guinée ou du Haut-Sénégal-Niger. De plus, s’il est en général aisé de descendre la Volta Noire en chaland, il est parfois très dur d’en remonter le courant. Enfin le manque de profondeur en amont de Koury, la fréquence des rapides en aval du 10° de latitude nord et la violence de ces rapides à partir du point où la Volta pénètre dans la Côte d’Ivoire restreignent par trop l’étendue de ce bief relativement navigable.

Les branches et gros affluents de la haute Volta, comme ceux de la haute Comoé, ont des bords excessivement marécageux et inhabitables en général sur une largeur de 2 à 5 kilomètres sur chaque rive, tant à cause de la présence des mouches tsétsé qu’en raison de la nature argileuse du sol, qui se transforme en boue épaisse lors des inondations et se durcit quand les eaux se retirent. Ces inondations sont dues généralement, non pas au débordement des rivières — la Volta Noire en particulier a des berges très élevées —, mais au manque d’écoulement des eaux de pluie, qui s’accumulent le long du fleuve dans une sorte de cuvette plus basse que la berge et ne communiquant que de loin en loin avec la branche principale par des affluents qui d’ailleurs présentent la même disposition.

La Volta Noire ou occidentale est la plus longue et la plus importante des deux branches principales dont la réunion, près et à l’Ouest de Salaga, forme la Volta proprement dite. Elle prend sa source à Sifarasso, au Sud et près de la route de Sikasso à Bobo-Dioulasso, tout près des sources de la Comoé. Par suite d’un phénomène assez particulier, la Volta a un cours à peu près parallèle à celui du Niger, formant une boucle assurément beaucoup plus modeste que celle de ce dernier fleuve mais de courbe et de direction analogues : après avoir coulé vers le Nord-Est jusqu’à Koury — comme le Niger jusqu’à Tombouctou — elle s’infléchit ensuite vers l’Est, puis vers le Sud-Est, à peu près comme le Niger se comporte entre Tombouctou et le 11° de latitude Nord ; au delà du même parallèle, de même que le Niger se dirige nettement au Sud jusqu’à Djebba, pour couler ensuite vers l’Est-Sud-Est jusqu’au confluent de la Bénoué et reprendre enfin la direction du Sud jusqu’à son embouchure, de même la Volta fait du Sud pendant toute la partie de son cours qui sert de limite aux possessions françaises et anglaises, puis de l’Est-Sud-Est jusqu’au confluent de l’Oti et ensuite du Sud jusqu’à la mer.

Les principaux affluents de la Volta Noire, dans la partie de son cours appartenant au Haut-Sénégal-Niger, sont : sur sa rive droite, le Poni ou Bammasso qui arrose Gaoua et le Bougouriba qui arrose Diébougou ; sur sa rive gauche, le Sourou, qui naît non loin de Ouahigouya, décrit une boucle de sens opposé à celle de la Volta Noire et vient finir à Koury ; lorsque la crue se fait sentir dans la haute Volta Noire, les eaux de ce fleuve s’engouffrent dans le Sourou, qui semble alors remonter vers sa source ; lorsque le niveau baisse dans le Volta, les eaux du Sourou reprennent leur cours normal et viennent à leur tour alimenter le fleuve principal.

La Volta Blanche ou orientale naît, dans les cercles de Ouahigouya et de Dori, par deux branches prenant leur source au Sud-Ouest et à l’Est de Djibo ; elle a un cours sensiblement Nord-Sud. Elle reçoit dans la Gold-Coast, sur sa rive droite, un affluent de médiocre importance qu’on appelle la Volta Rouge et dont le cours commence près et à l’Ouest de Ouagadougou.

La troisième branche de la Volta, l’Oti, est formée de la réunion du Pépiénou, qui prend sa source entre Koupéla et Fada-n-Gourma, et du Pendjari, qui naît au Dahomey et traverse, en faisant d’immenses détours, le cercle de Fada-n-Gourma.

Bassin du Niger. — Avec le Niger, nous arrivons à un bassin hydrographique d’une bien autre importance. Depuis le Tembi-Kounda (frontière de la Guinée et du Sierra-Leone) jusqu’à Akassa (point central du delta du Niger), l’immense nappe d’eau n’a pas moins de 3.800 kilomètres de long, soit presque exactement l’ensemble des longueurs totalisées de la Volta, du Sénégal et de la Comoé réunis.

Après s’être grossi du Milo à l’Est et du Tinkisso à l’Ouest, le Niger pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger en aval de Siguiri, reçoit encore, sur sa rive droite, en face de Kangaba, le Sankarani, puis coule jusqu’à Koulikoro dans une vallée rocheuse souvent très resserrée, barrée de forts rapides entre Bamako et Koulikoro : parmi ces rapides, il convient de citer ceux de Sotuba, près de Bamako, où le bras le plus important du fleuve n’a pas toujours trente mètres de large.

En aval de Koulikoro, la vallée s’élargit ; les collines qui la forment s’abaissent et s’espacent peu à peu, les rochers font place aux bancs de sable, les berges s’aplatissent et le lit du fleuve se transforme petit à petit en une nappe dont la crue ou la décrue réglera seule l’étendue. A partir de Ségou, le Niger n’est plus un fleuve proprement dit, mais une vallée de faible déclivité au milieu de laquelle coule une grande masse d’eau. A hauteur de Dienné et en aval, des communications s’établissent entre le Niger et le Bâni.

Ce Bâni (petit fleuve, en langue mandé) ou Mayèl-Balévèl (rivière noire, en langue peule) est en somme le seul affluent important du Niger, mais il constitue à lui seul un véritable fleuve dont la branche principale a plus de 900 kilomètres de long. Cette branche principale, appelée Bâgbê ou Bagoé (fleuve blanc) dans son cours supérieur, prend sa source à la Côte d’Ivoire, au Sud de la route d’Odienné à Tombougou, pénètre dans le Haut-Sénégal-Niger entre Tengréla et Ngorho, se grossit successivement du Bâfing (fleuve noir), du Bânigbê (petit fleuve blanc) et du Baoulé (fleuve rouge), qui tous les trois proviennent aussi de la Côte d’Ivoire, puis du Bânifing (petit fleuve noir), devient le Bâni, passe à San et à Dienné, et se confond avec le Niger à Mopti.

Comme je le disais plus haut, des communications se sont déjà établies entre le Niger et le Bâni, ou plutôt, comme ce n’est plus assez de deux vallées pour charrier l’énorme quantité d’eau qui arrive des deux côtés de Dienné, le Niger se transforme en un lacet de canaux auquel vont bientôt s’entremêler des lacs et qui va constituer un système excessivement curieux et intéressant depuis Dienné jusqu’à Tombouctou. Reconnaître, en cette région, où se trouve le lit propre du Niger est chose à peu près impossible.

A Diafarabé, à l’Ouest-Nord-Ouest de Dienné, le fleuve forme un V dont l’un des bras se dirige vers Mopti (qui s’appelle en songaï Issa-ka, c’est-à-dire « arrivée du fleuve ») et l’autre, dit Dia ou Diaga, vers le lac Débo. En aval de Mopti, nouvelle communication par un canal transversal entre les deux canaux principaux, qui se réunissent dans le lac Débo après avoir donné naissance à un troisième canal, le Kolikoli, lequel se dirige vers Saraféré par le lac Korienza. A la sortie du Débo, l’un des deux canaux principaux, l’Issa-Ber (grand fleuve, en songaï), se dirige vers Niafounké, tandis que l’autre, le Bara-Issa (fleuve du Bara), va rejoindre à Saraféré le canal de Korienza. Les deux branches maîtresses se réunissent ensuite près d’El-Oualedji, à l’endroit appelé Issa-feï (partage du fleuve), pour former peu après, en se séparant encore une fois, l’île de Koura, un peu en aval de Tombouctou.

Entre Niafounké et El-Oualedji, la branche occidentale dessert plusieurs lacs, dont les principaux sont le lac Horo et le lac Fati et ceux de moindre importance les lacs Tenda, Kabara, Soumpi, Takadyi et Gaouati ; entre El-Oualedji et Koura, elle dessert encore les grands lacs de Goundam et de Ras-el-Ma ou Hari-bongo ou encore Issa-bongo (mots qui veulent dire, le premier en arabe et les deux autres en songaï, « tête de l’eau » ou « tête du fleuve ») : lacs Télé, Faguibine ou Fangabina, Daouna-keïna et Daouna-ber, tandis que la branche orientale dessert les lacs Haribongo, Garou, Dô, Nangaï, Hagoundou, Koratou, etc.

Toute cette partie de la vallée du moyen Niger, comprise, d’une façon générale, entre Sansanding et Tombouctou, est une véritable région lacustre, dont l’aspect se modifie étrangement selon les saisons et où, indépendamment des bras et lacs principaux qui viennent d’être énumérés, existent de nombreux canaux de dérivation et lacs ou mares temporaires : cette région constitue la zone d’inondation du Niger, zone qui, aux périodes de grande crue, couvre en largeur une étendue de 150 à 200 kilomètres d’où n’émergent plus que les mamelons où sont construits les villages.

Il est facile de conclure de ce qui précède quelle est l’importance du Niger au double point de vue de l’agriculture et des facilités de transport. Les terres de la vallée nigérienne, dont la nature argileuse est tempérée par une quantité suffisante de sable, ne deviennent pas dures et cassantes, comme celles du bassin de la Volta, lorsque les eaux d’inondation se retirent : elles deviennent au contraire un sol merveilleusement fécond et propice à la culture, comme à la croissance d’herbes de pâturage, et il n’est pas téméraire de penser que, maintenant que la sécurité assurée aux indigènes leur permet de s’attacher davantage à leur sol, la région du moyen Niger deviendra rapidement la plus riche de tout le Soudan.

D’autre part les produits qui y seront récoltés trouveront dans le Niger lui-même une voie de transport économique et relativement constante : des vapeurs à faible tirant d’eau peuvent en effet circuler durant six mois de l’année entre Koulikoro et Gao, et le reste du temps des chalands peuvent être utilisés dans des conditions satisfaisantes. Ces chalands peuvent même, en janvier et février, continuer au-delà de Gao jusqu’à Niamey. La faible portion du fleuve où les rapides s’opposent à la navigation, entre Koulikoro et Bamako, a été doublée d’une voie ferrée : en sorte que, grâce à l’utilisation successive des chemins de fer et des fleuves, on a actuellement une voie de transport à peu près satisfaisante depuis le port de Dakar jusqu’à Gao, voie qui sera améliorée encore par l’achèvement de la ligne directe de Dakar à Koulikoro par Thiès, Diourbel et Kayes.

Le bief supérieur du Niger est lui aussi navigable une bonne partie de l’année, quoique dans des conditions moins bonnes, entre Bamako et Kouroussa, où aboutit depuis quelques mois la voie ferrée partant du port de Conakry. On peut également remonter en chaland plusieurs des affluents du haut Niger et se rendre ainsi de Bamako et Siguiri à Kankan par le Milo et de Bamako à 75 kilomètres d’Odienné par le Sankarani et son affluent le Gouanhala, au moins à l’époque des hautes eaux. Le Bâni permet d’assurer les transports entre Mopti et la région de Sikasso par Dienné et San.

Tout cela constitue un réseau navigable assurément imparfait, en raison de la différence des niveaux selon les saisons, mais qui a déjà été perfectionné et pourra l’être encore par l’exécution de quelques travaux et qui, tel qu’il existe, est fort appréciable en un pays où les cours d’eau se prêtent si rarement à la navigation et où les voies et moyens de transport sont en général embryonnaires et coûteux.

En aval de Tombouctou, quoique parsemé d’îles et d’îlots, le Niger forme un fleuve beaucoup plus régulier qu’en amont. Après avoir traversé la région sablonneuse qui s’étend de Tombouctou à Bourem, son lit redevient rocheux aux approches de Gao et il est coupé çà et là de rapides dont les principaux sont ceux d’Ayorou et de Labezenga, mais dont aucun ne constitue d’obstacle vraiment sérieux à la navigation, au moins à la période des hautes eaux. C’est seulement après sa sortie du territoire français que le Niger présente des seuils infranchissables (région de Boussa), qui séparent nettement le long bief moyen du bief maritime.

La rive droite du Niger, ou plus exactement toute la région située sur la rive droite, entre le lac Débo et Say, porte en songaï le nom de Gourma ou celui de Hari-banda (que nous avons orthographié Aribinda) ; les pays de la rive gauche sont compris sous la dénomination de Haoussa ou Aoussa, aussi bien à hauteur du Débo qu’à hauteur de Bamba, de Gao et de Say[22]. Ces appellations sont souvent employées comme termes d’orientation, mais il est facile de voir qu’elles revêtent alors des acceptions multiples et fort diverses, selon le lieu où l’on se trouve : ainsi, du Débo à Tombouctou, Gourma désigne l’Est et Haoussa l’Ouest ; de Tombouctou à Bourem, Gourma désigne le Sud et Haoussa le Nord ; enfin, en aval de Bourem, Gourma voudra dire l’Ouest et Haoussa l’Est. Il est également facile de comprendre combien est peu exacte l’application que nous avons faite de certains de ces termes à telle ou telle région localisée de la Boucle du Niger, en appelant par exemple Gourma le cercle de Hombori et celui de Fada-n-Gourma et Aribinda le pays situé au Sud de Tombouctou et celui situé à l’Ouest de Dori : en réalité tout l’intérieur de la Boucle du Niger mérite ces deux noms de Gourma ou Aribinda.

Il n’est peut-être pas inutile de parler ici des ports de Tombouctou. Le principal, en ce sens qu’il est le plus constant, est Korioumé, situé sur le Niger même. Mais à Korioumé, un canal se détache du Niger et vient atteindre Daï, à 10 kilomètres de Tombouctou, pour rejoindre le fleuve principal en aval. De plus, un canal qu’on dit artificiel, dont on attribue la création ou tout au moins l’aménagement à un roi de Gao et qui fut élargi au début du XIXe siècle par le roi du Massina Sékou Amadou, amène l’eau de Daï à Kabara, à 7 kilomètres de Tombouctou. Enfin, lors des grandes crues, le courant se fraie un passage, dans l’Est de Kabara, jusqu’à 300 mètres de la ville même de Tombouctou[23].

Tombouctou possède donc en réalité quatre ports : Korioumé, utilisable toute l’année et en tout temps ; Daï, qui ne l’est guère que de septembre à avril ; Kabara, qui le devient de novembre à avril ; et enfin l’un des faubourgs de Tombouctou, mais l’accès de ce dernier port n’est possible que dans les années de grande crue (tous les trois ans environ) et seulement au mois de janvier.

Le plus ou moins d’abondance des pluies dans la région soudanaise a en effet une influence considérable, non seulement sur le plus ou moins d’extension de la zone inondée, mais aussi sur la limite atteinte par les eaux dans les lacs, dépressions et canaux issus du Niger. Tous ces lacs et canaux en effet ne sont que des déversoirs : ils n’alimentent pas le Niger, mais sont alimentés par lui. Lorsque la crue a été exceptionnellement forte dans le haut fleuve, le Faguibine est rempli jusqu’à Ras-el-Ma, les Daouna se transforment en lacs et l’eau reflue vers le Nord dans les canaux de dérivation sahéliens et sahariens, qui sont eux aussi des déversoirs plutôt que des affluents, comme le marigot de Niamina, les parties basses des vallées du Tilemsi, de l’Azaouag, etc., et les maigres rivières, telles que le Gorouol et la Sirba, qui traversent la région de mares temporaires séparant, du côté de Dori, le bassin de la Volta du bas Niger. Lorsqu’au contraire la crue a été faible, l’eau ne se répand que peu en dehors du fleuve lui-même et de ses bras principaux, les lacs ne sont plus que des étangs et beaucoup de mares ou de vallées demeurent sèches pendant une ou plusieurs années.

Dans une communication récente[24], le lieutenant Salvy constate que, au cours des quinze dernières années, il y a eu diminution progressive du lac Faguibine et assèchement des Daouna : l’eau, qui arrivait à Ras-el-Ma lors des crues de 1894, n’arrivait plus l’an dernier qu’à une quarantaine de kilomètres à l’Est de ce point. Il suppose que, indépendamment de causes climatériques passagères, ce dessèchement serait dû à une cause générale et constante qui affecterait tout le Nord du Soudan. Je ne crois pas devoir partager son opinion : au XIe siècle, selon le témoignage de Bekri, le point de Ras-el-Ma (tête de l’eau) méritait déjà son nom par sa position à la limite extrême des crues ; il serait singulier que, si une cause constante de dessèchement existait réellement, la limite des crues fût demeurée identique pendant neuf siècles au moins pour reculer brusquement ensuite. Il est beaucoup plus probable que cette limite varie et a toujours varié selon les années ou plutôt selon des périodes de plusieurs années chacune, proportionnellement avec les quantités d’eau tombées, et que, si le maximum a toujours été à Ras-el-Ma — au moins depuis les débuts de la période historique —, le minimum a varié et variera encore d’époque en époque ; il est vraisemblable qu’avant 1894 la limite extrême des crues avait déjà reculé bien des fois jusqu’au minimum constaté en 1910 et peut-être plus loin encore et que, après une suite d’années pluvieuses, Ras-el-Ma redeviendra de nouveau la « tête de l’eau ».

CARTE 1. — Limites, hydrographie et orographie.

Illustration from Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les langues

CHAPITRE III[25]

Orographie

A qui rechercherait les altitudes élevées, le système orographique du Haut-Sénégal-Niger se présenterait comme plutôt maigre : il ne semble pas en effet que l’on rencontre dans la colonie des sommets dépassant mille mètres, et encore le nombre de ceux qui atteignent cette altitude est-il fort restreint. On les trouve dans la région de Hombori (boucle du Niger) et peut-être dans le cercle de Satadougou, près des sources de la Falémé, au point d’aboutissement vers le Nord du massif dit du Fouta-Diallon.

Ce dernier massif s’étend en réalité depuis les sources du Bandama et du Bâgbê (Côte d’Ivoire) jusqu’à celles de la Gambie (Guinée), suivant une direction générale Sud-Est Nord-Ouest ; il donne naissance d’une part à tous les petits fleuves côtiers qui se jettent à la mer entre Grand-Lahou et Bathurst (Bandama, Sassandra, Cavally, Nuon ou Cestos, Saint-Jean, Saint-Paul, Makona, Sherbro, Roquelle, Grande et Petite Scarcies, Konkouré, Rio-Grande, Gambie) et, d’autre part, aux branches principales du Niger et du Sénégal (Bâgbê, Baoulé, Sankarani, Milo, Tembiko, Tinkisso pour le Bâni et le Niger, Bafing et Falémé pour le Sénégal). Les plus hauts sommets de ce massif sont situés dans la région où se touchent la Guinée, le Libéria et la Côte d’Ivoire (Nimba ou Nuonfa 1.644 m., Momy 1.400 m., Dou 1.339 m., Soulou 1.121 m., Gouékouma 1.026 m., d’après les observations barométriques de M. Aug. Chevalier en 1909). Le massif semble s’abaisser en se dirigeant vers le Nord-Ouest et ce sont ses derniers contreforts dans cette direction qui, seuls, touchent à la colonie du Haut-Sénégal-Niger dans les cercles de Satadougou, de Kita et de Bamako.

Là ils se soudent, pour ainsi dire, à un autre système, beaucoup moins important comme altitude et comme étendue, qui sépare la haute vallée du Niger du bassin du Sénégal. Ce système est constitué par une sorte de crête irrégulière tombant par pentes abruptes et étagées du côté du Niger, à très peu de distance du fleuve, parfois même bordant le fleuve lui-même, comme à Koulikoro, d’une haute falaise rocheuse, et se prolongeant, sur le versant d’où sortent le Bakhoy, le Baoulé et leurs affluents, en une série de collines tantôt isolées et tantôt groupées ou ramifiées qui s’étendent vers l’Ouest de façon à déterminer les vallées très resserrées de ces branches du Sénégal et ensuite du Sénégal lui-même jusqu’à Kayes.

Ce système prend fin vers le Nord à partir de l’endroit où le Niger s’élargit et s’étale avant de pénétrer dans la région lacustre, c’est-à-dire à hauteur de Ségou environ. On ne rencontre plus ensuite qu’une succession de mamelons très peu élevés et de plateaux bas, d’où émergent parfois quelques collines isolées qui, en raison même de leur isolement, ont au premier abord des aspects de montagne que leur altitude est loin de justifier.

Sur la rive droite du Niger, entre ce fleuve et le Bâni, apparaît un troisième système qui se soude vers le Sud, du côté d’Odienné (Côte d’Ivoire), avec les dernières ramifications orientales du massif dit du Fouta-Diallon et qui suit la direction du Niger, venant clore son étroite vallée du côté de l’Est à peu près comme le système précédemment décrit la clot du côté de l’Ouest, quoique avec un relief moins considérable. Comme il arrive aussi pour la chaîne de la rive gauche, celle de la rive droite est moins abrupte sur le versant qui ne regarde pas le fleuve et se prolonge de ce côté par des ramifications qui déterminent les vallées des hautes branches du Bâni (Baoulé et Bâgbê), pour mourir peu à peu en arrivant près de la région des canaux et des inondations.

Le quatrième système, plus original peut-être, commence au delà du Bâni et enserre tout le bassin supérieur de la Volta, qu’il sépare du bassin du Niger : c’est ce système que l’on a appelé tantôt le plateau central nigérien et tantôt le plateau de la Volta. Nous avons vu que le cours de la branche principale de la Volta est sensiblement parallèle au cours du Niger et forme une boucle inscrite à l’intérieur de la boucle de ce dernier fleuve : il résulte de ce phénomène que le système orographique qui nous occupe en ce moment se présente, d’une façon générale, sous la forme d’un arc de cercle parallèle lui aussi à la vallée du Niger, avec cette restriction qu’il épouse plus volontiers les contours du bassin de la Volta que ceux du Niger. Ce système a encore ceci d’analogue avec les précédents que son versant le plus abrupt et le plus accentué est en général celui qui regarde le Niger.

Il commence à la Côte d’Ivoire par les massifs de collines séparant la haute Comoé du Bandama vers l’Ouest (monts du Niarhafolo) et de la Volta vers l’Est (monts de Kinnta) : ces deux branches initiales se soudent au Sud-Ouest de Bobo-Dioulasso, entre Sikasso et Gaoua, pour former le massif d’où sortent la Comoé, le Bougouriba, la Volta Noire et quelques affluents du Bâni ; ce massif s’allonge ensuite pour suivre la rive gauche de la haute Volta Noire, puis se redresse entre Koury et Bandiagara pour former des sortes de falaises qui, par Douentza et Hombori, ferment, depuis le Bâni jusqu’à ce dernier point, la vallée du Niger[26], présentant vers Hombori leurs altitudes culminantes et se dirigeant ensuite, par des courbes irrégulières, vers le Sud-Sud-Est jusqu’à la route de Djibo à Dori. Cette sorte de demi-cercle de falaises, qui d’ailleurs offre un certain nombre de solutions de continuité, pousse vers le Sud des ramifications à pentes plus douces qui s’insinuent entre les différentes branches supérieures de la Volta et finissent par ne plus constituer que des mamelons bas ou des pitons isolés. Entre Dori et le Dahomey, la falaise regardant le Niger s’atténue d’abord et se ramifie, pour contourner les quelques affluents du bas Niger qui traversent le cercle de Fada-n-Gourma, puis se reforme pour constituer le long massif de l’Atakora, qui court presque en ligne droite le long de la limite Sud-Est de ce cercle, isolant le bassin du Pendjari (ou haut Oti) du bassin du Niger et allant se souder vers le Sud au massif d’où sortira l’Ouémé.

Ces quatre grands systèmes montagneux n’ont pas tous la même structure géologique et chacun d’eux se présente sous des aspects qui varient plus ou moins d’une région à une autre : en général le granit domine dans le Sud, avec des traces variables de quartz, tandis que le grès devient plus abondant dans le centre et que le calcaire ne se montre que dans le nord, à partir de la latitude de Koury. La latérite ferrugineuse domine à peu près partout sur les plateaux et les mamelons ou crêtes de faible hauteur. Aussi bien la géologie du Haut-Sénégal-Niger n’a été étudiée d’une façon scientifique et rationnelle que tout récemment, au Nord par M. Chudeau, au Sud par M. Henry Hubert, aux travaux desquels je crois préférable de renvoyer directement le lecteur.

CHAPITRE IV[27]

Régions naturelles

Au point de vue de l’aspect du pays, de la constitution du sol, de la flore et de la faune, le Haut-Sénégal-Niger peut être divisé en trois grandes régions naturelles. Ces régions ou zones ne sont d’ailleurs pas nettement délimitées : elles se pénètrent l’une l’autre en bien des points et les indications qui vont suivre ne doivent être acceptées qu’à un point de vue tout à fait général et approximatif.

Région soudanaise. — La partie Sud du Haut-Sénégal-Niger appartient à la zone africaine que l’on appelle communément la « région soudanaise », quelque impropre que soit cette dénomination au point de vue étymologique, le mot « Soudan » provenant de l’expression arabe Blâd-es-Soudân, qui signifie « pays des Nègres » et devant par suite s’appliquer logiquement à toute la partie du continent africain située au Sud du Sahara.

Cette zone commence là où finissent les dernières ramifications de la grande forêt dense du golfe de Guinée et s’étend au Nord, très approximativement du reste, jusqu’un peu au delà du parallèle de Bamako. Il convient d’y ranger, dans le bassin du Sénégal, les pays situés sur la rive gauche de ce fleuve lui-même ou arrosés par ses branches principales, le Bafing, le Bakhoy et le Baoulé, et, dans les bassins du Niger et de la Volta, les pays situés au Sud d’une ligne passant à peu près par Koulikoro, Ségou, San, Koury, Ouahigouya et Fada-n-Gourma.

Cette région est, d’une façon générale, celle où le terrain est le plus mouvementé ; elle est arrosée, en dehors des fleuves proprement dits qui la traversent et de leurs affluents principaux, par de nombreux ruisseaux dont les uns ont une source permanente et dont les autres ne sont alimentés que par les pluies et peuvent se tarir complètement lors de la saison sèche. Bien que la forêt dense, telle qu’elle se présente à la basse Côte d’Ivoire par exemple, soit absente de cette région, il n’en faudrait pas conclure qu’il ne s’y rencontre pas de forêts : il s’en rencontre au contraire beaucoup et parfois d’assez étendues, tout au moins là où la densité de la population n’a pas contraint les habitants à les détruire pour se livrer sur leur emplacement à des cultures vivrières. Ces forêts se présentent sous deux aspects principaux : le long des rives de certains cours d’eau même temporaires, on a une bande souvent très étroite mais généralement très dense de végétation qui, tant par sa tenue que par les espèces la composant (palmiers à huile, raphias, lianes diverses, etc.), rappelle beaucoup la forêt dense de la Côte d’Ivoire ; en dehors de cette circonstance spéciale, il existe un peu partout des bois plus ou moins étendus, possédant de très beaux arbres et des bosquets touffus, mais offrant cette caractéristique qu’il pousse de l’herbe sous les arbres et entre les bosquets, chose absolument inconnue dans la forêt dense du golfe de Guinée lorsqu’elle n’a pas été modifiée par l’œuvre de l’homme. Les plateaux latéritiques, bien que souvent la couche de terre qui les recouvre n’ait qu’une épaisseur de quelques millimètres, ne sont pas les endroits les plus pauvres en végétation arborescente : tout au contraire on y rencontre de vraies forêts, dont les arbres vont puiser l’humidité qui leur est nécessaire en insinuant leurs racines dans les fissures des roches. Ces forêts à sol pierreux sont les plus riches en lianes à caoutchouc.

Les terrains trop argileux ou trop sablonneux, et aussi beaucoup de terrains dont le sol n’est pas mauvais pour la culture, constituent des savanes où les hautes herbes forment la presque totalité de la végétation, mais d’où émergent de place en place des arbustes et même des arbres de très belle venue, tels que des caïlcédras, des karités, des nérés, des fromagers, des baobabs, etc. Il convient de dire que beaucoup de ces savanes étaient autrefois des forêts et que, si la nature de la végétation s’y est transformée, cela est dû non pas tant aux incendies de brousse qu’on accuse trop à la légère d’un déboisement auquel ils sont à peu près étrangers, qu’à un défrichement fait autrefois dans un but agricole : les arbres ayant été abattus et leurs souches enlevées, lorsque le terrain est rendu à lui-même, c’est de l’herbe qui les remplace.

Tels sont les aspects sous lesquels se présente le plus communément la flore naturelle de la région dite soudanaise : bien entendu, je ne parle que des parties où la nature est abandonnée à elle-même et non de celles que le travail de l’homme a métamorphosées.

La faune de cette région est assez riche, quoique le nombre des individus — non des espèces — y soit beaucoup plus restreint qu’on n’est souvent porté à le croire. On y rencontre comme mammifères l’éléphant (très rare sauf dans les districts les plus méridionaux), le buffle, de nombreuses espèces d’antilopes, la panthère et d’autres félins de plus petite taille, l’hyène, le phacochère et le potamochère, le fourmilier et le pangolin, le lièvre et de nombreux rongeurs, le cynocéphale, le singe vert et d’autres espèces de guenons, etc. Le lion est très rare. Je ne parle pas ici de la faune aquatique qui, elle, est à peu près la même sur toute l’étendue du Niger et comprend, comme mammifères, l’hippopotame et le lamentin.

Région sahélienne. — Au nord de la région communément appelée « soudanaise » est la région dite « sahélienne ». Le mot sahel, qui en arabe signifie « littoral »[28], est appliqué par les Maures du Haut-Sénégal-Niger à la zone qui borde au Sud le Sahara et qui forme comme le « rivage » du désert. Il est appliqué également au rivage de l’Atlantique par les Maures de l’Adrar Mauritanien, en sorte que ce même terme désigne l’Ouest dans l’Adrar, le Nord-Ouest ou le Nord-Est au Fouta, le Nord à Kayes et le Sud à Tichit. Dans la pratique, les Européens appellent communément Sahel la région comprenant l’ensemble des cercles de Nioro, Goumbou et Sokolo ; mais, entendue comme désignation géographique et climatologique, cette expression a un sens beaucoup plus large. En réalité le Sahel commence à quelque distance de la rive nord du Sénégal et du coude du Baoulé et, dans les bassins du Niger et de la Volta, aux environs de la ligne citée plus haut.

Mais l’aspect du Sahel se modifie peu à peu à mesure que l’on avance vers le Nord : d’abord peu différent du Soudan propre, il accentue son caractère spécial à hauteur de Sokolo et de Bandiagara pour s’identifier de plus en plus avec le désert jusqu’à ce que l’on arrive au Sahara soudanais. La limite entre le Sahel et le Sahara soudanais peut être représentée par une ligne passant à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Nioro et Goumbou, s’avançant jusque près de Bassikounou, atteignant le Niger à Mopti, gagnant de là Hombori en passant au Nord de Bandiagara et de Douentza, descendant ensuite vers le Sud jusqu’aux environs de Djibo, pour prendre alors une direction Est et rejoindre le Niger vers Niamey par Dori.

Il ne serait pas exact de dire que le Sahel soit aride : la végétation y est même parfois plus dense qu’au Soudan, mais en général les arbres de belle venue y sont plus rares et surtout les arbustes épineux s’y montrent en quantité beaucoup plus considérable, dépassant les autres espèces en nombre à mesure qu’on s’avance vers le Nord, jusqu’à devenir à peu près les seuls représentants de la végétation arborescente lorsqu’on arrive au Sahara Soudanais. Il existe aussi des savanes, mais les herbes y sont plus maigres et de moins haute taille que dans les savanes du Soudan et paraissent d’ailleurs constituer de bien meilleurs pâturages.

En dehors du cours inférieur de la Kolembiné dans le bassin du Sénégal et, dans le bassin du Niger, du fleuve lui-même et de ses canaux, il n’existe à peu près aucun cours d’eau au Sahel ressemblant à une rivière ou à un ruisseau : tout au plus rencontre-t-on des lits de dérivation où les eaux se déversent au moment des pluies et qui constituent une sorte d’intermédiaire entre les oueds sahariens et les cours d’eau temporaires de la région soudanaise. Mais en général l’eau n’apparaît que sous forme de mares ou étangs plus ou moins étendus qui se remplissent à la saison des pluies et dont plusieurs du reste ne se tarissent jamais complètement. La plupart des villages ne sont alimentés en eau que par ces mares ou par des puits.

Quant aux roches qui constituent le terrain, elles se différencient de celles de la région soudanaise particulièrement en ceci que le calcaire se rencontre au Sahel, alors qu’il fait défaut plus au Sud. Par contre, la latérite soudanaise abonde encore au Sahel, tandis qu’elle fait défaut au Sahara. A ce point de vue comme à beaucoup d’autres, le Sahel représente la zone de transition entre la région soudanaise et le Sahara soudanais.

En ce qui concerne la faune, on rencontre au Sahel à peu près les mêmes espèces qu’au Soudan, avec l’éléphant en moins, la girafe et l’autruche en plus ; le lion y est aussi plus commun. Mais surtout, probablement en raison des plus grands espaces inhabités et aussi du nombre restreint des points d’eau, dont chacun devient en quelque sorte un rendez-vous forcé pour les bêtes sauvages, on voit beaucoup plus de gibier au Sahel qu’au Soudan et les chasses y sont bien plus fructueuses.

Pour ce qui est des habitants humains, tandis qu’au Soudan les autochtones sont, à l’exception des tribus commerçantes et des castes d’artisans et de pêcheurs, presque exclusivement agriculteurs et appartiennent uniquement à la race noire, on rencontre au Sahel une très notable proportion de pasteurs semi-nomades de race blanche plus ou moins métissée (Maures et Peuls).

Sahara soudanais. — La troisième région naturelle du Haut-Sénégal-Niger peut être dénommée « Sahara soudanais » ; elle est appelée par les indigènes Hodh ou Haoudh dans sa partie occidentale, entre le Tagant et la région lacustre de Tombouctou, et Azaouad dans sa partie orientale, c’est-à-dire à l’intérieur de la Boucle du Niger entre Tombouctou et Tillabéry et au Nord de la Boucle jusqu’à Tessalit et Timiaouine environ[29]. Le Sahara soudanais est limité au Nord-Est par le Tanezrouft et au Nord-Ouest par le Djouf, qui appartiennent l’un et l’autre au Sahara proprement dit.

La différence d’aspect et de climat entre ces deux parties du désert a été très nettement indiquée par MM. Gautier et Chudeau : alors qu’à partir de la région de Timiaouine et d’In-Ouzel, en allant vers le Nord, la végétation fait défaut en dehors des vallées des oueds et des dépressions qu’a favorisées une pluie occasionnelle d’ailleurs fort rare, le Sahara soudanais, où il pleut à peu près partout régulièrement tous les ans, renferme, sauf dans les régions particulièrement pierreuses, une végétation assurément fort maigre mais cependant visible. Il convient tout d’abord de mettre à part la zone d’inondation du Niger, entre Mopti et Tombouctou, qui participe plutôt du Sahel que du Sahara. En dehors de cette zone spécialement favorisée, on rencontre des arbres — des gommiers et autres mimosées principalement — dans le Hodh et l’Azaouad, à peu près jusqu’à hauteur de Bou-Djebiha, et ensuite des steppes et de maigres pâturages jusqu’à Timiaouine. A vrai dire, les arbres s’espacent et diminuent de hauteur à mesure qu’on va vers le Nord et de même les pâturages s’atrophient à mesure que l’on s’approche du Sahara proprement dit : mais il n’en demeure pas moins vrai que l’aspect du Sahara soudanais, dans son ensemble, est bien moins désolé que celui du Sahara algérien au sud des Oasis.

Cette troisième région ne renferme des sédentaires proprement dits que dans la zone d’inondation de Mopti à Tombouctou, sur les rives mêmes du Niger en aval de Tombouctou, dans les rares villages permanents du Hodh (Kiffa, Tichit, Oualata, Néma, Bassikounou, etc.) et dans ceux plus rares encore et souvent insignifiants de l’Azaouad Nord (Mabrouk, Bou-Djebiha, Araouâne, etc.), ainsi que dans le centre salin de Taodéni. Cette population sédentaire se compose de Noirs agriculteurs et pêcheurs dans la vallée du Niger, de Noirs agriculteurs ou sauniers dans les villages du Hodh et à Taodéni, et de quelques Arabes, Berbères ou métis d’Arabes et de Berbères, commerçants ou religieux, dans les mêmes villages et dans ceux, beaucoup moins populeux, de l’Azaouad Nord. Le reste du Sahara soudanais, c’est-à-dire la presque totalité de cette région, est habité ou parcouru par des nomades ou des semi-nomades, pasteurs de moutons et de chameaux, commerçants, caravaniers, guides et religieux. Les uns, dans le Hodh et l’Azaouad Nord, sont surtout des Maures d’origine arabe plus ou moins métissée, accompagnés de vassaux d’origine berbère et de Harrâtîn ou serfs d’origine nègre : tous, en dehors bien entendu des quelques habitants sédentaires des ksour ou villages, vivent sous la tente et peuvent être considérés comme de véritables nomades, transportant leurs campements, selon les années et les saisons, à des distances souvent considérables. Les autres, sur les deux rives du Niger et dans l’intérieur de la Boucle, sont principalement des Touareg, avec quelques Peuls qui ne dépassent guère les abords immédiats de la limite Nord du Sahel, accompagnés les uns et les autres de serfs d’origine nègre (Bella chez les Touareg, Rimaïbé chez les Peuls) : ceux-là vivent dans des huttes plutôt que sous des tentes, Touareg aussi bien que Peuls, et possèdent de véritables villages, temporaires il est vrai, mais ne se déplaçant en général que dans une aire de rayon restreint.

Le Sahara soudanais renferme un nombre appréciable de puits, créés et entretenus par les indigènes ; en dehors de ces puits, du Niger et des lacs et mares alimentés par le fleuve, il n’existe pas de points d’eau permanents. Quelques vallées médiocres recueillent temporairement l’eau des pluies dans la partie située à l’Ouest d’Araouâne, où devait se trouver probablement autrefois une sorte de branche saharienne du Niger. Dans la partie montagneuse située entre Bou-Djebiha et Timiaouine (Adrar Timetrhine), et qui n’est que le prolongement occidental de l’Adrar des Iforhass[30], des vallées plus larges et plus profondes existent, qui se dirigent vers le Tilemsi.

Notes in this chapter

Note 1 · Voir la carte 1, à la fin du chapitre III.Note 2 · Sur une faible portion de son cours inférieur, à hauteur de Sénoudébou et de Tamboura, la Falémé a ses deux rives dans la colonie du SénégalNote 3 · Les deux cercles de Tombouctou-nomades et de Tombouctou-sédentaires n’ont pas de limites respectives définies, mais, par suite de la façon dNote 4 · Le cercle de Sikasso touche en réalité à la frontière de la Côte d’Ivoire, mais par un point géométrique seulement, point situé sur le BagbêNote 5 · Voir la carte 1 à la fin du chapitre III et la carte d’ensemble à la fin de l’ouvrage.Note 6 · Il semble que c’est Aristote qui, le premier, ait cité le voyage de Hannon, dont nous ont parlé ensuite Eratosthène, Strabon, Pline et PtoléNote 7 · Hérodote, livre IV, XLIII.Note 8 · Hérodote, livre IV, CXCVIII.Note 9 · Livre II, XXXII à XXXIV.Note 10 · Les Nasamons étaient des Berbères habitant la province de la Cyrénaïque appelée aujourd’hui Barka, à l’Est de la Tripolitaine.Note 11 · Une autre branche saharienne du Niger, représentée aujourd’hui par l’Azaouag, qui sort des montagnes du Sahara Central pour aboutir sur le bNote 12 · Pline dit expressément que les Ethiopiens Nigrites sont appelés ainsi du nom du fleuve qui arrose leur pays.Note 13 · Ptolémée supposait d’ailleurs que le Ghir, coulant vers l’Est, passait au travers des « gorges garamantiques » (montagnes du Fezzan) et, aprNote 14 · Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine, 1863.Note 15 · Doctrina Ptolemæi ab injuria recentiorum vindicata, 1874.Note 16 · Cultru, Histoire du Sénégal, page 25.Note 17 · A titre d’information, il convient de noter que le mot asenghêl, en berbère, signifie « inondation ». Dans un manuscrit arabe encore inédit,Note 18 · Le moine franciscain Gaby, qui écrivit en 1689 une relation de son voyage au Sénégal (Relation de la Nigritie), nie l’existence, au moins à Note 19 · Dans ces noms on retrouve, à peine déformés, ceux par lesquels les peuples riverains du Niger et du Sénégal traduisent le mot « fleuve » et Note 20 · La Volta doit son nom, soit aux sinuosités de son cours inférieur, qui l’auraient fait appeler ainsi par les Portugais, soit au nom que donnNote 21 · Contrairement aux indications données par certaines cartes, le bassin du Bandama est entièrement en dehors du Haut-Sénégal-Niger : les coursNote 22 · Peut-être y a-t-il quelque rapport entre ce terme et le nom des Haoussa, dont le pays est en effet à l’Est de la rive gauche du Niger au moiNote 23 · On prétend qu’autrefois c’était à l’Ouest de Kabara que l’eau se frayait un passage et que, comme elle venait inonder de temps à autre un quNote 24 · Dans la Géographie, décembre 1910.Note 25 · Voir la carte 1 à la fin du présent chapitre.Note 26 · Cette ligne de falaises porte en songaï le même nom (Hari-bongo « tête de l’eau ») que la pointe occidentale du lac Faguibine.Note 27 · Voir la carte 2 à la fin du chapitre VI.Note 28 · Il existe en arabe deux mots différents, ayant chacun une orthographe spéciale, mais que l’on transcrit vulgairement en français par la mêmeNote 29 · Pour la région au Nord d’Araouâne, voir la carte no 1.Note 30 · Le mot adrar, pluriel idraren, signifie « montagne » en berbère ; ne pas le confondre avec le mot adrharh ou adghagh, qui signifie « pierre
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