Regles de la Logique & de la Critique.
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Regles de la Logique & de la Critique.
Une des principales regles qui remédieroit en même tems à un de ces défauts, c’est d’écarter les suppositions des systêmes qu’on emploie pour expliquer des choses dont on ne sçauroit d’ailleurs rendre raison, c’est de ne prononcer que sur ce qui est à sa portée, sur quoi l’on a des connoissances acquises, des élémens assurés : quand on n’a pas ces élémens, ou quand on n’en a pas assez pour juger, la raison veut que l’on suspende son jugement.
La seconde regle également importante pour prévenir l’abus des abstractions, est de fixer les idées & de les déterminer : le moyen d’y parvenir, est de réduire les idées abstraites, & composées, à des idées particulieres & simples, ou aux élémens qui les composent ; c’est ce qu’on appelle définir, car la définition n’est que l’énumération des idées simples renfermées dans une idée complexe & abstraite.
A la rigueur, les idées simples sont indéfinissables ; on ne peut les fixer qu’en réfléchissant sur la maniere dont on les a acquises, aussi ne les définit-on ordinairement qu’en les rendant par des équivalens ou par des synonymes. La plupart des hommes n’ont point de notions fixes & déterminées, parce qu’ils ne remontent presque jamais à leur origine ; cependant ils décident hardiment les questions les plus obscures & les plus compliquées. Je n’en veux pour exemple que les équivoques qu’on fait tous les jours sur les mots de religion, de vérité, de gloire, d’honneur, de justice, de devoir, de piété & de dévotion, &c.
Pour définir exactement un terme qui désigne une idée complexe, il suffit de trouver dans la Langue les mots qui signifient les idées simples & caractéristiques dont elle est formée ; & c’est dans la Langue commune qu’il faut chercher ces mots, parce qu’on ne doit s’écarter du langage ordinaire, que le moins qu’il est possible.
Sous le nom de définition, je comprends la description des choses naturelles qu’on ne peut définir qu’en les décrivant ; car il est impossible d’expliquer par des définitions la nature même & l’essence des choses. Ce n’est qu’en faisant des descriptions exactes des sujets, en recherchant avec soin toutes leurs propriétés, en distinguant ce qui leur est propre & ce qui n’est qu’accidentel, qu’on peut parvenir à en acquérir la connoissance.
La troisieme regle est de s’assurer des faits avant que d’en chercher les causes, si on ne veut pas s’exposer, comme on a souvent dit, au ridicule de trouver la raison de ce qui n’est point.
Si les faits étoient assurés ; si les termes étoient exactement définis ; si les sujets étoient décrits avec précision, la plupart des questions seroient terminées. On voit par-là l’utilité des définitions, &, ce qui est encore plus utile, la maniere de les faire ; mais ce Dictionnaire philosophique doit être composé par des Philosophes.
La quatrieme regle est d’appliquer à chaque sujet la preuve qui lui est propre. C’est avoir fait bien du progrès, que de sçavoir en chaque matiere, de quel genre de preuves on doit se servir, en matiere de raisonnement, de faits, d’observations & d’expérience. Tout ce qu’on peut dire & écrire, se réduit là ; de bonnes raisons, des témoignages irréprochables, des expériences certaines : c’est le moyen le plus assuré de ne pas confondre les choses & les preuves ; de ne pas employer des raisonnemens, lorsqu’il est question de faits ; & des faits ou des autorités, lorsqu’il s’agit de raisonnemens ; de ne pas exiger de la démonstration, où l’on ne peut obtenir que de la vraisemblance ; & de ne pas se contenter de vraisemblance, où l’on peut avoir de la démonstration.
Je ne parle point des querelles théologiques ; elles sont l’opprobre de la Religion & de la raison, le fléau des Etats, des lettres & des bonnes études. Que n’eussent point fait pour les sciences & pour les arts les Arnauds, les Nicoles & les Lancelots, si des brouillons malheureusement trop puissans, un Annat, un Ferrier, un la Chaise, ne les eussent persécutés cruellement & forcés à s’occuper de ces disputes & de ces bagatelles sacrées !
Les principes & les regles qu’on vient d’établir, outre leur importance dans ce qu’on appelle Logique & Critique, servent à prouver la maxime qu’on a suivie dans ce Plan d’Education, que la base de toute méthode d’enseigner & d’apprendre, est de lier les connoissances à des notions sensibles, à des perceptions immédiates, à des idées simples ; c’est la preuve d’une regle d’arithmétique par une autre. Quand on est parvenu jusques-là, on ne peut remonter plus haut, & l’examen est fini.
On doit en conclure que c’est à acquérir ces notions, qu’il faut appliquer les enfans, à meubler leur tête de faits utiles ; à leur procurer par l’usage l’expérience qui leur manque ; à former le caractere de leur esprit ; à appliquer les regles simples & sûres de la Logique & de la Critique, non à les discuter minutieusement.
Une bonne méthode est une application continuelle des regles d’une saine dialectique sur toutes sortes de sujets.
Tout livre bien fait est une bonne Logique, tout exercice qui accoutume les jeunes-gens à mettre de l’ordre & de la netteté dans leurs pensées : une bonne Grammaire, par exemple, qui leur apprendroit à arranger de suite les objets du discours, à concevoir nettement les raisons simples & naturelles des regles, seroit une dialectique plus utile que tout l’artifice du syllogisme.
Voilà pourquoi les Elémens de Géométrie, lus avec attention, sont la meilleure des Logiques.
C’est en lisant les bons Critiques, les Grotius, les Petaus, les Sirmonds, les Valois, les Saumaises, qu’on peut apprendre l’art critique.
L’art physique le plus parfait, ou l’art de faire des expériences, se trouve dans les Mémoires des Académies.
Jusqu’ici on a fait des Logiques pour des Philosophes ou pour des Théologiens ; on a fait des Critiques pour les Sçavans ; on a fait des systêmes métaphysiques. Il a été utile que des gens habiles aient éclairci ces sciences ; mais à présent qu’on a tant écrit sur toutes sortes de matieres, il faut des méthodes qu’on puisse appliquer à l’usage de la vie ; car tout le monde est obligé de raisonner juste, non seulement dans les sciences, mais dans la vie civile, dans tous les âges, dans toutes les professions.
C’est là le fondement de ce qu’on appelle sçavoir, connoissance, érudition, raisonnement : posséder de pareilles méthodes, être accoutumé à les bien appliquer, c’est être Philosophe & Sçavant.