Principes d’un Plan d’études.
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Principes d’un Plan d’études.
Un plan est le dessein d’un édifice dans lequel il entre plusieurs parties, qui doivent si correspondre & former un ensemble. Un Plan d’études pour la jeunesse, c’est l’ordre, l’arrangement des instructions, suivant lequel les connoissances qui précedent, doivent servir à acquérir celles qui suivent, & concourir toutes au but & aux vues qu’on s’est proposées.
Il semble que cette méthode ne devroit pas être un grand mystere. Les principes pour instruire les enfans doivent être ceux par lesquels la nature les instruit elle-même. La mature est le meilleur des maîtres.
Il suffit donc d’observer comment les premières connoissances entrent dans l’esprit des enfans, & comment les hommes faits en acquièrent eux-mêmes.
L’expérience, contre laquelle on philosopheroit en vain, apprend que nous n’apportons en naissant qu’une capacité vuide, qui se remplit successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il n’y a d’autres passages ouverts, que la sensation & la réflexion.
Il paroît certain que l’homme ne commence à avoir des connoissances, que lorsqu’il commence à faire usage de ses sens ; sa premiere sensation est sa premiere connoissance.
Les enfans, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont capables de réflexions, qu’au moyen des idées acquises : les idées abstraites supposent dans l’esprit, des connoissances avec lesquelles elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites, que parce qu’elles sont tirées des idées particulieres ; elles doivent par conséquent en être précédées dans l’ordre de l’enseignement, comme dans l’ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le tout est plus grand que la partie à une personne qui n’auroit pas auparavant une idée de la partie & du tout.
Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode, est de commencer par ce qui est sensible, pour s’élever par degrés à ce qui est intellectuel ; par ce qui est simple, pour parvenir à ce qui est composé ; de s’assurer des faits avant de rechercher les causes.
Le plus sûr moyen d’instruire les autres, c’est de les conduire par la route qu’on a dû suivre pour s’instruire soi-même : or chacun peut connoître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles à proportion qu’elles sont moins abstraites & qu’elles se rapprochent davantage des sens ; elles ont encore l’avantage d’être déterminées par elles-mêmes : les notions abstraites au contraire sont vagues, n’offrent rien de fixe à l’esprit, & l’objet du Philosophe doit être de déterminer ses idées, & de les fixer.
C’est donc une regle invariable d’inculquer par des exemples sensibles & réitérés, les connoissances particulieres dont les maximes générales & les termes abstraits supposent les impressions.
« Si l’on saisissoit les progrès des connoissances, dit un homme qui en a bien démêlé l’origine (l’Abbé de Condillac), elles se suivroient dans un tel ordre, que ce que l’une ajouteroit à celle qui l’auroit immédiatement précédée, seroit trop simple pour avoir besoin de preuves. De la sorte on arriveroit aux plus compliquées, & de celles-là on descendroit sans peine aux plus simples : à peine pourroit-on les oublier, ou du moins si cela arrivoit, la liaison qui seroit entre elles, donneroit la facilité de les retrouver.
Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils trouvoient du danger à la suivre. »
On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.
Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire, de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.
Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux : il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer dans les commencemens.
Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles, dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie7, d. « La variété plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient plus volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ; & plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner (s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que « pour acquérir de la flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à plusieurs choses différentes entre elles. »
Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, & il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus universel.
L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.
Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, & peut-être supérieur aux connoissances mêmes.
Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître. Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la connoissance des choses existantes.
Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.
Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit & le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ; parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit : préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez & approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.
L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.
C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose. Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ; encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de volumes.
Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres élémentaires & classiques.