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Essai d'éducation nationale

De la Morale.

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De la Morale.

La Logique & la Critique ont pour but de former l’esprit & de prévenir ou de corriger les erreurs ; la Morale a pour objet de former le cœur & de combattre les vices ; mais comme tous les vices sont fondés sur de fausses options & sur des erreurs, le Logique & la Critique servent beaucoup à la Morale même.

Il est vrai que l’homme ne suit pas invariablement ses principes : mais celui qui n’en a point ou qui en a de mauvais, agira sûrement & presque toujours mal. Celui qui a des connoissances solides ne fera pas toujours le bien qu’il voit ; mais il le fera plus souvent, il y reviendra plus aisément : c’est un état violent, que d’être en contradiction avec soi-même. La lumiere conduit ordinairement à la vertu, les ténebres & l’ignorance conduisent au vice.

Dans beaucoup de sciences on peut raisonner juste sans avoir le cœur droit : mais dans tous les cas où les intérêts & la passion peuvent entrer, c’est-à-dire, dans presque toutes les affaires de la vie, la justesse d’esprit & la droiture du cœur sont inséparables ; & comme l’esprit est souvent la dupe du cœur, le cœur est aussi quelquefois la dupe de l’esprit : ainsi travailler à se rendre l’esprit juste, c’est travailler en même-tems à se rendre le cœur droit. Ensorte qu’il pourroit se faire que la vertu eût été bien définie,16 la justesse de l’esprit appliquée à la conduite de la vie & aux mœurs.

Les actions des hommes sont ordinairement une conséquence de leurs principes, & les principes semés de bonne heure, dans l’esprit, produisent tôt ou tard leur effet. Tant que l’ame gouvernera le corps, les notions des hommes influeront sur leur conduite. Leur influence agit toujours, quoiqu’elle n’entraîne pas toujours, & elle agira plus ou moins à mesure que les notions seront plus ou moins fortement enracinées ; elles porteront au bien ou au mal, selon qu’elles seront bonnes ou mauvaises.

Les notions des hommes moderent jusqu’à un certain point le cours des passions. Il faut en convenir : ce monde n’est habitable, & la société du genre humain ne se maintient que par les idées dominantes, quoique souvent confuses, d’ordre, de vertus, de devoirs.

Dans les Ecoles on rejette la Morale à la fin des autres parties de la Philosophie ; & on l’a réduite à quelques questions scholastiques & inutiles17. On a oublié, que de toutes les sciences, c’est la plus importante, & qu’elle est autant qu’aucune autre, susceptible de démonstration.

Les regles des actions tirent leur origine, ou de la droite raison, ou des loix divines & humaines ; la premiere partie compose les loix naturelles, ou la Morale proprement dite, qui est également divine & immuable ; car l’existence d’un Dieu Législateur, n’est pas moins nécessaire à la Morale, qu’est à la Physique celle d’un Dieu Créateur ; mais la Morale précede toutes les loix positives, divines & humaines, & par conséquent elle subsisteroit, quand même ces loix n’eussent jamais été portées.

Il étoit vrai avant Moyse, & chez tous les Peuples même destitués de la lumiere de la révélation, qu’il faut faire aux hommes le plus de bien & le moins de mal qu’il est possible. Il étoit vrai que Caïn ne pouvoit pas faire violence à son frere ; que Sichem ne pouvoit pas prendre de force la fille de Jacob ; que les frères de Joseph commettoient une injustice à son égard, lorsqu’ils attentoient à sa liberté ; que Pharaon faisoit l’action d’un tyran, en opprimant les Hébreux, & en massacrant leurs enfans.

Ce n’est point la Loi écrite qui a révélé aux hommes la turpitude & l’injustice énorme de ces actions. Il est une loi naturelle également divine, écrite dans tous les cœurs, dont la conscience rend témoignage, comme dit l’Apôtre, elle est de tous les siecles, de tous les Pays, de toutes les nations &, pour ainsi dire, de tous les mondes. C’est de cette loi que Ciceron dit qu’elle est née avec nous, que nous ne l’avons point reçue de nos peres, ni apprise de nos maîtres, ni lue dans nos livres ; nous l’avons prise, tirée & puisée du fond même de la nature ; une loi dont nous ne sommes pas simplement instruits, mais dont nous sommes, pour ainsi dire, imbus & pénétrés. Est hæc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus, legimus verùm ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus ; ad quam non docti, sed facti ; non instituti, sed imbuti sumus. Et ailleurs, Lex est insita in natura quæ jubet ea que facienda sunt, prohibetque.l

Seroit-il donc inutile de recommander aux hommes les vertus morales que les Payens même ont tant recommandées.

Ne peut-il pas y avoir, n’y a-t-il pas en effet un commerce de mœurs entre les Peuples les plus différens de Religion ? Qu’est-ce qu’un Catholique, un Protestant, un Juif, un Mahométan qui traitent & qui trafiquent ensemble, exigent réciproquement l’un de l’autre ? Et dans la Religion même n’est-ce pas par ces principes que l’on peut entretenir la probité & l’humanité si nécessaires parmi ceux qui ont le malheur de n’être pas assez sensibles à des motifs d’un ordre supérieur ?

La seconde partie compose le droit positif divin, le droit des gens, le droit civil ; droits qui emportent chacun leur obligation particuliere.

La difficulté de traiter ces droits différens, vient de ce que l’on a perpétuellement confondu les loix différentes dont ils dérivent. Les uns apportent des raisons pour preuve de faits, les autres des faits en preuve de raisons ; ce qui est également contre le bon sens & contre les loix d’une saine dialectique. Par exemple, à l’égard du mariage, les Théologiens & les Philosophes, les Jurisconsultes brouillent à tous momens les loix naturelles & les loix divines, avec les loix civiles & les loix ecclésiastiques.

Un grand Philosophe, en distinguant la morale par rapport aux devoirs, l’a divisée en ce que les hommes se doivent, comme membres de la société générale, en ce que les sociétés particulieres doivent à leurs membres ; ce qui renferme, 1°. la loi naturelle, ou la morale de l’homme ; 2°. la morale des Législateurs, ou le droit politique ; 3°. la morale des Etats, ou le droit des gens ; 4°. la morale du Citoyen, ou le droit positif.

Il ajoute une cinquieme branche de morale, celle du Philosophe, qui n’a pour objet que nous-mêmes.

Il ne s’agit pas dans la jeunesse d’approfondir toutes ces Sciences, & je ne prétends pas donner des leçons aux précepteurs du genre humain. Mais il est important que les jeunes gens connoissent les principes du droit naturel, de la morale & de la politique ; ils les trouveront dans l’Abrégé de la Morale de Wolf par Thumisius, qu’on enseigne dans les Ecoles d’Allemagne, Livre élémentaire très-bien fait ; dans l’Abrégé de Puffendorff ; & ces livres suffiront dans les commencements : ils liront & reliront les Offices du Consul Romain à son fils, & les Instructions du Chancelier de France à ses enfans18 ; s’ils ont du goût, ils perfectionneront un jour ces connoissances par la lecture de Nicole, de Mallebranche, de l’Esprit des Loix, de l’Abbé de Saint-Pierre, de Burlamaqui, de Puffendorff, de Grotius & de Barbeyrac, de l’Origine des Loix & des Sciences, par M. Goguet ; des Elémens de Philosophie & de Morale.

Ce dernier livre annonce & promet un Catéchisme de Morale à l’usage commun & à la portée des enfans ; ce seront des leçons pour le genre humain, qu’on attendroit en vain de gens sans raison & sans Philosophie.

Je ne m’étendrai pas davantage sur cette partie, quoique la plus importante de l’éducation. Il suffit d’indiquer les sources : l’Histoire aura servi d’école de Morale ; l’expérience & les lectures développeront les principes, & aideront à tirer les conséquences ; elles apprendront à connoître les hommes ; connoissance qui est le fondement de la Morale & de la Politique.

On n’ira peut-être jamais en morale au-delà des principes innés de justice & de vertu, ni du sentiment naturel que la conscience en a gravé dans le cœur de tous les hommes ; comme il y a apparence qu’on n’ira point en Métaphysique au-delà des perceptions immédiates, & en Physique au-delà des qualité sensibles.

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